RÉSUMÉ
la température ambiante, est un être débile dans lequel rien n'annonce, pour ainsi dire, ce que sera l'animal adulte. .
Si nous étudions les actes chimiques de leur respiration, nous voyons le Canard consommer autant et même plus d'oxygène, en un temps donné, que les autres Oiseaux, et cette consommation augmenter encore si l'on abaisse autour de lui la température de l'air. Le nouveau-né, au contraire, absorbera beaucoup moins d'oxygène, eu égard à son poids, que ne l'eût fait l'adulte, et cette absorption diminuera quand s'abaissera la température ambiante.
Tranchons-leur à tous deux la tête. Après deux ou trois minutes le Canard demeure immobile et ne répond plus aux excitations venues du dehors; bientôt, ses nerfs moteurs, ses muscles eux-mêmes refuseront d'agir, à peu près en même temps, un peu plus vite même que s'il s'agissait d'un Oiseau non plongeur, d'un Poulet par exemple. Quant au nouveauné, son corps décapité donnera pendant plus d'un quart d'heure des signes de sensibilité, et ses muscles se contracteront encore longtemps après qu'un adulte semblablemenl opéré sera en rigidité complète.
Enlevant maintenant des fragments musculaires et les plaçant sous des cloches pleines d'air, nous trouverons que les muscles du Canard consomment autant et même un peu plus d'oxygène que ceux d'un Poulet pris pour terme de comparaison ; les muscles du nouveau-né, au contraire, consommeront beaucoup moins d'oxygène que ceux d'un animal adulte.
Chez le premier, en un mot, activité intense; chez le second, dépression, ralentissement des phénomènes vitaux.
Comment a-t-on pu, à priori, chercher pour les deux cas l'explication delà résistance dans quelque modification ana-
logue, au fond, de la disposition ordinaire de l'appareil circulatoire?
Cette explication, nous l'avons trouvée par voie expérimentale, par à posteriori, chez le Canard, dans la quantité énorme de sang qu'il contient ; chez le nouveau-né, dans la résistance vitale plus grande de ses éléments anatomiques.Ilnous reste à savoir ce que veut dire exactement ce terme de résistance vitale, qui exprime, mais n'explique pas l'ensemble des phénomènes : tâche difficile, mais à laquelle nous nous efforcerons de ne pas faillir.
Veuillez remarquer que tout ce que nous avons dit de l'animal nouveau- né, nous aurions pu, tout aussi bien, le dire du Reptile, surtout pendant la saison froide : même engourdissement général, docilité plus grande encore h suivre les modifications de la température ambiante, résistance vitale plus étonnante encore des éléments anatomiques. Nous revenons donc par une autre voie à cette assimilation, « ind stinctivement acceptée, suivant l'expression de Graiiolet, » dès l'enfance de la physiologie » ; mais cette assimilation n'a pas conservé sa base antique de la communication des cavités du cœur : elle se fonde, au contraire, sur ce qu'il y a de plus intime dans l'être vivant, sur les propriétés de ses éléments anatomiques.
Messieurs,
Nous sommes arrivés au terme de ces leçons ; permettezmoi de jeter un regard en arrière sur le terrain parcouru, et d'examiner rapidement, avant de nous séparer, les faits principaux parmi ceux sur lesquels j'ai appelé votre attention.
Je serai extrêmement concis ; laissant de côté les faits isolés, les questions de détail, je désire ne vous présenter qu'un simple résumé, une sorte de table des matières pour les résultats les plus importants de nos travaux de cet hiver.
Respiration des tissus. — La première question que nous ayons expérimentalement étudiée est celle que l'on peut désigner abréviativement sous le nom de respiration des tissus ; indiquée par Spallanzani, cette question n'avait plus été le sujet que de recherches relatives au tissu musculaire, et des travaux publiés tout récemment en Allemagne tendaient, à mon sens, à en fausser l'interprétation. Après l'énumération de quelques faits relatifs aux tissus végétaux, nous avons constaté que :
1° Les tissus de nature différente, pris chez un même animal, respirent avec une inégale activité ; en tête vient le tissu musculaire, puis le tissu nerveux, etc.
2° La respiration de tissus semblables peut être influencée par la composition, la température, etc., de l'atmosphère ambiante.
3° Des tissus de même nature, pris sur des animaux ap-
partenant à des groupes zoologiques différents, respirent inégalement.
De ces faits nous avons tiré des conclusions relatives à la consommation normale de l'oxygène dans les divers points de l'organisme, à l'explication de certains phénomènes présentés par les Reptiles, les animaux nouveau-nés, etc.
Gaz du sang. — Après une étude historique et dogmatique qui sortait un peu du plan de ce cours, mais dont les développements m'ont paru nécessaires à cause du peu de renseignements contenus sur ce sujet dans les livres publiés en France, nous avons analysé expérimentalement l'influence de certaines conditions sur la richesse en oxygène du sang artériel. Nos principaux résultats ont été les suivants :
1° La quantité d'oxygène contenue dans le sang augmente ou diminue avec la proportion de ce gaz dans l'atmosphère respirable ou, en d'autres termes, avec la pression extérieure de ce gaz : de là nous avons pu tirer des inductions légitimes sur les effets de la respiration dans les régions, élevées, montagnes, etc., inductions qui pourront être prochainement, grâce à l'intervention et au concours de M. le docteur Jourdanet, soumises au jugement de l'expérience.
2° Le sang d'un animal à jeun est plus riche en oxygène que le sang d'un animal en digestion.
3° L'oxygène augmente pendant le sommeil dû à l'action du chloroforme, ce qui détruit l'assimilation erronée établie par quelques auteurs entre cette action et l'asphyxie.
h° Il existe, entre la richesse oxygénée du sang chez divers Mammifères et chez divers Oiseaux, des différences que je vous rappelle seulement, n'ayant pas le temps de les analyser ici.
Milieux respirables. — Eau. — Nous avons déterminé expérimentalement quelques-unes des raisons pour lesquel-
les la plupart des animaux aquatiques meurent quand on les transporte de l'eau de mer dans Feau douce, et réciproquement, mort qui est, le plus souvent, une véritable asphyxie.
Air. — Nous avons vu que l'air des alvéoles pulmonaires, en présence duquel se passent réellement les échanges respiratoires, est très-chargé d'acide carbonique et trèspauvre en oxygène.
Mécanismes respiratoires dans la série animale entière. — Ce vaste sujet méritait de nous retenir et nous a retenus longtemps.
Après l'indication des conditions générales auxquelles doit satisfaire un appareil respiratoire, nous avons rapidement passé en revue l'étude des mécanismes qui servent à la respiration aquatique chez les animaux invertébrés. Puis, après une digression nécessaire sur l'exposition de la méthode graphique, nous avons appliqué celle-ci à l'étude de la respiration chez les Poissons, et relevé sur ce point spécial quelques erreurs accréditées dans la science.
Passant ensuite à l'élude de la respiration aérienne, nous avons eu d'abord à expliquer l'inégale durée delà survie de divers Poissons lorsqu'on les retire de l'eau ; cette inégale résistance, nous en avons trouvé la raison, non point comme on l'enseigne partout, dans des modifications anatomiques des appareils, mais dans les différences des propriétés des tissus.
Arrivés aux Vertébrés aériens, nous avons fait un constant usage de la méthode graphique qui nous a été doublement utile, d'une part, pour mettre en lumière des détails inaccessibles à l'observation directe, d'autre part pour constater d'une manière indéniable les faits que nous observions.
Grâce à elle, nous avons pu analyser les mouvements respiratoires des Batraciens ; démontrer que les Tortues ne
déglutissent pas l'air, comme on l'enseigne partout, mais l'inspirent par dilatation thoracique ;.. donner une analyse exacte et détaillée des rhythmes respiratoires si curieux des Tortues, des Serpents, des Lézards, des Crocodiles, des Oiseaux.
Chez les Mammifères, nous avons employé celte méthode à l'élude de certaines questions et à la solution de certains problèmes de détail : je citerai, par exemple, les changements que les actes respiratoires apportent dans la pression intra-abdominale ; l'action tant controversée de la contraction du diaphragme sur les côtes inférieures, la découverte de son action sur les côtes supérieures ; l'influence des battements du cœur sur la pression de l'air contenu dans les poumons ; les modifications de la respiration pendant le cri, le chant; la part des puissances contractiles et celle des puissances élastiques dans l'expiration, etc.
Contraclilitè pulmonaire. — La méthode graphique nous a encore permis de mettre hors de doute deux faits plus importants. Le premier, c'est l'existence de la contraclilitè du tissu pulmonaire et les relations de cette propriété avec les nerfs pneumogastriques, qui seuls la mettent en jeu ; après cette section, elle se perd, sans que la fonction respiratoire se trouve, pour cela, compromise. J'ai constaté la contraction du poumon chez tous les Reptiles et chez les Mammifères.
Le second fait est la diminution de pression, diminution réelle et non point seulement virtuelle, qui se fait dans le poumon pendant l'inspiration et l'augmentation de pression qui a lieu pendant la phase inverse ; fait dont nous n'avons pas manqué d'indiquer les conséquences relatives à lathéorie de la respiration.
Nombre des mouvements respiratoires. — L'étude du
nombre des mouvements respiratoires chez les animaux d'espèces différentes, étude basée sur une certaine quantité d'observations faites sur des Mammifères, des Oiseaux, des Poissons et des Mollusques, nous a fournis, entre autres résultats intéressants, les suivants : 1° Les Oiseaux respirent beaucoup moins fréquemment que les Mammifères (à taille sensiblement égale) ; 2° les Mammifères carnassiers moins que les herbivores ; 3° le nombre des mouvements respiratoires est en rapport inverse avec la taille, mais seulement dans un même groupe zoologique, et, chez les Poissons, dans une même espèce. Nous avons vu, en outre, à ce propos, que la capacité des poumons diffère chez des Mammifères de même taille, mais appartenant à des groupes différents.
Influence de certaines conditions sur le rhythme respiratoire. — Reprenant ensuite la méthode graphique, nous avons étudié l'influence de certaines conditions sur le rhythme de la respiration d'un même animal ; j'ai ainsi recueilli et vous ai présenté un très-grand nombre de tracés représentant les altérations de ce rhythme, en présence d'obstacles apportés à l'entrée ou à la sortie de l'air, à la suite de certains empoisonnements '(strychnine, curare, acide phénique, chloroforme, etc.), et sousl'influence de l'asphyxie ou de l'hémorrhagie poussées jusqu'à la mort. Chemin faisant, nous avons constaté la résistance extraordinaire que présentent à l'action de certains poisons les animaux nouveau-nés, résistance telle qu'il faut, pour les tuer lentement par la strychnine, décupler la dose qui foudroierait un adulte.
Influence de la section des nerfs pneumogastriques sur le rhythme respiratoire. — L'influence de la section des nerfs pneumogastriques sur la respiration, étudiée depuis si
longtemps par de si nombreux auteurs, a été analysée par nous chez les Mammifères, les Oiseaux et les Reptiles, par la méthode graphique, et nous a fourni des résultats fort curieux. Nous vous avons présenté un très-grand nombre de tracés qui montrent ce qu'il y a de général et ce qu'il y a de variable dans les résultats de cette section, et donnent parfaitement la clef des apparentes contradictions des auteurs.
Influence de V excitation de certains nerfs {pneumogastrique, laryngé supérieur, nasal) sur le rhythme respiratoire. — Mais là où la méthode graphique nous a rendu les plus signalés services, c'est dans l'étude des modifications que l'excitation de certains nerfs apporte dans le rhythme respiratoire. Ici, nous l'avons invoquée surtout pour obtenir et pouvoir présenter une preuve irrécusable de la nature du trouble survenu et de ses rapports avec le moment même de l'excitation. Grâce à elle, et aussi, permettez-moi de le dire, grâce à la patience avec laquelle nous avons multiplié les expériences sur des Mammifères, des Oiseaux et des Reptiles, nous avons pu résoudre une question dont les plus éminents physiologistes avaient donné des solutions [out à fait différentes, et, ce que j'estime au moins autant, nous avons pu donner la raison de ces apparentes contradictions.
L'excitation du nerf pneumogastrique, celle du nerf laryngé supérieur, celle du nerf nasal, sont susceptibles d'arrêter la respiration au moment même où elles sont appliquées au nerf, et l'antagonisme entre le pneumogastrique et les deux autres nerfs, antagonisme que Rosenthal consacra presque un volume à exposer et à défendre, ne peut plus être admis : en même temps s'écroulent maintes théories hâtivement édifiées pour l'explication du rhythme respiratoire,
RÉSULTATS PRINCIPAUX DU COUnS. 571
Quand cette excitation est forte, elle peut tuer instantanément l'animal, par une espèce de foudroiement centripète arrivant au nœud vital. Nous avons trouvé, dans la constatation fréquemment renouvelée de ces faits, une explication probable de certaines morts subites, attribuées probablement à tort à la syncope, à l'oblitération des voies respiratoires, etc.
Ces recherches sur les nerfs pneumogastriques nous ont permis d'émettre line opinion sur la cause de la mort qui, chez tous les Vertébrés aériens, suit la section de ces nerfs. Cette mort, avons-nous dit, n'est due ni à la suppression des filets cardiaques, ni à celle des filets intestinaux, ni à celle des filets moteurs des muscles bronchiques, mais à celle des filets sensitifs venant des poumons.
Asphyxie dans une atmosphère confinée. — Dans nos dernières leçons nous avons étudié les phénomènes que présente la mort par asphyxie dans une atmosphèré confinée. Pour éclairer la question de savoir si la mort est due à la diminution de l'oxygène ou à l'accumulaliou de l'acide carbonique, nous avons employé comme milieu respirable, tantôt l'air ordinaire, tantôt une atmosphère suroxygénôe ou surcarboniquée; nous avons mis, de plus, en expérience, des Mammifères, des Reptiles, des Oiseaux. Ces expériences nombreuses, dont nous vous avons présenté le résumé sous forme de tableaux, nous ont permis de déclarer que :
1° Si les gros animaux consomment moins d'oxygène proportionnellement à leur taille que les petits, cela ne s'explique pas seulement par la raison purement physique universellement invoquée, mais que cela tient à quelque raison physiologique plus intime.
2° L'acide carbonique n'est pas seulement un gaz irrespirable, mais un véritable poison.
3° Les Reptiles redoutent beaucoup plus l'acide carbonique que les animaux à sang chaud.
h° La mort dans l'air confiné est déterminée, dans les circonstances ordinaires de température, etc., chez les animaux à sang chaud, par l'appauvrissement du milieu en oxygène; chez les Reptiles, par la présence en excès de l'acide carbonique.
Asphyxie par submersion. — Résistance inégale des divers animaux. — Cherchant à analyser les divers phénomènes que présente un animal submergé, nous l'avons vu arrêter ses mouvements respiratoires, non point sous l'influence d'un avertissement apporté par la cinquième paire, comme Reau l'avait prétendu, mais volontairement; puis, perdant l'intelligence et bientôt la sensibilité, exécuter des mouvements respiratoires qui introduisent de l'eau dans ses poumons.
Ces diverses phases ont une durée qui varie notablement chez les divers animaux, et je vous ai présenté un tableau résumant les résultats d'un assez grand nombre d'expériences faites sur les Mammifères et les Oiseaux. Celles-ci nous ont révélé dans le type des Canards une faculté de résistance vraiment extraordinaire qui a pu aller jusqu'à 16 minutes, et nous a permis d'établir alors une nouvelle série d'expériences.
Résistance à l'asphyxie des animaux plongeurs. — Nous avons pu en effet, comparant l'un à l'autre un Oiseau non plongeur, comme un Poulet, avec un Canard, chercher la raison de la différence énorme dans la résistance que ces deux animaux présentent à l'asphyxie par submersion ou strangulation. Nous avons vu qu'aucun mécanisme anatomique n'en rend compte, ce qui nous a mis en garde contre des explications séduisantes tirées de l'anatomie au sujet des
Mammifères plongeurs. Nous avons constaté de plus qu'il ne faut point invoquer ici les propriétés de tissu ; mais que la raison de cette différence réside dans la quantité énorme de sang que contiennentles vaisseaux desanimauxplongeurs, sang que constitue alors un réservoir d'oxygène beaucoup plus considérable. On peut, par une saignée médiocre, ramener un Canard, sous ce rapport, aux conditionsd'un Poulet.
Résistance à l'asphyxie des animaux nouveau-nés. — L'explication de cette résistance, non moins remarquable que la précédente, ne se tire pas de la même cause. Ce n'est pas qu'il faille la chercher, avec tous les auteurs classiques, dans la persistance des orifices circulatoires fœtaux, pendant les jours qui suivent la naissance : nous avons vu en effet que chez certains animaux (Rais), la résistance se manifeste encore après que ces voies sont oblitérées, tandis que chez d'autres (Canards),lesjeunesanimaux,aveccesvoies ouvertes, périssent beaucoup plus vite que les adultes.
Nous avons montré expérimentalement qu'il faut l'attribuer à ce qu'on peut appeler, pour abréger, la résistance vitale des tissus anatomiques. Ceux-ci, en effet, [séparés du corps, conservent pendant très-longtemps leurs propriétés (neurilité, contraclililé) ; et nous avons trouvé un phénomène antérieur à celte résistance vitale dans la faible quantité d'oxygène que consomme, en un temps donné, un poids donné de muscles d'animal nouveau-né, comparé au même' poids d'un muscle d'un animal adulte.
Telle est l'énuméralion des faits que les recherches expérimentales nous ont permis de constater, et dont l'exposition a fait le sujet du cours de cette année. Ce résumé succinct m'a entraîné plus loin que je ne le pensais, et cependant je ne voudrais pas terminer celte dernière leçon par la sèche et aride analyse que vous venez d'entendre .
57Zt RÉSULTATS PRINCIPAUX DU COURS.
Envisageant nos recherches d'un autre point de vue, j'aperçois certaines idées générales se dégager de ces fatigantes énuméralions de faits qu'un philosophe illustre déclarait tant haïr. Ces idées, nous les avons déjà exposées à propos de certaines questions particulières; mais il ne paraîtra peut-être pas inutile de les rappeler ici.
Celle sur laquelle j'appellerai d'abord votre attention pourrait se formuler ainsi : dans les questions de rhylhme, les irrégularités apparentes sont le plus souvent le résultat de rhythmes plus compliqués. J'ai fait ressortir plusieurs exemples de ce principe, en parlant de la respiration des Poissons, de la chorée des Chiens, de l'action du curare; la méthode graphique m'en a donné d'autres encore dont je n'ai pas cru .devoir vous parler. C'est toujours une chose remarquable et qui frappe l'esprit, de voir des phénomènes d'apparence irrégulière, desordonnée, capricieuse pourrait-on dire, soumis en réalité à une loi inconnue qui leur impose unrhythme régulier. Ce que nous appelons irrégularité dans la nature n'est souvent que le résultat de lois rhylhmiques compliquées et dont la période nous échappe.
Dans la même région d'idées, nous rencontrons encore un principe que je vous ai énoncé à propos de la longue survie dans Fair présentée par certains Poissons. L'explication de celte survie, nous l'avons vu, se trouve non dans les mécacanismes anatomiques, non dans la structure des opercules ou des branchies, mais dans les propriétés mêmes des tissus vivants. C'est dans la résistance vitale considérable de ses tissus que gît la qualité dominatrice qui fait qu'une Anguille ou qu'une Lamproie vit beaucoup plus longtemps dans l'air qu'une Ablette ou une Sardine. Or, celte qualité dominatrice est en même temps une qualité directrice. Quand, chez un animal donné, une ccrlaine faculté Irès-caractérislique
apparaît, elle prend pour ainsi dire la tête, et toutes les autres lui Taisant cortège, convergent vers le but où elle tend, l'aident, en quelque sorte, à l'atteindre. A côté delà propriété de résistance des tissus de l'Anguille, viennent se placer la structure du diaphragme branchial, la forme du sac operculaire, la position reculée de son orifice étroit, et jusqu'à la configuration générale du corps du Poisson, qui facilitent sa suryie dans l'air. Les mêmes réflexions se présentent si l'on considère les animaux plongeurs. Je crois avoir établi, je vous le rappelais il y a un instant, qu'ils doivent cette propriété remarquable à la grande quantité de sang qu'ils possèdent ; mais à cette qualité physiologique dominatrice, voici que les mécanismes circulatoires, les détails de structure de l'appareil respiratoire, et encore ici, la forme générale du corps, apportent un utile concours.
11 y a, dans cette harmonie dirigée, comme une sorte d'orientation de l'organisme, à laquelle il serait téméraire d'appliquer le mot de loi, dont on a fait un si étrange abus dans le domaine des sciences naturelles, mais qui me semble mériter celui de tendance que Milne Edwards a, le premier, dans des questions semblables, si judicieusement employé.
Cette espèce de consensus organique devait avoir des conséquences graves au point de vue de l'explication des actes. Toutes les qualités de l'animal convergeantvers un même but, il enrésulte qu'on a pu prendre, pour ainsi dire, une quelconque d'entre elles pour servir à l'explication. C'est ce qui est arrivé pour la forme des opercules, chez les Poissons, pour certains détails de l'appareil circulatoire, chez les Mammifères plongeurs ; notez qu'on aurait pu invoquer également la forme même des corps pour expliquer et le plonger sous l'eau et ce qu'on pourrait appeler le plonger dans l'air.
Pourquoi ne l'a-t-on pas fait? C'est qu'on a compris qu'il y a entre les propriétés physiologiques, plus encore peut-être qu'entre les caractères anatomiques, une véritable subordination. Or, il est évident que les raisons qui tiennent aux propriétés mêmes des tissus sont d'un ordre supérieur à celles qui reposent sur de simples mécanismes analomiques.
Ces considérations nous amènent facilement à une vue générale d'un tout autre ordre, vue souvent développée par Claude Bernard et dont nous avons eu bien fréquemment, celte année, l'occasion de constater la justesse.
On a cru pendant longtemps que la physiologie a pour rôle de venir expliquer les faits constatés par l'anatomie, qu'elle n'est qu'une conséquence de celle-ci, et peut fréquemment s'en déduire. Je ne veux pas entrer dans cette discussion qui nous entraînerait trop loin, et d'ailleurs, Claude Bernard a fait bonne justice de celte idée erronée. Mais les faits que je viens de vous rappeler touchant les branchies des Poissons qui survivent dans l'air, les vaisseaux sanguins des Plongeurs, ne font-ils pas naître cette réflexion, que ces erreurs ont eu leur source principale dans les préoccupations anatomiques, dans le besoin de demander à la structure des parties l'explication des fonctions ; préoccupations, besoin, qui, de nos jours, ont quitté le domaine du scalpel pour se réfugier dans celui du microscope. Les nouveau-nés résistent à l'asphyxie ; on cherche par voie anatomique, et l'on trouve une communication persistante du cœur gauche avec le cœur droit : la circulation peut ainsi se faire, l'explication est trouvée. Mais quoi! la même résistance s'observe quand on a enlevé le cœur.
Que faut-il donc faire, et qu'avons-nous fait? Laisser au second rang les inductions anatomiques et procéder d'abord
par voie expérimentale. Et notez que ces interprétations erronées ne se présentent pas seulement dans ces questions difficiles où les inconnues fondamentales du problème vital, si l'on peut ainsi parler, doivent entrer en jeu. Non, dans de simples questions de mécanisme, on s'est trompé du tout au tout, pour avoir voulu déduire anatomiquement, au lieu de chercher expérimentalement. Rappelez-vous, entre autres exemples, ce que nous avons dit à propos de l'action qu'exerce la contraction du diaphragme sur les côtes ; rappelez-vous surtout cet antagonisme curieux entre l'anatomiste et l'expérimentateur à propos de la respiration des Tortues : le thorax ne peut se dilater, et la Tortue déglutit l'air, affirme le premier; le thorax se dilate et la Tortue ne déglutit pas, déclare et prouve le second. Jusque dans les détails qui relèvent le plus de l'anatomie, jusque dans les mécanismes les plus simples en apparence, il convient de n'acccepter les déductions analomiques qu'après qu'elles ont reçu la sanction de l'expérience.
Je vous ai souvent dit ces choses; pardonnez cette insistance à un homme dont la première éducation scientifique a été consacrée au culte de l'anatomie et des explications d'ordre anatomique, et que la toute-puissance de la méthode expérimentale a contraint plus tard de reconnaître l'insuffisance de son premier point de vue.
D'autres considérations générales se présentent encore à nous, à propos des faits rappelés dans ce cours. Je n'en énoncerai qu'une, car il faut se borner. Elle a rapport à une question de méthode.
Dans l'étude d'un certain nombre de questions (respiration des tissus, gaz du sang, asphyxie dans l'air confiné), nous avons vu en présence deux méthodes : l'une, cherchant par la complication des appareils, par la mesure minutieuse
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des circonstances physiques, par la rigueur ries calculs, à déterminer la valeur numérique qui exprime certains faits, avec une exactitude qui tend à l'absolu. L'autre, tenant moins de compte de l'exactitude mathématique et physique que des conditions physiologiques introduites parfois à l'insu de l'expérimentateur, et cherchant à déterminer avant tout le rôle de celles-ci, dans la persuasion que leur intervention connue ou inconnue rend illusoire la prétendue exactitude des calculs. La première, s'efforçant de se mettre à l'abri des causes d'erreur en multipliant les expériences isolées, et en faisant disparaître dans des moyennes les divergences parfois énormes que présentent leurs résultats. La seconde, opérant toujours par voie comparative, n'invoquant que des expériences simultanément conduites où toutes les causes inconnues ont dû agir également; préférant au grand nombre de faits patiemment recueillis un seul fait rigoureusement observé ; rejetant enfin le système des moyennes comme inutile ou dangereux : inutile, si la moyenne n'exprime réellement que le résultat habituel, moyen, de l'expérience; dangereux, si elle dissimule des écarts qu'il faudrait expliquer et non effacer, et si elle fournit ainsi des résultats qui, dans la réalité des choses, n'ont jamais été rencontrés par l'expérimentateur. Entre ces deux * méthodes, notre choix, nous n'avons pas besoin de vous le rappeler, n'a pas été douteux.
Ce n'est pas que le grand nombre des expériences sur une question donnée ne soit un excellent élément d'étude. Le bon sens universel l'a de tout temps proclamé : on ne se trompe le plus souvent que parce qu'on conclut trop vile de faits trop peu nombreux pour révéler des causes d'erreur demeurées inconnues. Nos recherches sur l'influence que l'excitation de certains nerfs exerce sur la respiration nous ont
fourni de celte vérité une nouvelle preuve. Certes, tous les fails allégués étaient exacts; nous avons pu, en multipliant les expériences, les reproduire tous et fournir ainsi des aliments aux théories les plus opposées. Celles-ci seules étaient prématurées. Bien mieux : celte méthode du grand nombre nous a permis de trouver le motif de la divergence entre ces conclusions diamétralement contradictoires, et cependant logiquement tirées de faits également bien observés. Et c'est là le point le plus important. Claude Bernard (1) l'a dit excellemment, et je ne puis faire que de vous rappeler, en terminant, ces remarquables paroles : <r La » critique ne consisle pas à prouver que d'autres se sont » trompés, et quand même on prouverait qu'un homme » éminent s'est trompé, ce ne serait pas une grande décou- » verte ; cela ne peut devenir un travail profitable pour la » science, qu'autant que l'on montre comment cet homme » s'est trompé... C'est ainsi que la critique équivaut à une » découverte; c'est quand elle explique tout sans rien nier, » et qu'elle trouve le déterminisme exact des faits en appa- » rence contradictoires. Par ce déterminisme tout se réduit, » tout devient lumineux, et alors, comme dit Leibnilz, la » science en s'étendant s'éclaire et se simplifie. »
(1) CGXLIII, p. 312.