‹ Leçons sur l'accouchement comparé dans les races humainesChapitre 17 sur 17 · A S'EN DEFAIRE · texte numérisé non relu

A S'EN DEFAIRE

Malgré cela, il ne semble pas cependant que cette pratique coupable ait été aussi étendue, ni aussi fréquente à Athènes qu'à Rome.

Ce fut Aspasie, de Millet, qui, peut-être la première, proposa l'avortementdans un but thérapeutique, et Moschion nous a transmis une partie des écrits de Cléopàtre, autre sage-femme célèbre de la même époque, parmi lesquels il est question de Tavortement. N'ayant pu nous procurer ce travail, nous ne saurions dire si l'auteur y traite de l'avortement clandestin.

Chez tous les peuples et dans tous les temps, la stérilité a été considérée comme une cause de réprobation. La mère, en effet, désire un enfant pour resserrer les liens du mariage ; le père, pour avoir un héritier de son nom ; enfin, la société elle-même a intérêt à la procréation, car sa force et sa puissance sont en raison directe de sa natalité.

Malgré cela, dès que l'enfant devient une menace pour l'existence des parents, une charge au-dessus des ressources de la fa-

mille, le salut individuel passe alors avant celui de l'espèce et de la société, et l'enfant est sacrifié.

La fille-mère, comme la femme qui, pour une raison ou pour une autre, ne peut pas compter sur son mari, ne peut pas compter davantage sur la société ; dès lors, l'enfant devient une charge trop lourde pour elle, et^elle a recours à l'avortement.

Dans les civilisations avancées, où l'avortement est souvent pratiqué d'un commun accord entre l'homme et la femme, on n'y regarde guère plus qu'à la pratique du moral restraint.

Dans quelques pays, l'avortement est même réglementé. Ainsi, dans l'île Formose, d'après M. Letourneau, dans le but de borner la population aux ressources de l'île, il est interdit à la femme, de par la loi, d'avoir des enfants avant l'âge de trente-six ans !

Comme on peut bien le penser, les jeunes filles n'attendent pas si longtemps. Une grossesse survient. Alors, conduites dans les temples religieux du pays, des prêtresses leur piétinent sur le ventre pour les faire avorter ! . . . Dans certaines contrées de l'Amérique, l'avortement est aussi une pratique légale. Chez les Payaguas de la Plata, quand une femme a deux fils vivants et qu'elle devient enceinte pour la troisième fois, on la fait avorter. Il est vrai que Pritchard nous dit que les Moxos tuent leurs femmes quand elles avortent.

Chez les autres nations contemporaines non civilisées et même chez celles qui jouissent d'une civilisation relativement avancée, on retrouve partout la pratique de l'avortement.

Dans nos colonies, au Sénégal, si la négresse accepte de vivre quelque temps avec un blanc et lui refuse un rapprochement passager, c'est qu'elle espère, dans le premier cas, que le blanc ne la laisserait pas dans l'embarras, si elle avait un enfant, car, devenue enceinte d'un blanc et abandonnée, elle est obligée de se faire avorter pour cacher sa faute et pour pouvoir ensuite se marier avec un homme de sa couleur. (Docteur Corre.)

Au centre de l'Afrique, la négresse fille se fait avorter faute de ressources; la négresse, épouse infidèle, pour cacher sa faute dans la crainte d'un terrible châtiment ; et, quant à l'esclave,

son maître la fait avorter pour lui conserver les apparences de la virginité et la vendre ensuite plus avantageusement.

Les femmes arabes, les Mauresques, provoquent chez elles la stérilité, pour éviter les grossesses fréquentes et pouvoir se livrer a leurs passions sans être exposées à avoir des enfants.

Si, de l'Afrique, nous passons à l'Asie, nous trouvons dans les sociétés bouddhiques, où Ton exalte le célibat, des avortements fréquents ; car le célibat est antinaturel, et les crimes qui se commettent de temps en temps n'ont pas d'autre mobile que le veuvage et le célibat forcés. Les cloîtres, d'ailleurs, qui renferment les bonzes, engendrent l'égoïsme, à quelque secte qu'ils appartiennent.

En Chine, où les femmes sont mineures au point de vue légal, on ne compte pour rien l'inclination du cœur dans les mariages, d'où les amours clandestines et les avortements qui en sont la conséquence.

A Pékin, l'avortement se fait sur une vaste échelle. Des substances y sont publiquement affichées comme remèdes, soit pour dégager le ventre, faire revenir les règles, soit encore pour rendre la virginité.

Dans nos possessions de la Cochinchine, l'avortement est fréquent ; plus fréquent encore au Cambodge, où les mariages sont tardifs et les fautes précoces.

Dans presque toute l'Asie, du reste, l'avortement est de pratique commune ; c'est une conséquence forcée du libertinage religieux et du célibat imposé aux veuves.

Les Hindous limitent volontairement leur progéniture, sans avoir toujours recours à l'avortement ; mais, sous l'empire de la superstition qui joue un grand rôle, les femmes portent certains anneaux, boivent de l'urine de bélier, du sang de lièvre pour se rendre stériles.

Au Japon, l'avortement est permis dans le seul but d'éviter les charges de famille et un surcroit de dépense.

Dans les pays musulmans, la vie du harem engendre la dépravation, et les avortements sont fréquents. A Constantinople, des Juives font ouvertement métier d'avorteuses et viennent bou-

tique à cet effet. La loi, du reste, bien que contraire à ce crime, est indulgente et permet le rachat de la faute à prix d'argent.

Enfin, chez les Indiens, l'avortement est considéré comme une chose sans importance et assurément moins blâmable que de déshonorer une femme.

Des substances et des moyens employés pour amener Vavortement.

Pline, Hist. nat., 1. XX et XXVIII, nous apprend qu'Olympias, de Thèbes, attribuait à la mauve mêlée à la graisse d'oie le pouvoir de faire avorter. Pour provoquer le simple retour des menstrues, le peuple grec se servait d'une sorte de tampon de laine trempé dans la bile d'un taureau, et Olympias. pour rendre ce tampon abortif, y faisait ajouter de l'hysope et du sel de nitre. Eléphantis, cité par Pline dans un autre passage, à propos des propriétés du sang menstruel, aurait, dès cette époque reculée, composé des livres sur les abortifs et les fards, livres qui ne sont pas parvenus jusqu'à nous.

D'après Suétone ( Vie de Tibère, 45 et 46), Tibère, à Caprée, possédait un exemplaire du livre d'Eléphantis, auquel il attachait un grand prix et qui faisait, en son genre, le pendant du célèbre et licencieux tableau deParrhasius.

Ce livre ne devait être cependant qu'un recueil de recettes la plupart infidèles, quelquefois ridicules ou même dangereuses, puisqu'il était arrivé jusqu'à Rome, et que, comme nous l'avons déjà dit, dans l'ancienne Rome on ne se servait que de breuvages pour arrêter une grossesse dans son cours. . . C'est à peu près encore, dans tous les avortements clandestins, la seule pratique admise. Je fais exception pour les contrées civilisées de l'Europe, où les connaissances obstétricales ont fait tant de progrès depuis près d'un siècle.

Il est clair aussi que, dans les pays où Tavortement est permis ou seulement toléré, on emploiera, de préférence aux breuvages, si souvent inefficaces ou dangereux, des manœuvres brutales, qui, pour être plus sûres dans leurs résultats, sont loin d'être, elles aussi, exemptes de dangers.

D'une manière générale, les moyens d'avortement se perfectionnent à mesure que se multiplient les mobiles qui le déterminent.

Ainsi, pour commencer par les peuples les plus sauvages, les négresses, par exemple, emploient des écorces de koche et de sounaby. plantes de leur pays qui agissent à peu près comme le seigle ergoté.

AKarikal, M. Canol, nous apprend que les indigènes emploient le cumin noir et l'anis. de la famille des renonculacées, savoir : 15 grammes comme emméaagoguea ; 30 — comme abortifs.

A plus forte dose, ces substances provoquent le vomissement et manquent leur effet. Elles ne sauraient donc être nuisibles.

D'après le docteur Bertherand, les femmes du nord de l'Afrique se servent d'une macération de feuilles de salsola ou de pêcher, ou bien encore de la sève de figuier mâle.

Aux grandes Indes, on a recours à un électuaire composé de rue, de pignon d'Inde, de cumin et de plumbago. Cet électuaire est très actif, mais il amène quelquefois la mort.

En Chine, pays qui fut longtemps à la tête de la civilisation en Orient, et où l'avortement se pratique si fréquemment, on vend publiquement comme remèdes abortifs : la graine de balsamine, le gingembre, l'absinthe, la sandaraque.le safran, les noyaux d azerole, ceux de pêche et de merise, le musc, le camphre ; quatre espèces d'aconit ; la racine daréum, le corydalis ainbiguœ, le fruit d'un psoralea (p. rarifolia). le phytolacca ; la racine de pupalia, le rhododendron, l'if, le cumin noir, etc.. etc. (Morache et Dudgeon).

Sans doute, l'action de beaucoup de ces substances est nulle, ou pour le moins douteuse. Il y a là une question de dose. Prises en grandes quantité, plusieurs d'entre elles deviennent de véritables poisons; l'aconit l'est même à petite dose; mais toutes sont plus ou moins réputées comme emménagogues ou abor* tives.

Dans la Nouvelle-Calédonie, les femmes canaques emploient les fruits ou les bourgeons de bananier, afin de n'avoir pas à

nourrir un trop grand nombre d'enfants. Elles les préparent d'une certaine façon et les avalent bouillants (Rochas).

Nous avons dit comment agissaient les prêtresses de l'île Formose. Tous les peuples qui ont recours à la violence font à peu près de même, et les Tasmanieiines, dont la race s'est éteinte dernièrement, obtenaient l'expulsion du fœtus, en se faisant frapper sur le ventre à coups redoublés par des vieilles femmes. Bonwick, Daily life of the Tasmanians).

Cette coutume de l'avortement n'a pas été une des moindres causes qui aient contribué à l'extinction complète de cette malheureuse population, dont le dernier représentant est mort en Angleterre en 1877.

Parallèle entre Vavor tentent dans les pays sauvages ou demisauvages et Vavortement dans les sociétés civilisées.

Contrairement à ce qui se passe dans les pays dont nous venons de parler, l'avortement est considéré comme un crime dans les sociétés modernes. Néanmoins, plus la civilisation est avancée plus fréquent est l'avortement.

Pour ne parler que de l'Allemagne, il se pratique largement ; mais la vitalité prolifique de cette nation vient combler les vides produits par l'avortement, et la natalité générale du pays ne s'en ressent pas.

La France, hélas ! n'a pas échappé à cette peste sociale, qui, jointe à la pratique de la restriction malthusienne et à la stérilité engendrée par les maladies utérines, fait décroître rapidement la natalité.

Les annales judiciaires sont remplies de jugements prononcés contre des sages-femmes qui continuent chez nous la pratique des sagœ de l'ancienne Rome.

Malheureusement, il faut bien le dire, quelques rares médecins se mêlent aussi d'avortement. Ce ne sont plus alors des breuvages qui sont employés, mais des manœuvres savantes que je n'ai point à décrire ici. .. En raison de ces moyens sûrs, qui laissent peu de traces, et de la facilité avec laquelle on peut cacher le corps du délit, les neuf dixièmes des coupables échappent à la loi.

Un des professeurs de notre Ecole a dit cette année en plein coursqu'une sage-femme lui avait avoué faire en moyenne cent avortements par an. . . A cent francs au minimum, on peut déjà se rendre compte du chiffre ! Certes, cette sage-femme, comme trop d'autres de ses collègues, gagne plus à tuer des enfants qu'elle ne gagnerait à les mettre au monde, si on peut appeler cela gagner.

Il y aurait mieux encore. D'après quelques médecins, il existerait à Paris des maisons spéciales où il se ferait un recrutement régulier, à l'aide d'entremetteuses qui cherchent les pratiques. Généralement, ce sont des marchandes à la toilette qui s'introduisent dans les intérieurs, en particulier chez les femmes entretenues, et, tout en offrant leur marchandise, s'informent de ce qui les intéresse, recommandent a la dame d'envoyer ses amies qui seraient embarrassées, et touchent un courtage raisonnable pour leur sinistre office. (Jules Rouyer.)

Aujourd'hui la réputation de Paris, à cet égard, est faite à l'étranger, et des dames de divers pays viennent ici se faire avorter.

Ces pratiques honteuses nuisent non seulement à la population du pays, mais déshonorent encore notre nation. La profession médicale est elle-même en cause, et le docteur Lutaud, dans son Manuel de médecine légale, dit que sur 634 condamnations, il y a 148 médecins ou sages-femmes de compromis.

Il faut donc des mesures sévères pour mettre un frein à cette série d'avortements. Cependant les mobiles qui déterminent ce crime sont les mômes en Europe que dans les pays sauvages ; sauf l'autorisation et la tolérance, comme dans l'île Formose,ce sont toujours des jeunes filles trompées ; quelquefois la misère ou bien le vice véritable ; plus rarement ce sera une femme mariée cachant une faute, car, avec nos lois, le pavillon conjugal couvre la marchandise.

Malheureusement le Code qui punit l'avortement ne fait rien pour prévenir ce crime. Réprimer, c'est quelque chose ; mais empêcher serait mieux.

Si la crainte du déshonneur pousse souvent la jeune fille abandonnée à l'avortement, quelquefois même altère son sens moral

jusqu'à la conduire à l'infanticide, n'a-t-elle pas droit aux circonstances atténuantes, cette malheureuse ? et la société n'est-elle pas jusqu'à un certain point complice de son crime ?

Avec le mariage indissoluble, sans divorce, la recherche de la paternité n'étant pas admise et la suppression des tours maintenue, comment ne serait-il pas possible que le désordre fut partout, dans les mariages comme hors des mariages, chez les riches comme chez les pauvres ?

Moins excusables sont les femmes qui, à l'instar des grandes dames romaines, se font avorter par coquetterie, pour conserver leur fraîcheur et jouir des plaisirs du monde. Tout à fait coupables sont celles qui ne recherchent dans l'avortement que la possibilité de convoler à de nouvelles amours.

Toutes ces dernières sont sur le même rang que les sages-femmes qui déshonorent leur profession, en se livrant à une pratique réprouvée par la morale. Si les unes se rendent systématiquement stériles, les autres tarissent, pour un lucre honteux, le plus pur du sang de la France en détruisant dans leur germe les enfants de la patrie.

J'oserai, en terminant, blâmer encore la société qui n'arrache pas de son sein de si terribles abus. Trop sévère dans certains cas, le jury ne l'est pas assez dans d'autres.

Dans les nations où se passent de telles choses, soyons sûrs que l'esprit du devoir est affaibli. Le célibat, l'égoïsme, l'intérêt personnel dominent ; on craint la charge des enfants. La stérilité volontaire et les avortements s'ensuivent, ou bien encore des naissances clandestines d'enfants bâtards ou adultérins.

Le bulletin de statistique municipale de la ville de Paris porte chaque semaine un écart considérable, pour les naissances illégitimes, entre les enfants reconnus immédiatement par l'un des deux parents, au moins, et ceux qui sont déclarés nés de père et de mère inconnus. Ainsi, du 11 au 17 avril dernier, sur un total de 324 naissances illégitimes, 57 étaient dans le premier cas, 267 dans le second !

Dans le même temps, il naissait 897 enfants légitimes, ce qui porte à 36 pour 100 le chiffre des naissances illégitimes.

Que serait-ce donc du chiffre des avortements que les accoucheurs disent ôtre plus fréquent que celui des accouchements ? (Pajot.)

Si l'on ajoute a cette cause puissante de dépopulation la restriction calculée dans la fécondité des mariages, on arrive à expliquer l'arrêt de la natalité dans toute une contrée.

C'est ainsi que dans les sociétés civilisées, sous les apparences d'un luxe trompeur, les nations reculent et finissent par périr vaincues, écrasées !

Tel a été le sort de l'empire romain, tel serait le nôtre, si nous n'y mettions promptement ordre.

Nous bornerons laces leçons, Messieurs. Permettez-moi de vous remercier, en terminant, de l'attention soutenue que vous m'avez prêtée sur un sujet si difficile et si nouveau.

Vous avez vu, dans ces leçons, j'en suis sûr, autre chose qu'un simple attrait de curiosité ; c'est qu'en effet, dans l'étude des accouchements comparés suivant les différentes races humaines, il y a en germe, outre les questions d'anthropologie, d'ethnologie, d'anatomie et de physiologie comparées, il y a, dis-je, un élément important d'avenir pour la puissance coloniale de la France.

C'est à cet intérêt majeur, Messieurs, à ce diamant à peine dégrossi, bien plus qu'à nos propres efforts, que je dois mon succès près de vous. Au nom de mon pays et au mien, je vous en remercie doublement.

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