‹ Leçons sur la grippe de l'hiver 1889-90Chapitre 6 sur 10 · GRASSET ET IUUZ1ER · texte numérisé non relu

GRASSET ET IUUZ1ER

On peut, dès l’abord, poser en principe que la grippe, prise en elle-même et dans ses formes habituelles, a une durée courte et un pronostic bénin.

Si l’on considère le nombre immense d’individus qui ont été atteints, la formule est rigoureusement exacte. Songez à l’énorme quantité de personnes qui, au bout de trois ou quatre jours à peine, ont pu reprendre leurs occupations, et vous aurez une idée générale de la bénignité de la maladie.

Privée de celte bénignité et de son caractère de brièveté habituelle, l’épidémie eût constitué, par sa généralisation môme, un désastre public, une catastrophe épouvantable. Grèce à l’aménité de ses formes ordinaires, on a pu, au contraire, envisager sans inquiétude celle immense extension. Avec une dose moyennede philosophie, chacun a supporté sans trop de peine les inconvénients de la situation : on s’est facilement passé de sa cuisinière durant quelques jours, et l’on a reçu, avec un léger retard dans leur distribution, un nombre un peu plus restreint qu’en temps ordinaire de caries de nouvel an.

Mais si la formule s’applique au plus grand nombre, il n'en est pas de même pour tous. A côté d’une première catégorie de malades qui ont guéri, et rapidement guéri, il existe une deuxième série de faits dans lesquels la guérison a été suivie d’une convalescence pénible et prolongée; enfin, dans une troisième catégorie, on peut ranger des cas mortels.

L’histoire des convalescences traînantes offre beaucoup d’intérêt, et un intérêt actuel. Ce sont en effet, aujourd’hui, les cas d’observation les plus fréquents ; nous sommes littéralement envahis, en clientèle, par la multitude des valétudinaires qui ne peuvent arriver à un complet rétablissement.

L’abattement, la diminution des forces, constituent, d’une manière à peu près constante, un caractère commun à toute cette catégorie de convalescents. Ces malades, dont l’affection aigué s’est bien vile dissipée, ne peuvent arriver à comprendre qu’ayant été si légèrement atteints ils soient devenus si faibles. Beaucoup viennent consulter le médecin pour ces phénomènes de convalescence, alors même qu’ils ne l’ont pas fait appeler durant la

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période d’acuilé ; ils se plaignent de vertiges, d’éblouissements, d’adynamie, de lassitude ; ils sont fatigués, essoufflés après la moindre marche; un cITorl les met en sueur; enfin le dégoût du travail, l’inaptitude à aucune opération intellectuelle, sont la règle.

En dehors de ces manifestations communes, il existe, relativement à la nature des phénomènes prédominants, un grand nombre de types de convalescence. On peut dire, en thèse générale, que le tempérament, les antécédents de chacun, interviennent puissamment pour fixer le sens et la direction des phénomènes .

Dans la phase aiguë, le tempérament n’a pu exercer une influence aussi importante. Certainement, on lui doit l’exagération de certains symptômes: un nerveux délirera plus facile* ment, un calarrheux toussera plus qu’un autre; mais il n’y aura là rien de frappant. La note propre de la maladie sera assez marquée, assez forte pour dominer la scène et imprimer à l’affection son grand caractère d’acuité, quel que soit le tempérament du sujet.

Mais, quand la phase aiguë a disparu, le tempérament de chacun se montre à nouveau, stimulé et aiguisé par la maladie elle-même.

C’est un peu l’histoire de la tuile qui, dans sa chute, casse une jambe à deux passants ; tous deux guériront également ; mais l’un d’eux, s’il est rhumatisant, éprouvera ultérieurement, lors des variations atmosphériques, des douleurs au niveau de son cal ; l’autre, exempt de diathèse, ne ressentira plus aucune souffrance une fois la consolidation terminée.

Il en est de même en matière de convalescence; le fait a été noté dans toutes les épidémies de grippe, la démonstration a ôté des plus nettes dans l’épidémie actuelle. Chacun intervient avec son habitus morbide spécial ; la partie la plus faible est mise en jeu et exaltée, surtout si la convalescence traîne.

De la sorte, on peut observer, grâce à la diversité des tendances individuelles, une variété innombrable de formes de convalescence. Il y a le type du lousseur (depuis bientôt un mois

Grasset et rauzier.

j’npparlicris à celle calégorie), le type du dyspeptique, celui du diarrhéique, le type malheureusement fréquent du névralgique. D’autres espèces sont constituées parles rhumatisants jet les migraineux. Ces derniers voient survenir des crises de migraine fréquentes et prolongées, quelquefois subinlranles, alors qu’à l’étal normal elles se succédaient à intervalles éloignés. — Certains sujets, enfin, présentent des manifestations sudorales d’une intensité exceptionnelle.

Je n’insiste pas davantage; ces exemples suffisent à vous prouver combien sont différents les accidents de la convalescence et quelle difficulté on éprouverait à en tracer un tableau d’ensemble.

Dans celle deuxième catégorie de cas, la maladie se prolonge beaucoup plus longtemps que dans la première ; elle guérit, mais elle traîne en longueur. Le pronostic reste bénin, mais on ne peut plus dire que la durée soit courte.

La troisième catégorie comprend les individus, atteints de la grippe, qui meurent.

La grippe, nous l'avons vu, ne tue pas par elle-même; cependant on meurt beaucoup celle année; la mortalité s’est considérablement accrue ces derniers temps en particulier, et l’on peut poser en principe que l’on meurt davantage au cours des épidémies de grippe.

L’un de nos externes les plus zélés, M. Houël, a bien voulu aller, sur ma demande, relever, dans les bureaux de l’étal civil, le chiffre des décès quotidiens durant les mois de décembre et janvier, pour celle année et les deux précédentes ; à l’aide de ces matériaux, il a dressé les courbes que je vous présente, et qui me paraissent tout à fait instructives.

Un coup d’œil rapide jeté sur ces tracés superposés vous montre bien vile que les courbes de 1888 et 1889 sont parfaitement comparables ; elles s’enchevêtrent, se dépassent à peine dans un sens ou dans l’autre et se fusionnent à certains moments. — La courbe de celle année s’écarte, au contraire, beaucoup des précédentes; partie du même point, elle se détache bientôt des deux autres pour affirmer une mortalité bien plus considérable.

Moritp.Medl 2‘ Série) Mois de Décembre 1888 ^ I Mois de Janvier 1889 ™

GRIPPE DE d’hiver 1889-90.

Vous voyez la couibe de celle année confondue avec les deux autres dans la première moitié de décembre. Vers le 12 décembre, le tracé s’élève au-dessus de la représentation graphique des années précédentes, affirmant une mortalité plus élevée; puis une accalmie survient, et la mortalité retombe à la normale. Dans cette première période, ce sont les faibles, les dialbôsiques, les constitutions tarées, qui ont payé leur tribut.

En janvier, l’exagération de la mortalité sous l'influence de la maladie reparaît de la façon la plus nette; la courbe monte et atteint un maximum correspondant è 24 décès par jour, alors que la mortalité moyenne h Montpellier oscille entre G et 7 décès. Puis, au bout d’un espace de temps assez court, la courbe redescend; actuellement, fin janvier, elle est de nouveau intriquée avec les deux autres.

Ces tracés me semblent parfaitement démonstratifs; ils mettent tout h (ail hors de doute l’inlluence de la maladie actuelle sur la mortalité.

Si, à côté de ce tableau d’ensemble, on compare chacun des chiffres représentant les décès quotidiens de celle année à ceux des années précédentes, l’action de l’épidémie est tout aussi nette'.

Vous le voyez: en décembre, le chiffre des décès quotidiens a dépassé, et de. beaucoup, la moyenne antérieure. En janvier, la différence s’est encore accentuée; à partir du 12 et jusqu’au 24, la mortalité quotidienne s’est élevée au-dessus du chiffre représentant la somme des décès des deux années précédentes : le 13 janvier, par exemple, nous avons eu autant de décès, et G en plus, qu’en réunissant les chiffres de 1888 et 1889; le 14, 2; le 13, 5, etc. Le 21, le total a été surpassé de 13; enfin, le 25, le pair était atteint (304 décès de part eld’oulre). Maintenant que tout est rentré dans l’ordre, le rapport mutuel demeure stationnaire.

1 Voir les tableaux ci-après : le chiffre inscrit en face de charpie jour représente la somme des décès depuis le l'rdu mois jusqu’à ce jour.

GRASSET ET RAUZIER.

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