‹ Leçons sur l'opération de la cataracteChapitre 8 sur 28 · CÉCITÉ. — PUPILLE ARTIFICIELLE · texte numérisé non relu

CÉCITÉ. — PUPILLE ARTIFICIELLE

Messieurs,

Je vous présente un jeune homme auquel j'ai pratiqué, il y a quelques mois, une iridectomie optique, pour remédier à une obstruction de la pupille gauche, et que je dois opérer prochainement de l'œil droit, dans le même but.

Ce malade est intéressant, au point de vue clinique, en ce qu'il nous a été amené complètement aveugle, et dans un état tel que la cécité paraissait incurable.

Il a été atteint, il y a dix-huit mois environ, d'une ophtalmie purulente portant sur les deux yeux et suivie, après quelques jours de durée, de perforation et même de destruction partielle des cornées. Le bord pupillaire est venu s'engager dans la plaie et, ainsi qu'il ar/ive presque toujours en pareille circonstance, des produits d'exsudation n'ont pas tardé à souder l'iris aux bords de l'ouverture, amenant ainsi une obstruction complète de la pupille, des deux côtés.

Après plusieurs mois de traitements infructueux, voici quel était l'état des yeux, lorsque ce jeune homme s'est présenté à nous pour la première fois.

Les cornées sont absolument opaques dans toute leur étendue. A gauche, on voit les traces d'une perforation à peu

près centrale; l'iris, enclavé dans la plaie, fait une légère saillie à la surface de la cicatrice. A droite, les désordres sont beaucoup plus considérables ; la moitié inférieure de la cornée est profondément altérée dans sa structure, et n'est plus, à vrai dire, qu'un tissu cicatriciel formé de masses exsudatives agglutinées à l'iris qui se montre à découvert en plusieurs points, sous l'aspect de petites bosselures d'un bleu noirâtre.

Le plus souvent, à la suite de ces kératites nécrotiques, on voit, sous l'effort de la pression intra-oculaii e, l'ectasie se prononcer de plus en plus et constituer une tumeur globuleuse, noirâtre, arrondie ou bosselée, a laquelle on a donné le nom de staphylôme, en raison de sa ressemblance avec un grain de raisin (dra^uW). Ici, fort heureusement, rien de pareil ne s'est produit, la cicatrice, suffisamment résistante, est demeurée à peu près plate. Nous avions donc affaire, simplement, à cette variété de taies compliquées d'adhérences de l'iris, connues sous le nom de hucomes cicatriciels ou adhérents.

Il est vrai que le malade n'en était pas moins aveugle, puisque, sur les deux yeux, l'opacité occupait toute l'étendue de la cornée, ne laissant pas le moindre passage aux rayons lumineux.

Quelle était la conduite à tenir ?

Les moyens curatifs dont nous disposons contre les opacités de ce genre, sont assez restreints.

Le défaut de transparence est le résultat de causes très diverses. Non-seulement les cellules de la cornée et la substance intercellulaire sont altérées dans leur structure, mais encore, le plus souvent, le tissu cornéen s'est infiltré de produits graisseux, de cristaux de cholestérine, de dépôts calcaires et de débris de pigment provenant de l'iris.

On ne peut espérer rendre à la membrane sa transparence première, qu'autant que ces produits opaques sont susceptibles d'être résorbés ou transformés ; encore faut-il que la lésion ne soit pas trop ancienne, sans quoi on se trouve en présence d'un véritable tissu inodulaire, dense et serré, sur lequel on n'a plus aucune prise. D'ailleurs, quoi qu'on fasse,

les opacités qui sont le fait d'un leucome cicatriciel ne disparaissent jamais complètement ; toujours, au niveau de la perforation, il reste une cicatrice indélébile, plus ou moins étendue. Mais c'est beaucoup déjà que de pouvoir rendre à la cornée sa ti'ansparence, dans une partie de son étendue, surtout dans la moitié inférieure, de manière à pouvoir pratiquer ensuite une pupille artificielle, comme je l'ai fait chez ce malade.

Le seul mode de traitement dont on retire quelque avantage contre les taches de la cornée, est celui qui consiste dans l'emploi des irritants : alcool, teintures d'opium ou de cantharides, poudre de calomel, pommades au précipité rouge ou au précipité jaune, etc. Ces médicaments provoquent une injection de l'hémisphère antérieur de l'œil qui accélère les fonctions nutritives, favorise la résorption de certains produits et la production d'éléments cellulaires nouveaux. Toutes les fois que l'état général laisse à désirer, ce qui arrive souvent chez les malades que nous recevons à l'hôpital, il est bon de joindre au traitement local l'emploi des reconstituants : huile de foie de morue, quinquina, etc.

Après avoir essayé, contre les taches de la cornée, de tous les topiques usités, ou à .peu près, j'ai fini par donner la préférence à cette pommade jaune dont vous me voyez faire un usage si fréquent, et que je formule ainsi :

Cold-cream, ou mieux Vaseline S grammes.

Bioxy fie jaune d'hydrargyre 0,23 ceutigr.

Gros comme un grain de blé, chaque jour, entre les paupières.

Je vous conseille de ne pas vous servir du mot mercure, qui effraie souvent les malades.

Immédiatement après, et aussi longtemps que dure le traitement, je fais instiller une goutte ou deux du collyre que voici :

Bau distillée

Sulfate d'atropine

10 grammes.

o,os centigr.

Puis, pendant un quart d'heure, le malade garde sur l'œil une compresse de toile imbibée d'une infusion de camomille chaude.

Sous l'influence de l'atropine et des fomentations chaudes, l'irritation assez vive qui résulte de l'emploi du précipité jaune est mieux supportée ; la pression intra-oculaire diminue un peu, et l'absorption du médicament se trouve facilitée.

Recommandation importante : Quel que soit celui des médicaments irritants auxquels vous aurez recours, rappelezvous qu'avant de commencer un traitement de ce genre, il est prudent d'attendre que toute trace d'inflammation ait disparu, ce qui demande en général quelques semaines, et parfois plusieurs mois, après la guérison de l'ophtalmie qui a donné naissance aux opacités. Je ne fais d'exception que pour la poudre de calomel ; elle détermine fort peu d'irritation et l'on peut l'employer dès le début, à la condition de n'en projeter à la surface de l'œil qu'une très petite quantité.

Dans le cas actuel, en raison de l'étendue et de l'épaisseur des leucomes, on pouvait s'attendre à voir la guérison marcher lentement. Avec une persévérance dont il s'est trouvé récompensé, ce jeune homme a suivi pendant six mois, et sans modiflcation aucune, le traitement dont je viens de vous parler. Peu à peu les opacités sont devenues moins épaisses; la cornée gauche, la moins, malade, a recouvré en partie sa transparence, surtout dans la moitié inférieure et, dès que j'ai pu disposer d'une place sufflsante, j'ai pratiqué (il y a de cela quelques mois) une iridectomie sans laquelle la vision ne pouvait s'exercer, puisqu'il existait une obstruction complète de la pupille.

L'opération n'a pas été sans présenter de sérieuses difficultés : la chambre antérieure n'existait plus ; l'iris était accolé à la membrane de Descemet, et l'on courait le risque de blesser le cristallin en ponctionnant la cornée ou en introduisant la pince à grifi'e destinée à saisir l'iris et à l'attirer au dehors. Tout s'est bien passé, fort heureusement, et j'ai pu pratiquer une pupille artificielle assez régulière, comme

vous le voyez, grâce à laquelle ce jeune homme a recouvré la vue et pu reprendre son état.

Du côté droit, les choses ont marché moins vite; la moitié inférieure de la cornée n'existe pour ainsi dire plus, et se trouve remplacée par un tissu cicatriciel à bosselures noirâtres, où dominent les débris de l'iris, et dans lequel il ne faut pas songer à pratiquer une nouvelle pupille.

La moitié supérieure, en moins mauvais état, commence seulement à reprendre sa transparence, et l'on pourrait à la rigueur faire une iridectomie tout à fait vers le haut, mais l'ouverture serait cachée constamment par la paupière supérieure et le malade n'en retirerait aucun profit.

Au niveau du diamètre transversal, il reste une petite portion de cornée relativement saine ; j'attends qu'elle ait recouvré toute sa transparence, ce qui ne tardera pas, et il est probable que dans quelques semaines nous pourrons pratiquer en ce point, une pupille artificielle qui rendra la vue à cet œil.

L'enseignement à tirer de ce fait clinique, c'est que les taches de la cornée, quelle que soit leur épaisseur et leur étendue, peuvent à l'aide d'une médication convenable disparaître, sinon complètement, du moins en grande partie, à la condition toutefois que le traitement suive d'assez près la production des opacités. Mais toujours la guérison demande un temps considérable, surtout s'il s'agit de leucomes cicatriciels. Voilà plus d'un an que ce jeune homme emploie sans discontinuer la pommade jaune, l'atropine, les compresses chaudes. En pareil cas, beaucoup de malades perdent patience ; ceux-là restent aveugles.

Page 1