‹ Leçons professées à l'École du LouvreChapitre 66 sur 93 · CAUSES DE L'INFLUENCE ITALIENNE · texte numérisé non relu

CAUSES DE L'INFLUENCE ITALIENNE

Suite.

Messieurs,

Dans notre dernier entretien, qui remonte déjà à trois semaines, nous avons commencé à passer en revue quelques-unes des principales preuves des influences subies par la France et exercées sur elle par l'art italien. Je m'empresse de prévenir les personnes qui n'ont pas assisté à nos deux premières réunions qu'après avoir montré, l'année dernière, l'épanouissement de l'art franco-flamand et son rayonnement au delà de nos frontières, j'entreprends cette année de faire l'histoire des influences exercées aux xv"^ et xvi" siècles sur l'Europe par l'Italie. J'ai comparé, vous le savez, l'action de l'art franco-flamand au mouvement de la marée sur le rivage. Je vous ai dit que la vague immense qui avait roulé sur le monde avec le caractère flamand avait reflué, était redescendue sur le monde avec le caractère italien. Nous avons raconté jusqu'à présent les efl'ets du flux : nous allons faire l'histoire du reflux.

Nous avions parlé de VExportation : nous parlerons cette année de Vlniportation.

Donc je reprends ma démonstration interrompue. Dans notre réunion du 18 décembre, je vous ai dit que les influences émanées de l'Italie et ressenties par la France étaient évidentes dès la fin du xiv*' siècle, avant même que lart italien ne se fût converti au culte de l'antique et n'eût renoué ses traditions particulières, person-

.")(»(» CAisKs Morales et poutiqies de l infi.i ence italienne

nelles et nationales. Il faut qu'on le sache bien. Alors même que l'art italien n'était qu'une branche, et non la plus avancée, du grand art gothique international pratiqué par l'Europe entière, l'art italien déjà par les raisons politiques et économiques que je vous ai exposées, l'art italien déjà tendait à pénétrer en France et y rencontrait un prévenant accueil. Avant même que le mal existât, tout était donc prêt pour la contagion.

J "espère, Messieurs, que vous avez bien voulu contrôler les indications que je vous ai données au sujet des motifs politiques et économiques qui ouvraient la France à l'Italie à la fin du xiv'^' siècle. J'ose espérer que vous avez bien voulu méditer sur elles.

Je vous parle souvent de cet état général et international de l'art européen au commencement du xv*" siècle. J'en ai dit deux mots Tannée dernière, mais j'aurais encore beaucoup à en dire. Si vous le voulez bien nous pourrons en faire un jour le sujet d'une réunion supplémentaire ; un de ces jeudis, par exemple. C'est une période de l'histoire de lart qu'il faut absolument connaître, c'est la clef de l'évolution opérée par l'art moderne, au moment où cet art va devenir pour une large part tributaire de l'Italie. Il s'agira de faire un inventaire de prise en ch<irge, comme on dit, une sorte d état de lieux.

I/art franco-flamand était certainement alors très robuste, comme vous l'avez vu l'année dernière. Il était si vigoureux qu'il n'avait rien à craindre des contagions. Mais cependant, au cours de notre précédent entretien, nous n'avons pas pu passer sous silence la présence des éléments étrangers qui commencent à affluer dans le milieu parisien et dans le milieu olllciel par excellence de l'art français. Je vous ai parlé de Louis d'Anjou et des contacts militaii'es avec l'Italie et le royaume de Naples. Je vous ai parlé de Louis d'Orléans, le mari de Valentine \'isconti, le candidat au royaume temporel possédé par le Pape en Italie, le principal agent du courant qui portait la France vers l'Italie pendant les vingt dernières années du XIV'' siècle. A ce moment une orientation générale de la France vers le bassin de la Méditerranée est indiscutable. Le marquis de Laborde l'a indiquée. Je vous en ai montré les conséquences.

\'ous vous rappelez ce que nous a révélé l'étude minutieuse des collections du plus célèbre amateur du xiv'' siècle après Charles V,

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c'est-à-dire du duc Jean de Berry. Bien qu'il fui imprégné, jusqu'aux moelles, d'un goût purement franco-flamand, Jean de Berry employait cependant quelques artistes italiens, il possédait aussi de très importants objets d'art italien. Je vous en ai énuméré quelquesuns. Vous n'avez pas oublié les médailles italiennes que je vous ai fait voir et qui figuraient en épreuves de choix sur son inventaire, avant 1416. Ce fait sera gros de conséquences, et je ne manquerai pas de m'en servir. Je vous parlais l'autre jour de la date inférieure de 14I6 qu'on devait assigner à ces médailles, en vous disant que, peutêtre, l'acquisition faite par le duc de Berry pouvait remonter plus haut. M. GuilTrey, qui est chargé de publier pour le Ministère de l'Instruction publique l'inventaire du duc de Berry, estime que les médailles que vous connaissez ont été achetées avant 1401. Donc elles appartiennent encore au xiv'' siècle.

Je vous ai montré, dans un manuscrit de Chantilly, des miniatures absolument italiennes alternant avec d'admirables miniatures franco-flamandes de Paul de Limbourg. Vous avez vu dans un manuscrit de la biljliothèque de Bourgogne, à Bruxelles, Jacquemart de Hesdin, un Flamand travaillant pour le même duc de Berry, absolument influencé par l'école gothique italienne contemporaine et tombé bien au-dessous du diapason normal de son propre art national. Vous avez vu notre duc de Berry occupant ou tout au moins faisant embaucher un marqueteur italien.

Knsuite, je vous ai expliqué, par des influences italiennes, la présence, dans certaines miniatures de André Beauneveu de Valenciennes, de plusieurs meubles d'un style gothique absolument dépravé. Enfin je vous ai parlé des peintres italiens, notamment de Malteo di Giovanetto de \'iterbe, élève de Simone Memmi, travaillant en France au xiv'^ siècle à Avignon et à la Chaise-Dieu, en vous renvoyant aux sources, c'est-à-dire aux travaux de MM. Mûntz et Faucon.

Reprenons le cours de notre démonstration. \'ous vous rappelez ce que, au début des entreliens de cette année, j'ai dit du commerce et de son importance dans l'histoire de la propagande et de la propagation des écoles d'art. Il faut donc tenir grand compte des arts industriels dont le commerce répand les produits aux quatre vents du ciel. C'est par eux seuls qu'un principe d'art peut

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manifester d'une façon complète sa force d'expansion en dehors du milieu où il est né. C'est surtout par le commerce et par l'ornement décorant l'objet d'art industriel que toutes les révolutions définitives se sont produites dans les arts de tous les peuples, à toutes les époques. Dès qu'un pays exporte plus qu'il n'importe d'objets d'art, il tend à dominer ses voisins, ou, en tout cas, il risque d'entamer leur indépendance. Je vous prouverai ce fait jusqu'à l'évidence en étudiant plus tard l'art industriel italien de la fin du xv^ siècle.

Nous avons vu à l'œuvre l'année dernière la propagande de l'art industriel flamand. Le marquis de Laborde l'a comparée avec une grande justesse à la communication de l'étincelle électrique et cela à une époque oii la télégraphie électrique n'était pas encore pratiquée. Examinons aujourd'hui la propagande de l'art industriel italien, même avant l'adoption, par cet art, de l'ornementation antique.

Nous allons passer en revue quelques industries.

Ivoires italiens. — C'est une industrie essentiellement italienne que celle de la sculpture de l'os. Innombrables sont ces coffrets formés de fragments d'os sculptés, assemblés et montés dans des châssis de tarsià. On peut les voir actuellement dans toutes les collections d'objets mobiliers du moyen âge, notamment au Louvre, au musée de Cluny, au musée du Bargello à Florence, au museo civico de Turin, au museo civico de Bologne. On les distingue et on les reconnaît dans certaines compositions et dans certaines peintures du milieu du xv*' siècle, par exemple dans une fresque du Campo Santo de Pise, représentant les filles de Loth s'éloignant de Sodome. Ce sont des objets indiscutablement italiens. Ces coffrets figurent également dans les inventaires des grands amateurs européens des premières années du xv*" siècle, notamment dans celui de Charles VI (Inventaire de Charles VI, dans Douet d'Arcq, choix de pièces inédites, i. II, p. 292) : « 50 — Item — Un coffre carré, hault, d'oz noir et blanc, à la façon de quoy on fait les selles pour les chevaulx, qui souloit estre plain d'oizelez de Chipre. » Ces oiselets de Chypre sont des pastilles du sérail, à la pâte desquelles on donnait la forme d'un petit oiseau.

Voilà donc une date certaine. Ces coffrets d'os ou d'ivoire, bien différents des coffrets d'ivoire purement français dont je vous ai fait l'histoire pendant la première année de nos entretiens, ces coffrets

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d'os et d'ivoire couraient l'Europe sous le règne de Charles VI. Notez bien ce fait.

Précédemment, en matière d'ivoire travaillé, c'était la France qui inondait l'Europe de ses produits, comme elle l'inondait également des produits de ses ateliers d'émailleurs limousins. Au xiii® et dans les trois premiers quarts du xiv'' siècle, on ne pouvait pas mettre en balance, en France, l'exportation et l'importation de l'ivoire.

Au XV*' siècle, l'exportation n'a pas cessé, mais elle est devenue sinon inférieure, à peine égale à l'importation. Grave symptôme.

Les collections françaises, le mobilier français, la mode, le goût public, le goût personnel des plus hauts personnages de l'Etat, tout cela est ouvert aux arts de l'Italie, au moment où ces arts ne constituent encore qu'un reflet, qu'un écho des arts gothiques du Nord de l'Europe. Que sera-ce quand l'art italien aura un goût plus accusé, plus séduisant, plus susceptible de flatter et de séduire la mode ? L'italianisme deviendra une véritable fureur, une monomanie.

Dans la même série d'objets importés — moins nombreux mais beaucoup plus importants — sont les retables ou les grands tableaux d'autel formés par l'assemblage de petits sujets taillés dans la même matière, c'est-à-dire dans l'os. Le plus célèbre de tous les objets de cette classe est le retable de l'un des autels de la vieille sacristie de la Chartreuse de Pavie, édifice fondé par le duc de Milan dans les dix premières années du xiv" siècle. Ce monument d'ivoire ou d'os est attribué par une tradition déjà ancienne à un artiste ordinairçment désigné sous le nom de Bernardo dei Ubbriachi. On ne savait rien sur son auteur, ni sur l'époque précise à laquelle le travail avait pu être exécuté. Les recherches de M. Michèle Calïi aux archives d'Etat de Milan ont apporté sur ce point un peu de Jumière. Bernardo a-t-il existé ? Nous n'en savons rien. Mais, en tout cas, il existait au commencecement du xv'' siècle une famille dei Ubbriachi dont un membre au moins se livrait au travail de l'ivoire. L'artiste se nommait Baldassare ; il travaillait pour la Chartreuse de Pavie et un payement très important lui fut fait le 15 mars 1409. D'après M. GalTî, Baldassare dei Ubbriachi était d'origine florentine et travaillait surtout à Venise. Voyez VArchivio ston'co lomhardo de l'année 1878, p. 93 et suivantes. Nous voilà donc confir-

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