‹ Leçons sur l'hommeChapitre 21 sur 22 · DES SAJOUS EN MILLIMÈTRES · texte numérisé non relu

DES SAJOUS EN MILLIMÈTRES

Circonférence longitudinale par le bord postérieur du trou occipital et le bord dentaire

Du bord antérieur du trou occipital à la suture nasale

Du bord postérieur du trou occipital au bord dentaire

Du bord antérieur du trou occipital au bord dentaire

Du bord antérieur du trou occipital à la suture de l'os basilaire.

Du bord antérieur du trou occipital au bord postérieur de la voûte du palais

Longueur de la voûte du palais

Plus grande longueur du crâne du bord dentaire à l'occiput.. . .

Longueur de la suture nasale à l'occiput

Plus grande largeur dans un plan vertical mené par le milieu du trou occipital

Diamètre transversal à l'extrémité postérieure des arcades zygomatiques

Diamètre transversal au point le plus profond des fosses temporales

Distance des arcades zygomatiques

Distance des bords intérieurs des trous auditifs extérieurs

Largeur de la voûte du palais

Distance entre les bords internes des yeux

Largeur de l'intervalle entre les orbites

Hauteur des ouvertures nasales

Vous pouvez voir, par ces détails, que les crânes de ces deux espèces, qu'on a voulu répartir dans deux sous-genres différents, sont plus semblables entre eux que les crânes de la plupart des races humaines, et même que des crânes de même souche. En effet, on trouverait des différences bien plus grandes et plus importantes entre le crâne dolicocéphale d'un Suédois et le crâne brachycéphale d'un Russe, entre celui d'un nègre et d'un Hottentot ou d'un nègre australien, entre celui d'un Iroquois ou d'un Botocudo, quoique toutes ces différentes souches appartiennent à une seule et même race principale. On pourrait même montrer des différences encore plus grandes dans une même souche, et il me serait facile de vous prouver, par la comparaison des crânes d'un Grison avec ceux d'un Zuricois ou d'un Bernois, que les crânes de ces deux souches suisses sont plus différents l'un de l'autre que ceux des deux singes dont il s'agit. Il serait plus facile, même pour un œil inexercé , de séparer les races humaines susmentionnées dans une collection de crânes numérotés, que d'attribuer nettement ces deux crânes de singes à deux espèces différentes.

Je n'ai pas eu à ma disposition les squelettes des deux singes, de sorte que je regrette de ne pouvoir vous communiquer aucune mesure comparative précise des membres et autres parties du corps. D'après Giebel, le squelette du sajou brun se distingue en général parce qu'il est plus fort et plus massif, tandis que celui du capucin, quoique un peu plus grand, est plus gracieux et élancé. Ceci se remarque dans les côtes, les vertèbres lombaires, et notamment dans leurs apophyses transverses, dans le bassin, le sternum, bref, dans toutes les parties du squelette. En outre, le sajou brun n'a que cinq vertèbres lombaires et vingt - quatre caudales ; le capucin , par contre, possède six lombaires et vingt-cinq caudales, ce

qui s'accorde avec la longueur plus grande de sa queue. Comme je n'ai eu à ma disposition aucune partie inté-

Fig. 82. — Cerveau du ouauderou, vu en dessus.

rieure, je crois devoir vous décrire, d'après Gratiolet, deux cerveaux appartenant à un "groupe de singes de l'ancien

Fig. 83. — Cerveau du cercopithèque à collier (C. cetlnops), vu de dessus.

continent, qui ont été répartis par les zoologistes dans des sous-genres fort différents. En effet, le ouauderou (M. silenus)

qui habite Ceylan, a une queue courte, tandis que le cercopithèque à collier [C. œthiops), probablement originaire de Sénégambie, possède une queue très-longue. J'ai figuré

Fig. 84. — Cerveau du ouanderou, vu de profil.

ces cerveaux vus en-dessus et de profil , et dans la figure de profil du ouanderou (fig. 84), j'ai découvert l'opercule du lobe occipital, pour rendre visibles les plis de passage

Fig. 85. — Cerveau du C. œlhiops, vu de profil.

Les désignations sont les mêmes pour les figures 8-2-85, et correspondent avec celles

de toutes les figures antérieures relatives au cerveau.

qu'il cache en les recouvrant. Je ne pousserai pas plus loin cette description, car chacun peut se convaincre, au premier coup d'œil, que la forme du cerveau et de ses di-

verses parties, l'arrangement des lobes, des circonvolutions et des sillons qui les séparent, sont si remarquablement semblables qu'on pourrait presque croire à des différences individuelles. Chez le cercopithèque, les bords des circonvolutions sont un peu plus sinueux et crénelés , indice d'une tendance vers une plus grande complication des plis cérébraux, qui se développent d'ailleurs davantage chez d'autres singes, mais encore ces différences sont si insignifiantes, qu'on pourrait les attribuer même au maniement d'un organe si mou ou à des insuffisances d'observations. Mais qu'on leur compare les cerveaux de la Vénus hottentote et du Germain, donnés plus haut! On peut laisser au bon sens de chacun le soin de conclure.

Il est inutile de pousser ces recherches plus loin, car chacun peut les répéter à volonté. Chacun peut comparer entre elles deux races humaines bien caractérisées, se construire un plan ou un tableau de ses comparaisons, et ensuite entreprendre, d'après ce tableau, un travail analogue sur deux espèces de singes, et, de cette manière, selon l'expression française, travailler l'espèce.

Celui qui entreprendra ce travail sérieusement et avec un esprit dégagé de tout préjugé, trouvera toujours, comme nous l'avons trouvé, que la somme des différences entre deux espèces bien caractérisées de singes, n'est en tout cas pas plus grande, mais même souvent plus petite que celle des différences qu'on peut constater entre deux races humaines. Le résultat de cet ordre de comparaisons sera celui que j'ai déjà fait ressortir au commencement, c'està-dire la conviction complète qu'il faut considérer les races humaines comme des espèces distinctes, ou bien au contraire les espèces de singes comme des variétés.

Mais que deviendra la zoologie systématique, si des espèces de singes à queue courte ou longue, à aspect extérieur assez différent pour qu'on les ait distribuées dans des

genres différents, ne sont que diverses races ou variétés ? N'est-ce pas la ruine de toute l'histoire naturelle systématique, la confusion de tout l'ordre des singes, depuis le dernier ouistiti jusqu'au gorille le plus élevé, dans un unique tourbillon entraînant également l'homme avec ses espèces et ses races?

Arrêtons-nous un peu, messieurs, et regardons en arrière avant de poursuivre ces conséquences ou d'autres pareilles. Vous pourriez me dire avec raison que je ne vous ai encore nulle part donné de définition de l'espèce, du genre, de la race ou variété, et qu'à la fin il vous est fort indifférent que les classificateurs regardent le loup et le chien, l'âne et le cheval, le nègre et le blanc, comme appartenant à des genres, espèces, races ou variétés différentes, du moment que leurs analogies ou différences sont établies, et que nous sommes en mesure de distinguer les uns des autres les êtres dont il s'agit.

En effet, il est de peu d'importance qu'on place l'étiquette nègre dans le même casier que l'étiquette mongole, et qu'on les mette ensuite ensemble dans un casier plus grand, homme, ou bien qu'on prenne des casiers plus petits, communiquant par une ouverture dans la paroi, pour réunir deux races d'une espèce. La classification du règne animal, considérée dans son application immédiate, n'est pas autre chose qu'un arrangement dans une série de boites, tiroirs et compartiments de plus en plus grands, dans lesquels on rapproche le plus possible les objets analogues , et on éloigne les uns des autres le plus possible es objets dissemblables.

Seulement la question a encore un côté plus important, car on comprend dans la notion d'espèce un type fixe, lequel, complètement circonscrit par lui-même, n'a, avec les autres espèces, que des relations idéales et non matérielles. Il y a donc pour nous de l'importance a pouvoir

établir si une forme quelconque, que nous rencontrons, constitue une espèce indépendante, ou doit seulement être rattachée à une autre espèce.

L'observation immédiate ne constate, dans le règne animal, que des individus dont l'étude est l'objet direct des recherches, et toutes les généralisations auxquelles nous pouvons arriver ne reposent que sur l'observation et l'examen d'individus isolés, observation qui est d'autant plus nécessaire qu'aucun individu ne ressemble complètement à un autre; chacun a ses particularités, plus ou moins apparentes, qui constituent des différences tantôt plus, tantôt moins importantes. Nous serons donc par ce fait conduits à rechercher, d'une part, la somme des ressemblances, et celle des différences d'autre part, et à déduire du résultat le degré de parenté qui existe entre les différents individus.

La nature nous apprend à reconnaître l'existence de parentés réelles. La famille existe aussi bien dans le règne animal que clans le genre humain, et les liens qui enchaînent mutuellement les membres isolés d'une telle famille, sont même souvent plus intimes et durables qu'ils n'ont coutume de l'être chez l'homme. Il est vrai que souvent ils se restreignent à une seule génération ; dès que l'éducation des jeunes est arrivée au point où ils peuvent exister indépendants et se suffire à eux-mêmes, ils se séparent de leurs parents et ne conservent avec eux aucune relation ultérieure. La famille se renouvelle chaque année, souvent même dans un intervalle moindre, et chaque portée se sépare à son tour, dès que les jeunes animaux peuvent devenir chefs de famille. C'est ainsi que les choses se passent chez la plupart des animaux solitaires.

Il arrive quelquefois que des enfants d'âge différent restent dans la même famille, comme cela est le cas, par exemple chez l'ours, où l'ourson le plus âgé, devenant po-

sitivement le gardien des plus jeunes {Piislwi des paysans russes), doit les conduire, les soigner, et est très-sévèrement corrigé par la mère lorsqu'il néglige en quoi que ce soit ses devoirs.

Dès qu'une pareille réunion de la famille s'installe et se maintient, elle fait naître des associations plus grandes, qui sont cependant toujours le résultat de la reproduction et de la propagation des familles, et chez lesquelles la division du travail est poussée assez loin pour qu'on ne puisse concevoir l'existence de l'individu que par celle de la société. Ainsi des hordes de cerfs, des troupeaux souvent énormes d'antilopes et de bœufs sauvages, qui appartiennent certainement à une souche unique, ou même à une seule famille dont pendant plusieurs générations les membres se sont maintenus ensemble, et dont l'origine provient d'une seule source, qui est ordinairement le plus ancien membre de la troupe, toujours chargé de sa direction supérieure. Il est vrai que dans ces sociétés le lien de la réunion est quelquefois peu solide et se rompt au moindre hasard. Il en est autrement dans les sociétés forcées, comme celles des abeilles, fourmis ou bourdons, où les individus, selon leurs occupations ou leur destination sociale, ont une organisation et une forme distinctes.

Quelle que puisse être la nature de ces rapports, toujours est-il que nous constatons eutre les individus des différences comprises entre certaines limites, abstraction faite des formes pathologiques. 11 se présente chez les jeunes une foule d'états différents de ceux de l'âge adulte, et il faut souvent les observations les plus minutieuses et des recherches prolongées pour se convaincre que telle larve se transforme bien dans telle forme adulte. On peut apprécier combien ces déviations sont grandes, par le fait que, encore du temps de Cuvier, les formes adultes de certaines espèces animales étaient classées parmi les mol-

lusques ou les vers intestinaux, tandis que leurs formes jeunes étaient comptées dans les crustacés. Il n'y a pas seulement les différences d'âge qui aient donné lieu à des erreurs de cette nature, mais encore les différences de sexe. Nous avons déjà vu, dans de précédentes leçons, que les différences corporelles entre l'homme et la femme sontplus grandes, pour toutes les parties du corps, qu'elles ne le sont pour des individus de même sexe appartenant à des races différentes, et nous savons que, dans beaucoup d'animaux, ces différences sexuelles peuvent devenir si grandes, qu'il a fallu les observations les plus exactes et les plus soutenues pour rapporter les deux sexes à la même espèce.

Mais ceci n'épuise pas encore le cercle des différences possibles indiquées par le cours nécessaire du développement des individus appartenant à une même famille. Nous connaissons, dans le monde animal inférieur, une foule de séries de développements remarquables, dans lesquelles le cycle que parcourt la famille n'est complet qu'après plusieurs générations ; de sorte donc que l'enfant ne ressemble pas à ses parents, mais que ce n'est que le petit-fils qui ressemble en toutes ses parties à ses grands parents; nous pouvons même affirmer qu'il y a des rapports de famille plus compliqués encore, dans lesquels les individus ne reviennent à la forme type, dont ils étaient partis, qu'après les détours les plus étranges et les plus compliqués.

Vous voyez, d'après ces quelques indications, que déjà dans les groupes les plus étroits que la nature a formés, les éléments nécessaires du développement peuvent introduire une somme considérable de différences, et cela chez des individus d'ailleurs en connexion intime entre eux. Les sources de variation ne sont pas encore épuisées; chacun sait que les enfants de mêmes parents ont une certaine ressemblance de famille, sans jamais cependant être complètement

semblables, que les jumeaux et enfants d'une même portée conservent toujours certaines particularités individuelles qui permettent de les distinguer entre eux. Il peut parfois y avoir encore une latitude considérable avant que les limites qui séparent la conformation normale de l'anormale soient franchies, et cela peut être surtout le cas, lorsque les parents se trouvent être eux-mêmes sur les limites de la conformation normale. Tout en réservant pour une leçon future la discussion ultérieure de ce sujet, je dois vous faire remarquer qu'il existe réellement de pareilles variations dans la série régulière des générations d'une famille , et que certaines particularités se propagent souvent avec une obstination étonnante. Il y a, par exemple, des familles chez lesquelles des doigts surnuméraires aux mains et aux pieds, ou la soudure des doigts ont pu, pendant des siècles, témoigner de la pureté de l'origine, jusqu'à ce qu'enfin de nombreux croisements avec des individus de conformation normale aient fait disparaître l'anomalie.

De toutes ces- différences si multipliées et si évidentes, le naturaliste doit tirer une expression dont les divers traits puissent caractériser la famille, et il est facile à comprendre qu'une erreur peut être aisément commise lorsque l'observation directe des séries de générations fait défaut. L'histoire de la science fourmille de cas où l'on a tenu séparés des parents et leurs descendants, des jeunes et des adultes, des mâles et des femelles, par suite de leurs différences corporelles, jusqu'à ce que l'observation directe ait appris à connaître leurs relations réciproques de parenté.

Lorsqu'on a franchi ce premier pas, et reconnu un certain type, commun à l'ensemble des individus dérivant d'une série directe de générations, il faut aller plus loin, et reconnaître que ce type peut convenir à une foule d'individus qui n'appartiennent pas à la souche, autant du moins que nous pouvons remonter vers l'origine de

celle-ci. Il nous est impossible de comprendre, avecla forme actuelle de la surface terrestre, comment, par exemple, la truite du versant nord des Alpes peut appartenir, avec celle du versant méridional, à une seule et même souche, car des .cimes infranchissables les séparent, et les ont séparées depuis qu'il y a des truites sur la terre. Il nous est tout aussi impossible d'établir la parenté directe du chamois der. Pyrénées avec celui des Alpes, car d'immenses plaines inabordables pour des animaux de montagne, séparent ces deux grandes chaînes. Mais la somme des analogies est assez grande pour que ces animaux pussent parfaitement appartenir à la même souche, et que nous les y rapporterions sans hésiter, si nous connaissions moins exactement leur provenance. Ceci élargit notre définition de l'espèce. Nous reconnaissons un type à caractères déterminés, que nous nommons espèce, et que nous pourrions définir en disant, que nous rapportons à une même espèce tous les individus que leurs caractères communs signalent comme descendants réels ou possibles d'une souche commune.

Laissons de côté pour le moment cette définition, et suivons l'observation qui, dans la plupart des cas, ne peut fournir aucune indication sur l'origine, et doit s'en tenir aux seuls caractères donnés par les individus. Nous avons dans une certaine région un type animal, une bonne espèce, comme s'expriment les naturalistes, et qui se laisse facilement reconnaître. Nous pouvons rassembler une foule de tels individus, nous pouvons, soit par l'observation directe de leur développement et de leurs rapports mutuels, soit par la dissection et la comparaison des formes, distinguer les jeunes des vieux, les mâles et les femelles, et faire passer ainsi sous les yeux une image complète de l'espèce. Le type que nous avons ainsi reconnu est-il bien réellement un type authentique et invariable?

HUITIÈME LEÇOX. 287

L'observation nous apprend que nous devons répondre à cette question par la négative. Nous trouvons tous les observateurs d'accord sur ce point, que l'espèce jouit d'une certaine latitude qui permet aux caractères des individus de varier; partout, dans les livres, nous trouvons indiquées des variétés ou races qui sont subordonnées à l'espèce. Mais quant à la notion de variété, ses limites et ses rapports à l'espèce, il règne les opinions les plus diverses, et nous rencontrons partout, lorsque nous entrons dans les détails, les vues les plus divergentes chez les observateurs : les uns considérant comme variétés ce que les autres déclarent être des espèces indépendantes. Linné définit la variété comme une modification occasionnée par une cause fortuite, et Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire comprend scus ce nom une simple anomalie légère, qui n'empêche l'exercice d'aucune fonction. Comme on peut toujours demander où se trouvent les limites du simple et du léger, et qu'il est impossible de donner ici une règle générale, il dépendra toujours dans chaque cas donné, du tact et du sentiment de l'observateur de fixer les limites de la variété. En effet, nous trouvons par des observations exactes, que chaque type, chaque espèce a, sous ce rapport, ses lois propres, et que telle modification qui, chez une espèce est fort insignifiante, peut avoir une très-grande importance chez une autre. 11 est, par conséquent, fort difficile d'établir une définition générale de la variété, d'autant plus qu'une exception fortuite peut devenir la règle, si, par suite de la durée des influences qui l'ont provoquée, elle prend un caractère de constance. Examinons le fait de plus près. Une influence fortuite quelconque fait naître dans un troupeau de moutons ordinaires un agneau mâle à jambes courtes. Voilà une anomalie de hasard qui se restreint d'abord à un seul individu ; le cas sera considéré comme une exception, intéressante peut-être au point de vue des lois du développement de l'espèce, mais ne consti-

tuant point encore, aux yeux du naturaliste, une variété, parce qu'elle n'est limitée qu'à un seul individu. Mais ce bélier a une descendance ; admettons que les circonstances locales favorisent la production d'individus à jambes courtes (dans le cas dont nous parlons, cette circonstance favorable sera la main de l'homme). La descendance à courtes jambes deviendra toujours plus nombreuse et formera bientôt une partie importante de la race ovine de la contrée. Nous avons maintenant une variété qui sera regardée avec raison par les naturalistes comme le produit des influences locales. On la décrit et on la place dans les musées à côté du mouton ordinaire comme variété, qualification qui sera d'autant mieux méritée que, parmi les agneaux qui proviendront de ce bélier à courtes jambes, il s'en rencontrera qui auront les jambes ordinaires, soit plus longues, et reviendront ainsi au type primitif.

La chose va plus loin. Dans le cas donné, l'homme, trouvant avantageux de posséder des moutons à courtes jambes, parce qu'ils ne peuvent facilement franchir les clôtures, devra chercher à rendre cette anomalie héréditaire , ce qui lui permettra de diminuer de moitié la hauteur des clôtures destinées à protéger ses biens, et épargner ainsi du temps, de la peine et de l'argent. L'homme se met en effet à l'œuvre, il appareille son bélier à courtes jambes avec ceux de ses descendants offrant la même anomalie, écarte avec soin tous les agneaux à jambes longues qui pourraient reparaître dans la descendance, et obtient ainsi au bout d'un certain temps une race à jambes courtes. C'est ce qui est arrivé dans l'Amérique du Nord. Avec le temps, les naissances d'agneaux ordinaires dans la nouvelle race deviennent de plus en plus rares, et la race se perpétue désormais constamment par elle-même; l'homme a donc tiré d'un individu anormal, d'abord une variété, puis enfin une race constante; car on nomme races les variétés constantes, qui

se perpétuent nécessairement et indéfiniment avec leurs caractères distinctifs.

Ce que l'homme a fait ici, la nature le fait presque partout. Nous pouvons considérer chaque espèce avec ses caractères distinctifs comme le produit pour ainsi dire de l'ensemble des influences qui agissent sur elle. Chaque jour de la vie d'un individu est pour lui un jour de lutte pour son existence. Les individus se développeront le mieux là où ils pourront être le plus facilement victorieux dans cette lutte. Les conditions particulières de vie sont différentes pour chaque espèce, et par conséquent chaque espèce réussira le mieux dans un ou plusieurs centres, dans d'autres endroits ne végétera qu'avec peine, dans d'autres enfin, ne pourra pas vivre du tout. Nous regardons ordinairement comme type de l'espèce la forme qui s'est le plus abondamment développée dans toutes les directions, sous l'influence d'un entourage favorable; et comme variétés ou races, les formes qui, sous l'influence de circonstances moins favorables, ou ont un peu souffert ou se sont développées dans des directions divergentes. Les mollusques qui appartiennent spécialement à notre zone tempérée, sont graduellement plus petits, offrent d'autres marques vers les limites de leur cercle de dispersion, tant au nord qu'au midi : ils ne trouvent plus les conditions vitales qui leur permettent d'atteindre leur taille complète; encore un pas de plus, ils disparaissent entièrement. Ainsi, parmi les mollusques qui habitent la côte française ou allemande, nous en trouvons qui augmentent de plus en plus de grandeur, à mesure qu'on monte vers le nord ; ce sont les mollusques dont les conditions essentielles de la vie se trouvent dans les mers glaciales, et n'arrivent à leur développement complet qu'au Groenland ou au Spitzberg. Parmi les mollusques de la mer Glaciale, qui habitent la côte française, il s'est formé un type particulier qui, se perpétuant toujours de la

même manière, forme donc une race distincte et ne pourrait, dans aucun cas, produire dans sa situation actuelle des descendants possédant la taille et les caractères du type de la mer Glaciale. Plus une espèce est circonscrite à un petit espace, plus son type est en général déterminé. Plus sa circonscription est étendue, plus elle offre de races et de variétés.

Mais ce qui nous intéresse ici particulièrement est la conclusion., que la conformation anomale d'un individu, ou toute déviation d'un type donné, quelles qu'en soient la nature et la cause, ou généralement toute variation, peut, par reproduction et hérédité, fonder une variété, et que toute variété peut, par la durée de l'influence héréditaire, acquérir des caractères distinctifs et devenir ainsi une race, capable comme telle de se propager et de se perpétuer.

Nous verrons en effet que, à l'égard de la propagation, les races se comportent assez différemment, car les unes disparaissent facilement par mélange avec d'autres races, tandis que les autres transmettent leurs caractères à leur descendance pendant de longues générations. Tout éleveur de chiens sait que le sang du terre -neuve est presque indestructible , que dès qu'il y a eu un croisement avec ce chien , les traits caractéristiques de sa race reparaissent toujours et rappellent la race ^originelle d'un des ancêtres. Chacun sait aussi que le terreneuve est une race originaire du pays et le produit de ses circonstances particulières, une race enfin qu'on doit considérer avec toute raison comme une espèce particulière et distincte du genre chien. Il est vrai que pour ceux qui regardent tous les chiens sans exception, depuis le dingo des Australiens jusqu'au chien polaire, comme formant une seule espèce, et ses diverses formes comme des races ou variétés, pour ceux-là le terre-neuve doit

être aussi une race, mais qui se distingue avantageusement des autres par la constance et la ténacité de ses caractères.

On a jusqu'à présent regardé comme un caractère spécial des variétés ou races le fait qu'elles pouvaient se reproduire entre elles, et que les métis résultant de ces mélanges étaient encore indéfiniment féconds entre eux. Nous pouvons considérer cette proposition comme avérée, du moins jusqu'à ce que nous ayons examiné de plus près la question des hybrides et des métis ; mais nous devons cependant remarquer que la preuve de cette affirmation n'est pas encore complète, et que plusieurs résultats obtenus dans l'élevage des animaux domestiques paraissent lui être contraires. Du moins il semble en résulter qu'à mesure que les races deviennent constantes, la difficulté de les appareiller entre elles augmente, et qu'à l'état libre les races produites éprouvent les unes vis-à-vis des autres la même aversion que des espèces bien établies, de sorte qu'il faut des circonstances très-extraordinaires, ou l'intervention de l'homme, pour vaincre cette répulsion et déterminer l'accouplement.

L'espèce, d'après Linné, est la pierre angulaire sur laquelle repose tout l'échafaudage de notre histoire naturelle systématique. Linné la considérait comme une forme primitivement créée; Buffon, indécis, croyait qu'à l'espèce devaient appartenir tous les individus pouvant s'accoupler, et donner des produits également féconds entre eux, et selon que les auteurs ont attaché plus de poids à la reproduction ou à la classification, c'est tantôt sur la concordance des caractères, tantôt sur la fécondité de l'accouplement et la production de produits féconds, qu'ils ont surtout fait porter la définition. Ainsi il n'y a que peu de temps que Andréas Wagner voulait rapporter à l'espèce tous les individus produisant entre eux une des-

cendance fertile, et faisait à tel point abstraction des caractères extérieurs, que lui, qui a établi des centaines d'espèces sur des différences insignifiantes de pelage, était prêt à accepter sans autre, le loup, le chacal et le chien comme races d'une seule espèce souche, dès qu'on lui aurait prouvé que ces animaux pouvaient donner entre eux une descendance fertile. Tel est l'avis de Wagner, tandis que, d'un autre côté, Agassiz repousse entièrement l'accouplement fécond et la propagation comme caractères spécifiques et distinctifs, et veut les exclure entièrement de la définition de l'espèce, pour n'établir celle-ci absolument que sur les caractères extérieurs et leurs rapports avec le monde ambiant.

Le motif profond de cette discordance gît autant dans le maniement pratique de la science que dans les tendances qu'on veut lui substituer. Si les uns s'appuient tantôt plus, tantôt moins d'un côté ou de l'autre, c'est que les résultats renferment des contradictions dès qu'on part d'une manière absolue de l'un ou de l'autre principe. Permettez -moi de vous donner sur ce point quelques détails.

On peut affirmer hardiment que , parmi les milliers d'espèces que la science connaît actuellement, et dont le nombre arrivera aisément dans le cours des années au million, il ne s'en trouve pas cent dont on ait pu suivre assez loin la série des générations, pour pouvoir affirmer que leur descendance soit indéfiniment capable de reproduction ; on ne pourrait même pas l'affirmer avec une certitude juridique pour les animaux domestiques, et encore moins pour ceux qui vivent en liberté. Pour l'immense majorité des espèces, comme Giebel l'a démontré trèsnettement, la propagation est donc une pure hypothèse, manquant de toute base d'observation. Aussi jamais vous ne trouverez que, dans les débats relatifs à l'établissement

d'une espèce nouvelle, on ait invoqué à l'appui la faculté de propagation. On discute sur la valeur ou la non-valeur des caractères distinctifs trouvés, sur leurs rapports avec ceux qui passent pour importants dans la distinction d'espèces analogues, on juge ainsi de la valeur et de la bonté de l'espèce; mais, du reste, il n'est jamais venu à l'idée de personne d'entreprendre des recherches et des observations exigeant des années, sur l'accouplement et la reproduction des espèces en litige. La conception théorique n'a donc en pratique aucune valeur, et deux naturalistes, d'ailleurs d'accord sur la définition de l'espèce, pourront avoir sur son application des opinions assez diverses, pour que l'un voie dix espèces bien fondées là où l'autre ne verra que dix races ou variétés d'une seule et unique espèce. Si encore on pouvait, à la rigueur, avoir la preuve du caractère spécifique par la propagation dans la nature vivante, comment pourrons-nous l'avoir pour ces milliers d'espèces qui ont depuis longtemps disparu de la surface terrestre , et dont nous ne pouvons que déterrer les restes dans leur couche de pierre ? Dans ce cas la preuve de la reproduction nous fait entièrement défaut, et nous n'aurions aucune base pour apprécier les documents fossiles, si on ne pouvait déduire l'espèce de ses caractères distinctifs, mais seulement de sa manière de se comporter relativement à sa reproductivité.

Il n'y a aucun doute que si, clans la pratique de la science , il n'y a que les caractères distinctifs qui servent, les considérations de reproduction sont, par contre, essentielles pour l'homme même, les animaux domestiques, et quelques animaux sauvages voisins de l'homme. Mais si on cherche à combiner ces considérations avec les caractères distinctifs, on se heurte aux contradictions les plus criantes, car on trouve des animaux produisant entre eux des descendants féconds, et qui sont beaucoup plus éloignés les

uns des autres par leurs caractères distinctifs que d'autres qui habituellement ne produisent que des métis inféconds. Giebel a démontré, par des recherches strictement scientifiques, que les races de chiens qui se reproduisent entre elles offrent de bien plus grandes différences de grandeur, de robe, de couleur, de l'orme, de conformation du squelette, de nombre des doigts, de structure du crâne et des dents, que beaucoup d'espèces sauvages d'autres genres bien distincts, dont la différence n'est mise en doute par personne, et que ces différences sont bien plus grandes que celles entre le cheval et l'âne, qui cependant ne produisent entre eux que des mulets inféconds. Celui donc qui ne veut reconnaître les chiens que comme races d'une même espèce, doit avouer que, à l'égard des caractères distinctifs, les races de certaines espèces peuvent différer davantage que les espèces elles-mêmes , aveu qui , en effet , non-seulement bouleverse toute l'histoire naturelle systématique, mais la détruit complètement.

On a regardé l'espèce comme un type invariable, mais il est facile de démontrer que même les naturalistes qui reconnaissent théoriquement cette invariabilité, sont forcés d'accepter dans la pratique des races et des variétés. On a regardé l'espèce comme un type originel, comme quelque chose de primitif et de fondamental, et cependant il faut reconnaître que, dans l'histoire de la terre, les espèces ont apparu et disparu comme les fleurs dans le cours de l'été: on a regardé l'espèce comme un ensemble d'individus qui transmettent indéfiniment leurs caractères d'une manière naturelle et régulière, et on a oublié que des milliers d'espèces se sont éteintes, et qu'il y a, depuis les temps historiques, assez d'exemples d'espèces qui ont disparu de certaines localités, ou même entièrement de la terre, de sorte qu'il n'existe plus de ces espèces éteintes que dans les musées. Pour vous en citer un exemple, je vous ferai remar-

quer que le grand pingouin (Alca ou Plautus ùnpetuns), qui autrefois se trouvait en Danemark, et vivait encore en Islande en 1842, a maintenant si complètement disparu de la terre, qu'il n'en existe plus qu'une vingtaine de peaux plus ou moins bien conservées dans divers musées. L'espèce est donc, par le fait, variable par les influences extérieures^ elle naît et disparaît comme les individus.

En examinant de près les définitions de race et d'espèce, ainsi que les différences que l'usage a, pour ainsi dire, jusqu'à présent sanctionnées, on voit qu'elles se réduisent essentiellement à un fait historique. On dit races, lorsqu'on connaît ou qu'on croit connaître une origine commune; on dit espèces lorsque l'origine se perd dans la nuit des temps. On dit race, chez les animaux domestiques, comme je l'ai montré plus haut, [lorsque par la direction des circonstances extérieures , la surveillance de l'éducation, l'homme a produit des variétés constantes; on a admis les races chez l'homme même, parce qu'on a cru avoir en main les preuves que les différentes formes humaines ont apparu dans les temps historiques.

J'ai parlé de tendances. Il ne serait, en effet, arrivé à personne de douter des différences qu'offrent les diverses espèces humaines, s'il n'avait fallu à tout prix soutenir l'unité, s'il n'avait fallu opposer à chaque fait précis et clair un mythe qui paraissait d'autant plus respectable, qu'il bravait ouvertement toute science positive. Nous n'insisterons pas davantage, pour le moment, sur ce sujet sur lequel nous aurons à revenir d'une manière plus explicite.

Au point où nous en sommes relativement à la notion de l'espèce, nous en resterons à la proposition, que le genre humain se compose d'espèces différentes, qui sont autant, sinon plus distinctes entre elles, que la plupart des espèces de singes, et que, si les principes de la zoologie systématique sont de quelque valeur, ils doivent être aussi

applicables au genre humain qu'aux autres genres des singes.

On sait qu'au-dessus de l'espèce la classification établit des groupes toujours plus étendus, dont l'arrangement repose sur des caractères plus généraux. On distingue des genres, des familles, des ordres, des classes, des règnes, ces derniers sous les noms de règne animal, végétal et minéral , comprenant l'ensemble des êtres existant sur le globe terrestre. 11 nous reste à chercher dans quels rapports se trouvent les différentes espèces humaines avec cette classification.

Il n'y a d'abord aucun doute qu'elles appartiennent au même genre. La somme des caractères communs au nègre et au blanc, et la somme de ceux qui, d'autre part, séparent le premier des singes anthropomorphes, est, de l'aveu de tous les naturalistes actuels, si grande, qu'elle réclame une distinction de genre au moins, sinon de famille. C'est de ce point que les diverses opinions commencent à diverger. Pendant que les uns ne veulent reconnaître le genre humain que comme formant une famille du type singe, d'après ses caractères zoologiques, d'autres veulent faire pour l'homme seul un ordre, même un règne entier, équivalent aux règnes végétal et animal. Examinons brièvement ces différentes manières de voir.

On ne peut nier qu'il n'existe un plan fondamental commun dans la conformation de l'homme et des singes, plan dont les particularités sont nettement indiquées. La structure du cerveau et du squelette, la position des viscères, tout signale un plan commun, dont les détails sont si marqués, que, de l'aveu de quelques observateurs renommés, la distinction de l'homme du singe est la croix de l'anatomiste. Mais dans ce plan fondamental, qui est peut-être aussi apparent que celui des carnivores, des ruminants, etc., surgissent ces différences que nous avons examinées pré-

cédemment, et on se demande si ces différences sont assez grandes pour justifier une séparation plus marquée et plus profonde des singes, ou si, dans l'ordre des singes même, il se rencontre des différences égales en valeur à celles qu'on doit reconnaître entre l'homme et le singe.

On distingue ordinairement, chez les singes, les singes proprement dits, et les lémuriens qui, véritables singes par les membres et la conformation des mains, s'en distinguent par la structure du crâne, de la mâchoire et du cerveau. Les mains atteignent chez eux leur développement complet aux deux membres, seulement le doigt indicateur des mains postérieures ainsi que le médian quelquefois, et parfois aussi l'indicateur des mains antérieures, portent une griffe au moyen de laquelle ils extraient habilement les insectes des trous et des fentes où ils sont cachés. Cette différence dans la conformation des extrémités impliquerait à peine une distinction importante ; en effet, même dans les singes proprement dits, on rencontre des différences bien plus grandes dans la conformation des mains, car il existe, tant chez les singes américains que chez ceux de l'ancien continent, des genres chez lesquels le pouce de la main antérieure manque entièrement, ou est réduit à un petit tronçon informe. Mais les différences dans la conformation du crâne, du cerveau et des dents sont assez importantes pour légitimer peut-être la séparation complète des lémuriens avec les singes proprement dits. La boîte crânienne est ronde et petite, le museau proéminent, les orbites ouvertes en arrière ; les dents ont à peine une ressemblance avec celles des singes proprement dits, et forment chez la plupart la série continue , ou du moins n'offrent jamais des lacunes aussi apparentes que celles qui existent chez les vrais singes; les incisives supérieures deviennent rudimentaires , les inférieures sont en forme de spatule , placées presque horizontalement , les molaires

ont des dentelures aiguës ; bref, les lémuriens appartiennent, par leur mâchoire, aux insectivores et non aux singes. Ils s'éloignent également de ceux-ci, et se rapprochent des insectivores par leur conformation cérébrale, car le lobe postérieur du cerveau leur manque, tandis qu'ils possèdent un lobe olfactif que les singes n'ont pas, et partagent avec ces derniers la possession d'une scissure de Sylvius. On considère ordinairement les lémuriens comme un sousordre, en attribuant plus d'importance à la conformation des membres, qui d'ailleurs ressemblent beaucoup à ceux des singes dans leurs traits principaux; mais, de même qu'on sépare avec raison, malgré l'analogie de leurs membres, les insectivores des vrais carnivores, on doit aussi séparer les lémuriens des singes proprement dits, et les associer aux insectivores. Tandis que beaucoup de naturalistes considèrent d'après cela les lémuriens comme une famille des primates ou quadrumanes, d'autres élargissent l'intervalle, et en font un sous-ordre; on pourrait même, en s'appuyant sur la conformation du cerveau et des dents, réclamerpour eux la création d'un ordre spécial.

Nous nous trouvons dans le même cas à l'égard de l'homme. Les différences capitales se montrent dans la conformation du crâne, du cerveau et des dents, tandis que les différences dans les extrémités, quoique assez caractéristiques, ne méritent peut-être que le second rang par leur importance. La prépondérance extraordinaire du crâne cérébral sur le facial, le développement considérable des lobes cérébraux antérieurs et des circonvolutions, la continuité de la série dentaire, justifieraient déjà à eux seuls pour l'homme une position aussi élevée au-dessus des singes que ceux-ci sont élevés au-dessus des lémuriens. Mais, comme la conformation particulière du pied humain n'est pas entièrement effacée par le pied prenant du gorille, on peut justifier la séparation du genre humain, comme

ordre distinct de celui des singes, aux mêmes titres qu'un ordre spécial a été institué pour le phoque, qui, quoique appartenant par sa dentition et sa conformation tout à fait aux carnivores, réclame cependant d'en être éloigné davantage par la structure de ses extrémités.

Pour résumer brièvement notre opinion sur la classification du genre humain, nous dirons qu'il nous parait être le représentant d'un ordre équivalent à celui des singes, et appartenant avec ce dernier à un type commun formant une série dans les mammifères.

On peut dire qu'aucun auteur récent n'a plus apprécié la haute valeur des différences zoologiques du genre humain, que nous ne l'avons fait ici, car la sous-classe que Owen a cherché à créer pour lui, a suivi le sort des faits matériels de conformation cérébrale sur lesquels l'auteur l'avait fondée. Mais clans ces derniers temps, deux auteurs français, Isidore Geoffroy Saint-HilaireetA.de Quatrefages, ont cherché à donner à l'homme un autre rang, basé non sur les particularités de son organisation, mais sur d'autres propriétés qui, si toutefois elles existent, sont en dehors de tous rapports avec l'organisation corporelle, du moins d'après l'opinion de ces auteurs. J'ajouterai encore quelques mots pour terminer, après vous avoir cité quelques passages des deux auteurs éminents dont nous venons de parler.

Isidore Geoffroy Saint-Hilaire dit textuellement : « Ce « sont la motilité et la sensibilité qui seules font essen- « tiellement l'animal, et tous les efforts qu'on a faits pour <( lui assigner d'autres caractères, pour en rendre la cléfi- « nition plus complète et plus positive, n'ont pas pu la <( rendre moins philosophique et moins exacte. Ces carac- « tères, tirés de la conformation de l'animal quand les « autres le sont de ses facultés; ces caractères, par là « même d'un autre ordre que les premiers, ne sont nies-

« sentiels comme eux, ni même constants, ni tels, par cona séquent, qu'il y ait lieu, à aucun point de vue, de les « placer à la suite de ces deux attributs de l'animalité : la « faculté de sentir et celle de se mouvoir automatiquement.

« Et par là est immédiatement résolue la seule objec- « tion grave qu'on pût élever contre le règne humain. « Comme tous ces maîtres de la science, laissons aux divi- (« sions secondaires, aux subdivisions inférieures des rè- « gnes, ces caractères tirés de la conformation que chaque » être doit porter avec lui pour qu'on puisse toujours le « reconnaître : c'est dans une région plus haute que réside (( la notion vraie des grandes divisions de la nature, ou, « comme nous- disons aujourd'hui, des empires et des rè- 'i gnes. C'est par ses facultés propres, qui ne s'éteignent « qu'où cesse l'animalité, et seulement par elles, que l'ani- (( mal diffère essentiellement du végétal, et s'élève jusqu'à « constituer au-dessus de lui un règne distinct ; c'est de « même par ses facultés, incomparablement plus hautes « encore , par les facultés intellectuelles et morales ajou- <( tées à la faculté de sentir et à la faculté de se mouvoir, « que l'homme se sépare à son tour du règne animal, et « constitue au-dessus de lui la division suprême de la na- « ture, le règne humain. »

Geoffroy continue plus loin : « La plante vit, l'animal « vit et sent; l'homme vil, sent et pense.»

Dans une autre phrase l'intelligence est nommée comme un caractère distinctif de l'homme; dans un autre endroit, c'est « la vie morale à ajouter dans le règne « humain à la vie végétative et animale, » et dans une dernière phrase : « il peut y avoir des degrés dans le déve- « loppement des facultés vitales, sensitives et intellec- « tuelles ; il n'y a pas de milieu entre vivre et ne pas ri- « rre, sentir et ne pas sentir, penser et ne pas penser. » D'après I. Geoffroy Saint-Hilaire, l'animal ne pense donc

pas, l'homme seul pense, et cela termine toute discussion, car on ne comprend pas qu'on puisse émettre une affirmation aussi monstrueuse.

M. de Quatrefages est beaucoup plus prudent. Voici textuellement ses paroles : « Trouverons-nous les caractères du règne humain dans les facultés de l'esprit? — Certes il ne peut entrer dans ma pensée d'identifier le développement intellectuel de l'homme avec l'intelligence rudimentaire des animaux même les mieux doués. Entre eux et lui, la distance est tellement grande qu'on

< a pu croire à une dissemblance complète ; mais il n'est plus permis de penser ainsi. L'animal a sa part d'intelligence ; ses facultés fondamentales, pour être moins développées que chez nous, n'en sont pas moins les mêmes au fond. L'animal sent, veut, se souvient, raisonne, et

( l'exactitude , la sûreté de ses jugements, ont parfois i quelque chose de merveilleux, en même temps que les

< erreurs qu'on lui voit commettre démontrent que ces ju- ( gements ne sont pas le résultat d'une force aveugle et

fatale. Parmi les animaux d'ailleurs, et d'un groupe à l'autre, on constate des inégalités très-grandes. A ne prendre que les vertébrés, nous voyons que les oiseaux, bien supérieurs aux reptiles et aux poissons, le cèdent de beaucoup à certains mammifères. Trouver au-dessus de ces derniers un autre animal d'une intelligence trèssupérieure n'aurait en réalité rien d'étrange. Il n'y au- ( rait là qu'une différence du moins au plus, il n'y aurait pas de phénomène radicalement nouveau.

« Ce que nous venons de dire de l'intelligence en général s'applique également à sa manifestation la plus haute, au langage. L'homme seul, il est vrai, possède la parole, c'est-à-dire la voix articulée; mais deux classes d'animaux ont la voix. Chez eux comme chez nous, il \ a production de sons traduisant des impressions, des

« idées, et compris non-seulement par les individus de « même espèce, mais encore par l'homme lui-même. Le « chasseur apprend bien vite ce qu'on a appelé d'une ma- « nière figurée le langage des oiseaux et des mammifères. u Sans être bien expérimenté, il distingue sûrement les ac- « cents de la colère, de l'amour, du plaisir, de la douleur, « le cri d'appel, le signal d'alarme. Ce langage est bien « rudimentaire sans doute; on pourrait dire qu'il se coni- « pose uniquement d'interjections. Soit, mais il suffit aux « besoins des êtres qui l'emploient et à leurs rapports ré- « ciproques. Au fond diffère-t-il des langages humains, soit « par le mécanisme de la production, soit par le but, soit « par les résultats? L'anatomie, la physiologie, l'expé- « rience nous apprennent que non. Encore ici il y a donc « un progrès, un perfectionnement immense, mais il n'y a « rien d'essentiellement nouveau.

« Enfin ce que nous appelons les facultés du cœur, fa- « cultes qui tiennent à la fois de l'instinct et de l'intelli- « gence, se manifeste chez les animaux tout aussi bien que « chez l'homme. — L'animal aime et hait; on sait jus- « qu'où quelques espèces poussent le dévouement à leurs « petits; on sait comment entre certaines autres il existe » une répulsion instinctive qui se traduit, à chaque occa- « sion favorable, par des luttes acharnées et mortelles; on (i sait comment l'éducation développe ces germes et nous « fait découvrir dans nos animaux domestiques des difîéf( rences individuelles vraiment comparables à celles qui » nous frappent dans l'humanité. Tous nous connaissons (( des chiens affectueux, caressants, aimants, peut-on dire; <( tous nous en avons rencontré qui étaient colères, har- « gneux, jaloux, haineux... C'est peut-être par le carac- « 1ère que l'homme et l'animal se rapprochent le plus.

a Où trouverons-nous donc ces faits jusqu'ici sans précé- « dents, ce quelque chose complètement étranger à l'animal,

appartenant exclusivement à l'homme, et motivant ainsi pour lui seul établissement d'un règne à part? Pour résoudre cette difficulté, faisons comme les naturalistes; rendons-nous compte de tous les caractères de l'être qu'il s'agit de déterminer. Nous ne nous sommes encore occupés que des caractères organiques physiologiques et intellectuels ; il nous reste à parler des caractères moraux. — Ici apparaissent tout de suite deux faits fondamentaux dont rien n'avait pu encore nous donner une idée. Dans toute société où il existe un langage assez parfait pour exprimer les idées générales et abstraites, nous trouvons des mots destinés à rendre les idées de vertu et de vice, d'homme de bien et de scélérat. — Là où la langue fait défaut, nous rencontrons des croyances, des usages prouvant clairement que, pour ne pas être rendues par le vocabulaire, ces idées n'en existent pas moins. — Chez les nations les plus sauvages, jusque dans les peuplades que d'un commun accord on place aux derniers rangs de l'humanité, des actes publics ou privés nous forcent à reconnaître que partout l'homme a su voir à côté et au-dessus du bien et du mal physiques quelque chose de plus élevé ; chez les nations les plus avancées, des institutions entières reposent sur ce fondement.

(( La notion abstraite du bien et du mal se retrouve ainsi dans tous les groupes d'hommes. Rien ne peut faire supposer qu'elle existe chez les animaux. — Elle constitue donc un premier caractère du règne humain. — Pour éviter le mot de conscience pris souvent dans un sens trop précis et trop restreint, j'appellerai moralité la faculté qui donne à l'homme cette notion, comme on a nommé sensibilité la propriété de percevoir les sensations.

» 11 est d'autres notions, se rattachant généralement

« les unes aux autres, et que l'on retrouve dans les soie ciétés humaines même les plus restreintes ou les plus « dégradées. — Partout on croit à un monde autre que » celui qui nous entoure, à certains êtres mystérieux d'une « nature supérieure qu'on doit redouter ou vénérer, à une « existence future qui attend une partie de notre être après a la destruction du corps. En d'autres termes, la notion de « la divinité et celle d'une autre vie sont tout aussi géné- (i ralement répandues que celles du bien et du mal. « Quelque vagues qu'elles soient parfois, elles n'en enfance tent pas moins partout un certain nombre de faits signi- » ficatifs. C'est à elles que se rattachent une foule de cou- <( tûmes, de pratiques signalées par les voyageurs, et qui, u chez les tribus les plus barbares, sont les équivalents <( bien modestes des grandes manifestations de même na- « ture dues aux peuples civilisés.

« Jamais chez un animal quelconque on n'a rien con- « staté, ni de semblable, ni même d'analogue. — Nous « trouverons donc dans l'existence de ces notions générales <( un second caractère du règne humain, et nous désigne- « rons par le mot de religiosité la faculté ou l'ensemble de « facultés auxquelles il les doit. »

Telles sont les paroles de M. de Quatrefages. Comme on le voit, il accorde beaucoup plus de place que son défunt collègue aux faits et à l'opinion que l'animal possède toutes les facultés intellectuelles, quoique à un moindre degré : qu'il pense, réfléchit, s'entend avec ses semblables et avec d'autres; bref, que ses facultés intellectuelles ne diffèrent de celles de l'homme que par leur degré de développement. Mais suivant lui la moralité et la religiosité sont quelque chose de tout différent, de tout nouveau, et puisqu'ils se rencontrent partout chez l'homme, ils en constituent un caractère essentiel, qui le distingue de tous les animaux. Examinons d'un peu plus près ces assertions.

Nous admettons pour un instant que ce que M. de Quatrefages nomme religiosité se trouve sans exception chez tous les peuples, cela ne prouve pas du tout qu'elle corresponde chez l'homme à une nouvelle activité, ou à une nouvelle faculté intellectuelle. Cela prouve seulement que, devant des phénomènes dont il ne peut saisir les causes, l'homme se fait des idées que l'animal ne se fait pas, parce qu'en vertu de ses moindres facultés intellectuelles, il ne se sent pas porté à réfléchir sur les causes de ces phénomènes. Le crétin stupide ne fait aucune attention au tonnerre; le niais en a peur, comme d'un phénomène naturel puissant dont il ne peut deviner la cause; le païen déduit d'un X inconnu un dieu du tonnerre; le chrétien croyant fait tonner son maître suprême, et l'homme intelligent qui connaît sa physique fait lui-même tonnerre et éclairs, lorsqu'il peut disposer des appareils nécessaires. Telle est la marche générale des idées religieuses, et je ne saurais réellement trouver aucune raison pour rattacher la religiosité au genre humain comme une faculté intellectuelle spéciale. Dans le temps R. Wagner avait essayé de revendiquer pour les croyants la propriété de la foi, et voulut même exiger des anatomistes la découverte d'un organe spécial de la foi commun au cerveau de tout le genre humain.

La contradiction est encore plus remarquable, quand on réfléchit qu'on trouve chez les animaux, au moins le germe de la croyance à des êtres mystérieux de nature supérieure, qu'on doit craindre. Le chien a aussi évidemment peur des fantômes qu'un Breton ou un Basque ; — tout phénomène frappant, dont son nez ne lui donne aucune connaissance précise, détermine chez le chien le plus brave les manifestations de la terreur la plus insensée. J'ai connu une forêt dans laquelle se tenait, la nuit, d'après les paysans de l'endroit, un fantôme de feu, et pour preuve

de son existence ils signalaient le fait que les chiens y éprouvaient une vive frayeur la nuit, et ne pouvaient y être ramenés même à coups de bâton lorsqu'ils y avaient été une fois dans l'obscurité. Ce fantôme, dont un chien d'ailleurs brave, appartenant à mon père, n'osait pas approcher, n'était qu'un tronc d'arbre pourri et par suite phosphorescent et lumineux dans l'obscurité. La crainte du surnaturel, de l'inconnu est le germe de toutes les idées religieuses, et cette crainte se trouve développée à un haut degré chez nos animaux domestiques intelligents, chez le chien et le cheval. Le germe de ces idées, comme d'autres, plus développé chez l'homme, a été converti en système, en foi. Si on devait regarder la foi au surnaturel comme une propriété intellectuelle fondamentale de l'homme, on devrait en faire autant des mathématiques. Aucun animal ne connaît les mathématiques, la géométrie, etc., — mais il y a des animaux qui peuvent incontestablement compter, quand ce ne serait que jusqu'à peu de chiffres, et là se trouve le germe de ce grand et superbe édifice que l'homme a construit, et au moyen duquel il a pu mesurer la terre et les espaces célestes. Aucun animal n'a donc la foi, — mais il a la crainte de l'inconnu, et n'est-ce point de la crainte de l'inconnu, de la crainte de Dieu, que l'homme a développé les religions? Quant à ce qui concerne la moralité, ou la notion du bien ou du mal, on ne peut pas affirmer qu'elle soit absolue chez l'homme. Cette notion se règle d'après l'état actuel de la société, elle est en un mot le résultat de l'état social. Si dans le monde civilisé c'est un crime de faire périr son père vieux et infirme, un tel acte est au contraire regardé chez quelques tribus indiennes comme très-méritoire de la part d'un fils. La notion du bien et du mal se développe donc des besoins de la société, des rapports réciproques des individus; et si cela est vrai, il est certain que la notion du bien et du mal

est aussi développée dans les sociétés d'animaux, et en rapport avec leur degré de sociabilité, que dans les sociétés humaines. Le premier degré des sociétés est la famille ; chez l'enfant la notion du bien et du mal se résume clans l'obéissance envers ses parents, dans l'accomplissement des devoirs qui lui sont imposés, et dans les leçons, punitions ou caresses qui lui reviennent. Qu'on observe une famille de chats ou d'ours, la manière d'être des petits, leur éducation par les parents, n'a-t-on pas là l'image de la famille humaine, avec toutes les manifestations de la notion du bien et du mal qu'on peut désirer? C'est, il faut l'avouer, de la morale de chat, de la morale d'ours, qui est imposée et enseignée aux jeunes animaux, mais c'est toujours pourtant une morale, et le jeune chat qui n'arrive pas à l'appel de sa mère, l'ourson de deux ans qui ne soigne pas convenablement ses frères cadets, seront aussi bien grondés et souffletés que le sont les enfants des hommes, lorsqu'ils méconnaissent la première notion de la morale humaine et chrétienne, l'obéissance.

A propos des sociétés animales, permettez-moi de vous citer un passage relatif aux sociétés des singes, tiré de l'excellent ouvrage du docteur A. E. Brehm, intitulé Vie des animaux illustrés (lllustrirtes Thierleben) :

« Le mâle le plus capable de la bande en est le con- « ducteur. Cette dignité lui est conférée non par le suffrage o général, mais ne lui tombe en partage qu'après des com- « bats et des luttes opiniâtres avec ses concurrents, qui « sont tous les autres vieux mâles. Ce sont les dents les « plus longues et les bras les plus forts qui décident. Celui « qui ne veut pas se soumettre de bonne volonté est ra- « mené à la raison à force de coups et de morsures. La « couronne appartient au plus fort, c'est dans ses dents « que gît sa sagesse. Mais cela s'explique. Les singes les « plus forts sont ordinairement les plus âgés, et il faut bon

gré mal gré que les plus jeunes et les plus inexpérimentés ( se soumettent à eux. Le chef exige et obtient une obéissance absolue, et cela sous tous les rapports. La galanterie chevaleresque n'est point son affaire, c'est dans le combat qu'il emporte le prix de l'amour; le jus primez noclis lui appartient encore aujourd'hui. Il est le père d'un peuple, et sa race s'augmente, ainsi que celle d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, « comme le sable de la mer. » Il ne faut pas qu'aucun membre féminin de la troupe se permette la moindre amourette avec quelque blanc-bec; ses yeux sont perçants et sa discipline sévère : il n'entend pas plaisanterie en matière d'amour. Aussi les femelles qui voudraient s'oublier, ou plutôt l'oublier, sont corrigées de façon à leur faire renoncer à tous rapports avec d'autres héros de la bande, et le jeune adolescent qui, en enfreignant les lois du harem, a porté atteinte aux droits du fier sultan, en sort encore plus maltraité. »

« Le singe chef exerce, du reste, ses fonctions avec beaucoup de dignité. Déjà le respect dont il jouit prête à sa tenue un certain aplomb et une indépendance qui manque chez ses subordonnés; aussi voit-on ceux-ci le flatter de toutes manières. Les femelles mêmes s'efforcent de lui témoigner les plus hautes faveurs. Elles s' empressent, par exemple, à dépouiller constamment son pelage des parasites incommodes qui s'y trouvent, et il se laisse rendre cet hommage avec la contenance d'un pacha se faisant chatouiller les pieds par ses esclaves favorites. Il s'inquiète aussi réellement de la sécurité de ses subordonnés, et est à cet égard plus vigilant qu'eux. 11 jette son regard de tous côtés, ne se fie à personne, et découvre ainsi presque toujours à temps le danger qui menace. »

Nous ne sachions pas que la différence entre la moralité

qui, dans cette société de singes, dépend uniquement de la volonté du père de la souche, et celle d'une tribu de nègres australiens, où de même le plus fort fait la loi, ait pu paraître assez importante pour motiver une distinction aussi profonde que l'établissement d'un règne spécial. L'absolutisme théorique ne reconnaît pas d'autre morale que la volonté du maître. Il fait la loi, ordonne la foi, détermine la morale, — il a droit de tuer ou de punir celui qui agit ou pense autrement;— la moralité d'un despotisme absolu, théorique, est-elle donc autre que celle d'une famille de singes?

La catégorie distinctive de M. de Quatrefages est donc insoutenable. Les deux naturalistes français ont entrepris l'impossible en voulant trouver des propriétés manquant de toute base matérielle : là où l'organisation appartient à un même type, là aussi les propriétés et les fonctions qui résultent de cette organisation doivent montrer la même unité fondamentale.

Avant d'abandonner ce sujet, je pourrai rappeler à ceux qui cherchent en vain à ériger, d'après des facultés intellectuelles quelconques, un trône spécial pour l'humanité, ces paroles de Wundt : « Les animaux sont des êtres « dont les connaissances ne diffèrent de celles de l'homme « que par le degré de développement qu'elles ont atteint. « 11 n'y a pas, entre l'homme et l'animal, d'abîme plus « profond que clans le règne animal lui-même. Tous les « organismes animés forment une chaîne d'êtres homo- « gènes, dépendants, ne laissant pas entre eux de lacunes. « Une psychologie surannée avec ses forces et ses diverses « facultés intellectuelles, a pu tirer des lignes de démarca- « tion et chercher à distribuer ici ou là telle ou telle « faculté; — mais après avoir montré que l'ensemble de « la vie intellectuelle forme un grand tout, nous devons « aussi convenir que ce qui est animé doit avoir sa part de 'i ce tout. »

Temps primitifs du genre humain. — Restes humains associés à des espèces éteintes. — Négation de Cuvier. — Restes humains des cavernes. — Formation des cavernes. — Stalactites. — Limon ossifère. — Conservation des os. — Mode de remplissage. — Habitants éteints des cavernes. — Espèces éteintes des alluvions. — Espèces encore vivantes. — Destruction de quelques espèces pendant les temps historiques. — Recherches de Schmerling. — Caverne d'Engis. — Cavernes de Lombrive et de Lherme. — Grottes d'Arcy. — Grotte de la vallée du Neander. — Grotte d'Aurignac.

Messieurs ,

Passons maintenant des vivants aux morts.

Il y a peut-être peu d'études plus intéressantes que celles de ces temps primitifs du genre humain, qui, remontant bien au delà de toutes les traditions orales ou écrites, atteignent à une époque sur laquelle quelques restes humains, quelques témoins portant l'empreinte matérielle de l'activité humaine, constituent nos seuls renseignements. Les méthodes qu'on peut employer dans les recherches historiques font ici complètement défaut, et on peut dire avec toute raison que ce n'est plus à l'historien ni à l'archéologue, mais au géologue seul à poursuivre les recherches sur ces périodes reculées, d'après les principes admis dans la science. Les traces qu'ont laissées les hommes les plus anciens, les restes qui témoignent de leur existence ne se distinguent de ceux des espèces animales éteintes que parce que les ossements et les dents sont associés à des témoignages d'une industrie primitive, qui montrent sufïi-

sarament que, déjà dès son origine, l'homme s'efforçait d'augmenter les moyens d'action que la nature lui avait départis pour soutenir la lutte pour l'existence. La hyène broie les os avec ses puissantes mâchoires, pour les avaler par morceaux; l'homme les fend ou les brise avec une pierre, pour se nourrir de la moelle qu'ils renferment. L'animal se défend avec les dents, les cornes et les griffes que la nature lui a données; l'homme cherche à se confectionner des armes et des ustensiles, au moyen d'ossements, de cornes ou de pierres, et la réflexion continuelle qu'il apporte à ces objets et à ces occupations, le pousse toujours plus sur la route de la civilisation. L'animal se réjouit à la vue d'un feu qu'il rencontre par hasard, et s'y chauffe; l'homme cherche à le conserver, à le produire, et à l'utiliser à différents buts. Aussi loin que nos recherches peuvent remonter dans la nuit des temps, partout nous trouvons, associés aux ossements humains, des produits d'art, des ustensiles de l'espèce la plus grossière il est vrai, faits de bois, de pierre ou de corne, d'argile demi-cuite, et accompagnés de charbons et d'autres traces, qui nous prouvent que l'homme connaissait et utilisait le feu. Mais aucune tradition ou légende ne peut nous conduire en arrière, et nous faire remonter jusqu'à ces commencements obscurs du genre humain. Même clans les pays les plus anciennement civilisés, où on trouve retracé en caractères hiéroglyphiques, sur des monuments et des colonnes, le récit de faits antérieurs , et que des hommes instruits se sont plus tard efforcés de déchiffrer , pour en tirer les légendes et traditions pouvant conduire à des renseignements sur l'histoire primitive du pays; — même ces anciens documents ne contiennent pas la moindre trace du souvenir d'une époque préhistorique où les métaux aient été inconnus, et dont nous parlent aujourd'hui les haches de silex et les habitations lacustres. Ce n'est que par la manière

dont ces restes sont enfouis, par les rapports qui existent entre eux et les couches sur lesquelles ils . reposent, et celles qui les recouvrent, par leur association avec d'autres restes de plantes et d'animaux confiés avec eux au sein de la terre, que nous pouvons avoir quelques renseignements sur les rapports de l'homme primitif avec le monde extérieur, sur sa manière de vivre , de se nourrir, de se vêtir, de se loger, peut-être même sur ses mœurs et coutumes, ainsi que sur l'organisation de son état social.

Gomme on le voit, le champ est vaste, la route obscure, et la difficulté d'arriver à des connaissances certaines, grande. Nous devons deviner les pièces qu'on jouait autrefois dans le théâtre , d'après les lambeaux des coulisses qui ont échappé à l'incendie de la salle ; nous devons déchiffrer d'après le peu de restes des malheureuses victimes, s'ils jouaient des premiers rôles, ou n'étaient que de simples comparses. Là où nous pouvons regarder, tout est . doute et incertitude, ce n'est qu'avec une extrême prudence qu'on peut trouver dans le labyrinthe le fil conducteur qui puisse aboutir à une issue. Un fait peut-être le plus insignifiant peut acquérir une importance extraordinaire, en reliant entre elles et rendant concluantes des observations jusqu'alors incohérentes et décousues. Une minime faute d'observation peut enfanter une série d'erreurs incalculables; toute conséquence illogique ou non appuyée sur des faits peut conduire à des écarts, desquels on ne peut plus revenir. Mais le pire de tous les écueils, et celui sur lequel la barque de l'observateur doit nécessairement se briser, c'est le préjugé traditionnel du dogme ecclésiastique et l'exégèse biblique. Celui qui ose tenter une transaction est irrémédiablement entraîné dans un tourbillon d'absurdités, dont malgré tous ses efforts il ne peut plus sortir. Mais plus les difficultés sont grandes, plus la satisfaction qu'éprouve l'observateur est grande aussi, lorsque, appuyé sur

des faits bien fondés, il peut élever un édifice capable de braver non-seulement les orages de la critique, mais aussi la dent venimeuse de la haine ; et plus l'erreur est facile, plus sera sincère le tribut d'admiration que nous devrons au zèle incessant et à l'éclatante perspicacité de celui qui sera parvenu à répandre quelque lumière dans ces ténèbres préégyptiennes.

J'ai l'intention de vous ramener d'un saut dans l'antiquité la plus reculée qui nous soit jusqu'à présent connue, et de vous entretenir dans cette leçon de l'homme fossile ; non point de ces images fantastiques provenant de ressemblances fortuites de certaines pierres érodées, ou de squelettes d'animaux mal déterminés ; non pas de ce cavalier pétrifié, que l'eau et le gel ont sculpté sur un bloc de grès à Fontainebleau, et à propos duquel on s'est beaucoup disputé à Paris il y a quelque vingt ans; non de la fameuse salamandre d'Oeningen, que Scheuchzer prit pour un enfant de quatre ans ; je ne veux point parler ici de ces erreurs et méprises, mais de restes humains réels et incontestables qui ont été trouvés associés à des débris d'espèces éteintes, à des ossements fossiles d'animaux, dans les mêmes conditions de gisement, et dont la haute antiquité est corroborée par tous les témoignages imaginables.

Un mot sur l'acception qu'on doit donner aux termes pétrifié ou fossile. Il ne s'agit pas de la question de savoir si les os humains trouvés ont été plus ou moins imprégnés de solutions salines incrustantes, ou plus ou moins dépouillés de la matière organique servant à relier leurs éléments minéraux; il s'agit au contraire de savoir si l'homme primitif a vu d'autres animaux que ceux qui vivent encore maintenant dans les mêmes pays que lui, et s'il chassait d'autre gibier que celui qui habite actuellement nos forêts et nos marais ; s'il habitait une surface terrestre autrement conformée qu'elle ne l'est depuis les temps historiques, et

s'il a survécu à des révolutions qui ont détruit une foule d'animaux.

Cette question était encore, il y a peu de temps, niée absolument. Cuvier avait décidé que la présence de restes humains, accompagnant les ossements d'animaux éteints, n'ayant nulle part été démontrée: que les faits invoqués à cet égard reposant sur des erreurs : et que le squelette humain pétrifié, trouvé à la Guadeloupe dans des couches calcaires, étant enfoui dans un calcaire qui se formait encore de nos jours, il n'y avait aucunement lieu à songer à l'existence d'hommes fossiles, soit contemporains d'espèces animales éteintes. Comme il arrive toujours, — lorsqu'une autorité bien établie a prononcé un arrêt, — les faits qui furent découverts par la suite n'obtinrent pas l'attention qu'ils méritaient, on les mit de côté, on les traita comme des erreurs dont on avait déjà fait justice, et qui malgré cela reparaissaient de temps en temps; bref, on maintint ainsi la négative, croyant avoir écarté tout ce qui pouvait se rapporter à l'homme fossile. Mais lorsque dans ces derniers temps on trouva des témoignages de l'industrie humaine, des haches de silex associées clans des couches aux ossements ordinaires d'espèces animales éteintes , comme l'éléphant, le rhinocéros; ces faits attirèrent de nouveau l'attention sur les résultats déjà obtenus antérieurement par l'étude des cavernes, grottes et brèches osseuses; on se livra avec ardeur à la recherche méthodique des localités dans lesquelles on était habitué à trouver des ossements, et malgré le peu de temps qui s'est écoulé depuis la reprise de ces recherches, on a déjà obtenu des résultats frappants et convaincants. Avant d'en venir à ces découvertes de restes humains trouvés dans les cavernes ou les brèches, permettez-moi de vous faire connaître les circonstances géologiques de ces phénomènes, et de vous signaler les faits qui ont ici surtout de l'importance.

On a, et avec raison, fait remarquer qu'il n'existe à la surface de la terre aucune roche solide qui n'ait été, d'une manière quelconque, brisée, fendue ou crevassée; on a même affirmé, peut-être avec un peu d'exagération, qu'il ne serait pas possible de trouver un bloc de pierre d'un mètre cube qui n'offrît pas quelques fissures. La plupart du temps ces fissures sont excessivement fines, et souvent remplies par des infiltrations d'eau imprégnée de sels minéraux qui s'y déposent. Dans les calcaires foncés, on voit ainsi un réseau de veines calcaires blanches, qui dessinent d'un manière élégante la fissuration primitive de la roche. Les filons pleins de minéraux ou de métaux ne sont que des grandes fentes de cette nature, qui se sont remplies peu à peu par le dépôt de substances minérales. Il n'est pas rare d'observer dans ces accumulations des cavités intérieures, des nids qui n'ont pas été entièrement remplis par les dépôts; des crevasses qui sont restées vides; dans d'autres cas on peut observer que non-seulement des eaux d'infiltration ont apporté des dépôts cristallins, mais même de l'argile, de la terre , du sable et des cailloux, qui ont pénétré par le sommet de la crevasse. Non moins fréquemment on observe des dislocations par suite desquelles les deux lèvres de la crevasse ne se correspondent plus, et lorsque la fente ne se dirige pas perpendiculairement, elle présente alternativement des élargissements et des parties plus étroites. Les débris des roches voisines ont souvent, dans leur chute, rempli les crevasses entièrement, et on rencontre même des collines et des montagnes entières formées par des entassements irréguliers d'énormes blocs éboulés les uns sur les autres, entre lesquels sont restées des crevasses sans nombre, dont la forme et la grandeur sont constamment modifiées par les actions extérieures.

Si les eaux d'infiltration forment dans la plupart des

roches des dépôts cristallins, il n'y a pas de doute, d'un autre côté, qu'elles enlèvent à d'autres roches certains principes, et que cette dissolution n'est nulle part plus forte que dans les roches sulfatées et carbonatées , et surtout dans ces dernières, la puissance dissolvante de l'eau pure y étant encore augmentée par la présence de l'acide carbonique qui se trouve dans toutes les eaux atmosphériques. Les dépôts ont surtout lieu dans les fentes où l'eau suinte lentement et en petite quantité, s' évaporant en partie, tandis qu'au contraire là où de plus grandes masses d'eau coulent plus rapidement, elles déterminent certainement l'agrandissement de la cavité. La formation des grandes excavations, surtout de celles qui sont dirigées plus horizontalement, provient du lavage et de l'enlèvement par les eaux des couches profondes qui soutiennent les couches supérieures; celles-ci, manquant d'appui, s'éboulent et laissent ainsi dans l'intérieur de la montagne de grands vides, dont le toit seul se maintient, grâce à la forme voûtée des couches qui le constituent.

Comme on le voit, tous ces faits sont de même ordre, et l'on ne peut établir aucune distinction précise entre les différentes fissures, qu'elles soient petites ou grandes. Leur formation n'appartient à aucun temps, aucune localité ou aucune roche spéciales, quoique ces différences puissent plus ou moins favoriser leur production ; leur remplissage dépend des circonstances locales. Là où il n'y a pas d'ouverture extérieure, les eaux d'infiltration pénètrent seulement par les côtés où les sources jaillissent dir plancher; par contre, quand il y a une ouverture, les ruisseaux, les sources et même les rivières peuvent y pénétrer et former des systèmes fluviaux souterrains, comme on en connaît beaucoup sur différents points de la terre, mais qu'on ne trouve nulle part aussi développés que sur la plate-forme au-dessus de Trieste en Garinthie, où il existe une série de

lacs souterrains, réunis par des courants d'eau presque navigables, et habités par un monde animal spécial.

En ce qui concerne l'objet qui nous occupe, on a pris l'habitude de distinguer les fentes ou crevasses proprement dites, qui s'enfoncent presque verticalement sans offrir d'élargissement considérable; les grottes, qui ne sont que des cavités peu étendues, s' ouvrant à l'extérieur par une large ouverture ; et les cavernes, qui offrent ordinairement une série de cavités réunies entre elles par des passages étroits. Les grottes, ou balmes, nom probablement celtique qu'elles portent en Suisse et dans l'Allemagne méridionale, ainsi que clans toute la France, sont souvent le résultat de la destruction et l'enlèvement de couches argileuses plus molles, intercalées entre des couches calcaires plus dures, qui restent suspendues et forment le toit de la cavité ; d'autres fois, elles ne sont que le commencement de cavernes dont la continuation est interrompue par un resserrement de la fissure. Les cavernes offrent souvent des dimensions considérables; il y en a qui se prolongent sous terre à plusieurs lieues, et on a mesuré des salles qui offraient plus de cent pieds d'étendue en tout sens. Toutes ne sont pas toujours au même niveau ; il faut souvent monter ou descendre avec des échelles pour passer d'une excavation à l'autre, et les passages entre elles sont parfois si étroits qu'il faut d'abord les élargir artificiellement pour qu'un homme puisse y pénétrer.

Maintenant que je vous ai ainsi en peu de mots décrit la formation des crevasses, grottes et cavernes, jetons un coup d'œil dans leur intérieur. Le plus grand nombre des cavernes se trouve dans les montagnes calcaires, tant celles de formation ancienne que nouvelle; le calcaire devonien et houiller d'Irlande, d'Angleterre, de Belgique et de Westphalie, le zechstein du Harz, le calcaire jurassique de France, d'Allemagne et de la Suisse ; la craie et le calcaire

nummulitique des Pyrénées, des Alpes et des Apennins, fourmillent de cavernes, dont quelques-unes jouissent d'une certaine célébrité, comme but de visite pour les touristes. Ceux-ci sont surtout frappés par les formations bizarres des dépôts cristallins calcaires, dit stalactites, dans lesquels, à la lueur vacillante des flambeaux, l'imagination s'ingénie à retrouver toutes sortes de formes fantastiques. Ces stalactites ne sont autre chose que les dépôts cristallins des eaux d'infiltration, qui abandonnent par évaporation le calcaire qu'elles tenaient en dissolution; ils se forment de la même manière que les aiguilles de glace le long des gouttières, montrent la même structure interne, et paraissent jaunâtres ou brunâtres lorsque l'eau d'infiltration renferme un peu de terre ou d'argile. On ne peut tirer de la puissance de leur développement aucune conclusion relativement au temps qui a été nécessaire pour leur formation. Le mode d'écoulement de l'eau, la constitution et la solubilité du calcaire, modifient considérablement la nature du dépôt, et cela souvent dans la même caverne. On ne trouve que très-rarement dans les stalactites des ossements ou des cailloux roulés ; cela n'arrive que quand la caverne est presque entièrement remplie de dépôts calcaires, qui forment alors une croûte sur les parois et le plafond, et ne peuvent plus pendre en forme d'aiguilles libres.

L'eau chargée de calcaire qui dégoutte de toutes les parties du plafond ou ruisselle le long des parois forme également, par évaporation sur le sol de la caverne, une couche cristalline qui atteint jusqu'à deux pieds d'épaisseur, et qu'oji a nommée, pour la distinguer des stalactites, la couche de stalagmites, mais qui possède la même structure que l'autre. En général, correspondant aux points au-dessus desquels l'eau coule plus abondamment, la couche de stalagmites offre des protubérances et de fortes saillies qui, en s' élevant toujours, finissent quelquefois même

par rejoindre les extrémités des stalactites, et forment ainsi de véritables colonnes continues.

Il y a des grottes où cette formation cristalline manque entièrement, d'autres où elle a été restreinte à une époque antérieure, lorsque les eaux se trouvaient à un niveau plus élevé. Les cavernes dans lesquelles ces formations n'ont atteint qu'un développement moyen, paraissent en général les plus favorables aux investigations ultérieures sur leur contenu.

Sous le plancher formé par la couche cristalline, on trouve ordinairement des dépôts de terre, dite à ossements. Us consistent, pour la plupart, en une terre grasse, rougeâtre ou jaunâtre, mélangée de sable, et offrant souvent une sorte de stratification. On trouve ordinairement dans ou sous cette argile des cailloux qui ont parfois dû être amenés de loin, car ils appartiennent à des roches entière-

Fig. 86. — Coupe de la caverne de Lombrive (département de l'Ariége). a. Plafond — b. Plancher. — c. Cavité. — 1. Stalactites. — -2. Stalagmites. — 3. Terre à ossements du sol et des anfractuosités latérales. - 4. Mince couche de lehm. — 5. Sable avec petits cailloux roulés. - 6. Gros cailloux roulés sur le sol.

ment différentes de celles "qui se trouvent dans le voisinage des cavernes; cette argile est souvent presque meuble, et d'autres fois si imprégnée de calcaire, qu'elle forme un

ciment très-compacte qu'on ne peut entamer qu'avec le ciseau; on y rencontre parfois aussi des pierres à angles vifs, qui proviennent pour la plupart de fragments détachés des parois de la caverne même. La couche à ossements est souvent faible, dans d'autres cas assez importante, car on cite la grotte deBanwell en Angleterre, dont la plus grande salle, haute de quinze mètres, était remplie jusqu'au plafond de cette argile à ossements.

On est en effet complètement autorisé à désigner sous le nom d'argile à ossements cette argile, le plus souvent rouge , qui se trouve sous la couche stalagmitique , et à laquelle, vu la dureté de celle-ci , on ne peut arriver qu'au moyen de la pioche, car c'est dans cette couche qu'on rencontre fréquemment une quantité énorme d'ossements. Outre ces ossements, sur lesquels nous aurons à revenir, on rencontre encore souvent des mollusques terrestres et fluviatiles, qui appartiennent toujours aux espèces encore vivantes dans le pays.

Les ossements gisent pêle-mêle dans cette couche, sans trace d'ordre ni de connexion réciproque ; les crânes sont ordinairement aussi bien séparés de leur mâchoire inférieure que les autres os du squelette ; on n'a jamais trouvé un squelette entier en position régulière, et la découverte clans la caverne de Brixham de l'ensemble des os du pied postérieur d'un ours dans leur situation relative constitue une rare exception. Cependant les os paraissent avoir été apportés dans les cavernes plus ou moins entourés de chair, car la plupart ont conservé leurs arêtes et leurs angles vifs; d'autres, il est vrai, sont évidemment roulés et usés, d'autres encore fendus et brisés, comme s'ils avaient été, longtemps avant leur enfouissement, exposés librement sur le sol à toutes les intempéries. Dans beaucoup de cavernes, parmi divers ossements, on en a trouvé qui avaient été rongés ou mordus, tandis que d'autres portaient des traces évidentes

d'un travail humain exécuté au moyen d'instruments tranchants.

Le degré de conservation des os ne peut donner aucun renseignement sur leur âge. Là où la couche stalagmitique manque, et où la couche à ossements est à découvert et à sec, les os sont fréquemment si altérés, qu'ils tombent en poussière au moindre contact; mais ils sont beaucoup mieux conservés là où la couche cristalline s'est formée, et renferment beaucoup plus de la matière organique qu'ils possédaient à l'état de vie. Mais la plupart des os en perdent une partie, et par suite happent à la langue, propriété qu'on a autrefois considérée, à tort il est vrai, comme un signe caractéristique de fossilisation. Dans les crevasses remplies d'ossements, qu'on a trouvées en si grande quantité, notamment dans le voisinage de la Méditerranée, l'argile rouge ainsi que les os sont imprégnés de matière calcaire, de manière à former un vrai poudingue qu'il faut faire sauter avec la poudre, et dont on ne peut extraire les os qu'avec la plus grande peine.

Quant à l'époque à laquelle ces dépôts ont eu lieu dans les fentes et les cavernes, il n'y a que les ossements et autres restes qu'on y trouve, qui puissent fournir quelques renseignements à cet égard. Des animaux d'espèces semblables ayant vécu dans la même époque géologique qui peut avoir duré, il est vrai, pendant une incommensurable série d'années, les dépôts contenant les mêmes espèces doivent aussi appartenir à la même époque géologique. Il est facile de démontrer que des circonstances analogues ont existé aux différentes époques géologiques et ont amené les mêmes résultats. Lorsque Ton construisit le petit tunnel de Mauremont, entre Morges et Yverdun, on découvrit dans le calcaire jaune qui appartient au système crétacé inférieur, des crevasses remplies d'une argile à ossements d'un brun rouge, dont on voit encore mainte-

riant des traces vers l'entrée méridionale du tunnel. Les os qu'on y a trouvés appartenaient à des pachydermes de l'époque tertiaire, et étaient en grande partie identiques avec les espèces qui ont été trouvées dans les gypses de Montmartre à Paris. Ces os étaient donc beaucoup plus anciens que ceux qu'on trouve ordinairement dans les cavernes à ossements. D'autre part, on a trouvé en 18(50 à Stoss, dans la vallée de la Muotta, dans le canton de Schwytz, et sur un col connu sous le nom de « Bârentross » passage situé à 5,042 pieds au-dessus du niveau de la mer, une caverne dans laquelle toute une famille d'ours, composée de six individus vieux et jeunes, était enfouie dans une couche argileuse de deux pieds d'épaisseur, recouverte elle-même d'une croûte de tuf calcaire d'un demi-pouce d'épaisseur. « Les os eux- « mêmes, » dit Rutitneyer, « sont aussi recouverts d'une « mince croûte de tuf, et admirablement conservés. Ils (( appartiennent en partie au collège de Schwytz, en partie <( à M. le landamman Auf-der-Mauer de Brunnen. Le (i plus grand squelette gisait étendu dans la caverne, les « deux extrémités antérieures ayant été brisées par un « fragment de rocher tombé du plafond. Le plus grand (i crâne que j'aie vu à Brunnen, mesurait 285 millimètres « depuis le trou occipital jusqu'au bord alvéolaire des <( incisives, et 200 millimètres de largeur entre les deux u arcades zygomatiques : il appartenait donc à un fort a gros animal. In plus gros animal encore doit se trou- « ver au collège de Schwytz. La série dentaire, étant cornet plétement conservée, a permis facilement de constate ter la concordance complète avec l'ours brun. Il est à « remarquer que la localité où se trouve cette caverne « d'ours est désignée sur les cartes sous le nom de Bâ- « rentro&s (de Troos, Alnus viridis, qui y est très-abon- « dant), ce qui indique que la caverne a été habitée assez

« tardivement par les ours. » Voilà donc un gisement d'ossements d'une date relativement récente, et qui est, dans tous les cas, bien moins ancienne que les gisements qu'on ^encontre ordinairement clans les cavernes.

Avant d'entrer en matière sur l'âge de ces dépôts ordinaires, permettez-moi d'ajouter quelques mots sur la manière dont les cavernes se sont remplies. La plupart des ossements appartiennent à des carnassiers. En Europe, le seul pays dont nous nous occupions ici, on a trouvé surtout des os d'ours, et aussi quelquefois de hyènes. Ces deux carnassiers habitaient les cavernes, et comme le prouve celle de Stoss, ils pouvaient parfois se trouver enfermés par la chute de quelques blocs de rochers, et ensuite ensevelis dans l'argile. Seulement ceci ne pouvait arriver qu'à quelques individus, et si plusieurs générations ont véeu successivement dans une caverne, dont la dernière seule a pu être ensevelie, il est cependant un fait qui, parmi d'autres, milite contre l'admission de la généralité d'un tel événement : c'est que des milliers d'individus ont été ensevelis simultanément clans les cavernes.

On a les preuves évidentes que beaucoup de cavernes, étaient habitées par des carnassiers, qui parfois y apportaient des os pour nourrir leurs petits, ce qui était surtout le cas des hyènes, dont on trouve fréquemment dans les cavernes les excréments mêlés avec des os brisés en fragments et non digérés; les ours habitaient bien aussi les cavernes, dans lesquelles ils se retiraient pour leur sommeil d'hiver, mais n'y apportaient pas d'ossements. On rencontre aussi fréquemment de grands amas d'ossements dans les cavernes, et cela clans des parties où on n'a pu arriver qu'en agrandissant les ouvertures, ou au moyen d'échelles, et où, par conséquent, aucun animal vivant n'aurait pu pénétrer. Il n'y a donc eu que peu de cavernes qui aient été remplies entièrement par leurs seuls

32i LEÇONS SUR L'HOMME.

habitants, et dans la plupart des cas, ceux-ci n'ont dû ajouter que peu de chose aux ossements apportés par d'autres causes.

Les animaux malades et mourants se retirent dans les crevasses et les cavernes, pour y attendre la guérison ou la mort. On a trouvé beaucoup d'ossements, portant soit des traces de fortes blessures reçues clans les combats des animaux entre eux, soit de carie et autres maladies des os. Schmerling a décrit et figuré toute une série d'os ainsi malades trouvés dans les cavernes belges. Sômmering a décrit le crâne d'une hyène dont la crête médiane avait été mordue et à moitié guérie. Voilà donc encore des animaux qui ont pu fournir un contingent relativement peu considérable, il est vrai, au contenu des cavernes.

Si ces trois suppositions étaient entièrement vraies, on devrait trouver, comme à Stoss, des squelettes entiers de carnassiers. Mais c'est si peu le cas, que même dans les cavernes qu'on a complètement explorées, et dont on a recueilli le contenu os par os, on a bien pu trouver les os de plusieurs individus, mais pas l'ensemble des os appartenant à un seul. Nous aurons à revenir sur ce point à l'occasion des os humains.

Il ne reste donc, pour la plupart des cavernes, que la supposition que les os, les cailloux, les coquilles et autres débris, ont dû y être apportés et déposés par des courants d'eau. Là où les os portent des traces de roulement ou d'un blanchiment et d'une dessiccation antérieurs, ils ont dû être apportés tels quels dans la caverne. Là où ils sont mieux conservés, ils peuvent avoir été amenés à l'état de fragments de cadavres en putréfaction, et pouvant, pour cette raison, flotter sur l'eau. Gomme les orifices des cavernes et des grottes se trouvent souvent à plusieurs centaines de pieds au-dessus de la vallée, cela pourrait, pour la plupart des localités, justifier la supposition qu'à l'époque du rem-

plissage des cavernes, les eaux atteignaient à un niveau plus élevé, et que les rivières charriaient des masses bien plus considérables d'eau. Dans plusieurs cavernes, les dépôts n'ont eu lieu que graduellement et d'une manière continue, ce que prouve la stratification du limon et l'interposition découches de sable et de gravier; dans d'autres, le dépôt a été plus irrégulier et paraît avoir été produit par l'action de courants latéraux, qui se ramifiaient dans la caverne. La faible grosseur des cailloux roulés prouve, du reste, que les courants n'ont pu en aucune façon avoir été considérables. Des courants violents et tumultueux, comme on a si souvent voulu les admettre, peuvent bien avoir eu lieu en quelques points, mais cela n'a certainement pas été le cas pour la plupart des cavernes. La caverne de Stoss, prouve que chez celles où il n'y a que des dépôts de limon et point de cailloux roulés, le remplissage a été accompli peu à peu par l'action graduelle de la neige et des eaux de fonte chargées d'argile, c'est le cas des cavernes qui sont placées dans des positions et à une hauteur telles, qu'il ne peut être question de rivière, et où cependant il n'a pas fallu un temps très-long pour accumuler une couche de deux pieds d'épaisseur.

Si on considère la liste des espèces animales qui, jusqu'à présent, ont été trouvées dans les cavernes, et celles qu'on a rencontrées dans les anciennes alluvions contemporaines, soit l'ancien diluvien, il en résulte le fait bien établi, qu'une grande quantité d'espèces, et précisément celles qui ont laissé le plus de restes, sont complètement éteintes depuis cette époque. Dans le nombre se trouve l'ours des cavernes {Ursus spelœns), dont le crâne se distingue surtout de toutes les autres espèces vivantes d'ours par sa grosseur considérable, l'absence constante des petites fausses molaires, par la courbure du front et sa chute presque en escalier vers le nez, au-dessus duquel il forme un épais

bourrelet sus-orbitaire, par la saillie de ses protubérances frontales et le développement de la crête sagittale et frontale. Si de Blainville considère comme appartenant à une seule et unique espèce tous les ours jusqu'à présent trouvés dans les cavernes, ainsi que l'ours brun d'Europe, les ours gris et noirs de l'Amérique du Nord et d'Europe, tous les autres naturalistes qui se sont occupés de ce sujet, s'accordent à indiquer, comme résultats de leurs recherches, que les différences entre l'ours des cavernes et les ours actuels sont plus grandes que celles entre les différentes espèces encore vivantes, de sorte qu'on arrive nécessairement à la conclusion que, ou toutes les espèces d'ours vivantes appartiennent à une seule espèce, ou l'ours des cavernes constitue une espèce distincte maintenant disparue. On trouve plus rarement, il est vrai, accompagnant l'ours des cavernes, des crânes qui paraissent former la transition à l'ours brun, et aux dépens desquels on a déjà voulu établir une foule d'espèces différentes et très-douteuses. .

La hyène des cavernes (Hyœna spelœa) appartient également aux espèces perdues. Elle était plus grande et plus forte que la hyène tachetée du Cap, qui lui ressemble, et dont on a récemment trouvé des restes dans des cavernes siciliennes; on a aussi indiqué, dans des cavernes du midi de la France, une espèce voisine des hyènes rayées, mais éteinte. Le lion des cavernes {Felis spelœa) qui dépassait par sa taille le lion actuel, et par sa puissance même le tigre, auquel du reste il ressemble davantage qu'au lion, appartient de même aux espèces éteintes, et s'étend jusque sous la latitude du Harz, tandis qu'une autre espèce de grand chat également éteinte, semblable à la panthère ou au léopard [F. anliqua), n'a été trouvée jusqu'à présent que dans le Jura franconien et au sud.

Parmi les rongeurs éteints, se trouvent un castor (Trogontherium Cuvieri), dont le crâne est plus grand d'un

cinquième que celui de l'espèce actuelle, un lièvre ( Lepus dihivianus), qui se rencontre autour de la Méditerranée, et occupe le milieu entre le lièvre proprement dit, et le lagomys actuellement circonscrit à l'Asie du Nord ; un rongeur analogue à l'écureuil (Sciurus prisais), qui se distingue essentiellement des autres espèces d'écureuils; un campagnol {Arvicola brecciensis), qui remplit presque à lui seul les brèches en Sardaigne; parmi les insectivores qui sont les plus rapprochés des rongeurs, à part la dentition, se trouve une espèce bien fondée de musaraigne, autrefois indigène en Sardaigne (Sore.r similis), mais complètement éteinte. Parmi les ruminants, les cerfs étaient extraordinairement richement représentés, mais par des espèces éteintes, telles que le magnifique cerf des tourbières (C. euryceros), qui égalait le renne par sa taille, mais possédait d'immenses empaumures dont le poids et la grandeur n'étaient aucunement proportionnés avec l'animal ; le daim gigantesque {C. somnonensis), qu'on rencontre surtout dans les alluvions du nord de la France, ainsi que quelques espèces peu connues qui ont été distinguées clans les cavernes et alluvions de France. Outre quelques antilopes (A. Cliristoli et dichotoma), trouvées dans des cavernes du midi de la France, un bouquetin (Ibex Cebennarum), provenant des Gévennes, et enfin une ou deux espèces de bœufs (Bos primigenius), dont nous aurons à nous occuper lorsque nous traiterons la question des animaux domestiques. Parmi les espèces éteintes, ce sont surtout les pachydermes, qui ont le plus attiré l'attention. Non-seulement le cheval, dont on a découvert en France une espèce éteinte {Equus fossilis), mais aussi l'hippopotame, le rhinocéros et l'éléphant, dont quelques espèces se sont étendues jusque dans l'extrême nord de la Sibérie, où on a encore trouvé des cadavres entièrement conservés avec chair et peau dans les glaces de la côte sibérienne de la mer Glaciale. 11 y avait

probablement plusieurs espèces d'hippopotames éteints ( H. Perdlandi , majoi\ minor), qui s'étendaient en Angleterre et en Russie, et se nourrissaient aussi facilement dans les marais et les rivières de l'époque diluvienne, qu'ils le font aujourd'hui dans- l'Afrique centrale. En Europe, on a trouvé deux espèces d'éléphants, dont une [E. meridionalis) était surtout circonscrite aux environs de la Méditerranée, où elle se rencontre toujours avec un rhinocéros ( R. Icplorhinus), qui est assez semblable à celui du Cap; tandis que l'autre espèce d'éléphant, le mammouth (E. primigenius), ainsi qu'une autre espèce de rhinocéros qui l'accompagne {R. tichorhinus) , portant deux énormes cornes sur son nez, soutenu intérieurement par une cloison osseuse^ étaient pourvues d'une toison chaude et touffue qui manque aux espèces actuelles, et se sont étendues jusqu'à l'extrême nord, mais n'ont pas dépassé les Alpes vers le sud. Il paraît aussi assez frappant qu'un genre d'éléphant, le mas* todonte qui, dans les alluvions de l'Amérique du .Nord, représente l'éléphant, soit aussi représenté en Europe par une espèce [M. angustidens), qui paraît- déjà exister dans les couches anciennes de l'époque tertiaire.

Nous aurons plus tard à rechercher, si ces diverses espèces, qui appartiennent toutes, à l'exception du mastodonte, à des genres encore vivants, ont disparu en même temps ou à des époques différentes.

Toutes les autres espèces, jusqu'à présent trouvées dans les cavernes et les alluvions, concordent avec les espèces vivantes aujourd'hui, à la seule exception peut-être de la taille, qui paraît, d'après les ossements fossiles, avoir été un peu plus considérable. On a cependant fait remarquer avec raison que ce caractère seul ne suffirait pas pour l,i distinction des espèces, car il dépend essentiellement de l'abondance de la nourriture, de la facilité à se la procurer, et de l'insouciance et de la tranquillité des animaux.

lin des crânes trouvés à Stoss dépasse de beaucoup par sa grosseur tous les ours bruns qu'on connaît dans l'époque actuelle, et ce n'est que dans les fosses aux ours de Berne, comme Rûtimeyer l'a remarqué avec raison, qu'on a pu élever des individus d'une pareille taille. M. Pictet nous semble donc complètement autorisé à récuser l'établissement d'espèces particulières sur des ossements du diluvium, qui ne se distinguent que parleur grandeur. En examinant la liste des os trouvés jusqu'à présent, on voit que tous les mammifères de la faune européenne actuelle, à l'exception de quelques espèces peu abondantes et difficiles à distinguer, ainsi que quelques animaux domestiques évidemment importés, étaient représentés dans la période diluvienne, qui était donc ainsi autrefois, lorsque les espèces éteintes étaient encore vivantes , beaucoup plus riche que la faune actuelle. Pictet cite les espèces, et prouve qu'il n'y a que quelques petites espèces qui manquent jusqu'à présent, et qu'encore dans ces derniers temps, on en a découvert en Italie quelques-unes, comme le porc-épic et le moufflon, l'ancêtre du mouton domestique. Il ne peut donc pas y avoir de doute, que la plupart des espèces actuellement vivantes , existaient à l'époque diluvienne , bien que c'est peut-être aller un peu trop loin , d'autre part, que de vouloir conclure du même fait, qu'aucune création ou naissance d'espèces n'ait eu lieu depuis l'époque diluvienne. De même que les espèces éteintes ont disparu à différentes époques, et que le fait s'est continué jusque dans les temps historiques, de même les espèces actuellement vivantes ont pu apparaître à des périodes différentes bien que comprises dans cette grande époque.

Parmi les espèces encore vivantes qu'on rencontre aussi dans les cavernes et les alluvions de l'Europe centrale, on voir quelques différences dues à ce que beaucoup de ces espèces ont changé d'habitat, et se sont complètement re-

330 LEÇOÏSS SUB L'HOMME.

tirées des régions qu'elles occupaient auparavant. Ce fait n'offre rien de frappant, et il s'est reproduit dans les temps historiques. Le cerf, le castor, le bouquetin, qui étaient autrefois abondants en Suisse, y ont maintenant entièrement disparu. Le loup a été détruit en Angleterre, l'ours dans la plus grande partie de l'Allemagne. Si on examine cette retraite des espèces, on est frappé de ce que la plupart d'entre elles, habitant autrefois l'Europe centrale, se sont retirées vers le Nord, et que donc à l'époque diluvienne, il existait au cœur de l'Europe une faune dont on ne retrouve les restes que dans le Nord. A ces animaux actuellement septentrionaux, autrefois habitant le centre, appartiennent : le glouton, l'ours blanc, le loir, la marmotte, le lemming, le lemming à collier, les différents lagomys, le renne, l'élan, l'aurochs, le bœuf musqué, le morse; quelques-unes de ces espèces sont près de s'éteindre, comme l'aurochs {Bison europœus), dont il n'existe plus qu'un unique troupeau conservé et soigné dans une forêt polonaise ; d'autres flottent pour ainsi dire sur les limites du continent allemand, comme par exemple, l'élan, qui ne se trouve maintenant que dans une bande limitée des côtes de la Baltique, et qu'on rencontre encore en Scandinavie et en Russie; d'autres se sont écartés jusque dans le voisinage du cercle polaire, comme le lemming, le glouton et le renne; d'autres dans les hautes régions montagneuses et glaciales , comme le chamois, la marmotte et le bouquetin. Tandis qu'on trouve parmi les espèces éteintes des types dont les analogues sont circonscrits aujourd'hui aux régions du sud de la .Méditerranée, comme le lion, la hyène, l'hippopotame, à peine trouvons-nous chez les espèces qui se sont éloignées, un exemple bien constaté qui nous indique un mouvement vers le sud; et même, parmi les espèces éteintes, d'après les faits cités plus haut sur l'éléphant et le rhinocéros, on pourrait tirer la conclusion que les espèces

qui occupaient autrefois l'Europe centrale, couvertes d'une épaisse toison, se sont pas à pas dirigées vers le Nord , jusqu'à ce qu'enfin elles aient trouvé le terme de leur existence dans la Sibérie du Nord.

Cette opinion est appuyée par la circonstance que le lemming à collier, qui ne se rencontre maintenant que dans l'extrême Nord , au delà de la limite des forêts, n'a été trouvé jusqu'à présent que dans les fentes et crevasses de l'Allemagne du Nord, mais jamais plus au Sud.

Maintenant, quant aux espèces éteintes dont les analogues appartiennent aujourd'hui aux climats du Sud, quelques-unes paraissent avoir surtout été rendues aptes à supporter les grands froids par le développement d'une toison laineuse extraordinaire, ce qui peut faire supposer que d'autres espèces, dont on ne connaît que les os, et dont l'enveloppe nous est entièrement inconnue, ont dû être semblablement protégées contre le froid. On sait que le tigre de l'Asie méridionale pousse des excursions en Sibérie jusqu'au 50° de latitude nord, et même s'arrête dans des régions où, comme le pays d'Amour, la température moyenne des mois les plus froids d'hiver descend jusqu'à — 20° R. Nous pouvons donc attribuer au tigre des cavernes une capacité de résistance au froid au moins égale, ainsi qu'aux hyènes qui, habitant l'Afrique du Nord, ont été trouvées jusque sur les cimes les plus élevées de l'Atlas, où l'hiver il règne un grand froid, accompagné de neige et de glace; tous ces faits autorisent bien la conclusion, qu'au commencement de l'époque diluvienne il régnait au centre de l'Europe un froid bien plus considérable que maintenant, et qu'au fur et à mesure de l'augmentation de chaleur les animaux ont suivi, du moins en partie, la température modérée vers le Nord, à laquelle ils avaient, dès l'origine, été habitués dans le centre de l'Europe. Une grande partie de cette région pouvait bien,

au commencement de la période diluvienne, présenter un aspect analogue à celui que nous offrent aujourd'hui les plaines humides et marécageuses couvertes de forêts de conifères de la Pologne, la Lithuanie et la Sibérie.

Nous nous sommes un peu écartés de notre sujet. En voulant vous esquisser la société au milieu de laquelle, à ce que nous pouvons le savoir, vivait l'homme le plus ancien, en voulant vous indiquer clans quelles circonstances on a trouvé les restes humains dans les cavernes et les crevasses découvertes jusqu'à ce jour, j'ai été involontairement entraîné à une digression sur le climat de la période à laquelle appartiennent ces restes. Revenons donc à notre point de départ, et examinons maintenant les cavernes et crevasses au point de vue des restes humains qui peuvent s'y trouver. L'histoire nous apprend que, de tout temps, les cavernes ont servi soit de lieux de refuge, soit de domicile à des peuplades plus ou moins civilisées. Les anciens auteurs nous parlent des Troglodytes ou habitants de cavernes, qui se trouvaient çà et là en Asie Mineure, en Grèce et en Italie. Les réunions de païens ou de chrétiens , empêchés dans l'exercice de leur culte par la persécution des autres croyances , ont en tous temps eu lieu dans les forêts ou les cavernes. César fit enfermer et détruire, par son lieutenant Crassus, dans les cavernes de l'Aquitaine les Gaulois qui le combattaient, manœuvre stratégique qui a trouvé encore son application dans notre siècle. Certaines cavernes et crevasses servaient de lieux d'exécution, dans lesquels on précipitait les criminels et où on les exposait à une mort misérable; d'autres furent utilisées comme lieux de sépulture, dans lesquels tantôt les cadavres étaient seulement déposés, tantôt réellement ensevelis. La plupart des grottes et cavernes servent encore aujourd'hui aux bergers et aux habitants des forêts comme lieux de refuge contre le mauvais temps,

comme abri pour la préparation de leurs aliments ou pour le sommeil pendant leur séjour momentané dans le voisinage. Il n'y a donc pas à s'étonner, si on rencontre dans beaucoup de grottes et cavernes des accumulations soit d'os humains, soit de restes d'art et d'industrie appartenant à différentes époques jusqu'aux temps récents. C'est ainsi qu'on a trouvé dans la caverne de Mialet, près d'Anduze dans les Cévennes, des fragments de pots, de lampes romaines, la statuette d'un sénateur enveloppé dans sa toge, en argile jaunâtre cuite, donc des antiquités romaines, mélangées de haches de silex polies et autres armes de pierre, appartenant à une époque de civilisation plus ancienne. Dans une partie de la grotte se trouvait une véritable sépulture, creusée dans un sable argileux rempli d'ossements d'ours et d'os humains. Dans d'autres points on a trouvé des objets d'art dans une formation d'alluvion qui reposait sur la couche à ossements et était évidemment plus jeune qu'elle. Dans le fond de la grotte on avait placé les uns sur les autres, dans une crevasse, sept ou huit crânes d'ours, entourés et circonscrits par quelques blocs détachés du plafond de la grotte, de manière à ressembler à une sorte de monument. Il n'y a aucun doute qu'il faut attribuer ces objets à des visiteurs postérieurs, car nous savons par l'histoire, qu'à l'époque des dragonnades, sous Louis XIV, les protestants persécutés exerçaient leur culte clans cette caverne. Je cite ceci comme exemple que des dépôts postérieurs peuvent avoir eu lieu au-dessus de la couche à ossements, soit dans les couches supérieures de celle-ci , lorsque la couche de calcaire cristallin manque, soit dans la couche même à ossements, lorsque celle-ci a été remuée et remaniée par des irruptions consécutives qui ont brisé et traversé la couche calcaire. Mais tous ces mélanges ultérieurs sont faciles à reconnaître et à distinguer en apportant à leur examen un

peu de soin et d'attention. Il en est autrement lorsque les ossements humains se trouvent dans le même état et les mêmes circonstances que les autres os d'animaux, lorsqu'ils sont enveloppés dans la même argile, ne portent aucune trace de modification ou de remaniement, lorsqu'ils reposent parmi les ossements d'espèces éteintes sous une couche stalagmitique bien conservée et n'offrant aucune trace de dégradation, et quelquefois réunis entre eux par un ciment calcaire, de sorte qu'un même bloc pierreux se trouve renfermer à la fois des ossements d'ours et des os humains. Dans des cas pareils, aucun doute n'est plus possible, et lorsque la découverte émane d'observateurs sûrs, qui ont apporté tous les soins voulus à la détermination exacte des faits, il ne peut plus y avoir de doute que l'homme qu'on trouve enseveli avec l'ours n'ait dû aussi vivre avec lui. Pour bien établir ces faits, je vous citerai quelques observations qui doivent, tant par les observateurs que par les circonstances dans lesquelles elles ont été faites, inspirer toute confiance, et qui de plus nous fourniront l'occasion, par la conservation d'un crâne et d'autres restes, de pousser plus loin nos recherches sur l'origine du genre humain et de ses différentes espèces.

Le docteur Schmerling, de Liège, publia en 1833 un ouvrage classique sur les cavernes qui se trouvaient dans la localité. Chacune de ces cavernes, dont quelques-unes ont été depuis entièrement détruites par les travaux de carrières, a été minutieusement examinée par lui, relevée en plan et en coupe, et quelques-unes entièrement viciées, de sorte que chaque ossement a été soumis à l'examen de Schmerling lui-même. Voici ce que dit cet auteur des ossements humains fossiles qu'il avait en sa possession : « Comme les milliers d'ossements que j'ai déterrés depuis « peu de temps, ils sont caractérisés par le degré de décom- « position, qui est identiquement semblable à celui des os

MM V1KMH LIlÇOW 335

« des animaux éteints; tous, à peu d'exceptions près, sont « brisés, quelques-uns sont arrondis, comme cela s'observe u fréquemment chez les os des autres espèces. Les fractures « sont obliques ou transverses, nulle part on n'y trouve « des traces indiquant qu'ils aient été rongés; leur couleur, « variant du blanc jaunâtre au noir, est la même que pour « tous les autres os. Tous ces os sont plus légers que les os <( frais, à l'exception de ceux qui ont été recouverts d'une « couche de tuf calcaire, ou dont la cavité est remplie de « cette substance. »

La pièce la plus importante de la collection de Schmerling, consistant en la calotte d'un crâne depuis les arcades sus-orbitaires jusqu'au trou occipital, fut trouvée dans la caverne d'Engis, à environ un mètre et demi de profondeur, et dans une brèche osseuse qui, large d'un mètre, s'élève à un mètre et demi au-dessus du sol, et est adhérente à la paroi. La terre qui enveloppait ce crâne n'offrait aucune trace de modification ultérieure ; elle renfermait des restes de petits animaux, des dents de rhinocéros, de cheval, de hyène, d'ours et de ruminants qui entouraient le crâne de tous côtés. Pour arriver dans cette caverne, Schmerling et ceux qui l'accompagnaient durent se faire descendre par une corde en face de l'ouverture qui se trouvait pratiquée dans une paroi de rochers presque verticale. Dans une salle antérieure, large de cinq, haute de six et profonde de dix-sept mètres, qui avait une petite galerie latérale, se trouvait près de l'ouverture une couche de deux mètres d'épaisseur d'une terre à ossements, diminuant fortement en arrière. On y trouva, outre les ossements ordinaires, une incisive, une vertèbre dorsale et un os digital humains, ainsi que plusieurs haches de pierre de forme triangulaire. Un peu au-dessous de cette caverne, se trouvait une seconde ouverture conduisant de même dans une chambre ayant une profondeur de douze, une hauteur

de six et une largeur de quatre mètres, et communiquant avec une galerie demi -circulaire qui s'enfonçait dans la profondeur, renfermait beaucoup d'ossements, et se terminait par une fente étroite dans laquelle on ne pouvait pénétrer. De l'autre côté, une galerie montante conduisait dans une autre petite salle remplie de terre à ossements. C'est là que fut trouvé le crâne que désormais nous désignerons sous le nom de crâne d'Engis. On trouva aussi le crâne d'un individu plus jeune dans le fond de la caverne à côté d'une dent d'éléphant. Ce dernier crâne, qui était entier, tomba en poussière lorsque Schmerling voulut le soulever, quelques fragments de la mâchoire ont seuls pu être conservés. Les autres ossements humains, clavicule, avant-bras, os du carpe, trouvés par Schmerling, ainsi que quelques os du pied, n'offraient pas d'autre intérêt particulier que celui de signaler qu'on avait affaire aux restes de trois individus. Schmerling fit explorer la caverne entièrerement sans pouvoir rencontrer les pièces manquant pour compléter les squelettes. Devant l'ouverture de la caverne il y avait un dépôt de terre à ossements sur laquelle avaient crû des buissons exubérants. C'était donc certainement seulement des parties isolées de cadavres en décomposition qui ont été amenées avec les restes d'ours dans cette caverne, qui, vu la difficulté des abords et l'absence d'une grande partie des os, ne peut en aucune façon être considérée comme ayant pu servir de lieu de sépulture.

Dans une autre-caverne, celle d'Engihoul, on trouva de même et dans des circonstances analogues, les restes d"au moins trois individus, sur lesquelsje n'entrerai pas ici dans de plus amples détails. On n'y a rencontré que des fragments insignifiants de crânes, mais en revanche une foule d'os des extrémités. On y a aussi trouvé un fragment de radias et du coude, soudés ensemble par du calcaire, et Schmerling fait remarquer avec raison que toutes les cir-

constances, entre autres la distribution bizarre des ossements humains, sont identiques à celles dans lesquelles se trouvent tous les autres débris d'animaux.

Dans le ,midi de la France, le long et en avant de la chaîne des Pyrénées, court une série de collines calcaires, extrêmement tourmentées et crevassées. Deux cavernes qui se trouvent dans ce massif, appartenant au département de l'Ariége, les cavernes de Lombrive et de Lherme, viennent dernièrement d'acquérir une importance toute particulière, en suite de la découverte qui vient d'y être faite de crânes complets et d'instruments remarquables. Je tiens d'autant plus, messieurs, à vous parler avec quelques détails de cette découverte, que, d'une part, la brochure que messieurs Rames, Garrigou et Filhol ont publiée l'an dernier à ce sujet à Toulouse, ne paraît pas avoir»attiré beaucoup l'attention, et que, d'autre part, grâce à la complaisance qu'a eue le docteur Garrigou de me les apporter à Genève, j'ai pu moi-même étudier deux de ces crânes. Le silence que Lyell garde sur cette découverte doit d'autant plus étonner que nous savons avec certitude que ce géologue en avait eu connaissance, au moins verbalement, et qu'en tous cas elle était, sous tous les rapports, plus importante que tant d'autres découvertes d'Angleterre, sur lesquelles il s'est étendu avec une étonnante prolixité.

La caverne de Lombrive, disent les auteurs, forme un immense couloir qui n'a pas moins de quatre mille mètres d'étendue, et a été creusée dans une faille primitive. Elle offre une succession de chambres spacieuses, présentant parfois des voûtes en dôme immenses, et ne communiquant entre elles que par des couloirs longs et étroits; quelques embranchements latéraux viennent se rattacher à la caverne principale. Sur plusieurs points, la voûte s'abaisse peu à peu et descend presque au niveau du sol. Près de l'entrée

de la caverne , le passage est tellement surbaissé qu'il aurait fallu y passer à plat ventre si l'on n'y eût creusé un tunnel. Depuis longtemps les touristes visitent la caverne à cause des stalactites admirables qu'on y rencontre. Les parois et le sol de la caverne présentent partout des traces non équivoques du passage des eaux diluviennes ; la hauteur où elles sont parvenues est. indiquée, sur les parois, par des stries, des sillons et des cannelures, et, sur le sol,

F, g. 87. — Coupe de la caverne de Lombrive.

ab. Coupe du plafond et du plancher. — c. Espace intérieur de la caverne. — 1. Stalactites. — 2. Couche cristalline couvrant le sol. —3. Argile à ossements. — 4. Argile plastique. — 5. Sable grossier avec petits cailloux roulés. - 6. Gros cailloux roulés.

elles ont laissé des dépôts variés de cailloux roulés, de sable, de limon et d'argile bleuâtre. Ces mêmes dépôts se retrouvent dans les cannelures et aussi dans de petites grottes latérales, qui sont quelquefois assez élevées audessus du niveau du sol. C'est là que se trouvent les ossements, et ces dépôts se trouvent par places, recouverts d'une couche stalagmitique, dont la surface ressemble à une mer peu agitée.

La caverne présente deux entrées peu distantes l'une de l'autre: elles ont servi à l'écoulement des eaux du courant diluvien, dont la direction est clairement indiquée par

l'inclinaison bien marquée à partir du fond vers ces ouvertures, et surtout par un escarpement gigantesque et taillé à pic qui entraîne un brusque changement de niveau clans le sol de la caverne et la divise en deux parties ; il serait impossible de franchir ce ressaut sans le secours de cinq longues échelles. En amont de cet escarpement, se trouve un couloir très-étroit, qui, relativement, débitait peu d'eau, de sorte que les parties reculées et élargies de la caverne offraient un vaste lac temporaire, au fond duquel se sont formés les dépôts les plus intéressants. Le fond de la caverne est occupé par un petii étang, à droite duquel se trouvait jadis une ouverture ; là, en effet, on voit les cailloux roulés et les limons s'approcher de la voûte, et former un immense cône de déversement qui a obstrué la crevasse par laquelle ont pénétré les eaux diluviennes.

La caverne est située bien au-dessus du champ d'activité des eaux actuelles, sur le liane d'une montagne escarpée qui présente d'autres cavités de ce genre aussi très-remarquables, celles de Sabarcl et de Niaux, qui se trouvent au même niveau, offrent les mêmes dépôts, et étaient autrefois probablement réunies. On peut voir dans la vallée de Vicdessos, près et au-dessus du village de Niaux, les dépôts diluviens bien caractérisés atteindre une limite un peu supérieure au niveau du sol de toutes ces cavités, et présenter des éléments tout à fait identiques à ceux qui ont pénétré dans ces vastes couloirs souterrains.

Les dépôts que les phénomènes diluviens ont laissés dans la caverne consistent en cailloux roulés, sable, argile, lehm, constituant plusieurs couches bien distinctes et régulièrement stratifiées, que l'on aperçoit bien, surtout vers le fond de la caverne, où la croûte stalagmitique manque fréquemment sur de grands espaces.

De gros cailloux roulés, ayant parfois un mètre de diamètre et groupés d'une manière assez incohérente, forment

l'assise la plus inférieure (6, fig. 87); ils reposent, tantôt sur le calcaire jurassique dénudé, tantôt sur d'anciens glacis stalagmitiques. Lorsqu'ils se montrent à découvert, on croirait voir le lit d'un torrent, sur lequel on ne peut circuler qu'avec peine. La deuxième couche (5, fig. 87) est constituée par de petits cailloux roulés, noyés dans un sable grossier. Ces deux groupes de cailloux représentent toutes les roches des Pyrénées et sont identiques à ceux des vallées voisines. On y trouve aussi parfois des fragments roulés de stalactites.

Une couche d'argile plastique, grise et très-fine (4), surmonte les cailloux roulés; elle n'est, du reste, conservée que dans quelques endroits, et a été ailleurs emportée par les eaux.

Un sable fin, siliceux, calcarifère et ferrugineux, un véritable lehm (3), constitue la couche supérieure des dépôts diluviens; il remplit aussi les cannelures et les grottes latérales creusées dans les parois jusqu'à près de dix mètres au-dessus du niveau du sol; il forme encore des monticules assez importants dans les parties de la caverne où il existait des remous. C'est surtout dans ce dernier gisement, et parfois dans la croûte stalagmitique qui le recouvre, que se montrent les os fossiles, humains pour la plupart, mêlés avec ceux de carnassiers et d'herbivores, et surtout ceux d'ours bruns, d'aurochs, de rennes, de cerfs, de chevaux, de deux espèces indéterminées de bœufs de petite taille, et d'un chien différant du chacal et du renard. Les ossements se trouvent surtout groupés au milieu de la caverne, dans une large galerie où il a dû exister un petit lac. Tous montrent les mêmes caractères physiques et chimiques, ils sont légers, sonores, friables, happent à la langue , ont la même couleur, et renferment la même proportion d'azote. Beaucoup d'ossements sont brisés et roulés, ce qui est surtout le cas pour un grand nombre de

fragments de crânes; d'autres étaient encore enveloppés de leurs chairs, qui, par leur décomposition, ont communiqué une odeur infecte à la couche qui les renferme. Dans une brèche à ciment calcaire, — formée par les ossements fragmentés et roulés de plusieurs centaines d'individus, — on a pu recueillir un crâne parfaitement conservé, autour duquel gisaient quelques os, qui, bien que fracturés presque tous, ne présentaient aucune trace de roulis ; nous croyons pouvoir rapporter ces débris au même individu, et pensons que le cadavre, très-avarié par son transport par les eaux, a été déposé dans le point même où on a trouvé ses os. Depuis, on a encore découvert un second crâne plus petit. Comme produits de l'industrie, on a trouvé des canines de chien, percées d'un trou à la racine, et qui servaient probablement comme amulettes ou trophées.

Les crânes rassemblés ici, que nous aurons à décrire avec plus de détails un peu plus tard, et qui appartiennent aux mieux conservés qu'on connaisse, datent d'une époque où le renne, l'aurochs et l'ours ancien, semblable à l'ours brun, vivaient dans les Pyrénées, tandis que l'ours et la hyène des cavernes avaient déjà disparu. Ces crânes sont donc en tous cas moins anciens que ceux des cavernes belges.

Dans le même département se trouve la caverne de Lherm , moins profonde que la précédente, mais qui présente des ramifications divergeant dans tous les sens, et tantôt s'élargissant, tantôt se rétrécissant. Les parois sont nues, hérissées de grandes protubérances et de circonvolutions irrégulières et anguleuses. On n'aperçoit nulle part aucune strie, aucune cannelure, aucune surface polie ou en ronde bosse indiquant qu'un cours d'eau de quelque importance ait jadis circulé dans ce souterrain. Le sol est recouvert à peu près partout d'une puissante couche de limon rougeâtre sans cailloux roulés , surmonté lui-même

sur plusieurs points d'un glacis stalagmitique très-dur et cristallin. L'entrée de la caverne, masquée par de gros blocs éboulés, se continue en une belle galerie présentant des stalactites qui se détachent facilement, et dans laquelle le limon ne se trouve qu'à l'état de tas isolés sur le sol. La galerie se divise en deux couloirs, dont celui de droite conduit en descendant, après quelques ressauts , dans une vaste salle, à laquelle quelques grottes latérales qui viennent s'y rattacher donnent une forme irrégulière. A la voûte élevée pendent quelques stalactites; la puissante couche de limon rouge est recouverte de la croûte stalagmitique ; le sol des grottes latérales situées à des niveaux différents est aussi recouvert du même limon, mais ne présente que rarement la croûte stalagmitique. Le couloir de gauche est étroit, tortueux, et conduit presque horizontalement à un escarpement en surplomb, qui domine une plus grande salle, dont la voûte est formée de gros blocs qui menacent ruine. Le sol est très-incliné ; sur les points les plus élevés il présente de grands monceaux de limon à ossements; dans les parties moyennement basses, ce même limon est caché sous un épais glacis stalagmitique, dont la surface est lisse et en pente régulière. Dans les parties les plus déclives, il y a trois alternances de limon et de stalagmites.

On trouva dans cette argile à ossements des dents, une omoplate et des os du bras et du pied humains parmi une foule d'ossements de l'ours des cavernes, de l'ancien ours brun, et quelques rares débris de la hyène et du lion des cavernes, d'un chien, d'un loup et d'une espèce de cerf. On a trouvé sept crânes d'ours des cavernes, cinquante demi-mâchoires, plus de trois cents dents et tous les os du squelette, parmi lesquels ceux mêmes d'embryons. On a trouvé parmi des dents de hyène et d'ours, les dents humaines dans une mince couche de lehm, recouverte d'une

croûte stalagmitique si cristalline qu'elle se fend sous le marteau en grandes facettes cristallines. Jamais cette croûte n'avait été brisée autrefois. Outre les restes humains, on a trouvé des traces d'industrie, un couteau de silex triangulaire, un os creux de l'ours des cavernes transformé en un instrument tranchant, trois mâchoires inférieures de l'ours des cavernes percées d'un trou rond dans la branche montante pour pouvoir les suspendre, et un andouiller de cerf un peu appointi au sommet, et grossièrement taillé à la base. Mais les armes les plus remarquables consistent en une vingtaine de demi-mâchoires inférieures de l'ours des cavernes, dont on a enlevé la branche montante, et aminci le corps de la mâchoire de façon à en faire un manche commode. La canine saillante forme ainsi un crochet pouvant servir soit d'arme défensive, soit de houe pour remuer la terre. Si nous n'avions trouvé, disent les auteurs, qu'un seul de ces instruments, on pourrait nous objecter que cette disposition est purement accidentelle, mais lorsqu'on trouve vingt mâchoires dont le corps est façonné de la même manière, peut-on dire que c'est là un simple effet du hasard? On peut suivre le travail par lequel l'homme primitif est arrivé à leur donner cette forme; il est facile de compter sur chacun de ces vingt exemplaires les entailles et les coupures striées faites avec le tranchant d'un outil de pierre mal aiguisé.

L'absence de cailloux roulés et l'état du dépôt de lehm, qui contient beaucoup d'excréments de hyènes, ainsi que, çà et là, des charbons et des traces de feu, semblent indiquer que la caverne de Lherm a été alternativement habitée par des animaux et par l'homme, mais que, en tous cas, l'homme était contemporain des espèces éteintes des cavernes, puisqu'il s'est servi de leurs mâchoires pour en confectionner des armes et autres instruments. Il n'y a certainement rien à objecter à cette conclusion.

Nous trouvons une preuve convaincante de la contemporanéité de l'homme avec l'ours des cavernes dans les résultats des recherches faites dans les grottes d'Arcy près d'Avallon (département de l'Yonne). Ces grottes, dont la plus grande offre dans ses différentes divisions une longueur de 876 mètres, tandis que la seconde, ou grotte des Fées, celle qui renferme surtout les ossements, n'a qu'une longueur de 150 mètres, ont été étudiées par M. de \'ibraye, qui y a distingué trois différentes couches de dépôts. La couche inférieure, mélangée de cailloux roulés provenant pour la plupart du noyau granitique du Morvan, repose directement sur le calcaire jurassique, dans lequel la caverne est elle-même creusée ; elle en remplit les inégalités, et forme par conséquent une couche d'une épaisseur très- variable.

On y trouve l'ours et la hyène des cavernes, le rhinocéros à narines cloisonnées, le mammouth, l'hippopotame, l'aurochs et le cheval. Dans cette couche inférieure, qui peut avoir en moyenne l'n,50 d'épaisseur, on a rencontré dans un amas considérable d'ossements , provenant en grande partie d'ours des cavernes, une mâchoire humaine et ensuite une dent. Par son aspect extérieur, la mâchoire ressemble tout à fait aux os d'ours, qui, pour la plupart, sont recouverts d'une mince couche de charbon, paraissant provenir de la décomposition des parties molles qui enveloppaient les os lors de leur arrivée dans la caverne. La couche médiane, d'une épaisseur moyenne de 75 centimètres, consiste presque entièrement en fragments de calcaire, semblable à celui qui forme la roche même de la montagne. Le ciment rouge qui relie les cailloux roulés dans la couche inférieure ne forme ici qu'un enduit autour des cailloux. La couche médiane ne renferme ni ossements de l'ours ni de la hyène des cavernes, mais beaucoup d'os de ruminants, surtout de rennes. Enfin la couche supé-

rieure, très -irrégulièrement distribuée, consiste en une argile de couleur blanc jaunâtre, grasse et savonneuse au toucher.

Si les mâchoires trouvées dans ces circonstances ne peuvent fournir aucun point d'appui pour la détermination de la race, elles n'en donnent pas moins, comme les cavernes belges, la preuve irréfragable de la contemporanéité de l'homme et des espèces éteintes, et indiquent comme probable que la couche moyenne d'Arcy avec ses restes de ruminants et de rennes correspond à la couche de Lombrive, dans laquelle on a trouvé les crânes.

Passons maintenant à l'Allemagne.

Dans une vallée latérale de la Dùssel, près d'Elberfeld, nommée le Neanderthal , et formant un ravin sauvage enfoui dans le calcaire devonien , on a trouvé une petite grotte d'environ quinze pieds de long, dix de large et huit de haut, s' ouvrant sur une paroi de rochers presque verticale, à environ soixante pieds au-dessus du niveau de la Dûssel. En dessous, le rocher est taillé à pic ; mais on peut parvenir, par un sentier escarpé, depuis le sommet sur le plateau sur lequel s'ouvre la grotte. Le ravin du Neander est exploité pour le marbre, le côté gauche où se trouvait la grotte est actuellement presque détruit, et la grotte même doit disparaître devant les progrès de l'exploitation.

On y a trouvé une couche horizontale de lehm, dure comme la pierre, sans stalactites, mais avec des fragments arrondis d'une pierre roulée brunâtre, dépôt diluvien, comme il s'en trouve partout dans les cavernes et grottes de la vallée de la Dûssel, et qui dans quelques localités, comme à Sundwich et Hônnethal, renferme des os d'ours. C'est dans cette argile à ossements mélangés de cailloux roulés, qu'on a découvert, en août 1856, à deux pieds de profondeur, les os d'un squelette humain, étendu horizon-

talement dans le sens de la longueur, la tête tournée vers l'ouverture de la grotte. Le lehm était si adhérent qu'on ne prit pas garde aux ossements; on jeta la calotte crânienne avec d'autres débris, croyant avoir trouvé des ossements d'ours des cavernes, jusqu'à ce que le professeur Fuhlrott de Elberfeld, à qui nous devons les détails de cette découverte, les reconnût pour des ossements humains, et sauva d'une destruction complète la calotte crânienne, la cuisse, l'humérus, un cubitus, une clavicule, la moitié gauche du bassin , un fragment de l'omoplate droite, et plusieurs morceaux de côtes. Les os happent fortement à la langue et sont couverts à leur surface de petits points, qui, examinés à la loupe, se montrent être des dendrites délicates élégamment ramifiées comme de la mousse, et semblables à celles qu'on observe sur les ossements d'ours dans les cavernes voisines. Si ces formations ne peuvent pas donner d'indication absolue, puisqu'on a constaté déjà sur des os bien plus jeunes, de tombeaux romains, des infiltrations métalliques et arborescentes analogues, montrant que ces dendrites peuvent se développer assez rapidement lorsque les circonstances sont favorables et que les argiles voisines fournissent les sels de fer et de manganèse nécessaires, elles peuvent du moins, d'autre part, donner une indication importante; car dans toutes les cavernes voisines les ossements d'ours et d'éléphants trouvés enfouis dans celte même couche étaient également recouverts de ces mêmes cristallisations dendritiques. t< Cette indication, » dit Fuhlrott, « est enci core confirmée par le fait, que la région entre la vallée « de la Dûssel et la station voisine du chemin de fer de « Hochdahl , est recouverte d'une puissante couche de « lehm de douze à quinze pieds d'épaisseur jusqu'au « niveau des bords du ravin du Neander, tout à fait u identique avec celle que l'on retrouve dans l'en-

( semble des grottes et des cavernes, et par conséquent ( avec celle où on a trouvé les os humains. Que cette

< couche de lehm appartienne bien à la période diluvienne, cela a été confirmé, entre autres, par la der-

< nière découverte paléontologique qui ait été faite dans ( ce lieu, à savoir, les restes de mammouth qu'on a dé- ( couverts le. 27 décembre 1858, dans une carrière cal- ( caire de Dornap, et dans une fente verticale ouverte large ( de quatorze pouces et environ à treize pieds de profondeur ( au-dessous du sol actuel ; cette fente était remplie d'une ( masse argileuse. Ces restes de mammouth mettent hors

de doute que le terrain qui les renferme n'appartienne

< au diluvium. Comme maintenant le calcaire de Dornap

< (devonien) forme la continuation occidentale de la chaîne ( calcaire du Neanderthal, que le point où a été trouvé c le mammouth est à peine éloigné d'une lieue et demie

du Neanderthal , il est plus que probable que les dépôts de lehm, qui ont rempli soit les crevasses, soit les

< grottes de ces deux localités, ont une même origine géologique et appartiennent toutes deux à l'époque dilu-

( vienne. Si les restes de mammouth sont incontestablement fossiles, les os humains du Neanderthal enfouis dans la même couche diluvienne doivent l'être aussi, et on est tenté de revendiquer pour le genre humain, peutêtre sous une forme primitive, un âge tout aussi reculé que celui des pachydermes du monde ancien. » Les cadavres en putréfaction ont été évidemment Hottes et charriés avec l'argile et les cailloux, lorsque les eaux avaient un niveau plus élevé, et comme il n'y a aucune trace d'un dépôt ultérieur, l'âge de l'argile est suffisamment constaté par les os d'ours et de mammouth trouvés dans le voisinage, et dans cette même couche de lehm : le crâne offre surtout des caractères tout particuliers, qui le distinguent de tous les crânes connus, de sorte qu'il ne

peut y avoir de doute que l'homme auquel il appartenait vivait avec l'ours des cavernes et le mammouth. Nous désignerons sous le nom de crâne du Neander, ce crâne dont nous aurons plus tard à nous occuper avec détails.

Jusqu'à présent, à ma connaissance, il n'y a pas d'autres restes de crânes trouvés dans les cavernes et suffisants pour l'étude, qui puissent être attribués à une époque aussi reculée. Les restes humains que Esper et Rosenmùller ont trouvés dans les cavernes de Franconie, et Schlotheim dans les cavernes gypseuses de Kôstritz en Saxe, les restes que Marcel de Serres, de Ghristol et Tourtual ont déterrés des cavernes des environs de .Montpellier, paraissent les uns perdus, les autres impropres à l'observation. Je ne trouve sur tous ces crânes qu'une seule notice, relative à la forme, que Schaafhausen cite dans un écrit « Sur la connaissance des crânes des plus anciennes races, » d'après laquelle Linck aurait trouvé un crâne parmi ceux recueillis à Kôstritz, qui était remarquable par l'aplatissement de son front. Dans toutes ces recherches il faut prendre garde avec soin à l'âge des os humains, qu'on peut déduire des os d'animaux qui les accompagnent, — car déjà nous voyons des différences importantes entre le petit nombre de crânes des cavernes préhistoriques que nous connaissons; — les crânes d'Engis et du Neander appartiennent à une époque plus ancienne, ceux de Lombrive par contre à une subdivision plus récente de cette même période. Mais dans tous ces cas les ossements se sont toujours trouvés identiquement dans les mêmes circonstances. Les cadavres ont été charriés avec les animaux parmi lesquels ils vivaient, amenés dans les cavernes et là déposés dans l'argile.

Il se trouve cependant aussi des cavernes qui ont servi très-évidemment soit de lieux de sépulture, soit, du moins, de fover, et où , outre des restes d'armes de silex, on a

trouvé des charbons et des os façonnés, mélangés avec des os frais qui servaient certainement à la nourriture, et témoignent de leur âge et de leur origine. M. Lartet vient récemment de décrire un des endroits les plus remarquables de ce genre, et je me permets ici de vous en citer quelques détails.

Dans le voisinage d'Aurignac, dans le département de la Haute-Garonne, se trouve une suite de collines de calcaire nummulithique, nommée montagne de Fayoles (hêtre). Aujourd'hui il n'y a plus de hêtres, et bien que ce nom ait certainement une ancienne signification, aucune tradition n'indique que cet arbre ait jamais crû dans le pays. Sur un versant escarpé de cette colline, à treize ou quatorze mètres au-dessus d'un ruisseau, on voit l'ouverture d'une grotte qui a trois mètres de large et deux mètres et quart de profondeur. L'entrée de cette grotte était autrefois cachée par un amas de décombres couvert de buissons. Les chasseurs savaient qu'il y avait là un petit trou, dans lequel se réfugiaient les lapins poursuivis par les chiens. Un ouvrier chargé de l'aménagement de la chaussée dans ce point, fourra la main clans ce trou, parvint à saisir quelque chose qu'il sortit et qui se trouva être un os long. Supposant une cavité, ri se mit à creuser, et arriva, après quelques heures de travail, à une grande plaque mince de grès, placée verticalement, et qui obstruait complètement, au trou de lapin près, l'ouverture d'une excavation voûtée, et. dans laquelle se trouvait une énorme quantité d'ossements humains. Parmi les os, que l'ouvrier avait extraits, se trouvaient deux crânes qu'on ne put retrouver plus tard. L'ouvrier ayant parlé de sa découverte, les curieux accoururent : il en résulta quelque agitation, et par suite l'ordre de M. le maire d'Aurignac de rassembler ces ossements et de les enfouir quelque .part dans le cimetière. S'il était arrivé à un maire de village d'avoir donné un ordre de

cette nature, et d'avoir ainsi commis un crime de lèsescience , on aurait pu tout au plus plaindre l'inintelligence policière du malheureux ; mais que penser de ce fossoyeur, qui, il faut le dire, était un homme instruit, un docteur en médecine! Bref, les ossements furent ensevelis après que le docteur-maire se fut convaincu qu'ils appartenaient à dix -sept individus différents, et lorsque, huit ans après, M. Lartet visita les lieux, personne de la localité ne put ou ne voulut lui indiquer la place où ces ossements, si dangereux pour le repos de la police,

iiëââJsUÛuLéM mluiMmliiÂiâu.

Fig. 8S. — Coupe longitudinale de la grotte d'Aurignac.

1. Grotte interne. — 2. Trou de lapin. — 3. Ossements humains. — 4. Amas d'os et de provisions dans la grotte. — 5. Les mêmes en dehprs. — 6. Couche de charbon. — 7. Rocher de la colline. — 8. Cailloux cachant la plaque de grès fermant la grotte. — 9. Talus de la colline avec cailloux. — 10. Plaque de grès.

avaient été ensevelis. Ces ossements humains, si inestimables pour la science, sont donc entièrement perdus. Outre les os humains, on a trouvé quelques dents de grands mammifères, parmi lesquelles M. Lartet a pu reconnaître des molaires de cheval et d'aurochs, des canines de la hyène et du lion des cavernes, et des dents de renard. On a trouvé de plus de petits disques ronds, percés au milieu, paraissant façonnés avec des coquilles de

NEUVIÈME LliÇON. 351

bucardes, et qui ont dû se porter réunis entre eux à la manière d'un collier.

Lorque Lartet visita la grotte en l'automne de 1860, elle n'avait qu'un demi-mètre de haut, et sur le sol se trouvait une couche de débris, dans laquelle on a pu encore trouver quelques os humains parmi des ossements animaux et des instruments de silex. Ces débris se continuent hors de la grotte sépulcrale, et on ne peut savoir si la plaque de grès verticale qui sert de porte y fut seulement superposée ou implantée dedans.

En tous cas les débris étaient les mêmes en dedans et en dehors, de sorte qu'on peut conjecturer que la plaque de grès était enlevée chaque fois qu'il fallait ajouter un cadavre. D'après les dimensions de la grotte et le nombre des individus enterrés, M. Lartet conclut que les cadavres ne pouvaient y être déposés qu'à un état desséché et ratatiné, comme les momies péruviennes. M. Lartet fit ensuite explorer la grotte sous ses yeux, couche par couche et dans tous les sens, ce qui lui procura les résultats suivants :

Devant la grotte, et immédiatement sur le rocher, dont les inégalités avaient été uniformisées par quelques pierres plates disposées et arrangées au milieu pour former un foyer, se trouvait une couche de cendres et de charbon, épaisse de quinze à vingt centimètres. Les plaques de grès qui forment ce foyer grossier portent çà et là les traces de l'action du feu. La couche de charbon s'amincit et n'arrive même pas jusqu'à l'intérieur de la grotte. Dans cette couche on a trouvé beaucoup de dents d'herbivores, et plusieurs centaines d'os en fragments, dont quelquesuns carbonisés, d'autres brûlés, mais la plupart seulement brisés et évidemment rongés par de grands carnassiers. Gomme dans cette couche il se rencontre des excréments de hyènes, qu'en outre toutes les vertèbres et autres os

spongieux font défaut, M. Lartet en tire la conclusion, que les os longs avaient été brisés par l'homme pour en extraire la moelle , et qu'ensuite les hyènes venaient tirer parti des restes du repas. Cette conclusion est confirmée par le fait qu'on a trouvé dans la couche de charbon et de cendres environ une centaine de couteaux de pierre, dont on peut très-distinctement reconnaître les entailles et les marques sur divers os. Les couteaux ont été probablement confectionnés sur place, car on a trouvé dans le voisinage du foyer les noyaux de quelques blocs, dont ils avaient probablement été détachés, ainsi qu'un caillou arrondi avec des empreintes médianes des deux côtés, servant probablement à aiguiser les couteaux, et formé d'une pierre qui ne se rencontre pas dans cette région des Pyrénées. On y a encore trouvé deux silex arrondis à faces anguleuses, qui paraissent avoir servi comme pierres à frondes, et une foule d'instruments divers, pointes de flèches, alênes, polissoirs, etc., confectionnés en grande partie en bois de renne. On a encore trouvé une canine de jeune ours des cavernes, façonnée d'une manière bizarre quant à son extérieur, et percée d'un trou d'un bout à l'autre de sa longueur; d'autres objets de bois de renne n'étaient pas achevés. Sur une dent molaire de mammouth on avait abattu les lamelles et même enlevé l'émail.

Dans les décombres qui recouvraient l'intérieur du sépulcre, on trouva encore quelque peu d'os humains, et surtout les plus beaux couteaux de pierre, les plus beaux instruments de corne, un bois de renne entier, quelques os bien conservés d'herbivores, ni brisés ni rongés, mais surtout une grande quantité de dents et de mâchoires de carnivores, parmi lesquelles quelques mâchoires inférieures presque entièrement conservées. Nulle part on n'a trouvé de fragments de crânes de mammifères, et il est évident que

ces restes d'herbivores ont été introduits là dans un but particulier, puisqu'on a trouvé parmi eux la jambe entière d'un ours des cavernes, dont les os étaient dans leur position relative.

Lartet a relevé la liste suivante d'animaux qu'il a pu déterminer. Il y a dix-huit à vingt renards, cinq à six ours des cavernes et hyènes, trois loups, un à deux blaireaux ; en revanche quelques dents seulement et provenant d'individus uniques, du lion des cavernes, du chat, des putois, et de l'ours ordinaire. Parmi les herbivores, il a trouvé de douze à quinze aurochs et autant de chevaux, dix à douze rennes, qui ont donc dû former autrefois la principale nourriture de l'homme ancien, trois ou quatre chevreuils, tandis que les mammouth, rhinocéros, sanglier, le cerf et le cerf gigantesque d'Irlande, n'ont laissé que les traces d'un unique individu. Il semble que l'homme ne pouvait pas facilement se rendre maître des animaux très-agiles ou des gigantesques pachydermes, car les os de rhinocéros qui sont fendus et brisés pour l'extraction de la moelle, appartenaient à un jeune individu.

La grotte d'Aurignac a évidemment servi dans sa partie postérieure comme lieu de sépulture , tandis que sa partie antérieure formait un foyer, peut-être recouvert d'un toit de feuillage. On ensevelissait probablement avec les morts des dents et des mâchoires de carnassiers qu'ils avaient tués, comme témoins de leur bravoure; peut-être leur donnait-on aussi quelque nourriture pour leur voyage dans l'autre monde, comme cela est souvent l'usage chez les peuples sauvages. Cette grotte nous offre donc encore la preuve que l'homme a vécu avec les espèces éteintes, qu'il se nourrissait à leurs dépens, et que par conséquent le genre humain remonte à un âge dont nous aurons plus tard à approfondir l'antiquité.

Dans les cavernes à ossements du Brésil, que Lund a

exploitées et explorées avec une telle persistance, il a trouvé parfois des crânes humains à front excessivement fuyant parmi les espèces d'animaux éteintes. Autant que je le sache, ces crânes n'ont pas été examinés avec assez de soin, ni comparés avec ceux des espèces humaines actuellement indigènes dans l'Amérique du Sud.

Tout dernièrement MM. Lartet et Christy d'un côté, et M. de "Vibraye de l'autre, ont découvert dans plusieurs cavernes de la France, et notamment du Périgord, de nombreux restes de l'homme contemporain du renne, et des crânes de Lombrive. Des crânes entiers n'ont pas été trouvés, mais des dents et des morceaux d'os humains ont été recueillis dans des brèches osseuses où des instruments en pierre et en corne , des os concassés de mammifères abondent. Les restes les plus curieux sont d'un côté une flèche de silex engagée dans la vertèbre d'un jeune renne ; d'un autre, des dessins gravés sur pierre et sur des cornes de renne, et qui représentent des figures humaines, d'animaux, et notamment du renne lui-même. On y a trouvé aussi des sifflets faits avec des phalanges de doigts de ruminants, et des pierres qui paraissent avoir servi pour faire du feu par le frottement d'un bâton de bois sec.

Dois -je maintenant encore vous énumérer toutes les cavernes dans lesquelles, sans, il est vrai, avoir rencontré des ossements humains, on a cependant trouvé ces témoins si connus de son industrie, armes brutes et haches de silex, instruments de corne, etc., le tout mêlé de dents et d'os d'espèces éteintes dans les mêmes circonstances, enfouis clans le lehm, sous la croûte stalagmitique? A d'insignifiantes différences près, ces rapports demeurent partout les mêmes, de sorte que les mêmes preuves se répètent constamment. Si ces preuves étaient contestables pour une caverne, elles le seraient pour toutes. Mais ce n'est pas le cas, car ces preuves restent inébranlables et ne se vérifient

pas seulement clans les cavernes connues de l'Europe, l'Italie, la France, l'Allemagne et l'Angleterre, mais aussi dans celles des deux Amériques. C'est donc avec une conviction complète que nous pouvons affirmer que les faits accumulés dans les cavernes et les grottes fournissent la preuve que l'homme a existé au commencement de l'époque diluvienne en même temps que les espèces éteintes.

Os striés de Saint-Prest. — Restes humains de Denise au Puy. — Spéculations trompeuses. — Alluvions de la vallée de la Somme. — Instruments de silex. — Mâchoire. — Diluvium de Joinville. — Diluvium de Hoxne. — Cavernes du Brésil. — Alluvions de l'Amérique du Nord. — État de développement des hommes les plus anciens. — Crânes d'Engis et du Neanderthal. — Rapports entre ces crânes, les singes et les races humaines actuelles.

Messieurs,

Dans les leçons qui précèdent , nous avons accumulé un grand nombre de preuves démontrant que l'homme a vécu en même temps que et parmi les espèces éteintes de l'époque dite diluvienne. Seulement les dépôts des crevasses et des cavernes présentent toujours un certain caractère extraordinaire; l'obscurité mystérieuse qui règne dans les profondeurs de ces cavités semble vouloir s'étendre aussi et se refléter sur les dépôts qui s'y trouvent. Il ne serait par conséquent peut-être pas mal d'étudier maintenant ces restes humains, qui ont été trouvés dans les alluvions mêmes, d'autant plus qu'il se montre ici beaucoup de faits qui peuvent avoir une importance considérable pour l'appréciation de l'âge de la couche. Les preuves les plus anciennes de l'existence de l'homme viennent d'être apportées tout dernièrement par II. Desnoyers, membre de l'Académie des sciences, et bibliothécaire du Jardin des Plantes de Paris. Elles consistent en de fines stries et entailles faites, selon toute apparence, avec des couteaux de silex,

sur des os de grands animaux trouvés dans une carrière de sable au bord de l'Eure, à Saint-Prest, à peu de distance de Chartres. Dans une description du département d'Eure-et- Loir, faite en 1860, donc à une époque où la discussion sur l'âge relatif des couches diluviennes n'avait pas encore commencé, et où il n'y avait aucun intérêt en jeu, pour attribuer à ces couches plus ou moins d'ancienneté, M. Laugel s'exprime ainsi à leur égard : « Les couches de « sable de Saint-Prest n'ont rien à faire avec les dépôts « diluviens proprement dits, qui sont en rapport avec « l'excavation des vallées. Elles remplissent une excava- » tion latérale, qui a dû exister avant l'érosion de la valet lée de l'Eure. La coupe de la carrière de sable montre, « sous une couche très- puissante de lehm de la plate- « forme, d'abord des lits de gravier, puis des couches de « sable blanc, contenant des cailloux roulés, et enfin au « fond un dépôt d'un sable blanc très-fin.

« Dans toute la carrière, à l'exception de cette couche « inférieure de sable blanc, on trouve de gros blocs de « silex, de grès usés, parfois de pouclingues siliceux; « quelques zones, dans les portions inférieures, renferment « aussi des parties de feldspath, mêlées de quartz trans- « parent. »

La carrière de sable de Saint-Prest renferme dans sa partie inférieure, enfouis dans un fin sable blanc, une grande quantité d'os d'espèces éteintes, parmi lesquelles on a trouvé une espèce d'éléphant, de rhinocéros, d'hippopotame, de cerf gigantesque, de cheval, de bœuf, trois espèces de cerfs, et un grand rongeur, qui paraît avoir été intermédiaire entre le castor et le paca ; les espèces bien précisément déterminées des grands pachydermes; Elephas meridionalis, Rhinocéros leptorhinus et Hippopotamus major s'accordent entièrement avec les espèces qui ont été trouvées dans les environs d'Asti, dans la vallée de

l'Arno, ainsi que clans le crag de INorwich ; — couches qui sont incontestablement situées au-dessous des couches diluviennes proprement dites, et ont jusqu'à présent été comptées parmi les dernières formations tertiaires.

Ces trois espèces sont sans aucun doute entièrement distinctes du mammouth [Elephas primigenias) , du Rhinocéros à narines cloisonnées (/». tichorhimis) , et de l'hippopotame diluvien ; de même que le grand cerf, [Megaceros cornutorum) l'est de celui des alluvions (M. hibenu'cus), et que le cheval diffère du cheval diluvien, et appartient probablement à l'espèce qui, dans la vallée de l'Arno, est connue sous le nom de Equtts plicidens. Lyell dit pourtant, dans son ouvrage publié en 1863, que Y Elephas mericlionalis n'avait pas encore été trouvé associé à l'homme.

Si donc on peut constater que les os de ce gisement de Saint-Prest portent réellement des traces d'actions humaines, qui ont dû avoir été faites avant leur enfouissement dans ces anciennes couches de sable, l'âge du genre humain devra nécessairement remonter au delà de l'époque diluvienne, jusqu'à la dernière période tertiaire. Ce résultat n'a rien qui doive surprendre, car il n'y a aucune raison pour que l'homme n'ait pas pu, à l'époque tertiaire, vivre comme aujourd'hui dans les pays habités par les éléphants, rhinocéros, bœufs, chevaux et singes.

Desnoyers trouva d'abord sur quelques os, qu'il avait lui-même extraits du sable, puis plus tard sur presque tous es os conservés dans les collections, des traces d'entailles, consistant pour la plupart en raies transversales, courbes ou droites. Sur un fragment de crâne d'éléphant il a même observé un trou triangulaire avec des entailles latérales, paraissant avoir été produit par. la pointe et les barbes d'une flèche d'os ou de silex. Les crânes des grandes espèces de cerfs paraissent tous avoir reçu un coup violent

sur le frontal, à la naissance des cornes, dont les pivots portent toujours des entailles transversales et verticales, évidemment faites pour détacher la peau. Les bois étaient brisés en morceaux propres à faire des manches; quelques os étaient fendus suivant leur longueur, pour en extraire la moelle. On a déjà remarqué les mêmes particularités dans les débris de cuisine du Danemarck, et dans les os trouvés dans les habitations lacustres suisses.

La découverte de Desnoyers a été confirmée par les sommités de la science. 11 est vrai que MM. Robert et Bayle ont élevé l'objection (évidemment dans le but de sauver les théories d'Élie de Beaumont) que les stries qu'offraient les os de la collection de l'École des Mines, avaient été faites par le préparateur en voulant gratter avec un ciseau le sable adhérent. Il ne fut pas difficile à Desnoyers de prouver que cette objection était sans le moindre fondement, et cela pour quatre raisons : parce qu'il n'y a pas que les os de l'École des Mines qui présentent ces stries ; parce que les os tirés immédiatement du sable possèdent des stries; parce qu'on trouve dans les stries mêmes des grains de sable adhérents, ce qui indique que les impressions ont dû être antérieures à l'enfouissement des os dans le sable; et enfin parce que du reste, le sable blanc et fin est si peu adhérent aux ossements, qu'il n'est aucunement nécessaire d'employer le ciseau, mais seulement un peu d'eau pour les nettoyer.

En 1844, on fit voir un squelette ou plutôt plusieurs os humains pris dans un bloc de pierre volcanique, qui avait été trouvé dans le voisinage du Puy, sur la déclivité du volcan éteint de Denise. Ces restes consistaient principalement en deux fragments de mâchoire supérieure, en la partie antérieure de l'os frontal, et en plusieurs autres fragments de crâne, une vertèbre lombaire, l'extrémité antérieure du radius et deux os du tarse. Le bloc lui-

même consiste en un tuf léger et poreux, dans lequel les os reposent, et dessous lequel se trouvait une pierre dure, schisteuse, formée de couches alternantes d'une masse lavaire argileuse. Des blocs semblables, produits des dernières éruptions de ces volcans éteints, se rencontrent souvent dans les alluvions volcaniques, et formaient peut-être dans l'origine des courants de boue, qui se sont plus tard solidifiés par dessiccation. On trouve dans les environs du Puy, dans ces blocs de tuf, le mammouth et le rhinocéros à narines cloisonnées, tandis que dans d'autres tufs, qui appartiennent évidemment à des éruptions plus anciennes du même volcan, on rencontre d'autres animaux appartenant, d'après les naturalistes français, à une faune plus ancienne. Les os humains de Denise appartiennent à la même époque que ceux des cavernes belges, et étaient par conséquent contemporains du mammouth et de l'ours des cavernes. Mais malheureusement les quelques os conservés ne suffisent point pour permettre une détermination exacte de la race à laquelle appartenaient ces premiers habitants de l'Auvergne. Les os crâniens conservés ne paraissent cependant pas s'écarter notablement de ceux des hommes actuels, et selon toute apparence, car ils n'ont pas encore été examinés de très-près, ils doivent se rapprocher beaucoup du type crânien que nous avons décrit et signalé dans la caverne de Lombrive.

Aussitôt l'attention éveillée, et la grande valeur de la découverte de Denise reconnue, la spéculation s'empara du fait pour l'exploiter. Il existe, en possession de quelques personnes, des blocs fabriqués dans lesquels les os ont été fixés par du plâtre, et un des observateurs les plus distingués du pays, M. Bravard, annonça à la société géologique de France, qu'un adroit ouvrier avait été surpris pendant qu'il préparait un troisième bloc. On a voulu conclure de ces tentatives que le premier bloc trouvé

était aussi l'œuvre d'un mystificateur, mais un examen minutieux a cependant confirmé son authenticité. De pareilles choses ne doivent point étonner. Dès qu'une découverte est faite, les collectionneurs affluent de toutes parts, les Anglais surtout poussent les prix ; il y a beaucoup de carrières dont les propriétaires gagnent davantage par le commerce des fossiles que par le débit de la pierre. Plus la demande est vive, plus les prix montent, plus est grande l'excitation à la tromperie et au gain illicite. Les ouvriers cherchent à fabriquer les objets cherchés, ou à confectionner des choses merveilleuses pour l'invention desquelles ils lâchent la bride à leur imagination et se montrent aussi ingénieux qu'autrefois les moines du cloître de Rheinau, qui fabriquaient, au moyen des plaques trouvées à Oeningue, et contenant des poissons et des salamandres, les créatures les plus extraordinaires. Un fait analogue a eu lieu récemment en Suisse. Dans la construction du chemin de fer sur les bords du lac de Neuchâtel, on découvrit, à Concise, une habitation lacustre sur pilotis, de l'âge de pierre, et dans laquelle se trouvaient entassées, en immenses quantités, des cornes de cerfs à tous les degrés de travail. Lorsque les ouvriers, qui ne faisaient d'abord aucune attention à ces objets, s'aperçurent que les archéologues se jetaient dessus comme le faucon sur sa proie, ils élevèrent les prix, et lorsque la provision des instruments trouvés commença à diminuer, ils eurent recours aux cornes de cerfs non encore travaillées qu'ils avaient à leur disposition. Plusieurs archéologues furent ainsi trompés. M. Troyon, le conservateur du Muséum de Lausanne, acheta de bonne foi une collection de ces objets fabriqués, qui furent exposés au musée, jusqu'à ce que, grâces à la perspicacité de quelques observateurs, la fraude fût reconnue. De pareilles fraudes ne peuvent cependant pas plus porter préjudice à la réalité de la première découverte, que les fabrications de vieilles

peintures, statues ou mosaïques, aujourd'hui si actives en Italie, ne peuvent détruire la valeur des vrais antiques.

Revenons à notre sujet. Les volcans de l'Auvergne et du Rhin, qui ont, dans les temps préhistoriques, vomi des torrents de lave et des pluies de cendre, sont éteints depuis l'époque de l'ours des cavernes, du mammouth et du renne. Les tufs provenus des cendres et renfermant les ossements de ces animaux sont donc contemporains des dépôts des cavernes. L'homme fossile de Denise est cependant, jusqu'à présent, le seul reste humain qu'on ait encore trouvé dans ce tuf.

Dans ces derniers temps, par contre, on a recueilli, en France et en Angleterre, dans les alluvions et dans une foule de points, une telle quantité d'instruments de pierre et d'ossements, qu'il nous faut porter nos regards de ce côté, d'autant plus que ce sont précisément ces découvertes qui ont donné la première impulsion à la nouvelle direction qu'ont prise les recherches. Mais remarquons cependant que dans toutes ces alluvions on n'a, jusqu'à présent, à l'exception d'une mâchoire inférieure dont on a contesté l'authenticité, encore trouvé aucun ossement humain, mais seulement des instruments de pierre et des os d'animaux; la question de race ne pourra donc pas être résolue pour le moment. Il est possible que certains vieux tombeaux, comme on en a trouvé dans le Mecklembourg et dont nous parlerons plus tard, appartiennent à cette époque; cependant cette contemporanéité n'est pas encore très-bien établie, et de nouvelles recherches pourront seules apporter quelque certitude sur ce point.

Dans le nord de la France, notamment en Picardie, le sol est formé principalement de craie blanche, dans les couches horizontales de laquelle on rencontre des lits de silex. Précédemment, alors que la pierre à fusil jouait dans la civilisation un rôle important dans la paix comme

dans la guerre, importance qu'elle a conservée jusqu'à l'avènement des allumettes phosphoriques et des capsules, l'exploitation du silex était pour la Champagne une industrie considérable, et dont elle tirait la matière première directement de son sous-sol. Nous verrons que cette fabrication d'instruments de silex date de l'antiquité la plus reculée.

Cette formation crayeuse fut ensuite recouverte de formations tertiaires, et devint ainsi un plateau uniforme descendant insensiblement vers la mer. Ces dépôts tertiaires étaient surtout de nature sablonneuse, d'où il résultait que chaque ruisseau, chaque filet d'eau, emmenait peu à peu la formation tertiaire, et transformait ses parties plus dures en cailloux roulés. C'est pour cela qu'on ne trouve les formations tertiaires qu'à une certaine distance des fleuves, et en particulier, pour ce qui concerne la Somme, sur le plateau où elles sont encore recouvertes d'une vieille alluvion, formée d'une argile grasse ou de terre à briques, qui provient en grande partie du remaniement de la formation tertiaire. Cette couche, très-fertile, a environ cinq pieds de profondeur, et ne renferme pas de fossiles. C'est clans cette couche de vieilles alluvions, de même que dans les couches tertiaires, et jusque clans une certaine profondeur clans la craie, que les fleuves et ruisseaux actuels ont creusé leurs lits, et la vallée dans laquelle chacun d'eux coule, vallée proportionnellement assez importante, sera par conséquent toujours bordée, des deux côtés, par des séries de collines, dont les pentes inclinées vers le fleuve sont formées de craie blanche, sur laquelle on ne retrouve la couche tertiaire surmontée des alluvions fertiles qu'à une certaine distance des bords. Le lit de la Somme, à Amiens, a environ un quart de lieue de largeur: celle-ci augmente considérablement après Abbeville jusqu'à sou embouchure, à Saint-Valéry. Dans ce lit, ainsi

que dans les vallées voisines, on rencontre des formations qui sont évidemment plus jeunes que les excavations du lit du fleuve même, plus jeunes que les couches tertiaires, plus jeunes que les alluvions de la plate-forme, lesquelles ne se continuent pas avec les érosions des vallées. Ce sont ces formations dans l'ancienne vallée du fleuve qui doivent surtout réclamer notre attention, car ce sont elles qui renferment les ossements humains.

Fig. 89. — Coupe de la vallée de la Somme, près d'Abbeville, d'après Prestwitch.

S. Somme. — M. Niveau de la mer. — 1. Tourbe dans la vallée. — 2. Argile sousjacente. — 3. Gravier reposant immédiatement sur la craie. — 4. Diluvium gris avec os et hachettes. — 5. Lehm calcaire ou loess. — 6. Lehm brun et terre végétale. — 7. Craie.

Sur les côtés de la vallée, il y a quelques couches proportionnellement très-faibles et peu remarquables, de cailloux roulés, de marne, de sable et d'argile, formant deux différentes terrasses, qu'un œil exercé peut seul bien distinguer. Dans la terrasse inférieure, épaisse de vingt à quarante pieds, et immédiatement sur le sol crayeux, se trouve une couche ayant de dix à quatorze pieds d'épaisseur formée d'un sable grossier, blanc, crayeux, et renfermant des silex, peu roulés ou usés, ayant en moyenne trois pouces de diamètre, mélangés d'un grand nombre de rognons, qui ont été enlevés de la craie sans être endommagés le moins du monde, et montrent une sorte de stratification confuse, car on voit alterner des couches de sable grossier avec d'autres de sable plus fin et de marne sablonneuse.

Dans les couches de sable fin on rencontre des co-

quilles de mollusques terrestres et fluviatil es actuellement vivants et abondants dans la même région, à l'exception d'une espèce, la Cyrena fluminalis, qui ne se rencontre maintenant que dans le Nil, et dans une partie de la haute Asie, notamment au Cachemire. Ici et là on trouve mélangés parmi ces coquilles d'eau douce quelques mollusques marins des cotes, qui vivent encore dans le voisinage, dans la' Manche, et prouvent que parfois la mer a dû faire des irruptions assez en avant dans l'intérieur du pays. On trouve en outre, clans cette couche profonde de la terrasse inférieure, et cela presque dans le voisinage immédiat de la craie, des os fossiles associés à une quantité d'objets de silex, d'un travail très-grossier, et sur lesquels nous aurons à revenir. Les os trouvés dans cette couche, appartiennent pour la plupart au mammouth, au rhinocéros à narines cloisonnées, au cheval fossile, à l'aurochs, au daim gigantesque, au renne, au lion et à la hyène des cavernes, et paraissent donc tout à fait contemporains avec l'ours et les autres animaux éteints des cavernes.

La surface de ces anciennes couches se présente presque toujours irrégulièrement pourvue de saillies et de dépressions, comme si elles se fussent déposées sous l'influence d'une eau irrégulièrement courante. Elles sont ordinairement recouvertes d'un gravier blanc, renfermant des petits cailloux tout à fait ronds, et aussi de quelques minces couches plissées de marne, dans lesquelles on a trouvé quelques rares fragments d'ossements des animaux déjà mentionnés. Cette couche est évidemment de formation plus récente que la précédente, et paraît avoir été faite à ses dépens, les eaux ayant amené le sable fin à la surface. Elle a une épaisseur moyenne de six pieds, ne montre pas de traces de stratification et ne renferme pas de fossiles.

I ne troisième couche, formée d'argile brune, et ren-

fermant quelques silex anguleux:, recouvre la précédente, dont elle comble les inégalités de la surface ; elle a une épaisseur moyenne de six pieds, passe ici et là à l'état d'un sable jaune d'ocre, et ne renferme pas non plus de fossiles. Sa surface est presque unie, recouverte d'une couche ordinaire de terre végétale, parfois assez épaisse. D'anciens tombeaux, qu'on a trouvés dans cette terrasse, traversent la terre végétale, et la couche supérieure brune, quelquefois une partie de la couche blanche de sable, mais sans en jamais atteindre le fond. On les reconnaît au premier coup d'œil, parce qu'ils sont remplis de terre foncée et d'ossements humains.

La terrasse supérieure est composée de la même manière ; ce qui rend difficile la différenciation des deux.

Le milieu de la vallée est presque généralement rempli de tourbières, qui atteignent jusqu'à l'épaisseur de trente pieds. Au-dessus d'Amiens et au-dessous d'Abbeville, jusqu'à la mer, ces tourbières sont très-développées, et parfois s'élèvent à tel point qu'elles débordent au-dessus des terrasses latérales que nous venons de décrire. On a distingué dans ces tourbières la vieille et la nouvelle tourbe. L'ancienne couche de tourbe dépasse rarement un mètre d'épaisseur. On y rencontre une foule de troncs jetés dans toutes les directions et comprimés, d'aulnes, sapins, chênes, noisetiers; ainsi que des ossements d'animaux, parmi lesquels il faut mentionner le castor et l'ours ordinaire. Cette ancienne tourbe est, dans quelques endroits, immédiatement recouverte de sable de la mer. Elle repose sur une couche de sable et de cailloux roulés placés immédiatement sur la craie, et est recouverte par une couche argileuse bleuâtre ou noirâtre, imperméable à l'eau.

La tourbe nouvelle, qui forme la superficie des tourbières, n'offre rien de particulier à noter.

Veut-on maintenant chercher, au moven de ces don-

nées, à retrouver l'histoire de la vallée de la Somme, on arrive évidemment à la conclusion que cette vallée a été creusée après le dépôt des alluvions sur le plateau; que plus tard les terrasses ont été déposées par les courants devenant successivement plus faibles; qu'il est revenu ensuite un accroissement temporaire des eaux, qui a remanié ces terrasses et en a enlevé la plus grande partie, de sorte qu'elles ne se sont conservées que sur quelques points, comme on le voit; que les cailloux roulés et l'argile, qui forment le fond des tourbières sont le résultat de ces érosions, qui se sont ensuite déposées dans les parties plus larges et plus tranquilles de la localité; enfin que la tourbe a fini par s'établir et croître dans ces élargissements de la vallée. La formation de l'ancienne tourbe dans le voisinage de la mer a dû parfois être interrompue par des irruptions de celle-ci, qui a laissé pour traces de son passage, les bancs de sable qu'on trouve encore intercalés entre les couches de tourbe.

Les alluvions de la plate-forme correspondent à celles que les géologues de Paris ont nommé diluvium des plateaux. La couche inférieure des terrasses à cailloux roulés, aux gros blocs, aux os d'éléphants et armes de silex, correspond au diluvium gris de Paris ; la couche supérieure k gravier et petits cailloux roulés correspond au diluvium rouge; la couche brune au lehm ou loess.

Vous raconterai-je maintenant l'histoire touchante de M. Boucher de Perthes, un archéologue d'Abbeville, qui trouva le premier dans ce diluvien gris ces armes bizarres et complètement inconnues en silex, qui alla de porte en porte présenter sa découverte sans être écouté? comment quelques voisins, puis quelques Anglais devinrent attentifs, constatèrent la découverte et donnèrent l'alarme ? comment Je fait fit de plus en plus sensation, et comment enfin Amiens, Abbeville, Saint-Acheul, Menchecourt et autres localités moins

importantes de la vallée de la Somme devinrent de véritables centres de pèlerinage, auxquels, pendant toute l'année, se rendaient géologues et archéologues, soit pour se convaincre eux-mêmes, soit pour rassembler de nouveauxfaits, soit enfin pour se faire tromper par les ouvriers, qui avaient fini par établir une fabrique complète de haches de silex? Il faut bien avouer qu'une grande partie de la défaveur qui accueillit cette découverte doit être mise sur le compte des exagérations que s'était permises l'auteur, et qu'il pousse encore aujourd'hui assez loin pour voir dans ces silex, évidemment travaillés par l'homme, de grossières images de tètes d'hommes et d'animaux; dans d'autres, par contre, seulement des armes ou des instruments pour se couper les cheveux ou les ongles. Il doit nous être permis de douter que, même dans son origine la plus grossière, l'art honorable du coiffeur, bien plus important en France qu'en Allemagne, doive remonter ainsi jusqu'aux plus anciens temps de l'humanité. Je passerai sous silence les tentatives désespérées qui ont été faites pour expliquer la formation ou la présence de ces armes de silex dans une couche aussi ancienne. Ce ne sont que de tristes preuves de cette tendance qui cherche à sauver un poste perdu à tout prix, fût-ce même aux dépens du bon sens humain. Il est aujourd'hui irréfragablement démontré que ces armes de silex n'ont pu être fabriquées que par l'homme, qu'elles ne doivent l'existence à aucune autre cause naturelle, qu'elles se trouvent enfouies, et en grandes masses, dans des couches qui n'ont pas été touchées ni remaniées depuis qu'elles ont été déposées r et qu'elles proviennent, sans aucun doute, de la même époque que tous les animaux éteints dont nous avons parlé.

Examinons d'un peu plus près ces instruments de silex. Ils sont d'un travail extrêmement grossier, et ont été évidemment obtenus en brisant les rognons de silex qu'on

trouve dans la localité même dans la craie. On frappait deux rognons entre eux jusqu'à ce que l'un se fendît, et on choisissait dans les éclats ceux qui paraissaient les plus propres à la confection de l'instrument. On les achevait ensuite a petits coups de chaque côté jusqu'à ce que le bord fût devenu plus ou moins tranchant. Comme tous les rognons de silex ont une forme allongée ou arrondie, il est clair que cette forme primitive doit se retrouver plus ou moins conservée dans les fragments qui en proviennent, le milieu du morceau devant être plus épais et offrant le plus souvent une crête longitudinale plus ou moins apparente allant jusqu'à la pointe. Le silex a une cassure conchoïde un peu analogue à celle du verre. Souvent lorsque le silex a été travaillé à petits coups, on remarque sur les surfaces de cassure de fines stries, simplement recourbées, semblables aux stries d'accroissement des mollusques, tandis que les grandes surfaces restent ordinairement lisses et unies. Les surfaces se rencontrent toujours sous des angles vifs. Quelques-unes de ces haches portent çà et là, encore parfaitement conservée , l'enveloppe extérieure qui entoure toujours le silex dans la craie, soit que ces instruments ne fussent pas complètement achevés , soit que les ouvriers aient laissé la croûte extérieure, la trouvant propre au but. Les bords et les angles sont le plus souvent tout à fait aigus ; on ne voit que rarement des traces de frottement : encore cela tient à ce que les objets ont été roulés. Il ne peut y avoir de doute que ces ustensiles n'aient été fabriqués ou sur place, ou du moins clans le voisinage, et n'aient dû être que fort peu roulés par les eaux qui ont amené les alluvions ; un fait confirme cette supposition, c'est que les haches se rencontrent en grande partie à la base de la formation alluviale , presque sur la craie même, et en quantités innombrables, car depuis le peu de temps que l'attention s'est portée sur ce point, on

a déjà retiré des carrières de sable de la vallée de la Somme, qu'on n'exploite que l'hiver, plusieurs milliers de silex. Cette abondance est précisément encore une preuve de plus que ces silex sont le produit d'un travail humain, car ce qui peut être l'ellét du hasard pour un seul objet ne saurait s'être répété des milliers de fois.

On a distingué, parmi ces silex, trois formes principales, distinction presque oiseuse, car les formes dépendent avant tout de celles des rognons primitifs, et passent de l'une à l'autre. Les moins travaillés sont les soi-disant couteaux, ou mieux éclats, fragments minces, souvent passablement longs, aiguisés aux deux bords, portant ordinairement une nervure longitudinale de chaque côté, et se terminant plus ou moins en pointe. Les bords sont lisses et tranchants, parfois aussi dentelés, et évidemment non travailles ,i petits coups. On choisissait, parmi les éclats provenant de la cassure des silex, ceux qui avaient le plus de

Pig, '.)o. — Couteau de silex du musée de Genève, envoyé par M. Boucher de Pettb.es. Face et profil.

ressemblance avec une lame de couteau, et on les utilisait pour couper la viande, dépouiller les peaux, et autres opé-

rations analogues, ainsi que cela ressort des ossements plus ou moins travaillés dont nous avons parlé, et sur lesquels on voit distinctement les traces des entailles faites avec ces éclats de silex.

Deux autres formes paraissent mieux travaillées; l'une ressemble à un fer de lance, et l'autre se rapprocherait

Fi£. 91. - Hache en forme de lance. Face et profil. — a. Enveloppe primitive de la craie.

plutôt de la pointe d'une hallebarde. Les silex en forme de lance sont allongés, — on en trouve qui ont jusqu'à huit pouces, — plus pointus en avant, plus épais et plus massifs ;i l'extrémité large, de sorte qu'on peut les prendre et les tenir à la main. Les instruments ovalaires son! ordinairement façonnés à petits coups. La côte médiane qui existe ordinairement dans les instruments allongés est bien travaillée; le bord large est aiguisé, ainsi que l'antérieur et

les bords latéraux. On peut facilement démontrer, par cette forme et ce genre de travail, comme aussi par la comparaison d'objets d'une époque postérieure, et beaucoup plus complets sous le rapport de la forme et du travail, que ces morceaux étaient probablement destinés à être encbâssés par leur extrémité mousse dans une fente

Fig. 9p2. — Hache oviforme, aiguisée partout.

de bois ou de corne, et là solidement assujettis par quelque substance filamenteuse. Les sauvages des îles du Pacifique, qui, lorsqu'on les a découverts, ne connaissaient aucun métal, les Indiens du nord et du sud de l'Amérique, ne fixaient pas autrement à leurs manches leurs différents instruments de pierre.

Tout porte à faire attribuer aux bâches de silex trouvées dans la vallée de la Somme une haute antiquité. Ainsi que nous l'avons remarqué, on trouve sur beaucoup la croûte primitive dont les rognons de silex sont revêtus dans la craie. En outre, toutes ces armes dé pierre, faites avec une roche siliceuse, primitivement d'un gris foncé, montrent une coloration (patine) qui a, pénétré plus ou

moins profondément à l'intérieur, et qui correspond exactement et toujours à celle qu'offrent aussi les cailloux roulés de cette couche. Cette coloration est par places presque blanche, jaune à d'autres, et passe par différentes teintes jusqu'au brun foncé ; elle s'établit partout, pénètre partout également dans l'intérieur, et offre la preuve convaincante que les instruments ont séjourné dans la couche aussi longtemps que les cailloux roulés parmi lesquels ils se trouvent, lesquels sont eux-mêmes altérés et colorés de la même manière à leur surface. On remarque aussi sur quelques points ces dendrites dont nous avons parlé à propos du crâne de Neander, mais il n'y a là aucune preuve précise d'une haute antiquité.

On ne trouve point avec ces haches d'autres traces d'industrie humaine, si ce n'est cependant de petits corps annulaires percés au milieu, appartenant à la craie, et connus sous le nom de coscinopora globularis. On avait cru d'abord que le trou dont ils sont percés avait été fait artificiellement, mais on s'est convaincu que ces corps, évidemment enlevés à la craie par les eaux , ont leur partie centrale spongieuse et molle, de sorte qu'elle se détruit facilement par décomposition, et on trouve, en effet, encore enfouis dans la craie même, des corpuscules déjà pourvus de ce trou. Gomme on avait plusieurs fois trouvé des séries de ces objets juxtaposés, comme s'ils avaient été réunis en collier, on avait supposé que ces corps servaient d'ornement et se portaient comme des perles ; on a rencontré dans des couches plus récentes des haches dont le travail et le finissage avaient fait de grands progrès, et accompagnées de perles semblables, qui ont dû provenir d'une fabrication artificielle.

On a longtemps cherché en vain des ossements humains, et Lyell, qui a la manie de tout expliquer, ne manqua pas de donner une longue dissertation sur l'absence d'os

humains dans la vallée de la Somme. Enfin on découvrit, le 2S mars 1862, à Moulin-Quignon, près d'Àbbeville, une mâchoire humaine quelques jours après avoir trouvé une

Fig. 93. — Mâchoire do Moulin-Quignon.

molaire très-endommagée. M. Boucher de Perthes déterra lui-même la mâchoire avec les plus grandes précautions de la couche inférieure fortement colorée en bleu noir par les sels de fer et de manganèse, et qui repose directement sur la craie. L'avant- demi ère molaire est seule conservée, l'alvéole de la dernière, qui a été perdue pendant la vie, est fermée, les autres alvéoles ouvertes sont remplies de sable. La mâchoire est colorée en bleu noir, comme le sable environnant et les haches qui s'y trouvent. La conformation de la mâchoire offre beaucoup de singularités. L'angle que fait la branche montante avec sa branche horizontale est très-ouvert, la branche montante est elle-même trèslarge et basse, la tète articulaire excessivement ronde, et le bord postérieur quelque peu recourbé en dedans, comme dans les marsupiaux. Une comparaison plus exacte a permis de retrouver tous ces caractères remarquables dans des mâchoires isolées d'Européens, mais jamais réunis ensemble comme dans le fossile. Les doutes élevés, surtout par les savants anglais, sur l'authenticité de cette mâchoire, ont enfin été éclaircis par les longues recherches d'observateurs distingués, à la tète desquels se trou-

vent MM. de Quatrefages et Falconer, ainsi que nous le dirons avec plus de détails ultérieurement. La mâchoire de Moulin-Quignon est, en effet, le premier et jusqu'à maintenant le seul reste humain que nous ayons du diluvium stratifié, et appartient certainement, ainsi que le montre la réunion simultanée de tant de caractères frappants, qui ne se trouvent ailleurs qu'à l'état isolé, à une race particulière, dont les traits ne pourront être fixés et établis que lorsque de nouvelles découvertes auront fait connaître le crâne entier.

Vous pouvez bien penser que partout on entreprit des recherches dans le but de trouver des haches en silex et autres objets semblables, aussitôt qu'Amiens et Abbeville eurent été pour ainsi dire introduits clans le domaine de la science. Sur plusieurs points de la France, on a fait des découvertes analogues, parmi lesquelles je mentionnerai principalement celles que Gosse a faites à Paris, parce que le gisement est parfaitement constaté, et que les couches des environs de Paris ont été étudiées de la manière la plus exacte. Charles d'Orbigny donne la coupe suivante du diluvium à Joinville, à deux lieues de Paris.

Sur le calcaire d'eau douce de Saint-Ouen, qui appartient encore aux formations tertiaires, repose directement une couche de 2m,70 d'épaisseur de diluvium gris avec cailloux roulés de granit, et à la base de laquelle se trouvent de gros blocs erratiques; dans ce terrain, outre des os de mammifères, des dents de mammouth et de rhinocéros à narines cloisonnées, on rencontre quelques fragments de coquilles terrestres et fluviatiles, et des coquilles fossiles des couches tertiaires sous-jacentes, notamment du calcaire grossier, fortement roulées. Sur ce diluvium gris, qui renferme çà et là des lambeaux de sable sans mélange de cailloux roulés, repose une couche épaisse de 70 centimètres d'un sable marneux blanc, dans lequel on

rencontre, comme dans le loess, des nodosités argileuses, et qui renferme, parmi quelques fragments de mammifères et de reptiles, une énorme quantité de coquilles terrestres et fluviatiles bien conservées, et dans lesquelles on a pu jusqu'à présent déterminer trente-trois espèces qui se renT contrent actuellement soit dans le voisinage, soit dans le midi de la France.

Ces coquilles ont été évidemment déposées dans un lac qui s'étendait fort loin sur les deux rives de la Seine. Sur cette couche à coquilles d'eau douce se trouve une autre couche de diluvium gris, épaisse d'un demi-mètre, contenant des cailloux roulés de granit et de porphyre, et ne renfermant çà et là que quelques fragments de coquilles d'eau douce, qui paraissent avoir été remaniées et arrachées par les eaux à la couche sous-jacente. Au-dessus repose une couche marneuse grise avec peu de cailloux roulés, sans aucune coquille, et ayant 75 centimètres d'épaisseur : et ensuite le diluvium rouge de sable quartzeux à cailloux roulés dont les silex de la craie, ainsi que le granit porphyroïde du Morvan, ont fourni les matériaux fortement colorés par la marne rouge et ferrugineuse qui en forme le ciment. Ce diluvium rouge, qui est donc en partie composé des mêmes éléments que le gris, atteint une épaisseur de 70 centimètres, et se trouve directement sous le loess, qui n'a ici que 30 centimètres d'épaisseur, quoiqu'il soit beaucoup plus puissant en d'autres endroits; il est directement recouvert de terre végétale.

Au fond de ce diluvium gris, Gosse a trouvé, dans un faubourg même de Paris, à la Motte-Piquet, parmi de nombreux os d'éléphants, de rhinocéros et de chevaux, des haches de silex en tout semblables à celles d'Amiens, ce qui donc établit complètement la contemporanéité des couches d'Amiens et de Paris. Une de ces haches était encore agglutinée à un os au moyen du sable durci, de sorte

qu'il ne peut y avoir de doute que ces deux morceaux n'aient été ensevelis en même temps dans la couche de sable.

Depuis cette époque, il s'est fait en Angleterre une foule de découvertes dont je ne vous mentionnerai que celles sur la position desquelles on a des renseignements assez exacts pour pouvoir établir leur parallélisme avec les couches françaises analogues.

En 1801, John Frère lut à la Société anglaise d'archéologie un travail dans lequel il raconta avoir trouvé à Hoxne, près de Diss en Suffolk, des silex travaillés, en très-grande quantité, dans une couche située à 12 pieds de profondeur qu'on exploitait comme terre à briques. Sous un pied et demi de terre végétale se trouve une couche de 7 pieds et demi d'argile , puis 1 pied de sable fin , coquillier, et sous celui-ci environ 2 pieds de sable grossier contenant les silex façonnés. Frère trouva aussi, dans les couches horizontales, les mâchoires et les dents d'un gros animal qui lui était inconnu, et vit un si grand nombre de haches de pierre qu'il en compta de cinq à six sur la superficie d'un mètre carré.

Fig. 94. — Coupe de Hoxne, d'après Prestwich.

MM. Niveau de la mer. — 1. Sable supérieur recouvrant en partie le bassin. — 2. Sable supérieur du bassin. — 3. Sable inférieur à ossements et haches. — 4. Argile tourbeuse, employée pour la brique. — 5. Eoue glaciaire ( Boulderclay) avec blocs erratiques. — 6. Sable et gravier inférieurs. — 7. Craie.

Prestvyich examina récemment ce gisement, et trouva la carrière encore ouverte ; il put en tirer encore quelques haches, mais ne trouva plus d'ossements. Parmi ceux qu'on avait autrefois retirés de cette localité, on avait re-

378 LEGONS SUR L'HOMME.

connu des ossements d'éléphant, de cheval et de cerf. Les recherches géologiques exactes ont établi que la craie qui forme ici le fond est directement recouverte de sable et de gravier, sur lesquels repose la formation glaciaire inférieure, qui s'étend sur presque toute l'Angleterre et l'Ecosse, et qui consiste en une argile dure mêlée de cailloux roulés et striés , et de grands blocs qui proviennent du Nord, et surtout de la Norwége. Il semble qu'il se soit creusé un bassin dans cette couche glaciaire, dont le lit inférieur, étant formé d'une argile plastique et tourbeuse, était imperméable à l'eau. On reconnaît clans cette couche noire des fragments de bois de chêne, d'if et de pin, au-dessus desquels se trouvent le sable et le gravier qui renferment les ossements des mammifères, les haches de pierre et une grande quantité de mollusques d'eau douce, dont la petite valvata piscinalh , qui se rencontre actuellement dans tous les fleuves environnants , forme la plus grande quantité , quoique les lymnées et autres mollusques ordinaires ne fassent pas non plus défaut. Enfin, tout à fait en dessus et empiétant en partie sur le bassin coquillier, se trouve une couche de sable et de gravier qui paraît être d'une origine toute récente.

Dans différents points de l'Angleterre , comme près de Bedford et de Londres, des découvertes tout à fait analogues ont été faites dans des conditions de gisement très-semblables. Je n'entrerai pas dans des détails qui ne seraient qu'une répétition, mais je me bornerai à faire remarquer que tous ces gisements se trouvent toujours invariablement sur cette couche de lehm à cailloux roulés et cà blocs erratiques que les Anglais désignent sous le nom de boulder-clay , et qui a été charriée et produite par les glaciers. Tandis qu'en France, dans les points où on a trouvé les haches informes et brutes, la couche correspondant à cette formation glaciaire manque complètement, ou

du moins n'a pas encore été démontrée, elle se montre en Angleterre partout avec la plus grande évidence, et peut nous servir, par conséquent, à établir le parallèle avec les formations qu'on trouve en Suisse, où les glaciers ont autrefois joué un rôle également important. Je ferai encore remarquer que, dans quelques gisements en Angleterre, on a rencontré, avec le mammouth et le rhinocéros à narines cloisonnées, non-seulement le renne, mais aussi le bœuf musqué, et que les restes de cet animal, qui s'est maintenant retiré dans l'extrême nord de l'Amérique, à la limite des glaces, ont été aussi trouvés dans les anciennes alluvions de Rreuzberg, près Berlin , ainsi qu'à Chauny, dans la vallée de l'Oise en France. C'est là encore une nouvelle preuve de la retraite vers le Nord de la faune diluvienne. Après avoir ainsi examiné les circonstances qui, tant dans les cavernes que dans les alluvions, témoignent de la contemporanéité de l'homme avec les espèces éteintes, qu'il nous soit permis de jeter un coup d'œil rapide sur d'autres parties du monde dans lesquelles on a rencontré des choses analogues. J'ai déjà mentionné, dans la précédente leçon, les cavernes brésiliennes, que le docteur Lund a exploitées avec tant de fruit. Les circonstances sont ici les mêmes qu'en Europe, les gisements sont analogues, l'argile rouge avec sa croûte stalagmitique se trouve là comme chez nous, ces cavernes fourmillent d'ossements d'animaux dont la plupart des espèces sont actuellement éteintes. Mais toutes ces espèces éteintes sont, vis-à-vis de celles actuellement vivantes dans l'Amérique du Sud, dans le même rapport que celui que l'on constate entre l'ours et la hyène des cavernes, et l'ours et la hyène vivant aujourd'hui. Le caractère propre de la faune qui distingue l'Amérique du Sud s'est complètement conservé. Il y a des didelphys, des fourmiliers, des tatous, des lamas caractérisant l'ancienne faune comme ils caractérisent encore

aujourd'hui le monde mammifère vivant de cette partie du monde.

Dans la Nouvelle-Hollande, où on trouve de même des cavernes renfermant des dépôts riches en espèces éteintes de marsupiaux, dans la Nouvelle-Zélande, où on a trouvé les os d'un oiseau gigantesque éteint, le moa, en si grande abondance , il y a également les preuves incontestables de la contemporanéité de l'homme avec des espèces animales éteintes. Il ne faut pas attacher cependant grande importance à ce fait, car les Indiens conservent encore aujourd'hui la tradition de combats avec les moas, ce qui semblerait indiquer que cet animal a pu donc n'être exterminé que dans un temps relativement récent.

On a aussi trouvé, dans les alluvions de l'Amérique du Nord, l'homme avec des espèces éteintes. Lyell rapporte à ce sujet ce qui suit :

« On trouve dans le Natchez une belle série de falaises, « longues de plusieurs milles et d'une hauteur verticale « de 200 pieds, et dont le fleuve baigne la base. Les « couches inférieures dénudées consistent en gravier et « sable, et ne renferment pas d'autres restes organiques « qu'un peu de bois, de coraux fossiles et autres pétrifi- « cations provenant de formations plus anciennes ; les « 60 pieds qui se trouvent au-dessus consistent en une « argile jaune, qui forme là où elle a été lavée un talus ver- « tical vers le fleuve. A la surface de ce talus marneux, on » voit paraître beaucoup de coquilles terrestres intactes, « des genres Hélix, Helicina, Pupa, Cyclostoma, Achatina « et Succinea. Ces coquilles, dont nous avons recueilli une « vingtaine d'espèces, sont spécifiquement identiques avec « celles qui habitent actuellement la vallée du Mississipi.

(( Cette formation lluviatile est entièrement semblable « à celle qui se trouve dans la vallée du Rhin , entre Co- « logne et Baie, et qu'on nomme là ordinairement loess

ou lehm. Dans les deux pays, les genres de coquilles sont les mêmes, et, comme dans l'ancienne alluvion du Rhin, où le lehm passe quelquefois à des dépôts d'eau douce renfermant des coquilles de Lymnées, Planorbes et de Cyclades, j'ai trouvé à Washington, à environ 7 milles à l'est de Natchez, un passage semblable de lehm américain en un dépôt qui avait évidemment pris naissance dans un lac ou un marais. Il consistait en argile et renfermait des coquilles de Lymnées, Planorbes, Paludines, Physes et Cyclades, spécifiquement identiques avec celles qui vivent aujourd'hui dans les États-Unis. On a trouvé à différentes profondeurs, avec ces coquilles, des restes du mastodonte ; et dans l'argile plastique, immédiatement au-dessous du lehm et sur le sable et le gravier, on a trouvé un squelette entier du mégalonyx, accompagné d'ossements de cheval, d'ours, de cerfs, de bœufs et d'autres quadrupèdes, appartenant pour la plupart, sinon tous, à des espèces éteintes. La grande formation de lehm à coquilles terrestres et lluviatiles s'étend horizontalement sur environ 12 milles dans le pays à l'est du fleuve, et forme un plateau élevé d'environ 200 pieds au-dessus du niveau du Mississipi. Cependant, vu la nature lâche et destructible de la marne sablonneuse, chaque ruisseau, qui a dû primitivement couler sur un plateau, a creusé dans son trajet au Mississipi un ravin profond. Ce travail d'excavation a fait dans ces dernières années des progrès rapides, particulièrement dans le cours des trente dernières années. Les uns attribuent cet accroissement d'activité corrodante au déboisement des forêts , cause dont l'importance a été mise en évidence dans ces vingt dernières années en Géorgie. D'autres attribuent ce changement surtout cà l'action du tremblement de terre de New-Madrid en 1841-12, qui détermina dans le pays de nombreuses crevasses, dessé-

382 LEÇOiNS SUR L'HOMME.

« cha des lacs et provoqua des glissements de montagnes. « Je visitai , en compagnie du docteur Dickeson et du colonel "Willes, une étroite vallée creusée dans le lehm coquillier, et qu'on a nommée depuis peu le ravin du Mammouth , d'après les découvertes qu'on y a faites d'ossements de cet animal. Le colonel Willes, propriétaire dans cette région du Mississipi , et qui connaissait bien le pays avant 1812, m'a assuré que ce ravin s'est formé entièrement depuis ce tremblement de terre, quoiqu'il ait maintenant 7 milles de long, 60 pieds de profondeur dans certains endroits, et présente de nombreuses ramifications. Lui-même avait conduit la charrue sur un point actuellement traversé par le ravin.

u L'annonce de la découverte d'os humains fossiles trouvés dans le ravin du Mammouth parmi des restes d'espèces éteintes, fit en Amérique et en Europe d'autant plus sensation, qu'elle semblait prouver que l'homme devait avoir existé avec le Mégalonyx et ses contemporains. M. Dickeson me montra l'os en question, reconnu pour être un fragment du bassin humain, à savoir l'os innominé. Il était convaincu qu'il avait été pris dans le ravin indiqué dans l'argile plastique sous-jacente au lehm , à environ 6 milles de .\atchez. J'examinai les falaises verticales qui limitent une partie de ce ruisseau, là où l'argile meuble conserve son horizontalité, et trouvai en grand nombre des coquilles terrestres à une profondeur d'environ 30 pieds du bord supérieur. J'appris que les restes fossiles du Mammouth (nom qu'ils donnent aux États-Unis au Mastodonte), ainsi que les os de : quelques autres mammifères éteints , avaient été retirés i en creusant dans la falaise au-dessous de la couche co- ( quillière. Les os étaient aussi complètement noirs et abi solument dans le même état que ceux des mammifères fossiles avec lesquels ils se trouvaient. » Lyell n'eu

croyait pas moins alors pouvoir établir l'opinion que ces os étaient tombés d'en haut de quelque ancien tombeau indien. Il remarque aujourd'hui qu'une telle explication ne lui serait certainement pas venue à l'idée s'il se fût agi d'ossements d'un animal quelconque; mais comme ce cas de la découverte d'un bassin humain était le premier qui parvint à sa connaissance, il avait hasardé une explication quelque peu risquée, et que maintenant il ne voudrait plus en aucune façon soutenir.

Si nous jetons un regard rétrospectif sur tous ces points, nous ne pouvons nous dissimuler que, bien que les faits ne soient qu'en très-petit nombre, ils fournissent quelques points d'appui qui sont dignes d'attention. On doit croire, que les populations des cavernes dans lesquelles les carnassiers sont prépondérants, étaient contemporaines de l'éléphant et du rhinocéros, dont les restes se rencontrent surtout dans les alluvions stratifiées ; l'apparition des deux peut du moins avoir eu lieu en même temps, si leur disparition a eu lieu à des périodes différentes. Il nous faut bien réfléchir que, de l'apparition de l'ours des cavernes et du mammouth, commence une série non interrompue de phénomènes qui se continue jusqu'aux temps récents, et qu'à différentes époques, des espèces ont constamment disparu ou été détruites par l'homme, tandis que d'autres se formaient à nouveau, quoique se trouvant en tous cas en bien moins grand nombre. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que l'homme se soit trouvé contemporain de l'ours des cavernes et du mammouth, que certaines espèces humaines aient disparu pendant que d'autres se sont conservées, propagées et développées. J'entrerai, dans la prochaine leçon, avec plus de détails clans l'examen des questions relatives aux rapports de l'homme avec la nature environnante, sur le développement de l'époque diluvienne entière, sur la distinction de ses diverses sous-époques; je terminerai

celle-ci par l'examen de l'état de développement intellectuel des premiers hommes, et les rapports que, comme race, ils pouvaient avoir avec les races actuelles.

Pour ce qui concerne le développement intellectuel, il se réduit évidemment aux faits les plus simples, aux commencements les plus grossiers. Les cavernes belges et westphaliennes, les sépultures d'Auiïgnac, les alluvions, peuvent seules nous fournir quelques documents à cet égard. Nous ne connaissons jusqu'à présent aucun autre instrument de cette époque, que ces armes grossières de pierre, n'offrant aucune trace de finissage ou de polissage. Bien qu'on n'ait jusqu'à présent trouvé ces objets que là où des provisions s'en fabriquaient, ou du moins clans le voisinage, il serait pourtant étonnant que si réellement ces hommes possédaient un degré de culture plus avancé, on n'eût pas trouvé çà et là quelque fragment portant les marques d'un travail plus perfectionné. Rien de pareil n'a été observé ; — partout on trouve les haches de pierre grossièrement taillées ; nulle part des traces de ces manches en corne ou en os, qu'on rencontre si abondamment plus tard. Les mâchoires d'ours façonnées en armes, que nous avons mentionnées, ne montrent pas le moindre indice de ce travail de finissage qu'on observe ultérieurement ; — les fragments sont simplement dégrossis, comme si on les avait frappés peu à peu avec une pierre tranchante.

Quant à la nourriture, nous n'avons pas jusqu'à présent trouvé d'autres traces de nourriture que la viande. Nulle part on n'a jamais rencontré quoi que ce soit qui indiquât la nourriture végétale, comme cela est plus tard si souvent le cas, pas même traces de poissons ni d'animaux pareils capturables au moyen d'instruments artificiels, comme filets et hameçons. Ainsi que les animaux des bois, l'homme attaquait sa proie, qu'il combattait parla ruse, la vitesse ou la force, et, comme on le voit, il lui est

arrivé de pouvoir même, avec ses simples armes de pierre, se rendre maître d'un jeune rhinocéros. Il se vètissait probablement de la peau de ces animaux, qu'il parvenait à coudre au moyen d'éclats d'os grossièrement façonnés en forme d'aiguilles, et avec des tendons minces. Il habitait probablement des nids ou des huttes faites sans art, avec des branches entrelacées, et tout au plus un peu mieux bâties que celles que préparent encore aujourd'hui les singes anthropomorphes. Cet homme primitif ne possédait pas d'animaux domestiques; ce n'est que plus tard qu'on en trouve des traces, et c'est le chien qui parait être le premier qui ait été attaché à l'homme.

Tel est donc l'état paradisial du premier homme, autant du moins qu'il est connu jusqu'à présent, et d'après ce que nous en racontent des faits muets, pierres et os. Pour sortir de cette vie sauvage, à côté de laquelle l'état des soi-disant sauvages de l'ancien et du nouveau monde peut être regardé comme une civilisation raffinée, et à laquelle le genre humain n*a pu s'arracher que graduellement, il a fallu une lutte obstinée et incessante pour l'existence; lutte que l'homme n'a pu soutenir victorieusement , que parce que la masse du cerveau et l'intelligence qui lui était allouée étaient plus grandes que celles réparties au reste du monde animal.

Mais cette dose d'intelligence était relativement petite, comme cela ressort des crânes de cette période , qui nous sont connus, et qui, pour le moment, se réduisent à deux fragments incomplets, le crâne du Neander et celui d'Engis, que nous allons examiner.

Le crâne d'Engis, dont, grâce à l'obligeance du professeur Spring, de Liège, le musée de Genève possède un beau moule en plâtre, est plus complet que celui du Neander, car du côté droit, outre le frontal, le pariétal, la plus grande partie de l'occipital, l'apophyse mastoïde avec l'ori-

fice externe de l'oreille, sont conservés, tandis que chez le crâne du Neander, on n'a que la calotte supérieure du crâne seul. L'écaillé du temporal, l'ensemble des os de la face sans exception, et tous les os de la base du crâne manquent complètement. C'est là sans doute une grande lacune, et qui rend inabordables une foule de faits trèsessentiels pour l'appréciation du crâne. Il est, en effet, impossible de déterminer si ce crâne était prognathe ou ortho-

Fig. 95. — Crâne d'Engis, d'après le moule, profil.

gnathe, bien que, selon toute apparence, il ait dû appartenir à la première catégorie. On ne peut pas davantage savoir quelle a été la conformation de la face et encore moins la valeur si importante des angles qui se mesurent à la base du crâne. Seulement il faut se contenter de ce qu'on a, et chercher à tirer du moins les conclusions de ce qui existe.

Le crâne d'Engis est un crâne de moyenne grosseur d'une personne âgée, car les sutures commencent çà et là à s'effacer, et la suture coronale surtout est, sur certains points, devenue inappréciable. Le crâne est peutêtre celui d'une femme, ce que semble indiquer la moindre épaisseur des os, si on le compare avec le crâne du Nean-

der. Vu d'en haut, le crâne a une forme ovale allongée; sa plus grande largeur se trouve au tiers postérieur, l'extrémité pointue de l'ovale se trouve au front, lequel est un peu tronqué et arrondi. C'est décidément une tête longue, car le rapport de la longueur à la largeur est de 100 '. 70, 1 , rapport qui, d'après la table de Welcker, se rapproche le plus de celui des Esquimaux, et s'éloigne peu des rapports qui se rencontrent chez le nègre et le nègre australien.

Fig. 96. — Crâne d'Engis, vu de dessus.

Cette longueur et cette étroitesse du crâne, jointes au peu de hauteur du front et à la forme des orbites qui sont trèsécartées, avaient poussé Schmerling à attribuer à ce crâne les caractères éthiopiens, ce qui était alors d'autant plus plausible, qu'on n'avait pas encore porté son attention sur la race australienne. Cependant le crâne d'Engis se distingue, au premier coup d'oeil, de celui du vrai nègre par une moindre étroitesse derrière les orbites, où la tète du nègre paraît comme comprimée, par une moindre profon-

deur des fosses temporales, et par la forme de la partie postérieure du crâne , qui paraît plus sphérique chez le nègre. Vues de dessus, les tètes de nègres bien caractérisées paraissent, par -suite des deux différences qu'elles présentent avec l'Engis, beaucoup plus simiennes que ce dernier. « La vue frontale, » dit le professeur Huxley, « montre « que le toit du crâne est régulièrement et élégamment « voûté dans le sens transversal, et que la plus grande laru geur se trouve un peu plus au-dessous des protubérances « pariétales qu'au-dessus. On ne peut pas appeler la parte tie antérieure de la tête étroite par rapport au reste du « crâne, et on ne peut pas dire non plus que le front soit » fuyant. Le profil du crâne est, au contraire, bien voûté; « de sorte que la distance de la suture nasale à la protu- « bérance occipitale par-dessus la voûte est de 13, 75 pouces « anglais. L'arc transverse, d'une oreille à l'autre par le « milieu de la suture sagittale, mesure 13 pouces. La suit ture sagittale même a 5, 5 pouces de long.

« Les arcades sus-orbitaires sont bien, mais pas déme- « sûrement développées, et séparées par un enfoncement « médian. Leur élévation principale est si oblique, qu'elle « doit, à ce que je crois , être attribuée à la présence de « grands sinus frontaux.

(( Si on place horizontalement la ligne qui joint la glace belle avec la protubérance occipitale, aucune partie de la « région occipitale ne se projette de plus d'un dixième de « pouce en arrière de l'extrémité postérieure de cette « ligne, et le bord supérieur du trou auditif est presque en « contact avec une ligne menée parallèlement avec elle sur « la face externe du crâne. Une ligne transverse, menée (( d'un orifice auditif à l'autre, .traverse comme d'habitude, « la partie antérieure du trou occipital. La capacité interne « de ce crâne incomplet n'a pu être déterminée. »

J'ajouterai que si on prend comme ligne horizontale la

ligne menée de la glabelle à la protubérance occipitale, le crâne est voûté de façon que sa plus grande hauteur doive tomber derrière une verticale , menée sur l'horizontale par le trou auditif, et que la moindre courbure de l'occiput, ainsi que la situation profonde de la protubérance, constitue aussi un caractère important. Si ce crâne n'offre rien de précisément remarquable pour un crâne civilisé, il l'est assez comme crâne de sauvage, par le faible développement de ses lignes musculaires et de ses arêtes, et cela d'autant plus qu'on le compare au crâne du Neander. Du reste, je suis tout à fait de l'avis de Huxley quand il dit : <( Je dois avouer que je ne trouve dans les restes du crâne « d'Engis aucun caractère qui, appartînt-il à un crâne ac- « tuel, put me fournir un guide pour déterminer la race à « laquelle il pourrait appartenir. Ses contours et ses me- « sures coïncident passablement avec celles de différents « crânes australiens que j'ai pu examiner, et il offre surit tout cette tendance à l'aplatissement occipital que j'ai « déjà fait remarquer sur plusieurs crânes australiens. Mais « tous ne présentent pas cet aplatissement, et les arcades « sus-orbitaires du crâne d'Engis ne ressemblent nulle- « ment à celles du type australien. Les mesures concor- « dent d'autre part passablement avec celles de quelques « crânes européens. » (D'après les tables de Welcker, il n'y a pas un seul crâne européen qui puisse être comparé au crâne d'Engis quant au rapport de sa longueur à sa largeur.) « 11 n'y a certainement aucune trace de dégradation « dans aucune de ses parties. C'est en somme, un beau « crâne humain moyen, qui aurait aussi bien pu apparte- « nir à un philosophe, qu'il aurait, d'autre part, pu loger le « cerveau dépourvu d'idées d'un sauvage. »

D'après les matériaux; qui sont à ma disposition, je ne puis adopter sans réserves ces réflexions de Huxley. La longueur excessive, l'étroitesse du crâne et sa faible hau-

teur, "impliquent une capacité cérébrale relativement faible. Ce n'est que le rapprochement des protubérances frontales qui fait paraître le front bombé. Depuis les protubérances frontales jusqu'au point le plus élevé et très-reculé du vertex, la courbure est assez aplatie, et les lobes antérieurs du cerveau devaient certainement n'être que peu développés. Ces détails se rattachent du reste en grande partie au développement individuel de la masse cérébrale. Les caractères les plus importants pour l'appréciation de la race résident dans les rapports de la longueur à la largeur, et sous ce point de vue, le crâne d'Engis est un des plus défavorablement, des plus animalement conformés, un des crânes les plus simiens. Dans la liste de Welcker se trouvent , en petit nombre du reste, quelques crânes allongés, exceptionnels, provenant de nations européennes actuelles, ayant, selon toute probabilité, appartenu à des femmes, et se rapprochant du crâne d'Engis, même le surpassant. Ce sont un crâne français, deux finnois, et un hollandais. Seulement ces crânes sont séparés de leurs voisins par un grand intervalle, ce qui montre qu'il constituent des exceptions anormales dans la masse. 11 reste toutefois frappant que les crânes hollandais les plus anciens soient plus dolichocéphales que ceux des autres nations européennes, et notamment des peuples germaniques, indice du mélange de ces races anciennes avec leur forme crânienne typique, et des peuples habitant actuellement les mêmes localités.

S'il faut émettre une opinion, qui ne peut à la vérité, reposer sur de nombreuses observations, le crâne d'Engis paraît occuper le milieu entre l'australien et l'esquimau. 11 a les os relativement minces , les arcades sourcilières peu développées, la hauteur du profil postérieur et les rapports des diamètres du dernier. Du premier il a la forme ovalaire du crâne, la rondeur de la ligne pariétale,

le front aplati, et surtout le contour supérieur du crâne. Je ne connais aucune forme actuelle de crâne qui concorde complètement avec l'Engis; mais j'ai rencontré, parmi d'anciens crânes trouvés en Suisse, à Bienne, à Grange et à Soleure, datant probablement des premiers temps du christianisme (ive et ve siècles), des formes ressemblant d'une manière frappante au crâne d'Engis, et concordant assez bien avec ce dernier par toutes les mesures principales.

Le crâne du Neander, dont le musée de Genève doit au professeur Fuhlrott les moules intérieur et extérieur, se montre, quoique à quelques égards différent, assez sem-

Fig. 97. — Crâne du Neander, vu de profil, d'après un moule de plâtre.

blable sous d'autres rapports au crâne d'Engis. Je cite ici les paroles du professeur Schaaffhausen, qui, le premier, a étudié ce crâne avec exactitude : « La calotte crânienne « est d'une grosseur extraordinaire et de forme elliptique « allongée. La particularité qui frappe le plus est le déve- «. loppement extraordinaire des sinus frontaux, par suite « duquel' les arcades sourcilières qui se réunissent en- « semble vers le milieu, forment une telle saillie, que le « frontal présente au-dessus ou plutôt derrière elles, une « dépression considérable, et qu'il se forme de même à la « racine du nez un enfoncement profond. Le front est petit « et aplati, les parties moyenne et postérieure du crâne

« sont cependant bien développées. La ligne semi-circu-

« laire qui indique l'attache supérieure du muscle tempo-

« rai n'est pas très-développée, mais atteint jusqu'au des-

« sus de la moitié de la ligne pariétale. Sur le bord orbital

« droit se trouve un sillon oblique qui dénote une lésion

« pendant la vie ; sur l'os pariétal droit, une excavation de

« la grosseur d'un pois. Les sutures coronale et sagittale

« ont presque entièrement disparu sur la face interne du

Fig. 98. — Crâne du Neander, vu de dessus.

« crâne, mais pas la suture lambdoïde; la suture frontale « ne se trahit extérieurement que par une légère élév- « tion, et forme un léger bourrelet au point où elle se « réunit à la suture coronale. La suture sagittale est un a peu déprimée, et les pariétaux sont enfoncés sur la pointe « de l'écaillé de l'occiput. Quant au développement re- « marquable des sinus frontaux dans ce crâne singulier du « Neander, il n'y a aucune raison d'y voir une particularité « individuelle ou pathologique : elle constitue incontes-

tablement un type de race, et se trouve en connexion physiologique avec la puissance des os du squelette, qui ( dépassent d'un tiers environ la mesure ordinaire. Cette extension des sinus frontaux qui sont en rapport avec les voies respiratoires, dénote autant une force peu ordinaire et une durée des mouvements du corps, que le développement des lignes et crêtes servant aux attaches musculaires permet de le conclure. Un grand nombre d'autres observations ont constaté que le développement considérable des sinus frontaux, occasionnant ainsi une forte proéminence de la partie frontale inférieure, a une pareille signification. D'après Pallas, c'est ce qui distingue le cheval sauvage du domestique; d'après Cuvier, l'ours des cavernes de l'ours actuel; d'après Roulin, le porc, redevenu sauvage en Amérique et semblable au sanglier, du porc domestique, le chamois de la chèvre, enfin le bouledogue , si remarquable par la puissance de sa conformation osseuse et musculaire, des autres chiens. La détermination de l'angle facial du crâne en question (détermination déjà très-difficile, d'après Owen, chez les grands singes, à cause de la forte saillie de leurs arcades sus-orbitaires) est rendue encore plus difficile par le manque tant du trou auditif que de l'épine nasale ; si on utilise la partie orbitaire supérieure en partie conservée pour placer le crâne dans une position convenable vis-àvis de l'horizontale, et si on place la ligne montante contre la face frontale derrière le bourrelet des arcades sus-orbitaires, l'angle facial ne donne que 56°. Malheureusement aucun des os de la face, dont la conformation est si importante pour la forme et l'expression de la tête, n'est conservé. La cavité crânienne, eu égard à la force peu commune de la conformation corporelle, ne permet de conclure qu'à une faible capacité cérébrale. La calotte contient 31 onces de mille!, auxquelles ajoutant environ

« 6 onces pour la part des os de la base du crâne qui « manquent, on obtiendrait donc une capacité totale de » 37 onces. Tiedemann donne comme capacités cérébrales « de nègre kO, 38 et 35 onces de millet, ou un peu plus de «( 36 onces d'eau, représentant un volume de 1033,24 cen- « timètres cubes d'eau. Huschke indique pour un crâne r de négresse un volume de 11*27 centimètres cubes, pour « celui d'un vieux nègre, 11A6 centimètres cubes. Le vo- » lume d'un crâne malais mesuré avec de l'eau a donné de « 36 à 33 onces; celui d'un hindou de petites dimensions « est tombé à 27 onces. »

Je dois à l'obligeance du professeur Fuhlrott, de Dusseldorf, le moule en plâtre de la cavité interne du crâne du ÎNeander, dont je donne ci-après deux figures réduites au tiers. Quelques circonvolutions principales de la surface cérébrale, ainsi que le trajet des vaisseaux et les glandes de Paccbioni, sont imprimés sur la face interne du crâne et permettent du moins quelques comparaisons.

Fig. 99. — Vue de profil du moule cérébral du crâne du Neander.

Si on compare le dessin de profil ci -dessus avec celui de la figure 97, page 391, représentant la face externe du crâne avec les mêmes dimensions , ou la vue supérieure du moule avec la figure 98, on est frappé avant tout de la différence occasionnée par l'énorme épaisseur des os du crâne. Le professeur Schaaffhausen, de Bonn, qui a fait faire le moule et a pu le comparer avec celui d'un nègre ans-

tralien, dit à ce sujet, dans les Mémoires de la société Rhénane d'histoire naturelle, ce qui suit : « Le moule cérébral « ainsi obtenu montre, sous le rapport du faible dévelop- « pement du cerveau , la plus grande analogie avec celui « d'un Australien auquel il a été comparé. Les rapports de « grandeur du premier sont même quelque peu plus favo- « râbles que ceux du dernier. La différence de forme crâo nienne se traduit aussi dans la forme du cerveau. La « longueur des hémisphères cérébraux du Neander est de

Fis-. 100. — Vue de dessus du même moule.

« 173, la largeur des lobes antérieurs est de 112, la plus « grande largeur du cerveau est de 136, sa plus grande « hauteur au-dessus d'une ligne qui réunit les points « extrêmes des lobes antérieurs et postérieurs de 67 milli- « mètres. Ces mesures sont pour le cerveau du nègre aus- « tralien : 164, 100, 125, 77. Lucae a trouvé que, bien « que le cerveau de l'Européen soit en moyenne d'environ « 300 grammes plus pesant que celui de l'Australien, il « ne surpasse guère celui-ci ni par la longueur ni par la « hauteur, mais surtout par sa largeur. 11 est à remarquer

« que cette différence de types de races peut donc se dé- « montrer jusque dans les temps les plus reculés, puis- « qu'il y a eu dans nos régions des hommes qui se trouce vaient à peu près à un niveau intellectuel égal à celui « des sauvages australiens actuels. »

J'ai eu l'occasion de faire faire un moule d'une calotte crânienne conservée au musée de Berne, et figurée (voir fig. 116) sous le nom de tête d'apôtre, trouvée en Suisse, et que je tiens à la disposition des amis et observateurs. Les hémisphères de ce moule ont 180 de longueur; largeur des lobes antérieurs, 110; largeur maxima du cerveau, 127; la plus grande hauteur, difficile à mesurer exactement à cause du développement des glandes de Pacchioni , environ 63 millimètres. Réduisant ces chiffres de façon à prendre 100 pour la plus grande longueur, nous obtenons les chiffres proportionnels et comparables suivants :

Largeur

Moules.

Longueur.

des lobes antérieurs.

Largeur maxima.

Hauteur

Neanderthal.

Ci. 7

Australien.. .

Je ne sais si on doit considérer ces chiffres comme les mesures réelles du développement cérébral ; si cela était le cas , le Neander serait encore , sous ce rapport , supérieur à l'Australien et à l'Apôtre; — tandis que certainement par la conformation générale , du moins en ce qui concerne les crânes du Neander et de l'Apôtre, le contraire serait le cas.

Il semble , en effet , si on considère le moule du Neander de profil , que les lobes frontaux sont extraordinairement petits et séparés par un profond sillon des plis verticaux , sur lequel la grosse artère de la dure-mère monte presque perpendiculairement. Les circonvolutions qui se

sont imprimées dans le crâne sont proportionnellement larges et épaisses, — semblables à celles de la Vénus hottentote, tandis que les plis qui donnent principalement la mesure de la richesse d'ensemble des circonvolutions du cerveau sont plus nombreuses chez la tête d'Apôtre , et paraissent plus plissées et si fines sur la surface des lobes frontaux, qu'elles ont produit sur le moule une espèce d'ondulation vague. Nous remarquons un fait analogue dans les lobes temporaux inférieurs, où on constate aussi distinctement que dans l'orang et la Vénus hottentote, au moins deux étages de plis. Ine chose non moins remarquable est la séparation évidente du lobe occipital, pourvu en même temps de quelques circonvolutions grossières ; — séparation qui est si considérable qu'on pourrait presque croire que la scissure occipitale transversale a été aussi développée que chez les singes. Dans la vue de dessus, cette séparation se fait apercevoir avec évidence. Sur la pointe du lobe occipital droit, comme Schaaffhausen le fait remarquer avec raison contre Huxley, le sinus veineux latéral serpente en montant verticalement. L'ensemble est donc celui d'un cerveau très-inférieur , indiquant une population très-abaissée , et ayant de fortes tendances vers les singes.

« Comme on considère ce crâne, » dit Huxley , « eu « égard à son aplatissement supérieur, à l'épaisseur de ses « arcades sourcilières , à son occiput incliné, à sa suture « écailleuse longue et droite , partout nous trouvons des « caractères simiens qui en font le crâne de beaucoup le « plus semblable au singe, qui soit actuellement connu, a Mais comme le professeur Schaaffhausen estime sa capa- « cité telle qu'elle est, à 1033,24 centimètres cubes, ce qui « fait environ 63 pouces cubes anglais, en ajoutant au « moins 1*2 pouces cubes de plus pour le crâne entier, on « atteindrait un total de 75 pouces cubes, ce qui, d'après

Morton, correspond à la capacité moyenne des Polynésiens et des Hottentots.

« Une pareille masse cérébrale montre déjà que les tendances simiennes qu'offre le crâne ne pénètrent pas profondément dans l'organisation, ce que prouvent d'ailleurs les mesures des os du squelette fournies par le ; professeur Schaaffhausen , et d'après lesquelles la grosi seur et les proportions relatives des membres sont celles i d'un Européen de moyenne taille. Les os sont plus durs, ( mais on retrouve cette dureté et ce fort développement i des arêtes musculaires chez les sauvages. Les Patago- « niens , exposés à un climat qui était, selon toute appai rence, celui de l'Europe du temps où vivait l'homme ( du ÎSeander, se distinguent aussi par la dureté remar- ( quable des os de leurs membres.

« Les os du JNeander ne peuvent en aucune manière i être considérés comme restes d'un être intermédiaire ( entre l'homme et le singe. Ils prouvent l'existence d'un ( homme, du crâne duquel on peut dire qu'il retombe en i quelque sorte vers le type simien, comme un pigeon- ■ paon, ou un pigeon-culbutant, reprend parfois le plumage i de sa race originelle, le ramier. Et si, en effet, le crâne

< du Neander est le plus simien de tous, il n'est pourtant ( pas si isolé qu'il en avait d'abord l'air, mais ne forme ( que le point extrême d'une série qui conduit graduellei ment au crâne humain le plus élevé et le mieux dévei loppé. D'une part, il se rapproche beaucoup du crâne ( australien aplati dont j'ai déjà parlé, et dont d'autres i formes australiennes conduisent vers des crânes qui i correspondent plus au crâne d'Engis. D'autre part, il

< se rapproche encore plus des crânes de certains an- ( ciens peuples qui habitaient à l'âge de pierre en Dane- ( mark, et étaient probablement contemporains ou un peu ( plus anciens que les hommes de cette région, qui ont

3lJ9

« laissé les débris de cuisine nommés kjokkenmôddinger.

« La ressemblance entre le contour du profil du crâne a du Neander et ceux de quelques crânes tirés desanciens « tombeaux de Borreby, dont M. Busk a fait des dessins « exacts, est frappante. L'occiput est aussi aplati, les arca- « des sus-orbitaires aussi saillantes, le crâne aussi abaissé. « Le crâne de Borreby ressemble à celui du Neander encore n plus que l'australien, par la fuite plus grande de la par- « tie antérieure de la tête. D'autre part, les crânes de Bor- « reby sont quelquefois plus larges par rapport à la lon- « gueur, puisque quelques-uns atteignent le rapport de « 80 à 100, qui est caractéristique pour les tètes courtes. »

Je ne puis qu'appuyer complètement ces remarques, et je n'y ajouterai que peu de chose. Le crâne le moins

Fig. 101. Crâne d'un tombeau de l'époque de pierre danoise, de Borreby.

développé de Borreby, dont je donne ici le dessin d'après Busk, est très-supérieur au ISeanderthal par la courbure de la tète médiane, et s'en éloigne surtout par la confor-

ination de l'occiput, et par sa plus grande largeur totale, qui est telle qu'il appartient tout à fait aux brachycéphales. Ce n'est plus que dans l'aplatissement du front et la saillie des arcades sourcilières qu'on peut trouver une analogie éloignée entre les deux types. Abstraction faite de la grosseur , la partie antérieure de la tête du Neander est celle d'un idiot ou d'un microcéphale, — et jusqu'à l'occiput qui présente d'autres proportions, le profil de l'idiot, qu'Owen a figuré pour le comparer à celui du chimpanzé (fig. Zi9, p. 189), et celui du Neander, concordent complètement. Aussi certainement qu'un homme de race blanche n'ayant qu un cerveau du poids de celui de la Vénus hottentote ne serait qu'un idiot , comme le dit fort bien Gratiolet, de même un homme blanc ayant le crâne du Neander ne serait qu'un idiot au milieu de sa race si richement douée.

Mais, à part la hauteur du crâne, le développement du front , de la tète antérieure et des arcades sus-orbitaires, je ne peux faire autrement que de trouver entre les crânes du Neander et d'Engis une analogie extraordinaire , qui frappe surtout lorsqu'on les examine en dessus. Le crâne d'Engis est un peu plus étroit, son rapport de longueur à largeur est de 10 : 7; chez le crâne du Neander, il est de 100 : 72, mais autrement ce sont les mêmes lignes, la même forme générale. Si je considère maintenant que le crâne féminin est en moyenne plus petit que le crâne masculin , qu'il est plus étroit et plus long, que son toit a une prédominance marquée sur la base, que ses os sont plus minces , et que les attaches musculaires , ainsi que les arcades sourcilières , sont toujours moins développées : — si je considère, de plus, la contemporanéité de l'apparition dans la même région, et les fluctuations que présente la race la plus rapprochée, celle des nègres australiens, quant au développement des arcades sourcilières, du front

et de la hauteur du crâne, j'en arrive à la conclusion un peu hasardée que les deux crânes ont peut-être appartenu à une seule et même race ancienne , et que le crâne du Neander a dû appartenir à un homme fort et musclé, mais stupide ; celui d'Engis, par contre, à une femme intelligente.

Mais à qui ressemblait le plus cette race primitive d'Europe? Au type australien, le plus repoussant de tons ceux qu'on puisse rencontrer parmi les sauvages vivant actuellement.

0 Adam ! ô Eve !

Époque diluvienne. — Révolutions et transitions. — Formations glaciaires. — Boue glaciaire. — Anciennes alluvions. — Moraines terminales et blocs erratiques. — Lignites et leur formation. — Mers glaciales et formations glaciaires dans le nord. — En Angleterre. — Tableau des formations alluviales. — Longueur du temps. — Détermination chronologique. — Delta du Mississipi et du Nil. — Impossibilité du déluge universel.

Messieurs,

Il ressort des recherches auxquelles nous venons de nous livrer sur l'apparition du genre humain à la surface de la terre, que la détermination de l'époque géologique au dedans de laquelle ce phénomène a eu lieu ne peut point s'exprimer par les désignations chronologiques d'années ou de siècles. En ce qui concerne l'époque géologique, il est évident qu'il s'agit de la plus récente, de la dernière, qui paraît s'être continuée sans interruption jusqu'à nos jours; mais aucun des faits que nous avons étudiés jusqu'à présent n'a pu nous fournir le moindre point d'appui pour la détermination en années, siècles ou milliers d'années, de l'époque à laquelle peuvent remonter les ossements humains les plus anciens. Nous ne pouvons que dire, en attendant, que ces os sont très-anciens, et remontent en tout cas bien au delà de ces temps qu'assignent non-seulement au genre humain, mais à la terre ellemême, les mythes et les légendes. Plus tard, aussitôt que nous aurons occasion de parler de restes bien plus récents.

nous verrons quels efforts on a faits pour déterminer chronologiquement l'âge de plusieurs objets, par le temps qu'il a fallu aux couches qui les recouvrent pour s'accumuler. Aujourd'hui, nous ne nous occuperons que de l'époque géologique dans laquelle l'homme est apparu pour la première fois.

Il y eut un temps où on composait l'histoire de la terre d'une série de quelques périodes indépendantes et séparées entre elles par de violentes révolutions. Pendant chaque période de tranquillité, on admettait l'apparition d'une nouvelle création qui se propageait, laissait ses restes dans les couches qui s'accumulaient sans cesse, jusqu'à ce que l'écorce terrestre éclatant subitement et se soulevant dans certaines directions en vastes chaînes de montagnes, de grandes étendues de terre étaient immergées, tandis que d'autre part certaines parties du fond de la mer se trouvaient mises à sec. Après chacune de ces révolutions, qui devaient tuer tout ce qui était vivant à la surface du globe, une nouvelle création, et, selon l'opinion de plusieurs, due à l'intervention renouvelée d'un créateur personnel, faisait surgir, d'après un plan déterminé d'avance, des formes nouvelles et approchant toujours de la perfection. Je dois avouer que la simplicité, la clarté, et, si je puis m'exprimer ainsi, la précision mathématique de cette théorie, défendue par des esprits distingués, m'avaient moimême complètement ébloui dans mes jeunes années; à part, il est vrai, le créateur personnel , que je n'ai jamais pu .mettre d'accord avec les règles d'une saine logique. Du reste, si ce créateur personnel , comme le dit Uolle, est précisément la clef de voûte de l'édifice entier, il se peut que ce défaut ait facilité chez moi l'écroulement de l'ensemble de l'échafaudage.

A force de retourner ces questions , de les examiner sous leurs différents aspects, et d'étudier les faits sur les-

4(H LEÇOJN'S SUR L'HOMME.

quels reposent les diverses parties de la théorie , je suis arrivé, avec la plupart des contemporains, à la conviction qu'il n'y a point eu dans l'histoire de la terre de ces périodes distinctes, mais seulement un développement graduel pendant lequel, çà et là, il a pu survenir des ébranlements locaux n'intéressant en définitive que quelques bandes peu étendues de la surface terrestre, et ne détendant en aucune façon d'une manière générale sur celle-ci, pour la ravager et anéantir partout la vie. Les diverses espèces d'être vivants, plantes et animaux, n'ont point été brusquement éteintes, pour être pour ainsi dire rallumées de nou\eau après le passage de l'ouragan. Il disparait constamment des espèces du catalogue des vivants, et il en apparaît de nouvelles ; ce n'est que peu à peu que l'aspect des restes de la création vivante se modifie dans les couches, comme elle ne peut aussi se modifier actuellement que peu à peu. Au lieu de révolutions brusques, je ne vois au contraire que de longs intervalles infinis, pendant lesquels les actions de forces en apparence microscopiques , s' exerçant dans la plus petite mesure possible, s'ajoutent graduellement et se manifestent subitement avec une grande puissance. Cela nous conduirait trop loin d'entrer dans plus de détails sur ce point, mais je devais cependant en parler pour écarter d'avance tout malentendu sur ce qui suit.

La fin de l'époque tertiaire, que nous ne limitons pas par un trait net et fin, mais que nous comprenons comme nue large zone de transition conduisant jusqu'à l'état actuel, possédait sans aucun doute un climat plus chaud que celui que nous avons actuellement dans l'Europe centrale, et qui, comme nous le savons, est assez exceptionnel si nous le comparons à celui du reste de la terre. Pendant que, dans l'époque tertiaire moyenne, il croissait en Suisse des palmiers, et en Islande des pins de Californie à

troncs immenses, la fin de la même époque fut caractérisée du moins par une quantité de plantes toujours vertes indiquant pour la Suisse une température analogue à celle de l'Italie du nord jusqu'aux bords de la Méditerranée. Ni plantes ni animaux ne laissent présumer des conditions qui pussent être contraires à la vie de l'homme à cette époque. Aussi bien que l'homme vit aujourd'hui dans les mêmes climats que les singes, les hippopotames et les rhinocéros, aussi bien devait-il pouvoir vivre à l'époque ter-r tiaire avec les mêmes animaux et leur flore correspondante ; nous n'excluons donc en aucune façon la possibilité qu'on puisse découvrir dans les couches tertiaires des ossements humains; mais comme jusqu'à présent il n'existe aucun fait bien constaté de cette nature, nous pouvons affirmer, conformément aux observations, que l'homme est apparu d'abord après l'époque tertiaire, en Europe et dans l'Amérique du Nord, pendant la période quaternaire, post-pliocène ou diluvienne.

Il existe des preuves convaincantes que cette dernière période a dû être caractérisée par un refroidissement notable de notre hémisphère, à tel point qu'à un certain moment toute la Suisse, la Scandinavie, la haute Ecosse et une grande partie de l'Amérique du Nord devaient être recouvertes de glaces. On doit se demander : l'homme existait-il en France , en Belgique et en Angleterre avant ou après cette époque glaciaire ? Cette question a d'autant plus d'intérêt que, même dans le cas où l'homme aurait préexisté à l'époque glaciaire, celle-ci lui aurait probablement ôté la possibilité de pouvoir continuer à vivre dans les régions indiquées. Examinons maintenant, sans nous inquiéter de l'homme même, les circonstances géologiques.

Partout, dans la Scandinavie, l'Amérique du nord, l'Angleterre, ainsi que dans le voisinage des Alpes, nous

rencontrons une formation qu'on est assez généralement habitué à désigner sous les noms de boue glaciaire, argile à blocs iboulder-clay des Anglais). Tantôt plus marneuse, tantôt plus argile plastique, cette formation, utilisée dans tous les pays pour la confection des briques, s'étend sur le sol avec une épaisseur variable. Elle recouvre les platesformes, elle garnit les pentes des anciennes vallées, c'est elle qui souvent retient les fleuves dans leurs lits, et les empêche de les creuser davantage ; dans le Nord, elle renferme le plus souvent de gros blocs erratiques, anguleux; dans le voisinage des Alpes et des montagnes Scandinaves au contraire, des cailloux arrondis, striés et cannelés, nommés cailloux frottés. Là où elle repose sur des rochers solides, ceux-ci sont polis, lissés, cannelés et striés, comme il arrive ordinairement aux rochers sur lesquels un glacier a passé. On peut dire que l'unanimité la plus complète règne parmi tous les géologues quant à la provenance de cette formation : c'est l'argile ou boue glaciaire qui s'est produite par le frottement des masses de glace contre le sol ferme, détachant et broyant celui-ci, tandis que les cailloux libres contenus clans cette boue étaient roulés et striés par le mouvement de toute la masse. Là où on ne rencontre que ces cailloux frottés, cela indique la base du glacier, la moraine dite de fond. Là où il se présente des blocs erratiques, c'est qu'il y a eu un mélange de moraines terminales et de fond , ou que les blocs ont été flottés par des glaçons, et déposés dans la couche par la fonte de ceux-ci. Si nous considérons provisoirement cette formation comme point de départ fixe, nous trouvons qu'il n'y a jusqu'à présent que fort peu de dépôts terrestres ou fluviatiles connus avec certitude, qui soient intercalés entre cette formation et l'époque tertiaire. Que l'époque tertiaire n'ait pas passé brusquement à la période glaciaire, mais que le froid ne soit arrivé que graduellement, paraît

résulter de l'état de certaines couches tertiaires connues en Angleterre sous le nom de crags. On a trouvé sur la côte de Norfolk, près de Cromor, un groupe de couches qui est très-évidemment placé au-dessous de l'argile glaciaire, tout en se distinguant par tous ses caractères des terrains tertiaires. On y remarque une forêt submergée, qui est visible aux basses eaux, et dont les souches brisées sont encore enracinées clans leur sol primitif, car l'argile dans laquelle elles sont enfouies est noire et chargée de matières végétales. Les pins, sapins, ifs, aunes, chênes et prunelliers croissaient là dans un terrain marécageux dans lequel on a trouvé le trèfle d'eau, les nénufars blanc et rose, l'hydrocharis, et quelques autres plantes aquatiques de notre flore actuelle. On y a trouvé en outre les ossements de trois espèces d'éléphants, parmi lesquelles le mammouth ; d'un rhinocéros et d'un hippopotame, d'un grand castor éteint, de cheval, de bœuf, de chevreuil, du castor ordinaire et du rat d'eau, du morse, du narval et d'une grande baleine, dont le cadavre paraît avoir échoué en cet endroit.

11 n'y a donc pas à séparer cette formation d'eau douce, dont les insectes et coquilles appartiennent encore aux espèces actuellement vivantes, des autres formations diluviennes, d'autant qu'elle renferme avec des espèces éteintes encore beaucoup de vivantes , et qu'en tout cas les plantes sont les mêmes que celles qu'on trouve dans les dépôts plus récents qui recouvrent la boue glaciaire. L'extension des glaciers n'indique donc pas, comme on a si souvent été disposé à le croire, une nouvelle époque, un nouveau chapitre de l'histoire de la terre ; les glaciers n'ont pas modifié l'aspect de celle-ci, non plus que la faune ni la flore des régions qu'ils ont envahies, autrement qu'en les supprimant momentanément pendant leur présence. Après la retraite des glaciers et des mers glaciales dans leurs

limites septentrionales actuelles, les choses ont repris leur état antérieur, faune et flore en sont revenues à leur point de départ, à l'exception toutefois des espèces éteintes qui n'ont pu revenir à la vie. Nous sommes cependant fort éloigné de vouloir affirmer qu'après la retraite des glaciers il n'ait apparu aucune espèce nouvelle. Desor a déjà prouvé d'une manière convaincante le peu de fondement de cette assertion ; car, si nous admettons la transformation des espèces, il ne faut pas méconnaître que les mêmes procédés de transformation peuvent avoir lieu aujourd'hui comme ils ont eu lieu autrefois.

Suivons plus en détail les différents dépôts qui ont eu lieu depuis le commencement de la période glaciaire dans chaque pays, et commençons par la Suisse, où on a en premier étudié ces phénomènes dans leurs relations avec les glaciers, et pu ainsi remonter à leur origine par la comparaison avec ceux qui se passent actuellement tous les jours da.ns les Alpes. La boue glaciaire même est généralement une argile plus ou moins grise ou bleue, sans traces de stratification, et dans laquelle, sur presque tout le plateau suisse, on trouve des cailloux arrondis, frottés et striés. Cette formation est évidemment liée intimement avec les blocs erratiques à angles vifs, qui sont répandus partout sur les versants du Jura tournés vers les Alpes, et atteignent leur plus grande hauteur à Chasseron, dans le Jura vaudois, où ils sont à 1,600 mètres au-dessus du niveau de la mer, ou à 1,000 mètres au-dessus de celui du lac. On est généralement d'accord pour reconnaître maintenant que les glaciers qui ont recouvert autrefois presque toute la plaine suisse ont seuls pu transporter et déposer ces blocs, et les travaux des géologues suisses ont permis de tracer avec assez de certitude les limites de ces anciens glaciers, qui se sont étendus jusque fort loin dans le Jura. Je vous renvoie pour ce sujet à la belle carte d'Escher de

la Linth, qui donne les limites qu'ont atteintes ces glaciers à l'époque de leur maximum d'extension.

M. Morlot, dont je ne partage pas les conclusions relativement à l'existence de deux époques glaciaires, a cependant fait, remarquer avec raison la corrélation qui existe entre la boue glaciaire et les blocs erratiques. En effet, de si énormes masses de glace en mouvement ont dû produire à leur face inférieure une quantité considérable de limon, comme on en trouve un développement immense dans le voisinage des Alpes, près du lac de Genève, par exemple, où il atteint une épaisseur de hO pieds et plus; il est évident aussi qu'à l'époque où les masses de glace atteignaient les plus hautes cimes du Jura, aucun bloc erratique n'a pu être déposé dans la plaine, et que les blocs du Jura, situés dans les parties basses, appartiennent déjà à l'époque de la retraite des glaciers, pendant laquelle la formation de la boue glaciaire a dû continuer tant que le glacier se mouvait sur le sol. 11 est également clair qu'à l'époque de ce grand développement glaciaire il ne devait y avoir qu'un petit nombre de sommités alpestres qui s'élevassent au-dessus de la surface de la mer glaciaire suisse, et que, par conséquent , il ne tombait sur celle-ci qu'un petit nombre de blocs, trop peu abondants pour former ces séries complètes et continues qu'on appelle moraines, comme cela est le cas pour les glaciers plus abaissés, qui reçoivent le produit des éboulements d'une étendue bien plus considérable de rochers et de sommités.

On trouve dans plusieurs endroits de la Suisse occidentale des couches importantes de cailloux roulés, de gravier et de sable, parfois cimentées entre elles par des infiltrations de calcaire, formant une sorte de béton ou de nagelfluh, et reposant sur l'argile glaciaire. Les cailloux roulés atteignent souvent une grosseur considérable, comme

m LEÇONS SUR L'HOMME.

une tète et même au-dessus. Ils ne portent pas traces de stries ni de cannelures, mais sont simplement arrondis, toujours très-proprement lavés, et ont évidemment été travaillés par l'eau seule. Un des plus beaux exemples de ces gisements s'observe près de Genève, où les hauteurs de Saint-Jean et de Saint-Georges, au travers desquelles le Rhône s'est frayé son chemin, se composent de dépôts de cette nature. Dans le reste de la Suisse, on trouve aussi ces dépots très-répandus et atteignant souvent une très-grande puissance. Je reviendrai plus tard sur quelques localités particulières de l'est de la Suisse.

Il est bien évident, que ces anciennes alluvions n'ont pu naître et se déposer qu'après que les glaciers se sont retirés vers les Alpes. Comme la retraite d'un glacier ne peut avoir lieu que par la fonte de sa masse, et par conséquent seulement dans le cas où la fonte, causée par la chaleur, l'emporte sur la poussée qu'exerce la partie postérieure et plus élevée du glacier, comme ensuite la fonte produit nécessairement de l'eau, on voit aisément que le recul d'un glacier colossal doit donner naissance soit à de grandes masses d'eau, formant des courants puissants qui finissent par se frayer leur chemin, soit à de grands lacs passagers, lorsqu'un bras de glacier s'engage dans une vallée et vient se heurter contre une paroi de rochers formant barrière qui disparaît ensuite plus tard. Nous avons encore aujourd'hui beaucoup .d'exemples de ce genre dans les Alpes, où des glaciers débouchant de vallées latérales, et s'ouvrant à angle droit sur la vallée principale, forment ainsi une digue derrière laquelle l'eau de la vallée principale s'arrête. Ce recul des glaciers a certainement été un phénomène très-compliqué, puisque les traits principaux de la conformation du sol étaient déjà autrefois ce qu'ils sont aujourd'hui; nous voulons par Là contester ce qu'on a encore récemment voulu affirmer : c'est que pendant leur

plus grand développement , les glaciers ont pu creuser et excaver la mollasse peu résistante des vallées et des bassins lacustres. Les glaciers ont donc séjourné plus longtemps dans les vallées et les bassins, et envoyaient des prolongements entre les collines de mollasse, déjà dépouillées de leur glace. Il faut en outre tenir compte du fait qu'une telle retraite de glaciers n'a en aucune façon eu lieu d'une manière uniforme. Les alternances d'années plus froides et plus chaudes et les oscillations dans la terminaison des glaciers, ainsi que les variations de hauteur qui en sont la conséquence, sont des phénomènes ordinaires, et l'histoire de nos Alpes pourrait fournir bien des exemples de prairies et de champs qui ont été tantôt recouverts, tantôt abandonnés par les glaciers. Il faudra donc encore bien des observations précises et locales, avant qu'on puisse se former une idée complète de ce recul en Suisse, quoique ses grands traits soient déjà assez bien tracés dans leur généralité.

Le recul a dû certainement se tenir pendant longtemps à une certaine distance des Alpes, et cela surtout dans les grandes vallées, ainsi que clans les bassins lacustres, dans les profondeurs desquels la glace a du se conserver plus longtemps. Dans les environs immédiats des lacs de Genève, Sempach, Zurich, Hallwyl, Greifen et Pfâffikon; dans les vallées de l'Aar près de Berne, de la Reuss près de Bremgarten, de la Limmath près de Baden, on a démontré l'existence de puissantes moraines terminales qui confirment suffisamment cette conservation des glaciers dans les bassins lacustres et les vallées les plus profondes.

Ainsi que le fait remarquer avec raison Morlot, cette halte dans le mouvement de recul des glaciers doit avoir duré assez longtemps, car quelques-unes de ces moraines ont atteint des proportions gigantesques. Elle a dû aussi être accompagnée des phénomènes qui caractérisent le

mouvement de retraite des glaciers. Des glaciers qui poussaient des prolongements au travers de tout le bassin du lac Léman jusque dans le voisinage de Genève, qui avançaient dans la vallée de l'Aar jusqu'à Berne, dans la vallée de la Beuss jusqu'à Mellingen, dans la vallée de la Limmath jusqu'à Baden, qui remplissaient probablement tout le lac de Constance, devaient nécessairement fournir des masses d'eau bien plus considérables que les glaciers réduits de notre époque, qui ne peuvent franchir les limites étroites de nos Alpes centrales. Les formations de boue glaciaire et de cailloux roulés devaient par conséquent se prolonger en avant de la terminaison des glaciers et recevoir ultérieurement les blocs erratiques, lesquels descendaient le courant, flottés par des morceaux de glace détachés de l'extrémité du glacier. Escher a démontré l'existence de différents dépôts de cette nature. Il a prouvé que dans toute la région à l'ouest de Burgdorf, AVangen, et Langenthal jusqu'à l'est de Brugg et jusqu'à Eglisau, il existait un dépôt de cette nature dans lequel il y a eu un mélange de blocs erratiques flottés provenant de différents bassins, tandis que là où le transport des blocs a eu lieu par le glacier solide un pareil mélange n'a pas eu lieu. On n'a pas moins démontré dans le voisinage de ces langues de glaciers, qui ont existé pendant la période de retraite, des bassins lacustres produits de la manière indiquée. Les eaux doivent à cette époque , d'après Morlot, avoir atteint une hauteur de 150-180 pieds au-dessus de leur niveau actuel; mais, lorsque après chaque halte le mouvement de retraite a recommencé, elles sont graduellement redescendues à leur dernier niveau, en formant, chemin faisant, à différentes hauteurs, plusieurs terrasses au-dessus du niveau actuel. Beaucoup de moraines montrent que ce recul n'a pas eu lieu sans de nombreux points d'arrêt, auxquels correspondent peut-être les diverses terrasses d'allu-

vions des vallées, et chacune de ces haltes peut avoir duré fort longtemps; car on remarque là des moraines d'une grandeur étonnante, et qui ont nécessité pour leur formation un temps très-long. Du reste, on ne peut contester en aucune façon que pendant toute la période de la retraite des glaciers le dépôt de boue glaciaire sur toute l'étendue du terrain qu'ils venaient d'occuper, ainsi que les accumulations d'alluvions à cailloux roulés, mêlés de gros blocs amenés par des glaçons flottants, n'ait dû continuer à se faire.

Je sais bien que par cette manière de voir je suis en opposition avec beaucoup de géologues qui admettent deux différentes époques glaciaires, entre lesquelles se sont formées les alluvions anciennes. Morlot, Gollomb, et beaucoup d'autres géologues, surtout les Anglais, défendent le dualisme, tandis que Desor les combat toujours et rompt des lances pour l'unité de l'époque glaciaire. Les deux partis sont d'accord sur les faits mais non sur leur explication. Il est incontestable que partout où on les trouve les anciennes alluvions reposent sur la boue glaciaire à cailloux polis et striés, et que sur ces alluvions se trouvent encore des blocs erratiques, parfois mélangés de boue glaciaire et de nouvelles alluvions. La position des moraines terminales dans les vallées et les bassins lacustres de la plaine suisse, audessus des anciennes alluvions, n'a cependant encore nulle part été démontrée, et il me paraît pour cela juste d'admettre que les blocs qui reposent réellement sur les anciennes alluvions ont été amenés à la place où ils se trouvent, non directement par les glaciers, mais bien plutôt par des glaces flottantes. Si en effet les glaciers exercent sur le sol l'action qui a été fortement exagérée par quelques Anglais dans ces derniers temps, cette action doit être d'autant plus puissante que la masse agissante est plus considérable. Un glacier ayant plusieurs milliers de pieds

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de puissance, comme il faut l'admettre pour expliquer la situation de quelques blocs erratiques du Jura, devait creuser profondément le sol, tandis que par contre une fin de glacier ayant à peine cent pieds d'épaisseur, se mouvant sur une espace restreint, pouvait glisser sur un sol composé de matériaux roulants, sans y pénétrer profondément. Charpentier cite, si je ne me trompe, un exemple tiré du Valais, où, après un séjour de plusieurs années de l'extrémité d'un glacier sur de la terre végétale, aussitôt après la retraite du glacier, les racines des plantes vivaces poussèrent, comme si elles n'avaient fait que passer l'hiver et que le glacier n'eût exercé aucune action sur le sol. Il faut seulement ne pas oublier qu'il ne s'agissait ici que de l'extrémité d'un glacier relativement très-petit et peu épais. Nous pouvons bien aussi admettre que pendant le recul il ait pu y avoir dans quelques points non-seulement une halte, mais aussi une poussée en avant, par laquelle l'extrémité du glacier a pu s'avancer de nouveau sur les alluvions déjà déposées, et y apporter des blocs erratiques. 11 nous est pourtant impossible de croire que les glaciers se soient étendus une seconde fois sur la plus grande partie de la Suisse, car alors leur puissance et leur poids auraient nécessairement fouillé et remanié les anciennes formations d'alluvions et de cailloux roulés, et les courants d'eau découlant de la base des glaciers auraient certainement entraîné les graviers et sables sous-jacents, en laissant à nu le fond solide du rocher.

Dans l'est de la Suisse, on observe quelques phénomènes particuliers qui sont notamment caractérisés parla présence de forêts ensevelies dans des tourbières. On trouve en effet dans le voisinage d'Ltznach et de Di.irnten, sur le lac de Zurich, et de Môrschwyl, sur le lac de Constance, des gisements importants de lignites schisteux qui appartiennent évidemment à l'époque dont nous parlons, et doivent leur

ONZIEME LEÇ0N. il 5

■ origine à des tourbières qui ont été recouvertes et comprimées par de puissantes masses d'éboulis. Ces dépôts tourbeux sont formés en grande partie de mousses, de roseaux, de joncs, sur lesquels ont poussé dans le commencement des sapins, plus tard des pins et des bouleaux. La disposition générale de l'ensemble est la suivante.

Le fond de la région est formé par la mollasse, dont les couches sont passablement redressées. Sur ces têtes de couches repose un lit assez puissant d'argile renfermant des cailloux frottés, de grands blocs erratiques à angles vifs, de sorte que cette couche d'argile correspond évidemment à la boue glaciaire. L'existence de ces gros blocs erratiques, qui n'étaient pas connus autrefois, a été récemment démontrée avec la dernière évidence dans les couches argileuses inférieures par l'explorateur distingué des constructions lacustres, M. Messikomer, que nous aurons plus tard à mentionner fréquemment. Au-dessus se trouve le lignite en couches horizontales, ayant jusqu'à 12 pieds d'épaisseur, et surmonté d'un lit de débris roulés mêlés d'argile, de gros blocs arrondis, et aussi de quelques blocs à angles vifs, qui, à notre avis, ont dû être déposés là par des glaces ilottantes, et non directement par les glaciers. Autrefois qu'on connaissait moins bien les gisements inférieurs, on avait cru que les dépôts de charbon s'étaient faits avant la grande extension des glaciers: mais les recherches de Messikomer ont constaté que les lignites reposent sur la boue glaciaire, et ont donc été déposés immédiatement après la retraite des glaciers, pour être ensuite recouverts par les anciennes alluvions et les blocs erratiques flottés. Si on compare les dépôts de lignites d'Angleterre décrits plus haut avec ceux de l'est de la Suisse, ils paraissent tellement identiques, qu'au premier coup d'oeil on croirait qu'ils doivent tous deux appartenir

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nécessairement à la même époque et avoir été déposés contemporainement, soit avant, soit après l'extension glaciaire. Mais cela n'est pas le cas; au contraire, les deux gisements sont séparés l'un de l'autre par l'époque glaciaire, d'où il résulte que l'extension des glaciers n'a été qu'un incident qui n'a amené, dans les pays où il a eu lieu, aucune modification importante. Il est vrai que, comme nous le verrons bientôt, il s'était opéré, dans le Nord surtout, des changements considérables dans le niveau de différentes parties du pays; il est du moins probable qu'avant le commencement de l'époque glaciaire, sinon encore après, l'Angleterre et le nord delà France, le Danemark et la Norvège étaient réunis, tandis qu'au contraire de grandes terres à l'Est, qui aujourd'hui sont à sec, étaient alors sous l'eau. Le refroidissement des régions du Nord fit descendre vers le Sud la population animale ; émigration qui, comme nous l'avons déjà fait remarquer, se laisse encore facilement reconnaître aujourd'hui dans la composition de la faune de la mer du Nord et de la Baltique. Avec le froid, celle-ci se retira de nouveau vers le Nord, comme nous l'avons démontré également. Mais de telles migrations, aussi bien que les changements physiques de la surface du sol, les transports d'argile, de débris, de sable, etc., ont exigé un certain temps.

Lorqu'on examine attentivement ces immenses dépôts que les glaciers et les courants d'eau en provenant ont laissés derrière eux sur le sol suisse, on est forcé de convenir qu'il a fallu une bien longue suite de siècles, dont l'estimation est à peine possible, pour former de telles accumulations ; il est même facile de corroborer cette assertion par le calcul, en s'appuyant sur quelques facteurs spéciaux pris dans les couches. Nous avons vu que les lignites de Durnten ne forment qu'une très-mince intercaation entre les couches diluviennes. L'ensemble du sédi-

ment atteint, dans sa partie la plus épaisse, douze pieds, dont dix de lignites et deux d'argile, celle-ci s'y trouvant intercalée par bandes. « Pour pouvoir calculer la durée de la « formation de ce gisement de lignite, dit Heer, il faut se <( baser sur sa plus grande épaisseur. D'après la ma- « nière dont les troncs d'arbres sont comprimés, ainsi que « d'après la comparaison du contenu en charbon des li- « gnites schisteux avec celui de la tourbe, il résulte que <( ce gisement de lignite a dû avoir, à l'état de tourbe, une « puissance six fois plus grande, et que chaque épaisseur « de dix pieds du lignite est par conséquent le résultat de u la compression de soixante pieds d'épaisseur de tourbe. « Admettons un accroissement moyen d'un pied de tourbe « par siècle, nous arrivons à un total de six mille ans.

« Un autre calcul nous conduit à peu près au même résul- » tat. Une acre de lignite de dix pieds d'épaisseur contient, « d'après les données de M. le conseiller des mines Stockar- « Escher, environ quatre-vingt-seize mille quintaux de (( carbone. Admettons qu'une acre de tourbe produise anci nuellement quinze quintaux de carbone, il aurait donc « fallu six mille quatre cents ans pour en produire cette u quantité. L'estimation de quinze quintaux de produc- <c tion annuelle de carbone (basée sur la donnée qu'il se « produit un pied de tourbe par siècle) serait plutôt trop u élevée que trop faible , car d'après les intéressantes « recherches de Liebig, une acre de forêt ne produit an- <( nuellement que dix quintaux de carbone, chiffre qui, « adopté au lieu du précédent, donnerait pour durée de la » formation de la couche de lignite en question une pé- « riode de neuf mille six cents ans. »

Il est vrai que pour ces calculs il faut supposer que les conditions de climat étaient semblables k ce qu'elles sont aujourd'hui. Comme les plantes qui produisent aujourd'hui la tourbe sont les mêmes qui ont produit ces lignites

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schisteux, il n'y a aucune raison pour admettre qu'elles se soient comportées différemment qu'elles ne le font actuellement, et, dans tous les cas, on peut affirmer avec certitude que leur formation a exigé au moins plusieurs milliers d'années.

Qu'il ait fallu six mille ou dix mille ans pour la formation de ces lignites schisteux, ce temps ne constitue toujours qu'une faible fraction de celui pendant lequel la période diluvienne s'est continuée. Ces lignites reposent sur une épaisse couche de boue glaciaire, et sont euxmêmes recouverts de puissants bancs de gravier et de sable ayant trente pieds et plus d'épaisseur, et portant à leur surface des blocs erratiques flottés. Malgré l'énorme espace de temps qui sépare ces bancs de lignites de nos temps historiques, et pendant lequel même la mince couche de terre végétale ne s'est pas complètement formée, ces gisements appartiennent cependant à l'époque géologique actuelle; à son commencement, il est vrai, car nous avons vu que les mêmes végétaux de marais et de tourbières, les mêmes arbres y croissaient que ceux qui se rencontrent aujourd'hui dans la localité. Hâtons- nous d'ajouter qu'il se présente quelques espèces, entre autres une espèce de noisetier, différentes des espèces vivantes, ce qui nous prouve que le même caractère, qui se prononce dans la faune animale, se répète aussi dans le monde végétal. Quelques espèces sont complètement éteintes, d'autres se sont retirées vers le Nord ou dans les montagnes; la plupart vivent encore dans la même région.

Les gisements de lignites de l'est de la Suisse sont particulièrement remarquables par le monde animal qu'ils renferment. De petits mollusques d'eau douce d'espèces encore vivantes sont aussi nombreux que de petits coléoptères de marais, dont les élytres chatoyants, serrés les uns contre les autres, forment la surface de la couche.

On y a trouvé en outre des charançons et des carabes appartenant à des espèces éteintes. On a trouvé des dents de cerfs et d'ours non encore déterminés, et quelques restes d'éléphants et de rhinocéros, qui ne sont point le mammouth ni le rhinocéros à cloison osseuse, qu'on trouve presque partout avec l'homme , mais un éléphant semblable à celui d'Asie (Elephas antiquus), et le rhinocéros à cloison demi-osseuse (/?. leptorhinm), qui tous deux se rencontrent aussi avec l'homme, mais paraissent s'être éteints avant leurs congénères à longue toison. 11 semble donc résulter de ces faits, ainsi que le confirme la position des couches de lignite, que celles-ci, dans l'est de la Suisse, se sont formées immédiatement, après la retraite des glaciers, sur la boue glaciaire, qu'elles ont été ensuite recouvertes parles alluvions anciennes, et qu'enfin les sédiments dans lesquels le mammouth et le rhinocéros à cloison osseuse se rencontrent sont d'une date plus récente que les dépôts de lignite.

Tournons-nous maintenant vers le Nord, où les formations glaciaires ont acquis une extension très-considérable.

C'est avec beaucoup de raison que Kjerulf a signalé les observations de Rink, qui a passé plusieurs années dans le Groenland et y a étudié avec beaucoup d'attention les glaces continentales.

Un terrain très-étendu, non moins considérable que la péninsule Scandinave entière, est revêtu d'une écorce de glace épaisse d'un millier de pieds, et manifestant un mouvement général de l'intérieur vers la côte ouest. Cette masse de glace, chargée de blocs de pierre, glissant lentement mais sans cesse vers la mer, se brise là en masses gigantesques, qui forment ces glaçons de colossales dimensions que les courants marins entraînent dans des directions déterminées jusqu'à la latitude des Açores, et qui déposent

i-ji) LEÇéN'S SLH L'HOMME.

ainsi à de grandes distances au tond de la nier, à mesure qu'ils fondent en chemin, les blocs erratiques dont ils sont chargés.

Le même phénomène a eu lieu autrefois en Norvège , en Suède et en Finlande. Le sol était couvert d'une énorme couche de glace, qui emportait vers la mer tout le gravier et les cailloux ainsi que le limon que produisait dans sa route cette gigantesque machine à polir. Toute la masse rocheuse de la Norvège fut polie et striée, mais la mer Glaciale même, qui entourait ce Groenland préhistorique, avait alors un niveau inférieur à celui de la mer actuelle, car on rencontre dans plusieurs endroits des surfaces polies portant encore des stries Lien conservées, et se trouvant audessous du niveau actuel de la mer» Si cette circonstance seule ne suffît pas pour expliquer le refroidissement de ce pays septentrional, au point de l'assimiler au Groenland, l'élévation considérable du sol au-dessus de la mer doit au moins avoir contribué à ce refroidissement. Mais là où on trouve des marques de glaciers au-dessous du niveau de la mer, il faut nécessairement que les eaux aient été plus basses, car la glace ne descend pas au-dessous de la surface de l'eau, mais se fond cà mesure et est minée par elle, comme on le voit clans les glaces polaires, sous lesquelles on peut, à marée basse, pénétrer à une grande profondeur.

La mer s'éleva, la terre se réchauffa, la croûte générale de glace se fondit, les crêtes saillantes des montagnes apparurent, et séparèrent ainsi, en glaciers distincts, les portions de la couche primitivement unique de glace qui remplissaient encore les vallées. Maintenant commencent à se former des moraines, comme clans les glaciers actuels, moraines latérales et terminales, formant des amas linéaires de blocs, les plus extérieures s'étendant jusqu'au niveau de la mer, et les plus intérieures se trouvant à une

certaine hauteur dans les circonvolutions des vallées, ou formant ceinture à leur extrémité. La mer s'éleva jusqu'à une hauteur de cinq cents pieds, car on trouve à son niveau des bancs coquilliers renfermant des coquilles appartenant à la mer du Nord. En même temps les masses glaciaires produisirent par leur fonte de grands volumes d'eau, qui, retenus çà et là par les moraines glaciaires barrant les vallées, formèrent de grands lacs intérieurs et y déposèrent, sous forme de marne et de sable, tous ces menus matériaux que les eaux glaciaires charrient en si grande abondance. La mer d'un côté, les eaux intérieures de l'autre, travaillèrent sur les anciennes masses déposées parla glace générale; les glaciers transportèrent constamment des blocs, qui furent déposés tantôt immédiatement sur les berges, tantôt tardivement après avoir été flottés plus ou moins longtemps sur des glaçons. Ainsi se prépara l'époque actuelle, qui ne présente que bien peu de points où les glaciers atteignent encore le bord de la mer, mais où ils se tiennent à une hauteur considérable au-dessus de celle-ci, laissant une température douce régner dans les vallées.

Cette histoire préhistorique n'est point un roman, elle est déduite de faits positifs et des conséquences immédiates qui en résultent. Voici du reste les faits d'après Kjerulf.

« Mais quel est l'ordre qui règne parmi ces masses gla- « ciales entourées par la mer? En dessous, là où elles ne « sont plus atteintes par l'eau, du sable et des cailloux rou- « lés. C'est là les matériaux qui, comprimés par la glace, « sont poussés sur le sol rocheux. Si on veut déterminer la « direction du mouvement, ce sont ces cailloux-là qu'il faut « observer. Mais comme ils sont pour la plupart brisés en a fragments et souvent arrondis, on les nomme cailloux « roulés, nom du reste impropre et qui devrait être rem-

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placé par celui bien plus juste de cailloux frottes. Ils ne c sont pas roulés, mais se sont brisés réciproquement, et, enchâssés dans la glace comme le diamant dans son manche , ils ont produit sur les rochers sur lesquels ils passaient des stries et des cannelures. Sur le sable de frottement et sur les dépôts de cailloux reposent les différentes espèces d'argiles, d'abord l'argile calcaire, la marne, dans les régions ouvertes aux eaux glaciaires, le calcaire et la marne finement broyés et provenant des couches siluriennes; ensuite l'argile à coquilles partout où la hauteur n'était pas trop grande ni le courant d'eau de fonte froide et douce trop violent; puis l'argile à briques sans coquilles, peut-être précisément de l'époque à laquelle les flots du continent étaient montés à leur plus haut point; enfin du sable et du sable mar-

< neux.

« Les grands blocs reposent sur les bancs de cailloux

< frottés, d'argile et de sable; en Scandinavie il n'y a que le petit nombre qui ait été transporté par des glaçons flottants, la plus grande partie a été posée en place, dans la situation actuelle, par les glaciers mêmes.

« Nous avons donc devant nous une longue période, i pendant laquelle il a existé une époque glaciaire réelle, i et une mer glaciale baignant les côtes de la Scandinavie

< et de la Finlande, qui alors ne formaient qu'un seul con- ( tinent couvert de glaciers. Mais ce n'est pas seulement • dans ce continent de glace qu'on trouve des preuves ( d'une telle mer polaire. La plaine allemande du Nord, ( de la Hollande à la Pmssie , est couverte de blocs, de i cailloux frottés et de débris provenant tous de la Scan- ( dinavie et de la Finlande, et dont la limite méridionale ( est formée par les soulèvements des chaînes du Weser, i du Harz, du Erz et du Riesen. A l'est, cette limite des i blocs serpente au travers des plaines russes jusqu'à

<( l'Oural, en décrivant autour de la Finlande un arc de « cercle si régulier, qu'on pourrait presque tracer cette « limite sur la carte avec un compas. Tel est le cercle de « rayonnement de cette mer glaciaire , dans lequel les « blocs ont été flottés par des glaçons, et déjà le contour « de la ligne des blocs prouve qu'à l'époque de la plus « grande extension de cette mer glaciaire le continent « finno-scandinave était une île, et qu'un large bras de « glace reliait les mers Glaciale et Blanche avec la Balci tique. ')

Dans toute l'étendue du continent nord-américain jusqu'à New-York, en Angleterre et en Ecosse, en Scandinavie et en Finlande, en Russie à l'Est, jusqu'au désert de Petchora, se trouvent les mêmes formations, des surfaces polies, rayées et cannelées, puis des bancs de pierres frottées, surmontés de couches d'argile et de sable marneux, contenant des espèces de mollusques des mers du Nord, ou de celles qui n'atteignent leur développement complet que dans les mers du Nord et diminuent vers le Midi.

Sars est arrivé , par les observations les plus délicates, à prouver aussi bien la plus grande élévation de la mer Glaciale d'autrefois, que ses différentes périodes de retraite, tandis que, d'autre part, Loven a pu démontrer que le Danemark et la Norvège étaient réunis, que la mer Blanche avait dû , par contre , être reliée à la Baltique par un large bras de mer qui entourait la Finlande, et que les lacs suédois qui se trouvent aujourd'hui à plusieurs centaines de pieds au-dessus de la Baltique , les lacs Wener et Wetter , avaient dû être en communication avec cette mer glaciaire, car les profondeurs de ces lacs sont encore habitées par quelques espèces de crustacés qui sont les restes de cette population de l'époque glaciaire.

Déjà, en 1846, mon ami Desor a prouvé, dans un travail détaillé, qu'il existe la plus grande analogie entre ces

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phénomènes et ceux des Alpes, et que les particularités qui caractérisent ceux du Nord ne proviennent que de changements de niveau, et que la mer, après s'être élevée sur les côtes Scandinaves, s'est retirée ensuite graduellement jusqu'aux temps actuels; on sait, du reste, que le mouvement ascensionnel du sol Scandinave se continue encore. Dans ces derniers temps, comme en Suisse, il se forma quelques langues de glaciers et des glaçons flottants, qui ont produit ces crêtes allongées confusément déposées , et sur lesquelles on trouve souvent des blocs à angles vifs et nommés oesars.

Dans l'intérieur des hautes vallées, il en arriva comme dans les bassins lacustres : les glaciers, dans leur retraite, laissèrent en travers des vallées des moraines qui avaient parfois une puissance considérable. Martins avait déjà fourni la même preuve, de sorte qu'il n'y a plus rien d'essentiellement neuf à dire sur le Nord.

Sur le continent nord-américain, les choses se sont passées de même, avec la seule différence que peu de pays s'est enfoncé au-dessous du niveau de la mer, tandis que, par contre, il s'est formé de vastes bassins d'eau douce dont la situation entre la boue glaciaire d'une part et les blocs flottés d'autre part prouve que les lacs actuels qui existent sur les limites du Canada ne sont que les restes de ces mers intérieures d'eau douce.

Nous voyons encore en Angleterre la même série de phénomènes. Dans le fond, la boue glaciaire, reposant sur des formations d'eau douce; au-dessus des formations aussi d'eau douce, des alluvions, des cailloux roulés, et dans les régions montagneuses, comme la haute Ecosse et. le pays de Galles, de nouvelles moraines qui témoignent de la présence de glaciers descendant dans les vallées. Partout donc les mêmes phénomènes dans le même ordre, avec cette seule modification que dans le Nord c'est surtout la

mer, et dans le Midi surtout les eaux douces qui ont agi.

ISous pouvons donc établir avec tous ces phénomènes le tableau suivant dans lequel nous partirons d'une part de la contemporanéité de la boue glaciaire dans différentes régions, d'autre part de la contemporanéité de l'apparition du mammouth (Elephas primigenius) et du rhinocéros à narines cloisonnées (/?. tichorhinus) qui ont habité avec l'homme quelques parties du continent européen.

Notre tableau ne comprend que les apparitions les plus anciennes de l'homme, qu'on a pu jusqu'à présent constater avec certitude en Belgique, dans le nord de la France ou le sud de l'Angleterre, et sur lesquelles je me suis étendu ici. Les phénomènes postérieurs dont j'aurai à vous entretenir dans la leçon prochaine ne sont pas à considérer pour le moment. Le monde animal, qui par exemple accompagne l'homme dans les habitations lacustres de la Suisse, ne permet pas de douter que l'homme se soit établi dans ces régions bien plus tard, après la disparition de l'ours des cavernes, lequel a vécu pourtant dans ces contrées, comme le montrent les cavernes de Besançon et d'Appenzell. Il y a donc dans les temps primitifs du genre humain des indices d'émigration et de dissémination des espèces humaines; car il résulte au moins des découvertes faites, que les débris humains les plus anciens trouvés jusqu'à présent en Suisse appartiennent à une tout autre race, laquelle ne peut donc pas être provenue de la race beaucoup plus ancienne habitant la Belgique.

De quelque manière que nous envisagions les faits, il faut toujours que nous en revenions à ceci : à savoir que la période diluvienne comprend un intervalle excessivement long, pendant lequel il s'est écoulé des milliers d'années, opéré de notables élévations et abaissements des continents et des mers, et que des changements de la surface terrestre et de

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Diluvium stratifié à /?. primigenius, IL tichorhinus, etc. Anciennes alluvions. Moraines de Zurich , Sempach, Berne, Genèvo, etc.

Houilles scliisteuses avec E. antiquus, /{. leptorliimis de Dûrnten, Utznach , Môrschwyl. •

Boue glaciaire avec blocs et pierres frottées.

Blocs erratiques du Jura.

Plus grande extension des glaciers.

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