I. — Perte de la vue des deux yeux
A. — L'opacification du cristallin, dont la proportion est à peu près la même dans toutes les séries, tient le premier rang par sa fréquence : 24 p. 100 en moyenne. On me dira, peut-être, que la plupart des cataractés peuvent recouvrer la vue en se soumettant à une opération. Sans doute, mais il n'en est pas moins vrai que si l'on prend, au hasard, un très grand nombre d'aveugles de tout âge, on trouvera toujours quoi qu'on fasse, les cataractes dans la proportion de près d'un quart ; d'ailleurs, et bien que j'ai rangé les cataractes manifestement clioroïdiennes ou glaucomateuses, avec les maladies des membranes profondes, il en reste encore un grand nombre parmi les autres, qui ne sont pas opérables, par suite de complications diverses.
B. — Les ophthalmies internes sont dans la proportion de 15 p. 100, non compris celles qui sont liées à la myopie, ou reconnaissent pour origine la syphilis, l'albuminurie, etc. La proportion est sensiblement plus forte pour les malades venus aux consultations privées. Ainsi que je l'ai fait remarquer, ce n'est là qu'une apparence résultant de ce que les ophtalmies externes sont rares dans la population aisée, d'où il résulte que. le tant pour cent des autres maladies doit se trouver un peu augmenté.
11 eût été désirable de pouvoir classer ces ophthalmies internes en iritis, choroïdites, rétinites, etc. Mais, on sait que lorsque les lésions de ce genre sont assez avancées pour amener la perte de la vue, elles restent rarement localisées à une seule membrane et qu'alors il devient parfois difficile d'établir quel a été le point de départ de la maladie.
C. — L'atrophie des nerfs optiques, non syph ilitique, et sans manifestations inflammatoires bien évidentes, du moins au moment où il m'a été donné d'observer les malades, se présente dans la proportion de 14 p. 100, chiffre vraiment considérable. Beaucoup de ces atrophies sont sous la dépendance de lésions de la moelle. Les cas d'ataxie locomotrice
à forme classique sont assez rares ; le plus souvent la maladie se présente sous une forme fruste, avec prédominance des symptômes cérébraux. Les deux nerfs étant pris, en général, simultanément, il s'en suit que la vue se perd des deux côtés à peu près en même temps.
D. — La cécité, suite de glaucome (9 p. 100) paraît un peu moins fréquente chez les gens du peuple que chez les autres. Je suis porté à croire qu'ici encore, ce n'est qu'une apparence ; la plupart des malades riches, quelle que soit la distance qui les sépare des grandes villes, entreprennent le voyage, viennent prendre l'avis d'un spécialiste et grossir le chiffre des glaucomateux ; les indigents ou nécessiteux, ne pouvant agir de même, laissent passer trop souvent le moment opportun. Ils se considèrent ensuite comme des amaurotiques incurables et jugent inutile de se déplacer pour aller consulter un oculiste.
Il n'en est pas des affections glaucomateuses comme de la cataracte, pour laquelle les malades peuvent attendre d'avoir trouvé les ressources que nécessite leur déplacement.
E. — La myopie, ou plus exactement, les scléro-choroïdites postérieures, les décollements de la rétine et autres lésions qui sont la conséquence de l'allongement de l'axe oculaire, viennent au sixième rang, parmi les causes de cécité (6 p. 100) immédiatement après les ophtalmies externes. Cela n'empêchera pas de sitôt les gens du monde de considérer les yeux myopes comme de bous yeux.
Contrairement à mes prévisions, la proportion des aveugles n'est pas beaucoup plus forte dans les classes cultivées que dans les autres, bien que le chiffre des myopes soit infiniment plus considérable.
F. — Déjà, dans une statistique antérieure (1), j'ai fait remarquer combien l'oplithalmie purulente des nouveaunés était rare à Bordeaux. Même à Paris, la cécité qui reconnaît cette origine est fort rare, et je n'en trouve pas un seul exemple parmi les malades appartenant aux classes supérieures de la Société.
(1) Badal. Leçoiin d'oplUalmoloyic, ji. lu.
On pourra m'objecter, il est vrai, que l'ophthalmie des nouveau-nés, maladie essentiellement contagieuse, s'observe surtout dans les services d'accouchements, chez les sages-femmes qui reçoivent des pensionnaires et dans les Maternités, où les cas de ce genre, traités par les accoucheurs, échappent à l'observation des spécialistes.
Cela est vrai, lorsque l'affection a rapidement une issue heureuse ; mais si elle passe à l'état chronique, si les yeux semblent menacés ou perdus, on peut être assuré que les enfants, dès leur sortie de l'hôpital, seront conduits à un oculiste. Il y a lieu cependant de faire exception pour les nouveaux-nés laissés, dès leur entrée dans la vie, à la charge de l'assistance publique et qui, s'ils perdent la vue, ne quittent plus les établissements où ils sont recueillis. Il se peut que, dans ces asiles, la proportion de 33 p. 100 attribuée par les statistiques administratives, à l'ophthalmie des nouveaux-nés, parmi les causes de cécité, se ti'ouve être exacte ; mais je ferai remarqner que les Instituts d'aveugles, en somme clair-semés (1), comptent à peine quelques centaines de pensionnaires, chiffre infime si on le compare aux trente mille cas de cécité qui existent en France, dit-on, et je. crois que l'on est plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité.
Une autre objection pourrait être faite.
Les nouveaux-nés qui perdent les yeuxpai'suite d'ophthalmie purulente, ne sont pas encore aveugles, en général, au moment où on les présente pour la première fois à la consultation et en pareil cas, on se borne à inscrire sur le registre des entrées, la nature de la maladie ; si plus tard, la cécité survient, on néglige d'en prendre note ; de là, une cause d'erreur dans les statistiques.
Il est certain que le fait doit se produire de temps à autre ; il n'est pas possible, dans les cliniques très fréquentée^, de prendre jour par jour, l'observation des malades. Mais, en réalité, ces oublis ne peuvent être bien fréquents par cette
(I) Jo ne connais pas un seul établissement de ce genre à Bordeaux, ville de 220,000 habitants, ni dans la région du Sud-Ouest.
raison, la meilleure de toutes, que les cas d'ophtalmie purulente sont excessivement rares, eu égard au chiffre des autres maladies oculaires ; par cette autre raison encore, que la perte des yeux, survenue au cours du traitement est un fait exceptionnel, lorsque les malades nous sont conduits à temps. Je puis affirmer qua l'hôpital Saint-André, nous n'avons pas eu un seul désastre de ce genre, depuis dixhuit mois qu'est ouverte la clinique des maladies des yeux. Les deux cas dont il est fait mention à la quatrième série, se rapportent à des enfants qui nous ont été conduits alors que la perte de la vue était un fait accompli.
Mais enfin, je reconnais que des omissions de ce genre pourraient se produire. S'en suivrait-il pour les statistiques une eiTeur appréciable ? Je ne le pense pas, et voici sur quoi je base ma réponse.
La cécité n'est pas une chose à laquelle on se résigne aisément, et lorsque les parents apprennent que tout espoir est perdu, il arrive presque invariablement qu'ils ont recours aux lumières de plusieurs spécialistes.
Sous ce rapport, il en est des nouveau-nés comme des adultes. De là, il résulte que si la perte de la vue n'est pas notée dans une clinique, elle est notée dans une autre, parfois même dans plusieurs autres. Cette remarque s'applique du reste à toutes les maladies ophtalmiques qui menacent d'entraîner la perte des yeux ; aussi ne saurais-je trop insister sur co fait que la proportion des cas de cécité, par rapport au total des maladies oculaires, telle qu'elle résulte des statistiques fournies par les registres d'inscriptions, est certainement beaucoup trop forte, bien que la proportion réciproque des diverses maladies cause de cécité, soit probablement exacte.
G. — L'ophthalmie granuleuse (5 p. 100), ne donne lieu à aucune i jnsidération particulière, si ce n'est qu'elle fait absolument défaut dans la classe aisée.
H. — Sous la rubrique : Autres ophthalmies externes, j'ai rangé les kératites et les c'oujonrtivites, à l'exception de celles dont il vient d'être question, de celles qui accompagnent lesflèvres éruptives, et des ophthalmies blennorrhagiques.
J'ai cherché à savoir pour quelle proportion, dans ce chiffre de 8 p. 100, figurait chaque variété de conjonctivite ou de kératite ; cela m'a été impossible. En général, les ophtalmies externes n'entraînent la cécité que chez les malades dont le traitement a été mal dirigé ou qui même n'ont suivi aucun traitement, ce qui est assez souvent le cas. Aussi, la plupart du temps, les spécialistes ne sont-ils consultés que fort tard, alors qu'il est devenu difficile de savoir ce qui s'est passé au début.
La majeure partie de ces cas de cécité remonte aux premières années de la vie, et reconnait pour cause des kératites scrofuleuses, ou des ophthalmies purulentes suivies de leucome avec enclavement de l'iris, de staphylôme opaque, d'atrophie du globe, etc.
/. — Les fièvres éruptives : rougeole, variole, font moins d'aveugles qu'on ne pourrait le supposer. La proportion est seulement de 1/2 p. 100.
J. — Pour la syphilis, le chiifre des cas de cécité, ne laisse pas que d'être élevé : névrites, atrophie des nerfs optiques, choroïdites, iritis suivies d'obstruction pupillaire, etc., figurent au tableau dans la proportion de 5 p. 100.
K. — L'ophthalmie blennorrhagique, la plus redoutable certainement de toutes les ophtlialmies externes, est heureusement fort rare : 1/2 p. 100 à peine.
L. — L'alcoolisme, uni habituellement au nicotisrae, fait deux fois plus d'aveugles : 1 p. 100.
M. — Les affections du cœur, les troubles de la circulation générale, l'albuminurie, le diabète, figurent dans la proportion de 3 p. 100. Ce chiffre est certainement trop faible. 11 est hors de doute qu'un certain nombre de cas de cécité attribués aux ophthalmies internes, sans autre désignation, sont sous la dépendance de l'état général.
Malheureusement, en raison du grand nombre de personnes qui fréquentent les dispensaires ophthalmiques, du peu de temps que l'on peut consacrer à chacune d'elles, et de la difficulté que rencontre l'examen méthodique et complet des malades revêtus de leurs vêtements, il n'est pas toujours facile de se renseigner sur la nature et l'étendue des lésions organiques ou diathésiques.
A^, — La cécité congénitale, due le plus souvent à des
cataractes, opérables ou non ; parfois aussi à des malformations des globes oculaires, se rencontre dans la proportion de 3 p. 100.
O. — Je n'ai pas noté un seul cas de cécité par traumatisme portant sur les deux yeux. Toujours la perte de la vue a été la conséquence d'une ophthalmie sympathique. La proportion par rapport aux causes de cécité, est de 3 p. 100.
Les blessures ayant amené la perte d'un seul œil sont au nombre de 74; celles qui ont été suivies de la perte des deux yeux, au nombre de 14, total : 88. La proportion des ophthalmies sympathiques, par rapport aux traumatismes est donc de 14/88, c'est-à-dire d'un cinquième.