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ses habitants, des règnes végétal et animal, ont eu lieu soit dans des localités restreintes, soit sur de grandes étendues du globe. Le fait que c'est dans cette longue période que l'homme a paru dans notre hémisphère, et qu'on n'en a pas jusqu'à présent trouvé de traces signalant une apparition antérieure dans nos climats, est incontestable; mais on peut encore discuter la question de savoir si l'homme a apparu sur notre continent avant ou après la dernière extension des glaciers. Après mûr examen et appréciation des faits , nous nous sommes décidé pour la dernière alternative; nous n'avons partout trouvé que des preuves en faveur de l'apparition de l'homme après la grande période glaciaire, après la formation des boues glaciaires en Scandinavie, en Angleterre, et en Suisse ; — nous sommes cependant toujours prêt à renoncer à cette opinion, et à admettre pour l'homme un âge encore plus ancien , aussitôt qu'on nous aura démontré des restes humains trouvés sous la boue glaciaire ou dans des couches tertiaires vierges. Cette différence d'opinions ne fait l'homme chronologiquement ni plus jeune ni plus vieux. Si une période glaciaire a eu lieu entre deux, ou non, il a toujours fallu un temps extraordinairement long pour accumuler audessus des silex travaillés 30 pieds et plus de débris stratifiés, d'autant plus que cette accumulation, comme le prouvent tous les phénomènes, n'a marché que lentement et d'une manière continue.
Il faut avouer que tous les efforts qu'on a faits jusqu'à présent pour établir un mode de mesure chronologique du temps écoulé depuis l'apparition de l'homme sur la terre n'ont pas été couronnés d'un grand succès; nous les indiquerons ici cependant, bien qu'il ne faille pas oublier qu'ils se rapportent à des restes humains qui sont d'une date beaucoup plus récente que les haches de silex et la mâchoire d'Amiens, ou les crânes des cavernes belges.
428 LEÇONS SUR L'HOMMF,.
Un de ces calculs chronologiques s'appuie sur le Delta du Mississipi. Les alluvions actuelles ont dû durer là depuis des temps infinis, car dans le voisinage de la Nouvelle- Orléans on a poussé des sondages jusqu'à une profondeur de 600 pieds, sans en atteindre le fond. La plaine sur laquelle la Nouvelle -Orléans est bâtie ne s'élève que de 9 pieds au-dessus du niveau de la mer , et on y pratique souvent des excavations qui descendent fort au-dessous de ce niveau. On a, en faisant ces cavités, mis au jour différentes séries de restes de cyprès (Taxodiwn disticlmm). Lorsqu'on creusa les fondations de l'usine à gaz, les piocheurs irlandais durent renoncer à leur travail, car ils avaient non de la terre mais du bois à couper. On les remplaça par des fendeurs de bois du Rentucky, qui se frayèrent leur chemin à coups de hache au travers de quatre couches de bois superposées. La plus inférieure de ces couches était si vieille, qu'elle se coupait comme du fromage.
Les talus des bancs montraient de même de semblables dépôts de bois enfoncés, tandis que de majestueux chênes vivaces (life oak des Américains), croissant immédiatement sur le rivage, témoignaient que le sol n'avait pas changé depuis des années.
Dans des parties de la Louisiane où le niveau des hautes et basses eaux offre de plus grandes variations qu'à la Nouvelle-Orléans, MM. Dickeson et Brown ont pu distinguer dix couches différentes de cyprès au-dessous de la surface actuelle. Tous ces dépôts de troncs d'arbres, les chênes sur le rivage et les différentes forêts de cyprès superposées, sont semblables à ce qu'on voit dans maint endroit autour de la Nouvelle-Orléans.
Le Dr Bennet-Dowler a fait un calcul intéressant sur l'élévation du sol de la Nouvelle-Orléans, dans lequel ces dépôts de cyprès jouent un rôle important. Il partage l'histoire de cette élévation en trois époques:
ONZIEME LECOiV 429
1° L'époque des grandes herbes et des prairies tremblantes, comme elles se forment dans les lagunes, les lacs, et sur les côtes ;
2° L'époque des accumulations de cyprès;
3° L'époque des rives actuelles avec leurs chênes vivaces.
Beaucoup d'exemples, dans le Mississipi, montrent que la série des phénomènes qui caractérisent l' émergeaient des terres de l'eau sont les suivants : d'abord apparaissent les herbes, puis les cyprès, enfin les chênes. Si nous admettons un accroissement de cinq pouces par siècle (c'est le chiffre donné par les alluvions du Nil), nous obtenons une durée de quinze cents ans pour l'époque des plantes aquatiques qui précède l'apparition des premiers bois de cyprès.
Il n'est pas rare de trouver dans les tourbières de la Louisiane des troncs de cyprès de dix pieds de diamètre; on en a retiré un de ce diamètre dans la couche la plus basse qu'on ait atteinte dans le creusement de l'usine à gaz de la Nouvelle-Orléans. Si on admet que dix pieds doivent épuiser la croissance d'une génération d'arbres, nous obtenons une période de cinq mille sept cents ans pour l'âge des plus vieux troncs encore vivants, car chez ceux-ci il entre de quatre-vingt-quinze à cent-vingt anneaux de croissance annuels dans un pouce de diamètre. Si on ne prend donc que le plus petit des deux chiffres, un tronc de dix pieds de diamètre doit avoir cinq mille sept cents ans. Quoiqu'il puisse y avoir eu plusieurs séries de générations pareilles dans le bassin du Mississipi qui se soient suivies successivement, le Dr Dovvler, pour éviter tout motif de contradiction, ne suppose que deux dépôts consécutifs, y compris ceux existant actuellement, ce qui nous donne, pour deux dépôts de cyprès, un intervalle de onze mille quatre cents ans.
430 LEÇONS SLR L'HOMME.
Les chênes les plus anciens qu'on voit maintenant sur la rive sont estimés avoir quinze cents ans ; on n'en compte qu'une série, ce qui donne la table suivante :
Durée des grandes herbes 1,500 ans.
» cyprès 11,400 »
» chênes 1 ,500 »
Somme 14,400 ans.
Chaque forêt engloutie a du réclamer pour sa vie à la surface et son enfoncement graduel un temps au moins égal à celui de la durée des chênes, qui du reste n'a eu lieu qu'une fois. Nous restons donc certainement très en dessous des limites de la vraisemblance, en admettant que chaque période d'élévation a duré aussi longtemps que la dernière, et puisqu'on a reconnu dix périodes semblables, nous avons le résultat suivant :
Derni.'re période comme dessus 14,400 ans.
Dix périodes semblables 144,000 »
Age total du Delta 1 58,400 ans.
En creusant les fondations de l'usine à gaz on a rencontré, à une profondeur de seize pieds, du bois carbonisé, et au même endroit un squelette humain. Le crâne se trouvait sous les racines d'un cyprès, appartenant à la quatrième couche inférieure. Il était bien conservé, les autres os se brisèrent en fragments lorsqu'on voulut les soulever. Le crâne appartenait incontestablement à une race américaine indigène.
Admettons maintenant, comme ci-dessus, l'époque actuelle à quatorze mille quatre cents ans, et ajoutons-y trois groupes souterrains de longueur égale, puisque nous laissons le quatrième dans lequel le squelette a été trouvé, donc quarante-trois mille deux cents ans, nous obtenons
pour l'âge du squelette un total de cinquante-sept mille six cents ans. Les bases du calcul sont si simples, qu'il n'y a rien à objecter à ce résultat.
Entre 1851 et 1854, on a foré en Egypte deux séries de sources et puits artésiens, l'une à la hauteur de Persépolis, où le Delta du Nil a seize milles anglais de large, l'autre près de Memphis, où il n'en a que cinq. Ce qu'on y a trouvé, à toute profondeur, en fait de mollusques et d'ossements, appartenait aux espèces vivantes; il y avait surtout en abondance des os de bœu^s, de porcs, de chiens, de chameaux et d'ânes. On y trouva aussi fréquemment des fragments de briques et de poteries, et cela jusqu'à une profondeur de soixante pieds. S'il est exact que le NU accumule au plus haut cinq pouces de limon par siècle (clans le Delta, ce chiffre est encore bien moindre et ne dépasse pas deux pouces un quart), les débris trouvés à soixante pieds de profondeur dans les atterrissements du Nil sont âgés de douze mille ans ; ce qui du reste doit à peine étonner, puisque le roi égyptien Menés existait environ cinq mille ans avant Jésus-Christ, et que déjà longtemps auparavant l'Egypte avait atteint un degré de civilisation très -avancé et possédait au moins deux villes considérables, Thèbes et Tins. Si donc depuis sept ou huit mille ans, c'est-à-dire à l'époque de l'Adam biblique, des villes de cette importance florissaient déjà, il n'y a rien de surprenant à ce qu'on connût l'art de fabriquer la poterie et les briques quelques milliers d'années avant l'existence de ces villes!
Les tourbières offrent les mêmes phénomènes, surtout en Danemark, où comme dans le Delta du Mississipi on trouve différentes générations de forêts superposées, dont les arbres constituants, qui ne se rencontrent plus aujourd'hui en Danemark, témoignent de même d'un âge avancé; bien qu'à ma connaissance on n'ait encore fait aucune ten-
;:{-2 leçons si t; L'HOMME.
tative pour calculer la durée de ces tourbières d'après les anneaux de croissance des différents arbres.
L'ancienneté de l'homme remontant jusqu'à l'époque de l'ours des cavernes est donc établie; mais il est aussi facile de démontrer que l'homme qui vivait avec l'ours des cavernes ne peut être venu de très-loin. Sa conformation crânienne ne montre, comme nous l'avons déjà remarqué, pas la moindre analogie avec aucune race européenne, encore moins avec une asiatique, car en Asie, et surtout dans l'Asie centrale , où on place ordinairement l'origine du genre humain, régnent surtout les têtes brachycéphales, et s'il s'y trouve des têtes longues, celles-ci n'ont pas la moindre analogie avec les tètes longues des cavernes ; on pourrait tout au plus croire que le paradis a été en Australie, et que c'est de là qu'ont émigré ces ancêtres si voisins des singes. Mais nous n'avons pas à suivre des spéculations de cette sorte.
Qu'il me soit permis, pour terminer cette leçon, de faire une remarque. 11 n'existe aucun fait sur la terre qui indique en aucune façon l'existence d'un déluge universel, d'un déluge qui ait recouvert les plus hautes montagnes et détruit tout ce qui était vivant, à l'exception d'une paire de chaque espèce sauvée dans l'arche de Noé. Partout dans les vallées on trouve des phénomènes dénotant soit l'action des glaciers, soit celle de hautes eaux, mais n'ayant jamais mille part dépassé les séparations des vallées, et encore bien moins ayant atteint les sommets des hautes montagnes. Nulle part nous ne voyons de traces de catastrophes subites; partout se manifeste l'action lente des forces qui agissent encore tous les jours sous nos yeux. Partout donc nous avons occasion de faire des observations qui renvoient le déluge dans le domaine auquel il appartient, celui des mythes et des légendes. On a déjà cent fois fait remarquer que les cônes de scories et de cen-
dres des volcans éteints de l'Auvergne et du Rhin, n'auraient, dans aucun cas, pu résister au choc d'un déluge général : on n'en répète pas moins ce même verbiage oiseux en face de ces cônes qui ont certainement une origine fort ancienne. On laisse actuellement et fort heureusement le soleil en repos; il ne se promène plus dans le ciel, il est fixe. Faudra-t-il encore protester pendant deux cents ans, afin qu'on cesse enfin d'ouvrir les écluses du ciel et les profondeurs de l'abîme, pour noyer dans les tourbillons des flots « toute gent pécheresse et toute créature ? »
Époque de pierre dans le Nord. — Débris de cuisine. — Tourbières. — Tombeaux.
— En Danemark et Mecklenbourg. — Grotte de Chauvaux. — Constructions sur pilotis en Suisse, dans les lacs et les tourbières. — Ages de pierre et de bronze. — État de développement de la période de pierre. — Agriculture des habitants lacustres. — Crâne de Meilen. — Constructions sur pilotis en Italie.
— Calculs chronologiques de Morlot, Gillieron et Troyon. — Fantaisie pieuse de ce dernier.
Messieurs,
En continuant nos recherches sur l'histoire ancienne de l'homme, nous sommes ramenés vers le nord, que tous les faits nous signalent comme ayant été témoin de l'époque préhistorique de l'humanité. Ce ne sont que les traditions d'une époque plus récente qui nous ont conduit vers l'Orient, et nous ont fait chercher dans la haute Asie ou l'Inde le berceau, non de l'humanité, mais seulement des souches, ou plutôt des langues des souches qui habitent aujourd'hui l'Europe. Tout ce qui est antérieur à cette époque ne laisse pas supposer les moindres relations avec l'Orient, mais pour ce qui concerne l'Europe centrale et la Suisse en particulier, un trafic très actif avec le Nord et le Nord-Ouest. La découverte des antiquités du Nord a jeté beaucoup de jour sur les temps les plus anciens encore accessibles du genre humain, et a été d'autant plus fructueuse que, loin de rester seulement entre les mains des archéologues, elles ont été en même temps étudiées par quelques naturalistes
DOUZIÈME LEÇOlN. 43j
distingués, qui ont su avec une persévérance et une perspicacité rares, utiliser les faits en apparence les plus insignifiants pour éclaircir les questions les plus difficiles et les plus obscures. Dans ce genre de recherches, le nom de Steenstrup, qui s'est déjà fait connaître par ses découvertes dans d'autres domaines de l'histoire naturelle, s'est encore tout particulièrement distingué. Je vous communique les résultats obtenus par lui en société de Forchhammer et Worsaae, et publiés en langue danoise, d'après un rapport net et précis qu'en a dressé M. Morlot.
Sur plusieurs points de la côte du nord du Danemark, surtout dans le voisinage des fiords, ou le ressac est faible, et immédiatement au bord de la mer, à peu de pieds audessus du niveau actuel, on trouve des accumulations de coquilles, ayant de trois à cinq, parfois même dix pieds d'épaisseur, jusqu'à mille pieds de longueur, et de cent cinquante à deux cents de largeur. Çà et là on voit ces accumulations disposées circulairement autour d'un point central vicie, qui paraît avoir servi de lieu d'habitation. Ce n'est qu'exceptionnellement que ces accumulations sont un peu plus éloignées du rivage, mais toujours, ce qui du reste est impossible autrement dans un pays aussi plat, peu élevées au-dessus du niveau de la mer. Ce ne sont point des bancs coquilliers naturels, dénotant une plus grande hauteur des eaux d'autrefois. On n'y trouve que peu d'espèces, mais toutes à l'état adulte, des espèces qui ne vivaient pas ensemble à la même profondeur, et mélangées d'os brisés, d'instruments de pierre grossiers, de poteries primitives, de charbons et de cendres. Il n'y a aucun doute que ces accumulations sont des débris de cuisine, que les hommes habitant la localité se nourrissaient principalement de coquillages et de viande, et jetaient de côté dans le même tas, les os rongés et les écailles vides. Aussi les savants du nord les nommèrent en effet kjôkken-
môddinger (débris de cuisine), nom généralement employé depuis. Dans quelques endroits on trouve sur ces tas une mince couche de gravier et de cailloux roulés, que la mer y a déposée, autrement ils sont pour la plupart recouverts de terre végétale et de gazon.
L'examen attentif des restes trouvés dans les débris de cuisine a montré ce qui suit : en fait de matières végétales, quelques fragments de charbons de nature non déterminée. De plus, quelques amas de cendres qui, vu leur richesse en manganèse , paraissent être provenus d'une plante marine commune (Zoslera marina), et dont, il n'y a encore que peu de siècles, on brûlait de petits monceaux, qu'on lessivait avec de l'eau pour en retirer le sel. Ces petits tas paraissent devoir leur origine à une industrie semblable. Parmi les coquilles, et en proportion de leur abondance, on trouve l'huître (Oslrea edulis), la bucarde [Cardium edule), la moule [Mytilus cdulis), et la littorine {Littorina litored), qu'on mange encore aujourd'hui et qui se trouvent dans les mêmes mers, quoiqu'un peu moins grosses; elles manquent cependant sur quelques points correspondant à des amas considérables de débris de cuisine. On ne doit nullement admettre qu'il faille attribuer cette diminution et cette disparition des coquillages comestibles en quelques endroits, à la pêche seule, et encore moins à la diminution de la salure de la Baltique, que les savants du Nord invoquent pour expliquer le phénomène. Les Romains ont bien su transplanter les huîtres dans les lacs d'eau douce des environs de Naples, où elles vivent encore et se reproduisent; et les moules ainsi que les littorines vivent parfaitement dans l'eau saumâtre, ainsi que dans des bassins se remplissant périodiquement d'eau douce. Il faut donc chercher ailleurs la raison du phénomène , peutêtre dans cette lente transformation du fond de la mer qu'on a surtout démontrée pour les bancs d'huîtres, et qui
est produite principalement par la multiplication de vers tubulaires qui finissent par tellement pulluler, que les huîtres périssent et disparaissent.
Outre les individus nombreux des espèces mentionnées, on y trouve encore, quoique en moins grand nombre, les espèces suivantes encore vivantes dans les mers danoises : Buccinum reticidatum et undatum , Venus pidlastra, qui ne paraissent pas ayoir été fort estimées par les anciens mangeurs de mollusques.
On n'y trouve que peu de restes de crustacés, mais par contre beaucoup de harengs, de morues, de limandes (pleuroncctes limanda) , d'anguilles , et cela surtout dans les localités où l'anguille est encore abondante aujourd'hui. Parmi les oiseaux on remarque plusieurs espèces d'oies et canards sauvages, surtout le cygne sauvage, le coq de bruyères, le grand plongeon [Alca impeimis); ce dernier s'est éteint depuis 184*2 en Islande, son dernier point de refuge. Le coq de bruyère ne se rencontre plus en Danemark, puisque le pin dont les jeunes pousses lui servent de nourriture principale au printemps, y a complètement disparu, tandis qu'il était autrefois très-commun, ainsi que nous l'apprennent les tourbières. Le cygne ne se rencontre en Danemark qu'en hiver; en été il se retire plus au Nord, en Islande; mais comme aussi le grand plongeon qui s'y était retiré, était autrefois très-abondant dans toute la mer du nord, en Danemark, dans les îles Féroé, et même dans les Hébrides, rien n'empêche de supposer que le cygne passait autrefois l'été en Danemark. On n'a point trouvé de petits oiseaux, la poule manque complètement. En fait de quadrupèdes, on trouve en abondance des os de cerfs, de chevreuils, de sangliers, de castors, de phoques, le bœuf primitif, actuellement tout à fait éteint (Z>. primigenius), qui paraît avoir laissé pour descendance la pesante race bovine actuelle de la Frise. Quant à l'aurochs (Bas unis ou
Bison europœus) qui se trouve encore vivant en Lithuanie, et constitue une toute autre espèce autrefois répandue sur toute l'Europe, on en a trouvé des restes dans les tourbières, mais pas dans les débris de cuisine. Il est singulier que le renne, l'élan et le lièvre manquent complètement, car ils existaient certainement en Danemark à cette époque ; on y trouve par contre des os de loup, renard, lynx, martre, loutre et chat sauvage, ainsi que de hérisson et de rat d'eau. Le chien était le seul animal domestique, et appartenait à une petite race, dont la présence est démontrée non-seulement par ses propres os, mais aussi par la circonstance qu'on ne rencontre en fait d'os d'oiseaux que les os longs, qui sont précisément ceux que les chiens ont coutume de laisser de côté lorsqu'ils mangent les oiseaux.
Tous les os creux qu'on trouve sont brisés, parfois fendus en long, pour ouvrir le canal médullaire, et lorsque, comme c'est le cas chez les ruminants, les os longs sont partagés par une cloison médiane, ils sont brisés de façon à découvrir les deux moitiés du canal ; les os dépourvus de moelle sont intacts, mais partout rongés, surtout dans les points où ils offraient un enduit cartilagineux. Les marques paraissent avoir été produites tantôt par les dents des chiens, et tantôt par celles de l'homme même; on mangeait du reste tous les animaux, car les os des ruminants sont fendus tous comme ceux des carnassiers et même ceux des chiens. La viande était évidemment tantôt bouillie, tantôt rôtie, car on trouve dans les débris de cuisine parfois des pierres de la grosseur du poing, réunies pour former des foyers d'un diamètre d'environ deux pieds et dans le voisinage desquels on aperçoit des cendres et des charbons éparpillés. On trouve aussi des fragments de poteries grossières faites à la main, dont l'argile est mélangée de petits morceaux de silex provenant évidemment de cailloux granitiques fortement chauffés, puis brisés et surpris
dans l'eau froide. Enfin on trouve dans ces débris de cuisine une grande quantité d'instruments de la nature la plus grossière, haches, massues, éclats servant comme couteaux, dont les entailles et les traits se laissent facilement reconnaître sur les os. On avait cru d'abord que la population des débris de cuisine ne connaissait pas le travail plus perfectionné des instruments de silex , leur finissage et polissage, mais comme on a trouvé quelques outils bien travaillés et que les entailles sur les os sont si nombreuses qu'elles ne peuvent avoir été pratiquées que par des instruments bien aiguisés , on peut croire que les hommes de cette époque ne se servaient des silex grossièrement travaillés que pour ouvrir des coquillages, pour briser les ossements, etc., prisant trop les instruments plus fins pour les utiliser ainsi. On a trouvé aussi des os travaillés, mais qui témoignent pour la plupart, par leur état , que, le travail des instruments projetés n'ayant pas réussi, on en a jeté les morceaux inutiles.
Les tourbières du Danemark confirment les conclusions qu'on peut tirer des débris de cuisine. Outre les marais tourbeux ordinaires qui se sont formés dans les bassins aquatiques et dans les parties basses et humides des vallées, ainsi que des parties plus élevées , qu'on rencontre disséminées sur les plaines, et qui toutes sont formées de mousses, on trouve en Danemark de petites tourbières particulières, appelées marais d'arbres {skovmose) qui ont rempli de profondes cavités , produites par des causes quelconques dans le terrain glaciaire sous-jacent. Sur les parois rapides de ces excavations presque semblables à des entonnoirs, qui ont jusqu'à trente pieds et plus de profondeur, il a crû dans l'origine des arbres qui, peu à peu, se sont enfoncés de manière à ce que leurs sommets soient dirigés vers le centre de la tourbière. Dans ce centre se trouve, au point le plus bas, une couche d'argile, suivie
d'une couche de tourbe terreuse , mêlée de carapaces calcaires ou siliceuses, d'infusoires et de plantes microscopiques , et au-dessus la tourbe ordinaire. Parfois il a crû là au milieu de ces tourbières des pins , mais qui ont médiocrement réussi , et ont été remplacés plus tard par les buissons ordinaires de marais, les airelles {Vaccinium o.vycoccos et uliginosum), les bruyères (Erica tetralix et vulgaris), et des bouleaux, des aulnes et des noisetiers. La zone extérieure de ces « skovmose » clans laquelle ont crû de beaux grands arbres, prouve qu'il y a eu un changement surprenant dans la végétation forestière. Dans le fond, il y a des pins (Pinus sylvestris) d'une belle venue, ayant jusqu'à trois pieds d'épaisseur, et qui se distinguent de nos pins ordinaires par leurs pommes un peu plus petites , leur écorce un peu plus épaisse, et annonçant par le nombre de leurs couches de croissance annuelle un âge de plusieurs siècles. Le pin ne croît plus en Danemark, il n'y a même jamais existé dans les temps historiques, et aucune légende, aucune tradition n'indique qu'il y ait jamais été connu des habitants du pays. Les pins ont été souvent si rapprochés, qu'ils ont formé par leur affaissement une espèce de plancher.
Les pins disparurent et les chênes parurent à leur place ; c'est le chêne rouvre (Quercus robur sessili/lora), un fort bel arbre de quatre pieds de diamètre, et qui a de même aujourd'hui presque entièrement disparu du Danemark. Dans la couche supérieure des tourbières, on trouve un autre chêne {Quercus peduncuiata), avec le bouleau noueux , des buissons de noisetiers et des aulnes. C'est aujourd'hui le hêtre qui constitue les forêts danoises, et il fait complètement défaut à la surface des tourbières. La présence du coq de bruyère dans les débris de cuisine prouve que le peuple qui les a formés vivait en Danemark à l'époque des pins, et que c'est depuis ce temps
qu'est survenue la végétation des chênes , dont on rencontre les restes dans les tourbières, et qui a depuis cédé la place au hêtre. On a trouvé des troncs de pins qui ont été travaillés par le feu et la pierre, et parmi les troncs , des instruments en silex pareils à ceux des débris de cuisine, tandis que par contre , dans les tourbières qui correspondent à l'époque du chêne , on a trouvé de beaux instruments de bronze.
On n'a jamais rencontré d'ossements humains ni dans les débris de cuisine ni dans les tourbières de l'époque du pin , mais on a découvert des tombeaux formés de gros blocs de pierres brutes, et contenant des ustensiles de
Fig. 102. — Crâne de l'époque de pierre, de1 Borreby en Danemark. D'après un dessin communiqué par M. Busk.
pierre et d'os. Les crânes qu'on y a trouvés sont remarquablement petits, très-ronds, à occiput très-court, à orbites extraordinairement petites , les arcades sus-orbitaires par contre très -saillantes, les os du nez proéminents. Entre
442 LEÇONS SLR L'HOMME.
ceux-ci et les arcades sus-orbitaires il y a une dépression si profonde qu'on peut y loger le doigt.
Fig. 103. — Crâne de Borreby, vu d'en haut.
Le front est ordinairement aplati, quelque peu fuyant, quoique à un moindre degré que celui du Néander. Le rapport de la longueur à la largeur d'après une moyenne tirée par M. Busk de l'observation de 20 crânes, est comme 100 : 78. Les empreintes des muscles de la face sont fortement prononcées, les bords alvéolaires saillants, les dents usées transversalement. Les crânes ressemblent par leur rondeur et leur petitesse à ceux des Lapons, mais s'en distinguent par l'impression profonde de la suture nasale et la position oblique du bord dentaire antérieur.
En tous cas, ils ne ressemblent à aucune autre race européenne qu'à ces peuples de l'extrême Nord, ou peutêtre aussi aux Finnois , chez lesquels on retrouve les habitudes de briser les os, d'en sucer la moelle, etc., que nous avons pu démontrer chez les anciens auteurs des débris de cuisine.
Si on compare la vue d'en haut d'un crâne lapon cijoint {fig. 104) avec celle d'un crâne de Borreby {fig. 103) et avec celle d'un crâne roman [fig. 128), on remarque que ces trois crânes forment une série dont le crâne lapon occupe le milieu. Dans tous les trois, dans la vue d'en haut, les arcades zygomatiques sont à peine visibles , le front est donc très-large derrière les yeux, et les fosses temporales peu profondes dans leur partie. supérieure, vers les pariétaux". Le crâne roman est le plus large, et n'était le
Kg. 104. — Vue d'en haut d'un crâne lapon, d'après Busk.
faible enfoncement qu'il présente vers les arcades zygomatiques et le rétrécissement de son front, son contour serait presque circulaire. Le Lapon se tient au milieu; le contour de sa tète est celui d'un ovale court, épais abord antérieur aplati et rétréci. Les os malaires, à leur jonction avec l'arcade zygomatique, sont plus saillants, et font paraître ainsi la région frontale plus large; tandis que chez le roman, le contour postérieur forme un arc aplati un peu déprimé au milieu; il est plus fortement recourbé fiiez le Lapon, et
offre sur sa ligne médiane une ligne un peu saillante. La plus grande largeur du crâne roman se trouve très en arrière presque au quart postérieur de la longueur du crâne, tandis que chez le Lapon elle est placée au tiers postérieur.
Le crâne de Borreby [fig. 103) est encore plus étroit que celui du lapon, et par suite de la saillie des arcades sus-orbitaires , saillie qui manque aux crânes lapon et roman, la partie antérieure de l'ovale de la tête se trouve presque aussi large que la postérieure. — Les arcades zygomatiques sont un peu plus écartées, les lignes temporales plus marquées ; le bourrelet frontal forme un anneau saillant en avant du front, fuyant et étroit, que dépasse à peine la pointe du nez. — Tout indique un fort développement musculaire, qui cependant a peu d'influence sur la structure même du crâne. Celui-ci est décidément plus long, plus étroit, ayant sa partie la plus large au milieu, mais inoins prononcée que chez les Lapons et les Romans.
Le rapport de l'indice céphalique confirme cette opinion ; il est en moyenne pour les crânes de pierre mesurés parBusk, = 78, 2, chez les Lapons = 87, 8; chez les Romans = 92, 1.
Je dois cependant remarquer que les différences entre les crânes de l'âge de pierre, suivant leur sexe et les localités dont ils proviennent, ne sont pas insignifiantes. Les crânes de Borreby sont les plus larges et donnent pour chiffre moyen d'indice céphalique le chiffre de 81, 3; les crânes provenant d'autres points sont plus étroits et donnent 75, 1 , tandis que ceux que l'on peut attribuer au sexe féminin donnent 79, 8 pour chiffre moyen. Considérés de profil, les crânes offrent aussi des différences.
La tète laponne se rapproche décidément davantage du crâne de Borreby [fig. 102, p. 441) que du crâne roman (fig. 127).
Dans le crâne lapon le bourrelet sus-orbitaire est à
4io
peine visible, le front plus élevé et plus droit, le point culminant du vertex plus en avant, l'occiput plus voûté et la suture lambcloïde fortement indiquée ; la racine du nez moins rentrée, la série dentaire antérieure placée verticalement; tandis que clans le crâne de Borreby, le bord dentaire de la mâchoire supérieure s'avance et montre une tendance prononcée vers le prognathisme, qui serait bien plus apparent si les dents ne manquaient pas ; — seulement
10ô. — Vue de protil d'un crâne lapon, d'après Busk.
il ne faut pas oublier que le crâne de Borreby, dont je donne le dessin, est celui qui porte ces caractères au degré le plus prononcé, et que je trouve parmi la riche collection de dessins que je dois à l'obligeance de M. Busk, quelques crânes qui se rapportent presque exactement au crâne lapon. Ainsi, à part la grosseur, qui est un peu plus forte dans le crâne de pierre , un crâne de femme de Borreby, désigné par le n° 1, offre un profil qui concorde presque complètement avec celui d'un crâne lapon.
441) L E ( : O -YS SLR L'HO M M \ù.
Le Roman (ftg. 127) conserve encore ici sa situation particulière. La voussure élevée du front, la courbure régulière de la tête, la chute brusque de l'occiput, la concentration de la base, la direction abrupte de la mâchoire supérieure et des apophyses mastoïdes, le font distinguer au premier coup d'oeil; et de profil, il paraît être presque l'antipode du crâne danois. La position du trou occipital, non visible dans la figure, distingue le crâne roman, car il se recule très en arrière , ce qui n'est pas le cas dans les crânes lapons et ceux de l'âge de pierre.
Les Lapons montrent donc dans leur conformation crânienne une beaucoup plus grande parenté avec le peuple de l'âge de pierre que les Romans, et il faut donc admettre chez ces derniers une modification beaucoup plus grande que chez les premiers , si on veut faire dériver ces deux types du peuple primitif qui habita pendant l'époque de pierre dans le Nord.
Il n'y a aucun doute que, pendant l'âge de pierre, comme les archéologues ont nommé cette période , où les métaux étaient inconnus, la civilisation avait déjà atteint dans le Nord un certain degré de perfection. C'est ce que démontrent les instruments de pierre, de bois et d'os, en partie très-bien travaillés, trouvés dans les tourbières et les anciens tombeaux, qui tous paraissent avoir un caractère commun, celui d'être construits de grands blocs bruts formant une chambre, dans laquelle le cadavre est couché, ou accroupi dans une position forcée. Sur la chambre fermée qui, à ce qu'il paraît, était placée à la surface du sol, on entassait de grandes masses de pierres , formant ainsi ces énormes monticules , qui , dans les plaines du Nord , attirent l'attention des voyageurs, et sont même pour la plupart plantés de grands arbres, chênes ou hêtres. Dans plusieurs endroits, aussi en Suisse, il règne l'usage que le plissant qui rencontre sur son chemin le tombeau d'un in-
UOL ZIÈME LEÇON. ii7
fortuné doit y jeter mie pierre ou une poignée de terre. Il est possible qu'un usage analogue ait existé autrefois chez le peuple de l'âge de pierre, et ait pu contribuer ainsi à" l'accroissement de ces monuments tumulaires.
La période de pierre a certainement duré dans le Nord un temps considérable, et ne s'est pas terminée brusquement, mais a dû cesser peu à peu, au fur et à mesure de l'introduction des métaux et surtout du bronze qui , dans toute l'Europe du nord et de l'ouest, a été pendant longtemps le seul alliage métallique existant. Le bronze se compose d'environ neuf parties de cuivre et d'une d'étain, et les objets qui en ont été confectionnés, souvent avec art, paraissent tous avoir été fondus et point forgés. Il n'y a pas de doute que les armes et ustensiles de bronze ont dû dans l'origine être rares et non d'un emploi général : peut-être n'appartenaient-ils d'abord qu'à une race privilégiée , aux chefs, auxquels ils servaient de marques distinctives ou de signes honorifiques. Plus tard le bronze devint plus abondant, et il ne dut pas tarder à remplacer entièrement poulies objets de la vie usuelle, les matériaux plus insuffisants tels que l'os et la pierre, quoique pendant toute la période de bronze , et même encore dans celle où on commençait déjà à connaître les ustensiles de fer, les instruments de pierre aient continué à être en usage.
La question de savoir si le bronze a été importé par un peuple différent de celui de l'âge de pierre , ou inventé spontanément par ce dernier, est encore indécise. C'étaient peut-être, comme M. Nilson tâche de le prouver, les Phéniciens qui ont apporté les premiers le bronze dans le .Nord , où ils l'échangeaient probablement contre de l'ambre. Cette question pourrait se décider par l'examen des ossements laissés dans des tombeaux ; mais on n'a pas encore trouvé jusqu'à présent, dans le Nord, de crânes de l'âge de bronze, parce qu'on avait probablement l'habitude
de brûler les morts et de déposer à côté de leurs cendres seulement quelques armes et autres objets ; ce n'est qu'à -la troisième période, celle du fer, qu'on retrouve de nouveau l'ensevelissement des cadavres mêmes, dont les crânes grands et pesants , de forme allongée , sont entièrement différents de ceux de l'âge de pierre.
Le peuple lapon de l'âge de pierre, si nous osons le nommer ainsi, a habité non-seulement le Danemark et la Scandinavie, mais certainement aussi le nord de l'Allemagne. Des découvertes, faites notamment dans le Mecklembourg, prouvent ce fait de la manière la plus évidente, ainsi que cela résulte de la description que nous en transmet le docteur Schaaffhausen de Bonn, que je vous cite textuellement.
« On a trouvé à Plau dans le Mecklembourg , dans un « gravier situé à six pieds au-dessous de la surface du 'i sol, un squelette humain dans une position accroupie, « presque agenouillé, accompagné d'instruments en os, « d'une hache d'armes en corne de cerf, de deux défenses » de sanglier taillées , et de trois incisives de cerf percées u à la racine. On a attribué à ce tombeau un âge très- <( ancien parce qu'il n'offrait aucune trace ni de construc- « tion en pierre ni de combustion du cadavre, et ne ren- (( fermait aucun objet de pierre, d'argile ou de métal. Le (( docteur Lisch , frappé de la saillie extraordinaire de la « région sus-orbitaire, de la largeur de la racine du nez « et de la fuite de la région frontale, remarque à ce sujet « que la conformation de ce crâne semble dénoter une « très-haute antiquité, et doit le faire remonter à une pé- « )-iode à laquelle l'homme se trouvait à un état de déve- « loppement inférieur. Cette tombe appartient probable- « ment à un peuple autochthone. Ce n'est qu'avec la plus « grande peine que j'ai pu réunir ensemble les vingt-deux « fragments qui m'ont été envoyés de ce crâne brisé, ainsi
« que le squelette, par les ouvriers. Si semblable que soit « ce crâne par sa conformation frontale avec celui du <( Neanderthal , le bourrelet sus-orbitaire est cependant » plus fort chez ce dernier, et entièrement fondu avec le <( bord orbitaire supérieur, ce qui n'est pas le cas du pre- « mier. Ces deux crânes se distinguent essentiellement « par la forme générale, qui est elliptique et allongée dans (i le crâne du Neander, arrondie dans l'autre. Dans le » crâne de Plau , une partie de la mâchoire supérieure « est conservée avec ses dents ; la mâchoire inférieure « est entière. Les dents sont droites; les os sont épais « mais très-légers, et happent fortement à la langue. Les « attaches musculaires de l'occiput au-dessus des apo- « physes mastoïdes sont fortement développées , les suce tures du crâne nullement soudées , la dernière molaire « supérieure de droite n'a pas encore percé; les dents « sont usées; dans quelques molaires la couronne a presque « entièrement disparu; les canines inférieures sont plus « grandes que les incisives et dépassent le niveau de la « série dentaire ; le trou incisif de la mâchoire supérieure « est très-grand, et large de plus de h millimètres. La « branche montante de la mâchoire inférieure, qui se dé- « tache bien à angle droit, est large et courte, et offre aux a points d'insertion des muscles des rugosités bien déve- <( loppées. Le pariétal droit présente une impression lon- K gitudinale, qui paraît provenir d'un coup. Voici les « dimensions des différentes parties :
« Circonférence du crâne mesurée par les arcades sus-or- « bitaires et la ligne semi-circulaire supérieure del'occi- « pital ïïo mill.
« De la racine du nez jusqu'à la ligne semi-circulaire suit périeurc en passant par-dessus le vertex 320 »
« De la racine du nez au trou occipital, passant par-des-
« sus le vertex 3S0 »
« Longueur du crâne, de la glabelle à l'occiput Iti8 »
« Largeur du frontal 10" »
ioO LEÇONS SUK L'HOMME.
m Hauteur du crâne, depuis une ligne joignant le bord des
« tempes jusqu'au milieu de la suture sagittale 80 mill.
« Du trou occipital au même point 122 »
« Largeur de l'occiput d'une protubérance pariétale à l'autre. 138 » « Largeur de la base du crâne d'une apophyse mastoïde à
« l'autre 155 »
« Épaisseur de l'os frontal et des pariétaux dans leur mi- « lieu 9 «
« La cavité crânienne remplie de grains de millet en « contient 36 onces et 3 1/2 drachmes, poids de pharma- (i cie prussien. »
Une découverte analogue a été faite à Schwaan dans le Mecklembourg, mais le crâne est loin d'être aussi bien conservé que celui de Plan. J'aurais aussi mentionné avec Schaaiïhausen un travail du docteur Kutorga sur les provinces russes de la Baltique, si d'autres observations n'avaient fait élever les plus grands doutes sur la valeur de celles de cet auteur. Les crânes en question ont été trouvés dans le sable d'un ancien lit de rivière , dans le gouvernement de Minsk.
Mais je dois m' étendre avec plus de détails sur une découverte, faite déjà depuis plus de dix ans dans les environs de Liège, parle docteur Spring, un des membres les plus distingués de l'université de cette ville, et qui, comme je l'ai déjà indiqué ailleurs, n'a pas été reçue avec l'attention qu'elle méritait. Dans le voisinage de Chauvaux, sur les bords de la Meuse, on a trouvé à environ cent pieds audessus du niveau actuel du fleuve , une petite grotte ou crevasse, d'environ 15 pieds de profondeur, contenant deux différentes couches à ossements, séparées par un dépôt calcaire stalagmitique. La plus inférieure consistait en une couche d'un décimètre d'épaisseur, formée de petits os brisés, recouverte d'un dépôt stalagmitique de 1 à 2 centimètres, sur lequel reposait une masse d'os brisés dans un poudingue de grands cai^oux roulés, réunis entre eux
par un ciment calcaire. Les os n'offraient pas traces de roulement, mais étaient si décomposés qu'ils tombaient facilement en morceaux. Sur cette couche d'os brisés dont les cassures étaient nettes et tranchantes, s'étendait encore une couche stalagmitique d'environ ho centimètres d'épaisseur, recouverte elle-même d'un lit d'argile d'épaisseur variable. Malgré leur excessive friabilité, un grand nombre des os de la couche supérieure renfermaient encore presque toute leur substance organique ; ils étaient d'ailleurs fortement imprégnés de carbonate de chaux.
Parmi les ossements de la couche supérieure, il s'est trouvé un grand nombre d'os humains pèle-mèle avec ceux des animaux. Ils étaient surtout abondants à l'entrée de la caverne : des tibias, des fémurs, des cubitus, des os courts du carpe et du tarse, des doigts, des omoplates, côtes, mâchoires et os du crâne, tous brisés, enfin une grande quantité de dents, détachées des mâchoires.
« Tous les os longs, dit Spring, étaient brisés, soit « par le milieu, soit près de l'une de leurs extrémités, les « mâchoires inférieures beaucoup plus nombreuses que les « autres os du crâne ; et je conserve un fragment de la (( brèche, du volume d'un pavé ordinaire, qui renferme à « lui seul cinq mâchoires humaines, parmi lesquelles se « trouve celle d'un enfant de 7 à 8 ans, dans l'âge de la « seconde dentition. Je possède un grand nombre de frag- « ments d'os pariétaux , temporaux et occipitaux ; mais ce « n'est que sur place que j'ai pu voir la moitié d'un crâne « entier, mais qu'il a été impossible d'extraire sans le bri- « ser. J'ai donc, tenant compte de l'excessive friabilité de « ces os, lorsqu'ils n'ont pas été exposés à l'air pendant « quelque temps, étudié les crânes et pris toutes mes me- « sures avant d'y laisser toucher. Ces observations, ainsi que « celles des autres os caractéristiques, m'ont donné la cer- « titude, que j'avais ici affaire à une race humaine tout à
fait différente de celles qui habitent aujourd'hui l'Europe centrale et occidentale; différente aussi des anciennes races germaniques ou celtiques, autant que je puis me fier au souvenir que j'ai conservé des crânes de cette dernière race , déposés dans les différentes collections d'Europe.
« Ce crâne était fort petit, soit absolument parlant, soit relativement au développement des mâchoires ; le front était fuyant , les temporaux aplatis , les narines larges, les arcades alvéolaires prononcées, les dents dirigées obliquement , l'angle facial ne pouvait guère excéder 70 degrés. J'ose à peine faire remarquer que ces caractères sont bien plus conformes à ceux du nègre et des Indiens de l'Amérique, qu'à ceux d'aucune des races qui, dans les temps historiques, ont habité l'Europe. Autant qu'on peut le reconnaître par le volume des fémurs et des tibias, cette race devait être de très-petite taille, qu'un calcul approximatif fixe à environ cinq pieds, taille qui serait celle des Groënlandais et des Lapons.
« Parmi tous ces os si nombreux, il ne s'en est pas trouvé un seul qu'on ait pu rapporter à un vieillard, ou même à un homme fort et vigoureux d'âge moyen; tous appartenaient à des femmes, des adolescents ou des enfants. »
Spring a aussi trouvé dans la couche calcaire staiagmitique un fragment d'os pariétal, portant une fracture produite parle choc d'un instrument contondant. L'instrument cause de la blessure se trouvait à côté, dans la même couche : c'était une hachette de silex de facture grossière, n'offrant pas de trou d'insertion pour un manche. Spring en a trouvé encore une seconde.
Les os d'animaux qui accompagnaient les ossements humains se trouvaient exactement dans les mêmes conditions; les os longs étaient tous brisés, tandis que ceux qui
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ne renferment pas de moelle étaient entiers. Il y avait encore un grand nombre de dents isolées de petits carnassiers, ainsi que quelques dents de sangliers, mais pas une seule de cerf, ni d'aucun autre ruminant, ce qui est d'autant plus frappant, que les os humains et les os longs de grands ruminants sont très-nombreux.
Parmi un si grand nombre d'ossements de ruminants, il est également très-étonnant que, à l'exception d'un fragment de mâchoire inférieure d'un mouton ou d'un chevreuil, on n'ait encore rencontré ni crâne, ni fragment de crâne , ou de corne et bois de cerf, de bœuf ou d'aurochs.
Les ossements appartenaient au cerf, bœuf, mouton, daim, sanglier, chien ou renard, martre et lièvre; quelques os de bœuf et de cerf sont si grands , surtout par leurs apophyses , qu'on peut les attribuer à l'aurochs et à l'élan , si répandus autrefois.
On a trouvé aussi des cendres, des fragments de charbon et d'argile calcinée.
Spring conclut de cette découverte, et avec raison, que les ossements de Chauvaux sont les restes d'un festin de cannibales , et appuie cette conclusion de la similitude d'état que présentent tous les os , tant humains qu'animaux, qui tous étaient brisés pour permettre l'extraction de la moelle; de l'absence de fragments des crânes des animaux, dont on avait seulement rassemblé la viande, et enfin du fait que tous les os humains appartenaient à de jeunes individus dont on devait, dans de pareils repas, préférer certainement la chair. En même temps il rappelle quelques passages d'anciens auteurs et de pères de l'église, qui témoignent qu'en Belgique et dans les pays gaulois, l'usage des sacrifices humains et l'anthropophagie s'étaient conservés jusqu'à l'époque romaine. La description courte et incomplète qu'il donne du crâne ne permet aucune côn-
clusion précise sur la race à laquelle il pouvait appartenir; cependant on peut du moins affirmer qu'elle était, en tous cas, fort différente des races contemporaines du Danemark et de l'Allemagne du nord.
Si la découverte de Boucher de Perthes sur l'ancienneté de l'homme n'a d'abord que peu attiré l'attention et n'a été reconnue et admise d'une manière générale qu'après un certain temps, il n'en est pas de même de celle que fit à Meilen, dans l'hiver de 1853-185/i, M. F. Relier de Zurich, sur les bords du lac de ce nom. Les eaux étaient fort basses, et on avait profité de cette circonstance pour élever des murs sur le fond du lac mis à sec et gagner ainsi une portion de terrain. En creusant dans le voisinage la couche argileuse dans le but d'y prendre les remblais nécessaires pour remplir l'espace enclos de murs, on trouva, au-dessous d'un dépôt superficiel de deux pieds d'épaisseur d'une boue gris jaunâtre, une couche, épaisse de deux à deux pieds et demi, d'une argile sablonneuse, colorée en noir par une grande quantité de matière organique, dans laquelle étaient plantés des pieux et qui renfermait en outre une quantité de haches de pierre, des massues, des marteaux, des instruments de silex, et autres objets en pierre. Des outils en os, corne, dents et bois, des vases grossiers d'argile crue, une perle d'ambre jaune, une boucle de bronze, beaucoup de noisettes cassées, des rameaux et des cônes de sapin, enfin la partie supérieure d'un crâne humain, ainsi que des os de plusieurs squelettes, ont été trouvés dans cette couche, que Keller a nommée « couche archéologique » (Kulturschicht). Les pilotis étaient plantés dans l'ancien fond primitif du lac , formé comme la couche superficielle d'argile fine, mais ne renfermant aucun objet, keller comprit immédiatement l'importance de sa découverte; il vit clairement qu'il avait devant lui l'emplacement d'un peuple préhistorique, auquel les métaux étaient
presque inconnus, et dont l'état de civilisation était à peu près égal à celui des peuples de l'âge de pierre dans le Nord. Depuis cette découverte jusqu'au moment actuel, les recherches se sont multipliées en Suisse et dans les régions limitrophes en France, en Italie et en Allemagne, à un point extraordinaire, et on peut maintenant presque dire qu'il n'y a pas de lac ou de tourbière dans la plaine suisse s'étendant entre les Alpes et le Jura , où on n'ait trouvé des traces de pareilles constructions sur pilotis. Le zèle avec lequel on a poussé les recherches, le désir de briller dans l'examen de cette question du jour, a donné lieu à maintes considérations bizarres, et tandis que les rapports
Fig. 106. — Coupe d'une construction sur pilotis dans les lacs.
1. Fond rocheux. — 2. Lac. — 3. Dernière couche de boue. — 4. Couche de blanc-fond. — 5. Station de l'époque de pierre. — 6. Station de l'époque de bronze.
de F. Relier lui-même, dont le cinquième vient de paraître, sont de vrais modèles de clarté et se renferment strictement dans l'étude même des objets, on peut, d'autre part, regarder comme un pieux roman , le volume assez gros qu'à publié M. Troyon *, dans lequel, à la manière des romans historiques si recherchés dans ces derniers temps, il s'efforce d'élever, sur de soi-disant bases historiques, un édifice, dont les arcs-boutants sont empruntés à la chronique de famille de la souche judaïque, rédigée par Moïse. Revenons aux faits. — H y a des constructions sur pilotis, qui, se trouvant à quelque distance du bord, sont
1. Habitations lacustres des temps anciens et modernes. Lausanne, 18t>0.
m LEÇONS SUR L'HOMME.
encore recouvertes d'eau, de sable, d'argile ou d'infiltrations calcaires, et qui, pour la plupart, étaient déjà depuis longtemps connues des pêcheurs , dont les filets se déchiraient souvent à ces pilotis.
Dans quelques endroits, il se trouve jusqu'à trente pieds d'eau au-dessus des pilotis les plus éloignés du bord; mais, en général, le niveau de l'eau est moins élevé, et on peut remarquer, surtout dans les lacs de la Suisse occidentale, que les habitations sur pilotis dans lesquelles il ne se trouve pas de métaux, sont plus voisines du bord, et à une profondeur moindre; que, par contre, celles dans lesquelles on a trouvé des métaux, et notamment du bronze, sont à une plus grande distance du bord et à une plus grande profondeur.
Fig. 107. — Coupe d'une construction sur pilotis dans une tourbière. I. Terre végétale. — 2. Tourbe. — 3. Tourbe plus compacte renfermant de vieux arbres. — 4. Couche archéologique à pilotis, qui sont plantés dans le blanc-fond. .">. — 6. Couche de sable. — 7. Gravier grossier. — 8. Niveau actuel des eaux.
Les constructions sur pilotis dans les tourbières se trouvent toujours dans les points où autrefois il y avait un lac, dont il existe encore au milieu de la tourbière un petit reste bien amoindri. Ainsi à Moosseedorf, Wauwyl, Robenhausen sur le lac de Pfaeffikon, et à beaucoup d'autres endroits. On trouve, en général, au fond des tourbières, reposant sur le gravier et les sables des alluvions qui, en Suisse, renferment dans quelques endroits des os d'éléphants, une couche calcaire qu'on nomme blanc- fond , et qui consiste en grande partie en débris pulvérisés de coquilles
de mollusques appartenant aux espèces encore actuellement vivantes en Suisse. C'est dans ce blanc-fond, qui correspond donc à la couche inférieure de Meilèn, que se trouvent enfoncés les pilotis , ordinairement très-profondément; à Wauwyl on en a arraché qui avaient pénétré de dix pieds dans le sol du fond. La tourbe repose sur le blancfond, avec une épaisseur qui est ordinairement de cinq à six pieds, mais a, dans quelques endroits, atteint jusqu'à vingt pieds. Les instruments de pierre et d'os se trouvent ordinairement au fond de la tourbe, reposant immédiatement sur le, blanc -fond, dans lequel on n'a jamais rencontré traces d'antiquités, et sont ordinairement mélangés avec un peu de tourbe grumeleuse. Les os brisés, les outils , les charbons , les rondins de bois , bref, tous les matériaux qui constituent la couche en question occupent la partie la plus inférieure de la tourbe, sur une épaisseur qui peut varier de 5 pouces à 3 pieds. Lorsqu'on rencontre, comme à Moosseedorf, des restes des temps historiques, tels que des monnaies romaines, celles-ci se trouvent placées à une hauteur beaucoup plus grande dans la tourbe, et les objets du moyen âge le sont immédiatement sous la terre végétale. Dans les constructions sur pilotis de Wauwyl, on a trouvé cinq planchers superposés, formés de bûches horizontales placées dans différentes directions, le plus souvent à angle droit, mais quelquefois obliquement, entre les pilotis. Le plancher le plus inférieur repose immédiatement sur le blanc-fond.
L'épaisseur de l'ensemble de ces planchers est de trois pieds. Les sommets des pilotis enfoncés dans le sol s'élèvent d'environ un pied au-dessus des planchers. Deux systèmes différents de planchers sont soin eut réunis entre eux , de telle sorte que plusieurs rondins du plancher supérieur d'un système passent au second de l'autre système, et établissent une communication pu forme de rampe, ayant
environ quatre pieds de largeur. Tout le bois employé est rond sans exception. Aucune entaille n'est visible sur les pilotis ; on ne remarque non plus clans les bois horizontaux aucun aplatissement, aucune coupure, ni aucun moyen de réunion exigeant l'emploi d'instruments spéciaux; point de trous ni chevilles de bois. Les bois horizontaux sont simplement serrés les uns contre les autres ; aux points de croisement des bois formant le cadre du plancher, se trouvent des piquets verticaux entre lesquels les bois de ce cadre ont été engagés et forcés. Dans d'autres points, il semblerait que ces bois ont dû pouvoir se soulever et s'abaisser librement entre les pieux verticaux qui les maintenaient.
Les joints des bois horizontaux sont remplis d'argile, et le dessous, soit l'intervalle entre deux planchers, est également rempli d'argile et de menus branchages.
Çà et là on aperçoit quelques piquets verticaux dont l'extrémité supérieure a été apointie au moyen du feu.
Sur le terrain qui a été creusé jusqu'à présent, on aperçoit très-nettement un emplacement rectangulaire ayant quatre-vingt-douze pieds de long et cinquante de large, qui paraît avoir été recouvert de planchers de différentes hauteurs. Autour de ce rectangle, qu'il faut peutêtre regarder comme ayant dû servir d'habitation pour une famille, on trouve des bandes larges de quatre à cinq pieds, souvent plus, formées de pilotis plantés irrégulièrement près les uns des autres, et n'offrant pas entre eux les bois horizontaux.
Ces bandes de pilotis libres sont presque partout prolongées dans la direction des côtés à chaque angle du rectangle, ce qui semble indiquer nettement que différents systèmes de planchers comme ceux décrits ont dû exister, supposition que la continuation des fouilles aura à confirmer. Tin fait qui semble prouver en faveur de cette afîir-
mation est celui que, à quelques cents pieds du rectangle décrit, il existe des constructions analogues , aussi au sudest des fouilles décrites clans la tourbière de Wauwyl.
Ces faits nous procurent avant tout les éléments d'une conclusion probable sur l'âge de ces constructions sur pilotis. Les alluvions , dans lesquelles, sur divers points de la Suisse, on a trouvé des restes d'éléphants et de rhinocéros, sont encore au-dessous du blanc- fond, dans lequel sont plantés les pilotis. Ce blanc-fond devait donc avoir atteint déjà une épaisseur de plusieurs pieds avant l'établissement des constructions lacustres , car partout les pilotis sont plantés uniquement dans cette couche, et jamais clans le gravier; et cependant, pour leur solidité, il leur fallait bien quelques pieds d'enfoncement dans le sol. La formation d'un pareil fond, consistant en une masse énorme de coquilles, a exigé un temps relativement très-long, plusieurs siècles sans doute , car nous savons que les mollusques d'eau douce, si nombreux qu'ils soient, ne peuvent former, par l'accumulation de leurs coquilles, une couche appréciable qu'après de longues années. Les colonisations en Suisse sont donc beaucoup plus jeunes que les couches d'Amiens ou les dépôts des cavernes qui leur sont contemporains, et dans lesquels nous avons déjà démontré l'existence de l'homme. Mais elles n'en remontent pas moins à une époque très-ancienne , sur laquelle nous ne possédons aucune tradition historique , et dont l'âge pourrait peut-être s'évaluer, si on avait des notions exactes sur la croissance de la tourbe qui a envahi et recouvert ces constructions lacustres. Mais jusqu'à présent nous manquons de toute donnée positive pour pouvoir mesurer la croissance de la tourbe, et tous les calculs qu'on a voulu faire là -dessus ne reposent que sur des bases très-incertaines, d'autant plus qu'on a souvent compté à tort comme croissance le fait du gonflement, des tourbières.
On dut bientôt se convaincre que les presque innombrables constructions lacustres qu'on a successivement découvertes en Suisse offraient plusieurs caractères communs, et cependant, d'autre part, possédaient des particularités spécifiques, dépendant surtout de la présence des métaux et de quelques industries particulières. En ce qui concerne l'apparition des métaux, on ne peut méconnaître que l'est de la Suisse est surtout riche en habitations lacustres, dans lesquelles on n'a rencontré que peu ou point de métaux, tandis qu'il en existe au contraire dans la Suisse occidentale une quantité qui renferment soit des objets de l'âge de bronze seul, soit des objets travaillés des deux périodes , tandis que dans d'autres on a trouvé des objets en fer, et même quelques monnaies romaines. On ne peut cependant tirer en aucune façon une limite géographique comme le veut M. Troyon, et quelques colonies présentent les preuves évidentes qu'elles ont été habitées d'une manière continue pendant toute la période, et successivement augmentées. Cependant, abstraction faite des objets qu'on y trouve, les constructions de l'âge de pierre et de bronze ne se laissent pas moins bien distinguer, d'une part, comme nous l'avons déjà remarqué, par la profondeur à laquelle elles sont placées, d'autre part, par le travail des pilotis. Ceux de l'âge de pierre sont plus épais que ceux de l'âge de bronze ; ils sont formés, pour la plupart, d'un tronc entier d'environ un pied de diamètre, dont l'extrémité, entaillée circulairement, a été ensuite brisée brusquement ; on trouve rarement des troncs fendus. Les pilotis de l'âge de bronze sont beaucoup plus minces, et ont au plus quatre pouces d'épaisseur; les troncs sont souvent partagés en quatre parties, et leurs têtes s'élèvent de plusieurs pieds au-dessus du sol, tandis que les pilotis de l'époque de pierre sont cachés par des accumulations de cailloux, ce qui était le ras surtout dans
DOUZIÈME LEÇON. ici
les endroits, où, comme au lac de Neuchàtel, la nature rocheuse du fond s'opposait à un enfoncement suffisant des pilotis. On n'a aussi, autant que je le sache, jusqu'à présent, trouvé aucune construction sur pilotis envahie par la tourbe, qui ait atteint l'âge de bronze. On peut distinguer les constructions sur pilotis de l'âge de pierre pure, comme Moosseedorf, Wauwyl, Meilen, Robenhausen, \Yangen et les nombreux établissements du lac de Constance ; — les constructions qui, de l'époque de pierre, ont duré jusqu'à celle de bronze, comme Concise, Estavayer, Hageneck et quelques autres établissements sur les lacs de Bienne et de Neuchàtel; — enfin celles qui offrent des instruments de fer, comme la fameuse station dite Steinberg sur le lac de Bienne. Il y a encore une foule d'établissements, sur les lacs de Genève, Neuchàtel et Sempach, qui n'ont fourni jusqu'à présent que du bronze, et enfin un seul dans lequel on n'a trouvé que du fer, c'est celui de la Tène , près de Marin, sur le lac de Neuchàtel.
Beaucoup de ces établissements ont été évidemment détruits par le feu , car on trouve dans plusieurs endroits des pilotis et des rondins brûlés. A Moosseedorf, Messikomer a pu démontrer par la direction des cendres et des fragments de charbon, que l'incendie a dû avoir lieu pendant un violent ouragan de Fôhn, comme celuide Glaris. D'autres établissements n'offrent, par contre, pas traces de feu, et si on réfléchit à la facilité avec laquelle le feu peut se déclarer dans des huttes et des magasins entièrement composés de bois et de branches entrelacées, on comprendra que certains archéologues ont été un peu loin , lorsque, combinant les traces de feu avec l'introduction des métaux, ils ont voulu expliquer chaque changement dans la civilisation par l'invasion d'un nouveau peuple, qui aurait réduit en cendres les anciennes constructions. Ainsi, d'après M. ïroyon, les habitations de l'âge de pierre auraient été
162 LEÇOAS SUR L'HOMME.
incendiées par un peuple venant de l'Est, et apportant le bronze, qui reconstruisit les habitations, et fut à son tour expulsé par un nouveau peuple venant encore de l'Est, les Helvétiens, lesquels, armés du glaive de fer, incendièrent les villages de l'âge de bronze, et s'établirent aussi sur leurs débris calcinés. M. Troyon a même découvert les premières bombes orsiniennes, des sphères creuses d'argile, probablement remplies de poix, et qu'on lançait depuis le rivage sur les habitations sur pilotis. Dans l'opinion de Keller, ces projectiles incendiaires deviennent tout simplement des poids pour tendre les fils dans les métiers à tisser. Il ajoute : « C'est dommage que lorsque M. Troyon « rédigeait ses Habitations lacustres, on ne connût pas en- « core ces nombreuses stations dans lesquelles on a trouvé « des ustensiles romains; c'eût été sans doute le résultat « d'une troisième conquête du pays par les Àlen^anniens , o une nouvelle destruction par le feu des habitations lacus- « très, et, comme conclusion du drame, l'extinction de la « population. »
Si on examine de plus près les stations qui conduisent de l'époque de pierre à celle de bronze, on remarque que les constructions de la première de ces époques, situées à une moindre profondeur et plus près du rivage, forment pour ainsi dire un noyau, autour duquel les pilotis de l'âge de bronze s'étendent, en s' avançant vers les profondeurs. D'après Desor, on trouve des pilotis de cette époque ayant de quatre à six pouces de diamètre, jusqu'à une profondeur de trente pieds au-dessous du niveau moyen des eaux, pilotis qui sont parfois enfoncés jusqu'à dix pieds dans le fond du lac. De pareils pieux auraient donc dû avoir quarante pieds de long , pour atteindre la surface actuelle des eaux ; mais, ainsi que le prouvent les découvertes faites à Wauwyl, comme les pilotis portaient des plates -formes ou planchers placés au-dessus de la sur-
face de l'eau , admettant que cette élévation fût de quatre pieds, et seulement six pieds d'enfoncement dans le sol, il en résulte que la longueur totale d'un pilotis destiné à être enfoncé au travers de trente pieds d'eau devait être de quarante pieds, pour un diamètre de quatre pouces ; ceci serait déjà un tour de force pour un ingénieur de nos jours, et bien certainement une impossibilité pour un constructeur de l'âge de bronze ! On doit donc conclure de ce fait, qu'à l'époque des constructions de l'âge de pierre, le niveau des eaux était le même ou un peu plus élevé que maintenant, qu'il est survenu un retrait graduel des eaux, lesquelles, baissant de niveau, forcèrent les habitants à suivre leur retraite, pour conserver le front de leurs constructions à la profondeur voulue. Cet abaissement des eaux dut, dans les petits lacs, laisser à sec beaucoup de constructions sur pilotis, qui furent abandonnées comme ne répondant plus à leur but, et envahies ensuite parla tourbe, qui doit avoir été passablement sèche , car, comme nous l'avons déjà remarqué, ses couches inférieures renferment beaucoup de bois, donc le produit d'une forte végétation forestière. Plus tard, les eaux s'accrurent de nouveau, les constructions s'enfoncèrent sous le niveau de l'eau ou furent entièrement ensevelies sous la tourbe croissante. 11 doit donc y avoir eu plusieurs changements graduels dans le niveau des eaux, qui ont forcé les habitants lacustres, d'une part, à s'avancer lors de la retraite des eaux, d'autre part, à se fixer sur la terre ferme.
Les premières constructions de l'âge de pierre ou steinbergs, comme on les nomme dans le lac de Neuchàtel, n'étaient peut-être que des îles artificielles, comme les crannoges irlandais, dont nous trouvons en Suisse un exemple dans le petit lac d'Inkwyl près de Soleure, et qu'on employait pour la pèche, les fêtes, et point peutêtre comme domicile. D'autres constructions furent cer-
tainenient habitées, du moins pendant quelque temps; les constructions sur pilotis furent plus tard , comme le remarque Desor, utilisées comme magasins, dans lesquels on conservait les provisions. Desor dit à ce sujet ce qui suit : « 11 suffît de voir les objets trouvés dans une station » quelconque pour se convaincre que ce ne sont pas des u débris qu'on a rejetés à l'eau; ces quantités de vases, « encore pleins de provisions , qu'on trouve accumulés « sur quelques points, ne sont point tombés par hasard « dans l'eau, et ne proviennent pas d'une attaque ou d'une a destruction; car, dans ce cas, on eût trouvé à côté les ca- « davres des habitants. Les objets de bronze sont presque « tous neufs, les vases entiers, les différentes provisions u bien séparées, rassemblées sur divers points, et selon u l'avis des collectionneurs exercés, on ne fait de bonnes « prises que là où les pilotis sont brûlés. Ce sont donc « probablement des magasins qui ont brûlé par hasard, « tandis que les habitations construites en branchages et (i en terre glaise, comme on en a trouvé une à Ebersberg ii près de Zurich, se trouvaient dans le voisinage, sur terre » ferme. »
Je dois avouer, Messieurs, que depuis que j'ai visité le nord, cette opinion me paraît beaucoup plus probable que celle des habitations. Là, l'eau est la route du commerce; les populations habitant les iiords, ne trafiquent entre eux que par la voie de l'eau, les magasins sont sur pilotis, et les marchandises sont directement chargées et déchargées de ces magasins sur les bateaux, Les pêcheurs, les Lapons, qui viennent souvent de fort loin, font leur cuisine, mangent et dorment sur les galeries de bois qui entourent ces magasins. 11 n'est pas improbable qu'un pareil état de choses ait pu exister en Suisse à cette époque reculée : la plupart des routes longeant les lacs sont de création récente, de sorte que jusqu'à notre siècle leurs
riverains ne pouvaient communiquer entre eux que par bateaux.
On peut parfaitement remarquer une civilisation assez progressive dans l'industrie et l'ensemble de la manière d'être de ces habitants lacustres : ainsi les instruments du lac de Constance sont plus grossiers, informes et disgracieux, tandis que beaucoup de pièces trouvées à Concise, peuvent être mises en parallèle avec les ouvrages remarquables qu'on a trouvés dans le nord. De même Concise offre une bien plus grande richesse d'animaux domestiques , entre autres une race bovine particulière , qui n'a pas encore été trouvée dans l'est. Les uns étaient, à ce qu'il semble , des paysans , — les autres appartenaient à une aristocratie industrielle , me disait un jour un archéologue suisse. Peut-être cette différence dépend-elle uniquement des localités , peut-être aussi de différentes périodes de temps, qui n'ont pu cependant être bien éloignées les unes des autres, mais offrent aux yeux de l'observateur les progrès lents et continus d'une civilisation croissante. Il faut avouer que , malgré l'insuffisance des matériaux, elle avait atteint un degré assez élevé , et offre un beau témoignage de la perspicacité, de l'énergie et de la patience de ce peuple primitif.
Ils ont su, sans le secours d'instruments de métal, travailler les pierres que le pays leur offrait, en les adaptant, chacune suivant sa nature, à différents emplois : ainsi la mollasse dure servait de pierre à aiguiser et de meule de main; avec la serpentine ils fabriquaient des marteaux et des haches, qui n'étaient peut-être que les signes d'une dignité plus élevée; les pierres dures qui se trouvaient parmi les cailloux roulés, telles que les différents silex, étaient fendues et aiguisées pour faire toutes sortes d'instruments tranchants. Il n'y a pas à douter que plusieurs espèces de pierres ont dû être apportées de fort loin, airni
les silex du nord-ouest, provenant des grands gisements de craie de la France ; peut-être aussi la néphrite provenant de l'Orient. Toutefois il existe encore beaucoup de doute quant à cette dernière, qui n'a du reste été trouvée en Suisse qu'assez rarement. Aucun fait n'a encore indiqué qu'il y ait jamais eu un trafic commercial avec l'Orient, et si la néphrite provient maintenant de ce côté, on doit réfléchir qu'on ne sait nullement dans quelle partie de l'Orient elle se trouve; d'autre part, il n'est pas du tout établi que les haches déterminées par les archéologues comme étant de néphrite soient réellement formées de ce minéral, et non d'une serpentine exceptionnellement dure, ou de ce feldspath dur que de Saussure a nommé jade . 11 se pourrait bien aussi qu'on trouvât dans le nagelfluh qui , sur le côté nord des Alpes , renferme tant de pierres étrangères, comme le porphyre, la roche constituant la soidisant hache néphritique suisse, et il serait à désirer surtout qu'on étudiât, plus exactement que cela n'a été fait jusqu'ici, la provenance et le lieu d'origine des différentes roches employées par les habitants lacustres. Une analyse précise de cette nature, appliquée aux blocs erratiques, nous a appris à connaître jusque dans ses moindres détails le chemin par lequel ces blocs ont été transportés par les glaciers, du sommet des Alpes aux vallées où on les trouve maintenant ; un travail analogue nous fournirait d'utiles données sur les voies par lesquelles les habitants lacustres ont communiqué entre eux et avec d'autres souches.
Il appartient au domaine de l'archéologie spéciale de montrer comment ces hommes travaillaient les pierres, les fixaient à des manches de bois ou de corne, pour en faire divers instruments propres à entailler et fendre le bois, comment ils façonnaient la corne de cerf et les os en instruments de toutes sortes, pointes de flèches, aiguilles, hameçons, enfin comment ils perçaient des dents pour les enfiler en
série comme des perles, et en faire des colliers. Pour nous, il est d'un intérêt tout particulier de voir que les habitants lacustres se livraient non-seulement à l'élève du bétail, et avaient apprivoisé plusieurs races, mais qu'ils étaient aussi agriculteurs; il est indubitable que dans le commencement la chasse devait presque exclusivement fournir leur nourriture, mais que plus tard, celle-ci a de plus en plus eu lieu aux dépens de végétaux qui ont fini par former évidemment la nourriture principale. Voici les remarques que le professeur Heer, un juge compétent dans ces matières, fait au sujet de l'agriculture des habitants lacustres , et qui ont été publiées dans le rapport de Keller, sous forme d'appendice ; je signalerai plus tard les recherches de Rûtimeyer sur les animaux domestiques. « Le froment paraît le « plus abondant, on l'a rencontré à Meilen, Moosseedorf, « et à Wangen ; dans ce dernier endroit, on a trouvé beau- « coup d'épis, ainsi que des grains battus en grands tas « rapprochés les uns des autres. Les grains sont libres, « sans glume et ont la forme et la grosseur de notre fro- « ment actuel. On n'a trouvé que rarement le froment amy- « lacé, et cela encore dans sa glume , et en partie en épis ; a en outre, l'orge à deux rangs , encore en épis et pourvu « de ses plumes barbelées. Le froment anglais présente une « variété à épis très-serrés, dirigés moins obliquement en « haut, dont chacune renferme deux grains, les valves de « la glume ont une carène saillante, mais sont plus fai- « blement tridentées que l'espèce que nous cultivons. Des « épis de l'orge à six rangs {Hordeum hexastichon), qui « se distingue de l'orge commune par la disposition de ses « épis sur six rangs, et ses plus petits grains, ont été trouci vés en abondance ; c'est une espèce qui est çà et là culti- « vée chez nous. Cette espèce d'orge est, d'après Alph. « de Candolle, celle qui a été le plus fréquemment culti- « vée dans l'antiquité (Égyptiens, Grecs et Romains). Dans
« les épis de Wangen, les grains sont évidemment disposés » sur six rangs, les épis les plus longs et les mieux conser- » vés renfermaient de 10 à 11 grains par rang. Les glumes « sont en partie conservées, et chez quelques-uns les « barbes, sur lesquelles on reconnaît encore les tubercules u aigus. Mais les grains sont plus petits, plus courts, plus <( épais et plus compactes que dans l'espèce que nous culti- « vous. Ils ont (sans les glumes) 2 l/h lignes de long, « et 1 1/2 ligne de large , tandis que dans notre espèce , « ils atteignent pour la même largeur une longueur de « 3 lignes.
(t On les conservait probablement dans de grands vases « d'argile, dont on retrouve encore beaucoup de fragments. « Il est à présumer que ces établissements ont été détruits « par le feu, qu'ainsi les grains de céréales ont été carbo- <( nisés, et ont dans cet état admirablement conservé leur « forme dans la glaise humide, le charbon résistant à toute « décomposition. Toutes les céréales qui nous sont parve- « nues de ces temps reculés sont dans cet état de carbo- <( irisation, et tous les grains, nettoyés du limon qui les « entoure, ont une couleur noire brillante. JNous voyons « par là que les espèces de céréales susmentionnées ont « été cultivées dans nos pays à une époque bien plus an- <» cienne qu'on ne l'a cru jusqu'à présent. Mais on sait « aussi comment le froment fut travaillé pour servir à la « nourriture. Les peuples de l'âge de pierre ne possédaient « naturellement pas de moulins et pour préparer les cé- « réaies, ils se servaient de pierres rondes polies , entre « lesquelles ils brisaient et écrasaient le grain. On a trouvé « une grande quantité de ces pierres dans presque toutes « les habitations aquatiques. 11 est probable que les grains « étaient préalablement grillés, puis broyés, et introduits « dans un vase, humectés, puis mangés. Lors de la con- « quête des Canaries par les Espagnols, ceux-ci trouvé-
« rent ce mode de préparation des céréales en usage chez « les indigènes ; ils l'ont pris et conservé jusqu'à ce jour. « Le pain est d'abord grillé dans des fours spéciaux, puis « broyé et conservé dans des peaux de chèvre. Ce gofio, k comme on nomme cette préparation du grain, constitue « encore le pain de la généralité des habitants des Cana- « ries, et doit être certainement considéré comme la « forme la plus ancienne sous laquelle on ait employé les « céréales. L'orge grillée était .aussi chez les peuples anci ciens un mets sacré, qui jouait dans tous les sacrifices « un rôle important.
« La culture des céréales suppose un travail du sol, « mais nous ne savons en aucune façon de quelle manière « il était pratiqué, car on n'a encore jusqu'à présent trouvé « dans les anciens établissements aucun instrument d'agri- (i culture. Il est probable qu'ils employaient comme charci rue un tronc d'arbre à branche recourbée. Nous savons « tout aussi peu de quelle manière ils préparaient et récol- « taientles fourrages pour le bétail.
« La culture des arbres fruitiers remonte aussi à ces « temps reculés, de même que celle des céréales, ou du « moins une utilisation de leurs fruits analogue à celle que « nous en faisons de nos jours. On a trouvé des pommes et « des poires carbonisées; elles sont ordinairement coupées « en deux, rarement en quatre morceaux , et avaient été « évidemment1 desséchées pour provisions d'hiver. Les « poires, qu'on n'a encore trouvées qu'à Wangen, appar- « tiennent à l'espèce du poirier sauvage , qu'on a décrite « sous le nom d'achras; elles sont petites et se rétrécis- « sent graduellement vers la tige. Les pommes sont beauci coup plus nombreuses, non-seulement à Wangen, mais « aussi à Robenhausen sur le lac de Pfàfïikon (M. Messiko- « mer), et à Concise sur le lac de Neuchcàtel. Toutes sont ce semblables de forme et de grosseur; elles sont sphéri-
« ques, grandes comme des noix, à loges k pépins spa- « cieuses, et ont une tige assez longue, épaissie à la base. « Il est vrai qu'on n'a pas trouvé les tiges adhérentes aux « fruits ; seulement comme elles les accompagnent en « place , elles leur appartiennent probablement. On rente contre dans nos forêts plusieurs espèces de pommes « sauvages , dont la plus petite paraît être celle des habi- « tations lacustres. 11 est difficile de décider si cet arbre a « été autrefois l'objet d'une culture spéciale, ou si on se « bornait à recueillir les fruits des arbres des forêts. »
Le professeur Heer se prononce pour la probabilité de la première opinion, par la raison que, parmi les troncs d'arbres employés comme poutres, il s'en est trouvé qui provenaient de pommiers. — Nous serions plutôt disposé à voir dans ce fait une preuve du contraire, car il semble qu'on ne devait guère abattre, pour utiliser son bois, un arbre qu'on élevait pour ses fruits. Heer croit de plus que soit les céréales, soit les arbres fruitiers, ont été apportés d'Asie et sont redevenus sauvages dans nos forêts.
Il me paraît que les essais de Faber sur la transformation d'un genre d'herbe (œgilops) en froment sont une indication suffisante que les céréales ont aussi bien pu avoir pris naissance dans nos pays qu'avoir été importées d'Asie. Les importations de céréales et de fruits d'Asie n'ont eu lieu que beaucoup plus tard, et cela pour des espèces perfectionnées, nullement pour les espèces primitives de ces végétaux cultivés. Si, en effet, les céréales, les pommes et les fruits eussent été importés d'Asie, on ne conçoit pas pourquoi d'autres plantes utiles, telles que le chanvre et la vigne, qui sont certainement originaires de l'Asie Mineure, n'auraient pas aussi été introduites; un agent d'excitation et d'ivresse comme le raisin ne devait-il pas être préféré à un fruit aussi immangeable que la pomme sauvage? Heer ajoute : « On a trouvé en abondance
dans le limon des noyaux de prunellier sauvage, de cerisier à grappes (P. padus), des graines de framboises, de mûres, des coquilles de noisettes, des faînes, qui montrent que ces fruits des forêts servaient aussi de nourriture. Les peuples de cette époque se nourrissaient donc de céréales, des fruits des forêts, de la chair de poissons, de gibier et d'animaux domestiques; il n'y a pas de doute qu'ils dussent aussi utiliser le lait de ces derniers. On conservait probablement dans des pots, pendus dans la cheminée, les fromages qu'on faisait avec le lait. On trouve assez souvent des vases, percés jusqu'à la base de séries de trous qui les rendaient impropres à recevoir des liquides , mais qui par contre pouvaient être trèsconvenables pour retenir la partie caillée du lait, tout en laissant égoutter le petit-lait. Dans les chalets, on enveloppe le caillé dans de la toile qu'on pend clans la cheminée pour le sécher et le protéger contre les mouches ; ces vases troués servaient vraisemblablement au même usage. Si semblable que paraisse au premier coup d'œil le pain des habitations lacustres à du pain carbonisé, il pouvait s'élever de nombreux doutes sur la justesse de cette explication; mais ils ont été écartés par l'examen, car en brisant ces pains, on a pu constater des restes évidents des glumes, et même des portions de grains de froment très-bien conservés. Il en résulte donc que les glumes n'étaient pas enlevées et que les grains étaient incomplètement broyés. La masse pilée était probablement amenée à un état pâteux, et cuite entre des pierres chauffées. A en juger d'après la croûte, le pain était probablement mince et de forme aplatie ; il offre des pores serrées et petites, plus petites que celles de notre pain de froment , et rappelle le pain de seigle ; seulement on n'a pas encore rencontré le seigle dans les habitations lacustres, et, d'ailleurs, les grains qu'on
« trouve dans le pain sont bien des grains de froment; « mais on ne connaissait pas alors l'art de faire lever le « pain. » Enfin, les habitants lacustres ont cultivé, sur une très-grande échelle, la variété de lin court, encore trèsrépandu de'nos jours clans le nord-ouest de la Suisse, dont ils fabriquaient non-seulement des fils et des cordes, mais aussi, à l'aide de quelque métier probablement trèssimple, des tissus variés; ils savaient aussi faire des nattes en écorce, ainsi que des objets de vannerie en osier. Ils ne connaissaient point le chanvre, preuve nouvelle que les plantes cultivées n'ont pas été importées d'Orient. Ils peuvent avoir utilisé les peaux d'animaux, cependant la préparation d'un cuir compacte paraît leur avoir été inconnue, car on n'a trouvé dans les habitations que quelques fragments de peaux très -mal conservés. Des embarcations, confectionnées au moyen d'un seul tronc d'arbre, prouvent qu'ils savaient fort bien naviguer sur les fleuves et les lacs, comme, d'autre part, la position de leurs constructions lacustres fait supposer qu'ils avaient une connaissance exacte des vents régnants et de leurs caprices.
On comprend aisément que l'introduction des métaux, et notamment du bronze , bien qu'elle n'ait eu lieu que graduellement et n'ait été dans l'origine qu'un privilège des riches et des puissants, a dû déterminer un progrès important dans la civilisation. Ce que nous avons rapporté plus haut de l'époque de pierre, prouve qu'il s'agissait déjà d'une souche humaine très-civilisable , et qui a exécuté, avec les moyens bien inférieurs qui étaient à sa disposition, tout ce qu'elle pouvait faire à force de sagacité, de patience et de persévérance.
L'analyse des restes du crâne de Meilen, le seul trouvé jusqu'à ce jour dans les habitations lacustres de l'âge de pierre, confirme ces conclusions, autant qu'une confirmation est ici possible. Ce fragment consiste en une calotte
supérieure du crâne comprenant le frontal, les pariétaux, l'écaillé occipitale et des fragments des temporaux; — toute la partie inférieure du crâne et la face manquent. Les
Fig. 108. — Débris de crâne de Meilen, vu en dessus. D'après un dessin communiqué par le professeur His.
rapports de grandeur concordent avec ceux des crânes suisses actuels, c'est évidemment la même race et la même
Fig. 109. — Le même crâne, vu de profil.
souche; ce type crânien s'est même remarquablement conservé par la suite, quoique plus tard différents autres
types se soient mélangés avec lui, dans une faible proportion, depuis avant l'époque romaine jusqu'à nos jours.
On n'a, jusqu'à présent, nulle part trouvé en Suisse aucune trace d'un âge de cuivre, lequel, dans l'opinion de quelques archéologues, a dû précéder la connaissance du bronze. Le cuivre qui entre dans la composition des bronzes suisses a indubitablement dû provenir des minerais de cuivre des Alpes, et a donc été recueilli en lieu et place, car, d'après les recherches de Fellenberg, il renferme du nickel, métal qu'on rencontre toujours dans ces minerais et qui manque complètement clans les bronzes du nord. Gomme dans la partie orientale de l'Europe, surtout dans les pays du Danube inférieur, on trouve une grande abondance d'ustensiles de cuivre, le bronze ne peut évidemment pas avoir été importé d'Orient, car certainement il ne serait venu de ce côté que du cuivre, et on n'eût pas fait venir du dehors de l'étain pour l'allier au cuivre recueilli dans les Alpes. L'alliage avec l'étain, ainsi que la découverte de fragments d'étain chimiquement purs, obtenus certainement d'oxyde d'étain des alluvions, signalent beaucoup plus la Belgique et Cornouailles comme les points de provenance du bronze.
Depuis la découverte des constructions ' sur pilotis en Suisse, on en a rencontré aussi dans d'autres pays. Je trouve que les découvertes faites en Italie, et qui s'augmentent tous les jours, grâce à l'activité de MM. Gastaldi et Strobel, offrent un intérêt tout particulier, et témoignent qu'aussi dans ce pays si anciennement civilisé, il a existé un âge de pierre et de bronze, dont les plus anciens auteurs de l'Italie, et notamment les Romains, n'avaient pas le moindre soupçon. Mon ami Desor fait remarquer avec raison que Pline, ce compilateur bavard et sans critique, qui habitait une villa sur le lac de Côme, dans le voisinage immédiat de pareilles constructions lacustres, en aurait
certainement parlé, s'il y eût eu la moindre tradition ou légende populaire qui eût pu attirer son attention sur ces antiquités. Mais toute trace de souvenir était déjà effacée, lorsque la civilisation étrusque, qui précéda la romaine, fleurissait en Italie. Je ne puis malheureusement pas m'étendre plus longuement sur ces recherches faites en Italie, qui ont fourni tant de restes remarquables d'anciennes civilisations, soit des âges de pierre et de bronze, soit des périodes de passage entre les deux, et des crânes qui mériteraient bien une étude plus approfondie.
On a cherché à établir, par des calculs, l'âge que peuvent avoir les habitations lacustres, et notamment celles de l'époque de pierre. Ainsi que nous l'avons déjà remarqué, il est impossible de trouver aucun point d'appui dans les traditions , mythes ou légendes, qui puissent nous indiquer une date historique. Il ne nous est donc possible d'arriver qu'à une détermination semblable à celles auxquelles s'arrête la géologie, qui, ne pouvant en aucune manière donner une chronologie absolue, se borne à déterminer l'àçe relatif des différentes couches. Pendant que la chronologie historique compte par jours, mois et années, la chronologie géologique ne peut prétendre à une pareille précision, car elle embrasse des périodes de temps, dans lesquelles de pareilles fractions sont imperceptibles. Cependant, les recherches de cette nature, lorsqu'elles sont appuyées sur des bases pas trop incertaines, peuvent conduire à des résultats qu'on peut accepter dans les limites de quelques milliers d'années.
Voici un essai de ce genre tenté par Morlot. Les travaux de chemin de fer faits dans le voisinage de Villeneuve , au bord du lac de Genève , nécessitèrent une section transversale clans le cône de déjection d'un torrent nommé la Tinière. Ce cône avait une inclinaison d'environ II0, et sa base décrivait un secteur de 100° d'où-
verture et d'environ 900 pieds de rayon. Au commencement du siècle précédent , on endigua ce cône du côté du nord, ce qui l' éleva davantage de ce côté que de l'autre. Le ruisseau coula comme à l'ordinaire sur l'axe médian du talus; la section faite pour le chemin de fer coupa le cône perpendiculairement à son axe sur une longueur de mille pieds, taudis que sa plus grande hauteur était de trente-deux pieds et demi au-dessus des rails. La structure du cône fut ainsi complètement mise à nu, et paraît tout à fait régulière; elle consiste en gros blocs roulés ayant jusqu'à trois pieds de diamètre, placés au milieu, et des deux côtés desquels on remarque des dépôts d'alluvion toujours plus menus et plus fins. La section a mis en évidence trois différentes couches de terre végétale ancienne, situées à diverses profondeurs, et qui ont une fois formé la couche superficielle du cône de déjection ; elles étaient tout à fait régulièrement réparties entre les dépôts d'alluvion, et parallèles entre elles ainsi qu'à la surface actuelle du cône.
La plus supérieure de ces couches de terre végétale avait de quatre à six pouces d'épaisseur, et se trouvait à quatre pieds au-dessous de la surface, — on y a trouvé quelques fragments anguleux de briques romaines, et une monnaie romaine de bronze effacée.
La deuxième couche avait six pouces d'épaisseur, et se trouvait à dix pieds au - dessous de la surface ; — on y a trouvé quelques fragments de vases d'argile mêlée de grains de sable, et une pincette de bronze non vernissés.
La couche inférieure, épaisse de six à sept pouces, se trouvait à une profondeur de dix-neuf pieds. On y a trouvé des vases grossiers, des charbons, des os d'animaux brisés, ensemble qui indique peut-être la période de pierre, mais en tout cas l'époque la plus récente de celle-ci, car lUïtimeyer, d'après l'inspection des ossements qui en pro-
viennent, se croit autorisé à affirmer qu'ils appartiennent à une période plus récente que l'âge de pierre. « Outre « des restes humains abondants, » dit Rùtimeyer, « on en a « trouvé du chien et du porc, de la chèvre, de la brebis « et de la vache, donc tous animaux domestiques, et de « races qui ne diffèrent point des races actuelles, mais « s'éloignent beaucoup de celles de l'âge de pierre. Ce « n'est pas seulement l'aspect récent de ces os , mais « encore bien plus la grande différence qu'offrent le chien « et le porc avec les races si constantes et déterminées « des habitations lacustres, qui fournit un document eer- « tain que ces os ont été ajoutés postérieurement aux restes « d'une civilisation humaine primitive. » On n'a du reste trouvé dans cette couche aucun de ces instruments de pierre ou de corne qui eussent pu donner quelque renseignement sur ce point.
Morlot, concluant de la régularité de structure du cône de déjection à la régularité de son accroissement, établit son calcul comme suit : Les Romains, dit -il, ont pénétre dans le pays après la bataille de Bibracte, cinquante-huit ans avant Jésus -Christ. — Dans l'année 563 après Jésus- Christ, Tauredunum fut détruit par un éboulement , et déjà cent ans auparavant, les Burgondes, qui ne cuisaient pas de briques, avaient mis fin à la domination romaine. La couche romaine est donc âgée de dix-huit siècles au plus et de treize au moins. Si maintenant, depuis ce temps le torrent a accumulé environ quatre pieds (plus exactement l,n,14), et si l'accumulation avait, dès les temps les plus anciens suivi une marche régulière, il en résulterait, pour la couche de l'époque de bronze, un âge de vingtneuf siècles au minimum, et de quarante-deux au maximum; et pour celle de l'âge de pierre quarante-sept siècles au minimum, et soixante-dix au maximum, soit pour l<cône entier environ cent siècles.
Je dois encore noter que dans la couche de l'âge de pierre , on a trouvé un squelette humain , dont le crâne, d'après M. Montagu, qui l'a examiné et mesuré, paraissait, par sa petitesse, sa rondeur et son épaisseur, appartenir au type d'un brachycéphale mongole. Pruner-Bey donne dans un des derniers bulletins de la Société anthropologique de Paris, quelques détails sur ce crâne, qui, à ce qu'il paraît, s'est perdu depuis. « Ce crâne, » dit-il, c mesure cent vingt -neuf millimètres en longueur. La partie la plus épaisse de la boîte cérébrale mesure douze i millimètres. Le front y paraît faire défaut; car il est ( fuyant au-dessus des arcs sourciliers, très-développés, i comme chez les singes. Le bord supérieur de l'orbite ( étant tout droit, on peut en conclure que l'angle externe
< des paupières était relevé comme chez les Chinois. ( Cavités orbitaires larges; frontal très -étroit, os du nez i saillants; maxillaire supérieur projeté. Angle de la mâi choire inférieure mince et ses apophyses rapprochées.
< Surface des dents molaires aplatie par l'usure. Grand
< trou occipital large et placé bien en avant, ses condyles i aplatis. Ouvertures auriculaires d'un bon dia mètre ; des ( fosses nasales fort épaisses. Écaille occipitale arrondie et ; marquée de crêtes très -saillantes pour l'attache des : muscles. Fosses du cervelet fort larges et profondes.
« Remarques. — La puissance de la vue et de l'odorat i paraît avoir été considérable chez cet individu, et si le c cervelet est en rapport avec la motilité, il doit avoir i possédé une grande agilité... Ce type brachycéphale se : rencontre encore parmi les riverains du Rhône et du lac i de Genève, tandis que M. de Baer a constaté sa présence : en masse dans la population du canton des Grisons.
« Là nous entrons dans l'ancienne Rhétie , qui nous i conduit par les gorges et les pentes méridionales des
< Alpes jusqu'en Étrurie. »
J'ai cité ici cette note textuellement jusqu'à ses conclusions, parce qu'elle donne une preuve du peu de service que de pareilles descriptions rendent à la science. En effet, pas un seul des traits qui y sont mentionnés, n'est applicable en aucune manière aux crânes romans, qui nous sont connus comme un type remarquable de brachycéphalie. Si le chiffre donné pour la longueur du crâne n'est point une faute d'impression, le crâne mesuré par Pruner- Bey doit être celui d'un idiot ou d'un enfant, car tous les crânes mesurés par von Eaer ou par moi avaient un diamètre longitudinal d'au moins cent soixante -dix millimètres. Dans tous les crânes romans que j'ai encore observés, — et il y en a plusieurs centaines, — le front monte verticalement, tandis que les arcades sus-orbitaires sont à peine développées, et le frontal, très-large dans sa partie postérieure, n'offre, comme l'a remarqué von Baer, qu'un rétrécissement local derrière les yeux. L'écaillé occipitale tombe également presque verticalement , les crêtes musculaires sont très-peu marquées, le trou occipital est passablement reculé, tandis que les têtes articulaires font une forte saillie. La position reculée du trou occipital est même si importante que van Baer y voit l'expression d'un rapprochement vers l'organisation animale.
On ne peut savoir, par la notice de Pruner-Bey, si le crâne en question trouvé dans le cône de déjection de la Tinière est réellement brachycéphale, car il ne donne pas le diamètre transversal, si essentiel à connaître. Mais tous les autres caractères sont tellement en contradiction avec ceux si connus du crâne roman, que je dois récuser les conclusions que Pruner-Bey base sur cette prétendue analogie, comme dépourvues de tout fondement.
Je dois ajouter ici que, dans un autre endroit, Pruner- Bey compare un crâne helvétique à celui de Meilen , qui,
m LEÇONS SUR L'HOMME.
comme nous l'avons vu, n'a rien de commun avec le type roman.
Je dois cependant douter qu'il ait, sous ce nom de crâne helvétique , entendu celui de Tinière , car il donne pour dimensions de ce crâne helvétique, les mesures suivantes : longueur, 195 millimètres; largeur, lkh; ce qui donnerait pour indice céphalique le chiffre de 74.3, chiffre qui correspond à peu près à celui de notre crâne d'apôtre. 11 est donc difficile de trouver le fil conducteur qui permette de sortir de ce labyrinthe.
Pour en revenir aux calculs faits pour apprécier l'âge du cône de déjection de la Tinière, ils peuvent donner lieu à plusieurs objections. Malgré toutes les apparences de régularité , les alluvions amenées par un torrent ne peuvent jamais avoir été disposées d'une manière uniforme; une seule crue des eaux produite par une forte pluie peut amener en un jour plus de matériaux que plusieurs siècles d'un cours régulier et tranquille ; et ces matériaux se déposeront aussi régulièrement sur les côtés d'après leur poids, que ceux qui ont été amenés petit à petit.
La détermination de la couche romaine, qui constitue la base de tout le calcul, doit soulever quelques doutes, ainsi que celle de la couche de l'époque de pierre, dont les os, comme nous l'avons vu, paraissent d'une date plus récente. Si cela était réellement le cas, et que les bases du calcul de Morlot fussent justes, cette circonstance pourrait indiquer une date encore plus ancienne pour la période de pierre, de sorte que les hommes qui auraient brisé ces ossements et mangé la chair des animaux, auraient vécu en Suisse au temps de l'Adam biblique, environ.
Gilliéron est arrivé à un résultat analogue, au moyen d'observations faites dans le voisinage du pont de la
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Thièle, près de Neuchâtel, où il a découvert, entre autres, une construction sur pilotis appartenant à l'époque de pierre. La couche archéologique qu'il y a trouvée a une puissance d'au moins 5 pieds, et est située au-dessous d'une couche de boue noire sur laquelle s'étend un banc d'argile compacte, épais de 5 pieds et demi, et dans lequel on rencontre beaucoup de coquilles d'eau douce. Les pilotis, visibles lors des plus basses eaux de la Thièle, se trouvent dans le voisinage du point où l'ancienne communication entre les lacs de Bienne et de Neuchâtel était la plus étroite et n'avait que 400 mètres au plus. Les lacs, d'après Gilliéron, se seraient retirés lentement, et l'intervalle entre les deux, que traverse actuellement la Thièle, aurait, été peu à peu envahi par des marais tourbeux. Cette retraite des lacs aurait certainement eu lieu avec lenteur et régularité, car la boue fine déposée par le lac est partout exactement nivelée et stratifiée. Si maintenant on peut trouver une mesure historique pour cette retraite, on pourra l'appliquer à toute la zone de terrain qui s'étend entre les pilotis et le lac de Bienne, dont la longueur est de 1*2,800 pieds, ou, d'après Gilliéron, 3 kilomètres.
La vieille abbaye de Saint-Jean, qui se trouve près du lac de Bienne, a été construite entre 1000 et 1100, de sorte que nous pouvons accepter comme date de sa construction l'an 1100. Un document, trouvé cent ans plus tard , revendique pour le cloître le droit de pêche depuis les peupliers qui se trouvaient au bord du lac, un peu plus bas que le couvent. Celui-ci devait donc être, à cette époque, à quelque distance de la ri\e où devait se trouver une rangée de peupliers qui n'existent plus aujourd'hui. L'abbaye est actuellement à 375 mètres de distance du rivage Gilliéron admet qu'elle a été bâtie au bord de l'eau el que son éloignement de 375 mètres exprime la mesure des dépôts qui se sont accumulés dans cet endroit depuis sept
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cent cinquante ans. Pour plus de sûreté, il ne mesure pas la distance de l'abbaye jusqu'aux pilotis, mais plutôt jusqu'au point d'où le lac s'est probablement retiré avec régularité, et en estimant cette distance à 3,000 mètres, il trouve qu'il a fallu au moins six mille ans pour ramener le lac depuis ce point jusqu'à son rivage actuel.
Je dis au moins, car on comprend aisément que la supposition que le couvent ait été construit au bord même du lac doit être fausse, que l'établissement a plutôt dû être placé à quelque distance du rivage, et que les peupliers, quoique plus rapprochés de l'eau, ont dû aussi être plantés à une petite distance du bord, pour fournir un abri contre l'âpre bise qui soufflait avec violence sur le lac et poussait les vagues jusqu'assez loin dans les terres. Mais, dès que la base sur laquelle tout le calcul s'appuie est diminuée par la supposition que le couvent et les peupliers se trouvaient .1 quelque distance du rivage, inversement le temps qu'il a fallu au lac pour se retirer s'augmente. Si on admet que les peupliers étaient plantés au bord même du lac, et à 100 mètres du couvent, le lac ne se sera retiré que de "275 mètres en sept siècles, et huit mille ans lui auront été nécessaires pour sa retraite totale, ei si on admet *200 mètres de distance entre les peupliers et le couvent, — ce qu'on pourrait très-bien appuyer sur le l'ail que le document sur la pèche mentionne expressément les peupliers, qui donc devaient être dans un certain éloignement, — on arriverait alors à une durée de treize mille ans pour la retraite totale du lac. Du reste, la plus faible de ces sommes suffit déjà pour prouver encore une fois qu'il faut abandonner l'Adam biblique et sa chronologie.
Il fallait pourtant bien tenter encore un essai pour la sauver, et M. Troyon ne s'est nullement senti embarrassé pour le faire.
Dans h- voisinage d'Yverdon, il se trouve, au milieu
DOUZIÈME LEÇON. is:;
d'un terrain marécageux, une île rocheuse d'environ hOO pieds de haut, nommée Chamblon, au pied de laquelle on a découvert une construction sur pilotis, renfermant des haches de pierre, enfouie sous 8 à 10 pieds de tourbe. Cette construction est éloignée du lac, d'après Troyon, de 5,500 pieds. Au bord du lac, placée sur une dune qui s'étend en travers du terrain tourbeux, se trouve Yverdon, l'antique Eborodunum romain.
A l'époque romaine, d'après Troyon, le lac devait baigner les pieds de cette cité, mais aujourd'hui elle en est éloignée de 2,500 pieds. Une simple comparaison montre que si le lac s'est retiré de 2,500 pieds en quinze cents ans, il ne lui a fallu que trois mille trois cents ans pour se retirer du point où se trouvait l'habitation lacustre de Chamblon. La chronologie biblique est sauvée.
Mais il y a aussi, même dans le canton de Vaud, des sceptiques, et un M. Jayet, qui habite et étudie depuis longtemps la localité, n'a pas eu de peine à renverser ce calcul très-orthodoxe : « La tourbe des environs de Chamblon, » dit Jayet., « présente une particularité rare: elle est divisée en deux couches, séparées par une épaisse couche de boue, évidemment déposée par le lac Les pilotis oui été trouvés dans la couche supérieure et sont plantés dans le banc de limon. La construction sur pilotis appartient donc à une époque antérieure à la couche de tourbe supérieure, et postérieure à la couche infé-
< rieure avec sa couverture de limon. Alais cette couche
< inférieure de tourbe est précisément en connexion avec
< les formations lacustres de la plaine.
« Pour que les calculs de M. Troyon fussent justes, il i faudrait que les deux formations qu'il compare fussent
< de même nature, ce qui n'est pas le cas. Il n'y a rien
< de plus simple que la formation des alluvions sablonneuses, situées entre Herdon et le lac, qui sont pro-
ixi LEÇONS SUR L" HO M ME.
a cluites par les sables apportés au lac par la rivière, et « que les vagues rejettent ensuite dans les parties basses « du rivage, où ils forment une couche mince qui atteint « presque le niveau de l'eau; par contre, rien de plus com- « pliqué que la plaine comprise entre Chamblon et le lac. « Aux alluvions qui ont élevé et comblé le fond du lac, se '( sont ajoutées successivement trois dunes et deux fortes « couches de tourbe, séparées l'une de l'autre par un banc « de limon. On ne peut conclure d'une structure aussi « simple que la première à une aussi complexe que la se- « conde ; celle-ci a dû exiger beaucoup plus de temps pour « se former, et les trente-trois siècles de M. Troyon sont « bien certainement tout à fait insuffisants pour la déter- « mination de l'âge de la construction lacustre. »
Mais je dois encore surtout ajouter que les calculs de MM. Troyon et Gilliéron reposent sur des bases tout h fait inexactes. On ne peut, en aucune manière, déduire de la distance horizontale aucune mesure de temps pour la retraite, mais seulement de la distance verticale. Qu'on se figure un bassin lacustre peu profond, ayant quelques kilomètres de long, et se desséchant graduellement ; tout autour se trouvent des constructions à fleur d'eau. Après que le niveau de l'eau aura baissé de "2 pieds, un espace de 1 kilomètre de largeur se trouvera mis à sec à une des extrémités. On élèvera une construction à ce dernier niveau de l'eau. Le lac baisse encore de 2 pieds, et, au bout d'un millier d'années, cette nouvelle construction se trouvera encore à 1 kilomètre du bord. Mais le bassin est étroit, et, par conséquent, de toutes ces constructions, les plus anciennes, plus élevées de deux pieds, et éloignées de 1 kilomètre, donneraient seules un calcul juste, tandis que toutes les autres donneraient un résultat faux, puisqu'ils seraient à 800, 600, peut-être seulement 100 mètres de distance horizontale des nouvelles constructions. Gilliéron au-
DOUZIÉMK LEÇON. 18g
rait obtenu des résultats tout autres, s'il eût appliqué son r-alcul au lac voisin de Neuchàtel, et Troyon aurait immédiatement obtenu , en appliquant les siens à une seconde construction lacustre, située au même niveau au côté sud de Chamblon au lieu du côté nord, des résultats qui certainement, à la grande douleur du calculateur, l'auraient rejeté bien en arrière de l'Adam biblique.
La seule base certaine pour un calcul d'âge ne pourrait être fournie que par l'accroissement vertical de la tourbe dans les régions où les habitations lacustres ont été enfouies dans cette substance. Malheureusement, jusqu'à présent, il nous manque encore le point de départ essentiel, et, malgré toutes mes recherches auprès des observateurs compétents, je n'ai encore pu recueillir aucun fait certain relatif à la croissance de la tourbe.
Je nepuis abandonner ce sujet sansvous donner, en façon de conclusion, un aperçu des suppositions embrouillées auxquelles l'homme est nécessairement conduit lorsqu'il veut faire entrer de force dans les limites étroites de la chronique de la famille juive les faits que la nature lui fournit. Je prends les Habitations lacustres de Troyon et je résume. Après le déluge, les peuples d'Asie se sont mis en marche pour peupler toute la terre ; ils avaient probablement appris, dans les hautes et sèches plaines de l'Asie, l'art de construire sur l'eau. Ces premiers colonisateurs, ces squatters post-diluviens du sang de Japhet, ont suivi naturellement les fleuves et les côtes. Ils conduisaient avec eux de grands troupeaux d'animaux domestiques. Ceux qui suivaient les côtes furent souvent arrêtés par les bouches des rivières , comme ceux qui remontaient les vallées le furent par des marais ou des rochers. 11 fallait reconnaître le pays, se protéger, aiusi que les animaux domestiques, contre les bêtes féroces '. On construisit aussi des radeaux pour
1. Pourquoi les animaux sauvages, qui provenaient aussi de l'arclic de
abri *. Dès qu'an radeau fut construit avec peine, on ne l'abandonna plus, car il était le refuge des vieillards et des enfants et une retraite pour la nuit. On a donc des radeaux qu'on amarre pendant les repos. « De là à la navigation, » dit Troyon, « il y a loin sans doute: toutefois l'antique tradi- « tion du déluge avait conservé le souvenir de l'arche de Noé « flottant sur les eaux, et cette tradition, à elle seule, ren- « fermait des données plus que suffisantes pour l'assein- « blage de pièces de bois reliées en radeau. Qu'une famille a renonçât à cette vie d'exploration, le radeau, n'étant » plus un moyen de poursuivre la marche, prenait le ca- « ractère d'une demeure fixe; on a dû l'utiliser sur les « bassins dépourvus de blancs-fonds ou d'assez peu d'éten- « due pour n'être pas trop rudement ballottés par les teni- « pêtes; mais là où les vagues s'élevaient avec impétuo- « site, on était conduit tout naturellement à transformer le « radeau en esplanade soutenue sur des pilotis au-dessus « de la surface des eaux , pour que le roulis n'atteignit pas <i les cabanes construites sur cet échafaudage. Telle <t dû « être l'origine des habitations lacustres. »
Ainsi, ces squatters voyageaient lentement de l'est a l'ouest, d'Asie en Europe, suivant les côtes et remontant les vallées. Troyon remarque qu'il est difficile de dire sj les premiers habitants qui ont pénétré en Suisse, y sont venus en remontant le Rhône ou en traversant le Rhin. Nous craignons beaucoup que cette question reste encore longtemps sans trouver sa solution ; mais nous aimerions bien savoir comment on a pu remonter sur des radeaux inertes un fleuve , dont entre Seyssel et Genève un bateau
Noé, devaient-ils s'être propagés plus promptement que l'homme privilégié,
de façon à le recevoir et le menacer dans toutes ses stations de repos, pendant ses pérégrinations? J'ai peine à le comprendre. C. V.
1. Comment un radeau pouvait-il abriter contre l'ours blanc, les pboques qui sont aussi des carnassiers, nageant admirablement, pouvant grimper dans les bateaux, et qui se trouvaient aussi dans l'arche de Noé? C. \.
!)()i /.II.MI, LEÇOK. MH
à vapeur ne pourrait surmonter le courant; mais la loi, pouvant remuer les montagnes, peut bien aussi faire remonter le Rhône à des radeaux.
Ici se présente maintenant une deuxième question, un 'peu difficile pour les croyants, c'est celle de la connaissance des métaux. Les hommes de l'époque de pierre d'Europe ne connaissaient aucun métal. Or Tubalcaïn , le Vulcain biblique, était déjà, avant le déluge de Moïse, mentionné comme maître en lait de bronze et de fer, comme l'inventeur du traitement des métaux , car, selon la sage remarque de Troyon, l'homme avait eu à conquérir par le travail tout ce qui était nécessaire à son bien-être, et n'avait point commencé par être forgeron. « Mais, » continue cet auteur, « pour se rendre compte de '( la manière dont un peuple peut perdre la connaissance « des métaux, il suffit de se représenter les premières mi- « grations vers l'Occident. En admettant que ces familles »< possédassent des instruments en métal au moment de » leur départ de l'Asie, la \ie nomade ne leur permettait « pas d'exploiter des mines, d'établir des fonderies et des « forges, et bien moins d'avoir l'organisation sociale né-. h ccssaire à des professions diverses, se facilitant mutuel- « lement les moyens d'existence. A mesure que ces fa- « milles avançaient \ers des régions inexplorées, après «avoir franchi mille obstacles, les voies parcourues se « refermaient derrière elles, et il n'était plus possible « d'entretenir des rapports avec les centres de la civilisa- « tion orientale. »
Ces pauvres gens oublièrent ainsi complètement les métaux, et durent alors se contenter de la pierre. Plus tard arrivèrent, comme nous l'avons vu, toujours d'Asie, les hommes du bronze, qui frappèrent à mort leurs infortunés prédécesseurs privés de métaux , les châtiant ainsi cruellement de leur manque de mémoire, brûlèrent leurs
huttes, et s'établirent à leur place, tout en adorant la lune. On a en effet découvert, appartenant à l'époque de bronze, des morceaux de pierre ou d'argile, en forme de demi-lune, et qu'on a voulu rattacher à un culte de l'astre de la nuit. Ces objets n'étaient peut-être que des espèces * de coussins, analogues à ceux qu'encore actuellement plusieurs peuples se placent sous la nuque pour dormir, et qui consistent également en morceaux de bois ou de pierre taillés en forme de demi-lune.
Vint ensuite le tour des hommes de bronze. Tubalcaïn était maître en bronze et en fer, car le mot hébreu « barsel » qui se trouve dans la Genèse, signifie positivement fer, et aucun autre métal. Le frère de Noé, Tubalcaïn et toute sa famille, connaissaient donc le bronze et le fer. Les hommes de pierre ayant dans leurs pérégrinations oublié ces deux métaux , durent se tirer péniblement d'affaire avec la pierre et la corne. Ils gardèrent la hache de néphrite, jetèrent les couteaux de bronze et les haches de fer et en oublièrent l'emploi. Les hommes de bronze conservèrent les couteaux de bronze, et rejetant les instruments bien meilleurs de fer, les oublièrent dans leurs voyages.
Pour leur malheur, après avoir longtemps vécu avec leur bronze sur les lieux de sépulture de leurs oublieux frères de l'âge de pierre, la vengeance divine éclate, car les Helvètes à grosse tête, venant encore d'Asie, armés d'un glaive de fer, se précipitent sur eux, et encore une fois les pillent, les tuent et les brûlent. 0 sainte simplicité !
Caractères distinctifs des crânes des cavernes et de l'âge de pierre en Danemark. — Courbure du front. — Tète d'apôtre de Suisse et son âge. — Mâchoire de Moulin-Quignon, près d'Abbeville. — Crânes de Lombrive. — Leurs rapports aux Basques actuels. — Crânes danois. — Leurs rapports aux Lapuns actuels. — Crâne de Meilen. ■ — Rapports aux crânes suisses actuels. — Têtes courtes romanes. — Rapports avec celles des Étrusques. — Les animaux domestiques les plus anciens. — Le chien. — Les porcs : sanglier et porc des tourbières. — Espèces bovines; bœuf primitif, bison, bœuf à front long, à cornes courbes, à front bosselé. — Mouton. — Chèvre. — Cheval. — Culture des plantes.
Messieurs,
Nous avons, dans une précédente leçon, examiné les circonstances dans lesquelles l'homme primitif vivait en Europe. En arrivant à la conclusion qu'il habitait cette partie du globe en même temps que les espèces animales éteintes de la période diluvienne, donc dans un temps très-reculé et remontant bien au delà dp toute date historique, nous sommes aussi arrivés à celle que les types de conformation crânienne, en ce qui concerne du moins les plus anciens, tels que les restes d'Engis et duNeanderthal, ne se trouvent plus parmi les races européennes actuelles. La comparaison rapide des crânes à la vérité plus récents du midi delà France, et des monticules tumulaires de l'âge de pierre du Danemark, nous ont montré aussi que d'autres races ont dû habiter ces contrées, races dont la conformation crânienne est si extraordinairement différente de celle des premières, qu'il n'est pas possible d'admettre qu'elles
en proviennent en ligne directe. Il nous reste aujourd'hui
à poursuh re ces observations, et, à l'aide d'une étude exacte des animaux domestiques et de leur développement, de prouver comment on peut saisir les connexions des différents phénomènes.
Comme je vous l'ai déjà l'ait remarquer, le caractère distinctit' des deux crânes des cavernes consiste surtout dans la longueur extraordinaire du crâne entier, dans sa largeur relativement faible, qui tombe en arrière du milieu, derrière la région des protubérances pariétales, et dans la
Fi;;. 1 10. — Crâne du Neander, vu de dessus.
position particulière de l'occiput, qui rentre passablement
profondément en dessous ; dans un de ces crânes vu en dessus, la suture lambdoïde se présente comme une ligne presque droite, au lieu d'offrir la forme ordinaire d'un triangle à pointe tournée en avant. Une discussion serrée des deux crânes m'a conduit à admettre qu'ils doivent appartenir à
TREIZIÈME LECO>.
la même race , bien qu'au premier coup d'œil ils présentent de notables différences clans le développement des arcades sus-orbitaires et dans la courbure de la voûte du crâne.
En ce qui concerne la conformation des arcades susorbitaires, leur saillie dépend, dans le cas qui nous occupe, du développement des sinus frontaux, qui lui-même est en rapport avec celui des crêtes et attaches musculaires,
l'ig. lll. — Crâne d'Engis, vu en
lesquelles indiquent la puissance musculaire et sont par conséquent l'attribut du sexe masculin. Le professeur Schaafhausen cite toute une série d'exemples qui prouvent que ce rapport existe chez les animaux comme chez l'homme, et en observant les hommes vivants on se convaincra facilement que les bords orbitaires, lisses et à niveau du front, se rencontrent principalement chez les femmes, et que par contre les arcades sus-orbitaires saillantes, qui sont souvent séparées du Iront par une pro-
fonde rainure, se trouvent essentiellement chez les hommes forts. On peut faire des observations analogues sur les crânes anciens, où le développement des protubérances sourcilières offre des différences considérables, pendant que tous les autres caractères sont identiques. Le professeur His, de Bàle, m'a communiqué une observation intéressante au sujet de deux anciens crânes trouvés dans un tombeau dans le canton de Vaud, et qui. comme on pouvait le
Fig. 112. — Crâne de Borreby, du Danemark (âge de pierre), de profil, D'après un dessin communiqué par M. Busk.
conclure d'après les autres os et les accessoires, avaient du appartenir l'un à un homme et l'autre à une femme; le crâne masculin possédait des arcades sus-orbitaires fortement développées, le féminin par contre avait le front lisse, sans bourrelet saillant. Je dois à l'obligeance de M. Busk, de Londres, une liste de mesures de vingt crânes danois de l'âge de pierre, dressée d'après une riche collection de dessins faits avec la plus parfaite exactitude.
TREIZIÈME LEÇON. i;»:;
Vprès avoir, d'après les bases admises que les crânes féminins sont plus petits que les masculins, sorti de la liste comme crânes féminins tous ceux dont la dimension longitudinale était la plus faible , et en comparant les figures, je trouvai que ceux qui, d'après le principe mentionné, avaient été regardés comme féminins avaient tous le front lisse, tandis que ceux considérés comme masculins possédaient des arcades sus-orbitaires très -fortement proéminentes, — chez quelques-uns à un tel point, qu'ils auraient pu être placés à coté du crâne du Neanderthal, tandis qu'un autre, indiqué par liiisk lui-même comme crâne d'une jeune femme, n'offrait pas la moindre trace de bourrelet et dépassait même, par la conformation du front et l'aplatissement des arcades sourcilières, le crâne d'Engis. On sait aussi que chez les singes, qui se font remarquer par la proéminence de leurs arcades sus-orbitaires, celles-ci ne se développent qu'à un certain âge, ce qui a aussi lieu chez l'homme, quoiqu'â un moindre degré. Le crâne féminin conservant toujours une certaine somme de caractères enfantins, au point qu'on peut à peine distinguer les crânes de jeunes adolescents de ceux de femmes adultes, il en résulte que le développement des arcades sus-orbitaires ne constitue point un caractère de race, mais ne doit au contraire être regardé que comme particularité individuelle et surtout sexuelle. Je dois cependant limiter cette affirmation , car je ne veux point dire par là qu'on doive trouver dans toutes les races des saillies sus-orbitaires aussi prononcées que celles que non-; observons sur le crâne du Neander. Lorsque dans une race il existe cette tendance vers la saillie prononcée de ces parties, ce ne sera que chez les hommes, et peut-être exceptionnellement chez quelques femmes hommasses à forte musculature, qu'elle se manifestera, mais pas chez le type féminin; elle n'est doue dans chaque rare qu'une
particularité propre au sexe masculin, et plus ou inoins développée suivant les individus.
Une deuxième différence importante entre les deux crânes d'Engis et du Neanderthal consiste dans la courbure du front et de la calotte crânienne. Le crâne du Neanderthal est si aplati, qu'il pourrait appartenir à un
l'ig. JKi. — Crâne du Neanderthal.
Fig. 114. Crâne d'Engis,
idiot ; celui d'Engis, au contraire, ofiVe un front petit et peu spacieux, il est vrai, mais qui pourrait pourtant, d'après l'expression du professeur Huxley, avoir appartenu à un naturaliste. Si on compare entre elles les lignes générales que présentent les contours de deux crânes, on trouve cependant entre les deux une concordance assez reniai-
TREIZIEME LKCON.
quable. Cette ligne s'élève régulièrement et lentement depuis le point le plus saillant du front jusqu'au sommet du vertex, point peu élevé et qui se trouve très en arrière, à peu près au-dessus des apophyses mastoïdes. A partir de ce point, la ligne redescend en arrière suivant une direction oblique semblable à celle de la partie antérieure. La conformation est donc semblable dans les deux crânes, mais la hauteur de la voùle est plus considérable dans le crâne d'Engis. Toutes ces particularités trouvent leurs analogues, lorsqu'on compare des grandes séries de crânes des deux sexes et de la même race.
Le professeur Huxley a déjà fait remarquer, avec raison, que la courbure du front et du crâne varie chez les
m m- 1 australien. D'après Lui ae.
Australiens dans des limites assez considérables, et il me paraît probable que chez les races inférieures, où le crâne allongé et aplati des adultes a dû provenir du crâne plus arrondi et voûté de l'enfant, la femme a le crâne a courbure plus haute et plus prononcée que l'homme, bien qu'en somme il soit plus étroit. Les ligures que M. Busk m'a communiquées, et dont il a été question plus haut, con-
LEÇONS SI H L'HOMMC.
(luisent au même résultat ; tous les crânes d'homme restent sans exception, à l'égard de la courbure du front et du crâne, très en arrière des crânes féminins, provenant de la même localité et appartenant certainement à la même race de l'âge de pierre.
On a assuré de tous les côtés que, parmi les formes crâniennes européennes actuelles, il n'y en avait aucune qui approchât des crânes des cavernes; et en effet il n'y a
Fig. 116. — Crâne du musée de Berne, vu de dessus.
que les anciens Hollandais qui présentent un rapprochement en ce qu'ils possèdent les crânes relativement les plus longs de toutes les races européennes. Aussi fus-je fortement étonné de trouver, au musée anatomique de Berne, une calotte crânienne qui, d'après l'étiquette qu'elle portait, avait été trouvée près Bienne,et que le professeur Yalentin a mise obligeamment à ma disposition ; cette calotte examinée avec attention présente une ressemblance étonnante avec le crâne du Neanderthal. On remarque le
bourrelet saillant des arcades sourcilières, la profonde rainure du front , la courbe ascendante et aplatie du crâne, la position reculée du sommet du vertex et la chute brusque de la courbe occipitale jusque vers la nuque ; la longueur est presque la même, la largeur encore moindre, de sorte que cette calotte crânienne a appartenu à la tête la plus étroite que je connaisse. Vue d'en haut, la forme est la même, bien qu'à tous égards le crâne du Musée de Berne ait les os plus petits et plus minces ; le bourrelet frontal antérieur est aussi droit et coupé carrément; l'occiput également saillant, de sorte que l'ensemble forme une figure pentagonale très-allongée, arrondie en arrière.
J'avais évidemment devant moi une calotte de crâne qui appartenait entièrement au même type de race , et, sous le rapport de la forme et de la grandeur, se plaçait exactement entre les crânes d'Engis et du Neandertbal, et formait la transition entre les deux.
Vous pouvez juger de mon étonnement, Messieurs; aussi pris-je toutes les peines pour obtenir quelques renseignements sur la découverte de ce crâne, qui du reste se trouvait au Musée depuis plus de trente ans. Mes recherches furent vaines, et la provenance du crâne du Musée de Berne resta une énigme indéchiffrable. La vieille étiquette, qui était probablement de la main d'Àlbrecht Meckel, signalait cependant, non sans raison, la ressemblance dudit crâne avec une figure de Blumenbach, représentant le crâne d'un Hollandais natif de Leyde.
En comparant les dessins faits par le professeur His sur un grand nombre de crânes provenant d'anciennes sépultures et d'habitations. lacustres de la Suisse, nous fûmes frappés de la ressemblance de quelques crânes dolichocéphales avec le crâne du musée de Berne.
Un de ces crânes, d'origine inconnue, se trouvait à Bâle ; un autre avait été déterré, il y avait environ vingt ans,
LKCONS SUR L'HOMME.
par Hugi, à Hohberg, à environ une lieue de Soleure ; un troisième appartenait à la collection du colonel Schwab de Bienne, et provenait d'une habitation sur pilotis du lac.
Fig. 117. — Crâne dolichocéphale de Hohberg, près de Soleure, d'après un dessin communiqué par le professeur His.
C'étaient autant de points d'appui pour des recherches ultérieures. Un voyage à Bienne et Soleure me procura des renseignements plus précis, et, en même temps, l'occasion d'examiner environ deux douzaines d'anciens crânes, exhumés à Grange par le docteur Schild et donnés au Musée de Soleure, et que le professeur Lang, directeur de cet établissement a mis obligeamment à ma disposition. Parmi ces crânes de Grange se trouvaient, à côté de crânes suisses larges, ne s' éloignant pas du type actuel, deux de ces crânes étroits que je recherchais.
La question archéologique fut bientôt résolue par l'intervention de M. Amiet, le savant secrétaire d'État de Soleure. Les tombeaux ouverts à Hohberg par Hugi renferment de grandes boucles d'oreilles et des bracelets de bronze, des colliers de perles, d'ambre et de perles de verre bleu opaque, des épées.en fer; dans l'un, on a trouvé
un anneau d'argent portant une inscription, que le professeur Mommsen, de Zurich, une des autorités les plus compétentes dans ces matières, croit être le mot Renatus. Ces tombeaux, d'après Amiet, appartiennent incontestablement, par leur contenu, à la fin de la période romaine, donc à la fin du ive ou au commencement du ve siècle, époque à laquelle le christianisme a été introduit en Suisse.
On a trouvé un anneau semblable dans les tombeaux de Grange; ils appartiennent donc à la même époque.
Le crâne de la collection du colonel Schwab provient d'une habitation lacustre dans le voisinage de la sortie de la Scheuss du lac de Bienne, qui n'a fourni jusqu'à présent que des antiquités romaines.
Tous les crânes étroits de cette nature, qui me sont connus jusqu'à présent et dont la provenance est exactement déterminée, appartiennent donc à la même époque, celle de la chute de l'empire romain et de l'introduction du christianisme en Suisse. Ils se trouvent mélangés en petit nombre parmi d'autres crânes qui, comme le montrent des recherches comparatives, ont conservé leur type sans changement jusqu'à ce jour. On peut donc bien supposer que ces crânes étroits, qui entre tous présentent le type le plus simien, doivent avoir appartenu à des immigrants qui ne se sont trouvés en Suisse qu'en petit nombre, et dont le type ne s'est pas propagé, mais a bientôt disparu.
Mais on ne constate à cette époque aucune autre immigration que celle des missionnaires chrétiens, qui, d'après la tradition, arrivèrent en grande partie d'Irlande. Il n'est point d'ailleurs invraisemblable que la religion nouvelle, devant laquelle la civilisation romaine si hautement développée retomba dans la barbarie, ait été importée par des hommes dans les crânes desquels l'anatomiste trouve les
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caractères simiens développés, tandis que le phrénologiste voit dans la position si considérablement reculée du vertex le développement de l'organe de la crainte de Dieu. Je nomme donc ces crânes étroits et d'apparence simienne trouvés en Suisse, crânes d'apôtres, et me figure qu'ils ont dû à l'état de vie offrir quelque ressemblance avec le type que donnent à l'apôtre Pierre les artistes byzantins.
La mâchoire d'Abbeville, dont nous avons précédemment mentionné les caractères particuliers, ne peut en aucune manière servir à la détermination des caractères de race. L'angle très-ouvert que forment entre elles ses deux branches indique bien le prognathisme, comme aussi les crânes d'Engis et du Neanderthal ont dû très-probablement appartenir à une race prognathe; mais on ne peut pas tirer de conclusion plus précise. Les têtes d'apôtres, si analogues aux crânes des cavernes, et dont nous venons de parler, trahissent aussi, par la position de leurs dents, une tendance à l'obliquité, mais sans qu'on puisse pourtant les envisager comme réellement prognathes. J'ai sous les yeux trois têtes de cette race provenant de trois localités différentes, dont les os de la face sont assez bien conservés pour que leur profil soit parfaitement distinct. La voussure du crâne est chez ces têtes de Bienne, Hohberg et Grange, considérablement plus grande, le front plus avancé et plus plein que chez les anciens crânes des cavernes. L'insertion du nez offre un caractère tout particulier, car, même chez les crânes qui n'offrent point de bourrelet frontal, on trouve un profond enfoncement dans lequel est inséré presque horizontalement un nez fortement échancré en dessus. Les dents antérieures sont d'ailleurs placées obliquement, mais pas d'une manière assez prononcée pour qu'on puisse les regarder comme s' éloignant beaucoup de nos crânes européens ordinaires.
Si nous comparons ces crânes à ceux trouvés dans la
caverne de Lombrive, nous remarquons de grandes différences. Les deux crânes que le docteur Garrigou m'a communiqués sont complètement conservés, en partie recouverts de tuf et ayant leurs cavités remplies de cette même substance. Les os du crâne même sont extrêmement légers, poreux et happent à la langue. Un des crânes, plus petit, appartient à un enfant d'environ neuf ans, qui est sur le point de renouveler sa canine et sa première molaire. Le plus grand crâne a des formes si délicates et des os si minces qu'il doit avoir appartenu à une femme. On peut
Fig. 118. — Crâne de la caverne de Lombrive, profil.
voir, par les dents, que ces hommes anciens avaient, aussi bien que la génération actuelle, à souffrir des maux de dents, car deux molaires sont rongées et une troisième entièrement perdue ; de sorte que, ensuite de cette perte, l'alvéole correspondante s'est fermée et la surface palatale est devenue oblique. L'usure des dents est tout à fait analogue à celle qu'on a observée dans les momies et autres peuples anciens; relativement très-forte pour l'âge de trente ans, qui paraît résulter de toutes les autres indications, et si régulière que toutes les dents offrent des surfaces planes, polies et un peu inclinées en dedans.
D'après mon avis, cette usure devait essentiellement être causée par l'usage de ce pain grossier, renfermant une grande quantité d'éléments pierreux, qu'on trouve en usage chez tous les peuples anciens. Le pumpernickel de Westphalie et le pain plat (fladbroed) des Norvégiens, paraissent tous deux être les descendants directs de cet effrayant produit du monde primitif, dont on trouve encore des restes dans les constructions lacustres de la Suisse.
La forme des crânes de Lombrive est en somme assez
Crâne de la caverne de Lombrive, vu en dessus.
distinguée. Le front est élevé, et se continue presque directement sans courbure appréciable des arcades sus-orbitaires avec le nez. Le sommet du vertex se trouve au-dessus du trou auditif; mais la courbure est si graduelle, qu'il est difficile d'en préciser la position. L'occiput descend passablement brusquement d'un point culminant au-dessus des protubérances pariétales , point qui est notamment trèsprononcé chez l'enfant. L'occiput même est saillant. Les fosses temporales ne sont profondes que dans leur partie antérieure; par contre, elles sont aplaties en arrière, presque
saillantes, et la ligne temporale très-étendue. La partie faciale est petite, les dents antérieures à peine inclinées en dehors, — si peu, que certainement leur position est plus oblique dans la plupart des crânes germaniques féminins.
Vu en dessus (fig. 119), le crâne parait court, en forme d'oeuf, la ligne frontale presque droite, les arcades zygomatiques saillantes, le diamètre transversal assez fort, tombant à peu près au milieu de la longueur de la tête, en avant des protubérances pariétales. Dans le crâne adulte, le rapport de la longueur à la largeur est de 100 : 77.7; dans le jeune, il est de 100 : 8*2.6, rapport qui ne doit pas étonner, le crâne d'enfant étant plus arrondi que celui de l'adulte. Cet indice céphalique oiFre les mêmes rapports, d'après le tableau de Welcker, que celui des Juifs et des Bohémiens.
Vu par devant, le crâne offre des orbites très-profondes et dont le toit est voûté en dessus et en arrière de leur bord aminci, de façon que le bord orbitaire supérieur forme une arête presque tranchante. Les orbites sont en même temps plus larges que hautes et presque rectangulaires, les fossettes de la joue profondes, les fosses nasales étroites et hautes, le front élevé au milieu, mais tombant latéralement, de sorte que le sommet du crâne forme un toit arrondi. Dans la vue postérieure du crâne, le contour paraît nettement pentagonal, car les apophyses mastoïdes en forment les angles inférieurs, les protubérances pariétales les angles supérieurs, et la suture sagittale constitue une crête presque tranchante.
Faute d'une plus grande collection, il ne m'est pas possible de déterminer de quel type de race ces crânes se rapprochent le plus, mais en tous cas ils sont tels qu'on peut les mettre à côté de tous les autres types de peuples caucasiques. D'après une lettre que j'ai reçue de M. Broca
à ce sujet, ces crânes ressembleraient, pour la plupart, à ceux des Basques actuels, qui habitent encore les contrées où se trouvent les cavernes. Ces Basques sont précisément un de ces singuliers peuples-iles, si on peut s'exprimer ainsi, qu'on rencontre à la surface du globe, et qui sont, sous tous les rapports, entièrement différents des peuples qui les entourent. Ils ont une langue dont on n'a encore trouvé d'analogue qu'en Amérique. Les Basques sont encore une énigme inexplicable, et qu'on ne peut en aucune façon faire dériver d'Asie.
Depuis lors, M. Broca a pu se livrer à l'étude d'une soixantaine de vrais crânes basques, déterrés sous sa surveillance dans le cimetière d'un village espagnol, et qui ont donné lieu à un travail sur lequel je m'étendrai avec quelques détails comme un modèle de recherches.
Peu satisfait de la division actuelle des crânes en dolichocéphales, mésocéphales et brachycéphales , Broca y ajoute deux catégories que nous pouvons nommer sousdolichocéphales et sous-brachycéphales. D'après cette subdivision, les dolichocéphales auraient un indice céphalique de 75 au plus; — les sous-dolichocéphales viendraient entre 75 et 77,77 ; c'est-à-dire entre 6/8 et 7/9 ; — les mésocéphales iraient de 77,77 à 80, soit de 7/9 à 8/10 ; — les sous-brachycéphales seraient compris entre 80 et 83 ; et enfin toutes les mesures dépassant 83 constitueraient les vrais brachycéphales.
Sur les soixante tètes basques observées, il y avait neuf têtes dolichocéphales pures, vingt sous -dolichocéphales, dix -neuf tètes mésocéphales, douze sous-brachycéphales et point de têtes brachycéphales vraies, de sorte que la moyenne tombe dans les têtes sous-dolichocéphales, et que les Basques possèdent une tête plus longue que les Parisiens actuels, tandis qu'en même temps le contenu du crâne est plus grand que dans le Parisien.
fait qui ne peut être attribué seulement au développement de l'intelligence, mais doit provenir de la différence de race.
Chacun est naturellement libre de placer comme cela lui convient les limites entre les différentes proportions que peut offrir l'indice céphalique, mais il est pourtant regrettable qu'on ne soit pas encore parvenu à s'entendre sur une signification générale des différentes expressions employées qui, sans cela, n'auront jamais aucun sens. En effet, les choses en sont au point que, chaque fois qu'on emploie les expressions de têtes longues, courtes ou moyennes, il faut chaque fois se demander dans quel sens et d'après quel auteur l'expression doit être comprise.
M. Broca fait cependant un pas de plus, et, par des mensurations dont il établit très-exactement les points de départ, il arrive, avec Gratiolet, à la conclusion qu'on doit distinguer deux types de dolichocéphalie : les dolichocéphales frontaux ■, auxquels appartiennent les races germaniques, et les dolichocéphales occipitaux, qui comprennent les nègres africains et océaniens. En d'autres termes, chez les uns, c'est la région antérieure et notamment le front; chez les autres, la région postérieure, sur laquelle porte l'allongement qui occasionne ainsi la prédominance du diamètre longitudinal total.
Pour pouvoir donner une expression précise de ces rapports, Broca réunit les deux orifices auditifs par une ligne qui passe sur la pointe postérieure du frontal, où, en d'autres termes, il trace sur le crâne le contour diagonal de Virchow (voir p. 75, fig. 18-9), qui a tout à fait cette direction. Cette ligne représente une coupe séparant le crâne antérieur du postérieur, qui peuvent ainsi être comparés l'un à l'autre. Broca trouve maintenant que, quoique le crâne basque soit plus long, plus large et plus haut que celui du Parisien, le crâne antérieur, limité comme nous
venons de le dire, est moins développé chez les Basques que chez les Parisiens, au point que son contour est plus petit absolument de 6 millimètres. Des mesures ultérieures ont conduit Broca à la conclusion que la dolichocéphalie des Basques dépend essentiellement du développement excessif des lobes postérieurs du cerveau.
Après avoir démontré que les Basques offrent le caractère de la dolichocéphalie occipitale, M. Broca avait en même temps à démontrer qu'il existe une différence complète entre leur dolichocéphalie et celle des dolichocéphales indo-européens. N'ayant trouvé dans les races européennes aucun point de comparaison, et se rappelant que ce genre de dolichocéphalie appartenait essentiellement aux races africaines, il étudia comparativement les formes crâniennes chez les Basques, les Parisiens et les nègres. Voici les conclusions que M. Broca a tirées de ses recherches et des mensurations qu'il a faites sur ce sujet. Les Basques se rapprochent des dolichocéphales africains ; ils ressemblent aux nègres beaucoup par la conformation de leur crâne cérébral qui, sous ce rapport, s'éloigne peu de celui des races africaines orthognathes. Il faut cependant se hâter d'ajouter que les Basques se distinguent de toutes les races africaines, même les plus blanches et les plus orthognathes, par la petitesse de leur mâchoire supérieure, par le faible développement de leurs protubérances cérébelleuses et l'atrophie relative de leur protubérance occipitale. Ces caractères distinguent aussi du reste les Basques des autres races européennes.
M. Broca conclut de tout cela^que, si on veut chercher l'origine des Basques en dehors du pays qu'ils habitent, on ne trouvera leurs ancêtres ni parmi les Celtes, ni parmi les autres populations indo-européennes, mais qu'il faut plutôt pousser les recherches du côté de l'Afrique du Nord. Il est probable qu'autrefois l'Europe et le nord de l'Afrique
ont été réunis ; et il n'y aurait du reste rien d'étonnant à ce qu'on put trouver une parenté plus ou moins étroite entre les anciens habitants primitifs des deux pays, car on sait qu'en tout cas, depuis les temps les plus reculés il y a eu d'incessantes pérégrinations d'un côté du détroit de Gibraltar vers l'autre. En ce qui concerne cette dernière hypothèse, je ne puis qu'ajouter qu'une foule de faits rendent très-probable l'ancienne réunion des colonnes d'Hercule; on peut citer, entre autres, l'existence de singes sauvages sur le rocher de Gibraltar, dont l'espèce est identique à celle qui habite avec les pirates du Riff la côte africaine opposée.
Si, en tous cas, l'analogie avec les races américaines devait se confirmer, elle fournirait un trait de lumière remarquable sur l'origine de la souche basque, qui s'est conservée depuis des milliers d'années dans ce coin du globe, avec ses particularités corporelles caractéristiques, son langage entièrement étranger à la souche des langues indo-germaniques, ses mœurs et ses habitudes. On pourrait presque se demander si, au lieu de cette émigration préhistorique si souvent rêvée d'Asie et d'Europe en Amérique, il n'y a pas eu au contraire une émigration de ce pays lointain vers la baie de Biscaye, peut-être au moyen de cette bande de terre qui réunissait autrefois la Floride à notre continent et qui est maintenant enfoncée au-dessous du niveau de la mer, mais qui du moins, d'après toutes les probabilités, existait à l'époque miocène ou tertiaire moyenne.
11 résulte, du moins pour nous, de tout cela, que le crâne de Lombrive appartient à une race entièrement différente de la race des cavernes belges et rhénanes. Tous les caractères sont tellement opposés, qu'on ne peut songer à la moindre filiation ou à aucune parenté même la plus éloignée, entre les crânes de Lombrive et celui d'Engis; et,
tout en reconnaissant qu'il s'est écoulé un intervalle considérable entre l'époque où l'homme d'Engis et du Neander luttaient avec l'ours des cavernes, et celle où l'homme de Lombrive chassait le renne, on peut à peine admettre, d'autre part, que dans les conditions sous lesquelles ces hommes différents paraissent avoir vécu, ce laps de temps ait suffi pour produire des différences de races aussi marquées.
Passant maintenant aux crânes de l'époque de pierre du Danemark, qui paraissent dater d'une troisième époque
Fig. 120. — Crâne de Borreby, de profil.
plus récente, nous constatons aussi de nouveau des différences saisissantes dans les caractères généraux. Comme je l'ai déjà dit plus haut, j'ai eu à ma disposition une table complète de mensurations de vingt crânes que je dois à l'obligeance de M. Busk, de Londres, dont environ la moitié proviennent du même endroit, Borreby, les autres venant de six points différents. Sept des crânes de Borreby sont
figurés de main de maître, et d'une manière complète, non-seulement de profil, mais de tous les côtés ; de sorte qu'avec de pareils documents j'étais aussi bien pourvu que possible en l'absence des originaux. Les têtes ne sont pas trop petites, car leur longueur varie de 6,85 à 7,8 pouces anglais, soit de 171 à 195 millimètres; et, en général, ces crânes dépassent en longueur et en largeur les crânes des Lapons auxquels on les a comparés. Si on met de côté les têtes qui, par leur diamètre longitudinal, semblent avoir
Fig. 121. — Crâne de Borreby, vu de dessus.
appartenu à des femmes ou à des enfants, — elles sont au nombre de six, — on obtient une série de quatorze crânes adultes, dont la longueur varie de 7,2 à 7,8, soit de 6/10 de pouce anglais ou 15 millimètres ; en tout de 180 à 195 millimètres. Il y a certainement là une concordance assez remarquable qui existe aussi dans la forme, et permet de conclure à une uniformité assez frappante chez cette ancienne souche.
■ Quant au rapport de la longueur à la largeur, il oscille
entre des limites assez écartées; ainsi, la longueur étant prise == 100, la largeur varie de 71,8 à 85,7, soit presque de 14 0/q. Si on sépare les crânes des femmes et enfants, dont les uns, ceux des femmes, occupent le milieu de la série, tandis que ceux des enfants ont la forme la plus arrondie et en occupent la fin, on arrive à ce résultat étonnant que , sept crânes de Borreby, très-semblables entre eux, offrent les têtes les plus larges, dont l'indice varie de 80,2 à 8*2,6 ; tandis que tous les autres crânes trouvés dans d'autres localités possèdent un indice bien inférieur, et appartiennent même à un type bien décidé de tètes étroites. La détermination archéologique est-elle en défaut, ou existait-il une différence géographique de race? C'est ce qu'on ne peut décider d'après les faits connus. Il serait peut-être possible qu'il ait existé autrefois en Danemark, sur certains points, un mélange de têtes étroites et de têtes courtes, comme à Meudon, où on a trouvé dans un vieux tombeau, sous un dolmen, les deux types bien caractérisés près l'un de l'autre.
Quoi qu'il en soit, les crânes de Borreby, que nous considérons ici comme le type spécial de l'âge de pierre en Danemark, paraissent décidément brachycéphales ; leur indice céphalique est en moyenne 81,3, et tombe par conséquent, d'après la table de Welcker, entre celui des Germains, des Russes et des Turcs. Le crâne est en général bien arrondi, le front un peu aplati sans être mal développé ; cependant on trouve, même sous ce rapport, d'importantes différences. Les bourrelets sus-orbitaires sont fortement développés chez les hommes; le sillon qui les sépare du nez est profond, ainsi que la gouttière supérieure, tandis que chez les femmes, par contre, le front assez relevé ne présente aucune dépression visible au-dessus du nez, d'ailleurs peu saillant. La plus grande hauteur du crâne se trouve presque au-dessus des orifices auditifs, et,
dans la vue de profil, le crâne est si régulièrement courbé dans sa partie postérieure, qu'il pourrait être compris tout entier dans le cercle tracé du centre. Il n'y a que quelques crânes où on puisse reconnaître une tendance à la prognathie ; par contre, dans le plus grand nombre , les dents antérieures sont plantées verticalement dans leurs alvéoles. Vus de dessus, les crânes paraissent largement elliptiques, avec le bord antérieur aussi arrondi que le postérieur. La plus grande largeur se trouve au tiers postérieur, à peu près dans la région des protubérances pariétales. Les arcades zygomatiques sont courtes, mais fortement saillantes à l'extérieur. Par devant, le front paraît passablement bas, mais régulièrement arqué ; enfin, vu par derrière, les angles du pentagone sont tellement arrondis et effacés , que le contour du crâne forme presque un cercle complet.
Il est inutile d'entrer dans plus de détails pour montrer que ces crânes offrent des caractères tout particuliers, et qu'ils ne coïncident en aucune façon ni avec ceux de Lombrive ni avec ceux de l'Engis et du Neanderthal, mais appartiennent à une race toute particulière, qui a habité le Danemark aux temps les plus reculés.
Le crâne de Meilen, près de Zurich (fig. ï'2'2), est le seul reste humain de l'époque de pierre trouvé en Suisse, qui offre quelque valeur relativement à la détermination de la race. Mais il est malheureusement si incomplet que, quoique pouvant fournir quelques renseignements à peu près suffisants sous certains rapports, ils ne le sont point pour préciser la forme du crâne.
Voici ce que dit le professeur His de Bâle, sur ce débris de crâne : « Le front paraît médiocrement élevé, bien arqué, « les arcades sus-orbitaires sontfortement développées, par « contre la ligne semi-circulaire qui circonscrit les fosses « temporales est, à l'exception de son origine, faiblement « marquée. L'occiput est globuleux, un peu asymétrique,
ci plus saillant à gauche qu'à droite. L'épine et la crête oc- « cipitales ne sont que faiblement indiquées, et la ligne
Fig. 122. — Crâne de Meilen, de profil. D'après un dessin communiqué par le professeur His.
Fig. 123. — Le même, vu de dessus.
« semi-circulaire est à peine reconnaissable clans sa portion « supérieure, tandis qu'elle forme en dessous une légère
<( ligne osseuse. En somme donc rien, dans tous ces carac- « tères, n'indique un individu fortement musclé.
« Après une comparaison exacte avec les crânes de » notre collection de Bàle, on ne peut méconnaître que le « fragment dont il s'agit se rapporte aux formes, qui paie raissent encore aujourd'hui dominer dans la Suisse alle- « mande. Notre collection ne possède encore que huit crâ- « nés suisses normaux, qui proviennent des cantons de « Bàle, Berne, Schaffhouse et Zurich, et l'ex-cràne grisou « qui, sous tous les rapports, s'en écarte entièrement. Ces « huit crânes se font remarquer par la largeur relativement « grande de leur région pariétale vis-à-vis de leur lon- « gueur qui est médiocre ; ils paraissent en général beauci coup plus hauts que notre crâne des habitations lacustres, « cependant il s'en trouve deux, notamment celui d'une « Zuricoise et un autre d'une Schaffhousoise qui ne le cè- '( dent en aucune manière à celui-là, sous le rapport de la « hauteur, qui est très-faible. »
His fait observer avec raison que comme les crânes suisses celui de Meilen ne porte en lui, en aucune façon, un type décidé de dolichocéphalie ou de brachycéphalie, quoique paraissant, par sa largeur occipitale, se rapprocher plutôt des brachycéphales.
En effet, l'indice céphalique du crâne de Meilen est 83, 2, chiffre qui rapprocherait les crânes suisses de ceux des Lapons, dont l'indice est, d'après la table de Welcker, de 84, et que jusqu'à présent on a toujours comptés parmi les brachycéphales.
Le crâne de Meilen est actuellement reconnu être un crâne d'enfant. Voici ce que dit le professeur His à ce sujet : « Un fragment de la suture sagittale, effacée en appa- « rence, m'avait laissé dans le doute ; mais en humectant « le crâne, j'ai pu reconnaître que la soudure n'était pas « réelle. En même temps j'ai reçu d'Altorf un crâne d'en-
LFXONS SUR L'HOMME.
fant très-complet, et appartenant incontestablement à notre type helvétique (ou comme on le nomme, le type de Sion), et qui par ses formes et ses dimensions reproduit exactement le crâne de Meilen, et correspond également tout à fait au crâne d'enfant trouvé à la station de bronze d'Auvernier , et actuellement appartenant à M. Desor. Nous n'avons donc, dans les habitations lacustres de pierre, de bronze et de fer, qu'un type, le type helvétique, dont les rejetons se sont continués jusqu'à nos jours, et rendent plus que douteuse la succession de plusieurs peuples supposée par Troyon. Celui-ci possède un crâne d'enfant trouvé à Plan-d'Essert, et un fragment également ancien trouvé en Valais, qui n'appartiennent point au type helvétique, mais au type carré, connu sous le nom de type de Dissentis, et qui, selon Troyon, a dû atteindre également l'époque de bronze. » L'opinion que j'ai émise, que les races et les formes principales de structure crânienne ont habité sans interruption
Pig. 124. — Profil d'un crâne helvétique d'un tombeau romain, près de Genève.
le pays où on les rencontre encore aujourd'hui, trouve donc sa complète confirmation dans les assertions d'un juge compétent. L'existence de races brachycéphales dans quelques
tombeaux du Valais et de Vaud ne doit pas surprendre, dès qu'on admet que le type roman actuel ait été indigène depuis l'époque de pierre dans l'est de la Suisse, comme le type helvétique l'a été dans la partie centrale et occidentale, et qu'il ait tendu la main à ce dernier en Valais et sur les bords du lac de Genève, par-dessus le Saint-Gothard. Pruner-Bey veut avoir reconnu sur les bords vaudois du lac de Genève ce type brachycéphalique, qui, d'après lui,
Fig. 125. — Le même, vu de dessus.
caractérise le crâne trouvé dans le cône de déjection de la Tinière, et si cette manière de voir de Pruner-Bey est juste, ce qui du reste ne peut être reconnu d'après sa description, nous y trouvons encore une nouvelle preuve de la constance extraordinaire des formes crâniennes, même dans des localités restreintes.
Le type semblable de têtes relativement grandes et larges chez des hommes à arcades sus-orbitaires fortement saillantes, à front carré, à protubérances pariétales larges
et proéminentes et à occiput souvent bombé, se trouve dans tous les temps développé en grande quantité chez les Suisses. Des crânes provenant d'habitations lacustres, qui n'ont fourni que des objets de bronze, et dont un jeune exemplaire, très -remarquable, provenant de Corcelettes, se trouve dans la possession de mon ami Desor, à Neufchâtel, portent aussi bien ce caractère que d'autres crânes d'une origine plus récente trouvés dans des tombeaux.
Le crâne trouvé à Genève dans un tombeau romain, que j'ai déjà représenté dans les figures 15 et 17 de cet ou-
Fig. 120. — Crâne helvétique, trouvé à Genève, vu par derrière, et présentant des os wormiens bien distincts.
vrage, et que j'avais d'abord cru être un ancien crâne romain, appartient, comme j'ai pu m'en convaincre après de nombreuses comparaisons , incontestablement au même type, et n'est donc qu'un crâne helvétique de l'époque romaine. Parmi treize crânes trouvés à Grange, dont j'ai écarté quatre crânes de femmes et d'enfants, et deux crânes appartenant notamment au type étroit, j'ai trouvé, comme indice céphalique des sept autres, le chilïre de 83,8; ils appartiennent donc bien aussi au même type. Des recher-
ches ultérieures doivent encore nous apprendre si ces crânes suisses ont réellement une tendance à la persistance de la suture frontale dans un âge avancé. Plusieurs crânes de Grange, malheureusement en trop mauvais état pour être mesurés, offrent cette particularité, qui se remarque aussi dans un crâne qui m'a été communiqué par le colonel Schwab, et qui a été trouvé dans du sable à une profondeur de dix-huit pieds, dans une section faite pour les travaux du chemin de fer dans le voisinage de Bienne; peutêtre avait -il roulé de plus haut. Je dois remarquer ici que d'après Gastaldi cette persistance de la suture frontale existe aussi dans le crâne ancien qui a été trouvé près de Modène dans la « marnière » (terre de cimetière). Il semble aussi que ces crânes helvétiques offrent une degran tendance vers la division de la suture lambdoïde. Le crâne trouvé près de Genève offre à la pointe de cette suture un de ces fragments isolés d'os qu'on regardait autrefois comme propres aux crânes péruviens, et que pour cette raison on avait désigné sous le nom d'os des Incas (Os Incae), et qui sont généralement appelés os wormiens; dans quelques autres crânes anciens de Bien ne et de Grange j'en ai vu de pareils, et aussi dans les ailes latérales de la suture.
Le professeur His, en constatant comme un fait trèsessentiel et intéressant que la forme du crâne n'ait pas éprouvé de changements considérables dans son type depuis l'époque de pierre, ne fait que confirmer une observation que nous avons faite déjà sur d'autres crânes anciens. Les crânes des cavernes belges et rhénanes trouvent leurs analogues dans les crânes étroits et allongés des Hollandais qui habitent encore les plaines du voisinage. Les crânes de Lombrive se rapportent à ceux des Basques actuels; les crânes du Danemark de l'âge de pierre à ceux des Lapons et des Finnois, qui ont été évidemment repoussés vers le
Nord. Les crânes de l'âge de pierre de la Suisse offrent le type qui a existé autrefois et qui existe encore dans ce pays. En un mot, nous voyons donc que dans ces temps préhistoriques partout il y avait des races différentes, et même aussi différentes par leurs formes que le sont aujourd'hui le nègre et l'Européen; mais nulle part nous ne voyons les preuves d'émigrations ou de rayonnements sur la terre habitable autour d'un centre général. Si on pouvait faire peut-être dériver d'Asie les brachycéphales, cela devient impossible pour les têtes étroites, qui correspondent à l'époque la plus ancienne, mais dont on ne trouve point d'exemple en Asie. Les témoins que nous invoquons donc ici, et qui remontent bien au delà de toute tradition, ne connaissent pour ainsi dire l'homme que comme un produit originel du sol, sur lequel il s'est trouvé directement, et s'est conservé avec une remarquable ténacité jusqu'à ce jour. On peut donc constater dans ces anciennes races une constance de forme étonnante, dont le type fondamental n'est pas encore parvenu à s'effacer, malgré tous les mélanges divers qui ont pu avoir lieu postérieurement par les émigrations.
Cette constance de forme s'étend même jusqu'à des différences insignifiantes. Ainsi lorsque von Baer remarque, dans son Traité sur les crânes romans, que la souche alémanienne a en général la tête plus courte et plus large que la franque ou la hessoise, il a parfaitement raison ; mais il faut ajouter qu'il existe dans la souche alémanienne des différences importantes, de sorte que par exemple les crânes souabes sont beaucoup plus courts et plus ronds que les crânes suisses voisins, qui se distinguent si fortement par leur forme anguleuse et leur plus grande longueur, qu'on peut très-facilement reconnaître tes deux camps dans les crânes de l'ossuaire du champ de bataille de Dornach.
On se tromperait cependant beaucoup, si on voulait croire qu'outre les types crâniens déjà mentionnés en
Suisse, il n'y en ait pas d'autres peut-être aussi anciens que celui de Meilen, peut-être aussi plus récents, et qui doivent également être attribués à des émigrations préhistoriques. Baer a fait remarquer la forme si extraordinairement brachycéphalique qui se rencontre dans les Grisons, et dont je donne ci-après la figure d'après le crâne d'un vieillard provenant d'un cimetière genevois, et qui se trouve en la possession d'un de mes collègues,' le professeur Claparède. La plus grande largeur de ce crâne qui se trouve presque immédiatement au-dessus des orifices au-
Fig. 127. — Tête romane des Grisons, ^de profil.
ditifs, est presque égale à la longueur, dont elle ne diffère que de quelques millimètres. Du point le plus élevé du vertex, l'occiput descend presque verticalement jusqu'à l'épine occipitale. La ligne des vertèbres crâniennes est relativement très-courte, le trou occipital est repoussé fort en arrière, vu le raccourcissement de la nuque, de sorte que le crâne ne peut pas se balancer sur les têtes articulaires. Vu de dessus, le crâne offre la forme d'un ovale très-élargi, et dont la partie amincie est en avant, dirigée vers le front. M. von Baer pense que ces crânes, si remarquablement
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courts, qu'on trouve dans toute leur pureté, surtout dans les hautes montagnes des Grisons, pourraient peut-être tirer leur origine des anciens Etrusques. La différence est cependant comme le jour et la nuit, car le peu de crânes étrusques reconnus comme authentiques et conservés en Italie appartiennent de la manière la plus décidée au type de tête étroit, et nous connaissons trop peu de faits relatifs aux mélanges de divers types parmi les Étrusques, pour pouvoir porter un jugement sur ce fait. Comme on a
Fig. 128. — La même, vue en dessus.
trouvé dans les Grisons, accompagnant ce crâne, le mouton et le porc des tourbières, qui étaient déjà domestiqués à l'âge de pierre, il paraît résulter de laque le type crânien roman se trouvait dans le commencement, dans cette partie des Alpes, contemporain avec les peuples bien différents qui ont élevé les constructions sur pilotis tant dans les plaines marécageuses qu'au bord des lacs. Ceci doit d'autant moins surprendre que la distance entre le Neanderthal et le Danemark n'est pas très-grande.
Si les races humaines que nous avons jusqu'à présent
examinées nous ont fourni la preuve qu'elles ont persisté, sans discontinuer, jusqu'à nos jours sur le sol qu'elles habitaient dès les temps les plus anciens auxquels nous puissions remonter, si aucune trace ne nous ramène vers une habitation antérieure, qu'elles aient dû abandonner pour venir ultérieurement trouver en Europe le terme de leurs pérégrinations aventureuses, nous devons nous attendre à trouver dans l'étude des animaux domestiques des données analogues. Nous devons donc, puisque les animaux domestiques sont beaucoup plus dépendants de l'homme que celui-ci ne l'est d'eux, supposer qu'ils ont dû croître sur le sol même que l'homme a habité avec eux , et que les premiers animaux domestiques que l'homme a soumis a sa domination ont dû provenir des souches sauvages qui existaient dans le pays. Il sera donc nécessaire de suivre les différents animaux domestiques au moins aussi loin qu'il le faudra pour l'élucidation de cette question. Je ne puis donc faire mieux que de vous communiquer les résultats des recherches remarquables de Rûtimeyer de Bâle sur ce sujet.
Le plus ancien animal domestique connu jusqu'à présent est sans aucun doute le chien , dont on a trouvé des restes tant dans les débris de cuisine du Danemark que dans les habitations lacustres de l'âge de pierre. Ce chien ancien appartient, d'après Rûtimeyer, à une race constante jusqu'en ses moindres détails, de taille moyenne, d'une conformation légère et élégante, à boîte crânienne spacieuse et arrondie, à orbites grandes, à museau court , peu pointu, à mâchoire médiocre, dont les dents forment une série régulière. Ce chien , qu'on peut nommer le chien des tourbières {Canis pahistris), ressemble, par la grandeur, l'étroitesse des membres et la faiblesse des attaches musculaires, entièrement à l'épagneul et au chien d'arrêt, et {tarait, par la voussure et la largeur du crâne, avoir fourni
le modèle de l'épagneul, et par ses contours extérieurs et la longueur du crâne, celui du chien d'arrêt. Ce chien, de l'âge de pierre, est entièrement distinct, comme espèce, du loup et du chacal, qu'on a tous deux voulu considérer comme les ancêtres du chien actuel , et comme il a apparu aussi bien en Danemark qu'en Suisse, il n'y a aucun doute que cette espèce, propre à l'Europe , fut soumise par l'homme et utilisée par lui dans l'origine pour la chasse, et plus tard pour la garde de la maison et du bétail. Riitimeyer cite , à l'appui de cette opinion , la circonstance qu'on ne rencontre que rarement des os de chien brisés pour l'extraction de la moelle (comme cela se remarque pour tous les autres ossements d'animaux servant de nourriture), que pour la plupart les crânes de chiens sont bien conservés et appartiennent à de vieux animaux, d'où il conclut avec justesse que le chien a pu servir de nourriture dans les cas de besoin, mais pas habituellement, et qu'on lui laissait atteindre un âge avancé avant de le tuer pour s'en nourrir. Plus tard , à l'époque des métaux, on voit apparaître, soit en Danemark, soit en Suisse, des races de chiens plus grandes et plus fortes, se rapprochant, par leurs mâchoires, beaucoup plus du dogue ou du chienloup que le chien des tourbières, et qui pourraient bien avoir été introduites du dehors. La constance des caractères du chien des tourbières, la concordance complète des restes qu'on a trouvés dans différents endroits, la distinction spécifique évidente d'avec le loup, le chacal et le renard, prouvent clairement la justesse d'une assertion, fondée d'ailleurs sur d'autres motifs, et d'après laquelle les nombreuses races actuelles de chiens ne seraient point le résultat des modifications d'une seule espèce, mais bien celui de mélanges multiples d'espèces voisines entre elles. Rûtimeyer distingue deux races caractérisées parmi les porcs de l'âge de pierre : le vrai sanglier [Sus scrofa), dont
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le cercle de dispersion a été successivement en diminuant par les progrès de l'agriculture, mais s'étendait à l'époque sur toute la surface de l'Europe; et une autre espèce plus petite, plus chétive, se distinguant par quelques autres caractères, le porc des nuirais {Sus palustris), et qui doit être considérée comme une espèce bien caractérisée. Cette espèce sauvage occupait un espace beaucoup plus circonscrit que le sanglier, car, tandis qu'on ne l'a trouvée jusqu'à présent qu'en Suisse, ce dernier s'est trouvé trèsabondamment aussi dans les débris de cuisine du Danemark. Par contre, les débris de cuisine danois ne nous montrent aucune trace de domestication du sanglier, pas plus que de tout autre animal, le chien excepté. De même, dans les stations suisses les plus anciennes, comme Wangen et Moosseedorf, on n'a jamais, jusqu'à présent, trouvé d'os de porc portant la moindre trace de domestication. Plus tard, cependant, on en trouve, et partout on voit que c'est le porc des tourbières qui a été apprivoisé le premier, et si dans l'origine on trouve encore les os du porc des tourbières, domestiqué, en petite quantité relativement à ceux du sanglier, le rapport ne tarde pas à se renverser et prouve clairement que, vu sa grande fécondité, comme toutes les ' autres espèces porcines, le porc des tourbières était bientôt devenu le principal objet de l'élève des habitants lacustres. Rùtimeyer en arrive à cette conclusion : que le porc des tourbières a disparu , comme animal sauvage, avant les temps historiques, mais qu'il concorde tellement par ses caractères avec plusieurs porcs de l'époque tertiaire moyenne, qu'on peut parfaitement admettre sa provenance de ceux-ci. Comme les porcs des cavernes et des alluvions concordent davantage avec les sangliers, ce type, mieux armé et d'une apparition plus récente, aurait supplanté l'espèce plus faible, si l'homme n'avait pris celle-ci sous sa protection comme animal domestique, et ne l'avait ainsi maintenue
jusqu'à nos jours. On trouve encore en effet dans les Grisons, Uri et le Valais, une petite race à dos rond, à jambes courtes, à petites oreilles droites, à museau court et épais, dont le manteau offre une couleur uniforme noirâtre ou d'un brun rouge foncé, garni de soies longues et roides, et qui , par la conformation de ses os et de ses dents, coïncide avec le porc des tourbières. 11 est donc fort probable que cette espèce, éteinte à l'état sauvage, s'est continuée dans cette race, qui, par la domestication, a acquis un front plus droit , un occiput plus court et des arcades zygomatiques moins arquées. Le porc indien ou siamois, qui n'est plus du reste en Asie à l'état sauvage, mais est un animal domestique très-répandu, se rapproche le plus du porc des tourbières domestique. Pourtant, vu le petit nombre de matériaux de comparaison dont Rlitimeyer pouvait disposer (un dessin de crâne d'après Daubenton), cette analogie elle-même ne repose que sur de bien faibles indices. Il n'y a pas de doute que le sanglier sauvage n'ait fourni, comme descendance, la plupart de nos races européennes de porcs domestiques à grandes oreilles. Dans l'âge de pierre, on ne le trouve la plupart du temps qu'à l'état sauvage; ce n'est qu'à Concise, sur le lac de Neufchàtel, où, comme nous l'avons vu , la civilisation de l'âge de pierre a atteint son plus haut degré, qu'on a observé des restes témoignant de la domestication du sanglier. « Je dois « avouer, dit Rutimeyer, que les rares traces de sangliers « domestiqués au milieu des restes bien plus nombreux « du porc des tourbières déjà domestiqué dès l'âge de (( pierre me paraissent bien plus dénoter une importation « d'une nouvelle race de porc domestique à Concise, qu'un « apprivoisement de sangliers de la contrée par les habi- (i tants lacustres, d'autant plus que la vache parait être « représentée à Concise par le troehoceros, qui manque « entièrement en dehors du lac de Neufchàtel. »
Quoi qu'il en soit , la domestication du sanglier ordinaire qui habite l'Europe et les bords de la Méditerranée ne provient pas de l'intérieur de l'Asie, où vivent d'autres espèces sauvages, mais bien d'Europe même. Peut-être, ainsi que semble l'indiquer la race bovine mentionnée cidessus, provient-il de la région méditerranéenne. En tous cas, on remarque ici le même phénomène que chez le chien, à savoir que les races actuelles proviennent de différentes races primitives qui se sont croisées entre elles, et se sont, encore plus tard, diversifiées par des croisements avec des races étrangères.
En ce qui concerne les races bovines, nous rencontrons deux bœufs sauvages de dimensions gigantesques : le bœuf primitif [Dos primigenhis) et l'aurochs [Bison europœus), comme animaux sauvages dans les habitations lacustres de la période de pierre, tandis que jusqu'à présent on n'a recueilli dans les débris de cuisine du Danemark que la première de ces espèces seule, ainsi que dans les gisements d'Amiens et d'Aurignac, en France, où on a trouvé des restes humains. Le bœuf primitif était sans aucun doute un contemporain du mammouth et du rhinocéros à narines cloisonnées, car on en a trouvé des dents dans les lignites schisteux de Dùrnten, parmi celles d'une autre espèce d'éléphant et de rhinocéros (/?. leptorhinus). C'est cette espèce sans doute qui a ensuite été domestiquée pendant l'âge de pierre en Suisse. D'abord, la quantité des os appartenant à l'espèce bovine était de beaucoup dépassée par celle des animaux sauvages, surtout du cerf; plus tard, ils deviennent de plus en plus abondants, preuve que les habitants ont de plus en plus remplacé la chasse par l'agriculture. D'après les recherches de Rùtimeyer, le bœuf primitif se serait continué dans la race bovine de la Frise qui, au point de vue de la taille, n'est point restée au-dessous de sa souche gigantesque. Il semble presque que l'élevage
du bœuf primitif, qu'on chassait encore, d'après les Niebelungen, dans les forêts de Worms, n'ait été pratiqué qu'à titre d'essai dans l'âge de pierre, pour être plus tard abandonné en faveur d'autres espèces. Dans le Nord, par contre, cet élevage s'est continué jusqu'à nos jours et a produit cette race puissante des Pays-Bas qui, encore aujourd'hui, l'emporte par sa grosseur sur toutes les autres. Le bison ou aurochs a été évidemment beaucoup moins répandu que le bœuf primitif; on n'a pas encore trouvé ses restes avec ceux du mammouth et du rhinocéros; ce n'est que dans la tourbe qu'on les rencontre avec ceux du cerf gigantesque d'Irlande. Il n'a jamais été domestiqué, quoiqu'il fût encore répandu dans l'Europe centrale dans les temps historiques, et est mentionné dans les Chasses de Siegfried, dans le poëme des Niebelungen, à côté du bœuf primitif. Il ne fut jamais qu'un animal de chasse, et il en survit encore actuellement dans la forêt de Hialowice un troupeau de huit cents têtes, qui a jusqu'à présent réussi à se maintenir.
« Sous le nom de Dos longifrons, dit Rûtimeyer, « Owen a décrit les restes d'une petite espèce bovine qui a « été trouvée dans les terrains pliocènes récents d'Angle- « terre en grande abondance, avec l'éléphant et le rhino- « céros; dans les tourbières d'Irlande, avec le cerf géant <( {Megaceros Itibernicus), et, dans des formations encore « plus récentes, avec le cerf et des antiquités romaines. <( Owen croit voir dans cette espèce la souche des petites « races à courtes cornes ou sans cornes, qu'on retrouve u encore dans les hautes régions d'Ecosse et du pays de « dalles sous les noms de Kyloes et Runts, et qui, d'après « cet auteur, ont du former les troupeaux des habitants de « la Bretagne avant l'invasion romaine. » Précédemment, Owen avait donné à cette espèce le nom bien préférable de B. brachyceros, tandis que Rûtimeyer l'avait désignée sous
[e nom de bœuf des fourbirres. Cette petit*; espèce à membres grôlesqui existai! autrefois en Angleterre et en Scandinavie et se distinguait par ses cornes courtes, mais relativement épaisses, a, pendant toute la période de pierre, été seule-élevée par les anciens habitants de Wangen etMoosseedorf, et plus tard avec le bœuf primitif et quelques autres races. C'est d'elle que dérive, sans aucun doute, la petite race uniforme actuelle de Schwytz, dite race brune, dont l'élevage a atteint, surtout dans le canton de Schwytz, son plus haut développement, au point de vue surtout des facultés laitières; peut-être faut-il voir dans cette espèce aussi l'origine des races qui sont aujourd'hui communes dans l'Afrique du Nord et à Alger.
On a trouvé à Concise, comme nous l'avons dit plus haut, et à Ghevraux, dans le lac de Neufchâtel, les restes d'un bœuf à front plat, presque carré, à cornes recourbées presque en demi-cercle, dont, la grandeur est inférieure d'environ un tiers de celle de la souche sauvage, qui égalait presque le bœuf primitif, et qui concorde complètement avec une grande espèce dos alluvions italiennes d' \iezzo et de Sienne, connue sons le nom de Bon irochoceros. il semble résulter de là que cette espèce fut introduite
connue domestique et venait des colonies très- avancées
d'Italie, qu'on cessa de l'élever par la suite, puisqu'elle n'a, pas laissé de descendance parmi les races qui existent actuellement en Suisse. Il serait intéressant de rechercher
si, dans les races italiennes existantes encore aujourd'hui, il en est qu'on peut ou non faire remonter à cette souche, — car un tel l'ail, fournirait une indication importante sur les relations des dernières populations de l'âge de pierre avec l'Italie.
Outre les trois races, ou plutôt espèces susmentionnées,
car, lorsqu'on trouva, leurs restes dans le diluvium, on les
accepta pour des espèces bien établies, -- mais, depuis
qu'on a reconnu qu'elles étaient à l'état domestique, on ne les considère que comme des races), dont deux trouvent leur souche de ce côté, et la troisième, de l'autre côté des Alpes, on en constate actuellement en Suisse une quatrième, dont la souche sauvage a été rencontrée dans les tourbières du midi de la Suède et de l'Angleterre avec les restes du bœuf primitif et de l'aurochs, et a été désignée sous le nom de Bos fronlosus. Cette espèce se distingue par son front convexe entre les cornes, concave entre les yeux, par un bourrelet frontal épais et fortement courbé sur l'occiput, par des pivots osseux allongés et directement recourbés en dehors. Elle est plus petite que le bœuf primitif, plus grande que le bœuf des tourbières; elle manque entièrement dans les constructions à pilotis, ainsi que dans les tourbières, mais elle est actuellement représentée en Suisse par la race dite tachetée ( races du Simmenthal et Saanenthal) qui fut- introduite dans les temps historiques dans ce pays, et qui venait, selon toute probabilité, du Nord.
iNous voyons que le bétail nous confirme d'une manière convaincante les données que nous ont déjà fournies le chien et le porc. Les espèces sauvages du pays, susceptibles de domestication, furent élevées dans l'origine, et, par leur mélange entre elles, ainsi que par des mélanges ultérieurs avec des espèces importées du dehors, elles ont donné naissance à beaucoup des races actuelles , dans lesquelles on peut cependant encore reconnaître nettement les caractères primitifs.
« Dans l'époque de pierre, dit Rûtimeyer, nous trou- « vons déjà généralement répandue une espèce de mouton « qui, par ses faibles dimensions, ses extrémités grêles et <( encore plus par ses cornes courtes, droites, bicarénées « comme celles de la chèvre, était fort différent des races « ovines généralement répandues actuellement. On n'a
« encore trouvé qu'à Wauwyl des traces de races à cornes « grandes et recourbées. La rareté des pivots ne permet « pas d'arriver à aucune conclusion satisfaisante sur le « remplacement de ces animaux à petites cornes par les a races à grandes cornes maintenant dominantes, et pour- « tant l'étude des ossements trouvés à Chavannes, Echal- « lens, etc., ont montré qu'au moyen âge les animaux à « grosses cornes étaient déjà probablement fort répan- « dus. » On peut nommer cette petite espèce particulière à laine de qualité inférieure, le mouton des tourbières.
Il n'existe aujourd'hui aucune souche sauvage à laquelle on puisse rapporter ce mouton des tourbières à cornes de chèvres, tandis que le type à cornes recourbées, auquel appartiennent toutes les races actuellement cultivées, peut trouver sa souche dans le Mouflon méditerranéen et l'Argali asiatique. On a trouvé, d'autre part, dans les cavernes du midi de la France, surtout dans celle de Lunel-Viel, des restes d'un mouton qui paraît ressembler à celui des tourbières de l'âge de pierre, de sorte que l'espèce remonte du moins aux temps les plus anciens du genre humain, puisqu'on a trouvé des restes de ce dernier dans les cavernes en question. D'autre part, on élève encore actuellement clans les îles du nord de l'Angleterre, les Shetlands et les Orcades, ainsi que sur les hautes montagnes du pays de Galles, et enfin clans les Grisons, au-dessus de Disentis, une race de moutons dont le crâne se rapporte tout à fait à celui du mouton des tourbières, tant par sa forme et sa grandeur que par la conformation des pivots. Il n'y a donc pas de doute que le mouton des tourbières sauvage n'ait été indigène dans l'Europe centrale et d'abord soumis à l'homme, mais que plus tard l'espèce à cornes courbes, importée du dehors, a fini par remplacer celle des tourbières, plus petite et d'un produit moindre, tant en laine qu'en viande.
La chèvre existait presque partout dans les habitations de Fâge de pierre, et était, d'après Rùtimeyer, plus nombreuse que le mouton dans les établissements les plus anciens ; ce rapport s'est interverti plus tard. C'est la même espèce que celle qui existe aujourd'hui en Suisse, elle doit donc de même s'être trouvée à l'état sauvage dans le pays.
« Les os du cheval, » dit Rùtimeyer, « sont, dans les « habitations de l'époque de pierre, bien plus rares que les « restes humains, et, comme on ne peut supposer que le « cheval ait été enseveli avec l'homme en dehors des con- 'i structions sur pilotis, il en résulte que le cheval a réelle- « ment manqué aux habitants des plus anciennes con- « structions lacustres, et a dû même être rare chez ceux « des dernières parties de la même période : si rare qu'il « me semble présumable que le peu de restes de cheval « trouvés à Robenhausen, Wauwyl, etc., doivent avoir été <( amenés du dehors dans les constructions sur pilotis à « titre de proie, tant le genre de vie et les mœurs des « populations lacustres semblent peu compatibles avec « l'élève du cheval.
« Il est superflu d'ajouter que tout ce qu'on a trouvé « du cheval correspond avec notre cheval actuel, et se dis- <( tingue très- nettement des espèces chevalines fossiles. »
La culture des plantes nous confirme tout ce que l'homme et les animaux domestiques nous ont appris. Pommes et poires, prunes et noisettes, framboises et myrtilles, vesces, cerfeuil, servaient déjà à la nourriture des hommes et étaient cultivés en partie par eux. Mais ils cultivaient surtout le froment, l'orge et le lin, dont la graine semble avoir servi de nourriture, pendant qu'on employait ses fibres pour faire des tissus. Les grains des froments cultivés étaient plus petits et les épis plus serrés que les formes actuelles. Dans les anciens établissements, l'orge
était à six rangs, mais à deux rangs dans les plus récents. Par contre, le seigle, l'avoine et le chanvre, dont les botanistes ont cherché la patrie en Orient, d'où les croyants font également dériver nos habitants lacustres , manquent complètement. « On peut admettre, » dit le docteur Christ, <( que les habitants lacustres, vrais autochthones de notre « pays, n'ont donc jamais été en contact avec l'Orient, « domaine du seigle et de l'avoine, tandis que le froment « et l'orge leur sont arrivés peut-être du Midi. En tous u cas, dans nos pays du Nord, le froment a été la première « céréale cultivée par l'homme. »
L'importation du Midi de ces deux céréales ne nous paraît ici rien moins que prouvée. De toutes, c'est l'orge qui remonte le plus vers le Nord, elle pouvait donc bien exister sauvage en Suisse, si inhospitalière qu'elle pût être à l'époque, et cela est d'autant plus probable que le froment n'est qu'un état supérieur de développement d'une céréale sauvage, propagée par la culture, comme paraît le prouver du reste la petitesse des grains des anciens épis.
Le résultat de l'ensemble des recherches que je viens de vous énumérer dans la présente leçon, montre bien distinctement que l'homme, avec tout son ménage, ses animaux domestiques et ses plantes utiles, s'est développé sur le sol où nous trouvons des traces les plus anciennes de son existence, qu'il s'y procurait ses moyens de subsistance, et se mit plus tard en contact et en rapports d'échange avec d'autres races qui s'étaient développées de même dans d'autres localités.
Voilà où nous conduisent les faits actuellement connus, à une différence originelle, ainsi qu'à la naissance sur le sol des espèces humaines, des animaux domestiques et des plantes utiles. Ce qui va au delà appartient au domaine de l'hypothèse ou de la légende.
Hérédité des caractères. — Races naturelles et artificielles. — Opinion de Nathusius. — Réfutation. — Distinction des races et espèces. — Transformation des variétés en races et espèces réelles. — Influence du temps. — Animaux sa-us race. — Métis et mulets. — Leur capacité reproductrice. — Chien et loup. — Bouc et brebis. — Léporide. — Élevage industriel de ce dernier. — Conclusions tirées des faits précédents.
Messieurs,
Dès qu'il est question de l'origine des groupes, races ou espèces, dont se compose l'ensemble de la création animale, l'homme compris, la première idée qui se présente à l'esprit, est celle de la suite naturelle de la reproduction. L'existence de toute la création animale avec toutes ses formes variées, ne repose uniquement que sur la propagation normale, puisque l'existence de chaque individu trouve dans la mort sa limite naturelle. Une unique exception , qui n'a de valeur du reste que dans le domaine de l'extrême orthodoxie chrétienne, ne peut subsister devant le tribunal de la critique scientifique. Il est donc nécessaire d'approfondir d'autant plus les questions qui peuvent être soulevées à ce sujet, que des réponses ou des solutions de ces questions dépendent les opinions sur l'origine des espèces humaines ou animales , sur leurs relations de parenté ou de dérivation; enfin sur les variations possibles qu'elles ont pu subir dans le cours des temps.
Il n'y a pas de doute, que dans la génération des animaux supérieurs , les deux sexes, mâle et femelle agissent également et que les propriétés que possèdent les deux ascendants, se transmettent à peu près dans une mesure égale aux descendants. Comme nous l'avons vu plus haut, la famille est la base des groupes divers qu'on remarque dans le monde animal, et de même que tout individu peut posséder certaines particularités propres, fréquemment insignifiantes, qui lui impriment vis-à-vis des autres un cachet d'individualité , de même on remarque chez des familles des caractères spéciaux qui indiquent à l'observateur attentif la série et la filiation des générations qui lui ont donné naissance. On a voulu affirmer, qu'il n'était pas possible d'établir une distinction des individus en dehors des animaux domestiques , et que pour les autres il n'existait aucune de ces particularités qui pouvaient permettre de distinguer un individu de l'autre ; j'ai même récemment trouvé dans quelques ouvrages cette assertion mentionnée comme un des motifs principaux à invoquer à l'appui de la situation exceptionnelle de l'homme dans la création. Le premier empailleur venu suffirait pour montrer le mal fondé de cette assertion , et prouver que dans un troupeau de loups , par exemple , il n'existe pas moins de différences individuelles qu'il n'y en a clans un troupeau de moutons provenant de croisements consanguins. Si l'assertion de l'identité des individus était vraie, il n'arriverait pas aux collectionneurs de faire un choix parmi les exemplaires qui sont à leur disposition. L'individu et l'individualité sont aussi justifiés dans l'ensemble du règne animal, que chez les animaux domestiques et l'homme: et si, dans la vie ordinaire, nous ne faisons pas cette distinction, c'est parce que nous n'observons pas des différences que ni le besoin ni l'utilité ne nous poussent à distinguer.
L'hérédité des divers traits qui caractérisent non-seule-
ment l'espèce, mais aussi la famille et l'individu , est donc un de ces faits qui doit avoir une influence générale sur la conformation du règne animal ; et l'hérédité des particularités propres qui caractérisent l'individu est devenue le levier puissant au moyen duquel on a obtenu des résultats si remarquables et si importants dans l'élevage de nos animaux domestiques.
Virchow a dans un mémoire récent posé et discuté la question de savoir si l'hérédité se rapporte toujours à la même somme de caractères? Il est aisé de concevoir que cela n'est pas et ne peut être le cas, par la simple raison que toute modification au type une fois établi d'une famille, deviendrait impossible. C'est précisément sur le fait que l'hérédité peut embrasser un cercle de caractères indéterminable d'avance, sur l'étendue duquel l'expérience peut seule nous renseigner, que repose la possibilité d'une modification. Il est souvent impossible de déterminer d'avance si tel ou tel animal producteur auquel on attribue des propriétés excellentes , ne transmettra pas à sa descendance un germe de maladie qui ne se manifestera que plus tard chez elle ; tandis que tel animal, peu noble en apparence, donnera des produits, qui, sous tous les rapports, répondront entièrement au but que se proposait l'éleveur.
Dans une leçon précédente , j'ai déjà expliqué que le mot race, dans le sens où on l'emploie, ne peut être distingué du terme espèce, car la constance dans l'hérédité des caractères, la résistance aux influences extérieures, et l'adaptation aux circonstances du milieu ambiant, sont tout aussi grandes chez certaines races que chez de soidisantes espèces , races dont l'origine remonte à une antiquité tout aussi reculée que celle qu'on peut retracer pour des formes regardées comme espèces. En somme on voit que le terme race ne renferme qu'une arrière-pensée théologique, et qu'on l'a introduit et utilisé pour les animaux
domestiques, comme équivalent de celui d'espèce, parce qu'on savait que les races, en partie du moins, devaient leur origine à l'action humaine , tandis que par contre on voulait admettre pour la formation des espèces l'intervention immédiate de la puissance créatrice divine.
« Si nous comparons, » dit Nathusius, « les formes ac- « tuelles des animaux domestiques proprement dits, nous « y reconnaissons des races qui sont assez fortement éta- « blies, et dans lesquelles nous trouvons un grand nombre « d'individus qui forment, par leurs ressemblances et quel- « ques caractères communs, des groupes définis, dont l'ori- « gine se rattache à des localités déterminées plus ou moins « circonscrites. On trouve ces races sur certains points, et « elles sont toujours restées ce qu'elles étaient, autant que <( l'observation peut les suivre dans les temps historiques. « Ce sont les races naturelles géographiques. Mous leur op- « poserons les races artificielles, ou races cultivées. Sous « cette dénomination, nous entendons les races qu'une agri- » culture perfectionnée a façonnées dans un but déterminé. « Elles proviennent , soit de races naturelles, par sélection, « en appareillant les individus pourvus de particularités re- « marquables, et en choisissant strictement pour les élever « les produits présentant au plus haut degré les particu- « larités héritées ; — soit du mélange de différentes races « naturelles par croisements, chez lesquelles cependant la « valeur de l'individu l'emporte toujours sur celle de la « race. La provenance des races artificielles a une impor- « tance moindre, elles n'ont pas de patrie naturelle mais « sont au contraire intimement liées à l'état de l'agricul- « ture. Avec cette notion de races artificielles concorde la « notion du pur sang , si nous admettons ce mot tel que « l'emploient les hommes compétents , la définition ap- « puyée sur la notion d'unité de race de ce terme si sou- <( vent employé étant entièrement fausse.
« Les races naturelles peuvent se déterminer par des « caractères zoologiques, mais il ne faut pas oublier que « nous n'avons pas affaire à des espèces, mais à des variéce tés , et par conséquent à des formes de passage aux- « quelles des diagnoses trop précises ne peuvent convenir: « de telles formes de passage existent toujours, car la va- « Habilité est la condition de la notion de race ' .
« La supposition que tous les animaux domestiques en (( général et surtout les races naturelles , proviennent de « telle ou telle espèce primitive sauvage, n'est pas démon- « trée et ne le sera jamais; on considère cependant cette « supposition comme tellement bien fondée, qu'on ren- « contre rarement de faibles indications tendant à montrer « qu'il puisse en être autrement En tant que l'observation « est la seule base sur laquelle on doive établir des conclu- « sions, toute autre hypothèse sur l'origine des animaux « domestiques aurait la même valeur.
« Deux suppositions si contraires ne peuvent être déci- (( dées ni par l'observation ni par l'expérience ; la justesse « de l'une ou de l'autre se trouve en dehors des limites « des recherches systématiques , la vérité a ses racines a dans un autre domaine inaccessible aux moyens physi- « ques de la science.
« D'après une supposition contraire , il y aurait des « animaux domestiques créés. L'état de domestication peut « être une qualité spécifique primitive , et non formée par « éducation , de même que la vie des animaux dans l'eau, « sur les montagnes, dans les forêts et dans les steppes u est une qualité spécifique et non acquise. D'après l'opiu nion que l'homme n'est pas un animal arrivé graduelle-
1. Tout autant que de la notion d'espèce! car les variétés, ou formes en dehors de l'ordinaire, qui ne se propagent pas d'une manière continue, se rencontrent aussi bien chez les espèces (renard, sajous, lion, panthère, etc.) que chez les races.
ment à un développement supérieur, mais une créature animée par un souffle divin, il n'y aurait rien d'étrange dans la supposition qu'il y ait eu des animaux, qui, lors de leur création, non-seulement auraient reçu la faculté de se laisser apprivoiser, mais auraient été créés dans des rapports plus voisins que les autres avec l'homme,
< ou en un mot auraient été créés, non en vue de devenir ( domestiques , mais comme animaux domestiques.
« II y a une manière de voir qui rejette le terme ( créer ^ qui ne connaît aucune création , mais un soi-di- ( sant développement d'un limon primitif; sur ce point ( nous acceptons non - seulement le reproche d'étroitesse,
< mais encore nous le sollicitons. Notre point de vue , qui ( croit avoir une base plus solide , en admettant que les
< connaissances acquises par l'expérience rencontrent ceri taines bornes, nous donne aussi la possibilité d'admettre
une qualité spéciale pour la différenciation des races humaines, à laquelle ni la notion d'espèce ni celle de variété, ne seraient applicables, dans le sens que nous leur attribuons dans la création organique en général. Lorsque donc on parle de races humaines ou de races domestiques, on peut baser cette notion de race sur un principe particulier de différence , qui appartient exclusivement à ces formes de création. Vu la dépendance des animaux domestiques vis-à-vis de l'homme , on comprend facilement qu'un tel principe de distinction puisse être applicable aux deux. Si nous revendiquons pour la notion de race applicable à l'homme et aux animaux domestiques, seulement les qualités que l'observation nous montre, en lui refusant celles que nous observons dans les espèces et les variétés, nous résolvons une foule de conflits qui jusqu'à présent, dans la discussion sur l'unité du genre humain et la provenance des animaux domestiques n'avaient pu encore trouver de solution. Il ne
538 LEÇONS SUR L'HOMiME.
« s'agit donc pas dans ce que nous appelons race, de pro- « duction de métis entre des espèces, de recherches expé- « rimentales sur l'incapacité des mulets de se propager « d'une manière régulière et continue , il ne s'agit plus ni « de la flexibilité des espèces , ni de la stabilité des va- « riétés.
« Sans vouloir aller au fond de la question ici soulevée, « je rappelle encore une fois , que les animaux qui ont été » domestiques dans les temps historiques, ne sont pas « compris dans le cercle de nos considérations. Il est per- « mis de supposer que quelques animaux domestiques, u quoiqu'on ne puisse prouver qu'ils aient été domesti- « qués , proviennent d'espèces sauvages; ainsi le porc « n'appartient pas aux animaux domestiques primitifs. La <( question si connexe du retour à l'état sauvage d'animaux « primitivement domestiques, dont le porc en particulier « nous fournit tant d'exemples, ne doit point nous détour- « ner du thème qui nous occupe.
a Quant à l'origine des races primitives, l'unité ou « la pluralité de chaque espèce animale , ce sont des » questions qui dépassent les limites de ces considé- « rations. »
On peut voir par cette longue citation empruntée à \athusius , combien le moindre écart de la voie directe de l'observation peut entraîner une quantité de conséquences inexactes. Il faut absolument faire à l'homme une position exceptionnelle qui corresponde entièrement à la pieuse notion d'un être spécial créé par l'intervention immédiate de l'action divine. Ensuite on s'aperçoit que les animaux domestiques, et surtout les races naturelles, se trouvent avoir des rapports très-évidents et incontestables avec les races et souches humaines, rapports qui sont presque identiques en ce qui concerne la reproduction et la propagation ; il faut donc attribuer aux animaux domestiques la
même position exceptionnelle qu'à l'homme. L'intelligence humaine n'a rien fait pour la domestication des animaux; ils ont été créés et apprivoisés pour l'homme. Mais ici se présente le fait contradictoire que l'homme a. dans les temps historiques, apprivoisé des espèces sauvages et en a fait des animaux domestiques. Je ne rappellerai ici que le dindon, qui se trouve encore à l'état sauvage dans l'Amérique du Nord, et dont la domestication ne remonte pas à plus de deux cents ans en arrière. Pour ceux-ci, comme pour tous les animaux nouvellement domestiqués, et ceux sur lesquels s'exercent les efforts de nos sociétés d'acclimatation, la loi d'exception est sans valeur; elle n'en aurait que pour les animaux domestiqués dès les temps préhistoriques et sur lesquels nous ne savons rien de certain. Mais ici encore se présente cette circonstance fatale de la descendance incontestable du porc à grandes oreilles, du sanglier sauvage; le porc n'a donc aucun droit à la situation exceptionnelle invoquée. Qu'en sera-t-il donc du bœuf de Frise, de celui à cornes recourbées, du mouton à grandes cornes, qui descendent incontestablement du bœuf primitif, du bœuf à cornes courbes des alluvions italiennes, du mouflon , ainsi que nous l'avons vu dans la précédente leçon ? Que nous reste-t-il donc d'animaux domestiques, en faveur desquels nous puissions invoquer l'égalité de situation avec l'homme? Probablement seulement les espèces dont nous n'avons pas encore retrouvé les débris fossiles dans les formations d'alluvion ou dans les couches tertiaires anciennes ! Pendant que chaque jour nous amène une nouvelle découverte, que chaque jour nous apprend que tel animal domestique provient d'une espèce encore sauvage, ou trouvée à l'état fossile, devons-nous réclamer, en faveur des quelques animaux domestiques, sur l'origine desquels nous n'avons pas encore des renseignements suffisants, une situation spéciale en dehors de l'ensemble
du règne animal, pour justifier une légende sans fondement sur l'origine du genre humain.
iNathusius nous dit, il est vrai : « que ni l'expérience, « ni l'observation, ne pourront décider si un animal domes- « tique descend ou non d'un type sauvage, et que les « moyens nécessaires pour arriver à la vérité sont en « dehors des possibilités matérielles de la science. » Il est douteux que jamais ce principe soit admis par les observateurs, car si nous devons nous adresser à la foi au lieu de l'observation pour la question des animaux domestiques et leur dérivation d'espèces sauvages, si nous devons invoquer la légende biblique en fait d'histoire naturelle, ce serait la fin de toute science d'observation ; et la destruction de la science tant désirée serait un fait accompli.
Revenons à notre point de départ. Les observations sur l'hérédité des caractères, recueillies jusqu'à présent par les éleveurs, n'en sont pas encore arrivées au point que tous soient entièrement d'accord sur toutes les propositions généralement admises; mais on peut cependant en tirer quelques conclusions assez précises. D'après iNathusius, la transmission héréditaire des divers reproducteurs est indépendante de leur origine et est basée : « généralement « sur la qualité des propriétés, — individuellement sur la « masse de ces propriétés par l'action réciproque des « organes vitaux et de l'énergie de leurs fonctions , car « on voit même des organes maladifs et leurs fonctions « physiologiquement anormales , existant chez un des « ascendants, se transmettre par l'hérédité (engraisse- « ment, difformité des membres dans le basset, etc). »
Cette proposition une fois établie, il n'y a pas de doute que de l'hérédité peuvent résulter des propriétés individuelles, des formes aussi éloignées de la forme originelle que d'autres formes primitives que nous distinguons comme étant des espèces bien fondées. C'est en effet ce qui a lieu :
si on trouvait aujourd'hui le chien basset à l'état fossile, c'est-à-dire dans des conditions qui ne permettraient aucune notion sur l'existence d'une difformité héréditaire des jambes, il n'est pas un naturaliste qui ne le considérât comme une espèce particulière. Le bœuf primitif, le bœuf des tourbières, les races à cornes courbes et à bourrelet frontal, ont été considérées comme espèces distinctes par des naturalistes comme Cuvier, Owen, iSilson et d'autres, parce qu'on n'avait trouvé leurs restes que dans les alluvions de différents pays. On les a admises comme espèces jusqu'à ce qu'on ait démontré leur continuation dans les diverses races domestiques actuelles. Tous les zoologistes qui ignoraient encore la connexion de ces dernières avec les espèces éteintes, affirmaient avec assurance qu'elles appartenaient toutes à une seule et même espèce, le bœuf domestique (Bos taurus), et avaient fait une grande dépense de sagacité pour démontrer que les races pouvaient provenir d'une seule souche spécifique primitive, puis qu'elles devaient en être provenues, enfin, qu'elles en provenaient réellement. On avait basé cette preuve sur le fait que les races artificielles, dont on peut suivre historiquement la propagation et qui sont essentiellement le produit de l'hérédité forcée, ne diffèrent pas moins les unes des autres par leurs caractères que les anciennes races naturelles, dont l'origine se perd dans la nuit des temps. On avait à cet égard parfaitement raison, on avait seulement oublié d'en tirer les véritables conclusions, ce que nous permet maintenant de faire une connaissance plus étendue et plus exacte des faits , à savoir : que la somme des caractères distinctifs qui nous paraît suffisante pour l'établissement d'une espèce, a pu se produire de même dans les temps historiques par hérédité individuelle, et que, par conséquent, il est aussi bien dans les moyens de l'homme que dans ceux de la nature actuelle, de créer, aux dépens
d'espèces déjà existantes, de nouvelles variétés, de nouvelles races ou même des espèces réelles.
De même que la création des races artificielles par l'homme repose sur la valeur utile de l'animal, et qu'elles ne peuvent se conserver qu'à la condition de choisir avec soin pour la reproduction les individus possédant au plus haut degré les qualités utiles et recherchées ; de même aussi dans les races naturelles, qui résultent de la propagation héréditaire de quelques caractères saillants et particuliers, ceux-ci ne se conservent et ne se développent que lorsqu'ils sont conformes aux exigences qu'impose à l'animal sa lutte constante pour l'existence. Les races naturelles et artificielles marchent donc ici parallèlement, et la seule différence qui existe entre elles est que l'homme ne peut employer d'influences extra-naturelles, et ne peut mettre en jeu qu'un certain choix d'influences naturelles qui agissent partout. Examinons un peu comment l'homme s'y prend pour produire une nouvelle race. Il trouve un individu qui lui paraît posséder des propriétés utiles bien prononcées ; il appareille cet individu avec un animal de l'autre sexe, présentant le plus possible les mêmes particularités. 11 donne ensuite au produit de cette union la nourriture et les soins convenables, et les plus propres à renforcer chez lui les particularités utiles désirées. Pour continuer, l'éleveur choisit toujours les individus qui présentent les caractères utiles au plus haut degré de développement, et les appareille entre eux, ou avec la souche mère, ou les produits des dernières générations avec ceux des premières, jusqu'à ce que le but soit atteint. En est-il autrement dans la nature? Il est vrai que le même point de départ peut se présenter, peut-être cent, mille fois, sans aller plus loin, parce que le choix ultérieur des reproducteurs, que l'homme peut aisément faire, peut à peine se produire dans la nature libre. Mais ce sont précisément ces pro-
priétés qui, donnant à l'individu un avantage sur ses semblables dans la lutte pour l'existence, lui assurent une certaine prépondérance dans la reproduction, prépondérance dont les conséquences, quoique plus lentes, ont le même résultat que la sélection des individus dans la création des races artificielles. Pour ne parler que des mammifères, chacun sait qu'il n'y a aucune espèce chez laquelle il n'y ait concurrence et lutte acharnée entre les mâles pour la possession des femelles, qui appartiennent toujours au vainqueur. C'est certainement sur cette circonstance fort simple que repose la durée des espèces dans la plus haute perfection dont elles sont capables. Maintenant, comme chaque individu favorisé dans la lutte pour l'existence, est par cela même appelé à une plus longue vie et à une propagation plus étendue des particularités qui le distinguent, il en résulte que peu à peu sa descendance devient prépondérante, supplante les individus moins favorisés, et finit ainsi par devenir l'unique représentant de la race. Les effets que l'homme peut donc obtenir par son intelligence en peu de temps en utilisant les influences favorables et en écartant les nuisibles, la nature peut aussi les obtenir, la longueur du temps remplaçant dans ce cas l'intelligence humaine. Gomme dans les transformations chimiques, qui se font dans l'écorce terrestre solide, la longueur du temps est un de ses éléments essentiels pour la manifestation des phénomènes qui résultent d'une quantité d'actions infiniment petites; de même le temps est l'agent actif de la conformation extérieure du monde organique, conduisant finalement par les modifications les plus insignifiantes en apparence, à un type fixe mais différent.
Précisément la circonstance, que la formation et la fixation d'une race naturelle ou d'une espèce exigent un temps très-long, nous ramène à un fait qui n'a pas une
importance moindre dans les races artificielles. Les éleveurs discutent toujours encore si l'âge, la constance et la pureté de sang des races employées à l'élevage, sont les éléments essentiels de l'hérédité , ou si sous ce rapport c'est l'individualité qui l'emporte. Puisque même des conformations exceptionnelles, comme membres supplémentaires, arrêts de développement et autres choses semblables, se propagent et se conservent même avec opiniâtreté, l'individualité nous paraît devoir, sans aucun doute, occuper le premier rang. Mais la durée du temps pendant lequel une race s'est propagée n'en a pas moins une grande importance, parce qu'elle élève d'autant plus la probabilité de la transmission héréditaire, que son sang est plus pur et que la race est plus ancienne. Cela résulte déjà de l'influence des ancêtres, qui se manifeste souvent d'une manière frappante. Lorsqu'on dit que l'influence des ancêtres sur leurs petits-enfants n'est qu'indirecte, en tant que les propriétés des ancêtres se transmettent aux enfants, c'est trop restreindre la valeur du fait, car nombre de cas nous montrent des individus pourvus de particularités que présentaient leurs grands parents, mais pas leurs parents directs. Un de mes amis possède une chienne du Saint- Gothard qui, à l'exception d'une tache blanche étroite sur la poitrine, est entièrement noire. Deux mâles de la même portée sont tachés de brun clair; quant aux parents, la mère était noire, le père jaune brun. La chienne fut couverte par un chien de même race entièrement noir; la portée fut de cinq petits ; trois étaient noirs avec la tache pectorale blanche, les deux autres avaient les taches jaunes du grand-père. La particularité du grand -père, dont n'avait pas hérité son enfant direct, a reparu dans ses petits-enfants. Si des observations de ce genre sont justes, et je puis garantir celle-là, puisque je possède un des petitsenfants et que je connais la mère et les autres rejetons, il est
évident que, même dans les sangs les plus purs, il se rencontre parfois des retours vers les ancêtres, dont on pourrait croire les particularités perdues; d'autre part, les races naturelles et les espèces se maintiennent avec opiniâtreté dans les croisements, et reparaissent de nouveau après quelques générations. Tous les éleveurs de chiens savent, que le sang des Terre-Neuve, qui provient sans doute d'une espèce sauvage indigène du pays et qui n'était pas encore domestiquée au commencement du xviie siècle, est réellement indestructible, de sorte qu'on peut encore à la dixième génération reconnaître ses caractères dans le mélange. Darwin cite encore, avec beaucoup de raison, que souvent chez les chevaux domestiques on voit apparaître, peut-être comme réminiscence de leur origine, des anneaux colorés aux jambes et des raies obscures, dont on chercherait en vain les traces chez la génération précédente. Desor m'a fait aussi remarquer que chez les jeunes chats noirs dont la souche remonte à un grand nombre de générations, le premier pelage est alternativement rayé , plus foncé et plus clair, comme celui du chat sauvage, mais avec une nuance plus foncée, et que ce n'est qu'au bout d'une année que le pelage prend sa couleur noire uniforme et sans stries.
Ainsi, tous les faits s'accordent pour montrer qu'à côté de l'influence individuelle dans l'hérédité, la longueur du temps constitue un facteur, au moyen duquel il s'établit un certain type qui correspond le mieux aux conditions extérieures et aux exigences de la lutte constante pour l'existence, type qui devient d'autant plus fixe, que les conditions qui l'ont formé restent plus longtemps les mêmes. Mais plus ce type se fixe, plus il se circonscrit et se distingue nettement de tous les autres qui lui sont semblables ou alliés, plus il s'en sépare, et plus il se montre hostile envers eux; l'intervalle qui l'en sépare, petit dans le
commencement, s'agrandit graduellement, et finit par devenir infranchissable.
Si la distinction des races naturelles et des races artificielles de pur sang d'origine ancienne est importante, Nathusius a fait encore un grand pas en avant, en distinguant des animaux sans race. Ceux-ci proviennent, d'après lui, « soit par la transplantation de races naturelles de « leur lieu d'origine dans d'autres régions, qui ne leur « offrent pas les mêmes conditions de développement, et u où leur type de race est modifié de quelque manière, « sans cependant prendre une forme typique nouvelle et « déterminée ; soit par des croisements de différentes races <( naturelles, dans la suite et la conduite desquelles on « n'a point eu égard à la formation d'un type ; soit enfin « par défaut des soins nécessaires pour conserver aux « races artificielles leurs particularités, et que la faim et « les privations ramènent peu à peu vers leurs commence céments. »
11 n'y a pas à douter cependant qu'on ne puisse faire sortir du chaos des animaux sans race, de nouvelles espèces et races bien caractérisées, soit par les influences naturelles, soit par l'éducation artificielle. Chez les animaux sans race de la première catégorie, produits par la transplantation d'une race dans d'autres régions, il faut appliquer le procédé que nous avons indiqué plus haut, par lequel on cherche à établir un type fixe, plus approprié aux circonstances extérieures de la localité. Chez les animaux redevenus sauvages et provenant de races artificielles tendant, faute des soins nécessaires, à revenir vers la forme primitive de la souche, le défaut de race cessera avec la cause du développement rétrograde, qui n'a fait que i-établir la forme originelle en enlevant seulement les modifications apportées à celle-ci par les soins et le travail de l'homme. Des trois cas établis par Nathusius, il y en a
donc deux qui n'ont qu'une valeur temporaire, le troisième, par contre, le défaut de race causé par les croisements de races diverses, a une importance beaucoup plus grande.
Examinons aussi, au point de vue des croisements, la formation des métis et des hybrides, et, en vue de ces recherches, revenons-en à la notion de variété et d'espèce.
Pour tout naturaliste qui s'est 'livré à des recherches critiques sur l'espèce, il est certainement établi que la notion d'espèce ne peut point partout consister en une somme déterminée de caractères distinctifs, mais qu'au contraire, dans chaque groupe, aussi bien la somme des caractères que leur nature même, changent considérablement. Nous avons des genres dans lesquels chaque espèce offre des caractères nettement tranchés ; d'autres (et ce sont précisément les genres les plus riches en espèces), où celles-ci , passant les unes dans les autres , ne peuvent être distinguées qu'avec la plus grande difficulté, et semblent se grouper autour de certains centres formant en quelque sorte, clans le genre même, des espèces principales autour desquelles les autres se réunissent. Ces groupes d'espèces voisines entre elles proviennent du développement plus marqué d'un caractère quelconque qui est commun à toutes, tandis que le développement d'un autre caractère, dans quelques autres espèces, formera encore un autre groupe. La somme des caractères, ainsi que leur qualité, a donc dans chaque type sa loi propre, et ne peut point s'exprimer par une formule générale. Nous avons déjà vu que la somme, aussi bien que la qualité des caractères distinctifs , peut être tout aussi grande dans diverses races, même souvent plus grande que dans beaucoup d'espèces. Les caractères ne peuvent donc seulement servir à la fixation des espèces , que si nous admettons
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que Jes notions de race et espèce sont identiques, et ne doivent point être séparées.
Mais on nous dira : les espèces ont existé depuis des temps infinis, et pas les races; — les espèces se sont toujours propagées de la même manière, les races se sont formées sous nos yeux; les espèces sont des types impérissables, les races disparaissent comme elles sont venues. On peut montrer que ces distinctions auxquelles on attache tant d'importance, sont anéanties et tombent en poussière devant les nouvelles recherches ; que les races principales de nos animaux domestiques remontent, quant à leur origine, à une époque tout aussi reculée que celle des espèces sauvages qui nous entourent; qu'elles se sont propagées d'une manière aussi constante que ces dernières; — qu'enfin, de tout temps, des espèces sauvages ont disparu de la création aussi bien que des races domestiques ; — donc encore ici toute distinction tombe, et races et espèces se comportent de même.
11 ne nous reste plus que les faits relatifs à la reproduction. Les races, dit-on, peuvent produire entre elles, et les produits de leurs croisements sont indéfiniment féconds entre eux. Les espèces produisent parfois bien entre elles, mais les jeunes, résultant de ces unions, sont inféconds dès la deuxième génération, sinon dès la première.
Si on tient cette proposition pour bien établie, on croit devoir en tirer la conséquence que toutes les races émanent d'une seule souche, tandis que les espèces doivent provenir d'autant de souches différentes.
Recherchons d'abord ce qu'il en est pour les espèces, et bornons-nous aux mammifères, comme étant les animaux les plus rapprochés de l'homme.
Il n'est pas douteux que, même à l'état sauvage, les animaux qui ne sont pas d'une parenté trop éloignée s'ap-
pareillent ou cherchent à s'appareiller entre eux ; c'est surtout chez les mâles qui sont écartés, par leurs rivaux plus forts, des femelles de leur espèce, et chez les animaux domestiques élevés dès leur jeunesse avec d'autres espèces, que se manifestent de pareils instincts. Ces faits sont analogues à ceux des femelles qui, privées de leur propre progéniture, adoptent des jeunes d'une espèce toute différente de la leur. On a eu occasion d'observer des rapports de cette nature, entre chien et porc, entre cerf et vache; mais on a toujours trouvé, qu'à un degré de parenté aussi éloigné, l'union restait inféconde; dans quelques cas, l'accouplement était impossible, faute de conformité des organes; dans d'autres cas, où il avait réellement eu lieu, il était demeuré sans résultat.
Nous pouvons donc, d'après l'observation, formuler la loi que l'accouplement entre formes très-différentes est pour la plupart du temps impossible, et en tous cas infécond.
Les espèces voisines peuvent s'accoupler entre elles et produire des métis. Ceci a ordinairement lieu par l'intervention de l'homme, qui doit souvent avoir recours à maints artifices, surtout pour tromper les mâles et vaincre la répugnance qu'ils éprouvent en général pour les femelles d'espèces étrangères à la leur. On a cependant été trop loin en voulant généraliser ces difficultés, en affirmant que toutes^les espèces, et rien que les espèces seules, manifestaient cette aversion réciproque, mais jamais les races. Il est vrai qu'il faut souvent exciter, par l'approche d'une jument, l'étalon mulassier qu'on veut faire saillir l'ânesse, mais il faut aussi souvent avoir recours à une manœuvre analogue pour déterminer un étalon de sang à couvrir une jument de basse extraction, car il refuse, dans ce cas, jusqu'à ce qu'on lui amène une de ses juments favorites, à laquelle on substitue celle qui doit être cou-
verte. Si donc dans les cas ordinaires l'intervention de l'homme est nécessaire pour produire le métissage sur une certaine échelle, on connaît cependant assez de cas, où à l'état sauvage ou demi-sauvage, il y a eu production de métis sans aucune intervention de l'homme. Le chien et la louve, le renard et la chienne, le chien et le chacal, le bouquetin et la chèvre en sont des exemples connus et authentiques. Les métis présentent en général un mélange assez égal des caractères des parents, tant au physique qu'au moral. 11 leur reste cependant une certaine individualité, lorsque le mélange ne porte pas régulièrement sur les divers organes. La description des chien-loups que donne Buiïon, montre avec évidence combien cette différence peut aller loin chez les jeunes d'une même portée, sans que cependant le mélange cesse d'être toujours reconnaissable.
Si la production de jeunes métis possédant des caractères mixtes et à peu près également éloignés des deux parents, peut avoir lieu avec ou sans l'intervention humaine, la question de savoir s'il peut se produire de cette manière des espèces intermédiaires, n'est pas encore résolue. Il faut que les jeunes soient non-seulement féconds entre eux, mais que leurs produits le soient également, afin de pouvoir continuer dans l'avenir la nouvelle espèce mixte qui vient d'être ainsi formée. Dans le cas contraire, celui où les métis ne sont pas capables de procréation, la durée de la nouvelle espèce est bornée naturellement à celle de la vie des individus mêmes. Si les métis, inféconds entre eux, l'étaient cependant avec les espèces-souches dont ils proviennent, les caractères mixtes de l'espèce nouvelle disparaîtraient après quelques générations, et elle ne tarderait pas à retomber dans le type de l'espèce parente avec laquelle elle se serait de nouveau croisée. Supposons, par exemple, qu'un chien-loup, moitié chien, moitié loup,
soit croisé avec un chien. Les métis qui en proviendront seront un quart loup et trois quarts chien ; et si ces trois quarts chien sont plus tard croisés encore avec le chien, la close de sang de loup sera si faible, qu'elle deviendra aussi inappréciable que pourrait l'être aux réactifs chimiques les plus sensibles une substance soumise aux dilutions homéopathiques extrêmes. 11 pourra se rencontrer çà et là dans la suite des générations quelques réminiscences du croisement primitif, un descendant qui présentera quelque caractère du loup, comme on rencontre chez quelques chevaux des anneaux foncés aux jambes comme chez le zèbre , mais en général la race mixte disparaîtra et se fondra dans une des espèces-souches qui a servi à la former.
L'expérience nous apprend que la fécondité des métis entre eux est au plus haut degré variable, car chaque espèce a sa propre loi, et même il existe à cet égard, chez les espèces, des différences suivant les sexes. Le bouc s'accouple facilement avec la brebis, et il résuite de cette union des produits qui, d'après Buffon, sont tout à fait féconds. Le bélier, au contraire, ne s'accouple que difficilement avec la chèvre, et, d'après le même naturaliste, ces accouplements n'ont pas donné de produit. La probabilité de la production de jeunes féconds ne dépend point, ainsi que Broca l'a fort justement fait observer, de la ressemblance extérieure des caractères. Le lévrier et le caniche sont, tant sous le rapport des formes extérieures que sous celui de la conformation du squelette, bien plus dissemblables que le cheval et l'âne (quoique l'on considère le lévrier et le caniche comme races d'une seule et même espèce, et le cheval et l'âne comme espèces distinctes), et pourtant les premiers produisent des petits fertiles, et pas les seconds. L'observation seule peut expliquer ces faits compliqués, et malheureusement, il faut l'avouer, lesobser-
vations n'ont porté jusqu'à présent que sur un trop petit nombre d'espèces et de faits.
Il y a des cas où la vie sexuelle des métis est extraordinairement amoindrie, car les métis peuvent s'accoupler entre eux, mais leur union reste inféconde. Les mules peuvent parfois produire des jeunes, mais seulement avec l'étalon, et encore ces produits sont ordinairement inféconds, et n'offrent que peu de vitalité. Cet exemple, le plus ancien et le plus généralement connu, reste encore jusqu'à présent le seul, et constitue une exception complète. Aussi loin que nous pouvons remonter dans l'histoire, déjà dès une haute antiquité, l'élevage des mulets était connu et pratiqué en Orient1 ; c'est pourtant ce seul exemple d'infécondité des métis qui est constamment cité par ceux qui affirment que « tous les métis sont toujours « inféconds, ou dès la première génération ou dans la « suivante. »
Broca rapporte un exemple de production de métis entre le bison américain et la vache européenne. Le bison s'accouple volontiers avec la vache, le taureau, par contre, montre de l'aversion pour la vache bisonne. Les métis, issus de ce croisement, que les Américains nomment buffles demi-sang (ils nomment buffles le bison), ont le corps de la vache, le dos incliné sans bosse, la couleur, la tête et la crinière du bison. Ces métis paraissent être peu féconds entre eux, mais si on croise un de ces demi-sangs avec une des espèces-souches, on obtient un métis quart de sang, qui constitue une espèce mixte fixe, très-féconde, et qui peut se reproduire indéfiniment avec tous ses caractères. C'est, jusqu'à présent, le seul exemple connu d'une production de métis demi-fertiles, qui entre eux donnent
1. Ce qui n'a pas empoché le gouvernement de l'ex-roi Othon de Grèce de faire venir à grands frais du Portugal des mulets étalons destinés à améliorer la race muletière de la Grèce.
des produits inféconds, mais donnent des produits féconds par croisement avec la souche de leurs ascendants.
Les cas où les métis produits sont féconds entre eux et produisent une espèce mixte constante sont fréquents, et aussi loin que les observations ont pu être suivies, il ne paraît pas que les descendants aient montré aucune diminution de leur faculté reproductrice. Comme les cas de ce genre ont été contestés avec un acharnement plus motivé par un esprit de chicane que basé sur des recherches véritables, je vous en citerai quelques-uns d'après Broca. Recherches de Bujjfon. Une jeune louve, âgée de trois jours à peine, trouvée par un paysan dans la forêt, et ( achetée par le marquis de Spontin-Beaufort, fut nourrie avec du lait, jusqu'à ce qu'elle pût manger de la viande. Elle était si apprivoisée qu'on pouvait la mener à la < chasse. Mais à l'âge d'un an elle devint sanguinaire, étranglait les chats et les poules, attaquait les moutons et les chiens, et dut être tenue à l'attache. Un jour, elle mordit si dangereusement le cocher, que ce malheureux dut garder le lit pendant six semaines.
« Première portée. Le 28 mars 1773, elle fut couverte pour la première fois par un chien braque, et successivement à plusieurs reprises dans la quinzaine suivante. Le 6 juin, soixante-dix jours après le premier accouplement, elle mit bas quatre petits, trois mâles et une femelle.
« Deuxième portée. Il resta un mâle qui fut élevé avec sa sœur.
« Le 30 décembre 1775, à l'âge de deux ans et demi,
il y eut accouplement entre les deux, et soixante-trois
jours après, le 3 mars 1776, la femelle mit bas quatre
petits, deux mâles et deux femelles.
« Troisième portée. Une paire de la deuxième portée
« fut envoyée par le marquis de Spontin à Buflbn, qui les
« garda d'abord à Paris, puis ensuite à la campagne. On <( les éleva ensemble en les surveillant attentivement, pour » éviter tout mélange avec d'autres chiens. Ils s'accou- « plèrent le 31 décembre 1778, à l'âge de deux ans et dix « mois, et le h mars 1779, après soixante-trois jours, la « femelle mit bas sept petits. Le gardien ayant pris dans « ses mains les petits pour les examiner, la mère furieuse « se jeta sur eux et dévora tous ceux qui avaient été tou- « chés; il ne resta qu'une femelle.
« Quatrième portée. Cette femelle a été élevée avec un (( parent dans un grand caveau, où aucun autre animal ne (( pouvait pénétrer. Au commencement de 1781, à l'âge « de deux ans, elle fut couverte par son père, et mit bas, « au printemps, quatre petits dont elle dévora deux. Il ne » resta qu'une paire sur le sort de laquelle rien n'a été « rapporté ; il est probable que la révolution française a « interrompu le cours de ces recherches. »
Les métis de bouc et de brebis, qu'on nomme chabins, sont élevés en grand nombre au Chili, car leur toison à longs poils, demi-laineuse, connue sous le nom de pellion, est très-recherchée pour tapis, couvertures et chabraques. Les chabins de première génération ont la forme de la mère, et la toison du père. Leurs poils ont presque la dureté et la roideur de ceux du bouc, et sont peu estimés. Aussi on n'élève pas ces métis, quoiqu'ils soient entièrement féconds entre eux, mais on en garde quelques-uns pour l'élevage ultérieur. Les chabins qui donnent la toison la plus estimée sont de deuxième sang, et s'obtiennent en croisant les chabins mâles avec des brebis. Ces chabins demi-sang sont indéfiniment féconds entre eux, mais, après trois ou quatre générations, leur descendance directe subit une modification qui amoindrit leur valeur commerciale; leur poil s'épaissit, se durcit, et se rapproche donc de celui de la chèvre, ce qui est d'autant plus frappant,
que ces chabins demi-sang sont chèvres pour un quart et moutons pour les trois quarts, et sont par conséquent trois ibis plus près du mouton que de la chèvre. Ce qui est encore plus remarquable, c'est que pour rendre aux générations suivantes la finesse et la mollesse du poil, il faut recroiser les femelles avec des mâles de premier sang, soit des chabins mâles.
On obtient ainsi un métis qui a trois huitièmes de sang de chèvre et cinq huitièmes de sang de mouton, qui est par conséquent plus éloigné du mouton que sa mère, et qui cependant possède une toison plus moelleuse, dont la qualité se conserve pendant plusieurs générations. Les chabins se comportent donc précisément comme nos races domestiques croisées, qui perdent aussi, après une certaine série de générations, quelques-unes de leurs propriétés utiles, qu'on peut leur restituer par un nouveau croisement dans la race. La fécondité des chabins n'est aucunement limitée, puisque le croisement qui leur restitue leur valeur n'a pas lieu avec une des espèces-souches, mais au contraire avec des métis.
Le renard et la chienne, le chacal et la chienne, le bouquetin et la chèvre, le chameau et le dromadaire, le lama et l'alpaca, la vigogne et l'alpaca, produisent de même entre eux des métis féconds, qui se propagent indéfiniment et dont quelques-uns, comme par exemple ceux du chameau et du dromadaire, sont plus estimés que les espèces dont ils descendent. >,ous n'entrerons pas dans plus de détails sur ces exemples, mais nous nous étendrons un peu plus sur un fait intéressant de même nature qui vient d'acquérir récemment en France une valeur industrielle; nous voulons parler de l'élevage régulier et sur une grande échelle, de métis du lièvre et du lapin.
M. Roux, d'Angouleme, s'etant procuré déjeunes lièvres
de trois à quatre semaines, les enferma avec de jeunes lapines du même âge, et réussit ainsi à les élever. Les lapines, qui n'avaient jamais vu de lapin mâle, crurent que les lièvres étaient leurs mâles naturels; ceux-ci ayant la même opinion à l'égard de leurs compagnes, s'habituèrent à leur captivité, bien que n'étant jamais aussi confiants que les lapins. Pour éviter des luttes acharnées entre les mâles, on doit les séparer à l'âge de puberté, et les enfermer chacun avec une femelle. Le croisement se fait ainsi sans difficulté, surtout la nuit, car le lièvre n'approche jamais sa femelle quand il se sait observé. La hase sauvage ne porte que quatre petits; la lapine de huit à douze; la lapine fécondée par le lièvre de cinq à huit. La fécondité se trouve donc entre les deux.
Les lièvres demi-sang provenant de ce premier croisement ressemblent beaucoup plus au lapin qu'au lièvre. Leur pelage offre à peine une légère coloration rougeâtre, et le gris domine. Les oreilles sont un peu plus longues que chez le lapin, ainsi que les jambes postérieures; l'expression de la physionomie est moins effarouchée et moins sauvage que chez le lièvre. Ils sont aussi grands que leurs parents, et sans un examen attentif, on les confondrait facilement avec des lapins. M. Roux n'a trouvé aucun avantage à propager cette race, quoique les individus en soient tout à fait féconds entre eux, et reproduisent des jeunes qui leur ressemblent complètement. Si on croise ces mâles demi-sang avec une lapine, on obtient des individus presque entièrement semblables au lapin. M. Roux n'a point non plus trouvé d'avantage pratique à propager cette race.
Il en est tout autrement lorsqu'on opère un semblable croisement de retour vers le lièvre. Les lépoiïdes de second sang, issus du père lièvre et d'une femelle de demisang, sont plus beaux, plus forts et plus grands que les
animaux d'espèce pure. Ces nouveaux hybrides, qui sont lièvres pour les trois quarts, et lapins pour un quart seulement, tiennent cependant autant de leur aïeule lapine que de leurs trois aïeuls lièvres, de telle sorte que si l'on ignorait leur généalogie, on serait tenté de les prendre pour des métis de demi -sang. Les caractères du lapin s'impriment plus fortement sur le léporide que ceux du lièvre, ce qui provient probablement de l'influence prépondérante de la femelle qui est lapine. Car dans un élevage de métis fait en Italie, entre lapin et hase, dont les résultats ultérieurs n'ont pas été bien constatés, les jeunes ressemblaient davantage au lièvre.
Les léporides quarterons sont féconds entre. eux, mais à un faible degré, car leurs portées varient de deux à cinq petits, à peu près comme chez les lièvres sauvages. Pour obtenir une race plus productive, M. Roux les a croisés de nouveau avec de femelles de demi-sang.
Ce nouveau produit, que nous pouvons désigner comme trois huitièmes de lapin, est aussi beau et beaucoup plus prolifique que les quarterons ; ses portées sont de cinq à huit petits, qui s'élèvent encore plus facilement que les lapins, croissent rapidement, et sont capables de se reproduire à l'âge de quatre mois. La femelle porte trente jours, comme la hase et la lapine ; elle allaite environ trois semaines, et reçoit de nouveau le mâle dix-sept jours après avoir mis bas ; elle peut donc, sans difficulté, donner six portées par an. C'est cette race de trois huitièmes que M. Roux élève de préférence, c'est celle qui coûte le moins à élever et qui produit le plus de chair pour une quantité donnée d'aliments. Le poids moyen des lapins domestiques âgés d'un an est d'environ six livres, et celui du lièvre sauvage de huit livres; un léporide trois-huitièmes pèse de huit à dix livres, plusieurs atteignent de douze à quatorze, et l'un d'eux s'est même élevé jusqu'à seize livres.
Plus âgés, les léporides acquièrent une très-belle fourrure qui peut valoir jusqu'à un franc, et dont le poil, d'un grisroux, a la consistance de celui du lièvre. Lorsque les lapins se vendent un franc au maximum sur le marché d'Angoulême, le prix ordinaire du léporide est de deux francs. La chair du léporide est blanche comme celle du lapin sauvage, mais elle a un goût excellent, un peu analogue à celui du dindon.
Les léporides trois-huitièmes ont la tête plus grosse que les lapins, la physionomie éveillée, plus craintive, l'œil plus ouvert, et à ce qu'il semble plus rapproché des narines ; les jambes postérieures sont plus longues , presque autant que chez le lièvre; les membres antérieurs sont plus longs soit absolument, soit par rapport à la longueur des membres postérieurs. Leurs oreilles sont aussi longues que celles du lièvre, et il y a ceci de remarquable que, chez tous les jeunes et chez beaucoup d'adultes, l'une d'elles est dressée et l'autre pendante, ce qui donne à ces animaux un aspect tout particulier. Chez les adultes, la seconde oreille se redresse plus ou moins, mais rarement complètement.
L'élevage de cette nouvelle race de léporides marche depuis 1850, et on est arrivé, en supposant cinq portées par an, à la soixantième génération, sans que les hybrides produits aient présenté la moindre trace de changement dans leurs formes extérieures, ni souffert la moindre diminution de leurs facultés reproductrices.
Voilà donc la preuve que les hybrides de deux espèces bien reconnues comme distinctes peuvent reproduire entre eux, et que leurs descendants demeurent indéfiniment féconds, et continuent à se propager avec tous leurs caractères. Le léporide trois-huitièmes, dont je viens de vous citer l'histoire, est devenu une espèce tout à fait constante, qui offre des caractères déterminés qu'elle reproduit indé-
{'miment, et possède donc tous les caractères d'une espèce zoologique réelle.
Nous accordons que c'est une espèce artificielle, que le mélange qui l'a produite n'aurait probablement pas eu lieu à l'état sauvage, car il est connu que les lapins et les lièvres sauvages vivent en ennemis, et que les premiers, quoique en apparence plus petits et plus faibles, supplantent les seconds ; ce qui les fait considérer par les vrais chasseurs, en Allemagne, comme une espèce de mauvaise herbe qu'on détruit et qu'on mange à peine, tandis qu'en France le lapin sauvage est recherché comme une friandise. Nous accordons encore que peut-être, étant en liberté, et placé au milieu de lièvres et de lapins, le léporide perdrait sa position intermédiaire, et se fondrait, par croisement de retour, dans l'une ou l'autre de ces espèces.
Mais qu'importe tout cela? Gela empèchera-t-il le fait qu'une nouvelle espèce a été créée par croisement de deux autres espèces, que nous connaissons toutes deux à l'état sauvage, dont une seulement a été domestiquée, et l'autre, le lièvre, n'a jamais pu l'être?
On a dit que les races se distinguent des espèces, précisément parce qu'elles peuvent se reproduire entre elles, et que les hybrides résultant de ces unions sont indéfiniment féconds; mais si on examine la question de plus près, on ne tarde pas à reconnaître qu'aucune assertion n'est moins fondée que celle-là, car les preuves qu'on peut apporter aujourd'hui en faveur de la fécondité des hybrides de plusieurs espèces, peuvent aussi être invoquées pour ceux des anciennes races naturelles.
Il y a des cas où l'accouplement entre de telles races este omplétement impossible, et où, par conséquent, il ne peut être question d'aucune propagation ultérieure. Il est impossible que le loup s'accouple avec la fennek du Sahara, ou le dogue avec le petit chien africain
sans poils, ou avec le bichon bolonais ; il y a là impossibilité physique. De plus, les éleveurs savent fort bien que certaines races ne s'accouplent entre elles que très-difficilement, que la fécondité des métis qui résultent de ces unions cesse bientôt, et que la race se perd, tandis que d'autres races se croisent facilement et donnent des produits féconds. « Il y a des propriétés, dit Nathusius, qui ne « peuvent s'accorder, c'est pourquoi tout mélange n'entraîne « pas la fusion des propriétés. » Il y a donc des croisements qui ne sont pas constants, ou en d'autres termes, il y a des races qui ne se reproduisent que difficilement entre elles, et d'autres chez lesquelles la fécondité dans la suite des générations est limitée.
On a invoqué comme une raison importante l'aversion que les espèces sauvages voisines éprouvent les unes pour les autres. Nous avons vu que cette aversion est souvent surmontée, surtout par les mâles, mais nous savons aussi, d'autre part, qu'elle augmente toujours plus à mesure que les races se différencient. Rengger dit expressément que les chats introduits au Paraguay et qui y sont devenus indigènes après s'y être considérablement modifiés, bien que leur importation soit un fait historique, font preuve d'une antipathie très-décidée pour le chat d'Europe nouvellement importé, et ne s'accouplent avec lui que trèsdifficilement. Qui se ressemble s'assemble, est un ancien proverbe, qui trouve son application clans tout le règne animal.
Il me paraît très-probable que nos races bovines de Schwyz et de Saanen, par exemple, laissées en liberté complète, ne se mélangeraient en aucune manière, mais que chacune des deux races se maintiendrait exclusivement dans les limites de son pâturage, sans empiéter sur celui de l'autre. Il se pourrait peut-être que la race plus grande de Saanen supplantât la race plus faible de Schwyz,
mais il y a une trop grande dissemblance entre les deux pour qu'un mélange volontaire pût avoir lieu.
Pour résumer en quelques mots les connaissances acquises sur la question, nous pouvons conclure que, sous le' rapport de la génération et de la propagation, il n'existe pas la moindre différence entre les races et les espèces, et qu'il y a aussi bien des races que des espèces qui ne peuvent se reproduire entre elles ; d'autres qui ne se reproduisent que difficilement, ou d'un seul côté seulement; d'autres enfin qui produisent facilement des métis féconds, donc de nouvelles races ou espèces.
Appuyé sur l'expérience, nous pouvons dire que les races et espèces auront des rapports mutuels d'autant plus difficiles, et se mélangeront d'autant moins facilement, que leurs caractères seront plus fortement marqués, et pour ainsi dire incrustés par le temps écoulé depuis l'origine du type.
Le chaos des animaux sans race, chez lesquels cette incrustation n'a pas encore eu lieu, n'existe pas seulement chez les races, mais aussi chez les espèces sauvages, et ce sera un des prochains services que la zoologie pourra rendre à la science, que d'introduire cette notion dans la classification des espèces animales sauvages. Quand je considère le nombre infini de variétés et d'espèces établies dans le genre sajou, genre de singes Sud-américains; quand je vois que chaque nouvel observateur comprend et groupe à sa manière les innombrables formes si voisines les unes des autres que comprend ce genre, il s'impose à moi la conviction involontaire que nous avons affaire là à une agglomération sans race, qui oscille autour de quelques formes principales, comme la foule des chiens demisauvages et sans race qui pullule en Orient oscille entre les types de races ou espèces pures auxquels appartenaient leurs ancêtres.
Considérant cependant dans l'ensemble de leur manière d'être, les espèces et les races, on constate entre elles une différence assez importante pour empêcher, du moins jusqu'à présent, l'établissement d'une loi qui leur soit applicable d'une manière générale. De même qu'il y a des espèces qui restent les mêmes sous toutes les zones célestes, et n'ont pas souffert de modification dans le cours de milliers d'années, de même nous en trouvons d'autres qui, transportées dans un autre climat, y ont éprouvé des modifications passablement importantes, et y ont subi une transformation essentielle. Les unes paraissent pour ainsi dire formées d'une matière inflexible, les autres d'une substance plus malléable et plastique. Nous voyons encore des espèces qui, aussi loin que nous pouvons remonter dans leur histoire, malgré leur similitude, restent entre elles sans mélange, et conservent leurs particularités, sans donner naissance à aucune race mixte. D'autres espèces, par contre, qui autrefois étaient connues comme espèces bien distinctes et bien caractérisées, se rapprochent, se mêlent, produisent des métis féconds, forment de nouvelles espèces mixtes, des mélanges sans race, et pour ainsi dire des souches communes d'où peuvent sortir de nouvelles races et espèces. Enfin, il peut y avoir d'autres espèces qui, issues d'une même souche générale, s'éloignent toujours plus les unes des autres, leurs caractères se délimitant toujours plus nettement dans différentes directions, jusqu'à ce qu'enfin elles forment des types qui, originairement frères, vivent entre eux en hostilité complète.
J'espère vous prouver, dans la prochaine leçon, que les choses se sont passées de la même manière dans le genre humain, et entre les différentes espèces qu'il renferme.
Légende d'Adam. — Dissémination géographique des races humaines. — Constance de leurs caractères dans le cours des temps. — Flexibilité des races. — Développement du crâne par la civilisation. — Dégénérescence des races. — Exemple de l'Irlande. — Modifications du nègre en Amérique, des Yankees et des Juifs. — Temps que ces modifications ont exigé. — Croisements des races humaines. — Différence dans la fécondité des hybrides. — Races blanches entre elles. — Mulâtres. — Distribution des caractères chez eux. — Mulâtres de la Caroline du Sud et de la Louisiane. — Remarques de Hombron. — Indiens et blancs. — Blancs et Malais. — Blancs et Polynésiens. — Blancs et Australiennes. — Conclusions sur les différences originelles du genre humain, et les produits des croisements. — Action divine directe, d'après le docteur Sagot.
Messieurs !
Aussi loin que nous pouvons remonter dans l'antiquité la plus reculée, partout nous voyons par la tradition que les hommes qui ont émigré et découvert des pays à eux inconnus jusqu'alors, y ont toujours rencontré des habitants humains, pour eux aussi étrangers que les animaux et les plantes. Il n'y a que quelques petites îles qui, soit par la nature de leur sol, soit par leur situation éloignée au milieu des mers , soit par Tinhospitalité de leur climat, s' opposant à l'établissement de l'homme, aient fait une exception facile à comprendre.
Les grandes iles au contraire, les différentes régions continentales, depuis les plus chaudes jusqu'aux plus froides, ont toujours été trouvées habitées, par les navigateurs ou conquérants qui y ont pénétré les premiers. Les récits re-
ligieux mêmes, qui retracent souvent si bizarrement l'origine du genre humain, laquelle est toujours celle d'une souche qui se regarde comme privilégiée, ces récits laissent toujours entrevoir dans les accessoires, comme le sentiment, que même lors de la première création du père de la souche, la terre était déjà peuplée ailleurs. Ce sentiment se retrouve même dans la légende biblique. Après le meurtre d'Abel, toute la descendance d'Adam se composait de Caïn le meurtrier, car Seth et les autres fils et tilles dont la Genèse fait mention, n'étaient pas encore nés à cette époque. Pas moins , Caïn prend avec lui sa femme dans sa fuite, et fonde une ville, après qu'il eut été marqué au front d'un signe pour que personne ne le tuât. Ce signe ne pouvait pourtant être destiné qu'aux hommes, car le loup mange aussi les moutons marqués.
Mais où Caïn a pris sa femme et la population nécessaire pour sa ville (du temps d'Adam), restera toujours une énigme, si on ne veut pas admettre que l'histoire d'Adam n'est qu'une légende destinée à faire ressortir l'excellence toute spéciale de la race juive.
Je vous cite ceci pour montrer que le seul fait dont nous puissions partir implique déjà une diffusion originelle de l'homme, et une différence originelle des hommes dispersés à la surface terrestre. Qu'on se perde encore dans des spéculations théoriques sur l'origine du genre humain et la différence de ses espèces, qu'on apporte autant de preuves et de conclusions qu'on le voudra à l'appui de l'unité de l'espèce humaine, il n'en est pas moins certain qu'il n'est aucun fait historique, ni même, comme nous l'avons vu, géologique, qui puisse confirmer cette unité rêvée. Aussi loin que nous puissions regarder en arrière, partout nous trouvons des espèces humaines différentes, dispersées sur les diverses régions de la surface terrestre.
La distribution géographique des espèces humaines
correspond plus ou moins à celle des animaux, quoique dans des limites moins restreintes qu'Agassiz ne le prétendait. Chaque race ou espèce correspond à certaines circonstances générales de pays, de climat, de la population animale et végétale environnantes, et les lois de distribution montrent en général les mêmes nuances que celles qu'on observe dans le reste du monde organique. De même que quelques animaux ont un cercle d'habitation trèsrestreint, dont ils ne sortent pas, de même on trouve des espèces humaines qui sont circonscrites dans un petit espace au-delà duquel on n'en trouve pas de traces. De même encore que certaines espèces animales, qui s'étendent sur d'immenses espaces, et peuvent supporter sans grande modification les chaleurs tropicales et les froids intenses du Nord, de même il y a des espèces humaines qui possèdent la même faculté de dispersion et la même facilité d'adaptation aux circonstances extérieures. Baudin a démontré que de toutes les races humaines connues, il n'y en a qu'une, à savoir la race juive, qui puisse s'acclimater dans les deux hémisphères avec la même facilité, dans les régions chaudes et tempérées, et y subsister sans l'aide de la race indigène; toutes les autres races européennes étudiées jusqu'à présent, transplantées de climats tempérés dans de plus chauds, doivent nécessairement périr avec le temps, lorsqu'on ne les entretient pas par une immigration constante de la mère patrie, car le nombre des décès dépasse toujours celui des naissances. 11 en résulte nécessairement, qu'à l'exception du petit nombre des races privilégiées qui peuvent s'étendre presque sur toute la terre, les autres races humaines sont circonscrites dans des limites plus ou moins étroites, dont elles ne peuvent s'écarter sans s'exposer à une destruction graduelle. Mais les lois qui régnent aujourd'hui dans le monde physique ont eu autrefois leur action incontestable, et les
oGG LEÇONS SUR L'HOxMME.
mêmes circonstances existant, car, autant que les faits que nous connaissons sur l'existence de l'homme peuvent nous l'apprendre, nous ne voyons point qu'elles aient été modifiées de manière à entraîner un changement dans les lois de distribution, nous devons donc admettre l'action de ces mêmes lois , aussi bien dans les temps passés qu'actuellement.
Après la différence originelle des races, nous pouvons encore constater leur constance dans le temps. Nous avons déjà montré que les races se laissent retracer au travers des temps historiques jusqu'à l'époque de pierre, jusqu'aux cavernes et alluvions anciennes. Les monuments égyptiens démontrent que déjà sous la douzième dynastie, environ 2,300 ans avant Jésus-Christ, le nègre fut introduit en Egypte, et que des expéditions pour l'enlèvement des nègres, qui ont encore lieu de temps en temps, se sont répétées depuis cette époque sous les différentes dynasties, comme le prouvent notamment le cortège triomphal de Totmès IV, environ 1,700 ans avant Jésus-Christ, et celui de Ramsès III, 1,300 ans avant Jésus-Christ. On y voit de longues colonnes de nègres prisonniers, dont la couleur et les traits du visage sont rendus dans tous leurs détails avec une frappante vérité ; on voit les scribes égyptiens qui enregistrent les esclaves avec femmes et enfants, sur la tète desquels on n'a pas oublié les houppes que forme le duvet spécial aux négrillons ; on voit même beaucoup de têtes reproduisant les particularités caractéristiques de quelques souches nègres habitant le midi de l'Egypte, dont l'artiste indique expressément l'origine méridionale par la présence de la tige de lotus. Outre les nègres, les Nubiens, les Berbères, et même les anciens Égyptiens, sont représentés avec les particularités caractéristiques qu'ils ont conservées sans modification jusqu'à aujourd'hui. « Les paysans delà « vallée du Ml,» ditBroca, « qu'on désigne aujourd'hui sous
« le nom de fellahs, ont conservé complètement le type « des anciens Egyptiens, ce qui est d'autant plus remarie quable, que depuis la conquête arabe, ils se sont beau- « coup croisés avec la race conquérante. L'identité des « fellahs actuels avec les Égyptiens du temps des Pha- « raons a été établie par Morton sur la comparaison des « crânes, et M. Jomard la confirme comme suit : En re- « gardant les habitants d'Esné, Ombos, Edfu ou du pays « de Selsele, on croirait que les figures de monuments « de Lalopolis, Ombos, ou Apollinopolis magna, se sont « détachées de leurs parois pour descendre dans la plaine. » On peut constater la même constance de caractères dans les autres races avec lesquelles les Égyptiens se sont trouvés en contact. Les juifs sont tout aussi reconnaissables que les Scythes ou les Tartares, auxquels Ramsès III fit la guerre.
Nous voyons aussi sur les monuments assyriens et indiens, répétés les caractères des races qui habitent encore le pays, de sorte que sous ce rapport la constance des caractères chez les races humaines est évidente.
L'exemple de l'Egypte nous enseigne aussi que de faibles modifications de climat, de même que des mélanges restreints, n'exercent qu'une influence insignifiante sur les caractères des races. Depuis plus de quatre mille ans, nègres, Berbères et Égyptiens ont habité ensemble sans interruption la vallée du Nil, s'y sont reproduits sans que leurs caractères aient subi le moindre changement. Plus tard, les Grecs, les Perses, les Arabes et les Turcs ont envahi le pays sans que le fond de la population en ait été modifié. Les conquérants, dont la masse ne constitue jamais qu'une faible proportion de la population indigène, se trouvent vis-à-vis de celle-ci dans un rapport semblable à celui de ces croisements limités dont les produits hybrides retournentbientôt ;i la race souche par croisements de retour avec elle, et finis-
sent par disparaître en laissant seulement de faibles traces.
Si la constance des races naturelles du genre humain est incontestable, nous ne devons pas d'autre part oublier que la plupart d'entre elles ne manquent pas d'une certaine flexibilité, et que, transplantées clans d'autres milieux, elles peuvent subir quelques modifications nécessaires pour leur adaptation à leurs nouvelles conditions. Ce point étant notamment celui sur lequel s'appuient surtout les défenseurs de l'unité du genre humain, nous sommes obligé de l'examiner d'un peu plus près.
N' oublions pas d'abord que beaucoup de races, même vivant dans la même localité, sont susceptibles de certaines modifications, provenant des progrès de leur civilisation. C'est de la hauteur du crâne et du développement du front dont il faut surtout tenir compte, car leur accroissement entraîne celui de la cavité crânienne, et, par suite, celui de la masse cérébrale. Nous avons déjà remarqué plus haut que chez les races susceptibles de civilisation, les sutures antérieures du crâne restent ouvertes plus longtemps et s'effacent plus tard que les postérieures, tandis que chez les races peu civilisables, la soudure des sutures a lieu précisément en sens inverse. Nous avons vu que d'après les recherches de M. Broca, les crânes parisiens ont acquis, dans le cours des siècles, une capacité supérieure. Nous avons aussi montré que les crânes des cavernes et de l'époque de pierre se signalaient d'une manière désavantageuse par le faible développement de leur partie frontale. On ne peut donc pas prendre comme caractère fixe de race, la hauteur du crâne et du front, car ils peuvent se modifier avec le temps, et changer par conséquent les lignes du profil de la face. La nourriture peut encore exercer une influence sur plusieurs parties du corps en rendant les hommes plus grands, plus forts et généralement plus beaux. Les soins soutenus que l'homme civi-
lise s'applique à lui-même, peuvent déterminer les mêmes différences que celles qui distinguent les races artificielles créées par lui, des races naturelles dont elles descendent. 11 n'y a aucun doute que les couches riches et aisées de la société, sont plus belles, plus fortes, et mieux conformées que les couches inférieures, dont les individus sont obligés de lutter par un travail pénible contre la faim et les privations.
De même les classes de la société qui, pendant une suite de générations, se sont livrées de préférence à des travaux intellectuels, occupent aussi, sous le rapport du développement du crâne, un rang plus élevé que celles qui vivent dans l'ignorance, et que leur activité intellectuelle restreinte condamne à des occupations d'ordre inférieur.
De la même manière que la culture, l'aisance, les soins et des occupations particulières peuvent faire sortir une race artificielle d'une race naturelle, de même la cessation de ces influences favorables peut aussi faire rétrograder la race artificielle, et la ramener vers la race naturelle primitive. La faim et la misère peuvent faire encore davantage et introduire des caractères maladifs qui se transmettent par génération, jusqu'à ce que l'action prolongée desiniluences maladives mette un terme à l'existence de ces malheureux. Je transcris ici textuellement un des exemples les plus frappants de ce cas, écrit par un anonyme dans le Magasin de l'Université de Dublin.
« A la suite des guerres de 1649 et 1(589 entre l' Angleci terre et l'Irlande, de grandes multitudes d'Irlandais « furent chassées des comtés d'Armagh et de Down, dans » une région montagneuse qui s'étend à l'est de la baron- « nie de Flews jusqu'à la mer. Sur un autre point du « royaume, la même race fut repoussée dans les comtés « de Leitrim, Sligo et Mayo.
« Depuis cette époque, ces populations ont eu à subir <i presque constamment les effets désastreux de la faim et
»7li LEÇONS SUR L'HOMME.
« de l'ignorance, ces deux agents de dégradation. Les des- « cendants de ces exilés se distinguent aisément de leurs « frères du comté de Meath, et des autres districts où ils « n'ont pas été placés dans des conditions de dégracla- « tion physique. Leur bouche est entr'ouverte et projetée « en avant, les dents sont proéminentes, les gencives sailli lantes, les mâchoires avancées, le nez déprimé. Tous 'i leurs traits portent l'empreinte de la barbarie. Dans le « Sligo et la partie nord du Mayo, la conséquence de deux <( siècles de dégradation et de misère se montre dans « toute l'organisation physique de ces populations, et a « altéré non-seulement les traits du visage, mais la char- « pente même du corps. La taille s'est réduite à cinq pieds « deux pouces, le ventre s'est ballonné, les jambes sont « devenues cagneuses, les traits sont ceux d'un avorton ; « voilà où en est ce fantôme d'un peuple autrefois bien (( conformé et capable. Dans les autres parties de l'île, là « où la population n'a jamais subi l'influence de ces causes (( de déchéance, la même race fournit des exemples parce faits de beauté et de vigueur physique et morale. » De Quatrefages ajoute à cette description effrayante :
'< Tout lecteur, quelque peu au courant des caractères « qui distinguent les races humaines, aura reconnu dans « cette description, à la couleur près, les traits attribués « aux populations nègres les plus inférieures, aux tribus « australiennes les plus dégradées. Ces deux groupes si <( différents, dont l'un rappelle les peuplades les plus inie- « rieures de l'Australie, dont l'autre supporte la compact raison avec tous les blancs, sont-ils donc réellement de «même race? Nous répondrons que non. L'Irlandais du a comté de Meath représente seul l'ancienne souche; pour <( lui. le milieu est resté le même et il n'a pas changé. « Celui de Flews, soumis à des conditions tout autres, a « changé; il a formé une race dérivée de la première el en
« harmonie avec le déplorable milieu qui lui a donné nais- « sance. 11 y a maintenant, dans ces deux contrées voisines, « deux races au lieu d'une seule. »
Examinons la chose de plus près. Avant tout, nous devons bien penser qu'une peinture aussi noire de l'état de l'Irlande a dû être inspirée par l'exagération de l'esprit de parti, qui a présenté comme type de la race entière quelque mendiant déguenillé et dégénéré. Mais en admettant même que les choses soient comme le veut la description, celle-ci est si incomplète, et présente tant de lacunes, qu'il est incroyable qu'un observateur aussi prudent que M. de Quatrefages, ait voulu y voir la description d'un sauvage australien. Personne n'a encore étudié de semblables crânes irlandais dégénérés pour nous prouver sous quels rapports ils s'éloignent des autres crânes irlandais, ou se rapprochent des crânes si caractéristiques des sauvages australiens. La description convient aussi bien, même mieux, à ces demi-crétins qu'on rencontre par centaines clans les régions montagneuses pauvres, ainsi que dans certains pays de collines, sans qu'on ait jamais songé à en faire une race particulière.
Ces dents proéminentes, ce ventre pendant et ces jambes courbes, ce nez épaté, ces lèvres épaisses, accompagnent partout et signalent les scrofules, cette maladie si répandue, et que produisent des habitations malsaines, une mauvaise nourriture, le manque de soins, et autres causes semblables. On ne peut nier que chez ces pauvres créatures il n'y ait eu un mouvement rétrograde ; il est constant que le manque de soins et de nourriture ont transformé le noble cheval en un petit mustang à gros ventre et au poil hérissé. Seulement, de même qu'on peut, par des soins soutenus, faire sortir du mustang le noble cheval andalous, de même aussi l'Irlandais scrofuleux de Sligo, transplanté en Amérique, reviendra, dans la suite de quel-
ques générations, et sous l'influence d'une bonne nourriture, semblable à l'Irlandais de Meath. Rien dans l'ensemble de la description ne prouve qu'aucun des traits caractéristiques du crâne celte ou irlandais ait été effacé. Nous n'avons donc à faire qu'à des changements de la nature de ceux qu'éprouvent les races artificielles.
Nous sommes cependant fort éloignés de vouloir nier certaines modifications de races que peuvent déterminer soit la faim et les privations, soit la transplantation dans un autre climat. Nous affirmons seulement que, chez la plupart des espèces humaines, ces changements ne sont que très-faibles, qu'ils sont en rapport avec la flexibilité des races, flexibilité qui, dans la plupart de celles-ci, est si faible, que lorsqu'on les transplante clans un autre climat, elles périssent plutôt que de céder aux influences extérieures.
En effet, la première action du changement de climat, et celle qui s'exerce le plus généralement, consiste en un affaiblissement de la faculté génératrice, dans les deux sexes, qui, en diminuant le nombre des naissances, même en supposant que le nombre des décès reste le même, entraîne nécessairement l'anéantissement de la race. Les mamelouks, en Egypte, n'ont jamais pu se propager que par l'achat et l'importation de nouveaux esclaves; leurs enfants succombaient et, malgré tous les efforts, aucune famille ne pouvait dépasser la deuxième génération.
Malgré tous les avantages que le gouvernement anglais accorde dans l'Inde aux soldats anglais mariés, c'est tout au plus si les régiments de l'Inde peuvent tenir au complet, avec les enfants des soldats, leurs tambours et leurs fifres. Les Hollandais, établis à Java, deviennent pour la plupart stériles avec les femmes de leur propre race, et, lorsqu'ils ont des enfants, la famille s'éteint régulièrement avec les petits-enfants. Comme les facultés reproductrices
(H inziëme LEÇON. 573
sont le dernier épanouissement de l'organisme, et ne se déploient que lorsque toutes les autres conditions de l'existence sont satisfaites, c'est aussi la première fonction qui est atteinte par les influences défavorables, et cesse bientôt entièrement. Nous le voyons chez l'homme comme chez les animaux, dont la plupart deviennent stériles en captivité, et ne se reproduisent plus, malgré une santé florissante en apparence. Beaucoup de cas de stérilité de métis »et d'hybrides, observés dans des jardins zoologiques et des ménageries n'ont pas d'autre cause que cet affaiblissement de la force génératrice qui se remarque même chez les animaux indigènes, quand ils sont tenus en captivité, lorsque d'ailleurs ils se reproduisent parfaitement bien en liberté.
Étudions les modifications que certaines races chez lesquelles la transplantation n'a apporté aucun affaiblissement dans les facultés génératrices ont pu éprouver, se trouvant ainsi dans les meilleures conditions nécessaires pour la formation d'une race modifiée. On nous cite d'abord le nègre, qui a été importé en grandes quantités en Amérique, où il s'est abondamment multiplié. Les états à esclaves du Nord, comme la Virginie et le Kentucky, se sont même adonnés à l'élève des esclaves, comme ailleurs on se livre à l'élève du bétail ; — c'était donc un riche champ de recherches. Quelques auteurs ont en effet affirmé que dans la suite des générations, les nègres importés en Amérique se sont rapprochés de plus en plus des blancs. « Les en- « fants nègres de pure race, nés aux Antilles », dit Reiset, « ont tous les caractères du nègre, mais affaiblis. Les che- (i veux et la couleur restent, mais le visage perd son ap- « parence de museau, et, sous tous les autres rapports, le « nègre créole se rapproche du blanc. »
« Les nègres des États-Unis, » dit Reclus, « n'ont plus le « même type que ceuxd' Afrique; leur peau est rarement d'un
:û't LEÇONS SUR L'HOMME.
h noir intense, quoique presque tous leurs aïeux soient origi- « naires de Guinée. Us n'ont pas les pommettes aussi sail- « tantes, les lèvres aussi épaisses, le nez aussi plat, la « laine aussi toufïue, la physionomie aussi bestiale, l'angle a facial aussi aigu que leurs frères de l'ancien monde. Us « ont, dans le cours décent cinquante ans, et sous le point <( de vue de l'aspect extérieur, franchi un bon quart de la « distance qui les séparait du blanc. »
Si je compare toutes ces observations, auxquelles il faut joindre la coloration de la peau en gris plombé, je dois me demander quels caractères on établira pour les trois autres quarts que le nègre a encore à franchir, et si les changements insignifiants que nous venons d'énumérer, dénotent réellement un rapprochement vers la race blanche, ou correspondent seulement à ces modifications que le nègre subit déjà dans son pays, en Afrique, sous l'influence d'un développement plus avancé. Il y a des nègres grisplombés en Afrique, des nègres ayant les lèvres moins épaisses, le nez plus haut, les cheveux moins laineux, la physionomie moins bestiale, les pommettes moins saillantes, l'angle facial moins aigu que le nègre de Guinée, qui offre précisément le type nègre le plus repoussant. Quoique nous ne voulions point affirmer que tous les peuples de l'Afrique centrale descendent d'une même souche, nous connaissons du moins par les descriptions des voyageurs, assez de populations nègres, pour pouvoir hardiment affirmer que toutes les légères modifications ci-dessus rapportées sont sous tous les rapports aussi fortes en Afrique, parmi les nègres eux-mêmes, sans contact avec les blancs, sans penchant vers eux, sans transportation dans un autre pays au travers de l'Océan.
Il n'y a pas besoin de chercher pendant longtemps la preuve de cette assertion, la citation de l'article de Pruner- Bey sur le nègre, que nous avons donnée dans une leçon
précédente, la confirme complètement, car cet auteur n'a examiné que des nègres africains et en Afrique. .Mais même en accordant encore que ces modifications n'aient eu lieu qu'en Amérique, aucune de ces assertions, auxquelles on paraît vouloir attacher tant d'importance, ne concerne un seul des traits importants de l'organisation, le crâne et le squelette, qui ne sont pas même mentionnés? A-t-on seulement comparé un seul crâne d'esclave de race pure, nous ne demanderons pas de cent cinquante ans, mais de trois générations au moins, avec un crâne de nègre indigène? Comment s'accordent ces observations avec les mensurations d'Aitken Meiga, qui signalent chez le crâne d'esclave américain une moindre capacité que celle du crâne du nègre indigène? Nous pouvons même dire plus, un seul des observateurs qu'on nous cite, Lyell, Reiset, Reclus, a-t-il pu comparer une série tant soit peu suffisante de crânes de nègres directement importés d'Afrique, avec une série égale de nègres créoles, puisque comme on le sait, il n'y a pas eu depuis 1808, aucune importation de nègres en Amérique , et que les observations citées sont postérieures de quarante ans à cette époque? Enfin, quelles garanties avaient ces observateurs de la pureté de l'origine des nègres si peu modifiés? On connaît la bestialité des possesseurs d'esclaves qui, se réservant non-seulement le jus primœ iwctis, mais encore celui du premier enfant, rejettent ensuite, avec une cruauté atroce et au mépris de tout sentiment d'humanité, les métis ainsi produits dans la race maternelle noire en les condamnant à l'esclavage. On nous cite aussi les Américains anglo-saxons ou Yankees comme un exemple de changement de caractères. « Déjà après la seconde génération, l'Anglo-Saxon Amé- « ricain présente des traits du type indien, » dit Pruner- Bey, cité par Quatrefages: « plus tard le système glan- « dulaire se réduit au minimum de son développement
yn; LECO.NS SUR L'HOMME.
<( normal ; la peau devient sèche comme du cuir, elle perd « la chaleur du teint et la rougeur des joues, qui sont « remplacées chez l'homme par une teinte limoneuse, et « chez la femme par une pâleur fade. La tête se rapetisse, « et s'arrondit ou devient pointue, elle se couvre d'une « chevelure roide, et foncée en couleur. Le cou s'allonge; « on observe un grand développement des os zygoma- « tiques et des masseters. Les fosses temporales sont pro- « fondes, les mâchoires massives. Les yeux sont enfoncés « dans des cavités très -profondes et assez rapprochées a l'une de l'autre; l'iris est foncé, le regard perçant et sau- « vage. Le corps des os longs s'allonge principalement « aux membres supérieurs , si bien que la France et « l'Angleterre fabriquent pour l'Amérique des gants à « part, dont les doigts sont exceptionnellement allongés. « Les cavités de ces os sont très-rétrécies, les ongles « prennent facilement une forme allongée et pointue. Le « bassin de la femme se rapproche de celui de l'homme. <( L'Amérique, » continue de Quatrefages, « a modifié le « type anglo-saxon, et a enfanté une nouvelle race blanche « dérivée de la race anglaise, qu'on peut appeler la race « yankee. »
Nous n'avons rien à objecter, nous croyons aussi que l'Amérique sèche la peau et diminue la graisse, actions auxquelles paraissent se réduire la plupart des différences invoquées. Quant au rapetissement de la tête, nous lui opposons les mesures précises de Morton qui contredisent cette assertion de la manière la plus nette, et prouvent que le crâne des Yankees n'est nullement plus petit que celui des Anglais. Les différences mentionnées se résument donc en un minimum reposant sur une base bien incertaine, car la race anglo-savonne est elle-même une race mixte composée d'éléments celtes, saxons, normands et danois, sans type déterminé, un chaos sans race, un pèle-
mêle des plus bigarrés, et les descendants de cette foule sans race se sont tellement croisés en Amérique avec des Français, des Allemands, des Hollandais et des Irlandais, qu'il en est résulté encore un nouveau chaos que les émigrations constantes continueront à entretenir. Nous croyons bien qu'une nouvelle forme ou espèce, finira par sortir de ce chaos, mais les faits indiqués jusqu'à présent ne sont point assez importants, et les caractères qu'on attribue aux Américains n'offrent ni la constance ni la netteté nécessaires pour en constituer une. De plus nous devons remarquer que les familles d'origine allemande qui se sont établies aussi anciennement que les Anglo- Saxons en Pennsylvanie ont conservé le type de leur souche, laquelle, provenant directement de la race saxonne pure, n' offre point ce passage au type Yankee, mais a conservé ses traits primitifs. La race dite anglo-saxonne n'en est donc pas une, car aucun type arrêté n'a pu encore sortir de ces mélanges multiples de peuples ; elle a éprouvé quelques modifications insignifiantes en pays étrangers, tandis que, par contre, la race saxo-germanique bien fixée, qui s'est maintenue avec tant de ténacité dans son antique siège, l'Allemagne, ne s'est même pas modifiée en Amérique. Nous voyons donc encore ici cette même différence dans la manière de se comporter, que nous avons déjà d'autre part démontrée, entre les races anciennement fixées et celles de nouvelle formation.
On a aussi signalé les Juifs, et on les a cités comme une preuve de la variabilité d'une souche, même quand elle est conservée avec autant de pureté que chez ce peuple. En effet, on trouve surtout clans le Nord, en Russie, en Pologne, en Allemagne et en Bohême, une souche juive, à cheveux souvent rouges, à barbe courte, à nez court retroussé, à petits yeux gris, rusés, à conformation trapue, à visage rond, pommettes écartées, et qui ressemble à plusieurs souches slaves, surtout clans le Nord. En Orient, et
sur les bords de la Méditerranée, nous trouvons une souche sémitique qui, de ce centre, s'est répandue jusqu'en Portugal et en Hollande, et est caractérisée par de longs cheveux et barbe noirs, de grands yeux noirs à expression mélancolique, fendus en amande; le visage allongé, le nez relevé, bref, ce type que nous retrouvons notamment dans les portraits de Rembrandt. Enfin il existe en Abyssinie, sur la mer Rouge, une nation juive qui méprise le commerce , s'occupe d'agriculture et d'industrie, et , à ce qu'il paraît, ne se distingue en rien des autres peuples du pays. Ils font descendre leur origine de la mystique reine de Saba, qui, après sa visite au roi Salomon, aurait embrassé la religion juive avec toute sa cour.
On devait donc penser trouver ainsi chez les Juifs la preuve de l'influence du climat sur les races, puisqu'on observe chez eux, dans le Nord, un rapprochement du type slave, du type oriental vers la Méditerranée, et du type abyssinien dans le Midi. Mais malheureusement ici les preuves sont difficiles à fournir. Vers la mer Rouge, les Juif» avaient depuis longtemps fondé des établissements et, déjà avant Mahomet, régnaient sur plusieurs petits districts, où, contrairement à leurs coutumes d'autrefois, ils se livraient activement au prosélytisme.
Les recherches les plus exactes faites par des savants juifs eux-mêmes, en Abyssinie, entre autres parle docteur Ascher, ont constaté la conversion, mais pas la moindre communauté d'origine. Presque tous les savants juifs sont d'accord que les deux types qu'on peut reconnaître parmi les Israélites, remontent à une haute antiquité, de sorte que quelques-uns les font même provenir de cette agglomération de peuples qui, d'après les récits bibliques, est sortie d'Egypte avec les Juifs, et accomplit avec ceux-ci le dangereux voyage à travers la mer Rouge, et on doit s'étonner que Jéhova ait ainsi pris sous sa protection spé-
bl'i
ciale toute cette canaille, car tel est le sens que donnent encore aujourd'hui les Israélites au mot hébreu employé dans le texte.
Les différences qui distinguent les Juifs, proviennent donc beaucoup plus de particularités de races primitives, que de modifications causées par le changement de localité. Cette opinion me paraît d'autant plus motivée par la circonstance que les Juifs de souche orientale qui, depuis plusieurs siècles, se sont établis en Hollande à la suite de leur expulsion du Portugal, ont conservé intactes leurs particularités caractéristiques, tandis que, d'autre part, nous voyons en Orient les deux types juifs continuer à vivre ensemble à côté l'un de l'autre, et cela depuis des siècles sous le même climat, dans les mêmes conditions, sans éprouver de modifications.
A. l'occasion de ces changements, nous ne devons point négliger un point qui nous paraît avoir de l'importance. « Il n'a pas fallu deux siècles, huit générations, pour transit former sur place le Celte irlandais en une sorte d'Austra- « lien, » dit M. de Quatrefages, « deux siècles et demi, dix « à douze générations au plus ont suffi pour substituer le « Yankee à l'Anglo-Saxon. Qu'on juge d'après cela des ef- « fets qu'ont pu, qu'ont dû produire sur l'homme des sé- « ries de siècles, des centaines de générations, alors que « les populations entièrement ou à demi-sauvages subis- « saient, à peu près sans défense aucune, toutes les in- « fluenoes exercées par des terres nouvelles, et luttaient à « la fois contre la nature animale et végétale, contre les « forces physico-chimiques qui avaient jusqu'alors régné « sans partage. Combien la lutte pour l'existence devait être « ici plus rude et plus meurtrière qu'elle ne l'est de nos « jours pour ces voyageurs, pour ces pionniers dont nous ad- « mirons pourtant le courage. Combien les traces de cette « lutte devaient être plus profondes et plus durables! »
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H nous semble qu'il y a ici une confusion de choses qui méritent d'être distinguées. La lutte pour l'existence dans un pays neuf est ou meurtrière, car, le nombre des décès l'emportant sur celui des naissances, il ne peut être alors question d'une modification de la race, elle doit s'éteindre : ou la lutte n'est pas meurtrière, et, le chiffre des naissances dépassant celui des décès, la race se plie aux nouvelles conditions dans lesquelles elle se trouve. Ceci doit avoir lieu dans un petit nombre de générations, après lesquelles il s'établit un état correspondant aux conditions vitales modifiées. Nous en avons une preuve évidente dans ceux de nos animaux domestiques qu'on a transportés dans d'autres climats. Porcs, moutons, chats et chiens, ont éprouvé, dans un petit nombre de générations, les modifications qui leur sont propres, comme par exemple l'oie égyptienne transplantée en Europe. Aussitôt ces modifications produites, et cela très-rapidement et en très-peu de générations, la race s'est accommodée, adaptée au climat, et il ne survient pas d'autres modifications. On peut en effet facilement se convaincre qu'il doit en être ainsi. Car si ces changements sont nécessaires pour qu'une race puisse vivre sous un nouveau climat, il faut qu'ils se fassent assez rapidement pour que celle-ci ait le temps d'échapper à la destruction qui la menace.
Si donc on veut dire qu'une race qui a subi des changements dans un petit nombre de générations doit, à cause de cela, dans la suite, parcourir une somme correspondante de modifications; si on veut, pour ainsi dire, poser une règle de trois et dire : puisque la race a éprouvé en trois générations x modifications, elle en éprouvera 10.r dans trente générations, comme paraît l'entendre M. de Quatrefages, on introduit une erreur dans la science, et on conçoit des espérances qui ne peuvent en aucune façon se réaliser.
Nous pouvons donc nous résumer ainsi; tous les exemples qu'on a voulu jusqu'à présent invoquer à l'appui de changements apportés aux races humaines de souche pure par la seule action des circonstances extérieures modifiées, émigration dans d'autres pays, etc., sont peu importants de leur nature, et ne portent en aucune manière sur les caractères essentiels de ces races. De sorte donc que ces modifications que nous ne contestons du reste pas complètement, ne peuvent en aucune façon rendre compte des différences qui existent entre les races humaines.
Comme, en nous conformant aux faits, nous devons prendre pour point de départ la différence primitive fondamentale des races, il se présente la question de savoir ce qui arrive dans les croisements. Ici aussi on a cru que, comme pour les animaux domestiques , elle était satisfaite par la simple réponse que toutes les races humaines sont fécondes entre elles, et que leurs produits le sont également et indéfiniment. Mais des observations plus précises ont montré qu'il en est comme pour les autres espèces d'animaux, et notamment les animaux domestiques, c'est-à-dire qu'il y a des unions qui demeurent infertiles; d'autres où les métis peuvent à peine reproduire entre eux, mais donnent des .produits avec l'une ou l'autre des races mères; d'autres enfin où les métis sont indéfiniment féconds entre eux.
Il n'est pas douteux que les différentes races blanches qui se sont croisées entre elles en Europe et en Asie ne soient indéfiniment fécondes. Si l'on ne peut déchiffrer que par les observations les plus minutieuses les souches primitives qui ont concouru aux mélanges composant actuellement les peuples civilisés, on peut reconnaître évidemment, par leurs caractères, que les populations européennes sont toutes plus ou moins mélangées. Celles-ci augmentent partout ; et, ne montrant nulle part de races pures et
sans mélange, il ne peut y avoir de doute sur la fertilité indéfinie des produits issus de ce mélange.
Il n'en est pas de même des unions entre des races s' éloignant davantage les unes des autres. Ainsi, l'union du blanc avec la négresse est fertile, et les mulâtres qui en proviennent sont également fertiles, soit entre eux, soit avec chacune des races des parents. Il est vrai que les préjugés de race rendent les unions de mulâtres entre eux rares, car la mulâtresse aime mieux être la concubine d'un blanc que la femme légitime d'un noir, et regarde comme le plus grand des honneurs d'avoir un enfant d'un blanc ; tandis que, d'autre part, le mulâtre fait tous ses efforts pour s'unir à une blanche; mais, repoussé par le préjugé, il est ordinairement refoulé vers la race noire. Il arrive donc que, lorsqu'on parle de mulâtres, il s'agit ordinairement de métis de premier sang; car, par la suite, ils ne tardent pas, par des croisements rétrogrades, à retourner vers l'une des deux races mères. Si on voulait être aussi précis que beaucoup d'auteurs l'ont été pour les animaux domestiques, on pourrait affirmer qu'il n'existe aucune preuve de la fécondité indéfinie des mulâtres entre eux, on pourrait même soutenir l'opinion qu'ils sont nécessairement inféconds, ou que leur descendance doit bientôt perdre sa fécondité, puisqu'on n'a pu nulle part trouver une plus longue série de générations de mulâtres. En effet, il est impossible, dans les pays où il y a des mulâtres, de trouver sur les registres un seul exemple où un petit-fils soit désigné comme l' arrière-petit-fils d'un mulâtre pur, tandis qu'au contraire les métis de croisement de retour à tous les degrés y fourmillent, et trouvent, dans les langues de ces pays transatlantiques, des désignations nombreuses, correspondant à chaque degré de ces croisements avec l'une ou l'autre des races mères.
Les unions entre nègres et blanches paraissent moins
fréquemment fertiles, on a attribué ce fait à des motifs anatomiques qui paraissent d'ailleurs justifiés. On ne peut douter cependant qu'elles ne soient parfois fécondes, mais les cas sont si rares, qu'on ne connaît encore aucun fait qui puisse nous renseigner sur la fécondité réciproque des métis provenant de ce croisement.
La distribution des caractères des ascendants paraît se faire chez le mulâtre et chez les métis humains comme chez les autres animaux. Les mulâtres ressemblent tantôt plus au blanc, tantôt plus au noir, et le mathématicien Lislet Geoffroy, dont nous avons déjà parlé, quoique fils d'un Français et d'une négresse, était par son corps entièrement semblable au nègre. M. de Quatrefages rapporte le cas d'un domestique nègre qui, ayant épousé une femme blanche et ayant dû s'absenter pour quelque temps, trouva à son retour un enfant si semblable à un enfant blanc, qu'il ne voulait pas le reconnaître. La nourrice tranquillisa le père en déshabillant l'enfant, et en mettant en évidence plusieurs taches noires qui occupaient différents points de son corps. Un docteur Parsons, informé du cas, se fit montrer l'enfant et confirma le fait. Il paraît probable que ni le père ni le docteur n'avaient jamais vu d'enfant nègre, et ne savaient, par conséquent pas, que la coloration obscure n'apparaît que peu à peu, et quelque temps après la naissance.
Quelques auteurs américains veulent avoir reconnu une différence dans la fécondité des mulâtres, suivant la souche à laquelle appartiennent les pères de race blanche. ]Nott affirmait que, dans la Caroline du Sud, les mulâtres n'ont qu'une longévité restreinte, qu'ils sont moins propres à des travaux pénibles que les blancs et les nègres ; que les mulâtresses sont très-délicates et sujettes à beaucoup de maladies chroniques; qu'elles sont mauvaises nourrices et avortent facilement; que leurs enfants meurent pour la
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plupart jeunes, et que les mulâtres sont beaucoup moins fertiles entre eux qu'avec les souches dont ils sont issus. Plus tard, Nott reconnut que ces conclusions, justes pour la Caroline du Sud, ne l'étaient pas pour la Louisiane et les rives du Mississipi, d'où il conclut que les races européennes latines produisent, avec la race nègre, des mulâtres plus vivaces que les Anglo-Saxons. Ce même fait paraît s'être produit dans la Jamaïque colonisée par les Anglais, où les mulâtres réussissent mal, tandis que dans les îles colonisées par les Français, les Espagnols et les Portugais, les mulâtres jouissent au contraire de la même vitalité qu'à la Louisiane. On a voulu expliquer ces différences par diverses influences locales, mais il serait pourtant étrange que les Anglo-Saxons fussent précisément tombés sur les régions où les mulâtres sont faibles, tandis que les peuples latins auraient au contraire rencontré celles où les mulâtres réussissent.
11 peut bien arriver que, dans l'union de certaines races, la fécondité puisse être rehaussée comme nous l'avons vu pour le léporide, à propos du léporide demi-sang et du 3/8 de sang. Hombron, cité par M. de Quatrefages, dit à ce sujet : « Pendant les quatre années que j'ai passées au « Brésil, au Chili et au Pérou, je me suis amusé à observer « le singulier mélange des nègres avec les aborigènes; j'ai « même tenu note exacte du nombre des enfants qui résul- « taient, dans un grand nombre de ménages, de l'alliance « d'un blanc avec une négresse, d'un blanc et d'une Amé- « ricaine, d'un nègre et d'une Chilienne ou d'une Péru- « vienne, d'un Américain avec sa compatriote, et enfiu u d'une négresse avec un nègre. Je puis affirmer que les « unions des blancs avec les Américaines m'ont présenté la « moyenne la plus élevée; venaient ensuite le nègre et la « négresse, enfin le nègre et l'Américaine. Dans nos colo- « nies, les négresses et les blancs offrent une fécondité
(( médiocre, les mulâtresses et les blancs sont extrêmement « féconds, ainsi que les mulâtres et les mulâtresses. L'infé- « riorité des Américains entre eux, sous le rapport de la '< reproduction, dépend probablement de leur peu d'ardeur « mutuelle. » Ce dernier motif, pour le dire en passant, revient à dire que les Arabes boivent peu, parce qu'ils ont peu soif.
Les unions des races latines avec les Indiens paraissent être extraordinairement fertiles, car les États de l'Amérique du Sud, qui ont été presque exclusivement peuplés d'Espagnols et de Portugais, sont actuellement en grande partie occupés par une race mixte, issue de ce mélange. On peut certainement ranger la plus grande partie de cette population mixte au nombre des agglomérations sans race. 11 n'en est pas encore sorti un type fixe, probablement parce que, dans ce mélange général, il y a constamment des croisements de retour avec les races souches et leurs descendants directs. Mais il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'il sorte de là, peu à peu, une forme nouvelle dont les caractères se fixeront, et qui deviendra une nouvelle espèce, comme nous l'avons vu dans le cas du léporide. Un fait qui montre que cette race mixte d'Indiens et de blancs ne manque pas de capacités intellectuelles, et que, sous certains rapports, elle est même supérieure soit aux indigènes primitifs, soit aux créoles, est la guerre actuelle du Mexique, où, sous la conduite d'un métis (Juarez), la république a héroïquement résisté à une armée bien aguerrie.
Nous ne savons que peu de chose des mélanges des nations européennes avec celles du midi de l'Asie, et surtout les Malais. Malgré les unions nombreuses des Hollandais avec les femmes de Java, qui sont ordinairement fécondes, et dont on désigne les produits sous le nom de Lipplapps, il ne s'est pas plus formé là que dans l'Inde de race mixte, car il règne dans les deux colonies la
croyance générale que les métis purs deviennent inféconds à la troisième génération. Les croisements de retour empêchent ici aussi une observation plus exacte; mais ces croisements ont lieu de préférence vers la race blanche, car ni les Hollandais ni les races latines ne possèdent cet absurde orgueil de caste qui caractérise à un si haut degré les Anglo-Saxons.
L'histoire de l'île de Pitcairn prouve la fécondité des Polynésiens avec les Européens, car cette île renferme actuellement une population de deux cents âmes, formant une race mixte, issue du croisement de quelques matelots anglais et de femmes de Tahiti, race qui se distingue avantageusement par ses belles formes corporelles, sa force musculaire, sa vitalité et son intelligence. Par contre, dans ces mêmes îles, où régnent les rapports les plus actifs entre les équipages de vaisseaux et les femmes indigènes, il ne s'est produit aucune race mixte appréciable, mais les indigènes, au contraire, diminuent rapidement et marchent vers une extinction complète.
Les unions entre les blancs et les Australiennes paraissent être, de toutes, les plus infécondes. D'après Broca, on n'en connaît jusqu'à présent qu'un seul métis, qui a été cité par plusieurs voyageurs, et tandis qu'en Amérique les différents termes exprimant les divers degrés de mélange de sang des métis des races vivant dans le pays, forment un vocabulaire important; tandis qu'en Australie et dans la Nouvelle-Galles du Sud, les Anglais possèdent une infinité d'expressions pour qualifier les différentes sortes de colons blancs, il n'en existe encore aucune pour désigner le mélange du sang européen et australien, ni aucune qualification légale ou administrative pour le produit issu d'un tel mélange. « On peut donc, dit Broca, accepter comme « un fait parfaitement démontré, que les métis d'Européens « et de femmes indigènes sont excessivement rares en
« Australie. Ce fait est tellement eu contradiction avec les « opinions généralement admises sur le croisement des « races humaines, qu'il vaut la peine de rechercher s'il ne « faut pas l'attribuer ta des motifs autres que physiologi- « ques. » Broca montre que les rapports entre Européens et Australiennes, bien loin d'être rares, sont au contraire extraordinairement fréquents à cause de la rareté des femmes blanches dans la colonie; il montre, de plus, que les métis ne sont pas massacrés comme on a voulu le dire; que la plupart du temps, dans d'autres endroits, des unions, même restreintes, ont donné lieu à une production de métis, et enfin que, malgré la fréquence des rapports de cette nature en Australie, les métis se rencontrent si rarement, qu'actuellement on ne peut avoir aucun renseignement, ni sur leur conformation corporelle, ni sur leurs propriétés intellectuelles, ni même sur leur fécondité. Si ces faits sont vrais, il ne faut pas s'étonner que ce degré d'infertilité se rencontre précisément chez les peuples les plus éloignés les uns des autres par leur constitution. En effet, les objections que M. de Quatrefages cherche à élever contre ces faits sont si faibles, qu'elles n'exigent pas de réfiftation ultérieure. S'il était vrai que les Australiens tuent les métis qui retournent avec leurs mères dans les tribus sauvages, on ne pourrait, d'autre part, admettre que les pères européens, qui se sont trouvés dans le cas d'avoir des enfants par des Australiennes , aient été tous assez barbares pour livrer leur progéniture à une mort certaine ; — à peine pourrait-on s'attendre à un pareil mépris de tout sentiment humain de la part des voleurs et des bandits qui ont composé la première population de l'Australie.
Après avoir examiné les faits principaux relatifs aux modifications causées, tant par les influences extérieures, les changements d'habitat, que par les croisements, jetons
un coup d'oeil rapide sur la surface terrestre, ainsi que dans ses premières couches superficielles, et résumons de la manière suivante l'ensemble des faits observés.
1. Les différences que présente le genre humain, que nous désignons sous les noms de races ou espèces, — car ces deux mots, en tant qu'il s'agisse de races naturelles, sont tout à fait identiques, — ces différences sont, autant que cela résulte des faits connus jusqu'à présent, originelles, et se sont continuées sans modifications sur le même sol.
*2. Les modifications que ces espèces originelles ont pu éprouver par des changements d'influences extérieures quelconques, sont si faibles, qu'elles ne peuvent en aucune manière être comparées à ces différences originelles.
3. Dans les agglomérations sans race résultant d'une transplantation dans un autre climat, il peut se former par sélection une race ou espèce humaine nouvelle, dont les caractères, tout en pouvant se fixer au bout de quelques générations, exigent un temps très-long pour acquérir cette constance, qui caractérise les races humaines primitives.
h. Les différentes espèces humaines montrent différents degrés de fécondité dans leurs croisements réciproques; la plupart sont indéfiniment fécondes entre elles, ainsi que les métis qu'elles produisent; chez quelquesunes, la production des métis est limitée au point qu'aucune race mixte n'en peut résulter.
5. Les races mixtes acquièrent peu à peu, par sélection continue, la même constance des caractères qui distingue les races primitives, de façon donc qu'il résulte du mélange une espèce nouvelle.
ti. Des croisements hétérogènes produisent des agglomérations sans rare, — des peuples n'offrant pas de caractères déterminés, — formant pour ainsi dire un cercle de
dispersion autour de l'espèce originelle, et qui se mélangent de toutes manières à leur point de contact, et passent les unes clans les autres.
Les vues que nous venons de résumer sont le résultat, non-seulement de l'observation de l'homme, mais aussi de celle des animaux domestiques et sauvages, ce qui, joint à la circonstance qu'elles concordent bien avec tous les faits, leur donne d'autant plus de poids. iNous ne sommes pas assez aveugles pour vouloir affirmer que les espèces humaines primitives n'aient subi aucune modification de par leur entourage, tandis que, d'un autre côté, nous nous déclarons incapables de suivre clans son vol hardi la fantaisie qui veut grossir ces modifications et les élever au rang de particularités de races primitives. Nous ne nions ni les croisements ni les races mixtes qui en sont pro venues, mais nous ne pouvons admettre que l'existence des races •mixtes ait pu en aucune façon effacer entièrement les différences originelles, et fournir une preuve en faveur de l'unité primitive, que contredisent tous les faits connus. Nous nions d'autant moins la disparition totale d'espèces humaines bien caractérisées , que nous ne contestons la naissance de nouvelles races et espèces par le croisement d'espèces existantes, favorisées peut-être par l'influence de circonstances extérieures modifiées. Nous nous trouvons ainsi en parfait accord avec tous les faits que nous connaissons dans le reste du moncle animal. Nous n'avons nullement besoin d'aucune influence extranaturelle, d'aucune action directe d'une force problématique en dehors de la nature, et pas plus que Laplace pour la construction de la mécanique céleste , nous n'avons besoin de nous réfugier clans l'hypothèse d'une intervention directe de la divinité, hypothèse à laquelle un croyant, nouveau défenseur de l'unité du genre humain, s'est vu forcé de recourir devant le poids des faits : a Mon opinion
5<i0 LEÇONS SUR L'HOMME.
« est que, pendant une période, probablement de plusieurs « siècles, après que Dieu eut multiplié les langues, séparé « les hommes en diverses souches parlant chacune une <( langue spéciale, et distribué ces différents peuples à la (( surface terrestre, il leur donna, dans la suite des générait tions, par un acte spécial de sa toute-puissance , des « particularités extérieures propres à chaque race, à me- « sure qu'il la constituait en nation ; que, à mesure qu'il « conduisait sous sa direction spéciale chaque souche vers « une localité déterminée, il lui conférait, par un acte de « sa haute prévoyance, le tempérament et les aptitudes « nécessaires pour habiter les pôles, les zones tempérées a ou tropicales; qu'à mesure qu'il constituait ces nations, <( il leur enseignait, ou au moins leur aidait à trouver les « moyens de satisfaire à leurs besoins par des industries « appropriées à la localité , et qu'enfin il leur donna à « cultiver les plantes utiles adaptées au climat et qui» « n'existaient pas à l'état sauvage. »
Voilà comment le docteur Sagot explique et accorde la variété de fait qui existe dans le genre humain avec l'unité biblique. Mais si réellement Dieu a nourri les animaux dans l'arche de Noé avec de la nourriture céleste, toutes les difficultés qui s'opposent à ce mythe se lèvent d'ellesmêmes. Lorsque toutes les circonstances naturelles qui s'opposent à un mythe peuvent être écartées par l'action divine directe, il n'y a plus de recherches à faire dans l'histoire naturelle. Nous n'en sommes cependant pas encore là dans le monde civilisé, bien qu'un grand nombre tournent ardemment leurs regards dans cette direction.
Origine de la nature organique. — Différences du règne organique et ses divisions. — Unité de forme élémentaire. — Origine de la cellule organique. — Sa multiplicité. — Théorie de Darwin. — Changement de mes vues à ce sujet. — Création des espèces. — Variabilité des types. — Conséquences de la théorie. — Adaptation et fixation des types. — Conceptions pratiques de la notion d'espèce. — Différences dans l'adaptation. — Lenteur de la transformation. — Types de passages actuels et antérieurs. — Sajous. — Ours. — Le singe tertiaire de Grèce. — Opinions exclusives de Cuvier et d'Agassiz. — Rareté des formes de passage. — Motifs. — Leur représentation graduelle par les changements géologiques. — Progrès et recul. — Racines du plan de conformation du règne animal. — Pas de forme primitive unique. — Dérivation du type humain du type simien. — Dérivation des trois singes anthropomorphes de trois différentes familles de singes. — Les diverses races humaines primitives peuvent se déduire des différentes familles de singes. — Anathème des moralistes.
Messieurs !
Le besoin qu'éprouve l'homme de connaître l'origine des phénomènes, de remonter aux causes de l'existence, donne lieu constamment à des essais sans cesse renouvelés pour monter l'échelle qui conduit dans cette direction. La foi a sous ce rapport beau jeu, elle se laisse imposer, sur l'autorité de quelque ancienne tradition, un système quelconque, garanti par une lettre de change tirée sur un autre monde inconnu, et tout est dit. La science doit parcourir un chemin bien plus ardu; d'autant plus qu'elle doit tenir de plus près aux principes, ne jamais s'éloigner des faits, ni s'écarter de la ligne que lui tracent l'observation et l'expérience. Plus elle remonte vers le passé, plus elle doit être prudente dans les conclusions à tirer des faits observés, et
plus elle doit franchement reconnaître les lacunes qu'elle rencontrera partout et toujours; — non point par le motif qu'aucun esprit créé ne puisse pénétrer dans l'intérieur de la nature , mais seulement et uniquement parce que la masse des faits et des observations est trop considérable pour que le travail d'un seul puisse y suffire.
L'origine de la nature organique, des animaux et des plantes, a de tout temps attiré l'attention des profanes aussi bien que des savants. L'observation nous apprend que chaque être organisé naît de parents qui sont euxmêmes le produit d'autres parents; — nulle part on n'a jamais vu d'interruption dans cette série continue, et, malgré toutes les affirmations contraires, la formation d'êtres organiques aux dépens d'une matière primitive est encore aujourd'hui en dehors du domaine de l'observation et de l'expérience. Autant j'eusse accepté volontiers la preuve d'une telle formation primordiale, autant il me répugne, et même il me paraît illogique, qu'on doive admettre dans la nature une force spéciale que nous ne pouvons nulle part observer, tant il est naturel de chercher, dans cette production primitive, le point de départ de la création organique, qui s'est ensuite développée dans diverses directions sous l'influence de différentes causes; je dois d'autre part reconnaître cependant qu'il n'y a qu'une preuve de fait complète, qui puisse m'amener à l'accepter. Cette preuve fournie, je l'accepterai ; jusque-là je n'hésiterai pas à reconnaître les lacunes qui existent encore dans nos connaissances, tout en conservant l'espoir qu'elles pourront un jour être comblées.
Si l'on considère la création organique dans son ensemble, on y remarque une variété extraordinaire. Les grands règnes de la nature, les règnes végétal et animal, paraissent très-nettement délimités et ne devant pas offrir de passage de l'un à l'autre.
Dans ces règnes mêmes se montrent certaines divisions si peu semblables par leur conformation et le plan général de celle-ci, qu'aucun intermédiaire ne parait possible. Mais à mesure que ces différences diminuent, les analogies commencent à se montrer et exigent d'être étudiées avec plus de soin encore que les différences. Cependant, on ne tarde pas à reconnaître que certains groupes sont étroitement liés entre eux, que les analogies de conformation se manifestent pendant le développement de l'être, et que les divers groupes voisins entre eux procèdent pour ainsi dire d'une base fondamentale commune, sur laquelle apparaissent petit à petit les différences.
Ce n'a pas été un des moindres triomphes de la science microscopique, que la démonstration donnée parSchwann, que tous les tissus des plantes et des animaux provenaient d'un élément unique, la cellule, et c'est encore aujourd'hui une des plus belles conquêtes de la science que d'avoir confirmé cette proposition. Il n'y a plus de doute que chaque organisme végétal ou animal se développe d'une cellule unique, d'un œuf. Il y a des organismes, tant végétaux qu'animaux, qui ne consistent qu'en une seule cellule, renfermant en elle toutes les conditions de vie et de propagation. Tous les autres organismes si compliqués ne sont autre chose que des agglomérations de cellules, formées et groupées de différentes manières, et qui se sont développées de la cellule primitive unique, l'œuf.
Si l'unité fondamentale du plan de conformation des règnes végétal et animal est donc hors de doute, s'il est évident qu'il y a même une foule d'organismes primitifs qui occupent une position intermédiaire entre le monde végétal et le monde animal, et forment pour ainsi dire un pont reliant les deux règnes, il ne faut point d'autre part oublier que la cellule n'est qu'une notion abstraite, et qu'il existe des différences chez les diverses cellules des divers
organismes, de même que dans celles des organes, — différences essentielles et primordiales, et qui, dès le commencement doivent imprimer une direction spéciale à l'organisme auquel elles doivent donner naissance. Lorsqu'on dit que tous les organismes se développent d'une seule cellule, que la cellule est donc la forme primitive et fondamentale de l'organisme, cela est complètement exact, — mais il serait faux de vouloir faire remonter l'ensemble des organismes à une seule cellule, dont tous se seraient peut-être développés. Non-seulement les organismes qui se placent entre les végétaux et les animaux, consistent en cellules de diverses sortes, non-seulement ces cellules se développent de différentes manières, de sorte que nous pouvons distinguer une série d'espèces de ces organismes, mais encore ces cellules de l'œuf dont se forment les organismes compliqués, montrent dès le commencement des différences fondamentales qui se laissent reconnaître aussi bien par leur conformation immédiate que par leur développement ultérieur. Lorsqu'on a donc cherché à faire remonter tout le règne organique à une forme fondamentale, et pour ainsi dire à une première cellule de laquelle les organismes se seraient épanouis dans diverses directions, on était dans l'erreur comme ces philosophes de la nature qui voulaient que toute la création se fût développée d'une matière primitive plastique.
Si nous admettons qu'une fois il ait été possible en effet que, par une action simultanée de différentes circonstances que nous ne connaissons pas, il ait pu se former une cellule organique aux dépens des éléments chimiques, il est évident que la plus légère modification dans l'action de ces circonstances a dû déterminer immédiatement une modification dans l'objet produit, c'est-à-dire dans la cellule. Mais, comme nous ne pouvons pas admettre que sur toute la surface terrestre les mêmes causes aient agi ou agissent
encore exactement dans les mêmes conditions et avec la même énergie dans la création de la cellule primitive, qu'en outre la création organique a dû s'étendre sur toute la terre, car les faits montrent qu'elle s'est développée sur plusieurs points à la fois, il en résulte la conclusion nécessaire que les cellules primitives dont se sont développés les organismes, devaient posséder des formes, une structure interne et des aptitudes de développement différentes, d'où, dans la création primitive, une différence fondamentale inhérente à ces conditions diverses.
Si je vous ai en peu de mots signalé cette hypothèse, c'est pour vous prouver que, dans la supposition d'une évolution graduelle du type que nous trouvons aujourd'hui développé tant dans les organismes vivants qu'éteints, nous ne sommes point conduits, comme on l'a si souvent affirmé, vers l'unité primitive de l'ensemble du monde organique, mais au contraire que nous devons reconnaître que dans l'unité abstraite, nommée cellule, il doit nécessairement exister une différence primitive, de même qu'il doit en exister une en fait entre les organismes intermédiaires entre les végétaux et les animaux. En faveur de cette supposition que telle soit l'origine du monde organique, il y a le fait que, s'il est difficile de comprendre comment il a pu se développer d'un fond commun une quantité si considérable de types organiques divers, on ne peut contester qu'une différence intime dans la constitution de ce fond peut rendre très-concevable la variété de formes de ses produits.
La doctrine du développement graduel des types de formes primitives communes, a été récemment appuyée par Darwin sur de nouvelles bases très-ingénieuses, après avoir été proposée autrefois par Lamarck, naturaliste français, et par les philosophes allemands de la nature, quoique un peu autrement. Comme elle était conçue autrefois,
cette doctrine m'a toujours eu pour adversaire décidé. Dans sa conception actuelle, par contre, je dois reconnaître qu'elle me paraît beaucoup mieux que toute autre manière de voir, expliquer la parenté des divers types animaux, et, qu'en tous cas, elle aura fait faire un pas important vers la connaissance de la vérité.
Lorsque je faisais opposition à la doctrine de la transformation graduelle, j'étais prévenu par les vues traditionnelles qui s'imposent involontairement à celui qui s'occupe de sciences. Les brusques contrastes que présentent en apparence les espèces, la netteté avec laquelle le système répartit et groupe des subdivisions entièrement distinctes entre elles, doivent nécessairement faire sur les jeunes gens la même impression que la brusquerie des contrastes qu'ils croient apercevoir dans la vie et les caractères. Et de même que, dans le cours de la vie, on finit par se convaincre qu'il n'y a pas d'hommes absolument mauvais, ni absolument bons, que la vie et la société se meuvent dans une moyenne à une égale distance des deux extrêmes, de même en pénétrant plus intimement dans l'étude des formes animales et leur développement de l'œuf, on trouve aussi que les contrastes s'adoucissent, et qu'il existe nombre de formes qui peuvent fort bien être déduites les unes des autres. I. Geoffroy Saint-Hilaire a très-bien montré combien les vues de Buffon sur la fixation et les limites de l'espèce ont graduellement subi de modifications; comment, dans les commencements, il débuta par une définition rigoureuse, inflexible, qui finit peu à peu par se plier de plus en plus aux faits qu'il apprenait dans le cours de sa vie, et fut assez intelligent pour ne pas s'obstiner à une théorie une fois énoncée. S'il est permis de comparer le petit au grand, je dois aussi élever quelques prétentions au bénéfice de cette instruction de soi-même continue, qui entraîne des changements motivés dans son ancienne manière de voir.
Darwin cherche à démontrer que chaque animal, chaque plante se trouve dans un état continuel de lutte pour «on existence, et qu'il combat sans cesse pour la place qu'il occupe, la nourriture et la reproduction, non-seulement avec les agents physiques qui l'entourent, mais avec tout le règne organique , dans lequel chaque autre individu élève les mêmes prétentions pour l'espace, la nourriture et la reproduction. Chaque germe, chaque œuf, est appelé à la vie, mais tous ne se développent pas effectivement. La plupart succombent dans la lutte, les uns plus tôt, les autres plus tard; — seul, l'individu qui, soit par lui-même, soit par l'association, dans laquelle il se trouve, est assez fort pour sortir victorieux du combat, celui-là seul vivra et pourra se réjouir de l'existence.
On doit maintenant poser la question si réellement l'individu peut s'accommoder, ainsi que sa descendance, aux conditions d'existence, et si cet accommodement par amélioration et éducation continue, peut aller assez loin, effectivement, pour déterminer des changements de forme qui nous obligent à regarder l'être ainsi transformé comme un type nouveau.
C'est sur ce point que les divergences entre les différents observateurs sont les plus grandes.
L'opinion qui a, jusqu'à présent, on peut le dire, régné de la manière la plus générale, est celle que les espèces étaient des types normaux fixes, susceptibles de n'éprouver de modifications que dans des limites fort restreintes ; l'expression d'une idée définie réalisée par diverses modifications, de matériaux invariables au moyen desquels l'édifice du monde organique est élevé d'après un plan supérieur de création. Les êtres ainsi liés les uns aux autres par descendance, doivent même, d'après quelquesuns, former dans leur ensemble une unité intérieure, et remplir un but déterminé dans la création.
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On a même affirmé nettement que les espèces ne pouvaient que disparaître et nullement se modifier, et que de temps en temps, après une destruction générale de tout le monde organique, une nouvelle création plus complète et plus perfectionnée était appelée à la vie par un fiât créateur.
Ainsi que je l'ai déjà remarqué plus haut, jamais ce créateur, qui change de temps en temps l'ameublement de sa terre, et en crée un nouveau, après avoir détruit l'ancien, n'a pu m' entrer dans l'esprit. Je dis : non! cela ne , peut être ainsi! — Mais ne sachant rien de mieux à mettre à sa place, je devais dire, comme le conseiller ecclésiastique Kïinôl à Giessen, qui, après avoir discouru pendant quinze jours sur la résurrection du Christ, et épuisé toutes les hypothèses que la théologie a émises sur ce sujet, terminait ainsi : « car franchement, messieurs, nous devons avouer que nous n'en savons rien. »
Le point de départ de Darwin est, au contraire, la variabilité des types. Il s'appuie essentiellement sur les animaux domestiques, sans négliger dans ses considérations les animaux sauvages et les plantes. Dans la lutte pour l'existence, dit-il, tout animal doit tendre vers cette perfection relative qui lui permettra de soutenir cette lutte. L'hérédité des caractères qu'on ne peut nier, et même celle des particularités individuelles qui est tout aussi bien établie, fait que toute particularité constituant un avantage dans la lutte pour l'existence, chez un individu donné, se transmet à ses descendants et se développe toujours plus chez eux. C'est ainsi que la sélection naturelle fait naître les espèces en choisissant pour ainsi dire naturellement les individus favorisés par un caractère particulier, lequel se perpétuant dans les descendants, finit par s'imprimer fortement et former un type spécial et fixe. De cette manière, par transmission héréditaire continue et non interrompue, il se
forme de nouvelles variétés, races et espèces, et, ce procédé de transformation se continuant pendant longtemps, les produits de la sélection naturelle peuvent finir par s'être assez éloignés les uns des autres pour représenter des genres, familles, ordres, classes ou règnes.
Il ne faut pas s'étonner que cette manière de voir, dont je viens de vous esquisser les grands traits d'après l'ouvrage de Darwin, ait soulevé la plus vive opposition. On a été jusqu'à accabler de reproches et d'injures un naturaliste dont la vie et les travaux avaient toujours mérité l'approbation unanime, — procédé qu'ont dû blâmer même les naturalistes qui ne partageaient pas les vues de Darwin. Actuellement, ses adversaires se retranchent derrière un autre point de vue; — ils contredisent peu, car il y a peu de faits à contredire, — mais ils qualifient la théorie de Darwin, de rêve ingénieux, d'hypothèse spirituelle, de feu d'artifice éblouissant, et croient ainsi en avoir fini avec une affaire sur les conséquences de laquelle on ne peut pas avoir un instant de doute. Ces conséquences sont terribles pour un certain parti. Car il n'est pas douteux que la théorie de Darwin congédie sans autre le créateur personnel, avec son intervention alternative dans les transformations delà création, et dans l'apparition des espèces, car elle ne laisse pas la moindre place à l'action d'un être pareil. Dès que le premier point de départ, le premier organisme est donné, la création tout entière s'en développe d'une manière continue par sélection naturelle, d'après les simples lois de la transmission héréditaire, et cela pendant toutes les périodes géologiques qui se sont succédé sur notre planète; — aucune espèce nouvelle ne prend naissance par une intervention créatrice, aucune ne disparaît par un ordre de destruction divin; — le cours naturel des choses, la marche du développement de l'ensemble des êtres et de la terre, suffît pour la production de l'ensemble des phé-
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nomènes. L'homme non plus n'est donc pas une créature séparée, créée d'une manière spéciale et différemment que les autres animaux, pourvue d'une âme toute particulière et animée d'un souffle divin — mais l'homme n'est que le produit du plus haut développement de la série animale progressivement perfectionnée par la sélection naturelle, et émanant du groupe des mammifères les plus rapprochés de lui par leur organisation, les singes.
Darwin n'a point mentionné toutes ces conséquences dans son livre, de sorte que, dans le premier moment, la richesse des matériaux accumulés, qui supposait de longues études préliminaires, et le maintien rigoureux de la pensée déterminante dans tout l'ouvrage , valurent à l'auteur les applaudissements d'un pays qui, comme l'Angleterre, tient encore si fortement aux traditions bibliques. Mais lorsqu'on eut une fois remarqué quelle était la conclusion nécessaire de la théorie, l'orage éclata de toutes parts, et n'est pas encore calmé. Suivons tranquillement au milieu de tout ce tumulte, le chemin sur lequel l'observation nous conduit.
S'il est établi que des espèces peuvent s'appareiller entre elles avec fruit, et donner naissance à des métis également féconds entre eux; que, d'autre part, il soit reconnu que les espèces peuvent subir les modifications qu'exige leur adaptation aux circonstances extérieures, mais dont les limites ne sont pas encore déterminées, il résulte de là qu'il y a deux voies ouvertes à la naissance incontestable d'espèces nouvelles. D'autre part sans doute, la fixité que prennent les caractères dans un milieu qui ne change pas, introduit un élément conservateur dans les variations, qui autrement seraient indéfinies dans chaque type. Darwin a peut-être trop peu insisté sur cet élément, car il fallait avant tout qu'il expliquât la variabilité, que jusqu'alors on avait toujours niée. Mais il faut
d'autant plus tenir compte de cet élément que, dans le peu de temps d'observation dont l'homme peut disposer, il a une grande importance.
Nous avons vu que la notion d'espèce n'est nulle part fixée et ne peut l'être, et que chaque observateur dans la pratique la comprend à sa manière. Celui qui étudie au Muséum de Paris la collection des mollusques, trouvera souvent, autour d'une espèce, 20 ou 30 formes indiquées comme variétés ou races qui seront au contraire, dans le British-Museum de Londres, caractérisées comme autant d'espèces tout à fait indépendantes. Chacun de ces grands établissements scientifiques a de bonnes raisons pour défendre son opinion. L'un signale les formes de passage qui conduisent de l'une à l'autre, le second appuie sur les caractères distinctifs qu'on remarque entre elles. Ce n'est pas seulement dans ce domaine que cette discussion peut avoir lieu , et pour nous rapprocher de l'homme voyons un peu les singes. A côté d'espèces bien caractérisées, sur lesquelles tout le monde est d'accord, il s'en trouve d'autres comme, par exemple, le capucin, le sajou brun, le saïmiri, le singe hurleur et même l'orang, qui ont été divisés, par différents auteurs, en une douzaine d'espèces; de sorte qu'on peut affirmer que les appréciations sur l'établissement des espèces chez le groupe des singes sont aussi différentes entre elles qu'elles le sont chez l'homme. Ici donc le principe de variabilité doit jouer un grand rôle, et il doit exister une série de formes ayant entre elles une très-grande analogie. Tous les naturalistes avouent, du reste, que les espèces ne possèdent qu'un rayonnement déterminé qui peut être plus ou moins grand et dans lequel elles se développent dans leur perfection; mais que, sur la limite de leur cercle de diffusion, les espèces s'étiolent, c'est-à-dire tendent vers des formes autres, appropriées au nouveau milieu ambiant. Cette variabilité
peut aller plus loin, et dépasser les limites qu'on est habitué à tracer autour des espèces, et on a, comme nous l'avons montré clans les animaux domestiques, des races qui ne sont autre chose que des espèces.
Le même exemple nous a fait voir clairement que dans un milieu extérieur non modifié il peut encore naître de nouvelles espèces du mélange réciproque d'espèces voisines les unes des autres. Dans le commencement il résultera de ces mélanges des individus sans race, dont les caractères n'auront aucune fixité , mais chez lesquels certains caractères peu à peu deviendront constants, et finiront par constituer une race fixe, une véritable espèce typique.
Il est évident que tant que le milieu ambiant restera le même, les espèces fixées ne subiront presque aucune modification, mais au contraire tendront à se renforcer comme espèces par l'affermissement de leurs caractères.
Il est donc facile à comprendre pourquoi les anciennes espèces, qui nous sont venues de l'époque des alluvions, celles qui vivaient en Egypte il y a plus de cinq mille ans, et que nous trouvons à l'état de momies dans les tombeaux, n'ont pas varié depuis ce temps et nous offrent encore aujourd'hui le même type qu'alors. Aussi bien qu'il y a dans la création actuelle des espèces qui sont répandues sur la plus grande partie des climats habitables, et que de très-légères modifications ont suffi pour adapter aux divers climats qu'elles habitent, il y a aussi des types qui, malgré les différentes modifications géologiques, se sont conservés presque sans altération jusqu'à nous. On a fait remarquer sous ce rapport le genre Lingula, qui s'est conservé intact depuis les couches siluriennes les plus anciennes jusqu'aux temps modernes, et se trouve représenté par quelques espèces très-voisines dans presque tous les groupes de couches. Ce fait dénote une con-
stance remarquable, mais je n'y vois point, comme on a voulu le voir, une preuve contre la théorie de Darwin. On commet toujours la faute d'appliquer les faits observés sur une espèce au règne animal entier, et d'imposer à celui-ci une camisole de force que la nature dans sa diversité ne connaît point. Si la variabilité et l'appropriation aux circonstances extérieures sont une possibilité, elles ne sont pas une nécessité absolue pour tous les types, pas plus que ne l'est pour chaque type la mesure des modifications nécessaires pour son adaptation. Nous savons que quelques espèces ne peuvent s'acclimater, tandis que d'autres le peuvent facilement; que les unes ne supportent pas le moindre changement des circonstances extérieures sans périr, tandis que d'autres résistent à des changements considérables. Il y a eu nécessairement dans l'histoire de la terre des différences semblables, car certaines espèces et certains types n'ont duré que pendant de courtes périodes et ont disparu; d'autres cédant aux moindres influences extérieures ont subi des modifications relativement importantes, d'autres enfin n'ont eu besoin que de très-légers changements dans leur manière d'être pour pouvoir continuer à vivre malgré d'importantes modifications extérieures.
Si ces variations, que nous constatons aujourd'hui dans la création actuelle, ne paraissent que faibles et insignignifiantes, n'oublions pas que l'histoire de la terre s'étend sur une série de siècles d'une longueur dont nous ne pouvons nous faire une idée, et que cette éternité (car on peut bien la nommer ainsi) comprend une suite inappréciable de modifications constantes qui n'ont eu lieu que très-lentement, mais dont la somme des actions a dû dépasser tout ce que nous pouvons saisir dans le peu de temps que nous avons pour nos observations. Les exhaussements et abaissements du sol, qui ont été constatés nombre de fois, les
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changements de rapports entre la terre et la mer, les gradations de climat, bref, toutes les transformations de la surface terrestre que la géologie nous enseigne, ne se sont jamais accomplies par des révolutions brusques, mais au contraire ont marché avec une très-grande lenteur et d'une manière insensible. Les changements dans le monde animal ont marché du même pas, et tandis que beaucoup d'espèces inflexibles ont péri, d'autres se sont transformées, et il en est résulté une série de modifications dont les termes étaient assez éloignés du point de départ pour donner naissance à des familles, des ordres ou des classes. On sait depuis longtemps que la création actuelle n'offre nulle part un tout idéal, dont les membres soient en relation harmonique entre eux, mais qu'on ne peut saisir l'enchaînement des divers types de l'animalité que lorsqu'on prend aussi en considération les espèces éteintes. Des formes qui, dans le monde actuel paraissent fortement séparées, se relient par des formes de passage qui se trouvent parmi les animaux éteints, et chaque nouvelle découverte vient ajouter à la série des formes un nouveau chaînon intermédiaire. De même que dans la création actuelle la limite entre les poissons et les amphibies est difficile à tracer avec précision, car les genres Lcpidosiren et Protoplère offrent la transition la plus évidente entre ces deux groupes, puisque, suivant que les naturalistes attachent plus d'importance à tel ou tel caractère, les uns les rangent parmi les poissons, les autres parmi les amphibies; de même en est-il pour une foule de formes de passage qu'on trouve à l'état fossile. La limite entre les amphibies et les reptiles, qui, dans la création actuelle est tout à fait tranchée, disparaît dès qu'on considère la famille bizarre des Labyrinthodontes, qui tend la main autant aux unsqu'aux autres; les vides existant entre les sirènes et les pachydermes, entre ceux-ci et les ruminants, sont complé-
tement comblés par le Dinolherium et les Dichobunes. Le reptile ailé de Solenhofen est encore la preuve que la nature a su franchir sans brusquerie l'abîme profond qui semblait exister entre les reptiles et les oiseaux. L'existence de ces formes de passage est incontestable; et ce n'est pas le simple fait du remplissage d'une lacune idéale qui constitue leur importance, mais celui de leur existence comme formes réelles intermédiaires, qui se sont, par développement graduel et par transformation de formes inférieures, rapprochées de formes supérieures, — rapprochement qui, dans ce cas, n'aréussi que jusqu'à un certain point, mais qui a pu se réaliser par des formes plus complètes.
Mais , nous dit-on , ces formes intermédiaires se placent, il est vrai, dans les lacunes qui existent entre les plus grandes divisions; mais, par contre, les formes de passage de détail reliant les subdivisions les plus petites , et celles qui nous indiqueraient le mieux le mode de transformation, manquent entièrement. On devrait pouvoir suivre pas à pas ces transitions tant dans les espèces vivantes que fossiles. Pour ce qui concerne les espèces vivantes, cela n'est pas difficile. Qu'on rapproche les crânes des différentes espèces de sajous , on y trouvera comme pour les chiens , les races bovines , une série complète de formes dans lesquelles les transitions seront aussi graduées que dans la série des crânes d'orangs de divers âges, reliant entre elles les deux formes extrêmes, la tête arrondie du jeune orang d'une part, avec la tète allongée et crêtée de l'animal âgé. Mais en ce qui concerne les crânes fossiles, je rappellerai l'ours. L'ours des cavernes, avec ses arcades orbitaires saillantes formant bourrelet, et la chute brusque que forme son front, est certainement comme M. \. Wagner l'a montré, une espèce propre comme notre ours brun; mais ne doit-on pas regarder comme formes intermédiaires Y Ursus arctoideus, qui, étant de la grosseur de
celui des cavernes, a des os plus grêles que ce dernier, et est dépourvu de son palier frontal, et Y Ursus leodiensis , qui est plus petit que l'ours des cavernes, et n'offre également pas de palier frontal ; X Ursus prisais, plus petit que l'ours des cavernes, mais semblable, par son profil, à l'ours brun, encore plus petit que lui; enfin l'ours brun trouvé en Suisse dans les cavernes, dont le crâne gigantesque rivalise presque avec celui de l'ours des cavernes? Toutes ces formes intermédiaires sont excessivement rares, — et tandis qu'on n'en connaît que quelques exemplaires de chacune, on peut avoir par centaines les crânes de l'ours des cavernes et de l'ours brun, celui qui vit encore actuellement. L'énorme et terrible ours des cavernes correspondait aussi bien aux circonstances dans lesquelles il vivait, que l'ours brun de nos jours aux circonstances actuelles; et le premier, après avoir été longtemps conservé dans sa forme primitive, est devenu l'ours actuel dans un espace de temps peut-être relativement très-court, — et par conséquent les formes de passage variables et indécises qui se sont successivement formées dans l'intervalle ont dû nécessairement être très- rares, comparativement aux deux formes extrêmes que nous reconnaissons comme espèces indépendantes.
Je m'empresse d'en arriver à un autre exemple, qui nous touche de plus près.
Cuvier n'avait jamais eu l'occasion de voir un singe fossile, — de son temps on n'en avait pas encore trouvé le moindre fragment. Il contesta même, sur des motifs théoriques, la possibilité de l'existence de singes fossiles. « Au- « jourd'hui, » dit Albert Gaudry, « on en connaît, outre les « singes trouvés en Grèce, dix autres espèces , deux de « l'Amérique du sud, deux d'Asie, cinq d'Europe (où ac- <( tuellement il ne se trouve aucun singe). Toutes ces es- « pèces n'ont pu être déterminées que sur des restes fort
« incomplets, car les os sont rares. En Grèce, par contre, « les singes fossiles sont nombreux. Les fouilles dont « l'Académie des Sciences m'avait chargé m'ont fourni « vingt crânes de ces animaux, plusieurs mâchoires et des « os de différentes parties du corps , qui m'ont permis de « faire et de figurer la restauration du squelette entier de « de ce singe fossile. » Après avoir mentionné l'opinion du premier auteur de cette découverte, A. Wagner, ainsi que celles de Lartet et Beyrich, sur ces singes fossiles, et rappelé que Wagner le considère comme un intermédiaire entre les semnopithèques et les gibbons, tandis que d'autres le regardent comme un semnopithèque, Gaudry continue : « Ces découvertes eurent un curieux résultat; elles <( prouvèrent que les membres de ce singe sont très-dif- « férents de ceux des semnopithèques; ils sont moins « grêles et plus égaux en avant et en arrière. Autant le « mésopithèque ressemble par sa tête aux semnopithè- « ques, autant il ressemble aux macaques par ses mem- « bres.
u Voilà donc un type transitionnel reliant deux genres « distincts dans la nature actuelle. Quand nous avons eu « sous les yeux, non pas seulement un morceau de mâ- « choire (comme c'est le cas pour un grand nombre de « mammifères fossiles inscrits dans les catalogues), mais « des crânes parfaitement entiers, nous avons dû croire « que le singe grec était un semnopithèque. C'était une « erreur. Si, au contraire, nous eussions trouvé, non point a un os isolé des membres, mais les membres entiers, u nous aurions attribué ces pièces à un macaque; nous « aurions également commis une faute. »
Je répète, avec Gaudry : N'y a-t-il pas là une forme de passage très-nette entre deux genres bien séparés, la tête d'un semnopithèque, le corps du macaque? Nous ne savons pas si la nouvelle espèce, qui fut abondante en Grèce pen-
dant l'époque tertiaire, s'est formée par un mélange de deux éléments , ou peut-être , par sélection , les membres du semnopithèque s'étant développés à la manière de ceux des macaques, en raison des formations rocheuses du pays, — personne ne peut savoir si la chose est arrivée ainsi ou autrement; — mais il ne peut y avoir de doute que ce soit bien une forme intermédiaire, faite comme si elle était provenue d'un métissage, ayant tous les droits à l'existence et possédant toutes les qualités nécessaires à la vie, comme le prouve son abondance dans un pays qui ne possède actuellement aucun singe, et où, par conséquent, des changements ultérieurs clans le milieu ambiant ont rendu impossible l'existence de ces animaux.
Il y a donc des formes de passage intermédiaires. L'exemple du singe de Grèce nous montre que la connaissance de l'organisation complète est nécessaire pour les démontrer, qu'il ne suffit pas de ne connaître que la dentition ou le crâne pour saisir ces formes de passage, et que , par conséquent , notre connaissance des formes fossiles est, sous beaucoup de rapports, trop incomplète pour démontrer leur existence.
On dit, il est vrai, qu'on ne doit pas faire entrer l'inconnu dans le cercle des conclusions. Je suis tout à fait d'accord là-dessus. Je n'affirme point que parce qu'on a trouvé une forme intermédiaire entre le semnopithèque et le macaque on doive en trouver une entre le semnopithèque de l'ancien monde et le sajou du nouveau, maisj'admets qu'on ne doit point, sur quelques faits fort incomplets, tirer une ligne où nos connaissances doivent s'arrêter tout à coup, en disant : Jusque-là et pas plus loin ! 11 y a à peine trente ans que Guvier disait : 11 n'y a pas de singes fossiles, et il ne peut y en avoir. Il n'y a pas d'homme fossile, et il ne peut y en avoir! Et aujourd'hui nous parlons de singes fossiles comme d'anciennes connaissances, nous poursui-
vons l'homme, non-seulement dans les formations d'alluvions, mais même jusque dans les dépôts tertiaires récents, pendant que quelques obstinés affirment encore que la décision de Cuvier est un trait de génie, et ne peut être attaquée. Il y a vingt ans à peine que j'apprenais auprès d'Àgassiz : couches de transition, formations paléozoïques, règne des poissons; cette période ne renferme pas de reptiles, et ne peut en renfermer, parce que cela serait contraire au plan de la création ; — formations secondaires (trias, Jura, craie), règne des reptiles. Pour la même raison , il n'y a pas de mammifères, et il ne peut y en avoir ; — couches tertiaires, règne des mammifères; il n'y a pas d'homme, et il ne peut y en avoir; — création actuelle, règne de l'homme. Où est donc aujourd'hui ce plan de création, avec ses exclusions? Reptiles dans les couches devoniennes, dans le carboniférien, dans le dyas; où êtesvous, règne des poissons? Mammifères dans le jurassique, dans le calcaire de Purbeck, jusque dans la craie inférieure, que devenez -vous, règne des reptiles? Enfin l'homme, dans les couches tertiaires supérieures, dans les alluvions anciennes, au revoir, règne des mammifères!
La preuve d'une seule forme de passage bien constatée comporte la possibilité de toutes les autres, mais pas la nécessité absolue de leur existence de fait.
Je dois encore, Messieurs, vous rendre attentifs à un second point qui ressort clairement de cet exemple. Les formes de passage entre les deux espèces d'ours à caractères fixes, l'ours des cavernes et l'ours brun, sont aussi rares que ces dernières sont abondantes. Une partie d'entre elles paraît être aussi intermédiaire entre les deux quant au temps, puisque l'ours brun colossal trouvé dans les cavernes des Alpes suisses est plus récent que l'ours des cavernes proprement dit, et qu'une assertion de Wagner au sujet de YUrsus prisais, dont on a trouvé la tête avec la mâchoire
inférieure encore jointe, fait présumer qu'elle a été déposée dans une eau plus tranquille que les crânes des ours des cavernes, qu'on n'a jamais trouvés aussi complets. Cette circonstance à part, on doit insister tout particulièrement sur la rareté de ces formes de passage. Il est certain que si les changements du milieu ambiant ont eu lieu dans un temps relativement court, il faut que l'empreinte du type se soit changée dans ce même temps. Nous avons déjà mentionné cette circonstance à propos de l'introduction d'animaux domestiques dans l'Amérique du Sud. Les changements de type qu'ont éprouvés les chats au Paraguay, les porcs et les moutons au Chili et au Brésil, par suite de leur brusque transplantation dans ces pays, se sont produits rapidement, et dans le cours de peu de générations : le type modifié et adapté au climat fut promptement achevé, et a actuellement une forme stationnaire. Malheureusement toutes les notices que nous possédons sur ce sujet se bornent à l'extérieur, et malgré le grand intérêt qu'offrent ces questions, aucun observateur n'a encore comparé les crânes d'animaux domestiques nés dans le pays et provenant de races d'origine européenne, avec ceux des racessouches élevées en Europe. Admettons toutefois que des différences frappantes existent; que, par exemple, le crâne du porc soit plus court et plus élevé, le museau plus épais, les canines plus recourbées, tellement que le porc sud-américain formât actuellement une nouvelle espèce, facile à distinguer par son squelette. Admettons cela pour un instant, pourrons-nous trouver aujourd'hui encore les formes de passage qui conduisent vers ce résultat? M maintenant ni jamais! Les millions de bœufs, de chevaux, de porcs, qui peuplent actuellement, tant à l'état sauvage que demisauvage, les vastes plaines de l'Amérique du Sud, proviennent de quelques paires importées d'Europe sur quelques navires depuis la découverte de l'Amérique. Les généra-
tions suivantes, très-peu nombreuses, ont dû, dans ce pays étranger, et dans des conditions défavorables, lutter pour l'existence, jusqu'à ce que les modifications nécessaires pour leur adaptation au climat fussent achevées. Ce n'est qu'alors, lorsqu'elles se sont trouvées en harmonie avec les circonstances extérieures, qu'elles ont pu se multiplier rapidement, et que le nouveau type s'est accru de quelques individus à des millions. Mais où trouverons-nous les formes de passage clans ces quelques individus de quelques générations? Qui pourra retrouver leurs restes? Les deux formes extrêmes, la race -souche, ainsi que la nouvelle race qui en est dérivée , se trouvent seules aujourd'hui en présence, sans intermédiaire; personne ne peut nous montrer les transitions, qui ont cependant existé, puisque la transformation a eu lieu dans des temps historiquement récents.
En sera-t-il autrement avec les animaux sauvages? Admettons que la transformation de l'ours ait eu lieu pendant la période glaciaire, qui, comme nous l'avons vu, n'a été qu'un incident insignifiant de l'époque diluvienne. La plupart des ours des cavernes ont certainement dû périr à mesure que l'envahissement graduel des glaces leur enlevait peu à peu les moyens de subsistance, tout en leur fermant le chemin de l'émigration vers d'autres régions. Ceci se passe lentement , relativement à nos notions ordinaires du temps, que nous comptons au plus haut par milliers d'années, mais rapidement vis-à-vis de l'éternité, pendant laquelle les époques géologiques se sont déroulées. Mais quelques animaux survivent; leurs générations subséquentes s'adaptent aux nouvelles circonstances, leur férocité diminue, leur nourriture se modifie et s'amoindrit, et avec elle la taille et la force. Enfin la transformation s'est achevée : l'ours des cavernes est devenu l'ours brun, qui maintenant, approprié aux nouvelles cir-
constances, se multiplie et s'étend. Mais les formes de transition, les témoins de la lutte désespérée pour l'existence, pendant la modification des conditions extérieures dans lesquelles l'espèce a pu à peine échapper à une destruction complète, ne doivent -ils pas être infiniment moins nombreux que les espèces typiques qui marquent les deux termes de la lutte?
C'est ainsi que les choses doivent se passer lorsque les milieux se modifient dans un espace de temps relativement court. Les formes de transition réduites à un petit nombre d'individus disparaissent au milieu de la foule des individus typiques appropriés aux circonstances extérieures, et il n'y a qu'un heureux hasard qui puisse, par-ci par-là, en faire trouver un exemplaire.
11 en est autrement lors des modifications très-lentes . qui accompagnent les métamorphoses géologiques. Les adaptations qu'exigent ces variations infinitésimales ne peuvent devenir apparentes que par leur accumulation pendant des milliers d'années, et les modifications étant aussi faibles que la cause qui les produit, il en résulte une telle quantité de formes de passage graduelles qu'il en faudrait une série infinie pour relier entre eux le point de départ avec celui d'arrivée.
Mais ne voyons -nous pas cela dans la nature? Ne voyons-nous pas des espèces passer d'un groupe de couches à un autre, parcourant ainsi une longue série de degrés de développement géologique, pour arriver petit à petit à une forme très -peu différente de la forme originelle, pas suffisamment différente pour en être distinguée sous tous les rapports, mais assez pour qu'on croie devoir ajouter au nom spécifique la particule sub , lorsqu'elle provient d'un autre groupe de couches {tercbmtula triqurtra et sublriquetra)! N'avons-nous pas vu les changements apportés à la faune côtière par l'élévation gra-
duelle de la Suède et de la Norwége ? Il n'est pas permis d'oublier que Loven a démontré que, par la séparation des lacs Wener et Wetter d'avec la mer à laquelle ils étaient autrefois réunis , la plupart des espèces de cette mer glaciale ont été détruites, mais que quelques crustacés se sont conservés dans ces lacs dont l'eau est peu à peu devenue douce, et se sont si bien adaptés à ce milieu ainsi modifié que, bien qu'on puisse encore reconnaître leur souche, ils n'en présentent pas moins quelques particularités de formes qui témoignent d'une modification partielle. Ne trouvonsnous pas dans cet exemple le même enseignement que celui que nous donnent toutes nos recherches sur les fossiles, que nulle part il n'existe de séparation complète entre deux groupes de couches, mais que toujours il y a quelques espèces plus ou moins nombreuses , plus ou moins modifiées, qui passent d'une couche à l'autre?
Nous avons vu, Messieurs, que des espèces fixes peuvent se modifier par transplantation dans des conditions extérieures de milieux modifiés, et que ces variations du milieu ambiant constituent un levier important pour la production de ces types flottants, dont nous avons déjà parlé sous le nom d'animaux sans race. Nous avons vu, de plus, que les types fixes s'accouplent entre eux d'autant plus difficilement que leur type est plus fortement caractérisé. N'est-il pas évident que la formation de nouvelles races mixtes doit précisément avoir lieu aux époques où, par suite des modifications du milieu ambiant, la ténacité du type est brisée, et où il se forme ce fond sans race d'où sortent de nouveau les divers types provenant soit de mélange, soit d'adaptation au milieu modifié, et qui, se renforçant par la suite, donnent naissance à leur tour à des types fixes ?
Il me semble qu'on peut expliquer de cette manière aussi bien le renouvellement de la création à différentes
époques, que la disparition correspondante de la plupart des espèces ; la fixité des types pendant le cours des longues périodes d'années qui se sont déroulées entre les époques de' renouvellement; enfin, la formation de types complets sortis des masses sans race, qui doivent prendre naissance à l'origine de la période de renouvellement.
Il peut y avoir progrès sous plusieurs rapports , dans d'autres cas, arrêt ou même recul. Le type des Ammonites, par exemple, nous paraît un type très-complet, plus que celui des Nautiles, et pourtant le premier a disparu avec la fin de la période crétacée. L'ours des cavernes était plus carnassier que son descendant l'ours brun : il est difficile d'appeler cela un progrès.
Nous connaissons dans le développement des animaux la métamorphose rétrograde par laquelle par exemple, le jeune individu se trouve avoir une conformation plus complète que celle qu'il aura plus tard à l'âge adulte. Pourquoi un pareil fait ne pourrait-il pas se présenter aussi dans les modifications nécessaires à l'adaptation d'un type aux nouvelles conditions de milieu qui ne lui permettent pas de continuer à vivre dans son ancien état de perfection ? Pourquoi, par exemple, des types ne seraient-ils pas conduits, par leur soumission aux influences extérieures modifiées, à se fixer et à modifier peu à peu leurs organes des sens et du mouvement, qui ne peuvent plus leur être utiles à l'ancienne manière, lorsque, par exemple, dans d'autres conditions, ils pouvaient se mouvoir librement dans les eaux, ce qui nécessitait une certaine perfection dans le développement des organes des sens et du mouvement? Des changements de cette nature, qui, au point de vue anatomique, ne peuvent être considérés autrement que comme des pas rétrogrades, peuvent, dans des circonstances données, constituer un avantage dans la lutte pour l'existence; c'est le cas de la transformation des pieds na-
tatoires de certaines larves de crustacés parasites, en griffes et crochets au moyen desquels ils s'attachent et vivent fixés sur leur proie à l'état adulte.
En observant ces différents faits, nous ne devons pas oublier que les modifications produites par l'adaptation aux conditions extérieures, ou par mélanges de race, restent cependant comprises dans certaines limites qui ne peuvent être dépassées. Ainsi, nous voyons que l'abîme qui existe entre les poissons et les reptiles est complètement comblé, que celui entre les reptiles et les oiseaux commence à l'être, et que sur plusieurs points il y a des transitions des reptiles aux mammifères; il y a de plus, dans tous les vertébrés, une unité de conformation, une concordance de plan fondamental qui se fait reconnaître tant dans le développement des formes que dans celui des états que les jeunes animaux supérieurs ont à parcourir pendant leur évolution dans l'œuf, et ensuite au dehors jusqu'à leur épanouissement complet. Mais aucun fil ne peut nous ramener en arrière des vertébrés aux invertébrés, et je ne puis, en aucune manière, me représenter par quelle adaptation ou quel mélange il pourrait apparaître des formes intermédiaires conduisant, par exemple; des mollusques ou des articulés aux vertébrés. On sait que le vertébré le plus inférieur qui nous soit connu, Y Amphioxus lanceolatus, est, par la conformation de tous ses organes, tellement au-dessous des mollusques et articulés supérieurs, que le passage de chacun de ces types plus développés audit vertébré devrait comporter une série indéfinie de rétrogradations. Et, malgré cela, de ces transformations en arrière serait sorti néanmoins l'origine d'un plan de conformation capable du plus haut développement!
En d'autres termes, je vois le type vertébré, qui, dans son plus haut degré de perfection, a abouti à l'homme,
commencer par un animal dont les organes se trouvent être à un degré de développement inférieur à celui de la plupart des vers, et à plus forte raison de la plupart des mollusques et des articulés qui, dans leur plus grand développement, ont atteint ce que leur plan de conformation leur permettait d'atteindre. Je serais donc en face d'une énigme insoluble, s'il ne m'était permis de reprendre les premières conclusions qui m'avaient conduit à admettre une différence originelle des germes primitifs dont le règne animal est sorti.
Si nous recherchons les racines profondes des différents types de conformation du règne animal, nous remarquons que les articulés descendent par une série de degrés jusqu'aux vers , et que ceux-ci se relient si étroitement aux infusoires, que plusieurs observateurs ont voulu supprimer cette dernière classe et la rattacher aux vers. D'autre part, les racines des mollusques descendent jusqu'aux cœlentérés et aux rayonnes, car on rencontre des formes qu'on a déjà voulu partager entre les deux, de sorte que, ici encore, il parait y avoir une différence originelle.
Dans mon opinion, on ne peut nier ces différences fondamentales dans le plan de structure des animaux, ni les rattacher les uns aux autres. Je ne puis donc admettre leur développement à partir d'une seule forme primitive; mais je puis admettre que chacun de ces plans peut être suivi en arrière dans sa simplification croissante jusqu'à la forme idéale primitive de la conformation organique, la cellule, et il doit être très-probable, comme je l'ai déjà fait remarquer, que la cellule primitive a été diversement constituée dès l'origine, et que cette diversité originelle a été en se prononçant toujours davantage à mesure du développement des différents types principaux, que nous sommes forcés de reconnaître dans le règne animal. Je suis fort éloigné de vouloir regarder une substance primitive ou une cellule
unique comme le type fondamental et l'origine de l'ensemble de la création organique; puisque dans la création actuelle, je trouve des plantes et des animaux unicellulaires qui ont une composition différente, mode de vie, reproduction, apparence extérieure différents. En présence de ce fait, je ne vois pas pourquoi les premiers organismes unicellulaires , qui ont pu naître de la substance primitive, auraient dû avoir tous la même forme, constitution , ou faculté de reproduction.
Cela suffit pour vous montrer, Messieurs, comment une différence originelle peut exister à côté de modifications et d'adaptations qui sont incontestables, et comment toutes deux se complètent réciproquement pour nous expliquer les phénomènes que nous offre l'ensemble du règne organique.
Revenons-en, après cette longue digression, à notre sujet, et examinons de près l'origine de l'homme et sa dérivation possible du singe.
La série des leçons que je termine aujourd'hui avait pour but de démontrer de quelle manière il faut dorénavant diriger les études sur l'homme pour arriver à des résultats précis. Je me suis efforcé de vous montrer quels sont les points sur lesquels l'organisation humaine diffère de celle des singes, quels sont ceux sur lesquels elle lui ressemble. J'ai cherché à vous exposer le plan fondamental qui préside à la conformation des divers organes dircorps, et qui est évidemment le même pour l'homme et poulies singes. Mais, en vous exposant l'identité du plan, je vous ai signalé en même temps les différences dans l'exécution, comme le ferait un architecte qui, tout en démontrant l'unité de plan existant entre diverses constructions gothiques, insisterait aussi sur les différences apportées dans l'exécution du plan dans chacune de ces constructions. Je vous ai donc montré que les différences
existant entre les diverses races humaines sont plus grandes qu'elles ne le sont entre les espèces de singes, et que nous devons par conséquent reconnaître le droit spécifique des races humaines, ainsi que de celles de nos races d'animaux domestiques qui remontent à un passé très-reculé. Je vous ai signalé l'antiquité du genre humain sur la terre, et la différence originelle des espèces qui peuplaient la terre au commencement de l'époque de pierre. Nous avons ensuite jeté un coup d'oeil sur la production de nouvelles races et espèces, et nous nous sommes convaincus que transformations, adaptations, sélection naturelle, sont autant de faits naturels bien constatés qui expliquent les différentes formes que présente le monde organique. Nous pouvons maintenant aborder la question définitive : Peut-on admettre scientifiquement la dérivation du type de l'homme de celui du singe?
J'ai déjà mis à votre disposition tous les matériaux connus jusqu'à présent, pouvant contribuer à la construction du pont qui doit franchir l'abîme séparant l'homme du singe. Je vous ai signalé sur quels points les trois singes anthropomorphes d'une part confirment l'analogie, et sur quels autres les races humaines, et surtout le nègre, tendent la main à ces mêmes singes, sans cependant arriver à les atteindre complètement. De plus, je vous ai montré que les plus anciens crânes des cavernes connus présentent un rapprochement décidé vers le type simien par leur forme allongée et leur aplatissement. Je vous ai parlé des microcéphales, ces idiots de naissance, non comme d'une espèce particulière, ainsi que l'ont prétendu quelques-uns en dénaturant mes paroles, mais comme d'un arrêt de développement marquant une des stations par lesquelles, dans le cours de son évolution, l'embryon humain doit nécessairement passer, et (fui, par un mélange de caractères humains et simiens, 'marque encore dans son
anomalie une conformation intermédiaire qui, à une époque antérieure, était normale.
A cette occasion, je vous rappellerai ce que j'ai dit du microcéphale, ainsi que la proposition de M. Gaudry dont je vous ai parlé plus haut. De même que cet auteur remarque que le crâne du singe trouvé en Grèce serait complètement celui d'un semnopithèque, et aurait été regardé comme tel, si on n'en avait en même temps trouvé les membres, qui portent le type du macaque; de même, j'ai fait l'observation que le crâne d'un microcéphale dépourvu de sa série dentaire, et trouvé à l'état fossile, devrait nécessairement être regardé comme le crâne d'un singe aussi longtemps que la découverte des membres ne serait pas venue dénoncer le type humain. Mais aussi certainement que le microcéphale, comme forme pathologique d'arrêt de développement, est incapable de se perpétuer, aussi certainement n'est-il pas la seule forme possible qu'on puisse imaginer entre le singe et l'homme. Mais l'arrêt que subit le cerveau au milieu de son développement nous indique le point d'où part ce développement, et ce point est incontestablement le singe. L'être anormal, le monstre par arrêt de développement de la création actuelle, remplit donc la lacune que n'occupe aucun type normal, mais que de nouvelles découvertes peuvent nous montrer occupée par des espèces éteintes.
On nous dit, à la vérité, qu'on n'a encore jamais trouvé ces formes de transition, ce que nous accordons volontiers; mais, cela ne veut pas dire qu'on n'en trouvera jamais, car même l'histoire de ces dernières années est, sous ce rapport, très-encourageante, par les nombreuses découvertes qu'elle nous a apportées, surtout en ce qui concerne les singes et l'homme.
Il y a vingt ans, on ne connaissait aucun singe fossile; aujourd'hui, on en connaît une douzaine : qui peut affirmer
que dans quelques années on n'en connaîtra pas une cinquantaine? Il y a un an, on ne connaissait aucune forme intermédiaire entre le semnopithèque et le macaque ; aujourd'hui, on en a un squelette entier : qui peut dire que d'ici à dix, vingt ou cinquante ans, on ne connaîtra pas une série de formes de transition entre les singes et l'homme?
En croyant et en acceptant la dérivation réelle des espèces humaines de celles des singes, en soutenant que les grandes différences qui aujourd'hui les séparent, et qui iront toujours en augmentant par la civilisation et le développement progressif des formes humaines, sont le résultat de la sélection naturelle et de mélanges, nous devons repousser d'une manière décidée une conséquence qu'on voudra nous imposer et qui consiste à vouloir nous ramener nécessairement à l'unité originelle du genre humain, à un Adam commun qui aurait été une forme intermédiaire entre le singe et l'homme. « Les transformations de la a science, dit R. Wagner, ont un côté remarquable, qui « touche au comique, lorsqu'on jette un coup d'œil rétro- « spectif sur la lutte acharnée qui a éclaté ces derniers « temps entre les monogénistes et les polygénistes, comme « on a désigné les partisans de l'unité ou de la pluralité « des espèces humaines. Avant l'apparition du livre de « Darwin, on était allé si loin, que les défenseurs de la u possibilité ou de la probabilité de la provenance de toutes u les formes humaines répandues sur la terre d'une seule « paire étaient assez généralement considérés comme des « perruques arriérées et en dehors de tout progrès scien- « tifique, tandis que maintenant, après le succès qu'ont eu « les travaux de Darwin, rien n'est plus certain que cette « conséquence qui en découle, que les singes et l'homme « ont en commun pour ancêtre unique une forme inter- « médiaire entre les deux. »
On n'a jamais tiré de conséquence plus inexacte, et
quand M. Wagner conseille de laisser reposer une question qui ne peut scientifiquement être résolue, c'était à lui à ne pas la soulever, car je ne sache pas qu'aucun Darwinisle (puisqu'on les nomme ainsi) ait encore touché à cette question, et encore moins énoncé la conséquence ci-dessus; cela par la simple raison qu'elle est en contradiction aussi bien avec les faits qu'avec leurs conséquences. Il est facile de prouver notre assertion tant pour les singes que pour l'homme.
Le type simien ne se résume point en un seul, mais en trois singes anthropomorphes, et appartenant au moins à deux genres différents. Peut-être conviendra-t-il plus tard de partager encore en différentes espèces les variétés encore mal connues de deux d'entre elles, l'orang et le gorille. Peut-être ne doit-on voir là que des variétés, ayant chacune leur domaine circonscrit, comme certaines races humaines. Quoi qu'il en soit, il n'est pas moins certain que chacun de ces trois singes anthropomorphes a des caractères particuliers qui le rapprochent de l'homme : le chimpanzé, la forme du crâne et la conformation dentaire; l'orang, la structure du cerveau, et le gorille celle de ses extrémités. Aucune de ces trois formes n'est sous tous les rapports absolument plus rapprochée de l'homme que les autres; chacune d'elles paraît de divers côtés tendre vers la forme humaine sans l'atteindre entièrement.
Je dis « de divers côtés. » En effet, les trois singes anthropomorphes ne sont point l'expression supérieure et perfectionnée d'une seule et même forme fondamentale dont ils seraient des ramifications, mais constituent les sommités de trois familles très-différentes que nous ne pouvons envisager comme plus ou moins supérieures ou inférieures les unes aux autres , mais comme parallèles entre elles.
M. Gratioleta suivi cette proposition dans ses moindres
détails, en ce qui concerne la structure cérébrale. Sans entrer dans les détails, pour lesquels je vous renvoie à l'ouvrage même de M. Gratiolet, voici les conclusions qu'il a tirées de ses observations :
« Si nous rapprochons, dit Gratiolet, le cerveau de a l'orang de ceux que nous avons étudiés jusqu'ici, la « grandeur du lobe antérieur, la petitesse relative du « lobe occipital , le développement du pli supérieur de « passage nous obligeront de ranger l'orang à la tête des « gibbons et des semnopithèques, ce dont on sera con- « vaincu si on compare avec soin les différents ^profils de <( cerveaux, que j'ai dessinés avec la plus grande exactiu tude. Ces analogies sont d'autant plus curieuses qu'elles « conduisent au même résultat que la discussion des ca- « ractères extérieurs. L'orang, considéré comme le pre- « mier des gibbons, a un cerveau de gibbon, mais plus « riche, plus développé, en un mot plus voisin d'une per- (i fection réelle. »
\ propos du chimpanzé, le même auteur dit : « Si « nous rapprochons les caractères de son cerveau de ceux (( que présentent les vrais macaques et surtout le magot, a il nous sera impossible de nier les singulières analogies « que cette comparaison fait apparaître. L'examen attentif « du crâne et de la face confirme ces analogies par des « analogies nouvelles.
« Si donc, laissant de côté toute idée préconçue, nous « nous laissons diriger par les faits, nous serons irrésisti- « blement conduits à énoncer la proposition suivante :
« Le cerveau du chimpanzé est un cerveau de macaque « perfectionné. En d'autres termes, le chimpanzé est aux < macaques et a*t* cynoGÔphale» ce que Yorang est aux - gibbons et aux semnopitlicques. »
Enfin, Gratiolet dit au sujet du gorille : « Le gorille est « un cynocéphale, comme le chimpanzé est un macaque
a et l'orang-outang un gibbon. L'absence de queue, l'exis- « tence d'un sternum large, cette particularité de marcher « non sur la face palmaire des doigts de la main, mais sur « la face dorsale de la deuxième phalange, sont des signes « communs d'élévation ; mais quelque importants que u soient ces caractères, ils ne me paraissent point autori- « ser le rapprochement de ces trois genres. Chefs de trois (( séries différentes, en recevant, si je puis m'exprimer « ainsi, des insignes semblables de leur dignité, ils conser- (t vent cependant les caractères repectifs de leur groupe. »
Ces faits, qui ne peuvent point être contredits, prouvent précisément ce que nous affirmions, c'est-à-dire que différentes séries parallèles de singes ont à leur sommet des formes d'un développement plus élevé, des types supérieurs gravitant vers le type humain. Prolongeons par la pensée le développement des trois types anthropomorphes jusqu'au type humain qu'ils n'atteignent pas et n'atteindront jamais, nous aurions ainsi, provenant de ces trois séries parallèles de singes, trois races humaines primitives, deux dolichocéphales issues du chimpanzé et du gorille, et une brachycéphale provenant del'orang; — celle émanant du gorille probablement remarquable par le développement des dents et de la cage thoracique ; celle issue de l'orang, par la longueur du bras et la couleur blond-rougeâtre de ses poils; celle enfin provenant du chimpanzé, par sa couleur noire, ses os plus faibles, et sa mâchoire moins massive.
Si l'on a ainsi égard au développement des singes par séries parallèles couronnées chacune par une forme supérieure, rien ne justifie l'admission d'une seule forme intermédiaire entre l'homme et les singes, puisque nous pouvons reconnaître trois différentes voies par lesquelles des formes de transition ont pu amener l'état de la création actuelle.
t,'2i LEÇONS SUR L'HOMME.
MM. Schrôder van der Kolk et Vrolik sont, sous ce rapport, tout à fait d'accord avec nous, quoique d'ailleurs adversaires de la théorie de Aarwin. « Nous ne connais- « sons aucune espèce de singes, » disent-ils, a formant un « passage direct à l'homme. Si on voulait absolument faire «dériver l'homme du singe, il faudrait chercher la tête « chez ces petits singes qui se groupent autour des sajous « et des ouistitis, la main chez le chimpanzé, le squelette « chez le siamang, son cerveau chez l'orang (j'ajouterai aie pied chez le gorille). Il est évident que, abstraction » faite de la différence des dents, l'aspect général du crâne « d'un sajou, d'un ouistiti et de quelques autres espèces « voisines, ressemble en miniature beaucoup plus au crâne «humain que celui d'un gorille, orang ou chimpanzé «adultes. Le poignet du chimpanzé (et du gorille) a le « même nombre d'os que celui de l'homme, tandis que « l'orang se distingue par l'os intermédiaire singulier qui « se retrouve dans tous les autres singes; le squelette du « siamang ressemble par son sternum, la forme de sa cage « thoracique, par ses côtes et le bassin, beaucoup plus à « l'homme que le gorille, l'orang ou le chimpanzé; et nos « recherches nous ont prouvé que le cerveau de l'orang « est beaucoup plus voisin de celui de l'homme que ne l'est « celui du chimpanzé. Il faudrait donc chercher les traits « humains dans cinq singes différents, dont un en Améri- « que, deux en Afrique, un à Bornéo, un à Sumatra; les « ancêtres de l'homme seraient donc tellement dispersés « qu'on ne peut que difficilement croire à une pareille « origine. »
C'est précisément cette muHiplicité des caractères qui nous confirme dans notre opinion. Si les macaques au Sénégal, les mandrills en Gambie et les gibbons de Bornéo ont pu donner naissance à des formes anthropomorphes, on ne voit point pourquoi la possibilité d'une évolution
analogue serait refusée aux singes américains. Si sur différents points du globe il a pu provenir de différentes souches des singes anthropomorphes, nous ne voyons pas pourquoi ces différentes séries n'auraient pas pu poursuivre leur évolution progressive vers le type humain ; bref, nous ne voyons pas pourquoi les singes américains n'auraient pas pu former des espèces d'hommes américains; les singes africains, le nègre; les singes asiatiques, le négrito.
Si nous considérons les espèces humaines et leur histoire primitive aussi loin que nous la connaissons, nous arrivons au même résultat. Nous avons démontré la multiplicité des espèces non-seulement daus les temps historiques, mais aussi dans les temps préhistoriques; nous avons vu qu'il n'y a pas d'espèces actuellement vivantes qui soient plus opposées entre elles que ne l'étaient, par exemple, l'homme des cavernes belges ou rhénanes et celui de l'époque de pierre de Danemark. La même diversité que nous avons remarquée dans les formes primitives de l'homme en Europe, par conséquent dans un espace limité, se retrouve aussi dans les autres parties du globe, chez les races primitives qu'on y a découvertes. Tous les faits connus jusqu'à présent relatifs à l'antiquité de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique, n'autorisent aucune autre conclusion.
Mais si cette diversité des races est un fait aussi bien établi que la constance des caractères, malgré même les nombreux mélanges qu'ont dû subir les races primitives naturelles, si cette constance est une preuve de plus de l'antiquité des divers types, de leur dérivation des anciennes alluvions, peut -être de gisements encore plus anciens, — l'ensemble de ces faits, bien loin de nous indiquer une souche commune, une forme unique intermédiaire entre le singe et l'homme, nous signale, au
(j'2G LEÇONS SUR L'HOMME.
contraire, de nombreuses séries parallèles, qui, plus ou moins circonscrites, ont dû se développer d'autant de séries parallèles de singes.
Il n'est pas inutile de remarquer que les singes fossiles de l'époque tertiaire, desquels l'homme a pu se développer, étaient beaucoup plus répandus qu'actuellement, et suivaient dans leur dissémination les mêmes lois qu'aujourd'hui.
Les singes trouvés en Europe s'étendent au Nord jusqu'en Angleterre, et appartiennent tous au groupe des singes à nez étroit (catarrhins) ; ceux trouvés en Amérique, dans les cavernes, appartiennent tous aux nez plats (platyrrhins). La distinction que nous faisons aujourd'hui entre les deux faunes de l'Ancien et du Nouveau Monde existait déjà alors. Aucune voie ne conduisait de l'Amérique du Sud en Europe ou en Afrique.
Si les singes ont pu se développer en hommes, ils avaient dans l'ancien monde tout l'intervalle compris entre l'équateur et l'Angleterre, et pouvaient donc former des races autochthones sur les divers points où nous avons trouvé déjà les plus anciennes espèces humaines. Cette voie nous conduit donc également à la diversité primitive des espèces, à leur dérivation, non d'une seule souche, mais de plusieurs des ramifications différentes de cet arbre si riche en branches et rameaux que nous désignons • sous l'expression d'ordre des Primates ou des singes.
Mais remarquons, Messieurs, la concordance dans la manière d'être des différents types actuels. Le type singe présente de nombreuses directions ; il se partage d'abord en deux branches principales, singes de l'ancien et du nouveau continent, — lesquelles se divisent en nouvelles ramifications qui paraissent s'éloigner toujours plus les unes des autres. Mais avec le perfectionnement des formes, les sommets des rameaux tendent à se rapprocher de nou-
SEIZIÈME LEÇOK. 6*27
veau, et on voit, par exemple, sortir des trois familles si fondamentalement différentes des gibbons, des mandrills et des macaques, les trois singes anthropomorphes, qui sont plus rapprochés entre eux par une foule de caractères généraux que les groupes dont ils forment les sommités.
Ne voyons -nous pas quelque chose d'analogue dans l'histoire du genre humain? Plus nous remontons dans le passé, plus les divers types sont opposés entre eux, plus les contrastes sont caractérisés, — les têtes dolichocéphales et brachycéphales les plus décidées se trouvent en présence sans intermédiaires. Nos ancêtres sauvages sont opposés souche contre souche, race contre race, espèce contre espèce; ce qui n'appartient pas à la même famille, à la même souche , n'a pas droit au nom d'homme ; la création ne s'applique qu'à l'ancêtre traditionnel de la souche du peuple choisi, point aux peuples environnants. Parle travail incessant de son cerveau, l'homme s'élève peu à peu et sort de son état de barbarie; dans les autres souches , races ou espèces , il finit par reconnaître ses frères, il se mélange et se croise avec eux. Les innombrables races mixtes remplissent peu à peu les intervalles qui existaient auparavant entre les types primitivement si opposés entre eux , et malgré la constance des caractères , malgré la résistance que les races primitives opposent au changement, elles finissent par être lentement ramenées à l'unité par la voie de la fusion.
Voici, Messieurs, ma tâche terminée, et le but que je me suis proposé, atteint autant que cela dépendait de mes propres forces. Mais pour terminer, un mot à nos adversaires et à nos amis.
Les lamentations sur l'anéantissement de toute foi, de toute moralité et de toute morale, sur les dangers que court la société, qui, il y a quelques années, m'avaient forcé de prendre la plume, ont recommencé, cette fois en
langue française et dans les cantons de la Suisse française. Les chaires des églises orthodoxes, des oratoires piétistes, les tribunes des missions intérieures, les fauteuils des présidences consistoriales, retentissent de nouveau de ces attentats inouïs contre les bases de l'existence humaine, attaquées par le matérialisme et le Darwinisme. On s'étonne que des gens professant de pareilles idées puissent être bons citoyens, honnêtes gens, tendres époux et bons pères de famille. Il y a même des pasteurs qui, après avoir cherché sciemment à tromper l'État sur l'impôt qui lui était dû par eux, viennent audacieusement prêcher en chaire que si les matérialistes et les Darwinistes ne commettent pas tous les crimes, c'est uniquement par hypocrisie et non par conviction.
Laissons -les se livrer aux explosions de leur fureur aveugle! Ils ont besoin de la crainte du châtiment, de l'espoir d'une récompense dans un autre monde , pour se maintenir dans la bonne voie. — Nous, nous espérons que la conscience doit suffire pour être homme parmi les hommes, que dans toutes nos actions le sentiment du droit égal de tous doit être notre règle de conduite, sans autre espoir que celui de l'approbation de nos semblables, sans autre crainte que celle de perdre notre dignité humaine, que nous devons d'autant plus estimer qu'elle a dû être conquise, avec infiniment de peine, par les efforts soutenus de nos ancêtres sur un état bien inférieur.
A nos amis, pour finir, un mot de reconnaissance pour leur appui. Ils reconnaîtront sans doute avec un de leurs camarades, qu'il vaut mieux être un singe perfectionné qu'un Adam dégénéré.
TA RLE
Préface de l'autbur.
Note du traducteur.
Introduction. — Difficultés inhérentes au sujet. — Choix des matériaux. — Collections de crânes. — Squelettes. — Anatomie des races. — L'homme à considérer comme un autre mammifère. — Opposition du clergé. — Morton et Bachman. — Etude comparée des animaux domestiques. — Age du genre humain. — Opposition des naturalistes. — Recherches de Boucher de Perthes... . 1
Exposé de la méthode. — Mélange des types. — Détermination de l'homme moyen et du crâne moyen. — Emploi des mesures. — Tableau de mesures de Scherzer et Schwarz. — Mensuration du crâne. — Recherche des points fixes.
— Choix des points les plus minces du crâne. — Système de mesures de Busk.
— Système d'Aebv. — Détermination de la verticale et de l'horizontale sur le crâne. — Rapport du crâne à la face. — Angle faria! de Camper. — Mesure de la base et de la voûte du crâne. — Système de mensuration de Welcker.
— Détermination des angles principaux. — Réseau crânien. — Termes introduits par von Baer pour les formes crâniennes. — Vue de dessus : lêtes longues, têtes moyennes, tètes courtes. — Vue de profil : prognathes et orthognathes. — Vue antérieure et postérieure : têtes turriformes, têtes pyramidales, têtes en toit. — Tableaux de Scherzer et Schwarz. — Tableaux de mesures d'après Virchov, Welcker, von Bàér et Busk 23
Représentations figurées. — Les figures de races sont pour la plupart des caricatures. — Images photographiques. — Représentations perspectives. — Dessins géométriques d'après Lucae. — Instruments à cet usage. — Moulages. — Moules de la surface interne du crâne. — Rapports de grandeur. — Différences de la rmation du crâne suivant les sexes. — Examen du cerveau. — Pesages.
— Poids du cerveau rapporté au corps. — Détermination de la capacité crânienne. — Méthodes et résultais. — Recherches de Broca sur les crânes pansiens. — Ai. i i,. la capacité crânienne relativement à la civilisation. 87
Pages.
Structure du cerveau. — Parties élémentaires de la substance cérébrale. — Cervelet. — Le cerveau, siège de l'activité intellectuelle. — Localisation des différentes fonctions. — Application à la phrénologie. — Différents lobes cérébraux.
— Les circonvolutions de la surface supérieure. — Leurs rapports avec l'intelligence et la taille. — Plan fondamental de la formation des circonvolutions. — Leur arrangement d'après Gratiolet et Wagner. — Opinion de Huschke. — Recherches comparatives sur différentes conformations de cerveaux. — Différentes cavités du cerveau. — Discussion sur ce sujet, surtout en Angleterre 116
Recherches sur les autres parties du corps. — Le bassin , les extrémités. — La peau, sa coloration, sa structure, son odeur, poils. — Parties molles. — Le visage. — Yeux, nez, bouche, lèvres, joues, menton et oreilles. — Organes internes 150
Examen de la conformation humaine comparée à celle des singes. — Différences.
— Absence de moyens de défense. — Stature droite. — Équilibre du crâne. — Affranchissement des extrémités antérieures. — Conformation du bassin. — Proportions des diverses parties du corps. — Rapports du crâne à la face. — Développement des mâchoires. — Rapports des angles du crâne. — Capacité des crânes d'homme, d'idiot et de singes. — Nez, intermaxillaire et dents. — Signification des lacunes dans la série dentaire, ou barres. — Conformation du bassin.
— Rapports des membres. — Pieds et mains. — Différences dans la structure cérébrale. — Discussion entre Owen et Huxley. — Recherches de Gratiolet et Wagner. — Rapports des plis du passage au lobe postérieur. — Contradiction de Gratiolet. — Développement du cerveau. — Conformation du cerveau des microcéphales 1~1
Comparaison entre le nègre et le Germain. — Proportions corporelles du nègre. — Crâne. — Bassin. — Proportions des extrémités. — Bras, main, jambe, pied. — Parties internes. — Cerveau. — Race. — Déviations du type normal. — Variations dans la coloration de la peau. — Insensibilité du nègre. — Nourrissons et leur développement. — Transformation frappante à l'âge de puberté. — Infériorité intellectuelle du nègre. — Constance des différences. — Analogie avec les animaux. — Formes intermédiaires entre l'homme et les singes. — Microcéphales, particulièrement les A-ztèques 388
Comparaison entre deux espèces de sajous (Cebus albifrons et apella). — Crâne.
— Cerveau. — Autres parties du corps. — Affinités dans la nature. — Familles.
— Suites de générations — Définitions de l'espèce, de la variété, de la race.
— Reproduction des races et espèces. — Variabilité de l'espèce. — Classification de l'homme. — Ses rapports avec les singes. — Règne humain, d'après Isidore Geoffroy Saint-Hilairo et Quatrefages. — Objections 26"
Pages.
Temps primitifs du genre humain. — Restes humains associés à des espèces éteintes. — Négation de Cuvier. — Restes humains des cavernes. — Formation des cavernes. — Stalactites. — Limon ossifère. — Conservation des os. — Mode de remplissage. — Habitants éteints des cavernes. — Espèces éteintes des alluvions. — Espèces encore vivantes. — Destruction de quelques espèces pendant les temps historiques. — Recherches de Schmerling. — Caverne d'Engis. — Cavernes de Lombrive et de Lherme. — Grottes d'Arcy. — Grotte de la vallée du Neander. — Grotte d'Aurignac 310
Os striés de Saint-Prest. — Restes humains de Denise au Puy. - Spéculations trompeuses. — Alluvions de la vallée de la Somme. — Instruments de silex. — Mâchoire. — Diluvium do Joinville. — Diluviuin de Hoxne. — Cavernes du Brésil. — Alluvions de l'Amérique du Nord. — État de développement des hommes les plus anciens. — Crânes d'Engis et du Neanderthal. — Rapports entre ces crânes, les singes et les races humaines actuelles 356
Époque diluvienne. — Révolutions et transitions. — Formations glaciaires. — Boue glaciaire. — Anciennes alluvions. — Moraines terminales et blocs erratiques. — Lignites et leur formation. — Mers glaciales et formations glaciaires dans le nord. — En Angleterre. — Tableau des formations alluviales. — Longueur du temps. — Détermination chronologique. — Delta du Mississipi et du NU. — Impossibilité du déluge universel -102
Époque de pierre dans le Nord. — Débris de cuisine. — Tourbières.— Tombeaux.
— En Danemi'k et Mecklembourg. —Grotte de Chauvaux. — Constructions sur pilotis en Suisse, dans les lacs et les tourbières. — Ages de pierre et de bronze. — État de développement de la période de pierre. — Agriculture des nabitants lacustres. — Crâne de Meilen. — Constructions sur pilotis en Italie.
— Calculs chronologiques de Morlot, Gillieron e' Troyon. — Fantaisie pieuse de ce dernier
Caractères distinctifs des crânes des cavernes et de l'âge de pierre, en Danemark. — Courbure du front. — Tète d'apotre de Suisse et son âge. — Mâchoire de Moulin-Quignon, près d'Abbeville. —Crânes de Lombrive. -Leurs rapports aux Basques actuels. — Crânes danois. — Leurs rapports aux Lapons actuels. - Crâne de Meilen. — Rapports aux crânes suisses actuels. — Tètes courtes romanes. - Rapports avec celles des Étrusques.- Les animaux domestiques les Dlus anciens. — Le chien. — Les porcs : sanglier et porc des tourbières. - Espèces bovines : bœuf primitif, bison, bœuf à front long, à cornes courbes, à Iront bosselé. - Mouton. - Chèvre. - Cheval. - Culture des plantes 189
Pages.
Hérédité 'les caractères. — Races naturelles et artificielles. — Opinion de Nathusi i". — Réfutation. — Distinction des races et espèces. — Transformation des variétés en races et espèces réelles. — Influence du temps. — Animaux sans race. — Métis et mulets. — Leur capacité reproductrice. — Chien et loup. — Bouc et brebis. — Léporide. — Élevage industriel de ce dernier. — Conclusions tirées des faits précédents ■ 532
Légende d'Adam. — Dissémination géographique des races humaines. — Constance de leurs caractères dans le cours des temps. — Flexibilité des races. — . Développement du crâne par la civilisation. — Dégénérescence des races. — Exemple de l'Irlande. — Modifications du nègre en Amérique, des Yaukees et des Juifs. — Temps que ces modifications ont exigé. — Croisements des races humaines. — Différence dans la fécondité des hybrides. — Races blanches entre elles. — Mulâtres. — Distribution des caractères chez eux. — Mulâtres de la Caroline du Sud et de la Louisiane. — Remarques de Hombron. — Indiens et blancs — Blancs et Malais. — Blancs et Polynésiens. — Blancs et Australiennes. — Conclusions sur les différences originelles du-ge.ne humain, et les produits de croisements. — Action divine directe, d'après le docteur Sagot 563
Origine de la nature organique. — Différences du règne organique et ses divisions. — Unité de forme élémentaire. — Origine de la cellule organique. <— Sa multiplicité. — Théorie de Darwin — Changement de mes vues à ce sujet. — Création des espèces. — Variabilité des types. — Conséquences de la théorie. — Adaptation et fixation des types. — Conceptions pratiques de la notion d'espèce. — Différences dans l'adaptation. — Lenteur de la transformation. — Types de passage actuels et antérieurs. — Sajous. — Ours. — Le singe tertiaire de Grèce. — Opinions exclusives de Cuvier et d'Agassiz. — Rareté des formes de passage. — Motifs. — Leur représentation graduelle par les changements géologiques. — Progrès et recul. — Racines du plan de conformation du règne animal. — Pas de forme primitive unique. — Dérivation du type humain du type simien. — Dérivation des trois singes anthropomorphes de trois différentes familles de singes. — Les diverses races humaines primitives peuvent se déduire de différentes familles de singes. — Anathème des moralistes .7JI