MODERNES
Messieurs,
L'étude de l'avortement est le complément de toute étude sur l'accouchement naturel. Mais l'avortement naturel n'est que l'expulsion du produit de conception arrivant spontanément ou accidentellement, avant l'époque de la viabilité fœtale. Il est du ressort de la pathologie obstétricale, nous n'avons pas à nous en occuper ici.
Nous étudierons plus spécialement l'avortement criminel au point de vue historique et au point de vue ethnographique.
A Rome, où la licence des mœurs était si grande, l'avortement, bien que défendu par la loi, se répandit peu à peu, et, comme il se pratiquait jusque dans le palais des empereurs, il finit par être toléré et admis d'une façon à peu près générale chez les dames romaines.
Il en était question au théâtre comme d'une chose toute naturelle.
C'étaient les sagœ (sages-femmes d'alors) qui jouissaient de cette triste spécialité qu'elles partageaient avec les nourrices; celles • ci, à Rome, restant les conseillères des jeunes filles qu'elles avaient élevées.
Parmi les auteurs latins qui nous donnent des renseignements sur cette détestable pratique, nous pouvons citer au premier rang Ovide, dans les Amours, 1. II, él. xm et xiv ; Héroïdes, XI ; les Fastes, 1. 1, v. 619.
Aulu-Geile, dans les Nuits attiques, 1. XII, él. lre, reprochait aux femmes de rendre leurs mamelles stériles en se rendant iraproductives. Juvénal, Sat., II, v. 32, parle de cette Julie, qui, fille de Titus, nièce de Dioclétien et concubine de ce dernier, se fit avorter plusieurs fois et finit par succomber à la suite d'un avortement :
Cwn tôt abortivis fecundam Julia vulvam Solverety et patruo similes effunderet o/fas..., paroles qu'il faut renoncer à traduire en français.
Comment la loi ne serait-elle pas tombée en désuétude, lorsque les grandes dames de Rome l'enfreignaient si ouvertement ?
D'après Ovide, ces grandes dames avaient formé un complot pour punir leurs maris de les avoir privées de la liberté de se promener dans des chars richement ornés, et, à ces fins, non seulement elles leur avaient refusé toute faveur, mais celles mêmes qui étaient enceintes avaient juré de se faire avorter, afin de ne pas donner de rejetons à leurs époux.
Quelles sont les causes qui, en dehors de ce complot, pouvaient encourager l'avortement ?
Sans doute, alors comme aujourd'hui, on trouvait d'abord les relations illégitimes, une faute à cacher à un mari, à une famille, à la société. Puis, les mœurs se relâchant, on se faisait avorter afin qu'une grossesse n'empêchât pas de se livrer au plaisir, à la débauche .
Enfin, il n'était pas jusqu'à la coquetterie qui, pour les grandes dames, ne fût un sujet de recourir aux sagœ.
Une femme, à Rome, était vieille à vingt-cinq ans, et l'on voulait garder le plus longtemps possible les attributs de la jeunesse. Il ne fallait pas de vergetures sur le ventre, les seins ; il fallait que tous les organes conservassent une virginité apparente.
Ut careat rugarum crimine venter,
dit Ovide, qui, dans la même élégie, reproche à Corinne, une de ses maîtresses, de s'exposer à perdre la vie en se débarrassant du fardeau qu'elle porte dans son sein.
Quant aux moyens d'avortement, tous les auteurs sont d'accord
pour dire que l'on n'employait alors à Rome que des breuvages abortifs, car on ne connaissait pas encore les manœuvres savantes.
cette pratique des avortements à Rome était comme un reflet, très étendu par la licence des mœurs, des coutumes de la Grèce.
En Grèce, en effet, où les femmes exercèrent la médecine, où Hécate découvrit l'aconit (Diodore, I. IV, 45) et empoisonna son père, où Circé, reine des Sarmates, empoisonna son mari, il n'était pas étonnant que les femmes, plus particulièrement adonnées à l'art des accouchements, fussent souvent sollicitées pour faire disparaître le fruit d'amours illicites ou incestueuses.
Ne voyons-nous pas, dans le Dialogue Theetete, de Platon (trad. de Cousin, t. II), Socrate dire, à propos de Phénarète, sa propre mère, qui était sage-femme: « N'as-tu pas aussi entendu dire qu'elles (les sages-femmes) peuvent par des remèdes, des enchantements, éveiller les douleursde l'accouchement et les adoucir, délivrer les femmes qui ont de la peine à accoucher, ou bien faciliter Vavortementde V enfant, quand la mère s'est décidée