CLASSEMENT ^DES MONUMENTS DE LA SCULPTURE DU XV'' SIECLE
Nicolas II Cordonnier (1486-1540), désig-né dans les comptes sous les noms de Nicolas le peintre, Nicolas le tailleur et de Nicolas le Flamand. M. Rondot dit positivement qu'il était Flamand.
Il y a eu d'autres Flamands encore! Notamment un artiste de 1494 désigné par le seul qualificatif de : le Flamand.
Et puis encore le célèbre Nicolas Ilahier, qui travaill.i de 1500 à 1561 à la cathédrale de Troyes. C'était, comme l'explique M. Kondot, un Flamand venu de Flandre.
« L'ascendant de l'art flamand est sensible à cette époque (xv® siècle) dans nos régions (en Champagne), dit M. Babeau : un hasrelief de Vancien couvent des Cordeliers de Troyes et le sculpteur Jubert, p. 0. On peut y signaler même des s'culpteurs d'orig'ine flamande, comme Nicolas de Bruxelles, Jehan le Boucher et Petit Jehan son cousin de Malines, qui travaillaient à la cathédrale en 1463-1464 ...
Bourgogne. — Un bataillon d'artistes flamands travaille à Dijon à côté de Claux Sluter : je vous ai cité de nombreux textes. A'ous les trouverez groupés et réunis dans V Histoire de l'Art en Flandre de M. le chanoine Dehaisne. L'évidence historique est complète, même en dehors des monuments.
Sur Antoine Le Moiturier, il faut voir un article de M. B. Prost, dans la Revue des }fusées, octobre 1889, n" 50, p. 3.
Donc, ce que jai eu l'honneur de vous enseigner par des raisons d'analyse, de comparaison et de confrontation d'œuvres d'art, aurait pu s'enseigner depuis longtemps par de simples raisons purement historiques.
Pour croire et partager mes opinions sur le succès nécessaire et irrésistible des écoles d'art de la Flandre au xv" siècle, il n'est pas indispensable d'être artiste : il suffit d'être clairvoyant et historien.
Hennequin de la Place (1396-1402), appelé aussi « Maislre Hennequin ou Maistre Annequin .>, était tailleur d'images. Il était de Uomansou peut-être venu seulement de Romans. Mais non, c'est un t'iamand. On est Flamand quand on s'appelle Hennequin ou Annequin.
Un tailleur d'images (dit M. Rondot), du nom d'Hennequin delà Place, qui était venu de Tournay, a fait, en 1378, dans l'ég-lise Saint-Etienne, à Troyes, le tombeau du chanoine Jean Bizet de
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Barbonne. Ce lombeau était surmonté de la statue du chanoine.
Gillequin ou ^'illequin le Flamand (1398), tailleur d'images, a travaillé à Dijon avec Glaux Sluter, en 1393-1394.
Jean Auberl (1386-1408), ymagier, est inscrit sur un rôle u destablier » vers 1386; nous ne l'avons rencontré à Lyon que cette seule fois dans les documents. Il est très probable que notre Jean Aubert « ymagier » est le même que Jean Aubert « ATiiagier, vmagier d'ivoire », Flamand, neveu de Pierard Aubert, de Tournay, <■' entailleur de ymaiges », auquel Jean se rapportent les articles suivants : « Mars 1388 (nouveau style). A Jehan Aubert, ymagier, demeurant à Paris, pour deniers a lui paiez, qui deubs lui estoient pour sa paine et sallaire d'avoir appareillé et misa point une crosse d'y voire de la chapelle du Roy nostre sire et pour avoir burny, necloyé et mis à point uns tableaux d'ivoire de ladicte chappelle... 76 sols parisis » Jean Aubert ymagier d'ivoire, vendit à la reine Isabeau de Bavière, en mars 1395, uneabsconce (lanterne) d'ivoire pour mettre la chandelle quand la Royne dit ses heures... \o\v sur Jean Auberl la notice de feuPinchart, publiée en 1882 dans les Bulletins de r Académie royale de Belgique sur quelques artistes et artisans de Tournay, des xiv*, xv'- et xvi*" siècles.
Jean Daret (1459-1476) ou Jean le Flamand demeurait à Lyon du côté çju Royaume (le Rhône séparait le Royaume, c'est-àdire la France, de l'Fmpire, c'est-à-dire de l'Allemagne). Nous ne le connaissons que par son séjour à Lyon. Ce doit être le même que le Jean Daret, de Tournay, qui avait entrepris, en 1489, de faire les statues et les bas-reliefs du maître-autel de l'église de Frelinghien près d' Armentières (Pinchart, Quelques artistes et quelques artisans de Tournay, p. 34 et 35).
Jean Barbet, dit de Lyon (1475-1514), était tailleur d'images, canonnier et bombardier. Il a fait un grand ange de bronze qui fut placé au haut du toit du château de Lude, dans la Sarthe : « Le xxvii'' jour de mars l'an mil GCCCLX et W, Jehan Barbet dit de Lion fist cet angelot. » Cet ange est moulé au musée de sculpture comparée du Trocadéro. Il a toute la tournure flamande. Il ressemble encore aux grands anges longs et efflanqués du Puits de Moïse.
Ilennequin III « le flamens » (1409), tailleur d'images. La pré-
CLASSKMUNT DES MOM MKNTS PK LA SCULI'TIRI-: DU XV"' SIECLE 603
sence bien et dûment constatée par M. Rondot de cet Hennequin ■à Lyon est la justification historique et paléographique de l'existence du style flamand à Lyon, au moment où y travaillait Jean Perreal, dont nous aurons bientôt à nous occuper.
La Provence, elle aussi, vous l'avez vu, lut profondément pénétrée d'éléments flamands.
Provinces diverses. — Artistes du Berry au moyen âge. Liste publiée par les Annales archéologiques de Didron, t. I, p. 258.
Série d'artistes du Nivernais communiquée par le comte Georges de Soultrait, publiée dans les Archives de l'art français, t. I, p. 136.
Les Artistes en Béarn avant le XVIII siècle, par Paul Raymond. Au commencement du xvi'' siècle en Béarn, deux artistes flamands : Charles de Bruxelles, Henri de Liège.
Provinces di" Nord de la France. — Artistes belges et allemands reçus bourgeois de Aalenciennes ou qui ont résidé dans cette ville aux xn*^, xv'" et xvi'" siècles. Liste publiée dans la Revue universelle des Arts, en 1859, t. 10, p. 230 et suivantes. Quelques renseignements suivent chaque nom. 11 y a des artistes et artisans de tous les métiers.
Peintres enlumineurs et tailleurs d'images des xiv^, xv® et xvi*^ siècles, mentionnés dans les archives de 1 Hôtel de Ville de Valenciennes, etc. ; correspondance adressée (1859) à MM. les Directeurs de la Bévue universelle des arts, p. 50.
La liste débute bien : 1370. Jehan de Thory, de la famille du sculpteur du tombeau de Charles W. 1370, Maître André l'Entailleur... c'est Maître André Beauneveu.
Fondeurs de cuivre de Tournay, de ^'alenciennes et deLille, etc., aux xv*^, XVI® et xvii® siècles. Correspondance des directeurs de la Bévue universelle des arts. Article très important pour montrer l'invasion de la France par les fontes flamandes.
Les artistes Cambrésiens du ix'' au xix* siècle, par A. Durieux, Cambray, 1894, in-8<'...
Je me résume. Pour prouver ma thèse, les textes ne sont pas moins éloquents que les monuments. Ils proclament que la France a été complètement dirigée parlart de ses provinces du Nord.
DIX-HUITIÈME LEÇON
7 Mai 1890.
L'EXPORTATION des PIERRES NOIRES de DINANT SAINT WULFRAN D^ARBEVILLE
Messieurs ,
Dans notre précédente réunion, après vous avoir l'ait comprendre que l'étude isolée des documents historiques nous conduisait aux mêmes conclusions que Texamen préalable des monuments, je vous ai fourni ou rappelé les noms d'un certain nombre d'artistes qui ont travaillé sous Charles V^II et sous Louis XL Vous avez constaté de quel milieu géographique et ethnographique ils proviennent. Je vous ai surtout indiqué les sources où vous renconti'erez en abondance tout ce genre de renseignements historiques. Les amateurs de documents, qui aiment à confondre la biographie avec l'histoire de Tari, ont pu satisfaire leur goût et s'en donner à cœur joie, comme si nous n'étions pas au siècle de la photographie et de la vapeur qui permet et les voyages et les comparaisons.
Il est donc bien entendu que, même en [ne se servant que des vieux procédés d'information, tout ce que je vous ai dit de la prééminence et de la fécondité de l'art flamand au xv*' siècle est absolument indiscutable. Vous, Messieurs, qui êtes des adhérents et des collaborateurs de la première heure, je vous prie de vouloir bien prendre note et de me donner acte de celte démonstration qui devait être faite quoiqu'elle ne vous fût pas destinée. Le problème qui nous préoccupe depuis quatre ans et que nous collaborons à résoudre, n'est pas indigne de tenter vos efforts. C'est, dans l'histoire
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de lart, la grosse énigme qui torture tous les esprits sincères, passionnés et inquiets de notre temps.
Je vous ai long^uement expliqué comment le marquis de Laborde,^ avec sa merveilleuse perspicacité, avait su poser le problème et, par ses admirables études sur l'art flamand et sur Tart bourguignon^ préparer la solution nécessaire. Depuis les premières lueurs répandues par cet homme de génie, la question a toujours été à Tordre du jour.
Un autre esprit très distingué de notre siècle, un délicat entre tous, une âme Une et sensible d'artiste, Fromentin, a eu, lui aussi, le vif pressentiment de la solution du problème qui pesait sur sa conscience. 11 n'était pas paléographe ni historien comme le marquis de Laborde. Mais il avait, comme lui, le don de la divination et la pratique de l'analyse esthétique. Ils s'orientèrent tous deux sur le même courant sans avoir rien de commun entre eux qu'une excessive délicatesse de perception et ils lurent emportés tous deux vers le même pôle, Fromentin l'ut instinctivement attiré par le Nord. 11 écrivit un livre incomparable, les Maîtres d^aulrefois, et, par un long détour, sans qu'il s'en doutât lui-même, en traversant tout d'abord l'atmosphère capiteuse et vaporause de Rubens et de Rembrandt, il vint tomber aux pieds de l'école de Bruges, héritière de l'école de Limbourg et de la vallée de la Meuse.
Fromentin touchait alors à la solution du problème. Il l'entrevit. Son merveilleux instinct allait tout lui révéler. La mort a fermé trop tôt le Livre. Mais vous allez voir que je ne mens pas quand je prétends que Fromentin, que je n'ai malheureusement pas connu, est absolument de sentiment avec moi. \'oici ce que je lis dans les carnets de voyage de Fromentin, dont un passage a été recueilli par la Gazette des Beaux-Arts en 1880, deuxième période, t. '2'2, p. lit :
« Bruges, samedi "24 juillet. Van Eyck et Memling, Memli ng surtout! Tout Bruges est dans ces deux hommes. Si l'hôpital Saint- Jean disparaissait avec les quatre ou cinq panneaux de bois peint qu'il a conservés depuis trois siècles et demi, il y aurait un irréparable vide dans l'histoire de l'art, et il manquerait un délicieux chapitre à l'histoire de l'esprit humain. Gomment se sont formés ces trois hominss, les deux Van Eyck et Memling? Qui les a
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mis sur la voie ? Qui leur a conseillé de regarder la nature ainsi, et si bien indiqué la manière de la rendre ? Qui leur a dit de voir avec cette naïveté forte, cette attention sensible, cette patience énergique et ce sentiment toujours égal, dans un travail si appliqué et si lent? Qui les a sitôt formés, si vite et si parfaitement? Car c'est un autre art que celui de la Renaissance italienne : mais, dans l'ordre de sentiments qu'il exprime et des sujets qu'il raconte, il est accompli. La langue depuis s'est enrichie, s'est assouplie, s'est étendue; elle n'a jamais, quand il le fallait, retrouvé ni cette concision expressive, ni cette propriété de termes, ni cet éclat.»
Eh bien ! Messieurs, tous ces points d'interrogation posés par Fromentin, tous ces cris d'angoisse et d'incertitude, tous ces appels, nous y avons répondu depuis quatre ans. Rien de tout cela n'était venu d'Italie. \'ous savez d'où proviennent au contraire toutes les qualités si bien analysées par Fromentin. C'est dans le Nord que tout cela s'épanouit pour la première fois sous le ciel. Et non seulement il n'y eut pas en Flandre importation du dehors, mais encore, l'exportation fut énorme. A ce sujet, jai à revenir sur une démonstration incomplète.
J'avais d'abord pensé ne vous entretenir que dans une leçon supplémentaire des conséquences considérables de l'exportation en Europe de la pierre flamande travaillée. Mais je veux m'adresser au plus grand nombre possible d'auditeurs. Car mon devoir ici est de rendre tangible et visible pour la foule ce que de subtiles analyses ont inspiré et enseigné à de purs esprits d'observateurs, comme le marquis de Laborde et comme Fromentin. Mon devoir est de prouver et d'établir matériellement ce que les prophètes et les sybilles de la vérité historique ont pressenti, entrevu et annoncé. Fixons donc, par un développement sagace et en quelque sorte photographique, l'image virtuelle de la plaque daguérienne sensibilisée par la clair- ^oyante et instinctive intelligence des Laborde et des Fromentin. A mon tour, j'enregistrerai et je vous montrerai quelques-unes des ondulations, des vibrations galvaniques qui, parties de la Flandre française au xv*" siècle, sillonnaient le sol de l'Europe et allaient ])orler partout les influences de l'art septentrional. Je n'a\ais insisté précédemment que sur quelques arts industriels et principalement sur l'estampe. Vous verrez que l'industrie funéraire fut, pour l'art
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tlamand, un de ses plus puissants moyens de propagande et peutêtre, à un certain moment, le plus énergique des coelFicients de son activité.
L'existence des courants galvaniques auxquels je fais allusion sera niée sans doute par les braves gens qui les chercheront na'ïvement dans les papiers d'archives. La paléographie n'est pas une science ; ce n'est qu'un métier, et même un métier dangereux, quand l'usage n'en est pas restreint et quand il prétend se substituera tous les autres agents de la recherche historique.
\'ous n'avez pas oublié ce que je vous ai dit du rayonnement prodigieux de l'art flamand, dès le commencement du xiv" siècle. Je vous ai signalé l'emploi de marbres flamands de la vallée de la Meuse à Saint-Denis dans les dernières années du xiii*^ siècle et notamment pour le tombeau de Philippe le Hardi, exécuté de 1298 à 1307. J'en ai conclu que l'usage de plus en plus courant dune matière première importée de la Flandre avait dû concourir à répandre le goût de l'école du Nord, car la pierre était fort souvent expédiée à destination toute sculptée, et non pas comme matière brute. Notre maître à tous, le marquis de Laborde, qui aAait si bien deviné, en tout et partout, l'importance de l'art flamand, a méconnu en partie les résultats de l'exportation de la sculpture funéraire flamande quand il a dit : « Si je n'appuie pas autant sur les mérites de la statuaire flamande, je n'ai cependant omis aucun renseignement sur les sculpteurs, et je n'en reconnais ])as moins sa grande influence de la seconde moitié du xiv'' siècle. Elle l'exerça dans un rayon plus restreint, parce qu'on n'envoie pas au loin la pierre comme la toile et le bois, parce qu'on ne promène pas dans le monde les statues comme les tableaux. » Eh bien! c'est une erreur ! Les statues flamandes ou les pierres tombales flamandes se sont promenées par tout le monde. Je vous ai expliqué que cette importation d'une nature première spéciale coïncidait aussi avec la présence de nombreux artistes flamands à Paris, dans ce Paris, où je vous ai nommé plusieurs carriers et sculpteurs de la vallée de la Meuse et des vallées voisines. Avec la pierre, en effet, étaient arrivés ceux qui la convoyaient et après ceux-ci, ceux qui l'avaient déjà travaillée ou qui devaient la travailler sur place.
Cette indication était insuflîsanle. Il faut prendre au pied de la
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lettre ce que le marquis de Laborde a dit de l'exportation de l'art lournaisien dès le xiii^ siècle ; lire la page 95 du tome I.
Toutes les dalles en pierre bleue ou en pierre noire, qui sont si IVéquentes dans nos provinces françaises au Nord de la Loire, g^ravées en trait ou en faible relief, toutes ces dalles, toutes ces pierres sépulcrales doivent être regardées comme des ouvrages flamands. Voilà le résultat de dix années d'observations.
J'ai publié, il y a quinze ans, dans la Revue archéologique, une dalle ou lame de pierre bleue, gravée au trait et sur laquelle les lignes du dessin étaient réservées, épargnées comme dans une gravure sur bois, le fond ayant été rempli d'un mastic coloré ou d'une matière métallique. C'est une tombe de l'abbaye dOrbais (département de la Marne), ouvrage de la fin du xiii^ siècle ou peutêtre du commencement du xn*". Je ne me doutais pas alors, en la faisant graver, que c'était une sculpture flamande ou de la France du Nord, bien que la matière employée eût pu me servir d'indice révélateur. Mais pardonnez-moi; à ce moment, mes yeux ne s'étaient pas encore ouverts sur la vraie méthode. Ce que j'ai eu tant de fois l'occasion de vous indiquer ne s'enseignait pas dans les écoles ollicielles. J'étais encore beaucoup trop exclusivement paléographe. Nous l'étions tous en ce temps-là, et nous n'étions que cela. Les archives de l'abbaye d'Orlais ne me révélant rien sur ce monument, je m'étais résigné à tout ignorer. Depuis, j'ai retrouvé à Bruxelles, au musée de la porte de Hal, une tombe d'un travail absolument semblable et de même nature indigène, en pierre bleue noire. D'autres monuments similaires existent à Tournay et ont été signalés par MM. de la Grange et Cloquet.
Plus de doute à présent : la tombe d'Orbais dont je parle, une autre de la même abbaye gravée sur une pierre de môme nature, comme toutes les tombes en pierre noire ou bleue du Nord de la France, tout cela c'est le produit non seulement du sol flamand, mais encore, dans bien des cas, du travail flamand.
Les départements du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme, des Ardennes, de la Marne, de l'Aisne, etc., en sont remplis. Il peut s'en trouver bien plus loin. On peut en rencontrer aux quatre coins de l'Europe. Ne les prenez jamais à priori pour les produits d'un art local et autochtone. Il y a quatre-vingt-dix-neuf chances contre une pour qu'ils soient l'expression d'un travail flamand.
CouRAJon. Leçons II. 39
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AiLLY-sLR-NoYE. — Tonibeau du Bâtard de Saint-Pol. Ce monument que je vous ai déjà signalé et dont j"ai une photographie est tout en pierre noire de Dinant. Les pleurants qui accompagnent le tombeau et sont disposés autour du sarcophage, suivant le modèle simplifié des monuments de Dijon, sont tout à fait dans le goût de la sculpture bourguignonne ou flamande. Quelques-unes des têtes qui ont survécu à la mutilation sont très naturalistes. Plis cassés bien franco-flamands. C'est bien l'art belge. Ce monument a été certainement apporté en France tout fait de la vallée de la Meuse, ou des vallées voisines. Rien n'est en ronde bosse ni en haut relief, mais en assez faible relief.
Amiens. — Monuments en pierre noire du musée : numéro 150, tombeau de Jean de Pontain et de Marie de Conty. Jean de Pontain, mort en l49.'{.
Numéro 204, pierre tumulaire dun chanoine d'Amiens, nommé Jehan Pilot, mort en 1448. C'est un des types des tombes de chanoines qui étaient placées contre les murs. L'épitaphe dans ce cas dit : ici-devant gist et non pas ci-dessous.
Numéro 247, tombeau en pierre noire du chevalier Robert de Bonberch : ^ Chi gisle Robert de Bonberch. chevalier Sire de Chepy et de Gruisson qui trespassa l'an de grâce M. CCCC,... » L'inscription n'est pas terminée. Ce monument est tout à fait dans le style du tombeau du seigneur de Saint-Pol de l'église d'Aillysur Noyé.
CoRBiE. — Eglise : Grande dalle en pierre noire ou marbre de Dinant, représentant un personnage ecclésiastique mitre et une femme ou un religieux, les mains croisées sur la poitrine, La sculpture est traitée en faible relief. On lit autour de cette dalle 1 épitaphe suivante : « Chi gist DampNicoUas Berlin jadis prouvost de ceste église qui trespassa l'an mil... » le reste non gravé.
Après le mot Mil une longue lacune est réservée pour mettre la date. C'est de l'art de Tournay et de la vallée de la Meuse : le dessin de l'encadrement rappelle par sa composition les plaques de métal gravé, les tombes en cuivre. Monument très curieux qui nous explique comment on commandait d'avance son tombeau, ne laissant à ses héritiers qu'à inscrire la date, mission dont ils se dispensaient quelquefois.
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La dalle funéraire de l'église de Corbieest à rapprocher de celle <l"Ailly-sur-Noye, de celles de Tournay, de Dinant et du musée de Douai.
Saint-Omer. — Dans l'église, monument très important de cette série spéciale : la dalle de \'issocq, mort en 1450. La pierre noire est très belle et vient très probablement de Dinant.
11 faut insister sur l'existence et la valeur de tous ces monuments en pierre noire pour prouver l'activité des ateliers commerciaux de sculpture funéraire en Belgique, au xV siècle, dans toutes les localités où se trouvait la pierre noire et pour prouver aussi leur exportation.
Ces tombeaux, commandés et exécutés d'avance dans les ateliers de fabrication spéciale, relevaient de deux pensées familières au nioven âge, la pensée religieuse de la mort et l'orgueil de l'esprit de famille.
Le xiv^ et le xv*^ siècles, dans le laborieux enfantement de la société moderne, furent tristes jusqu'au milieu des fêtes et des orgies. Ces époques tourmentées inventèrent les idées macabres, les danses des morts, les funèbres et pittoresques extravagances de l'art septentrional. Souvenez- vous du roi René et de ses funèbres mascarades. L'idée de la mort était donc familière alors. On aimait à penser à son tombeau. On ne confiait pas à son héritier le soin de l'élever.
Les riches et les puissants érigeaient des Saintes-Chapelles, fondaient des monastères de religieux ou des collèges de chanoines pour prier sur leurs tombeaux. Les personnes moins riches avaient les mêmes goiiis et les mêmes idées. Elles s'assuraient de leur vivant une sépulture honorable ou décente dans une église et s'adressaient pour le décorer aux fabriques de tombeaux tout confectionnés. Il y en avait pour les évêques, pour les prêtres, pour les moines, pour les chevaliers de petite importance. Il y avait des plaques gravées en pierre, en marbre et en cuivre, de toutes dimensions, pour toutes les convenances.
La vallée de la Meuse, grâce à la pierre noire et au marbre noir dont elle possède de riches carrières et qui furent alors très goûtés pour l'usage des monuments funèbres, devint naturellement un centre très important de fabrication.
(il "2 l'eXI'LOITATION des pierres noires de DINANT
j Les mêmes ateliers de sculpture fabriquaient de petites plaques, commémoratives d'un don quelconque fait à une égalise, représentant le donateur agenouillé. La plaque commémorative devient en même temps une plaque tumulaire de petite proportion et rappelant la proximité seulement de la dépouille mortelle dont elle conservait le souvenir. On en mettait extérieurement tout autour des églises et intérieurement autour du sanctuaire du chœur et dans les chapelles. Exemples nombreux en Allemagne, notamment à la Frauenkirche de Munich ; cathédrale de Tournay; cathédrale de Saint-Omer ; à Paris, débris du cimetière des Innocents au Louvre et à l'école des Beaux-.\rts. Quelquefois toute une famille était représentée agenouillée devant une scène religieuse.
Vous voyez quelle immense clientèle entretenait les ateliers de la pierre noire et l'industrie funéraire des Flandres. Tout cela était bien flamand, comme vous pouvez le voir à Bruxelles.
Bruxelles. — Musée de la porte de Hal : Dalle gravée en creux, du courant du xiv*" siècle comme celle d'Orbais, celle qu'on attribue à Dame Hélène. Le mastic est parti; c'est aussi de la pierre noire. Pierre sépulcrale de Pétronille, femme du chevallier Gilles de Lérinnes, provenant de l'ancien prieuré de Lérinnes, pierre noire. Autres très grandes plaques gravées, en pierre noire. Pierre tumulaire de Rose de Grez mort le '28 décembre 1318 ; tout cehi en pierre noire.
L'art des tombes sculptées en pierre bleue ou noire et destinées à l'exportation s'est conservé dans les Flandres jusqu'au milieu du XVI® siècle. On voit au Musée de la porte de Hal, à Bruxelles, un beau tombeau ainsi désigné : A. 5. Pierre noire ou espèce de pierre de touche gravée ou plutôt sculptée comme aux tombeaux d'Aillysur-Noye et de Corbie. Ce tombeau est celui de Philippe Dales, mort en 1520.
Tombeau de Jean Salazar, au musée de Sens, élevé sous Louis XH. Une partie de ce tombeau, sur lequel j'aurai à revenir, était en marbre noir et M. de Montaiglon a fort bien démontré que tout ce qui était sculpté en marbre noir avait dû être exécuté à la carrière, en l'iandre, avant d'être apporté à Sens.
Voyez la confirmation de tout ceci dans le livre de MM. de Lagrange et Cloquet sur les Sculpteurs de Tournay.
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A ce propos j'aurais bien à dire sur les rapports de Tart et de lécononiie politique. En matière d'art, le moyen âge et lancien régime ont été beaucoup plus libre échangistes qu'on ne l'a cru et que je ne l'ai cru moi-même. Sans doute il y avait des droits sur toutes les importations non seulement de nation à nation mais de province à province et de seigneurie à seigneurie. Cependant l'art échappa en grande partie au système des droits prohibitifs. En fait, l'objet dart fut essentiellement voyageur et mobile au moyen âge, malgré les obstacles que les corporations ouvrières et les corporations artistes avaient intérêt à mettre à la circulation. Les seigneurs levaient toutes les barrières devant les objets d'un art étranger qu'ils convoitaient. Les établissements religieux obtenaient des exemptions de douanes. Les archives sont pleines de ces remises. Le bon marché des fabricants en gros permettait à certains objets de franchir tous les obstacles élevés par les droits protecteurs. 11 résulte de cela que de grands centres de productions ont pu exister au moyen âge et que ces centres ont exporté dans tout l'univers. On pourrait même dire que le travail pendant le moyen âge fut plus localisé qu'il ne l'est aujourd'hui, grâce aux secrets professionnels religieusement et jalousement gardés. La contrefaçon était difficile. Les provenances étaient garanties par la présence des manufacturiers originaux à toutes les foires officielles. La marque de fabrique était une chose sacrée, respectée, garantie par tous les pouvoirs publics. Chaque produit gai'dait le nom de son pays d'origine et de sa fabrication. Celait voler que de vendre un objet qui ne provenait pas effectivement du pays dont il portait le nom. Le c cordouan » venait de Cordoue, c'était le cuir espagnol; longtemps le « cordouanier, » le cordonnier, ne pouvait fabriquer que des souliers dont la matière première était exotique ; les pouvoirs publics y veillaient. Il en fut de même pour les objets d'art et pour les produits de la sculpture française en pierre noire ou bleue de Flandre.
Au moyen âge il faut donc signaler la localisation de certaines industries expédiant au loin leurs produits. Exemples à Limoges pour le cuivre émaillé ; pendant tout le xm" et le xiv'' siècle, l'Europe entière a été couverte des produits de l'industrie limousine, .\utre exemple dans cette industrie de l'albâtre, sculpté en petits panneaux assemblés pour former des retables ou des tableaux d'autel. On en
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trouve partout et je ne sais pas encore de quel centre partait cette énorme exportation. Même chose pour les ivoires et pour l'industrie flamande des tableaux d'autel sculptés en bois. Certains pays avaient une clientèle non pas limitée et nationale, mais universelle. Jamais l'industrie ne fut plus internationale sur bien des points
L'église Saint-Wulfran d'Abbeville,dontla construction, commencée en 1488, fut interrompue en 1539, est à citer comme un exemple de ce que voulait être le style septentrional de l'architecture française. De même qu'à Cléry, les nervures prismatiques et subdivisées montent du sol jusqu'aux liernesdes voûtes, dans un seul jet, sans un seul point d'arrêt ; pasl'apparence d'un chapiteau. Le vaisseau intérieur a l'aspect d'un tissu de sparterie Il y avait un art septentrional épris jusqu'à la folie des principes de la construction gothique et qui voulait le développer jusqu'au bout, le développer même jusqu'à l'absurde.
L'architecture veut se réduire, en France, au strict nécessaire. Elle veut supprimer tout ce qui n'est pas indispensable. Comme la sculpture, elle s'émancipe de ce qui restait des dogmes antérieurs. Elle perd tout embonpoint et laisse voi r son ostéologie, son squelette. Par ses raffinements dans ce genre d'idées, elle arrive en quelque sorte à faire ostentation de l'étude de l'écorché. On ne voit plus dans ses membres que les nervures sèches et coupantes, que des paquets de nerfs. L'église Saint-Wulfran d'Abbeville peut servir à prouver tout cela.
A cette architecture raisonneuse du xiv*' et du xv® siècle, qui voulait aller en avant sans rien demander aux arts du passé, il n'a manqué que le fer. Cette architecture de Louis XI et de Charles \'III est bien digne d'être étudiée avec soin et passion par notre époque, car l'avenir, par la nouvelle matière première employée, le fer, va nous ramener malgré nous au style gothique. Oui, l'art de l'avenir, l'art du xx^ siècle sera forcément gothique par suite de l'emploi du fer. C'est dans le Nord de l'Europe que l'architecture du fer prendra naissance.
Le Nord de l'Europe doit retrouver ainsi la prépondérance dans les arts qu'il posséda au moyen âge et durant les temps gothiques. C'est une revanche qui lui est due. Si l'architecture gothique n'avait
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pas existé déjà, la construction en fer l'aurait inventée de nos jours, au XIX® siècle, pour les besoins du xx®.
L'architecture en fer, la g-alerie des machines par exemple, ressemble plus à un monument g-othique qu'à un monument antique. On peut être absolument certain que dans un siècle l'art moderne sera fatalement redevenu gothique. Honneur à notre grand art national, qui était si profondément empreint du génie du monde moderne qu'il a pu longtemps se développer parallèlement à la civilisation européenne et qui, après trois cents ans de coupable Oubli et d'ingrat abandon, est encore susceptible de comporter tous les progrès et d'inspirer toutes les espérances.
Greffez donc larchitecture du fer sur l'architecture antique! C'est impossible, et cependant, quoiqu'on pense l'auteur de la Romance de la Tour Eiffel, l'architecture moderne 'avec l'emploi du fer s'imposera au monde entier d'ici cinquante ans. C'est le fer qui ramènera l'architecture française à toute une partie de ses traditions.
DIX-NEL'VIEME LEÇON 14 Mai JS90.
Messieurs,
Je vous ai longuement exposé les lents et sourds progrès de l'art italien dans la vallée de la Loire jusqu'à Charles VIIL Cette période d'incubation de la Renaissance classique, vous la connaissez. Vous avez vu comment le tempérament naturel, lentement miné, résistait. Aujourd'hui, je vais vous retracer les accidents principaux qui caractérisèrent l'explosion de la lièvre cérébrale dont la France fut saisie. Le règne de Charles VIII marque une crise très importante dans l'histoire de l'art français. Latente jusqu'à Charles VIII, la propagande de l'art italien, chez nous, se fait au grand jour à partir de la campagne d'Italie de 1495. L'art septentrional est carrément abandonné par les rois de France. La complicité des pouvoirs publics avec l'art méridional est évidente. C'en est fait. Il faut que notre école subisse l'inoculation de l'art antique.
Etant donné ce que vous savez depuis les quatre années de nos études communes, étant bien établi tout ce que je vous ai démontré du vigoureux tempérament de l'art septentrional, père aujourd'hui incontesté du premier mouvement international de la Renaissance européenne, vous pouvez prévoir que notre art ne mourra pas de cette inoculation ni de la maladie qu'elle détermina.
Vous n'avez donc pas hésité à reconnaître le fait de cette inoculation. Vous n'avez pas intérêt à méconnaître combien elle fut profonde. Vous savez que le patient pourra survivre.
Cette liberté d'esprit, récompense de votre patiente étude anté-
rieure, tout le monde na pas pu lavoir. Ils iiont pas pu l'avoir ceux qui ne connaissaient pas à fond la nature de l'art septentrional et sa puissante et robuste constitution franco-flamande. Et alors, qu'ont-ils fait? Pour laisser comprendre que l'art français ne devait pas mourir, ils n'ont pas voulu avouer qu'il avait été très malade. Et, faute de connaître les véritables origines primordiales de la Renaissance, mais comprenant cependant que la France avait eu sa part dans l'œuvre commune, ils ont attribué à la France un rôle actif au moment où commençait au contraire, dans une certaine mesure, sa passivité. Ils se sont trompés d'heure, voilà tout !
Il me faut donc d'abord vous mettre en garde contre les erreurs contenues dans les livres à ce sujet. Cette grosse erreur, c'est la négation envers et contre tous, c'est la négation quand même de l'influence italienne dès le règne de Charles VIII et dès celui de Louis XII, et le recul de cette influence jusqu'à François I*"".
Je vous ai déjà signalé l'erreur d'Fmeric David, qui a servi de point de départ à une armée de travailleurs de seconde main. Aux citations que je vous ai faites, ajoutez celle-ci : « Le mausolée des enfants de Charles VIII fut un ouvrage des frères Juste. Nous devons la connaissance de cette tradition à l'auteur de la Notice sur les Monuments du département d'Indre-et-Loire... ce témoignage est très récent; mais aucune preuve n'en infirme l'authenticité. D'ailleurs, le monument fut terminé au moment même de l'arrivée du roi (retour d'Italie); des étrangers, venus avec lui, n'auraient pas eu le temps de l'exécuter; et, enfin, une tradition contraire n'eût pas manqué de conserver les noms des auteurs, s'ils eussent été Italiens »
Sauf le respect dû à un auteur bien intentionné et écrivant en 1817 avec une très grande clairvoyance relative, tout cela est inexact; les Juste , auteurs partiels assez vraisemblables au moins comme influence, ainsi que le dit très bien Emeric David, les Juste sont des Italiens. La meilleure réponse qu'on puisse faire à toutes ces fausses théories, c'est la production de l'état des gages des artistes et ouvriers italiens ramenés par Charles \'III. Cet état, dont Emeric David réclamait la production, qu'il défiait ses contradicteurs de produire, il existe et il a été publié par M. de Montaiglon.
Dans la liste des ouvriers italiens, on remarque deux célèbres architectes italiens : le franciscain F^ra Giocondo et Dominique Bernabei de Cortone, surnommé le Boccador. u A frère Jehan Jocondus, deviseur de bâtiments, trente ducats de carlins par mois. »
Né à A'érone dans la première moitié du xv" siècle, mort à Rome le 1" juillet 1515, Fra Giocondo fut certainement rencontré par Charles Mil en Italie, et ramené en France à cause de sa grande réputation comme architecte et ingénieur. II prit part à la construction du pont Notre-Dame, à Paris, et à celle du château de Bury, élevé par Florimond Hobertet près de Blois. Il demeura en France de 1497 à 1506. J'aurai à revenir sur lui à propos des artistes de Louis XII.
Dominique Bernabei, de Cortone, a passé toute sa vie en France. Compris dans les états de 1497, à titre de « faiseur de chasteaulx et menuisier de tous ouvrages de menuiserie », aux gages de vingt livres tournois par an, il émargeait encore comme officier du roi en 1549. Il a surtout travaillé à l'Hôtel de Ville de Paris. J'aurai à en parler à propos de François F'". Mais il importe d'établir que, dès 1497, il fut occupé chez nous et que son nom et sa présence, rapprochée de celle de plusieurs de ses confrères, explique tout ce que nous rencontrons de style italien dans la composition et surtout dans la décoration de nombreux édifices contemporains de Charles \'III.
Le plus grand des sculpteurs enlevés à l'Italie par Charles VIII fut Guido Mazzoni de Modène, dit Paganino. Le roi l'avait rencontré à Naples, l'avait fait chevalier et anobli en 1496, l'installa en France où il travailla beaucoup. Nous aurons l'occasion d'en reparlera propos de Louis XII. Il resta en France jusqu'en 1516. Sa femme qui vint l'y rejoindre et sa fille étaient toutes deux sculpteurs. Nous lâcherons de vous montrer l'influence de l'atelier de Mazzoni. Pacherot est ramené aussi d'Italie et s'établit en Touraine. On y reviendra.
De 1494 à 1502, un certain Jérôme Solobrin , potier, artiste en terre émaillée, s'établit à Amboise. C'était sans doute un parent de Leocadius Solobrinus de Forli, dont on possède un ouvrage signé. Il apparaît, lui (Jérôme Solobrin), avant même le départ pour l'expédition d'Italie. C'était un potier qui, probablement, avait été
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appelé pour paver les chambres et les salles du château d'Amhoise, première manière, de même que nous appelons aujourd'hui des mosaïstes vénitiens ou romains pour paver les salles du Louvre et même pour enlaidir les coupoles de nos escaliers.
Sous Charles VIII, concurremment avec Tintroduction oflîcielle en France des artistes italiens, l'introduction ollicieuse, pourrait-on dire, limportation de plus en plus considérable des objets d'art italiens allait toujours son train. C'est du règne de Charles VIII que date (1496) l'exécution et peut-être l'introduction en France de la mosaïque de David Ghirlandajo, conservée actuellement au musée de Cluny, et offerte à l'église de Saint-Merry par Jean de Ganay, mort en 1512.
Rappelez-vous le tableau de Benedetto Ghirlandajo à Aigueperse, le tableau d'Andréa Mantegna dans la même église, donné par Gilbert de Bourbon, qui avait épousé en 1 i81 Claire de Gonzague, sœur du marquis François de Gonzague, seigneur de Mantoue, la copie ancienne du môme tableau dans une église du
Forez, près de Saint-Galmier Gilbert de Bourbon, comte de
Montpensier, seigneur d'Aigueperse, fut vice-roi de Naples en 1495, après le départ de Charles MIL II mourut dans le royaume des Deux-Siciles. Ses rapports avec l'Italie sont donc faciles à expliquer.
Il y a des conclusions très importantes à tirer de l'état des ouvriers italiens embauchés par Charles Mil, publié par M. de Montaiglon. On peut dire que l'invasion morale de la France par l'Italie fut complète et absolue dans le monde officiel. Il y eut abandon de tous les goûts nationaux. Il y eut affectation des goûts étrangers en toutes choses. Il n'y eut pas seulement introduction de quelques architectes, de quelques peintres, de quelques sculpteurs, de quelques brodeurs et de quelques orfèvres ultramontains ; il n'y eut pas seulement fantaisie royale; la pensée française tout entière fut hantée par la forme italienne, par la culture italienne sous toutes ses faces. Les modes sont là pour le prouver. La nation entière fut séduite. Symptôme bien caractéristique : toutes les femmes furent pour l'Italie, pour la Grèce et pour Rome.
\'eut-on savoir si, à un moment quelconque de l'histoire, une révolution dans les idées a été véritablement sociale, si elle a
pénétré le foyer domestique, si elle a atteint l'âme même d'un peuple? Demandez-le aux femmes de l'époque que vous étudiez. . Toute idée nouvelle, légère ou grave, qui ne parvient pas à se concilier dans la maison, près du foyer, les sympathies de l'épouse, de la mère, de l'éducatrice, cette idée-là peut être excellente, elle peut être officielle, elle peut être imposée par la loi, mais elle aura beaucoup de peine à passer des lois dans les mœurs. Or l'art, d'essence éminemment subtile et indépendante comme toutes les croyances de l'esprit et les instincts du C(eur, est rebelle aux décrets et nobéit qu'aux mceurs.
La lienaissance sera-t-elle définitivement d'apparence italienne ? Le Midi, longtemps dominé, prendra-t-il sa revanche sur le Nord ? I^a France abandonnera-t-elle en partie son œuvre personnelle de direction morale et intellectuelle de l'Europe? Oubliera-t-elle ses longs efforts pour créer un art moderne et universel, conforme aux principes sociaux des peuples chrétiens , un art pour tous, dont l'idiome reste notre langue maternelle, parlé par les deux sexes et par toutes les classes des citoyens?
Dans la solution de ces questions, l'opinion des femmes a beaucoup plus pesé qu'on ne le croit,... et elles ont conclu de la façon la plus préjudiciable à leurs intérêts. Nous savons positivement qu'elles ont conclu contre la France, sans comprendre que, n'ayant pas la même éducation que la femme italienne, c'est contre ellesmêmes, contre tous les droits de leur sexe qu'elles concluaient ainsi. Relisez l'état publié par M. de Montaiglon. Les purs artistes italiens ne sont pas seuls à y fîg^urer. La qualité de leurs compatriotes et compagnons attirés chez nous avec eux révèle mieux que les noms de ceux-ci la profonde et intime pénétration de la France par l'Italie. On y voit : un jardinier, un faiseur de bardes (un costumier), deux faiseurs de journades (autres costumiers), un faiseur de senteurs, c'est-à-dire un parfumeur, un couturier, faiseur d'habillements de dames à l'italienne, un tailleur, découpeur de velours à l'italienne, un facteur d'instruments de musique fabricant d'org-ues, un dresseur de perroquets, « gardien de papegais, » un agriculteur d'académie (acclimatateur d'oiseaux rare^), ainsi dénommé : «. inventeur subtil à faire couver et naître poulletz. » Toutes ces invasions de la futilité italienne sont très probantes,
et nous en trouverons le contre-coup dans l'art. C'est la preuve que la civilisation italienne tout entière, même avec ses défauts, par ses petits côtés, est infusée au sang français. Celte civilisation italienne, vous devez la connaître par le livre de Burckhardt.
Sur la liste des ouvriers d'Italie entretenus par la France, comme Ta fort bien remarqué M. Mûntz, le dernier inscrit est maistre Jehan Lascaris, docteur en plusieurs sciences, natif du pays de Grèca, « aux appointements de 400 livres tournois par an ». Lascaris est le fondateur de notre glorieux enseignement des lettres grecques et le précurseur des humanistes du xvi® siècle, le lointain ancêtre de nos professeurs du Collège de France, auxquels nous n'aurions qu'à applaudir, s'ils n'avaient pas, dès le xvi^ siècle, comme on dit vulgairement, trop tiré la couverture à eux et fini par persuader à l'opinion publique que rien n'existait en France avant leur arrivée, avant la création de leurs chaires, et que, sans eux, aucun enseignement ne pouvait subsister, — opinion monstrueuse qui est encore celle de la majorité des Français.
Nous avons le droit de croire que Jean Lascaris et les autres humanistes n'eurent pas moins d'admiratrices ni moins de clientesque le couturier de la bande italienne. Miroir des iiKcurs de la société, la langue du temps de Charles \'III et de Louis XII est là pour le prouver. M. Lemonnier expliquait très bien, il y a quinze jours, à la Sorbonne, comment la littérature de cette époque trahit la pénétration latine. M. Mûntz a également très bien démontré cette vérité, dans sa Renaissance sous Charles VIfl, et nous fait toucher du doigt l'incroyable et grotesque empédantissement de tous les écrivains de la fin du xv* siècle.
Nos grand'mères ont donc leur part de responsabilité dans les terribles conséquences de notre engoûment pour les arts de la société antique et de la littérature académique rairmée de l'Italie. Les Précieuses flagellées par Molière n'ont pas décerné aux Vadius et aux Trissotins de leur temps les premiers hommages dont ces cuistres aient été l'objet dans notre beau pays de France. Dès la fin du XV'' siècle, nos a'ieules leur avaient déjà beaucoup trop permis, uniquement pour l'amour du grec. L'humanisme a été le plus cruel ennemi et le plus fatal adversaire de l'art septentrional, parce qu'il s'est fait le complice de la forme pittoresque et plastique
LE RÈGNE DE CHARLES VllI 62H
italienne, et que, sous prétexte de nous imposer une indiscutable admiration pour la civilisation et l'art antiques, il nous a jetés aux pieds d'un de ses compères, lart italien travesti en grec et en romain.
Les rois de France n'encoura<;eaient pas seulement l'art italien autour d'eux. Ils encourageaient aussi la littérature italienne et entretenaient des poètes de cour italiens. Voyez ce que M. de Montaiglon (dans le Bulletin de la Société des Antiquaires de France, année 1864, p. 149-153) a dit de Lodovico Heliano, poète italien, et de Fausto Andrelini, de Forli, auteur de poèmes latins sur Charles VIII.
Ne jugeons pas le goût de Charles XUl sur le style du château d'Amboise. Ce monument retarde sur le mouvement historique. Il est beaucoup plus l'expression de la pensée de la veille que l'expression de la pensée du jour même. Les travaux furent commencés en 1490, cinq ans avant la campagne d'Italie, Une grande partie des bâtiments était donc érigée avant que les goûts du monarque fussent changés par le voyage de l'Italie en 1495, voyage qui fut pour Charles \'II1 un vrai chemin de Damas. Les trois années, trop courtes, qui séparèrent son retour de sa mort, ne lui permirent pas de tout modifier dans les constructions antérieures ni d'afficher dans les constructions nouvelles ses opinions de la dernière heure. Mais nous savons par sa correspondance et par ses historiens que pendant toute sa campagne d'Italie il ne cessa de renier ses sentiments antérieurs en matière d'art. Commynes, du reste, s'est chargé de nous faire bien connaître ses intentions qui ne purent être réalisées.
<( Le roy Charles huitième, dit Commynes, était en son château d'Amboise, où il avait entrepris le plus grand edifïîce que commencea, cent ans a (depuis cent ans), roy, tant au chasteau que à la ville : et se peut veoir par les tours par où l'on monte à cheval, et par ce qu'il avait entrepris à la ville, dont les patrons estoient faitz de merveilleuse entreprinse et dépense et qui de longtemps n'eussent pris tin. Et avait amené de Naples plusieurs ouvriers excellens en plusieurs ouvraiges, comme tailleurs et painctres et semblait bien que ce qu'il entreprenoit estoit entreprise de roy jeune et qui ne pensoit point à la mort, mais esperoit longue vie ;
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car il joig^nit ensemble toutes les belles choses dont on luy faisait teste en quelque pays qu'elles eussent été vues, fust France, Italie Flandres. »
Eclectisme, mais éclectisme au bénétice de 1" Italie.
Etant donnée la préparation que vous connaissez, faire voyaj,^er en ce moment un roi de France en Italie avec une noblesse sensible aux arts, c'était aller au-devant de Tinvasion intellectuelle, c'était se jeter dans la gueule du lion, c'était se plonger dans l'eau pour éviter d'être mouillé.
Avant de passer les Alpes, Charles Xlll se trouva déjà en conlad avec l'art italien sur le sol français, à Lyon. Le roi et quelques personnages de sa suite se tirent représenter sur des médailles par un atelier de médailleurs italiens établi à Lyon (Voyez Heiss, Médailles de personnages français, exécutées à Lyon en 1 494 par Niccoli Spinello de Florence, Paris, 1884).
Après une rapide concentration à Vienne et à Grenoble dans le Dauphiné, l'armée française se jette brusquement sur l'Italie. André de la \'igne, témoin oculaire et narrateur ofTiciel pour la reine des hauts faits de Charles Mil, .André de la Vigne, l'auteur du Vercjier d honneur, chronique rimée de l'expédition, nous a rendu, dans ce poème bizarre et dune forme bien vulgaire, un compte très exact des émotions éprouvées par les Français en face des monuments italiens. Ces impressions de voyage sont pour nous du plus haut intérêt.
Ebahissement d'.André de la \' igné en présence 'de la cathédrale et du Camposanto de Pise :
L'église est faicle de grant matière A haulx piliers de moult riche entaillure, Et près d'icelle ung petit acoustrée Y est construit le beau grant cymetière, Plus spacieux qu'onques vit créature; Et tout autour décoré de paincture A grans hystoires pour enrichir le cas Toutes dorées jusqu'à la couverture , Qui ont cousté ung vingt mille ducatz... ... Depuis le temps de la création Du monde entier, là sont figures faictes Semblablement de l'Incarnation,
Sont les hystoires et de la passion
De long en long moult richement pourtraictes,
Aultres figures du jugement extraictes
Là où Dieu siet en sa grant majesté,
Et soubz ses pieds sont anges et trompettes
Qui vont disant : Mortiii surgile.
A Florence, les monuments italiens trouvent des appréciateurs aussi avides qu'éclairés : « Le seigneur de Ballassat , dit Commynes, quand il sçeut la fuite dudit Pierre de Médicis, se prit à piller tout ce qui se trouve en la dite maison (il s'agit du Palais Médicis), disant que leur banque à Lyon luy devoit grande somme tl'argent; et entre autres choses il prit une licorne entière qui valait six ou sept mille ducats et deux grandes pièces d'une autre et plusieurs autres biens. »
A Sienne, l'admiration ne se ralentit pas en face de la cathédrale et de l'Hôpital. Ecoutez le Guide du voyageur français, le Joanne de l'expédition de 1 195 :
La dicte église est à areste ronde,
En plusieurs lieux et à queue d'aronde,
Toute estoffée de marbre blanc et noir,
Haulte en tous sens, ample, large et profonde
Et belle autant qu'il en est point au monde.
Conclusion, c'est ung très beau manoir.
Et vis-à-vis pour passans esbanoir
Ou pour pouvres recevoir et requerre
Le non pareil qui soit sur terre
Est rhostel Dieu aussi le mieux rente
Qu'on saiche point en la crestienté.
A Rome, Charles VIII fait connaissance avec l'antiquité. Il visite les ruines, le l'2 janvier 1495 :
En devisant, s'en vint tout bellement Voir la place qu'on nomme Colysée Qui est si grande et si bien divisée Qu'en six palays de Paris tant pour tant Comme il me semble de pierre n'a autant.
Le château Saint-Ange étonne André de la Vigne par la beauté de son appareil de construction. Il déclare qu'il est bâti par artifice merveilleux et étrange.
CouRAJOD. Leçons II. 40
626 LE RÈGNE r»E CHARLES VIII
Il est certain que les monuments italiens, antiques et moderne» lîrent une très grande impression sur les Français.
Charles VIII écrit de Rome au duc de Bourbon après avoir vu le Vatican d'Alexandre \'I :
«Je suis cejourd'hui matin partv du palais Saint-Marc, (c'est le palais de Venise), où j'estoye logié et m'en suis venu ouyr la messe en l'église Saint-Pierre et disner et logier au palais de notre dit Saint-Père, lequel il m'avait fait préparer. C'est un très beau logis et aussi bien accoustré de toutes choses que palais ne chasteau que je vis jamais. » {Méni. de Communes, éd. de M"® Dupont, t. III, p. 335. Ouvrage de M. de la Pilorgerie, Campagne et bulletins de la grande armée d Italie commandée par Charles VIII ^ Paris, 1866, p. 152.) Ce palais si bien accoustré, on pourrait le reconstituer et on comprendrait que sa vue ait pu impressionner Charles ^'III.
Le roi fit publier en français, en 1495, ce qu'on appelait les Mirahilia urhis Romœ c'est-à-dire le vieux guide du pèlerin à Rome, tout rempli des narrations les plus cocasses et de contes à dormir debout.
A Naples, l'enthousiasme des envahisseurs ne connaît plus de bornes. Le Poggio reale est décrit par André de la Vigne dans le Vergier d'honneur :
... Ponge réal
Qui esl ung lieu de plaisance confit.
Anssi Alphons pour son plaisir le fit
Auprès de Naples, où en toutes manières
Y a des choses toutes singulières,
Comme maisons a mignons fénestrages,
Grans galeries, longues, amples et larges,
Jardins plaisans, fleurs de doulceurs remplies
Et de beauté sur toutes acomplies,
Petits prcaulx, passaiges et barrières,
Costes, fontaines et petites rivières
Pour s'esjouir et à la fois s'esbattre
Ou aont yniniges anficques (Falhastre,
De marbre blanc et de porphyre aussi.
Voir aussi les Grandes Chroniques de Gngn'in, éd. de 1519, fol. CCXXIV V".
Je vous ai cité déjà, il y a quatre ans, dans notre leçon d'ouverture un texte curieux tiré des Archives de l'Art français, t. I, p. 275.
« Avant que le roi n'entrast en la ville (de Capoue), il a couchié une nuit à Poge-Royal qui est une maison de plaisance que le Hoy Ferrant et ses prédécesseurs ont fait faire, qui est telle que le beau parler de Maitre Alain Chartier, la subtilité de Maître Jehan de Meun et la main de Fouquet ne sauraient dire, escripre ne peindre. »
Le cardinal Briçonnet écrit de Naples à Anne de Bretagne : « Je vouldraye que vous eussiez veu ceste ville et les belles choses qui y sont, car c'est ung" paradis terrestre. Le Roy, de sa grâce, m'a voulu tout montrer à ma venue de Florence, et dedans et dehors la ville; et je vous asseure que c'est une chose increable que la beauté des lieux bien appropriez en toutes sortes de plaisances mondaines. Vous y avez esté souhaitée par le Roi. A ceste heure icy il n'estime Amboise, ne lieu qu'il y ait par delà » Arch. de Vart fr.^ t. I, p. 275.
Enfin Charles VIII, dans une lettre adressée le 28 mars 1495 à Pierre de Bourbon, s'exprime ainsi :
« Au surplus, vous ne pourriez croire les beaulx jardins que j'ai en ceste ville. Car, sur ma foy, il semble qu'il n'y faille que Adam et Eve pour en faire ung paradis terrestre tant ilz sont beaulx et plains de toutes bonnes et singulières choses, comme j'espère vous en compter mais que je vous voye. Et avecques ce, j'ai trouvé en ce pays des meilleurs paintres et aux dits vous envoyeres, pour faire aussi beaulx planchiers qu'-il est possible, et ne sont les planchiers de Bauxe, de Lyon et d'autres lieux de France en riens approchans de beaulté et richesse ceux d'icy, pour quoi, je m'enfourniray et les mèneray avecques moi pour en faire à Amboise. » [Archives de l'art français, t. I, p. 27 i).
Tous ces textes sont capitaux : ils montrent que Charles VIII était bien résolu à imposer lui-même le goût italien à la France. On constate que le Roi a médité l'importation de tous les artistes italiens dont nous possédons la liste. Les planchers dont il parle sont des travaux de farsia in lecfno, de marqueterie. Il y a intervention expresse, directe, personnelle du roi de France. Grâce au legs d'Eugène Piot, le Louvre pourra bientôt vous montrer ce que c'était que cette marqueterie .
L'impression faite sur Charles VIII et sur toute l'armée française
l'ut cloue profonde. Il n y eut pas qu'une impression morale. De très nombreux objets d'art lurent apportés en France comme modèles et une escouade d'artistes italiens furent amenés par Charles ^'^III.
(Charles VIII et Anne de Bretagne ont eu des collections dans lesquelles l'art antique et l'art italien étaient largement représentés.
Charles \'III rapporte tout un mobilier de Naples pour son château d'Amboise. Le convoi, comme vous l'avez vu, pesait 87.000 livres. Il avait voulu emporter jusqu'aux portes de bronze du château de Naples. Quoiqu'il ait été légèrement écorné pendant la bataille de Fornou^, le liutin fut considérable. La plus grande partie de la bibliothèque des rois aragonais de Naples passa en France et vint fortifier les tendances de l'humanisme naissant.
M. Léopold Delisle [Cabinet des ms. de la Bibliothèque nationale, t. I, p. "217 et suiv., t. III, p. 357. Cf. aussi il/e/a/jyes Graux^ 1884, p. 2i5 et suiv.) a décrit en détail les splendeurs de cette incomparable collection de livres manuscrits et imprimés, réunis au xv" siècle par les rois bibliophiles, Alphonse le Magnanime. Ferdinand I*^"", etc. 11 II semble, dit M. Omont dans le Catalogue des mss. qrecs de Fontainebleau, que ce sont quelques-uns des mss. grecs des rois aragonais rapportés de Naples par Charles AIII après la campagne de 1 195, qui ont formé le premier noyau du fonds grec de la Bibliothèque ».
J'aurai à revenir sur les goûts personnels d'Anne de Bretagne à propos du règne de Louis XII. Comme on Ta très bien dit, cette reine resta assez obstinément, non pas seulement française, mais encore bretonne. Elle défendit sa nationalité provinciale, même contre la France. Cependant elle ne put pas bouder trop ostensiblement contre l'engouement général qui fut très certainement partagé par son premier mari. Dans les inA'entaires des biens meubles dWnne de Bretagne publiés par ^L Leroux de Lincy, à la suite du tirage à part d'un article de la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes intitulé : Détails sur la vie privée d'Anne de Bretagne, 1850, in-8° de 60 pages, on trouve (p. 52-53), de curieuses mentions de tableaux et de portraits de toutes sortes, avec l'indication qu'ils ont été apportés de Naples, qu'ils sont à la mode, à la forme italienne ou qu'ils représentent des personnages italiens [Archives de Vart français, t. I, p. 99).
Les inventaires publiés par Leroux de Lincy {Vie de la reine Anne de Bretagne, l. H', p. 153-157) montrent combien de tableaux italiens vinrent en France. On y relève : une carte ytalienne peincte sur toille blanche, de petite valeur, ung^ tableau de notre Dame tenant son enfant entre ses bras, peinct et doré apporté de Naples, ung- tableau d'or bruny et d'asseu sur boys ouquel a un visaige d'une dame de Naples ayant lechief tout blanc... et une douzaine de portraits d'Italiens ou d'Italiennes.
Les modes italiennes, dit très justement M. Miintz, avaient devancé en France les vainqueurs de Fornoue. En 1495, lors de l'entrée de Charles \l\\ à Lyon, les habitants, par une attention délicate, placèrent au travers des rues, « escussons pendant en l'air, faitz à la mode d'Italie, anvironnez de gros chapellets de fleurs et aultres verdures joyeuses. » C'est le texte d'André de la \'igne.
Nous voici rentrés en France avec Charles \ III. N'oublions pas que nous sommes dans ce milieu tourangeau que je vous ai plus d'une fois défini et expliqué, que nous sommes dans une atmosphère spéciale dont j'ai longuement analysé la composition devant vous. Vous savez quel était le mélange des gaz répandus dans l'air, quelle était leur combinaison et les dangers d'une détonation imminente. Le retour de Charles Mil fut l'allumette, fut l'étincelle qui amena l'explosion.
Reportez- vous donc à tout ce que vous savez de la détente pré parée et nécessaire du vieux style franco-flamand, exclusivement septentrional. Je ne vous ai même pas encore tout dit à cet égard.
Dans la réaction contre les principes trop purs et en quelque sorte exagérés des écoles spécialement flamandes, il y a au fond, dans le milieu français qui se reconstitue, une cause latente, une raison toute morale, un motif de politique plus ou moins consciente, mais un motif bien réel, une de ces forces fatales, invincibles, quoique impondérables et invisibles, comme les forces de la nature, une force inéluctable que les anciens appelaient la volonté du destin, que nous, modernes, nous appelons la main de la Pi^ovidence, qu'on peut appelei' comme on voudra, mais qui n'en existe pas moins à titre de nécessité de l'économie intellectuelle et morale du mande, et cette force-là, dans l'eiret qui se produit et que nous constatons, cette force-là constitue un coefficient qu'il serait imprudent de négliger.
Que vovons-nous dans lellort opéré, dans la modification subie par recelé tourangelle?
11 faut que le tempérament de Fart français élimine de son sang un élément qui paraît condamné par la sélection instinctive des humeurs et qui avait vraisemblablement mérité d'être rejeté en partie. Cherchons pourquoi.
Suivant toutes les vraisemblances, ce n'est pas absolument impunément que le siège de la monarchie, que le centre de gravité de la culture nationale était redescendu pendant vingt-quatre ans (1422- 1436) vers le Sud, durant le long exode de la royauté chassée du Nord et du Nord-Est par l'invasion anglaise et par 1 alliance de celle-ci avec la cour de Bourgogne. On s'était écarté sensiblement du foyer septentrional, et le rayonnement des influences directrices, dans un milieu bouleversé par tant de causes, était naturellement moins efficace. Première conclusion: refroidissement vers le centre de la France, dans une ambiance nouvelle, et altération du rayonnement flamand.
Autres causes morales... Cet homme qènaii Dieii^ a dit un poète en partant de Napoléon. Or, il ne fait pas bon gêner Dieu ni les lois d'équilibre de l'Univers. On peut en dire autant de la prépondérance prise dans notre pays par un élément provincial, grâce à sa complicité avec l'étranger. La splendeur de la Bourgogne et de la Flandre réunies, ne formant qu'un seul royaume, gênait la France de Charles VII et de Louis XL Dans l'auréole des arts flamands alors maîtres du monde, le vassal était un bien plus grand personnage que son souverain. la grande cour française du xv*^ siècle, c'était la cour de Bourgogne.
A côté de Philippe le Bon et de Charles-le-Téméraire, riches, heureux et repus, régnant sur des peuples nombreux et satisfaits, qu'était-ce que le chétif roi de Bourges, que le monarque sans sujets, que l'oint furtif de la Sainte-Ampoule, que l'ingrat protégé de Jeanne d'Arc, que le chef nomade et honoraire d'un royaume tombé en lambeaux ; à côté des brillants seigneurs de Dijon, deGand et de Bruges, qu'était-ce que le retors conspirateur du château de Plessis-les-Tours, entouré de son escorte de bourgeois, que le sournois compère de Tristan l'Ermite et d'Olivier Le Daim ? Pas grand'chose. Et pourtant ces pauvres sires avaient encore le droit d'avoir
foi dans leur étoile. Ils étaient toujours les héritiers de ces Francs qui s'étaient proclamés les ouvriers de Dieu.
La Flandre et la Bourg-ogne avaient eu le tort de se mettre par leur politique en travers des destinées de la France. On pouvait alors se demander si l'Occident serait français ou bourguignon, et toutes les chances humaines étaient pour qu'il fût bourguignon. La Providence ne l'a pas permis.
Contre toute vraisemblance, voici que la France se relève. Une force invincible et surnaturelle terrasse ses ennemis et abaisse ses rivaux. La splendeur politique et militaire de la Bourgogne devient la proie de quelques bouviers helvétiques. Ses trésors d'art ne sont destinés qu'à enrichir les vachers de Granson. Bientôt Charles-le- Téméraire expie sur le champ de bataille de Nancy (1477) le crime de sa famille et la livraison aux Anglais de la prisonnière de Compiègne (1430), La lumière, qui jusque là venait de l'extrême Nord, commence à baisser.
La Providence ne marchande pas les encouragements au terrible fondateur de notre unité nationale et ferme les yeux sur les voies et moyens employés par lui. Car c'est, sinon parler, du moins penser comme Bossuet, que de dire que Dieu eut la manche bien large avec Louis XI, parce que Louis XI ne gênait pas Dieu et préparait au contraire un instrument à quelques-uns de ses desseins.
Pouvons-nous nous étonner maintenant qu'un secret iijstinct ait, à la fin du xv"" siècle, porté la France à rejeter de son sein quelquesuns des éléments excessifs dune culture extra septentrionale, trop longtemps complice de son abaissement politique ? Il est seulement regrettable que la place devenue vacante ait été occupée trop vite et dans de trop fortes proportions par les éléments envahisseurs de la civilisation méridionale. L'équilibre absolu n'est jamais complet en rien sur cette terre. Le monde chrétien n'échappa à la tyrannie de l'art septentrional, qui en somme était son œuvre, que pour tomber pendant longtemps sous le joug de l'art méridional, œuvre impure et morte de la civilisation païenne.
VINGTIÈME LEÇON 21 Mai 1890