ÉTUDE DE QUELQUES CARACTÈRES NOUVEAUX DE LA STATUAIRE DU XIV^ SIÈCLE
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Dans notre précédente réunion, j'ai essayé de vous montrer quels furent, au moment de la dissolution des principes de la vieille école gothique, les divers éléments esthétiques qui se dégagèrent, qui s'isolèrent de l'ensemble et qui inspirèrent et influencèrent la sculpture du milieu du xiv" siècle. Je vous ai dit que, entre le règne de Charles IV dit le Bel et celui de Jean II ou même de Charles V, je croyais utile de distinguer trois courants principaux. Je vous ai défini le caractère de deux de ces courants. Dans le premier vous avez vu l'école de la tradition continuant les procédés de l'époque antérieure et reproduisant avec froideur et quelquefois avec mollesse des modèles d'une beauté idéale et conventionnelle, qui de jour en jour étaient de moins en moins compris par une société renouvelée. Dans le second courant je vous ai montré l'existence et l'activité prépondérante de certains principes nouveaux : la recherche de la vérité, l'étude de la nature, la traduction plastique de la forme humaine sans aucune interprétation idéaliste. Je me suis borné à vous signaler ce caractère tout particulier de l'art du
milieu du xiv'' siècle, sans insister beaucoup, puisque le principe du réalisme ne fait que commencer et que j'aurai à revenir longuement sur lui quand il se sera développé. J'aurai également à m'appesantir sur ce point, c'est-à-dire sur le réalisme, à propos de l'art flamand.
Le troisième courant que j'ai indiqué, mercredi dernier, mais que je n'ai pas eu le temps d'analyser complètement, se distingue des autres par l'agitation et la contorsion des plis et des traits du visage. Je l'ai appelé l'école dramatique.
Le mouvement des plis, dans la statuaire, est un des diagnostics que nous devons le plus surveiller. I^e xiv® siècle partit du calme et de la simplicité des draperies, qui caractérisaient le siècle précédent, pour arriver petit à petit à une manière qui fait ressembler les figures à un paquet de loques plus ou moins agitées par le vent.
On ne parvint pas du premier coup à ce résultat. Peut-être, pour expliquer ces modifications de la draperie, faut-il, à partir de 13i0, faire entrer en ligne de compte un changement dans l'usage des étoffes et dans la coupe des vêtements. En eiîet, à partir du milieu du xiV siècle, le costume des hommes, de long qu'il avait été jusque là, devint court, au moins pour les vêtements de dessous, les manteaux demeurant très amples. Le costume des rois, au lieu de continuer à être celui des grands seigneurs, devint tout particulier, se transforma en un costume d'apparat, d'étiquette de cour, dont Charles Vparaît avoir réglementé l'usage, s'il ne l'a pas créé, et qu'en tout cas il imposa rétrospectivement peut-être aux statues des Valois qu'il fit exécuter. Le costume des femmes changea aussi. Un surcot largement échancré sur les hanches et taillé dans un drap épais et solide se substitua aux vêtements d'étolTes plus légères employés jusque là. Les conseils et les exemples que fournirent aux artistes ces modes nouvelles modifièrent peut-être le goût de la draperie surtout à partir de 13"28.
Je dois vous citer ici un curieux tableau littéraire, tracé par un contemporain qui nous décrit à la fois le costume et les tendances morales et esthétiques de Tépoque. Le texte est en latin dans les Historiens de France. J'emprunte à dom Félibien et à V Histoire de Saint-Denis la traduction française et le commentaire : « L'un des deux religieux de Saint-Denys qui ont continué la chronique latine de Guillaume de Xangis, nous a laissé une peinture du règne de
Philippe VI d'autant plus curieuse qu'elle n'est point faite d'idée, mais tirée, pour ainsi parler, d'après l'original. Ce fut eu ce tempslà, vers 1340, dit-il, que les Fi-ançois commencèrent à gaster la forme de leurs haUits; ils les rendirent si courts, qu'ils leur couvroient à peine le haut des cuisses. La mode en fut introduite principalement par la noblesse qui commença aussi dès lors à porter de longues barbes. Cette mode ridicule fut d'abord rejettée des princes et raillée du peuple : toutefois elle ne laissa pas d'estre reçue presque universellement. » Le fait de l'introduction du costume court vers cette époque est bien certain. En effet, les étrangers raillèrent les vaincus de Crécy (1346) à propos de leur costume. Les Anglais qui n'étaient pas vêtus à la mode parisienne accusaient notre noblesse d'avoir coupé les pans de ses habits pour fuir plus rapidement. La noblesse française n'avait pas besoin de répondre à celte injure : elle laissait la tleur de ses bataillons sur le champ de bataille et les Anglais avaient bien vu que le courage ne se mesure pas à la longueur. Pour subvenir aux frais de la guerre et aux autres charges, on publiait tous les jours de nouveaux impôts sous différents noms. « Le peuple en estoit surchargé. L'altération et le fréquent changement des monnoyes augmentèrent encore la misère et les plaintes publiques. Le clergé ne se trouvoit pas plus à son aise, estant obligé de fournir au roy une partie de ses revenus, selon qu'il plaisait au pape de l'ordonner. Ces prodigieuses sommes qu'on levait par tout le royaume, bien loin d'enrichir le prince, ne faisoient qu'augmenter ses besoins. Les financiers seuls profitaient de toutes ces exactions qui ruinoient le public et le peu qui en revenoit à la noblesse pour la récompense de ses services estoit aussitost consommé en jeux et en débauches. Les mœurs se corrompant, les maux s'accrurent de plus en plus. Une contagion générale dépeupla tellement les provinces qu'en plusieurs endroits, de vingt personnes à peine en restoit il deux en vie. La contagion ayant cessé, on vit pour ainsi dire le monde se renouveller : Ce fut comme un nouvel âge; mais qui ne valut pas mieux que le précédent. »
Ce texte du religieux de Saint-Denis est très important à relever. Il confirme ce que je vous ai déjà dit de l'influence des conditions économiques et politiques sur l'art des Valois. Enfin, il me servira
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plus tard à vous expliquer la profonde scission, la solution de continuité, qui, à un moment donné, apparaît entre deux époques voisines du xn*^ siècle. Nous verrons, dans les produits de la sculpture, le contre-coup de cet avènement d'un nouvel âge, comme l'appelle le religieux de Saint-Denis.
Les grands artistes du premier quart ou de la première moitié du xiv'^ siècle surent donner par la multiplicité des plis et par la lai^geur de la draperie un bel air de majesté à leurs figures. Témoin la Vierge de vermeil offerte à Saint-Denis par la veuve de Charles le Bel. Mais il faut reconnaître que ce grand style n'est pas commun. Ce qui domine dans le traitement des draperies c'est le manque d'ensemble, la recherche des effets isolés, étudiés d'abord d'après nature et reproduits ensuite d'après une sorte de poncif dans un nombre considérable de cas.
Je ne veux pas insister aujourd hui sur ce symptôme des plis déchiquetés. J'aurai à m'y appesantir plus tard pour vous donner une idée d'ensemble de ce trait particulier qui futun des caractères principaux de l'art à la Cu\ du xiv" siècle, et qui s'imposa dans toutes les écoles française, flamande, allemande et italienne. Cette manière de draper devint à un moment donné, — sous le règne de Charles VI, — un goût universel en Europe. J'ajourne cette longue démonstration. Mais, pour compléter mon tableau chronologique, je dois vous annoncer dès maintenant que ce goût se manifesta déjà chez nous d'une façon très appréciable avant même le milieu du <iv^ siècle. Une vierge en marbre de la cathédrale de Sens nous le prouve. Nous verrons l'application du même style aux statues du contrefort de la cathédrale d'Amiens qui datent de 1375.
Examinons donc la vierge assise, en marbre, de la cathédrale de Sens. Elle fut donnée à l'église par Emmanuel de Janua (de Jaulnes, dit Millin ), chanoine senonais, qui, en 133i, la fit placer près de l'endroit où elle est aujourd'hui. C'est du moins l'opinion actuellement accréditée et que je n'ai pas de raison de suspecter ( Voyez Tarbé, Description de la cathédrale de Sens. Voyez Millin, Voyage dans le Midi de la France, planche 1, p. 84 du texte). Les plis de cette figure sont tourmentés. Quelques-uns d'entre eux sont profondément creusés afin de donner beaucoup de couleur à la draperie. C'est le système, c'est l'artifice qui sera plus tard employé par
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ritalie, au xv'' et au xvi^ siècle, et dont Michel-Ange a laissé le plus illustre exemple dans sa fameuse statue de Moïse. Mais dans la figure de Sens, datant de 1334, les plis du bas de la robe et du awanteau ne sont pas seulement isolés les uns des autres par un profond sillon. Ils sont encore groupés de manière à former une gerbe ou un bouquet, ou, si l'on veut, un paquet de dentelures, présentant une silhouette déchiquetée et pleine d'accidents.
Nous retrouvons le même système de plis employé dans le Couronnement de la Vierge du portail de la Calende à la cathédrale de Rouen. Ce portail est un monument attribué indiscutablement au XIV® siècle et d'une période qui n'est point tardive.
D'ailleurs nous avons sous la main une preuve bien plus décisive. C'est l'admirable Assomption du chevet de la cathédrale de Paris, sculpture qui date certainement des premières années du xiv^ siècle (Didron, Annales archéologiques^ tome XII, p. 300). La manière, dans la disposition des plis, n'est pas équivoque. C'est un système de plis disposés en paquets. Regardez les anges agenouillés ; surtout celui du côté droit.
Ce besoin d'agitation et de contorsions s'étendit de la figure humaine à la sculpture d'ornement. Au lieu de copier les plantes d'une structure simple et dune élégance sobre comme l'avaient fait les gothiques du xiii"^ siècle, les artistes du xiv'' siècle créèrent une flore ornementale d'une silhouette agitée.
Voilà, Messieurs, ce que vous avez à noter comme diagnostics à propos de la disposition du costume, du style des draperies et de l'esprit de l'ornement. Mais les préoccupations qui dominent dans ce troisième courant d'art s'étendent aux traits du visage. Je vous ai expliqué, à propos du parement d'autel de Narbonne, que cette recherche spéciale de l'expression réelle, mais bientôt exagérée, forcée et alambiquée, allait devenir le principe inspirateur de l'école allemande. Essayons d'analyser les effets de cette contraction nerveuse, de cet effort, de cette recherche dans les traits qui, sans être toujours outrée, est bien souvent apparente, même quand elle vise à se dissimuler.
Il faut admettre que dans la deuxième moitié du xiv^ siècle se répandirent parmi la société aristocratique certaines tournures, certains airs de tête à la mode dont la statuaire contemporaine s'ins-
pira et dont voici les principaux caractères. Poursuite dune expression fine et réfléchie. — Apparence maussade, revêche ou insolente. — Bouche pincée.
C'est là un fait qui se reproduit continuellement à travers les âges que la propension qu'ont les hommes à se rapprocher dans leurs physionomies d'un type réel et défini s'imposant par les raisons les plus diverses à leur attention, type copié très souvent d'une manière inconsciente. C'est ainsi que, sous Louis XIII et sous Louis XI\', tous les courtisans ressemblent au roi de France ou que, plus récemment, sous le second empire, tous les ofilciers ressemblaient à l'empereur. Viollet-le-Duc, dans son Dictionnaire d'architeclure, tome 8, p. 267, avait bien compris ce sentiment.
« Déjà, vers la fin du xiii^ siècle, on commence à sentir en France l'influence de cette divinité qu'on appelle la mode, divinité aussi cruelle pour la veille qu'elle est indulgente pour le moment présent. C'est alors qu'on voit tous les artistes, au même moment, adopter dans la statuaire non seulement les vêtements du jour, mais certains caractères physiques qui sont regardés comme se rapprochant de la perfection. On ne saurait se dissimuler que l'empire de la mode est tel qu'il influe jusqu'à un certain point sur le physique. Les traits, le port, jusqu'aux formes du corps, s'arrangent pour sortir d'un moule commun, admis comme étant la suprême élégance. Cela n'est pas né d'hier ; les Grecs, eux-mêmes, sacrifièrent à cette déesse changeante. »
Cet esprit, cette tendance existèrent certainement au xiv*' siècle. A Saint-Denis, sur les tombeaux, nous voyons apparaître dans sa plénitude l'expression dont je vous ai parlé, à partir des statues de Jeanne de France, fille de Philippe XI, et de Blanche de F'rance fille de Charles IV. Ce caractère se développe d'une manière toute particulière après 1370 environ. Mais il existait longtemps auparavant. Aboyez en effet cette vierge de Sens que je viens de faire passer sous vos yeux à propos des plis. Cette ligure-là ne sourit plus et n'est plus avenante comme elle l'aurait été, si elle eût daté de la fin du xiii'^ ou du commencement du xiv^ siècle. Elle n'est pas trop revêche sans doute, car on a voulu la faire belle et la rendre aimable. .Mais elle est froide : c'est la tête guindée d'une grande dame un peu hautaine ou tout au moins indifférente.
Je me transporte un peu plus loin dans l'ordre chronologique mais toujours dans le même courant. Etudiez la tête de femme que voici : C'est un moulage d'après un marbre donné à l'Union Centrale des arts décoratifs par M. Maciet. Cette pièce est un peu postérieure. Mais je n'ai pas sous la main le moulage de la Vierge de Sens.
N'oubliez pas que notre classification, dont je maintiens l'exactitude, ne doit pas cependant être appliquée avec une rigueur mathématique et que les courants divers que j'ai analysés séparément se mélangent quelquefois dans une même œuvre d'art. C'est à vous de reconstituer les éléments simples et d'apprécier leur valeur et leur importance proportionnelle dans toute combinaison.
Les sculptures funéraires étant une de nos principales sources d'informations, je dois continuer de vous indiquer quelles furent les apparences des tombeaux au milieu du xiv^ siècle, pendant la période d'incubation de l'école nouvelle. Les figures importantes continuent d'être taillées dans le marbre blanc et à être posées sur des socles de marbre noir. Je dis : les figures continuent d'être taillées tout entières dans le marbre blanc. L'usage de deux marbi'es dure depuis le commencement du siècle. Et cela se perpétue encore pendant près de deux cents ans pour durer même jusqu'à nos jours. Les exemples abondent à Saint-Denis. Audessus de la tête du gisant se dressait un petit dais richement découpé, posé à plat et comme s'il devait être vu verticalement. Un animal, lion ou chien, est toujours accroupi aux pieds du mort. Les faces du sarcophage sont décorées de statuettes se détachant généralement sur un fond coloré. Ces statuettes ont disparu dans la plupart des cas en France et nous les retrouvons isolées et dispersées aujourd'hui dans les musées et dans les collections particulières. Mais on en voit encore à certaines sculptures de l'église de Westminster à Londres, et les descriptions anciennes des tombeaux français nous prouvent leur existence. Nous lisons par exemple dans YHistoire de saint Denis de Dom Félibien : — tombeaux de la chapelle de saint Hippolyte. — « On voit dans cette chapelle un tombeau de marbre noir sur lequel sont deux figures en marbre blanc, dont l'une représente la reine Blanche [\ 1378), seconde femme du roi Philippe de Valois, et l'autre
Jeanne de France sa fille (■]- 1398). Le tombeau est décoré tout autour de quantité de petites figures d'albâtre. »
Les tombeaux de marbre reçurent quelquefois à cette époque des adjonctions de métal comme des couronnes et des sceptres. — A ce sujet, voyez Guilhermy, Monographie de saint Denis et rappelezvous ce que je vous ai dit du tombeau décoré de pièces d'orfèvrerie de Jeanne de France, morte en 1349, mariée à Philippe roi de Navarre et comte d'Evreux, fille aînée de Louis X le Hutin.
Je vous disais, mercredi dernier, que la période d'histoire que j'avais à retracer devant vous était une époque de décadence relative, parce que l'art traversait en ce moment une crise qui précédait sa rénovation. Cependant il ne faut pas trop mépriser ni trop dédaigner l'Ecole de sculpture française, sous les derniers Capétiens directs et sous les premiers princes de la maison de Valois. Tous les germes d'où sortira la grande école de Charles \' et de Charles VI sont éclos déjà et au fur et à mesure que nous vous exposerons les développements de celte école vous reconnaîtrez ce qu'elle doit à la période de tâtonnements qui l'a précédée. Ne vous lassez donc pas d'analyser, comme je vous y invite, les œuvres de sculpture qui virent le jour de 1325 à 1350. Souvent les œuvres ne sont pas sans réelle beauté et elles sont toujours pleines de promesses.