SCULPTURE ITALIENNE AU XIV« SIÈCLE
Avec la septième leçon, d8 février 1888, commença une revue générale de l'art italien au xiv*^ siècle. Avant de poursuivre plus loin l'étude de la sculpture française, Courajod voulut montrer à ses auditeurs ce qu'avait été la marche de l'art italien pendant la période romane et gothique. De la septième leçon il ne reste que quelques notes sur les premières œuvres de la sculpture toscane et sur Nicolas de Piso, fra Guglielmo, Arnolfo di Cambio et Jean de Pise, « qui fit pénétrer en Italie le style gothique, le style du Nord, en même temps qu'il revint, comme Giotto, vers la nature. » Ce ne sont le plus souvent que de simples indications de noms et de dates.
Dans notre dernier entretien, je vous ai'montré combien la sculpture du xn*^ siècle et de la première moitié du xni® avait été pauvre en Italie. L'Italie n'a rien ou presque rien à mettre en regard des nombreux et remarquables monuments de notre école, et jusque là, depuis la décadence de Tart antique, son rôle en matière d'art est bien effacé, vous l'avez vu. Yo'ûh ce qu'est devenue la mère intellectuelle et la vieille éducatrice des peuples de l'Occident !
Mais à partir de la seconde moitié du xni" siècle, la face des choses commence à changer. L'école d'Italie manifeste son existence par un coup d'éclat. Nicolas de Pise retrouve maintenant les secrets de l'art antique, et Jean de Pise, qui voue sa patrie à l'art gothique, la fait s'élever avec lui dans cet art à un point très éminent.
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La fondation de l'école de Pise, qui domina toute l'Italie pendant tout le xn*" siècle et qui, après avoir tant brillé, tomba en décadence et retarda si longtemps l'évolution définitive de l'art italien, la fondation de l'école de Pise mérite de nous arrêter quelques instants. Il s'agit des premiers débuts d'un art qui a été si grand.
Je vous ai déjà parlé de Nicolas de Pise et de ses élèves. J'ai essayé de vous définir sa manière, mais il me reste à l'opposer à celle de son fils pour vous faire comprendre les doctrines des deux artistes.
Je résume en deux mots ce que nous savons de Nicolas de Pise et des fondateurs de l'école pisane. Nicolas de Pise est né entre 1205 et r207, il est mort en 1278. 11 se révèle tout à coup à nous en 1260. Il est l'auteur unique.de la chaire du baptistère de Pise, 1260. Auteur de la chaire de la cathédrale de Sienne, même date, en collaboration ; auteur de la fontaine de Pérouse, en collaboration. Auteur vraisemblable du bas-relief de la déposition de croix, en collaboration. Auteur vraisemblable de la tombe de sainte ^Marguerite de Cortone, en collaboration.
Comprendre l'antique dans une société aussi renouvelée, aussi profondément modifiée que l'était celle du xiii*' siècle, comprendre l'antique n'était pas alors chose facile. Les opinions professées par les artistes contemporains de cette époque s'opposaient à toute communication directe entre l'art romain et l'art européen du moyen âge. Les relations immédiates entre les deux arts ne pouvaient se produire que dans le pays le plus dépourvu de doctrines sérieuses, le plus dépouillé dé convictions, le plus sceptique et le plus ignorant. C'est uniquement parmi les simples que peuvent se recruter les premiers partisans dune doctrine nouvelle et tout germe nouveau a besoin d'un terrain déblayé pour prendre racine.
Si l'art romain ressuscite isolément et momentanément en Italie, pendant la fin du xiii* siècle, cette résurrection fut due beaucoup moins au voisinage des monuments antiques si nombreux sur le sol italien, qu'à l'absence de toute école d'art puissamment constituée. Car l'Italie n'était pas seule à posséder des monuments antiques. La France aussi en était couverte. Mais, dans le Nord, l'influence de ces monuments était combattue piir les doctrines de puissantes écoles locales et nationales, et cette influence ne put jamais avoir
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plus d'effet, ne put jamais apporter dans notre enseignement plus d'éléments qu'elle n'en introduisit dans l'architecture romane. Chez nous il y eut très vite une sorte de saturation. En effet, la première inoculation de l'art antique pratiquée sur l'art moderne pendant les temps romans enleva à cet art, dans nos pays du Nord, toute nouvelle réceptivité. Dans notre robuste constitution, dans notre vigoureux tempérament, le venin fut rapidement éliminé et le style roman se transforma en style gothique.
Le gothique pur, le gothique savant, le gothique du xiii« siècle était absolument réfractaire à l'art antique. Un artiste gothique ne pouvait pas comprendre l'antique, parce que le style gothique était une croyance reposant sur des principes absolument opposés à l'art antique. Je n'ai pas le temps de m'arrêter pour vous expliquer tout cela. Je pense qu'on doit vous fournir ces explications dans les cours d'histoire de l'architecture qui sont professés à Paris en ce moment.
Tout le système de l'art antique repose sur le canon, c'est-à-dire sur les rapports entre elles des diverses parties de la construction. L'art moderne, l'art gothique repose sur le principe de l'échelle humaine (lisez VioUet-le-Duc au mot échelle).
Si les partisans de notre style du moyen âge et si les partisans exclusifs du style antique se déchirent entre eux encore aujourd'hui, ce n'est pas uniquement une conséquence de la nature humaine, c'est qu'ils appartiennent respectivement à deux religions esthétiques absolument différentes.
L'artiste gothique du xiii" siècle avait des yeux de géomètre, appliquait ses observations comme un manieur de syllogisme et fixait sur son épure la quintessence de son abstraction. Quand il regardait la nature ou la silhouette et les lignes d'une statue antique, il ne la voyait qu'à travers une sorte de mise au carré tracée par le raisonnement et par une théorie très dogmatique, très impérative, très autoritaire. L'artiste ne regardait la nature qu'à travers le voile des opinions esthétiques.
^'iollet-le-Duc a prouvé, à l'aide des croquis de \'illard de Honnecourt, que le mouvement et la vie ne furent quelquefois pour les gothiques qu'une question de géométrie. Leurs yeux étaient faussés comme ceux de tous les artistes très convaincus et très personnels, qui ne peuvent plus dessiner avec naïveté. Nos artistes français du