QUATORZIÈME LEÇON
7 juillet 1864.
Critique expérimentale deThypothèse du principe utal. — Autonomie des éléments anatorciques. — Fatalité des actes de la vie organique.
Avant d'aborder la physiologie des centres nerveux, je désire fixer encore une fois votre attention sur les faits dont je vous ai parlé dans les dernières leçons, et vous montrer, en les rapprochant de quelques autres résultats expérimentaux, l'importance qu'ils peuvent avoir dans la discussion de certaines questions de physiologie générale.
Pendant longtemps, la physiologie s'est représenté les divers phénomènes de la vie organique comme soumis à des forces qui provoqueraient leurs manifestations, et les dirigeraient vers un but déterminé. Ces forces ont reçu successivement les noms d'archées (Van Helmont), d'âme (Stahl), de principe vital (Barthez). Aujourd'hui, entend irès-généralement à abandonner l'hypothèse que ces noms
ont servi à désigner; toutefois, l'accord n'est pas unanime, et il est encore des écoles où l'on croit, avec toute lafer- ▼eur primitive, aux systèmes fondés sur Texislence suppo^ sée de ces forces. Disons d'ailleurs que ces systèmes prêtent à des développements plus ou moins brillants; que, n'étant point forcés de suivre les faits pas à pas, ils peuvent se mouvoir sans obstacles, et, du haut des régions abstraites où ils s'agitent, traiter avec dédain les théories rivales qui se construisent ou se consolident peu à peu, lentement et laborieusement: de plus, ils sont en harmonie avec la ten* dance presque irrésistible qui pousse sans cesse un bon nombre d'esprits vers le domaine des idées mystérieuses ; et c'est là sans doute, ce qui explique comment ces systèmes, souvent combattus, survivent encore.
Je ne puis pas avoir la prétention de réussir là où. tant d'autres ont échoué : je veux simplement vous exposer quelques-uns des faits expérimentaux qui me paraissent démontrer d'une façon très-nette l'inanité de ces hypothèses.
Lorsqu'on réfléchit au sens qu'il faut attribuer aux mots de force vùale, de principe vital^ on voit que l'on a désigné généralement sous ces noms une force unique, résidant dans l'individu, et dont dépendraient les diverses manifestations vitales. C'est cette force qui gouverne la nutrition ; qui préside à l'agencement réciproque et aux fonctions des organes, au développement, à la pérennité et à la restauration de la forme typique ; qui contraint pour ainsi dire la matière organisée à entrer dans certains moules, à suivre, dans son évolution progressive, une direction telle, qu'elle reproduise un modèle spécifique
fixé à l'avance. Cette force doit nécessairement être une ; que serait-ce qu'une force de ce genre qui serait divisible ? L'idée de force libre est déjà bien assez obscure, sans qu'on y ajoute une donnée qui la rendrait encore plus incompréhensible qu'elle ne l'est par elle-même.
Si le principe vital existait, il devrait remplir chez les végétaux le même rAle que chez les animaux, variant son mode d'action, chez les uns comme chez les autres, pour diriger le développement de chaque espèce vers une forme déterminée, préfixe.
Rien ne serait plus facile que de vous montrer qu'un grand nombre de faits relatifs à l'étude physiologique des végétaux sont contraires à cette hypothèse. Mais je ne veux pas emprunter des arguments à la physiologie végétale, car un esprit prévenu pourrait leur refuser la valeur qu'ils auraient cependant sans aucun doute.
Passons donc au Règne animal. Les faits abondent, qui démontrent qu'il n'y a pas chez les animaux un principe vital, un et indivisible de sa nature. Qui ne connaît les expériences célèbres de Trembley, si souvent répétées depuis parles physiologistes? On coupe transversalement un Polype d'eau douce. Si le principe vital existe, il est réparti dans toute l'étendue de l'animal, ou bien au contraire il est cantonné dans une région particulière du corps. Eh bien ! il semble, en prenant cette proposition pour point de départ, que les deux moitiés de lanimal devront périr, ou bien que Tune des deux pourra seule survivre à l'expérience. Or, les deux moitiés de l'animal survivront, et chacune même, au bout d'un certain nombre de jours, aura reformé un animal complet. On pourra même diviser le Polype eu plusieurs segments, et chacun d'eux se com-
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plétera et coDstituera un nouveau Polype entièrement semblable au Polype primitif.
De même, quand on divise une Planaire en plusieurs tronçons, soit dans le sens longitudinal, soit dans le sens transversal, chaque tronçon, comme Ta fait voir Dugès, forme bientôt un animal semblable à celui qui^été ainsi divisé. Des expériences analogues instituées sur d'autres Invertébrés, ont donné des résultats tout semblables.
Le principe vital, cette force une, était donc divisible chez ces animaux. Mais pour nous, dire que le principe vital est divisible, c'est dire qu'il n'existe pas.
Et si nous quittons les bas-fonds du Règne animal, pour nous adresser aux animaux les plus élevés, aux Vertébrés, nous verrons encore l'expérimentation fournir les résultats les plus contraires à l'hypothèse du principe vital.
Je vous ai déjà parlé d'une des expériences deM. Bert, sur la greffe animale.Yoici une autre de ces expériences. Il prend un jeune Rat, auquel il coupe une patte ; il dépouille cette patte de sa peau, et l'introduit sous la peau du flanc d'un autre Rat. Au moment de la transplantation, le squelette de la patte n'était pas encore arrivé à son entier développement, les épiphyses n'étaient pas encore soudées auxdiaphyses. La patte n'a plus évidemment de principe vital pour diriger sa nutrition : elle va donc rester désormais, une fois greffée, dans l'état où elle se trouve au moment de l'expérience. Eh bien ! non : celte patte se greffe ; elle emprunte les matériaux de sa nutrition à l'animal sur lequel elle est greffée: mais elle va vivre de sa vie propre; elle va se développer, en conservant les proportions relatives de ses diverses pièces osseuses; les extrémités épiphysaires de chaque os se souderont au corps ou à la diaphyse de Tos, et au bout
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(Vun certain temps^ au lieu d'une patte en voie de formation, on retrouve une patte dont le squelette est complète* ment développé, comme si on Tavait laissée à sa place sur le Rat amputé.
Déjà, avant que M. Bert fit son travail sur la greffe, j'avais institué une expérience qui, à elle seule, pouvait suffire, à montrer combien est peu fondée l'hypothèse du principe vital.
Sur des larves de Grenouilles, dégagées de leurs enveloppes depuis vingt-quatre heures, je sépare la queue du reste du corps, et je mets dans Teau les queues ainsi obtenues. Au moment de l'opération, on ne pouvait distinguer aucun des organes profonds faisant partie de la queue. Elle était à peine transparente, et l'on n'apercevait ni Taxe vertébral, ni les masses musculaires: il paraissait n'y avoir aucun vaisseau dans Tenveloppe cutanée, et Tépiderme, couvert de cils vibratiles, contenait une masse de pigment noirâtre qui contribuait à rendre le segment caudal presque complètement opaque. Les quelques éléments cellulaires que l'on voyait au-dessous de la peau étaient remplis de granulations vitellines. Deux jours après Topération, la partie axile commence à être reconnaissable; on y dis^ tingue déjà confusément les masses musculaires^ avec leurs interstices obliques et parallèles. En mémo temps, la surface de section se cicatrise et bourgeonne quelque peu. Le quatrième jour, les muscles et leurs interstices musculaires se dessinent davantage dans la partie axile; les lames natatoires se détachent plus neitementdu reste de la queue ; la quantité des granulations vitellines diminue. Il y a de légers mouvements, spontanés en apparence. Le sixième jour, on voit distinctement les faisceaux musculaires parallèles les uns
aux autres, la colonne vertébrale est bien visible, et l'on aperçoit des rudimentsde vaisseaux. 1^ huitième ou le neuvième jour, les vaisseaux sont mieux dessinés et leurs ramifications se sont compliquées. On aperçoit du sang immobile (lansquelques points de ces vaisseaux. Les granulations vitellinesonl disparu en grande partie. Le segment caudal s'est progressivement et considérablement accru, en longueur et en largeur. Vers le dixième jour, quelquefois plus tard, ce segment meurt. Il est, à ce moment, tout aussi développé, sous tous les rapports, que la queue des embryons nés le même jour, et non mutilés. La mort a lieu, parce qu'à cette époque du développement, la circulation serait absolument indispensable pour enlever des tissus tous les produits de désassimilation , et pour leur fournir des matériaux nutritifs. Comment expliquer ces phénomènes si complexes? A-t-on, ici encore, divisé le principe vital, pour en laisser une partie dans le tronc de Tanimal et une autre partie dans le segment caudal ? Mais, encore une fois, le principe vital est indivisible de sa nature.
Ainsi donc, ces expériences nous conduisent à nierVexistenee d'un principe vital tel qu'il faudrait l'admettre pour ne pas en faire une hypothèse absurde. Mais, même en laissant de c6lé ce genre de preuves, nous pouvons établir encore par la critique expérimentale que le prétendu principe vital ne saurait exister tel qu'on se le représente, en montrant que les attributs caractéristiques dont on l'a cru doué, doivent être envisagés tout autrement qu'on ne l'a fait. Par un de ces attributs, comme nous l'avons déjà indiqué, il serait chargé de maintenir et surtout de restaurer la forme des êtres organisés et des diverses parties de ces êtres.
Dans ce dernier cas, et principalement chez rHomme, le principe vital prend le nom de nature m^rfica(rtce.Existe-t-il, en réalité, chez les animaux, une force qui veille au maintien de leur état normal, qui s*opposè aux agressions du monde extérieur, et qui répare les altérations qu'elle n'a pu empêcher?
11 est certain qu'il se produit chez les animaux une foule de phénomènes qui ont paru prêter un appui à T hypothèse de la nature médicatrice. Chez les animaux inférieurs, la tendance à la restauration de la forme se montre avec la plus grande netteté. C'est grâce à cette tendance, que les segments d'un Polype, d'une Planaire ou d'une Naïde reproduisent les parties qui leur manquent et reprennent ainsi la forme typique; c'est ainsi, de môme, que sur tant d'animaux inférieurs et sur quelques Vertébrés, certaines parties enlevées se reproduisent avec tous leurs caractères. Qui ne connaît, pour ne parler que des exemples le plus souvent cités, la reproduction des pattes des Ecrevisses, des tentacules d'Escargots, des nageoires des Poissons, des membres, de la queue, des mâchoires du Triton et de la queue des têtards de Grenouilles ?
D'autre part, même sur les animaux supérieurs, nous voyons des faits du même genre. La cicatrisation des plaies n'esl-elle pas un indice de la tendance à la restauration? Et la guérison des lésions morbides spontanées ne doit-elle pas aussi être considérée de même? Et ne voit-on pas cette tendance se manifester dans bien d'autres cas, et d'une façon bien plus évidente? Enlevez du sang à un animal : au bout d'un certain temps, le sang aura repris tous ses caractères normaux, comme quantité totale et comme proportions relatives de ses éléments anatomiques et chimi-
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ques. Faites une seconde, une troisième saignée, et chaque fois, si le temps laissé entre les opérations est suffisant, la réparation sera complète.
Fracturez un des os d'un animal : la fracture seconsolidera, et un travail plus ou moins compliqué sera accompli pour celte consolidation. On peut dire que ce travail est même un des exemples les plus remarquables que Ton puisse citer de la tendance à la restauration de la forme. Supposons une fracture simple et sans chevauchement. On sait qu'au bout d'un certain temps, il se sera formé un cal osseux qui réunira les deux fragments, et qu'en même temps, d'ordinaire, le canal médullaire se sera comblé par une ossiQcation nouvelle au niveau de la fracture et dans la partie des deux fragments, voisine de la fracture. Or, à ce moment, Tos différera notablement de ce qu'il doit être dans Tétat normal. Cette obturation du canal médullaire, l'augmentation de volume au niveau du cal, la structure moins compacte de Tos nouveau, tous ces caractères sont évidemment anormaux. Eh bien ! il se fera peu à peu un travail qui perfectionnera progressivement Tœuvre primitive. La substance osseuse deviendra plus compacte dans les points qui doivent peisister: le canal médullaire se rétablira par médullisalion de la substance osseuse qui le remplit, et enfin, la saillie du cal diminuera peu à peu et pourra môme, sur de jeunes sujets, s'effacer complètement.
Si la fracture a eu lieu avec chevauchement permanent des fragments, ces fragments seront enveloppés dans une capsule osseuse qui constituera le cal. La difformité considérable qui résultera de cette consolidation vicieuse, tendra à s'amoindrir et subira toujours chez les jeunes sujets
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une diminution très-notable. En même temps, les pailies des fragments qui sont au milieu de la capsule osseuse, disparaîtront peu à peu par méduUisalion, et, au bout d'un certain temps, si Ton scie en deux moitiés Tos fracturé, on verra que la disparition de ces portions d'os est complète, et que le canal médullaire rentléauniveaude la fracture, est en pleine et directe continuité d'un bout à l'autre de l'os.
La tendance à la restauration ne se montre-t-elle pas encore dans les cas où Ton a enlevé une portion plus ou moins grande d'un os, surtout si l'on a laissé le périoste en place? M. Flourens n'a-t-il pas fait voir que des portions considérables d*os longs, que des tronçons de côtes de plusieurs centimètres de longueur, sont reproduits avec tous leurs caractères normaux, de telle sorte que l'os d'un membre, ou que l'os costal, qui ont été soumis à l'expérience, reprennent leur forme et leur longueur normales, à la suite de cette régénération?
Et les nerfs ! n'avons-nous pas vu quelle puissance de régénération ils possèdent ?
Du reste, ce n'est pas seulement dans les conditions pathologiques que la tendance à la restauration se manifeste; on peut dire que, dans l'état normal, le fonctionnement des organes ne s'accomplit pas, sans qu'il y ait une destruction et une restauration corrélatives constantes. Toute fonction tend à détruire les instruments au moyen desquels elle s'effectue.
Il y a un grand nombre de parties dans lesquelles les éléments anatomiques, qui servent à la fonction, sont entièrement détruits, après une existence plus ou moins courte, et sont remplacés par de nouveaux éléments semblables;
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c'est ce qu'on voit pour les cellules épithéliales de Testomac, de l'inteslin, par exemple, et encore mieux pour celui des culs-de-sac des glandes mammaires, pendant la lactation. Dans beaucoup d'autres points du corps, les éléments anatomiques ne sont pas éliminés chacun tout d'une pièc-e, comme dans ces exemples, mais ils subissent une destruction et une réparation moléculaires constantes. Je laisse de côté la question, très -importante et très-difficile à résoudre, de savoir si les éléments anatomiques sont attaqués dans toutes leurs molécules, soit par Tusure fonc* tionnelle, soit par le travail nutritif: je dis uniquement qu'il y a, en tout cas, une altération de certaines parties constituantes de ces éléments, que l'état normal typique de ces éléments est ainsi modifié, et qu'il y a nécessairement un travail consécutif ou snbintrant de réparation, de restauration. Contentons-nous de citer comme exemples ce qui a lieu pour les muscles et pour les nerfs. Les expériences de M. du Bois-Reymond ont fait voir que les muscles, à la suite de contractions répétées et prolongées, deviennent acides, au lieu de conserver la réaction neutre qu'ils ont dans l'état normal. M. Fnnke a constaté qu'une modification du même genre se produit dans les nerfs qui ont subi des excitations répétées ou longtemps continuées. N'est-ce pas là une preuve péremptoire que ces organes se modifient, s'altèrent, par le seul fait de leur mise en jeu? On peut présumer qu'il en est de même des parties centrales du système nerveux, c'est-à-dire des ganglions, de la moelle épi nière et de l'encéphale lui- môme.
La tendance à la restauration peut donc être regardée comme un fait de physiologie générale, et ne doit pas être reléguée dans le domaine de la physiologie pathologique.
Le nom de nature médicatrice qu'on a donné à celte tendance, serait, d'après ces seules considérations, une désignation tout à fait impropre; mais nous devons le rejeter surtout par des motifs d'un autre ordre.
La nature médicalrice ne serait en somme autre chose que le principe vital travaillant à réparer les divers désordres introduits dans la machine organisée et vivante : ce serait cette force unique, supérieure, indépendante jusqu'à un certain point, et à laquelle obéiraient toutes les actions vitales, qui les dirigerait d'une façon intentionnelle vers un but : la réparation des altérations, la restauration de la forme typique.
Mais si nous reprenons les expériences faites sur les animaux inférieurs, sur les Polypes d'eau douce, sur les Planaires, nous voyons bien que celte tendance à la restauration n'est pas une manifestation d'une force unique, indivisible, et que celte tendance est, au contraire, si bien disséminée, qu'un segment d'un de ces animaux, reproduit bientôt, en se complétant, un animal parfait.
Cette tendance à la restauration est bien certainement disséminée aussi chez les animaux supérieurs, chez les Vertébrés. On peut presque affirmer, tant la probabilité est grande, que, si Ton avait le moyen d'entretenir une circulation régulière dans un membre de Salamandre aquatique, après l'avoir entièrement séparé du corps, on verrait en amputant la main ou le pied de ce membre, cette main ou ce pied se reproduire avec la même régularité que si cette amputation avait été faite sur l'animal luimême. Des expériences moins probantes que ne serait celle-ci, mais très-suffisantes, nous montrent d'ailleurs que la tendance à la restauration se manifeste dans les
parties séparées du tout, aussi bien que lorsciu'elles sont dans leurs rapports normaux. Dans une de ses expériences sur la transplantation, après avoir obtenu une greffe de la queue d'un Rat sous la peau d'un autre Rat, M. Bert fait une fracture d'un des os de la queue transplantée. Or, cette fracture se consolide avec la plus grande régularité, et en passant par les phases diverses que l'on observerait dans la queue normale d'un autre Rat. D'autre part, n'avoDs-nous pas vu qu'un tronçon de nerf hypoglosse ou de nerf lingual, pris sur un Chien et transplanté sous la peau de l'aine de l'animal, offre une régénération plus ou moins prononcée, après avoir subi une altération profonde dans toute sa longueur?
Concluons donc que la tendance à la restauration n'est pas une manifestation d'un principe unique quelconque, mais que cette tendance paraît appartenir d'une façon égale à toutes les parties du corps, et qu'elle ne demande pour se réaliser que les conditions fondamentales de la vie, la nutrition et l'excitation respiratoire.
Outre la tendance à la restauration de la forme typique, il y a une autre manifestation vitale extrêmement remarquable, et qui offre même un caractère de généralité plus saillant encore, c'est la tendance à l'acquisition de cette forme typique. Or, cette tendance pourrait aussi être considérée par les philosophes qui admettent un principe vital, comme un des attributs de ce principe, qui dirigerait dans l'animal vivant le travail de développement, guiderait pour ainsi dire ce travail et le soutiendrait jusqu'au moment où le type est réalisé, et l'enchaînerait alors tant que la forme typique reste intacte.
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C'est ainsi qu'on s'expliquerait cette évolution si régulière des germes qui amène chacun d'eux à revèlir progressivement toils les caractères constants, uniformes, du type spécifique.
Celte tendance à l'acquisition de la forme typique se montre non-seulement dans l'être tout entier, mais tout aussi clairement dans chacune des parties de cet être. Ainsi, certaines expériences sur les os nous font voir un des exemples les plus frappants de cette tendance. On nourrit un très-jeune animal avec de la garance peiidanl quelques jours: tous ses os se colorent dans toute leur épaisseur. On supprime aloi*s la garance, et l'animal, remis à un régime ordinaire, continue à croître et à se développer. L'élude des os, faite alors à des époques diverses, montre que leur développement ne s'effectue pas comme on l'avait cru , par addition extérieure de couches régulières et par résorption de couches non moins régulières à la face interne du canal médullaire ; mais la résorption et la formation osseuses se font par points limités, molécule à molécule: c'est une sorte de modelage moléculaire, intérieur et extérieur, lequel enlève ici des molécules qui constitueraient une saillie anormale, comble là des dépressions, évide le canal intérieur dans les points qui doivent être élargis, et travaille pour ainsi dire de la façon la plus pré* cise, à donner à l'os la forme typique qu'il doit présenter dans Tétat adulte.
D'autre part, ce qu'il faut bien noter, c'est que ce travail si remarquable, et si régulièrement progressif, s'arrête à point nommé, à une époque fixe et déterminée pour chaque espèce. Le cartilage épidiaphysaire cesse de proliférer, et il n'y a plus de production d'éléments ostéogéniques au
niveau des limites supérieures et inférieures de la diaphyse, ni à la face profonde du périoste. Les cartilages épidiaphysaires disparaissent^ les épiphyses se soudent à la diaphyse, et, dès lors, la longueur et la grosseur de l'os sont définitivement constituées. Tout est arrêté en grande partie, et les divers processus, surtout celui de production d'os par le périoste et celui de médullisation des couches profondes de l'os, ne reprennent leur activité première que dans le cas où une restauration de la forme devient nécessaire, par suite d'une fracture ou d'une autre lésion des os.
Quelque favorables, en apparence, que soient ces faits à l'hypothèse du principe vital, on peut dire cependant qu'ici encore, il n'y a pas à invoquer l'intervention de celte force hypothétique, pour expliquer tous ces phénomènes. En effet, les expériences démontrent que ces phénomènes se manifestent tout aussi bien dans des parties détachées du corps, et soustraites par conséquent à l'influence du prétendu principe vital. Et ce sont encore les expériences que j'ai déjà citées qui vont servir è cette démonstration. N'avonsnous pas vu que la queue d'un têtard de Grenouille, séparée du corps, alors que tous les éléments anatomiques sont à Tétat d'ébauche, alors que la forme définitive est loin d'être encore dessinée, se développe régulièrement pendant tout le temps que les granulations vitellines, accumulées dans les éléments anatomiques, peuvent suffire à la nutrition, et que les déchets de la nutrition n'encombrent pas trop les tissus? Ne vous ai-je pas dit que, lorsque le développement s'arrête, il est tout aussi avancé que dans la queue non coupée des têtards du même âge? Le segment caudal ne présente-t-il pas alors la forme générale et tous les
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détails marphol^iques que l'on trouve dans cette queue non coupée? Quoi de plu^ probant que ce fait? Les expériences de M. Çert ont d'ailleurs la même signification et la pièip^ portée. Cette patte, celte queue de Rat, séparées dei l'^nipaal dpnt ellei^ faisaient partie, et transplantées aous ^ P^AH (l'un autre (tat, offrent un développement défini, orienté pour ainsi dire d'une certaine façon, tout comme si elle^ n'avaient pa« été déplacées; et les épipbyses se soudent à If^ diapbyse, à Vépoque déterminée pour chaque 0^^ ç\ daps Vordre qui leur e^t assigné.
La tendance à l'acquisition de la forme typique sa ma* nif^tP donc d'upe façqn indépendante dans les divers par|i^ de p|^<tflU.t^ corps organisé* Chaque germe, dans son développement, |e^d el arrive à réaliser le type de ses asc^dap^; e|, une fois le développement achevé, chaque élén^ent an^lotnique possède quelques traits de ce type, qu'il tend a restaurer lorsqu'une cause quelconque les a altérés. Ce qui est profondément obscur et qu'il faut biep aflinettr^ ppurtAut, c'est celte sorte de conspira-. tio(\ d^ tops \^ élén^ent3> quaud il s'agit de la restauration d'une partie susceptible de régénération ; mais ce con^eusus si remavqufthl^ sp manifeste alors même que la partie est sépf^rée du tout, ni^pns d'ailleurs que ces sortes de conspiratipus fonctiiumelles^ retrauv^yut dans un bon uamhra des prpce^usde 1^ physiologie normale.
Lçs diverses expériences dont je viens de vous entreteniez peuvent servir d'argumçnts pour piettre dans tout son jour Tautanomie physiologique des éléments anatomiques, et nous font yoir que chacun d'eux possède et transporte avec lui les énergies spécifiques dont on a voulu faire les
attributs du prétendu principe vital. Nous pourrions encQre citer les e^^périences confirois^tives si intéressantes ^le H. Oilier» dans lesquelles pn voit las Cléments ostéogéuiqu^ (i^ périoste s'ossîpçr alof^ qv\'ils oi^t ^té enlevés de la face profonde du périoste e^ transplantés dai^s le tissu ce\l4lai<*e sous-ci^tc^né d'u^e régiqn quiconque du corps.
Ces expériences peuvent ^us^i contribuer à rendre évidente la fatalité des ^ç^^ prinçâpau)^ de la vie orgs^niq^ie, pt à DQontf^er ainsi quç les diyerses tendances, qu'on avî^it regardées çoootnie 4^ at^pbuts ^\i principe vital, Ipin i'^iT d'Mue façon plqs ov^ ifloiçs intentionnelle, commp on le supposi^it dans cet^ei hypott^è^ie, se ^lanife^tent au pouirairp fatalement, nécessairement, aveuglément.
O^i, la fatalité exjste dans le monde org^pique comme dans le monde ipQrgapique, et ce q'est pas là un rôvç théorique comme \çs hypptl^éses précédentes, c'est une donnée expérimentale.
Tous ces (ç^erveiHeu]!^ phénôimènes d'acquisition de la forme typique, d'argot de développement à heure fixe pour ainsi dire, de restauration; tout cela se fait fatalement et aveuglément, que le r^ultat soit utile, inutile ou moitié nuisible.
Vous transplanter uq l£tml)^ai( de périoste: il s'y fait, cpa]\n^e Ta montré lA. QUier^ non pas vme simple ci^lcifîcatioq, mi^is ui^e ossification Térîtahle, avec tons ses caractère. Où est \e but utile -de cette çssifiçation? N'eût-il pas mieux valu pour le bien de l'individu que ce lambea^ transplanté disparût par yésorptiep mplécwlaire?
Vous tv^psipl^nte:^ un nerf. {1 ^ régénère après s'êtrç altéré, et il reprend sans ancun donte 3^ neurililé- A qHpi
peut servir ce tronçon de nerf, désormais privé de toutes relations avec le centre nerveux? Pourquoi acquiert-il de nouveau une excitabilité qui ne peut plus être mise en jeu? La même question ne pourrait-elle pas être posée à propos de la restauration du bout périphérique du nerf hypoglosse, après arrachement de toute la portion centrale de ce nerf? Nous savons ici que ce bout nerveux a récupéré sa noiolricité; et cette motricité doit rester inutile à tout jamais. Et tous ces autres exemples de transplantation que Ton pourrait citer? La greffe de l'ergot d'un Coq dans la crête de cet animal ou d'un autre animal de la même espèce, la greffe de la queue ou de la patte d'un Rat sous la peau d'un autre Rat : pourquoi ces greffes réussissent-elles? Pourquoi l'accroissement de cette patte ou de cette queue se fait-il d'une façon si régulière, et s'arrête-t-il à une époque préfixe? Qui ne voit qu'il n'y a là aucune prévision du but à atteindre, et que les phénomènes ne demandent pour se manifester, et se manifester fatalement, en suivant une marche nécessaire, que les conditions qui rendent la vie possible? Ces conditions, la greffe les rétablit dans certains cas; et, dans d'autres cas, ceux des nerfs restaurés sur place, elles n'ont été que momentanément troublées. Si, dans les faits précédents, nous voyons que, sans but utile, les phénomènes les plus importants et les plus complexes de la vie se manifestent de la façon la plus régulière, il est d'autres faits qui démontrent que les actes de la vie organique s'effectuent même alors que le résultat obtenu est nuisible.
Je répète une des expériences de Dugès : je fais sur une Planaire une section longitudinale qui, partant de l'extrémité antérieure du corps, s'arrête au milieu de la longueur
de ranimai. Si le principe vital, si la nature médicatrice, avaient pour l'individu ainsi opéré une sollicitude aussi grande qu'on a pu le penser, ces forces vigilantes devraient se hâter d'amener la soudure des deux parties ainsi séparées. Mais il n*en est rien : ces deux parties s'éloignent Tune de l'autre angulairement, et chacune d'elles, au bout de quelques jours, s'est complétée en régénérant les parties qui lui manquent, de telle sorte qu'alors on a sous les yeux un monstre à deux tètes, dont chacune a son instinct propre, se meut d'une façon égoïste; et la vie de cet animal monstrueux est devenue par suite, comme on le conçoit, extrêmement pénible.
Hais même chez les animaux supérieurs, ne voit-on pas trop souvent le travail de cicatrisation, au lieu de produire un résultat utile, déterminer des difformités telles, qu'elles exigent l'intervention de l'art chirurgical, ou persistent à l 'état d'infirmités incurables î
Nous sommes ainsi ramenés aux conclusions que je formulais d'avance, à savoir que les actes delà vie organique s'effectuent d'une façon fatale, nécessaire, aveugle. Mais quand nous parlons de fatalité dans l'ordre de faits qui nous occupe, nous n'entendons pas dire, comme on le conçoit bien, que ces faits sont l'œuvre plus ou moins complète du hasard. Nous savons trop bien que le hasard n'existe pas, et que ce que nous nommons ainsi n'est autre chose qu'une cause ou une série de causes qui nous échappent. Il n'y a pas de phénomènes absolument détachés, prime-sautiers : tout n'est dans la nature entière qu'un enchaînement de causes-effets et d'effets-causes. Il est clair, par conséquent, qu'il y a des conditions nécessaires pour les
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manifestations des actes de la vie organique, cotttrtie ^our les phénomèiies du monde inorganique. Mais je Ife rèpéle, dès 4ue ceis conditions existent, dès ^ue les causés excitatrices agissent, la substance organisée et ViVânte entrfe ett activité pourvu qu'elle reçoive des matériaux nutritifs et rtes^irâtoires, et cette activité qui varié suivant la nature rfés éléments anatoihiqûes intéressés, se maiiiflsste Moment, aveuglétnent, quel que soit le résultat qui doive êtré produit.