‹ Leçons sur la philosophie chimiqueChapitre 22 sur 43 · BECHER · texte numérisé non relu

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nière précise l'existence de corps indécomposables, et celle des corps composés et surcomposés.

Si la dissidence de la Philosophie scolastique et de la Chimie avait pu, jusqu'à lui, sembler douteuse, sa Physique souterraine l'établirait dans les termes les plus précis: « Bon péripatéticien , mauvais chimiste, et réciproquement, dit-il, car la nature n'a rien de commun avec les imaginations dont la Philosophie péripatétique se nourrit. »

Ailleurs, il porte à Aristote et à toute sa secte un défi formel, et il les invite à expliquer pourquoi l'argent est dissous par l'acide nitrique, pourquoi il est précipité par le cuivre, le sel marin, etc.

Mais la réputation de Bêcher repose surtout sur la doctrine des trois éléments qu'il appelait les trois terres, savoir : la terre vitrifiable, ou l'élément terreux ; la terre inflammable, ou l'élément combustible; la terre mercurielle, ou l'élément métallique. Chacune d'elles ne représente pas une matière unique et toujours identique ; elles peuvent aff'ecter des modifications et revêtir des caractères extérieurs variés.

Quand on met de côté les prétentions géologiques de Bêcher, aussi bien que ses prétentions alchimiques, il reste dans sa Physica subterranea une véritable Philosophie chimique, telle que la comportait son époque. L'expérience y est placée au rang qu'elle

doit occuper, en des études où les raisonnements a priori ont si peu de portée. Bêcher connaît bien les faits; il en donne une appréciation vraie; il les classe avec sagesse et méthode; il s'élève enfin par moments aux idées les plus nettes sur la nature des réactions chimiques. Pour lui, les phénomènes chimiques se passent entre des principes matériels qu'une force propre réunit pour former des composés. Rien n'empêche de détruire ceux-ci et de faire reparaître les principes avec leurs qualités fondamentales.

Il est curieux de remarquer qu'après avoir tant insisté sur la nature matérielle des êtres qui produisent les phénomènes chimiques, Bêcher et son commentateur Stahl aient accordé si peu d'attention l'un et l'autre à l'une des qualités les plus sensibles de la matière, sa pesanteur.

Le célèbre inventeur de la théorie du phlogistique, Siahl, à qui nous devons la connaissance de la meilleure partie des ouvrages de Bêcher, parvenue jusqu'à nous, a certainement puisé le germe de ses idées dans les écrits de ce dernier. Il n'en parle qu'avec une sorte de .fanatisme. Ainsi, il appelle son ouvrage opus sine pari; ailleurs, primiim ac princeps ; ailleurs encore, liber undique et undique primas. Loin de se parer des dépouilles de Bêcher, il cherche par tous les moyens à montrer l'estime

profonde qu'il porte à son ouvrage. Il prétend y avoir puisé les premières notions de sa théorie ; mais on serait presque tenté de révoquer en doute le témoignage de Stalil, et de regarder cette assertion comme une exagération de sa modestie et de son admiration pour Bêcher. En tout cas, il est certain que, si Bêcher lui a fourni le premier germe du phlogistique, quand il a M\\i féconder cette pensée mère, Stahl y a mis beaucoup du sien.

George-Ernest Stahl, né à Anspach, en 1660, était un médecin. Il devint même premier médecin du duc de Saxe-Weimar, et en 1716 premier médecin du roi de Prusse, titre qu'il conserva jusqu'à sa mort, arrivée en 1734. Tous ses ouvrages indiquent un génie vaste , un esprit pénétrant et riche de toutes sortes de connaissances. Il s'attache aux vues élevées et profondes, aux idées étendues. Il s'y abandonne même sans réserve et poursuit leurs conséquences au travers des ténèbres de la Science naissante. A cette époque obscure, la pensée de Stahl produit l'effet d'un éclair au milieu de la nuit, qui fend la nue et brille tant que la vue peut le suivre, qui brille encore quand l'œil se fatigue et le perd au loin. Son style est dur, serré, embarrassé; on n'en supporte que très-péniblement la lecture. Ajoutez que ses ouvrages, et particulièrement le dernier volume de ses principes de Chimie, présen-

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tent une bizarrerie dont je ne connais nul autre exemple. Le latin et l'allemand sont continuellement entremêlés dans tout le cours d'un gros in-4*'- Ce n'est même pas une alternance de phrases homogènes écrites chacune dans l'une de ces langues ; mais dans la même phrase se succèdent sans ordre des mots allemands et latins, latins et allemands. Vous lisez une préposition allemande ; le nom qui la suit est latin, et se trouve au cas où l'eût régi la préposition latine ; le sujet du verbe appartient à une langue, le verbe appartient à une autre. C'est un mélange, une confusion, dont on ne peut se faire l'idée que quand on l'a sous les yeux, que quand on essaye de le traduire.

S'agit-il, par exemple, de vous décrire l'action de l'acide sulfurique sur le sel marin et les caractères du sulfate de soude qui en résulte, Stahl vous dit :

Eap hujus deinde remanentiâ, seu capite mortuo, woraus der spiritus salis getrieben worden, hleibt ein novwn concretum salinum Zurûcke, compositum ex

alcali salis et acido vitrioli id est sal mirahile Glau-

heri, welches eine hrûchige, jragilem et friabileni mollem consistentianihat, aquani ahundantem,feucht, daheres im Feuer ehullirt me Alaun.

Outre l'édition et le commentaire de la Physica suhterranea, nous avons de Stahl plusieurs ouvrages,

qui sont ses Expérimenta etohservationes, son Traité du soufre, ses Fundamenta Chymiœ dogmaticœ et experimentalis, son Traité des sels.

Comme Bêcher, trouvant les éléments d'Aristote inapplicables aux phénomènes de la Chimie, il les rejette, et cherche ailleurs des corps indécomposables, qu'il puisse regarder comme vrais principes de la Chimie. Il s'était livré à une étude approfondie de la deuxième terre de Bêcher, de sa terre combustible; il connaissait bien les rapports qui lient les métaux à leurs oxydes. Il avait reconnu le rôle utile de l'élément combustible dans la conversion de ces oxydes en métaux, en un mot, dans leur réduction; il en avait saisi toute la généralité.

S'il eût pris comme éléments les métaux, ou, si vous voulez, les diverses modifications de la terre mercurielle de Bêcher, et s'il eût considéré les oxydes comme des composés dérivés de ces corps simples, sa théorie eût été conforme aux idées que nous avons aujourd'hui, aux doctrines qu'a établies Lavoisier. Mais il fit et devait faire l'inverse; il vit, dans les oxydes, des corps simples, et dans les métaux, des corps composés. Voilà son erreur fondamentale : de là dérivent toutes les autres. Dans cette circonstance, il a été influencé par les idées qui régnaient de son temps sur la nature des métaux, que l'on s'accordait à regarder comme composés. Il

a bien su mettre de côté les éléments aristotéliques, ainsi que les prétentions des physiciens ou mathématiciens à l'explication des phénomènes chimiques; mais il a tenu compte des opinions générales sur les' métaux, qui s'étaient transmises d'âge en âge, sans que personne eût jamais songé à les mettre en doute.

D'après Stahl, les terres, les oxydes d'aujourd'hui, étaient indécomposables ; le phlogistique pouvait s'y unir, et les métaux naissaient de cette union. Les métaux, par conséquent, devaient renfermer du phlogistique. Le charbon en contenait bien davantage encore. Tous les combustibles, en général, étaient plus ou moins chargés de phlogistique. Toutes les fois qu'un corps brûlait, c'était parce qu'il se dégageait du phlogistique, et il s'en dégageait d'autant plus que le corps était plus inflammable. Si l'oxyde de plomb, chauffé avec du charbon, passait à l'état métallique, c'est que le charbon en brûlant abandonnait son phlogistique et que l'oxyde s'en emparait. Enfin, aux yeux de Stahl, une série d'oxydes produits par une oxydation plus ou moins avancée représentait un métal plus ou moins déphlogistiqué.

En un mot, la théorie de Stahl ne diffère de la nôtre que parce que son auteur avait vu une combinaison là où nous voyons une décomposition, et

réciproquement. Il n'a manqué à Stahl pour rectifier ses idées que tl'avoir égard aux indications de la balance; car, si l'on en tient compte, une objection sans réplique se présente à l'instant. Le plomb qui s'oxyde, qui se déphlogistique dans la théorie de Stahl, augmente de poids; la perte d'un de ses principes lui fait donc acquérir un poids plus grand. D'autre part, l'oxyde de plomb réduit par le charbon gagne du phlogistique; il devrait donc peser plus qu'avant sa réduction, et pourtant il a diminué de poids.

Ce qui étonne, c'est que Stahl savait parfaitement bien à quoi s'en tenir à ce sujet. On trouve le fait consigné dans ses ouvrages : « La litharge, le minium, les cendres de plomb, dit-il, pèsent plus que le plomb qui les fournit; et non-seulement, par la réduction, on voit disparaître ce poids surnuméraire, mais encore même celui d'une portion du plomb. » Mais cela ne l'a point arrêté. Cette difficulté qui nous semble monstrueuse ne parait pas l'avoir frappé. Nous ne trouvons dans aucune partie de ses écrits qu'il ait cherché à s'en rendre compte. Il est vrai qu'il ne suffit pas de lire ses œuvres pour être en état d'apprécier dans tous ses détails la doctrine de Stahl : sa conversation, ses leçons valaient mieux que ses écrits ; et cela se conçoit d'un homme comme lui, tout de fougue et d'inspiration. Aussi avons-

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nous quelque peine à saisir l'idée précise qu'il se faisait du phlogistique, et quand on cherche à y parvenir il ne faut pas se contenter de la lecture de ses ouvrages, il faut consulter aussi ceux de ses élèves. Ses opinions y prennent une forme plus nette et plus arrêtée. Sous ce point de vue, il faut remarquer le Traité, fort bien fait d'ailleurs, de Juncker, publié en i-ySo et intitulé : Conspectus Chemiœ informa tahularum in quibus corporiim principia, etc. E dogmatihus Becheri et Sixuu potissimùm explicantur. A une époque très-voisine de nous, Berthollet nous offrira l'occasion de renouveler cette remarque, car ses idées ne prennent une forme claire que dans les écrits de ses élèves.

La notion de poids n'entre donc pour rien dans l'esprit de Stahl, quand il s'agit de Chimie : la notion de forme est son seul guide. C'est là ce qui constitue la différence essentielle qu'il y a entre lui et Lavoisier. L'un n'a pris en considération, dans les explications qu'il a données, que le changement de forme et d'aspect des corps brûlés; le second a eu égard à la fois au changement de forme et au changement de poids. Et quand on dit, à la gloire de la doctrine de Stahl, qu'elle a suffi pendant près d'un siècle aux besoins de la Science, il est indispensable d'ajouter qu'elle a suffi, tant que les chimistes n'ont tenu compte que des phénomènes sur

lesquels Stalil l'avait établie. Elle s'est évanouie dès que l'observation a fait un pas de plus.

Cette doctrine a pénétré tard en France. Elle y a éprouvé bien des objections. Il répugnait à beaucoup de personnes, et particulièrement à BufTon, d'admettre cet être idéal et insaisissable, que Stabl appelait phlogistique; car, en indiquant beaucoup de corps très-riches en phlogistique, il ne dit jamais l'avoir isolé. Il le trouve à la vérité presque pur dans le noir de fumée. Mais on voit, et par d'autres passages de ses écrits, et par les écrits de ses élèves, qu'il n'a pas considéré le noir de fumée comme du phlogistique à l'état de pureté absolue. Plus tard, Macquer et bien d'autres étaient portés à voir, dans le gaz inflammable, un phlogistique plus pur. Enfin, ils furent obligés d'admettre des idées plus vagues encore sur la nature de ce phlogistique : c'était la matière la plus pure du feu, c'était la lumière. Mais alors la théorie expirante succombait sous les efforts de Lavoisier.

Dès qu'il eut commencé à l'ébranler, on comprit toute la force de l'objection tirée des poids. Voici comment on essayait de la résoudre. En fait, le phlogistique ajouté aux corps leur ôtait une partie de leur poids, qu'ils retrouvaient quand il s'en séparait. Il fallait donc que le phlogistique, au lieu d'être attiré comme tout corps pesant vers le centre de la

go PHILOSOPHIE CHIMIQUE.

terre, eût au contraire une tendance à s'en éloigner: il fallait qu'il eût un poids négatif. A l'aide de cet expédient, on expliquait comment la combinaison du phlogistique avec les autres corps les rendait plus légers : car leur poids véritable devait être diminué d'une quantité égale au poids négatif du phlogistique qui s'y trouvait uni.

Au reste, parmi les chimistes de cette époque, il s'en trouvait beaucoup, et Guy ton-Morveau , par exemple, qui se contentaient à meilleur marché encore. En effet, ce dernier voyait dans le phlogistique une matière plus légère que l'air, qui, s'ajouta nt aux corps, les rendait plus légers en apparence quand on les pesait dans l'air, tout comme ces vessies qui, ajoutées au corps du nageur, augmentent son poids absolu, mais diminuent sa densité de manière à le faire surnager sur l'eau. Guyton-Morveau n'avait pas compris la question, car, à ce compte, l'augmentation de poids eût été accompagnée d'une diminution de volume. C'est ainsi qu'un aéronaute qui, dans sa nacelle avec son ballon, s'élève dans les airs, parce que l'ensemble est plus léger que l'air, semble devenir plus lourd, quand il se sépare de son ballon pour descendre en parachute. En faisant abstraction du volume, on dirait donc que pour monter il ajoute à son poids celui de son ballon ; que pour descendre, au contraire, il soustrait ce même poids. Voilà

STAHL. gi

l'image exacte de l'explication de Guyton-Morveau. Elle tombe d'elle-même quand on voit que l'aéronaute, s'il ajoute à son poids pour devenir plus léger que l'air, ajoute aussi beaucoup à son volume, tandis que l'oxyde de plomb perd à la fois en poids et en volume, quand il se réduit.

La nécessité d'avoir recours à de tels expédients pour prolonger la durée de la théorie du phlogistique fait voir qu'elle était bien malade dès les premières observations de Lavoisier, sur la calcination des métaux. Elle reçut bientôt le coup de la mort quand Lavoisier vint à discuter les phénomènes de la décomposition de l'oxyde de mercure, par l'action de la clialeur seule, et sans intervention du charbon ou de tout autre produit phlogistiquant. Macquer essaya de répondre en disant qu'à la vérité, dans cette opération, le mercure pouvait se passer du contact du charbon, mais que du moins il était nécessaire que la cornue où l'opération s'effectuait reçût la lumière du charbon embrasé, qu'elle vit les charbons ardents. Vains efforts! C'en était fait de la doctrine du phlogistique.

La doctrine du phlogistique aura pourtant toujours <le l'intérêt, car elle a terminé, on peut le dire, la lutte entre la Physique scholastique et la Chimie expérimentale. Vivement engagée dans les leçons de Paracelse, continuée dans les écrits de Bêcher,

celle-ci n'a cessé qu'après la découverte et l'adoption de la théorie de Stahl.

Que serait-il arrivé si la doctrine des quatre éléments d'Aristote n'avait pas préoccupé tous ces esprits? Quand on voit dans la tête de Nicolas Le Fèvre une notion si vraie du principe comburant sur lequel il fonde sa doctrine; quand on voit dans celle de Stahl un sentiment si exact des propriétés du principe combustible, auquel il rapporte toutes ses théories, on est tenté de croire que la Chimie eût fait des progrès bien plus prompts.

Quoi qu'il en soit, de Paracelse à Stahl la Chimie a constamment fait effort pour se débarrasser des quatre éléments d'Aristote, et, si j'osais exprimer ici ma pensée tout entière, je dirais qu'à mes yeux le mérite de Stahl n'est peut-être pas dans le rôle qu'il a fait jouer au phlogistique, comme on le pense généralement.

Ce qui donnera toujours à Stahl une auréole de grandeur et de gloire, c'est que non-seulement il a compris qu'il fallait reconnaître en Chimie des corps indécomposables, tout différents des éléments d'Aristote, mais qu'il a consommé cette révolution dans les idées. Examinez la question et vous serez bien vite convaincus que l'esprit humain a fait un pas immense le jour où ce principe de Philosophie naturelle a été admis, et à partir de Stahl il a fallu l'admettre.

C'est par là que, dans sa Chimie nouvelle, il introduit une précision inconnue. Plus de vague ni d'incertitude, les faits et l'explication se tiennent, rien ne les sépare. Les terres sont des êtres simples. Quand le plilogistique s'y ajoute, elles se métallisent, et les métaux sont des composés. Otez-leur le plilogistique, les terres reparaissent.

Quel progrès, quand on se rappelle les éléments ou principes de ses prédécesseurs, sortes de qualités abstraites qui ne se révélaient sous forme saisissable qu'autant que leur pureté se trouvait souillée de je ne sais quelle substance terrestre, qui pouvait les déguiser en cent façons !

Quel progrès, quand à ces terres et à ce phlogistique, dont Stahl fait une application si heureuse et si prochaine à l'explication de tous les faits de la Chimie, on oppose les éléments de ses prédécesseurs, ces éléments un peu trop métaphysiques, comme disait Lémery, qui les décrit soigneusement à la première page, mais qui s'en débarrasse dès la seconde, comme d'un bagage pesant et inutile!

Stahl a fait descendre jusqu'aux faits les théories qui s'égaraient dans les nuages. Stahl a été le précurseur nécessaire de Lavoisier, et, s'il s'est borné à lui préparer les voies, il les a du moins préparées d'une manière large, qui n'appartient qu'au génie.

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