‹ Leçons sur la poésie sacrée des hébreux (volume 2)Chapitre 31 sur 39 · LEÇON DIX-HUITIEME · texte numérisé non relu

LEÇON DIX-HUITIEME

Que la plus grande partie des écrits des Prophètes est métrique.

Sommaire. Nécessité de distinguer les diverses espèces de poèmes hébreux. Poésie prophétique. Les écrits des Prophètes , véritablement poétiques et métriques. Peu de fond à faire , à cet égard , sur l'autorité des Juifs modernes et de saint Jérôme. Les prophéties ont les mêmes caractères que les livres poétiques ; ressemblance quant au dialecte , au style , à la construction périodique; développement de ce dernier point. Examen des anciennes prophéties conservées dans les livres historiques ; on prouve qu'elles sont poétiques

Jusqu'ici nous avons traité de la Poésie des Hébreux , en général , et de ses qualités communes , avec assez de développement , sans doute , si on considère l'étendue de notre travail; avec trop de brièveté et de rapidité, peut-

être , si on fait attention à la richesse et à l'importance du sujet. Mais notre dessein n'a été que de nous arrêter aux traits les plus remarquables, et qui pouvaient faire connaître la manière particulière aux poètes sacrés : nous avons voulu effleurer la matière, plutôt que l'épuiser; exciter nos lecteurs à ce genre d'étude, plutôt que les instruire à fond. Ils n'ont pas besoin d'être avertis de ne pas juger de la grandeur du sujet par la faiblesse de cet essai ; et en particulier , pour ce qui regarde les exemples que nous avons cités , de ne pas s'en tenir aux opinions des interprètes , encore moins à la nôtre , malgré l'exactitude et les soins que nous attestons avoir apportés à notre travail. Ce qu'il nous reste maintenant à faire , c'est de rechercher qu'elles sont les différentes espèces de poèmes qu'on peut distinguer chez les Hébreux , et d'examiner ce que chacune d'elles offre de digne d'être remarqué. On ne doit pas exiger de nous , que , dans cette division , nous nous appuyions toujours du témoignage des Hébreux eux-mêmes , et que nous justifiions par leur autorité , le développement dans lequel nous allons entrer. Les Hébreux se sont peu occupés de ces distinctions subtiles. Il suffira pour notre dessein , c'està-dire, pour un détail plus exact de la Poésie sacrée , que nous fassions voir que les qualités propres à chacune de ces espèces, ont leur fondement dans la nature de ces poèmes ; et qu'on les retrouve , soit dans ce qui fait le fond du sujet , soit dans la disposition des idées , soit dans la diversité du style , soit enfin dans la forme générale de la composition.

Nous plaçons au premier rang la Poésie prophétique. Les monumens de cette espèce de

des hébreux. 3. Part. Leçon 18. 269 poésie se trouvent dans les prédictions des Pro-

Î)hètes , qui composent presque en totalité les ivres auxquels ils ont donné leur nom , et dans quelques autres morceaux que l'on rencontre épars dans les livres historiques. Il n'est personne qui n'avoue qu'elles sont écrites d'un style vraiment poétique , et excellent en son genre. Déjà pour le prouver , nous avons cité une foule d'exemples. Mais nous aurons plus de peine à faire convenir que ce style est métrique , aussi bien que celui des livres proprement appelés poétiques. Les Juifs le nient (1) , saint Jérôme , leur disciple fidèle , le nie aussi. (2) Après eux , il est inutile de faire mention d'écrivains plus modernes , dont les uns refusent la mesure aux écrits des Hébreux , de quelque genre qu'ils soient , et dont les autres ne l'accordent qu'aux écrits poétiques proprement dits , et à quelques autres pièces dispersées çà et là. Ne nous hâtons pas de céder à leur autorité , avant d'avoir examiné s'ils sont en état de décider la question , et jusqu'à quel point on doit s'en rapporter à leur témoignage.

(1) Note de M. Lowth. — Abarbanel distingue trois espèces de cantiques. La première est riniée ; elle n'est en usage que chez les Juifs modernes , qui l'ont reçue des Arabes ; elle était entièrement inconnue aux poètes sacrés. La •econde est rangée pour la mélodie musicale , et destinée à être chantée , soit à la voix seule , soit avec des instrumens : tels sont les cantiques de Moïse , de Débora , de David. La troisième enfin, comprend les paraboles. Mais Abarbanel exclut de cette classe les paraboles des Prophètes , en adoptant la distinction que fait Maimonide entre la prophétie et l'inspiration de l'Esprit saint (Voy. More Ne b oc. II, 45 ) : il préleud que ces paraboles ne sont pas des cantiques, parce qu'elles ne sont pas le produit de l'opération du Prophète , mais bien celui de la prophétie absolue. ( Manlissa Dissert, ad tikr. Cosri. pag. \\7>. )

(2) Voyez saint Jérôme, préface pour Isaïe.

Les Juifs, de leur propre aveu , out perdu la connaissance , et même tout souvenir de leur versification , depuis bien des siècles , c'est-àdire, depuis l'époque où la langue hébraïque a cessé d'être leur langue vulgaire , et est tombée en désuétude, (i) Il paraît vraisemblable que les Massorètes , quels qu'aient été ceux qu'on a désignés par cette dénomination , qui dans la suite marquèrent les accens et les voyelles , dans le texte sacré , comme nous les y voyons aujourd'hui , n'avaient , sur la mesure des vers , que des notions très-imparfaites et très-bornées , puisque , d'une part , ils accentuèrent dune manière particulière , comme métriques , certains livres, savoir : les Psaumes , les Proverbes , et le livre de Job ; tandis que , d'un autre côté , ils regardèrent comme écrits en prose , d'autres livres aussi certainement métriques que les précédens , tels que le Cantique des cantiques , et les Lamentations de Jérémie , et n'y employèrent en conséquence que l'accentuation ordinaire à la prose. Tous les Juifs s'en rapportent à ce jugement , et par suite refusent de reconnaître ces dernières compositions pour métriques , et de les placer dans la même classe que les trois premières. ^ (2) Nous ne devons pas

(1) Notes de M. Lowth. — a II n'est pas douteux, dit Abar* » banel , que les cantiques sacrés de la seconde espèce, » n'aient eu une mesure déterminée , dont le long intervalle » du temps et les diverses captivités du peuple juif ont l'ait » perdre la connaissance. » ( lbid. pag. 4.10. )

(2) — Les Juifs reconnaissent le Cantique des cantiques pour un poème , non qu'il soit écrit en vers , mais parce que c'est une parabole. Aussi Abarbanel { ibid. ) le comple-t-il parmi les cantiques de la troisième espèce. C'est par celte raison , que , tandis que dans la plupart des manuscrits , les trois livres métriques sont écrits en vers séparés , les Lamentations et le Cantique des cantiques sont écrits de suite , et

des hébreux. 3. Part. Leçon 18. 271 croire que sur ce point , le disciple ait été plus instruit que ses maîtres. En effet, quoique saint Jérôme se soit fort étendu sur les mètres des Hébreux , qu'il ait parlé très au long de leurs tétramètres , de leurs hexamètres , de leurs vers iambiques et sapphiques , son exemple nous

sans aucune séparation. C'est ce que j'ai remarqué dans un manuscrit de la bibliothèque du Vatican, que l'on regarde avec raison comme très-ancien , puisqu'il est de l'an 979. C'est ce qu'on observe encore dans trois autres manuscrits de la bibliothèque Bodléienne , comme me l'a assuré le docteur Benjamin Kennicott, savant très-versé dans cette matière. On pourrait croire peut-être , que , puisque les Juifs ont transcxit dans les manuscrits certains cantiques, etmême lcslivre» métriques entiers , en vers séparés , ils ont conservé la connaissance de la versification et de la véritable division des vers , ou que du moins ils ont voulu faire croire qu'ils l'avaient conservée. Mais le peu d'accord qui règne entr'eux , montre toute leur ignorance à cet égard ; car ils varient dans cette division , et n'y suivent aucune règle fixe. Celle du Cantique des cantiques , dans les diverses éditions , est différente , comme on s'en convaincra en les comparant. Pour le cantique de Moïse, ( Deut. XXXII. ) dans la division duquel les livres imprimés sont plus d'accord , et qui ne pouvait guère donner lieu à des opinions opposées si l'on avait voulu faire attention aux divers membres de la phrase , les docteurs Juifs sont divisés, les uns comptant soixante vers et les autres soixantedix. Quant aux livres métriques, même différence entre les trois manuscrits de la bibliothèque Bodléienne, comme l'a reconnu encore M. Kennicott , qui , à ma prière , les a examinés. Un très-beau manuscrit , que j'ai vu à la bibliothèque royale de Dresde , offre une singularité remarquable , et qui met dans tout son jour l'ignorance des Juifs sur le point en question. Partout la paraphrase chaldaïque y est mêlée au texte, de façon qu'après un verset en hébreu, vient le même verset en chaldéen , et ainsi de suite. Dans les livres métriques où les vers sont séparés, le texte et la paraphase sont tellement confondus, que le copiste n'ayant en vue , dans la division des vers, que l'égalité des lignes , le texte et la version se trouvent souvent dans la même ligne , qui , commençant alors par de l'hébreu , finit par du <ihaldéen. Ce manuscrit est très-beau et peut avoir 5oo ans d'ancienneté. Les points-voyelles y ont été ajoutés par une main plus récente, de même que dans celui du Vatican dont j'ai déjà parlé , et dans tous les autres qui sont un peu anciens.

démontre que nous ne devons pas trop presser un semblable sujet. On ne peut s'empêcher de reconnaître combien il y a d'inexactitude dans ce qu'il avance , lorqu'on le voit rechercher une certaine ressemblance éloignée entre les mètres des Grecs et ceux des Hébreux , et vouloir expliquer par des comparaisons grossières , ce qu'il ne conçoit pas bien clairement. De plus , il est facile de s'apercevoir qu'il n'est pas toujours d'accord avec lui-même. Car il avance dans un endroit (1) , suivant en cela Josephe et Origène , que le cantique que l'on lit au Deutéronome est en vers hexamètres et pentamètres ; et ailleurs , il soutient que ce même cantique est en vers iambiques tétramètres (2); enfin pour établir son opinion , il s'étaie du témoignage de Philon, de Josephe , d' Origène , d'Eusèbe (3) , c'est-àdire , d'hommes auxquels la versification des Hébreux était aussi inconnue qu'à lui. Sans déroger à ce que nous devons à l'autorité des Juifs et de saint Jérôme, qu'il nous soit permis de proposer quelques observations en faveur de l'opinion contraire ; et peut-être qu'après les avoir pesées, on n'aura pas de peine à croire que la plupart des prédictions des prophètes sont écrites en vers , et soumises aux lois de la versification , aussi-bien que les autres monumens de la Poésie hébraïque.

Pour prouver que les prophéties sont métriques , nous devons mettre en usage les mêmes raisons qui nous ont servi à démontrer , qu'il faut en général admettre une sorte de mesure ,

(1) Préface de la Chronique d'Eusèbe.

(2) Lettre i55e, adressée à Paula Urbica, '

(3) Préface du livre de Job.

des hébreux. 3. Part. Leçon 18. 2^3 dans la Poésie des Hébreux. Or , toutes les preuves que nous avons alléguées sont admissibles ici, à l'exception de celle que nous ont fournie les poèmes alphabétiques. Mais la nature de la Poésie prophétique nous apprend que nous ne devons pas y chercher cette sorte de mécanisme. Rien en effet de plus éloigné du caractère de cette espèce de Poésie , que ce procédé dont le propre est de rendre le discours plutôt exact et soigné , qu'animé et rapide ; d'aider la mémoire, plutôt que d'émouvoir les passions. Or , il est facile de reconnaître , dans ce genre de composition , toutes les autres qualités de la Poésie : le dialecte qui lui est particulier (i), une élocution et une construction entièrement opposées à celles du discours ordinaire ; enfin , tous les autres indices qui se présenteront en foule a un lecteur attentif; mais qu'éclairciraient mal deux ou trois exemples , dont chacun en particulier paraîtrait de peu d'importance , quoique leur réunion avec beaucoup d'autres ait la plus grande force. A cela , joignons encore la forme poétique des phrases ; et cette forme étant , à notre avis , une des parties essentielles du système métrique des Hébreux , et la seule qui aujourd'hui soit sensible pour nous , nous tâcherons de la faire connaître avec plus de détail , en nous attachant spécialement aux écrits des prophètes. Mais nous devons auparavant proposer quelques observations , qui nous ont paru propres à nous faciliter les moyens d'établir notre opinion.

Les prophètes étaient sans doute choisis de Dieu même , et recevaient de lui en abondance ,

(1) Voyez ce qui a été dit sur ce dialecte , Leçon IIIe-

tous les dons qui (levaient les rendre capables d'une si noble fonction. Mais la plupart d'entre eux , dès leur plus tendre jeunesse , étaient soumis à une éducation convenable , et propre à les préparer à ce ministère sacré. Nous apprenons , par un grand nombre de passages de l'Histoire sainte , que depuis que les Hébreux existaient en corps de nation , ils avaient eu des réunions de prophètes , au milieu desquelles, ceux qui étaient destinés aux fonctions prophétiques , éloignés de la foule et du tumulte , se livraient à l'étude des choses saintes , et à de pieux exercices. A la tête de ces réunions, était un prophète revêtu de la plus grande autorité , et favorisé des inspirations les plus particulières de l'Esprit saint : il était le directeur et le maître de cette association. Quoique les historiens sacrés ne parlent qu'en peu de mots , et en passant , de ces établissemens et des règles auxquelles ils étaient soumis , nous voyons cependant que l'occupation principale de ces hommes privilégiés était de célébrer les louanges du Très-Haut , dans des hymnes et des chants qu'ils accompagnaient du son et du concert des harpes et des flûtes. Le premier passage qui se présente à ce sujet (1), est digne de la plus grande attention. Saùl déjà désigné roi, et consacré suivant l'ordre de Dieu par l'onction solennelle , voit venir à sa rencontre , comme Samuel le lui avait prédit , une troupe de prophètes qui descendaient de la montagne du Seigneur ; c'était le nom du lieu où ils faisaient leur résidence, et qui prophétisaient au bruit des flûtes , des harpes et d'autres instrumens de musique. A ces accens , Saùl est lui-

(1) I. Rois, X, 5.

des hébreux. 3. Part. Leçon 18. 27?) même saisi de l'esprit divin , et prophétise avec eux. C'est ce qu'il éprouve une seconde fois , de même que ceux qu'il avait envoyés à Naïoth pour arrêter David ; ils voient une réunion de prophètes, à laquelle présidait Samuel, ils les entendent prophétiser ; saisis soudain de la même inspiration , ils prophétisent à leur exemple. Tous les auteurs semblent être d'acord sur cette manière de prophétiser : ils entendent tous par-là les louanges du Seigneur célébrées dans des hymnes et des chants inspirés ; suivant en cela l'autorité de l'interprète Ghaldéen , ou plutôt entraînés par l'évidence , puisqu'il est dit de même, au sujet d'Asaph, d'Héman et d'Idithun , chargés de la direction de la musique dans le temple , « qu'ils prophétisèrent au son des har- » pes , des cymbales et des autres instrumens , » pendant qu'on chantait les louanges du Sei-

• gneur, et qu'on lui offrait des actions de grâ-

* ces. (1) » Ces exemples prouvent assez, que le même mot , en hébreu , signifiait et un prophète , et un poète ou chantre inspiré de Dieu. Ajoutons encore à cela , l'exemple des prophétesses Marie , sœur d' Aaron , et Debora , qui furent honorées de ce titre, à ce qu'il paraît, non-seulement parce que le Seigneur parla par leur bouche, mais encore à cause de l'émmence de leur talent pour la poésie et la musique ; car dans l'antiquité, chez les Hébreux , de même que chez les autres peuples, ces deux arts étaient toujours réunis. Salomon, ou du moins celui qui a mis en ordre et publié ses paraboles, n'a-t-il pas encore, pour exprimer l'élocution poétique, employé le terme expressément consacré à désigner linspiration

(«) I. Paralip. XXV, 1.

2j6 DE LA POÉSIE SACREE

prophétique proprement dite ? C'est par cette expression qu'il caractérise les discours d'Agur et de Lamuël (i) ; expression que saint Jérôme a rendue par celle de vision , les Septante , par celle à' oracle, et le Paraphraste chaldéen, par un mot synonyme , quoique ces passages ne renferment rien de ressemblant à la prophétie proprement dite , et ne soient qu'un recueil de maximes en vers, parées de tous les ornemens de la poésie la plus élégante. Ainsi donc , les Hébreux réunissaient, sous une dénomination commune , deux objets qui dans leur opinion se rapprochaient infiniment entre eux ; et cette double acception du mot qui désigne celui qui est doué de l'un ou de l'autre de ces talens , se retrouve dans la langue arabe , la grecque et la latine , par suite de quelque opinion semblable répandue dans l'antiquité. (2)

Mais ce serait se tromper, que de croire que la poésie ou le chant n'a été associé que de nom à l'inspiration prophétiqne. Nous voyons, au contraire, que celle-ci n'a point dédaigné d'en*trer réellement en société avec l'autre, et d'en emprunter l'aide et le secours. L histoire d'Elisée ' nous en offre un exemple mémorable. (3) Consulté par les rois de Juda et d'Israël , sur le succès de quelque entreprise , et prêt à leur répondre au nom du Seigneur, il demande qu'on fasse venir un joueur de harpe; celui-ci fait entendre les sons de son instrument , et aussitôt le prophète est saisi de l'esprit divin. La plupart des

(1) Proverb. XXX et XXXI , 1. Voyez aussi le Ie» liv. des Parai. XV, 22 et 27.

(2) En arabe , muitenabi ; en grec , irpoçûlM , et en latin vates.

(3) IV. Rois, III, i5.

des hébreux. 3. Fart. Leçon 18. 277 commentateurs expliquent ces paroles , en supposant que le prophète eut recours à la musique , pour calmer l'agitation de son ame, adoptant en ce point l'opinion des Juifs modernes (1) , qui est loin d'être à l'abri de toute objection ; comme si , en effet, toute émotion vive de l'ame devait en fermer l'accès à l'Esprit saint , et ne pouvait exister avec l'inspiration prophétique ; tandis qu'au contraire nous apprenons par les témoignages multipliés des prophètes euxmêmes (2) , que presque toujours cette inspiration est accompagnée de l'agitation la plus violente de l'ame , et de la plus forte exaltation des sentimens. Quoi qu'il en soit , je ne sais s'il n'est pas plus vrai d'avancer , en examinant avec soin ce passage et ceux qui ont été cités auparavant , que le prophète chanta pendant que le joueur de harpe l'accompagnait de son instrument , et que c'est ainsi qu'il prononça , ou quelque hymne , ou plutôt sa réponse même , dont la forme et le style n'ont rien qui répugne à cette supposition.

De toutes ces observations, irrésulte évidemment que , suivant l'opinion des anciens Hébreux, le don de prophétie avait le rapport et la liaison la plus intime avec la Poésie. Une dénomination commune désignait ces deux facultés ; elles avaient la même origine , le même auteur, qui était l'Esprit saint. Aux fonctions de prophètes étaient principalement appelés ceux qui depuis long-temps s'appliquaient à l'étude

(1) Voyez Maimonide, More Ncvoc. II , 36 , et beaucoup d'autres cités par Jean Smith, dans son ouvrage qui a pour titre : Dissert, de proplteiiâ , cb. VIII.

(2) Voyez J urémie. XXIII, 9. — Ezéch. III, 14 et i5. " etX. 8. — Habac. 111 , a et 16.

de la Poésie sacrée. C'étaient les mêmes personnes qui étaient chargées du soin de composer des hymnes pour les solennités religieuses , et de celui de prédire l'avenir ; et il n'y a pas non lus de doute , que la plus grande partie des ymnes religieux ne soient des prophéties , et qu'entre les prophéties , plusieurs ne soient véritablement des hymnes. Or , comme dans l'origine , la fin principale de la Poésie , son utilité propre , ainsi que nous l'avons vu plus haut , était de graver profondément dans l'esprit des hommes les sentences des sages relatives aux mœurs ou à la croyance , et de les recommander au souvenir de la postérité ; personne ne sera surpris que les prophètes , dont les oracles tiennent le premier rang sous ce rapport , et renferment les leçons les plus importantes , n'aient point rejeté les secours de la Poésie , ni dédaigné une aide qui pouvait leur devenir si utile. Nous avons en ce genre un exemple illustre ; c'est cette ode prophétique que Moïse écrivit , par l'ordre et par l'inspiration de Dieu , pour être apprise par les Israélites , et conservée dans leur mémoire , « afin , dit le Seigneur lui- » même , que ce cantique me serve de témoin « contre le peuple d'Israël , lorsqu'il m'aban- » donnera ; alors il me rendra témoignage con- » tre lui ; car il ne tombera point dans l'oubli , » et n'échappera point de la bouche de ses des- » cendans. (1) »

Or , de même que ce poème de Moïse est un monument éclatant et remarquable dans le genre prophétique , de même encore il est un grand nombre de prophéties éminemment distin-

(1) Dent. XXXT, 19.

des hébreux. 3. Part. Leçon 18. 279 guées sous le rapport du mérite poétique. Il ue nous reste plus qu'à proposer, à ee sujet, quelques exemples puisés dans les écrits des prophètes. Déjà nous avons rapporté (1), comme des modèles frappans de la composition poétique des Hébreux , beaucoup de prophéties que Moïse nous a conservées dans son histoire , et qui surpassent en antiquité toutes les autres. Nous voulons parler de la prophétie de Noé , des bénédictions du patriarche Jacob , et des prédictions de Balaam. Peut-être la collection entière des livres saints ne pourrait pas nous offrir d'exemples plus clairs que ceux-là , et surtout que la prophétie de Balaam , tant ils sont fortement empreints de tous les signes du caractère poétique. En effet , ceux qui reconnaissent une mesure dans la Poésie des Hébreux , ( et c'est avec ceux-là seuls que nous pouvons raisonner ici, ) sont forcés de mettre au nombre des passages où la mesure s'est conservée , ceux que nous venons d'indiquer , s'il veulent appuyer leur opinion de quelque preuve. Nous pensons qu'il faut placer parmi les prophéties de Balaam , un fragment très-élégant que Michée a sauvé de l'oubli ; les idées , le style , l'ordonnance , la forme et le caractère de la composition , s'accordent merveilleusement avec ceux des autres monumens que nous a laissés ce prophète. Il paraît que c'est une réponse au roi des Moabites qui l'avait consulté. (2)

« Avec quelles offrandes me présenterai-je devant le

» Seigneur, » Me prosternerai-je en suppliant devant le Très-

» Haut ?

(1) Voyez ci-dessus la Leçon IV*.

(2) Voyez le discours sur Balaam , du savant Joseph Butler , depuis évêque de Diirham.

» Paraîtrai-je en sa présence avec des holocaustes,

» Avec des génisses d'un an ?

» Jéhova voudra-t-il accepter mille béliers ,

» Dix mille mesures d'huile ?

» Donnerai-je mon premier-né en sacrifice pour mon

» péché , » Et le fruit de mes entrailles , en expiation de mon

» ame ?

» 0 homme ! le Seigneur t'a indiqué-ce qui est bon , » Ce qu'il exige de toi.

» Il veut seulement que tu observes la justice , que

»> tu pratiques la piété , *> Et que tu sois soumis à ton Dieu. » (a)

Si nous passons aux autres parties de l'Histoire sainte , les exemples ne nous manqueront pas. Mais rappelons auparavant ce cantique de Moïse , qu'on peut appeler le chant du cygne ; non cette ode prophétique à laquelle on a souvent donné ce titre , mais celle qui contient les dernières hénédictions de cet homme divin près de terminer sa vie , et où il annonce aux tribus d'Israël leurs destinées futures :

« Le Seigneur est sorti de Sina ; » Il s'est levé sur Seïr. (6) »

Texte de M. Lowth.

(a) Quânam re instructus comparebo coram Jehovâ , Inclinabo me supplex coram Deo altissimo ? Nùm comparebo coram eo cum holocaustis ; Cum vitulis anniculis ?

Nùm accepta erunt Jehovx millia arietum, Dena millia jluentorum olei?

An dabo primogenitum meum hostiampro pec-

cato meo , Ventris mei fructum piaculum animx mex?

Indicavit tibi , o homo , quid sit botium , Et quid Jehova a te exigit , Nisi ut œquum facias , etpietatem colas, Et submissè te géras ô'ga Deum tuvm.

Mich. VI , 6.

(b) Jehova in Sina prodiit ;

Et ex Sehire iUiscxortus est. Deut. XXXIII. 2.

des hébreux. 3. Part. Leçon 18. 281 Cette prophétie est absolument du même gfenre que celle de Jacob ; elle nous offre le sublime le plus élevé au commencement et à la fin ; dans sa totalité , c'est un excellent modèle de la Poésie prophétique. Nous plaçons au même rang , la réponse de Samuel à Saul , dans laquelle il reproche à ce roi son endurcissement, et lui annonce qu'un décret de Dieu le prive de la couronne. Cette réponse est composée de huit vers élégamment distribués en quatre distiques :

« Est-ce donc que le Très-Haut se plaît aux holo-

» caustes et aux sacrifices , » Autant qu'à l'obéissance, qu'on rend à sa parole ? » Sache que la soumission est meilleure que !e sa-

» crifice , » Et l'obéissance, que la graisse des béliers. » Oui , la révolte est pareille au crime de la divi-

» nation , * Et l'obstination , à celui de l'idolâtrie. » Parce que tu as rejeté le commandement du Sei-

» gneur, » Il t'a rejeté aussi lui-même, et tu ne seras plus

» roi. (a) »

Nous avons un exemple éclatant et illustre du même genre , dans les dernières paroles de David (1) , malgré les difficultés et l'embarras que présente l'interprétation de cette prophé-

Textb de M. Lowth.

(a) Nùm délectatur Jehova holocaustis etsacrlficiisy

AZquè ac obsequio voci ejus prœstito ?

Sclto obsequium melius esse sacrijicio ,

Et obedientiam adipe arietum.

Profecto ut crimen divinationis est rebellio ,

Et quasi scelus idololatrise contumacia.

Quoniàm repudlasti mandatum Jehovx ,

Et ipse te repudiavit , ne rex sis.

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