DEUXIEME LEÇON
9 juin 18G4.
Zoophytes. — Protozoaires. — Rhizopodcs. — Polypes. — Mouvements provoqués ou spontanés chez certains végétaux. — H n'y a pas tl«' ligne de démarcation tranchée entre le Régne animal et le Régne végétal .
Daus ma première leçon, j'ai cherché à vous donner une idée générale de l'organisation du système nerveux et des fonctions qui lui sont dévolues. Nous allons aujourd'hui nous occuper d'un problème dont je vous ai fait déjà pressentir la solution. Les phénomènes des fonctions dites animales, ou fondions de relation, ne peuvent-ils se manifester qu'autant que le système nerveux existe?
Oui, ils peuvent se manifester, ou du moins certains d'entre eux, le mouvement et la sensibilité surtout.
Pour arriver à démontrer que ces phénomènes peuvent se montrer en l'absence du système nerveux, je veux emprunter mes preuves au Règne animal et au Règne végétal.
Je vous ferai voir des animaux complètement privés de système nerveux, et chez qui, cependant, existent les phénomènes caractéristiques de la vie animale: parmi les végétaux, d'autre part, nous trouverons des exemples d'organismes présentant des manifestations fonctionnelles analogues à celles qu offrent les animaux, sans qu'il y ait trace de système nerveux.
A. — Prenons, au bas de l'échelle animale, les Protozoaires, les animaux les plus inférieurs comme organisation, et que plusieurs auteurs séparent de l'embranchement des Zoophytes pour les ranger dans un groupe à part.
Les Protozoaires ont été divisés en deux sections : 1° les Stomalodes, qui sont pourvus d'une bouche; 2° les Astomar todes, qui en sont dépourvus. Jji première section, celle des Stomatodes, est constituée par un groupe très-nombreux, celui des Infusoires. Mais nous les laisserons de côté, parce que leur organisation est relativement assez élevée, et parce que peut-être on pourrait trouver chez quelquesuns d'entre eux des traces de système nerveux. Dans le deuxième groupe, nous trouvons les Rhizopodes, les Spongiaires et les Grégarines.
Le temps que je puis consacrer à cette étude ne me permet pas de vous parler longuement de chacun de ces ordres. Aussi ne m'occuperai-je pas des Grégarines, animalcules d'une organisation extrêmement simple, et qui vivent en parasites dans le corps d'Arachnides, d'Insectes et de certains Annélides, des Lombrics terrestres, par exemple. D'ailleurs, ce que j'aurai à dire des Rhizopodes, relativement à la question qui nous occupe, s'applique eu partie aux Grégarines.
Chez les Spongiaires, les phénomènes de la vie animale
sont très-latents. Pondant longtemps on a même mis en discussion leur nature, et Ton hésitait à les ranger soit parmi les animaux, soit parmi les végétaux. Mais les travaux de Grant, de M. Milne Edwards, de M. Bowerbank, de M. Dujardin, de M. Rymer Jones, de M. Lieherkùhn,de M. Greene, entre autres, paraissent avoir dissipé toutes les incertitudes ; et aujourd'hui, on est d'accord pour classer les Éponges dans le Règne animal. On a vu que les spicules qui forment la partie solide, le squelette des Éponges, sont plongés au milieu d'une substance molle, paraissant homogène au premier abord ; mais un examen plus approfondi y a fait reconnaître une remarquable disposition. Cette substance est constituée par d'innombrables corps amœbiformes agglutinés les uns aux autres par une matière amorphe, comme glaireuse, et ainsi que Ta bien montré Dujardin, ces corps offrent des mouvements sarcodiques, analogues à ceux des Rhizopodes. Chez certains Spongiaires, ces corps, comme dans le genre Graniia, sont muuis des cils vibrati les ; mais l'existence de ces cils vibratiles est encore douteuse chez la plupart de ces animaux. Cependant on a été conduit à admettre leur existence, à cause des courants si remarquables qui entraînent continuellement l'eau au travers des canaux des Éponges; mais l'existence de ces cils fût-elle bien constatée, ou n'eu pourrait tirer aucune induction relative à l'existence de fonctions de relation, carie mouvement vibratiie est un mouvement continu, n'offrant aucun des caractères de spontanéité, de variabilité, de contingence, propres à la motilité animale. Mais on ne peut se refuser à voir quelque chose qui se rapproche des fonctions animales dans ces mouvements spontanés en apparence qui 9e manifestent, chez les Éponges, dans les
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corps amœbiformesdont il vient d'être question. Il y a là des mouvements et des phénomènes analogues à ceux que Ton observe chez les Rhizopodes, dont je vais vous entretenir. On sait maintenant aussi très-bien que les Éponges offrent d'autres manifestations de mouvements spontanés. Les observations de MM. Audouin, Edwards et d'autres naturalistes ont fait voir que certaines Éponges, soit spontanément, soit sous l'influence d'excitations, peuvent rétrécir le diamètre de leurs oscules ou même les obturer complètement. Je me borne à parler de ces animaux envisagés en euxmêmes ; il est hors de doute que chez eux les divers mouvements spontanés ou provoqués ne dépendent pas de l'existence d'un système nerveux ; car on n'a pu reconnaître chez aucun de ces animaux le moindre indice d'éléments anatomiques nerveux. Les corps reproducteurs qui, chez les Spongiaires, servent à la perpétuation des espèces, sont doués aussi de mouvements plus ou moins nets, et je pourrais les citer aussi à l'appui de ma thèse.
Les Rhizopodes forment des groupes assez nombreux avec des degrés divers de simplicité. Les plus inférieurs sont constitués par des masses limitées de matière gélatiniforme, protoplasmique, sans enveloppe, sans organes apparents, renfermant seulement quelques granulations. Dujardin les a décrits, en 1835, et a donné à la substance qui constitue ces petites masses le nom de sarcode. Or, il se passe chez les Rhizopodes des phénomènes très-manifestes d'excitabilité et de mouvement : grâce aux granulations, on aperçoit dans la matière qui les constitue un mouvement intérieur, plus ou moins lent, mais continu, et cela tant que l'animal est vivant. Mais le mouvement le pi us remarquable est le suivant. On voit naître de la surface
de ces masses des expansions sarcodiques qui affectent des formes très-diverses, et peuvent môme se réunir les unes aux autres pour se séparer ensuite: au bout d'un certain temps, on en voit qui se raccourcissent peu à peu et disparaissent en rentrant dans la masse du corps, tandis que d'autres commencent à faire saillie sur un autre point de la surface et vont bientôt s'allonger à leur tour. On constate des phénomènes de ce genre chez les noctiluques {Nocliluca miliaris), par exemple, animalcules qui sont la cause la plus ordinaire de la phosphorescence de la mer ; mais ces phénomènes sont bien plus marqués chez d'autres Rhizopodes.
Aussi chez la Gromia oviformis, chez laquelle la partie périphérique du corps est plus épaisse que la partie centrale, on voit ces expansions, formées d'une substance molle et glutineuse, sortir de la surface du corps, en nombre et en dimensions variables , se ramifier , puis adhérer en certains points les unes aux autres, et former ainsi un véritable réseau. Ce réseau qui change d'aspect lentement, mais sans cesse, a été comparé par M. Carpenter à une toile d'araignée, toile qui serait animée. Parfois aux points de contact de ces expansions sarcodiques, il se crée, pour ainsi dire, des centres d'attraction de la matière sarcodique ; cette matière s'y amasse et forme ainsi cà et là des sortes de petits nœuds qui peuvent jouer un rôle important, comme je le dirai tout à l'heure. Certains Rhizopodes sont nus, mais un très-grand nombre d'entre eux forment une coquille qui leur sert d'enveloppe. Cette coquille est tantôt constituée par l'agglutination de fines particules de sable, et tantôt elle est véritablement calcaire, percée de trous servant à laisser passer les expansions sarcodiques.
Ces expansions, qui ont reçu le nom de pseudopodes, sont pour l'animal des organes de locomotion. Elles adhèrent aux corps voisins, grâce à leur viscosité, puis elles tendent à se raccourcir, et si le corps sur lequel elles se sont fixées est plus lourd que l'animal, celui-ci est attiré et se déplace ainsi. Ce sont aussi ces expansions qui servent à la préhension des aliments. Le mécanisme de leur nutrition est des plus singuliers. Les corpuscules nutritifs adhèrent à ces filaments; une contraction lente et progressive des filaments rapproche ces corpuscules de la surface de l'animal : celle-ci se déprime et laisse pénétrer ainsi peu à peu l'alimenl dans la substance du corps. La matière protoplasmique qui s'est écartée pour livrer passage au corpuscule alimentaire se rapproche ensuite et se confond de nouveau en le recouvrant complètement. Cette espèce de loge où se trouve l'aliment devient une sorte d'estomac. La digestion s'y effectue ; puis le résidu de la digestion est rejeté par un mécanisme semblable à celui de l'introduction, mais inverse. Enfin ces expansions servent aussi à la reproduction de l'animal: elle se produit alors par le procédé dit de gemmation. Aux points de rencontre des expansions, la matière sarcodiquc forme, comme nous l'avons dit, de petits amas, lesquels peuvent se détacher, et constituer bientôt de nouveaux animaux semblables à celui dont ils proviennent.
Ces animaux, d'une organisation si simple, sont trèsimportants à étudier pour l'histoire du globe terrestre, car c'est parmi eux que prennent place les Foraminifères. Ce sont de vrais Rhizopodes, pourvus d'une carapace solide, calcaire, laquelle tantôt est percée de trous sur toute sa surface, ettantôt n'en présente qu'en un seul point. Leur mode
de reproduction est très-simple : il a lieu tantôt par segmentation, tantôt par gemmation, donnant aux animaux des formes très-variées, et souvent d'une grande élégance. Les uns sont simples, uniloculaires ou monothalames ; la plupart sont composés, multiloculaires ou polytbalames. Parmi ces derniers les uns présentent un aspect moniliforme, dû à ce que les gemmes reproducteurs se sont placés les uns à la suite des autres pour former des séries linéaires. Chez d'autres, les bourgeons se disposent sous forme hélicoïde et les Foraminifères on t alors une apparence analogue à celle de la coquille de l'Escargot, ou mieux à celle de la coquille des Nautiles. Cette analogie est tellement frappante, qu'à une époque où l'organisation de ces êtres inférieurs n'était point complètement connue, la forme de leur carapace les avait fait rapprocher par A. d'Orbigny des Mollusques supérieurs, des Céphalopodes (1). C'est surtout à Dujardinque l'on doit les notions exactes que nous avons aujourd'hui sur ces Protozoaires.
Ces animaux, dont un bien grand nombre sont microscopiques, ont joué un rôle immense dans la formation de la croûte terrestre. Les couches de craie et celles de calcaire grossier sont composées eu grande partie de leurs dépouilles. C'est donc avec ces débris que sont construites la plupart des maisons de Paris et de bien d'autres villes ; et la plus grande des pyramides d'Egypte a été élevée avec des pierres formées presque exclusivement de coquilles de Nummulites. D'après d'Orbigny, une once de sable des Antilles contiendrait trois millions huit cent mille coquilles de Foraminifères. Dans les sondages de l'Atlantique, on a trouvé que, à des profondeurs de 14 000 pieds, les Fora-
(I ) Voyez la première édition du Règne animal de Cuvier.
uiinifères forment le lit de l'Océan entre l'Europe et F Amérique du Nord, et ils continuent leur travail.
Mais, relativement au sujet qui nous occupe, les Rhizopodes doivent attirer notre attention par les manifesta* tionsde motilité et d'excitabilité sensitive qu'ils présentent, Assurément ces manifestations sont encore des plus obscures; mais elles sont toutefois très-remarquables, car elles ne sont pas absolument vagues, confuses, indécises, et elles offrent presque des indices d'adaptation à des* buts fonctionnels. Et cependant il est impossible de distinguer ici l'existence d'organes spéciaux quelconques. L'animal parait réellement homogène, au moins dans un grand nombre des espèces deRbizopodes dont il a été question jusqu'ici.
Nous venons de voir les organisations les plus simples, voyous les Rhi zopodes plus complexes. U/tctinophrys sol se présente sous la forme d'un corpuscule arrondi, d'où émanent, dans tous les sens, des expansions sarcodiques. Sous le champ du microscope, on ne voit que celles qui se trouvent au foyer, ce qui donne à l'animal l'apparence d'un soleil. Cet animal n'est pas entièrement homogène dans toute sa masse ; la partie centrale, est moins fluide que la partie périphérique. L'organisation y montre aussi sa supériorité par l'existence d'un appareil circulatoire rudimentaire. On y trouve, en effet, une petite vésicule» la vésicule contractile, qui se contracte et se vide tour à tour. De cette vésicule partent des petits canaux qui, à chaque contraction, se remplissent du fluide qu'elle contenait, et qui se vident lorsque le liquide revient remplir la vésicule. Il y a enfin un noyau qui joue un grand rôle dans les fonctions de reproduction. Mais malgré cette complication plus grande de l'organisation et des mani-
festations d'activité spontanée, on ne trouve pas d'indice du système nerveux. Le Protée (Amibe diffluente) émet des expansions d'un volume plus considérable etdigitiformes. Ces expansions se montrent, disparaissent, changent d'apparence sans cesse, et assez rapidement pour qu on puisse observer facilement le phénomène pendant qu'ils parcourent le champ du microscope. Il présente les mêmes complications d'organisation que les animaux du genre précédent, mais il se meut et se déplace avec bien plus de rapidité. De plus, et c'est là un degré très-marqué de supériorité, les expansions se montrent constamment et exclusivement à la face inférieure du corps, ce qui donne à l'animal une attitude normale. L'étude du mouvement desProtées cause une illusion dont on ne peut tout d'abord se défendre. On croirait que l'animal roule à la façon d'une boule; mais en prenant des points de repère, tels que la vésicule contractile ou le noyau, on voit que ces points restent toujours fixes, et que l'illusion était produite, sur le champ du microscope, par le changement incessant des expansions et le déplacement continuel de la matière intérieure qui passe sans cesse d'un point à l'autre du corps. Or, chez les Protées, il n'y a pas non plus d'éléments nerveux reconnaissables.
Ainsi, en résumé, chez les Protozoaires, la revue rapide que nous venons de faire, nous montre, à un degré plus ou moins manifeste, certains phénomènes de la vie animale; et pourtant il n'y a pas le moindre indice d'éléments du système nerveux. On ne peut pas ici objecter l'insuffisance de nos moyens d'investigation, nos instruments sont assez puissants; le corps de ces animaux est transparent, et Ton n'y voit certainement ni fibres ni cellules nerveuses.
Mais les Protozoaires sont les animaux les plus simples ; ils forment en quelque sodé la transition entre le Règne végétal et le Règne animal. Ces masses homogènes, dépourvues de tout organe, de tout élément anatomique figuré, ne paraissent pas posséder d'instinct, et les fonctions de la vie animale v sont encore bien rudimentaires. Si nous montons dans l'embranchement des Zoophytes jusqu'aux Polypes d'eau douce, nous allons constater des indices d'instinct et nous trouverons une organisation bien différente. Chez ces animaux, en effet, le corps est formé de cellules; ils ont une cavité digestive qui présente une ouverture par laquelle entrent les aliments, et c'est aussi par cette ouverture que sont rejetés les résidus de la digestion. Autour de cette ouverture, on voit plusieurs longs filaments ou tentacules que l'animal allonge ou retire à volonté. La préhension, chez ces Polypes, est facilitée par une particularité de structure de la peau. En effet, l'enveloppe tégumentaire, principalement celle des tentacules, est garnie de petits organes hastifères dont l'animal peut faire usage, et qui, suivant certains auteurs, introduiraient dans les tissus où ils pénétrent une substance d'une puissance toxique assez considérable. C'est avec ces organes que le Polype atteint et saisit l'animal dont il doit se nourrir. Ce qui montre bien que les tentacules agissent autrement que comme simples organes de préhension, c'est que les animaux, Daphnies, Larves aquatiques diverses, qui sont touchés par ces tentacules, lorsqu'ils ne sont pas saisis et amenés vers l'ouverture buccale, sont presque immédiatement frappés d'une sorte de paralysie qui enchaîne leur mouvement et les fait tomber rapidement au fond de l'eau. U plupart môme meurent bientôt après avoir tenté à plu-
sieurs reprises de se remettre en mouvement. I^es actes divers de motilité que le Polype exécute, lorsqu'il a saisi sa proie, pour l'amener vers l'orifice buccal, puis pour la déglutir, paraissent dirigés par un instinct bien réel. Il y a donc chez un animal pareil, de la sensibilité, du mouvement spontané et un instinct plus ou moins rudimentaire. Or» l'étude de ces animaux, grâce à leur transparence, est très-facile; le microscope dévoile tous les détails de leur organisation, et cependant on ne saurait y constater la présence d'uu élément nerveux quelconque, fibre ou cellule. Pour bien démontrer qu'il n'y a pas, chez les Polypes, un système de nerfs offrant avec les parties contractiles des rapports analogues à ceux qui existent chez les Vertébrés, on pourrait peut-être invoquer un autre argument, si Ton pouvait tirer quelque déduction valable de l'action des poisons sur ces êtres inférieurs. Chacun sait, depuis les travaux de M. Cl. Bernard, que le curare enlève aux nerfs moteurs toute action sur les muscles. Le Polype, mis dans une quantité de curare suffisante pour empoisonner une Grenouille, mais insuffisante pour agir chimiquement sur ses tissus, n'est pas empoisonné, et continue à vivre et à se mouvoir tant que l'eau ne croupit pas. Mais, je le répète, c'est là une donnée sans grande valeur ; et on peut d'autant moins en tenir compte que, même chez les animaux supérieurs, comme nous le verrons, le curare n'agit pas dune façon identique sur les nerfs moteurs de différentes sortes. Je m'arrête dans cette revue des degrés inférieurs du Règne animal : je crois avoir bien démontré, par ce premier ordre de faits, qu'il n'y a point de système nerveux chez ces animaux, et que cependant on voit se produire chez eux des manifestations plus ou moins prononcées de la vie
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de relation. On pourrait en dire autant des Actinies et d'un grand nombre d'autres Zoophytes, mais c'est au Règne végétal que nous allons maintenant demander des arguments.
B. — Nous allons, en effet, trouver dans ce Règne deux ordres de mouvements : des mouvements provoqués par une excitation, comme chez un animal, et des mouvements spontanés. Les exemples abondent ; nous n'en citerons que quelques-uns. On sait que si l'on irrite une feuille de la Laitue sauvage, lorsque la plante est en fleur, il se produit une exsudation de suc laiteux. De même, si Ton presse les poils tubuleux de l'Ortie, il y a contraction des organes vénéneux qui sont à leur base et issue du produit toxique. On connatt très-bien aussi le mouvement des filets de l'Épine-vinette, lorsqu'on excite leur base. Le filet s'incline vers le style, et l'anthère chargée de pollen touche le stigmate. Nous ne ferons également que rappeler les phénomènes que présentent les feuilles de la plante nommée Dionœamuscipula, et qui lui ont fait donner son nom ; et nous en viendrons immédiatement à des exemples plus connus encore.
Chez quelques Oxalidées, mais surtout chez des Mimosées, et en particulier la Sensitive (Mimosa pudica), si l'on touche les feuilles, on voit les folioles, horizontales avant l'excitation, se replier dans toute la longueur de la feuille, de façon que les folioles situées d'un côte du pétiole commun viennent s'appliquer par leur face supérieure sur la face supérieure des folioles placées de l'autre côté ; c'est comme une feuille simple qui se fermerait par l'accolement des deux moitiés latérales de la feuille. Vous voyez le phénomène se produire ici sous vos yeux. Puis, la feuille entière se fléchit en s'inclinant vers la terre. Gomme méca-
nisme, ces mouviMiienlsoul une grande analogie avec ceux que l'on peut provoquer chez cette Grenouille dont un a enlevé tout l'encéphale, et qui n'a plus de volonté : j'excite légèrement un des membres, et ce membre exécute aussitôt un mouvement. Mais ces mouvements ne se bornent pas à la feuille ou à la foliole irritée, ils peuvent se montrer d'une façon bien plus remarquable dans une serre chaude et bien éclairée; le mouvement, si l'excitation est intense, se propage de la foliole touchée, en passant par le pétiole, à toute la plante. Si l'on agit sur la partie centrale de la plante, au lieu d'agir sur la périphérie, si l'on fait tomber sur les racines quelques gouttes d'acide sulfurique, par exemple, on voit le phénomène se produire en sens inverse, c'est-à-dire du centre vers la périphérie, du pétiole vers les folioles, et toutes les feuilles de la plante peuvent successivement, de bas en haut, s'infléchir vers la terre. Analysons ce phénomène, et nous y voyons une irritation portée sur la plante, une transmission de l'excitation reçue, et enfin une réaction qui se manifeste par le mouvement produit. On n'observe pas autre chose chez certains animaux, et les actions réflexes les plus simples chez une Grenouille décapitée sont des phénomènes peu différents de ceux que présente la Sensitive. Mais comment tenter d'expliquer ce phénomène? Dutrochet, le physiologue célèbre qui nous a fait connaître l'endosmose, avait fait de nombreuses expériences pour arriver à découvrir la cause des mouvements dans les végétaux excitables. L'opinion définitive qu'il a émise sur ce sujet n'élucide guère la question. Les mouvements des feuilles seraient dus, suivant Dutrochet, a un mécanisme très-différent, suivant qu'il s'agit de rabaissement c'es feuilles
ou de leur redressement. «J'ai fait voir, dit-il, que rabaissement du pétiole reconnaît pour agent un tissu fibreux qui se courbe lorsqu'il a acquis de l'oxygénation, et que l'élévation de ce même pétiole a pour agent un tissu cellulaire qui se courbe par implétion de liquide avec excès ou par endosmose. » D'après Lui, «par le fait de l'excitation, ce tissu incunable reçoit instantanément un surcroît d'oxygénation qui détermine son incurvation ; puis il y a désoxydation, redressement du pétiole et déploiement des folioles. Ce dernier mouvement est simplement le résultat de l'afflux de la sève lymphatique dans le tissu cellulaire incunable par endosmose, tissu qui est l'agent de ce mouvement. » Je vous avouerai que je trouve cette explication très-insuffisante; j'irai même plus loin, je ne la comprends pas. Sans approfondir la question, je crois qu'il faut voir dans ces phénomènes quelque chose d'analogue à ce qui se passe dans les muscles des animaux supérieurs. On trouve, en effet, aux points d'attache des folioles et dans les renflements qui se trouvent à la base des pétioles, des cellules contenant une gelée finement granuleuse : cette gelée a de l'analogie avec la substance contractile des fibres musculaires des animaux supérieurs. Ces cellules se raccourcissent, se contractent sous l'influence des excitations, ainsi que je m'en suis assuré en observant à l'aide du microscope ce qui s'y passe au moment où a lieu le mouvement produit par une excitation. On connaît d'ailleurs des faits du même genre. Ainsi M. F. Cohn, deBreslau, a trouvé dans les filets des anthères des Cynarées, des cellules allongées, présentant des stries longitudinales lorsqu'elles sont en repos : ces cellules peuvent se contracter sous l'influence de certains excitants, de l'électricité entre autres, et offrent alors des stries
VULPUX. — PH\S, DU hYST. WERV. 3
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transversales très-prononcées, ce qui leur doune une certaine analogie d'aspect avec les fibres musculaires striées.
Si Dutrochet me parait n'avoir pas bien compris le véritable mécanisme du phénomène, il est juste de reconnaître qu'il a, au contraire, déterminé de la façon la plus nette la voie par laquelle se fait, dans la Sensitive, la transmission des excitations. La destruction isolée, soit de la moelle, soit de lécorce, n'empêche pas le phénomène de se produire ; d autre part, ni la moelle seule, ni I ecorce seule» ne peuvent servir à cette transmission. C'est donc par le tissu fibro-vasculairc qu'elle s'opère.
On a tenté par les poisons de démontrer l'existence d'un système nerveux chez les végétaux. Macaire Princeps arrosait une Sensitive ou un pied d'Épine-vinette avec une solution d'opium, ou avec de l'acide prussique, ou encore avec une solution de sublimé corrosif ou d'arsenic, et l'expérimentateur a dû ressentir une grande joie en voyant que la plante perdait son excitabilité, car il a pu croire que ce résultat démontrait nettement la présence d'un appareil nerveux dans ces végétaux. Mais il est bien certain que cette expérience ne prouve en rien que la Sensitive soit aussi merveilleusement douée. Il n'y a d'abord à tirer aucuu argument de l'action des solutions de sublimé corrosif ou d'arsenic, j'ai à peine besoin de le dire ; et quant aux solutions d'extraits végétaux, l'effet obtenu s'explique par le procédé opératoire employé. On faisait, en effet, une plaie aux racines pour favoriser l'absorption du poison, et ce fait seul suffit déjà pour faire perdre à la plante presque toute apparence d'excitabilité. Les expériences de Goeppei l et celles de Dutrochet ont démontré que, lorsque l'expérience est faite d'une autre façon, lorsque, par exemple,
on se borne à arroser la plante avec des solutions aqueuses de substances toxiques végétales, non-seulement elle n'eu souffre pas, mais encore elle paraît prospérer davantage. D'autre part, Dutrochet a pu abolir l'excitabilité en arrosant une plante, dont il avait blessé les racines, avec une solution de sucre, qui est, comme vous le savez, complètement sans action sur le système nerveux. M. Leclerc, de Tours, et plusieurs observateurs, entre autres M. W. Coldstream, ont fait voir que, soumise aux vapeurs du chloroforme ou de l'éther, la Sensitive perd son excitabilité, et qu'elle conserve l'attitude qu'elle avait au début de l'expérience. Vous pouvez constater, par l'expérience qui est sous vos yeux, l'exactitude des assertions de ces expérimentateurs. Mais le chloroforme et l'éther agissent chimiquement sur la plante, et il n'est pas besoin d'invoquer là l'existence d'éléments nerveux de disposition quelconque, sur lesquels se porterait l'action de ces substances. Enfin, je vous rappellerai que M. Cl. Bernard a prouvé que le curare ne détruit en rien l'excitabilité de la Sensitive.
Si des mouvements provoqués nous passons aux mouvements spontanés, nous en trouverons un exemple bien remarquable chez le Desmodium gyrans, Sainfoin oscillant du Bengale. Comme vous le voyez, chaque feuille se compose de trois folioles. Une grande, médiane, el, de chaque côté, deux petites. La foliole médiane est à peu près immobile en dehors des heures de sommeil ; dans les conditions fâcheuses seulement, à l'ombre, par exemple, elle s'incline légèrement vers sa base. 11 n'en est pas de même des latérales : vous voyez que l'une s'abaisse, tandis que l'autre se relève. Ce mouvement s'exécute en trente secondes en-
viron ; il est accompagné d'un petit mouvement de rotation de chaque foliole sur sa base. Il se produit jour el nuit sans interruption, et n'a rien d'analogue avec le sommeil des plantes dont je dois vous dire un mot.
Les plantes sont soumises, comme vous le savez, à une sorte de sommeil. Ce phénomène nous fait retrouver jusque dans les plantes la loi d'intermittence d'activité, énoncée par Biehat, loi qui enchaîne des intervalles de repos aux périodes d'activité. On peut coustater ce sommeil chez l'Acacia, le Haricot, etc. On voit le soir, après le coucher du soleil, les feuilles de ces plantes plus ou moins incliuées vers la terre. Tout le monde connaît le sommeil si remarquable des fleurs. Ce sont làaussi,dans le Règne végétal, des phénomènes de mouvement bien dignes d'attention.
Enfin, les corps qui concourent à la reproduction d'un grand nombre de végétaux inférieurs sont munis de cils vibratiles, et sont doués d'un mouvement comparable à celui de certains infusoires. Lesanthéridies, que l'on trouve dans un grand nombre de Cryptogames, ont été découvertes par Hedwig, qui les a comparées aux anthères des Phanérogames. Ces organes contiennent dans leur intérieur un grand nombre de cellules, et chacune de ces cellules renferme dans un bon nombre d'espèces un petit corps allongé eu forme de ver, recourbé d'abord en cercle ou en spirale, et qui bientôt se déroule. Chaque corpuscule est doué de mouvements très-marqués de locomotion à une certaine période de sou existence, et Ton a pu découvrir que ce mouvement est dû à des cils vibratiles. Ces corps ont reçu le nom d'Anthérozoïdes. Je pourrais encore vous citer les mouvements de locomotion des spores des Algues, mouvements dontellessont douées aussitôt après leur sortie <lu sporange.
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La spore se meut pendant un temps variable suivant les espèces au moyen de cils vibratiles ; puis son mouvement s'arrête, les cils disparaissent et alors commence la germination. Ces mouvements de locomotion se rapprochent tellement de ceux des animaux inférieurs par leur mécanisme, qu'on a donné à ces corps reproducteurs le nom de Zoospores.
Tels sont les faits que je voulais vous exposer brièvement, pour vous montrer que des fonctions qui, chez les animaux supérieurs, exigent, pour s'accomplir, la participation du système nerveux, c'est-à-dire l'excitabilité et le mouvement, peuvent exister en l'absence de tout indice d'éléments nerveux.
Ainsi, le système nerveux n'est qu'un appareil de perfectionnement. Au bas de l'échelle animale, les fonctions sont diffuses, pour ainsi dire ; elles se localisent au fur et à mesure qu'on s'élève, et sont alors dévolues d'une façon exclusive à certains organes bien déterminés.
Cette étude avait d'ailleurs un autre but, c'était de nous convaincre qu'il n'existe pas de différence radicale entre les végétaux et les animaux. Les naturalistes ont été parfois très-em barrasses pour classer certains êtres. LesBacillariées et les Diatomacées, qui sont douées de mouvements, et qui autrefois étaient considérées comme des animaux, sont maintenant rangées parmi les végétaux. Aujourd'hui encore, on hésite pour la place à donner au Volvoœ globator, qui jouit d'un mouvement spontané, tout à fait semblable à celui d'un bon nombre d'infusoires. La plupart
des naturalistes le classent à présent parmi les végétaux. Et les Vibrions ! Beaucoup d'auteurs les considèrent
comme des animaux ; on a môme été jusqu'à déclarer,
en se fondant sur certaines observations relatives à ces êtres, que des animaux peuvent, par une bien remarquable exception, exister dans un milieu chargé d'acide carbonique et dépourvu d'oxygène : et Ton ne s'est pas posé la question préalable, très-importante, de savoir si les Vibrions sont des animaux ou des végétaux ! Pour nous, nous n'hésitons pas à le dire, ce sont des végétaux, des Protophytes.
Où chercherait-on les traits distinctifs propres à établir, d'une façon rigoureuse, la nature végétale ou animale de tels ou tels êtres équivoques ? Une des différences que Ton citait autrefois avec le plus de confiance, et que l'on tirait de l'absence d'une cavité digestive dans les organismes végétaux, n'a évidemment pas la valeur qu'on lui attribuait, car nous avons vu des animaux qui n'ont ni bouche, ni cavité digestive. Qui songerait aujourd'hui à chercher des caractères différentiels dans le mode de reproduction ? Cje n'est pas non plus, nous venons de le voir, l'excitabilité et la sensibilité qui pourraient les fournir. Dirons-nous que les tissus des animaux n'ont pas le caractère de rigidité propre aux tissus des végétaux? Ou bien chercheronsnous une différence entre les Protozoaires et les végétaux inférieurs dans l'existence exclusive chez les premiers d'une vésicule contractile? Mais un bon nombre de Protozoaires ne possèdent pas de vésicule contractile ; et, de plus, M. de lîary a fait voir récemment que des spores de Mycétozoaires ont en apparence la même consistance que les Protozoaires, émettent, comme beaucoup d'entre eux, des expansions sarcodiques, offrent comme eux une sorte de locomotion, et, ce qui est encore plus remarquable, possèdent, comme certains Rhizopodes, une vésicule contractile douée de mouvements rhythmiques. La déoou-
verte, faite par M. Schinidt, de la cellulose dans l'enveloppe tégumentaire des Tuniciers, découverte confirmée par les recherches de MM. Lœwig et Kôlliker, a été étendue par M. Berthelot : ce savant chimiste a montré que la lunicine peut être transformée en sucre ; et il a fait voir que la chitine qui constitue en partie le tégument des Arthropodaires est formée par une substance au moins analogue à la tunicine, contenaut cependant une petite quantité d'azote, mais pouvant aussi être transformée en sucre. De tels faits doivent empêcher de prendre la composition chimique comme caractère différentiel absolu entre les deux Règnes. En réalité, il ne semble pas y avoir d'autre différence bien tranchée entre les Protophytes et les Protozoaires que celle qui est fondée sur la nature de leurs aliments et sur la manière dont ces aliments sont incorporés. Encore cette différence ne peut-elle être invoquée avec une bien grande conGance : car, s'il est vrai que, chez les animaux, les matières alimentaires paraissent d'ordinaire pénétrer dans le corps à l'état plus ou moins solide, pour y être soumis à une digestion plus ou moins complète, il n'est pas certain que ce soit là une règle tout à fait constante, et qu'il n'y ait pas des exceptions, peut-être nombreuses, chez les Protozoaires. Et, de même, nous n'avons aucune connaissance exacte de la nature des substances nutritives qu'absorbent tous ces animaux inférieurs.
Nous devons en conclure que la nature n'a pas établi de ligne de démarcation bien nette entre les deux Règnes. Les animaux et les végétaux se continuent par une progression insensible, et c'est avec raison qu'on les a réunis sous le nom commun de Règne organique.