CAUSES MORALES ET POLITIQUES DE L'INFLUENCE ITALIENNE
Messieurs,
L'histoire ne doit pas s'écrire seulement, comme une chronique, par la juxtaposition et par le récit des événements isolés et incohérents qui se succèdent chronologiquement, sans paraître, au premier abord, se rattacher les uns aux autres. L'histoire n'est pas une collection d'accidents classés par ordre alphabétique comme tant de dictionnaires biographiques d'artistes, qu'on appelle à tort des histoires de l'Art. L'histoire, véritablement digne de ce nom, est l'interprétation des tendances, des volontés, des résolutions, des aspirations et des pensées de l'humanité pendant certaines époques. J'estime donc que c'est un devoir pour l'historien de retrouver, au milieu des faits en apparence contradictoires, le fil conducteur des pensées directrices...
Vous vous rappelez comment j'ai procédé pour vous expliquer et vous faire bien sentir l'année dernière le mouvement de la propagande de l'art flamand. Je procéderai de même, cette année, pour faire comprendre la propagande de l'art italien. Vous verrez comment ce grand courant s'établit; nous entrerons dans son sillage. Nous le suivrons tout d'abord à la remorque et nous constaterons seulement ensuite quel fut le résultat de cette violente et profonde pénétration dans les milieux qui la subirent.
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L'influence italienne eut des causes morales, des causes économiques et des causes politiques.
Causes morales et causes économiques. — Je me borne à quelques indications.
Dante est venu en France et à Paris au moins deux fois. Mais Dante a plus reçu de la France qu'il ne lui a apporté effectivement. Un Italien a fait le relevé des gallicismes qu'on rencontre dans le texte de l'auteur de la Divine Comédie. Dante n'a déposé dans l'esprit français aucun ferment nouveau destiné à agir sur lui. Il honorait la littérature française qui alors était très appréciée dans toute l'Europe. Sa Françoise de Rimini lisait nos romans d'aventures. Cependant le grand Gibelin n'aimait pas la France qui, elle, était guelfe.
Pétrarque a étudié à Carpentras, à Avignon, à Montpellier. 11 a vu plusieurs fois Lyon et Paris. II a longtemps résidé en France. Mais il a traversé notre pays sans l'influencer ou du moins sans que j'aie pu encore retrouver son influence.
Boccace naquit à Paris en 1313. Il était fils d'une Française, son père Italien, né dans le val d'Eisa près de Florence, était un employé ou un associé de la maison des Bardi de Florence, pour laquelle Boccace travailla lui-même au début de sa carrière. Ces origines commerciales de Boccace nous éclairent singulièrement. Le principal contact entre la France et l'Italie, au xiv^ siècle déjà, se fît par le commerce.
Il y avait à Paris, au xiv*' siècle, une colonie italienne très importante. Les grands établissements de crédit italiens avaient des comptoirs à Paris. Les Lombards, les prêteurs, les monnoyeurs, les hommes d'affaires pour les questions d'argent étaient alors, presque toujours, des Italiens. Un Lombard, cela voulait dire en France, au XIV*' siècle, un prêteur sur gages ou un banquier. Il est certain que le commerce de l'argent au xiv'' siècle était principalement dans les mains des Italiens. Voyez le Discouj^s sur l'élal des lettres au X/U*" siècle, de ^'ictor Leclerc.
De même que le nom d'une voie publique, l'Impasse des peintres, rue de Turbigo, nous a conservé le souvenir de la demeure des artistes du xiv® siècle, de même le nom de certaines rues parisiennes nous a conservé le souvenir de l'habitation des Italiens à Paris. Il
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y a encore à Paris une rue des Lombards et une rue de \'enise. C'est une rue étroite et tortueuse du vieux Paris, aux abords des grandes artères primitives des rues Montmartre, Saint-Denis et Saint-Martin, pas très loin des Halles.
Causes politiques. — La France, depuis la deuxième moitié du XIII® siècle a été énormément préoccupée de l'Italie. Le frère de saint Louis, Charles d'Anjou, devenu roi de Naples, est allé porter au milieu de la Méditerranée en Sicile la bannière des intérêts français, tandis que le roi de France, en même temps qu'il luttait, par les croisades, contre l'islamisme, créait, dans les échelles du Levant, des établissements qui ont perpétué jusqu'à nos jours en Orient, le souvenir de l'influence française. Toutes les contrées entre la Palestine et la mer sont ou ont été remplies de monuments d'architecture gothique française élevés par la France (Voyez le travail de M. Guillaume Rey). La France avait intérêt à s'assurer pour toujours la liberté de sa r ute vers ses établissements orientaux. C'était sa route de l'Inde.
A la fin du xiii" siècle et dans la première moitié du xiv®, la Méditerranée était un lac français. Sur la côte d'Afrique et sur la côte d'Asie, là où dans les ports on parle aujourd'hui italien ou anglais, on parlait français à cette époque. Ceci n'est pas une affirmation gratuite. Je puis prouver le fait à l'aide d'une curieuse série d'épitaphes recueillie sur les bords de la Méditerranée, belle collection épigraphique que possède la direction des Musées nationaux et qui pourra peut-être un jour être exposée au public pour former un digne vestibule à nos salles de sculpture du moyen âge.
Depuis lors, c'est-à-dire depuis le xiii*^ siècle, la sauvegarde des intérêts français dans les aff'aires de l'Italie a tenu le premier rang dans les pensées de la diplomatie française. Malgré les embarras créés par la guerre anglaise, la dynastie des premiers Valois fut fidèle à la politique nationale. Les intérêts de la maison d'Anjou furent soutenus à Naples, des alliances furent contractées avec d'autres maisons régnantes de la Péninsule, des mariages unirent les membres des familles princières italiennes et ceux de la famille royale française. En 1396, la République de Gênes se donna au roi de France et la seigneurie de celui-ci dura jusqu'en 1409... Tous ces contacts multipliés finirent par ouvrir chez nous les portes à l'influence des arts italiens et des mœurs italiennes.
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La propagande se lit par les choses mais aussi par les personnes. Examinons dans quelle mesure les hommes qui dirigeaient l'art en France à la cour de Charles V et surtout de Charles VI ont favorisé individuellement, chez nous, le développement de l'art italien, qui, je le répète, n'était à ce moment qu'une branche de l'art gothique, de cet art international mené alors à grandes guides par la France du Nord.
Louis d'Anjou. — Je vous ai parlé l'année dernière des pénétrations de l'Italie par la F'rance à l'occasion des faits de guerre des duc d'Anjou. Mais il y a aussi, dans la guerre, des chocs en retour et il arrive quelquefois que l'envahissenr est plus influencé par les arts de l'envahi qu'il n'influence ceux-ci. Que s'est il passé pour Louis d'Anjou? Louis d'Anjou débarque en Italie et, après des fortunes diverses, il va mourir au château de Biselia près de Bari, dans la Fouille, le 10 septembre 1384. Je ne crois pas que Louis d'Anjou ait servi d'introducteur à 1 art italien. L'inventaire de ses bijoux et joyaux rédigé de 1360 à 1368 ne porte guère de traces d'un goût prononcé pour les arts italiens. A ce moment-là, avant 1370, il n'y a a pas encore de traces d'influences italiennes. C'est seulement sous Charles VI, quand l'art devient tout à fait international, que ces influences se font sentir.
Voyez l'inventaire de Louis de France, premier du nom de la deuxième branche d'Anjou, roi de Xaples, de Sicile et de Jérusalem, duc de Fouille, de Calabre, d'Anjou et de Touraine, pair de France, prince de Capoue, comte du Maine, de Provence, de For-
calquier et de Piémont, etc second fils de Jean II et de Bonne de
Luxembourg, né à Vincennes le "23 juillet 1339 (^Publié par le marquis de Laborde en 1853, dans le tome II de la Notice des émaux, bijoux et objets divers exposés dans les galeries du Musée du Louvre).
Au point de vue politique, Louis d'Orléans, deuxième fils de Charles V, et frère de Charles VI, fut le principal agent du courant qui portait la France vers l'Italie pendant les vingt dernières années du xiv*' siècle. Charles VI avait eu une arrière-pensée diplomatique en mariant son frère à la fille unique du duc de Milan. Evidemment Charles VI continue la politique de saint Louis en cherchant à placer son frère sur un trône italien, celui de Milan. On trouve