‹ Leçons sur la physiologie de la digestion (volume 2)Chapitre 3 sur 39 · TOME PREMIER I · texte numérisé non relu

TOME PREMIER I

visagée à ce point de vue, la digestion est avant tout une fonction de réparation. Toute machine en activité consume de la substance; le mouvement, la calorificatiou et la plupart des autres manifestations de la vie pouvant être considérées, d'après les lois de la transformation des forces, comme autant de résultantes des actions chimiques qui se passent sans interruption dans le corps, il est indispensable que l'organisme ait toujours à sa disposition des matériaux nouveaux aptes à réparer l'usure produite par le travail organique et à alimenter ce travail lui-même. Un appareil destiné à réaliser une certaine somme de travail ne peut continuer à agir , qu'à la condition que la source de sa force ne tarisse pas. Ce principe s'applique surtout aux appareils organiques, aux plantes et aux animaux, en raison même de la continuité et de la multiplicité de leur action. Il s'use plus de matière dans un corps vivant , parce que la composition de ses parties est plus compliquée et que la stabilité de ses éléments est moindre. Tout muscle qui se contracte subit des changements de ses propriétés chimiques; de neutre qu'il était à l'état de repos, il devient acide après avoir exécuté 4, 5, 6 contractions. Or, si nous nous représentons comme cause efficiente de cette altération une oxydation, une combustion de substance organique , il est très-peu vraisemblable que les produits de cette oxydation puissent rentrer comme partie intégrante dans l'organisme, pour contribuer à sa nutrition, à supposer même que ces produits soient conformes à la composition du corps, c'est à-dire qu'ils renferment une proportion prédominante d'azote. Nous savons au contraire qu'après un mouvement général le poids du corps diminue (Speck), et que nos excrétions sont modifiées. Il y a perte. Mais quel est le caractère de cette modification ?

On a fait longtemps le raisonnement suivant: Puisque les tissus dont se compose le corps contiennent, presque

sans exception, une très-forte proportion d'azote, c'est surtout une combinaison azotée qui doit reparaître dans les excrétions après un travail prolong-é ou après des contractions musculaires souvent répétées. Et, sous ce rapport, on a déjà prétendu, vers le commencement de ce siècle, qu'en effet, après un travail musculaire plus fort qu'à l'ordinaire, les urines se montrent surchargées d'urée. - Cette opinion étant encore admise comme indubitable par la majorité des médecins et par beaucoup de savants, il ne sera pas inutile de nous y arrêter un instant. Les urines, après un travail musculaire soutenu, sont-elles en effet plus chargées de matières azotées qu'à l'état de repos , et cet excès de matières azotées, s'il existe, peut-il être regardé comme l'expression de l'usure de la substance musculaire par son activité ?

Un auteur américain, ayant fait en 1856 des recherches sur lui-même, affirme qu'il n'a pas observé d'augmentation de l'urée excrétée, lorsqu'il se donnait de l'exercice sans changer de régime. Draper croit devoir admettre que l'azote devenu libre par le mouvement musculaire est exhalé par les poumons. — D'autres auteurs ont affirmé et nié tour-àtour que le produit de la contraction musculaire se montrât dans les urines sous forme d'urée ou d'une autre combinaison azotée. Déjà en 1852, la question, mise au concours en Allemagne , avait été en partie résolue affirmativement par les travaux de Lehmann et de Speck. Lehmann expérimenta sur trois hommes, une femme et un enfant; chez les hommes, l'exercice musculaire ne parut pas produire de différence dans la quantité d'urée excrétée; chez la femme et l'enfant au contraire l'urée augmenta de gr. 4,5 en 24 heures. — Speck trouva une augmentation plus considérable encore; le travail musculaire d'un homme adulte porta son urée de gr. 33,6 à 44,3 en 24 heures. — Les expériences de Simon, de H. Beigel, de Genth vinrent à l'appui de ces résultats.

Toutes ces recherches ayant pour base le principe non encore démontré que la quantité d'urée excrétée en un temps donné correspond ou du moins est proportionnelle à la totalité des substances albuminoïdes consumées par l'organisme pendant ce temps, elles ne pouvaient être regardées comme décisives dans la question qui nous occupe. Il restait à examiner si par la respiration, la perspiration cutanée et par les excréments, le corps ne perd pas continuellement une proportion de matières azotées devant entrer en ligne de compte dans des calculs. — Les premiers travaux exécutés dans cette direction, ne furent pas favorables à l'hypothèse qui considère l'urée comme la mesure des matières protéiques décomposées dans l'organisme. Des expériences de contrôle sur la nutrition, faites par Barrai, Bischoff, Bidder et Schmidt, pour comparer entre elles les quantités de matières azotées ingérées avec les aliments, et celles excrétées par les reins, donnèrent presque constamment un déficit d'azote pour ces dernières. Tout semblait indiquer l'existence d'une voie excrétoire de l'azote jusqu'alors incontrôlée et cause du déficit observé. D'ailleurs Boussingault , Régnault et Reiset, Matteucci , Valentin avaient déjà constaté l'exhalation d'une certaine quantité d'azote par les voies respiratoires, résultat que Valeutin seul penchait à attribuer à des erreurs d'observation. — Cependant des recherches plus exactes de Voit et de Bischofi" sur le chimisme de la nutrition ne confirmèrent pas l' existence d'un déficit dans l'azote excrété et dès lors l'hypothèse primitivement adoptée, qui considère l'urée comme mesure del'usuredes substances protéiques, regagna du terrain. On avait reconnu qu'on ne pouvait établir de rapport entre la somme des substances protéiques réellement consumées par l'organisme, et la quantité variable d'azote reparaissant dans les excréments. Après que d'autres travaux eurent démontré que ni la perspiration cutanée ni la respiration n'en charrient des quantités pondérables, Bischofi" et Voit

(lurent discuter une autre objection tendant à donner à leurs travaux une interprétation essentiellement différente de celle qu'ils avaient adoptée. L'urée excrétée par les reins peut-elle être considérée comme résultant exclusivement lie la transformation et de l' usure des matières azotées dans les organes ? Ne se pourrait-il pas qu'une partie de ces substances circulant dans le sang- après avoir été absorbées pendant la digestion, fussent directement transformées dans le sang et excrétées sous forme d'urée sans avoir servi à l'assimilation?

Cette conjecture, formulée par Vog-t, Speck et Meissner, souleva de très-énergiques réclamations de la part de Bischoff. Les arguments qu'il apporta contre l'objection mentionnée, servirent, il est vrai, à la rendre assez peu vraisemblable, mais ne la réfutèrent pas entièrement. La solution du problème concernant l'augmentation de l'urée après le travail musculaire, devenait donc assez compliquée et exigeait des précautions particulières quant à l'alimentation. Il s'agissait d'exclure la source d'erreur que nous venons de signaler ou du moins de disposer les expériences de manière à rendre impossible l'admission d'un excès d'urée provenant indirectement des aliments. La difficulté ne pouvait être tournée qu'en soumettant les sujets en expérience à une abstention prolongée d'aliments albumiiioïdes; en effet au bout d'un certain temps, l'excès d'azote non assimilé doit avoir complètement abandonné le sang. Comme d'ailleurs il n'est guère praticable de laisser des hommes à jeun jusqu'à l'épuisement de cette proportion d'azote de provenance hypothétique, pour les soumettre ensuite à des exercices musculaires longtemps soutenus, Voït reprit les mêmes recherches sur un chien laissé à jeun pendant 2 jours.

Pendant ces deux jours de jeûne, il observa une diminution progressive de l'urée excrétée. Le troisième jour, il fit marcher le chien dans une roue, munie d'un compteur

indiquant le nombre des rotations exécutées par l'animal. Dans plusieurs séries d'expériences, Voit détermina l'urée excrétée en 24 heures avant et après le travail. Voici les chiffres de 4 séries:

Urée Urée

1° avanlle Iravail gr. 14, 3 pendant et après le travail gr. 16, 6

L'augmentation d'urée se trouvant très-petite et n'étant ^ pas toujours en proportion avec la somme de travail calculée d'après le nombre des rotations de la roue et l'équivalent mécanique des mouvements de l'animal. Voit en déduit que cette augmentation n'autorise à aucune conclusion affirmative pour la question dont il s'agit ici, et que l'augmentation pourrait bien être due seulement à l'accélération de la circulation et de la respiration qui accompagne toujours le mouvement et qui, de son côté, active l'échange général des matières dans l'organisme. Voït résume ses résultats en disant que le travail, comme tel, n'augmente pas la quantité d'urée excrétée, ou du moins que l'augmentation de ce produit dans les urines n'est pas en rapport avec la somme de travail effectuée par l'animal. — Mais on voit néanmoins qu'il y a eu dans ses expériences des traces d'une augmentation, quoique faible, des matières azotées excrétées à la suite des contractions musculaires.

Ranke, dans son livre intitulé « Tétamis », qui renferme des recherches d'un grand mérite sur le chimisme de la contraction musculaire , a publié cette année (1865) des expériences nouvelles sur le même sujet, faites d'après une méthode différente de celle de Voit. L'auteur expérimente sur lui-même et au lieu de calculer, comme Voit, la somme de l'urée excrétée pendant 24 heures, il procède d'heure en heure, en déterminant les quantités excrétées, avant, pendant

et après le travail. Ranke part du raisonnement suivant: Par des expériences préliminaires, et en se soumettant à nn jeûne de 48 à 50 heures , il constate que la quantité d'urée contenue dans les urines subit une diminution progressive pendant la matinée jusqu'à midi. Cette diminution étant reconnue constante, il s'agit d'examiner si l'exercice musculaire intervenant pendant la période de diminution de l'urée, est capable d'en modifier les progrès; toute augmentation de l'urée, se produisant durant cette période, devra être attribuée aux conditions mêmes de l'expérience.

Voici d'abord les chiffres de l'urée excrétée par l'organisme à jeun et à l'état de repos, de 7 heures du matin à 1 heure de l'après-midi:

Urée eicrélée par heure

De 7 à 9 heures gr. 1,96

Suivent deux observations faites sur l'excrétion de l'urée avant, pendant et après le travail. En voici les chiffres:

Première expérience. — Jeûne préalable pendant 17 heures. Vessie complètement vidée à 6 heures du matin.

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