‹ Leçons sur la poésie sacrée des hébreux (volume 2)Chapitre 30 sur 39 · LEÇON DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LEÇON DIX-SEPTIÈME

Du Sublime de sentimens.

Sommaire. Agitation violente de l'âme , seconde source du sublime de pensées. Enthousiasme véritable , attribut particulier des poètes sacrés. La Poésie , en excitant les passions , montre tout son pouvoir , et atteint son double but , l'utilité et le plaisir. En quoi l'excitation des passions est utile. Comment le plaisir naît de celles mêmes qui sont liées avec la douleur. Différence et rapports qui existent entre le pathétique et le sublime. Exemples du sublime , né de l'imitation des passions.

IMous établissons , avec Longin , pour seconde source du sublime, une forte émotion de l'ame , et l'exaltation des sentimens. C'est ce que ce rhéteur appelle une passion -violente et portée jusqu'à V enthousiasme. Examinons en quoi consiste cet enthousiasme , de quel effet peuvent être en poésie le mouvement imprimé aux passions , et leur imitation ; enfin , quel est le rapport qui unit les émotions de l'ame et le sublime. Nous avons déjà remarqué plus d'une fois que rélocution poétique est l'effet naturel et propre d'une puissante émotion ; que la Poésie tire son origine , et emprunte son caractère général , sa couleur , son langage , son action , de l'altération qu'éprouvent notre ame et notre corps , notre imagination , nos sens , nos discours , notre voix , notre respiration même , quand nos passions sont fortement excitées. Toute affection

S5o DE LA POESIE SACREE

de l'ame, lorsqu'elle domine avec trop d'empire , devient une sorte de fureur momentanée. Si le poète excelle assez par le génie , ou plutôt par l'imagination , pour se pénétrer facilement d'une passion quelconque , pour transporter dans son anie des sentimens étrangers, et les rendre , suivant la nature du sujet , avec justesse , vivacité et énergie , nous disons alors, en employant une expression vulgaire , qu'il est animé de la fureur poétique. Nous pouvons l'appeler furieux , avec Aristote ; hors de sens , agité par les Dieux , saisi d'enthousiasme , avec Platon ; inspiré par la divinité , rempli de V esprit dwin , avec les Latins; non que, comme l'avance un poète ,

« Dans nos âmes les Dieux portent cette fureur ;

mais parce que , pour chacun de nous ,

« Un vif désir devient une divinité, (a) »

Nous appellerions donc cette sorte d'enthousiasme , un enthousiasme naturel , si , par cette expression , nous ne semblions réunir des idées contradictoires. Mais certes , il est d'une nature bien différente ; il naît d'une source bien plus élevée , cet enthousiasme véritable, pur , et vraiment digne de ce nom , dont est seule animée la Poésie plus sublime des Hébreux , et surtout des prophètes.

Or , de même que la Poésie doit sa naissance aux sentimens passionnés de l'ame , de même aussi c'est dans l'expression de ces sentimens quelle déploie toute sa puissance ; et c'est en

(a) Di ardorem hune mentibus addant Sua cu'ujuc Deus fit dira cupido. Vii

g. iEneid. IX. î&i

des hébreux. 2. Part. Leçon 17. 25 1 les excitant quelle atteint merveilleusement son but.

On convient que l'imitation forme l'essence de la Poésie ; tout ce que notre ame peut embrasser par la pensée , elle l'imite : les choses , les lieux, les objets de la nature et ceux de l'art, les actions, les mœurs, les sentimens. Mais puisque l'homme trouve tant de charmes dans toute imitation , il est impossible qu'il ne soit pas surtout frappé et transporté de celle qui lui peint sa propre image; qui lui retrace ces émotions, ces changemens , ce trouble , ces mouvemens secrets qu'il reconnaît et qu'il éprouve en luimême. Cette imitation reçoit un nouveau prix de sa difficulté , et de la finesse d'observation qu'elle exige ; et elle obtient toute notre admiration , lorsque nous la voyons produire des effets que nous jugions à peine possibles. Notre ame ne reconnaît l'exactitude et la fidélité des autres peintures , que plus tard , par le secours de la mémoire , et à l'aide , pour ainsi dire , d'un intermédiaire. Mais lui offre-t-on limage d'une passion ? Soudain elle l'aperçoit sans voile ; douée du sentiment intime de sa propre existence et de ses mouvemens , non-seulement elle aperçoit cette passion , mais sur-le-champ elle l'éprouve , ou du moins elle ressent une émotion qui en approche. De là vient que cette sorte de sublime qui naît de l'exaltation des sentimens et de l'imitation des passions , a le plus grand pouvoir sur notre cœur. Tout ce ([non lui montre d'extérieur , quelque noble , quelque magnifique qu'il soit , l'émeut bien moins que ces mouvemens intérieurs dont il éprouve au-dedans de lui-même la grandeur , la force et la violence.

De même que l'imitation des passions est le chef-d'œuvre de la Poésie , de même encore , en les excitant , elle atteint admirablement le but et la fin qu'elle se propose. Cette fin , c'est de se rendre utile par le plaisir ; or , l'art d'exciter les passions en les imitant , réunit l'agrément et l'utilité.

Le mouvement ainsi imprimé aux passions est principalement utile par l'usage juste et légitime qu'on en fait , par le soin que l'on prend de les diriger vers le but qui leur est propre , et de les régler sur les desseins de la nature et les lois de la vérité , c'est-à-dire , de ne chercher qu'à faire naître la haine de ce qui est mal, et l'amour du bien. S'il est quelque poète qui suive une route opposée , on peut dire qu'il abuse de son art de la manière la plus coupable. Les passions , en effet , sont les principes et les élémens des actions des hommes : toutes en elles-mêmes sont bonnes, utiles, honnêtes; et quand leur développement est bien réglé, non-seulement elle nous conduisent à la vertu , mais encore elles nous animent et nous enflamment pour elle. Le devoir delà Poésie est de les exciter , de les diriger, de les gouverner , et non de les éteindre. Les exercer , les régler , les corriger , telle est la science dont elle fait profession. C'est là ce que semble entendre uniquement Aristote , lorsqu'il parle de l'art de purger les passions , quoique quelques interprètes aient donné à cette expression un sens tout différent.

L'impulsion donnée aux passions est bien plus utile encore, en ce qu'elle produit un plaisir infini. Tout mouvement , en effet , imprimé aux passions , même à celles qui, dans leur principe , ont de l'affinité avec la douleur, est

des hébreux. 2. Part. Leçon ly. 253 toujours accompagné d'un charme exquis et singulier, lorsque ce mouvement est dû à l'imitation. Ce charme naît en partie de la contemplation de l'imitation ; en partie du sentiment de notre bonheur, comparé au malheur des autres ; mais surtout du sens moral. La nature a placé dans le cœur de l'homme un esprit de générosité , et lui a ordonné de ne pas borner ses soins à lui seul , mais de s'intéresser encore à ses semblables , et de ne regarder comme étranger pour lui rien de ce qui touche l'humanité en général. Ainsi trouver du plaisir dans le bonheur des autres hommes , s'affliger des maux qu'ils souffrent , chérir la bienfaisance et la vertu , concevoir de la haine et de l'indignation contre la cruauté et l'injustice , obéir , en un mot, à sa nature , est un acte juste ,. honnête , beau et agréable.

Le sublime et le pathétique différent beaucoup en général : il est cepeudant un rapport qui les lie ensemble. Le pathétique comprend les sentimens que nous éprouvons en nous, et que nous excitons dans les autres. Quelques-uns de ces sentimens se peignent sans être environnés d'aucune sorte de sublime. Quelquefois aussi le sublime n'est accompagné de l'expression d'aucun sentiment ; mais il n'est point de sublime qui n'excite quelque émotion. Celui qui naît de la grandeur des images et des pensées , produit toujours l'admiration, qui est suivie presque toujours de l'amour, ou de la haine , ou de la crainte , comme le démontrent suffisamment les exemples de ce genre que nous avons cités en dernier lieu.

Vouloir nous arrêter ici à développer combien la Poésie sacrée des Hébreux a de puis-

sance pour exciter les passions , et pour les diriger convenablement vers la fin qui leur est propre ; comment elle ne les exerce que sur des objets légitimes , les attachant à ces objets comme à un centre sur lequel elles doivent se mouvoir constamment; comment, en retraçant le tableau de la majesté divine , elle pénètre et enflamme les esprits d'admiration ; comment , détachant nos plaisirs , nos espérances , nos affections des choses viles de la terre , elle les transporte et les fixe au souverain bien ; comment elle réserve , pour le mal suprême, notre haine , nos craintes , notre douleur , trop soigneusement occupées des maux légers de la vie: vouloir nous arrêter, dis-je , à ce développement , serait un soin aussi inutile que déplacé , parce que tous ces objets , quoique souvent accompagnés d'un certain sublime, et dirigés avec un art admirable vers le but que se propose l'écrivain, n'ont point cependant un rapport direct avec ce que nous examinons en ce moment. Il s'agit moins , en effet , du sublime , en tant qu'il excite les passions , que de cette espèce particulière de sublime qui naît d'une impulsion violente donnée à l'ame, et de l'imitation ou peinture des passions.

Ici une carrière immense s'ouvre devant nous. En effet , la plus grande partie des Poésies sacrées est-elle autre chose qu'une imitation non interrompue des diverses passions? La plupart de ces poèmes ont-ils un autre objet que l'admiration , née de la contemplation de la puissance et de la majesté de Dieu ; que la joie produite par le sentiment des faveurs célestes, et l'heureux succès des événemens ; que la colère et l'indignation contre les impies et les ennemis

du Très-Haut ; que la douleur enfantée par le remords et par les châtirnens infligés au crime ; que la terreur causée par la crainte des vengeances divines ? Si l'on désire des exemples de toutes ces passions et des sentimens qui s'en rapprochent, qu'on ouvre au hasard le livre de Job, les psaumes , les cantiques , et les oracles des prophètes. Aussi lorsque nous songeons à en présenter quelques-uns ici , c'est bien moins la difficulté du choix qui nous occupe , que la crainte de ne pouvoir les développer, nous ne dirons pas , avec toute la dignité du sujet , mais seulement , sans en affaiblir considérablement la sublimité.

L'admiration , toujours effet et suite du sublime , devient souvent aussi la cause qui le produit. Elle enfante des pensées magnifiques; elle emploie une élocution hardie et élevée , des phrases courtes , concises , interrompues.

« Le Très-Haut règne ; que les peuples soient dans le

» tremblement :

» Il est assis sur les chérubins ; que la terre frémisse

» de crainte, (a) »

« La voix du Seigneur a retenti au-dessus des eaux ;

» Le Dieu de gloïre tonne ;

» Le Seigneur tonne au-dessus des grandes eaux.

» La voix du Seigneur est puissante ;

» La voix du Seigneur est pleine de majesté. (6) »

Texte de M. Lowth.

(a) Jehova régnât; contre mis ca?it populi :

Cherubis insedet ; commoveatur tellus.

Ps. XCVIII, 1.

(6) Fox Jehovx saper aqvas ;

Deus glorix intonat ;

Jehova super aquas validas.

Fox Jehovx pot en s ;

Fox Jehovx plena majestatls. Ps. XXVIII , 3.

« Seigneur , entre tous les dieux , qui est semblable

à vous ?

» Qui, comme vous , est redoutable par sa sainteté ! » Terrible par l'éclat de sa gloire; fécond en merveilles! » Vous avez étendu votre droite ; la terre va les

» engloutir, (a) »

La joie est plus vive et plus hardie clans ses transports; elle forme des pensées grandes, se saisit des images les plus brillantes , prodigue les expressions les plus animées , et ne craint pas de hasarder les figures les plus audacieuses et les moins usitées. Dans les cantiques d'actions de grâces de Moïse et de Déhora , quelle sublimité se manifeste dans les pensées , le style et l'ordonnance ! Quelle est cette alégresse de la nature entière , si souvent rappelée dans les psaumes , lorsque toutes les créatures , celles qui sont douées du sentiment comme celles qui en sont privées , célèbrent à l'envi les louanges du Créateur ? Ne semble-t-il pas que la Poésie triomphe elle-même de joie , qu'elle n'est plus maîtresse de ses transports , et qu'elle est livrée à une sorte d'ivresse ?

» Dites , au milieu des nations : Le Seigneur règne ; » il a mis en équilibre l'univers qui ne sera point » ébranlé ; il va juger les peuples dans sa justice.

» Que les cieux se réjouissent ; que la terre soit dans » les transports ; que la mer s'agite avec tout ce » qu'elle renferme !

» Que les champs bondissent avec tout ce qu'ils » contiennent ; que les arbres des forêts soient » transportés de joie à l'aspect du Seigneur, » parce qu'il vient pour juger la terre !

Texte de M. Lowth.

(a) Cuis tut similis inter Deos , Jehova ! Qiris lui similis , verendns sanctitate ! Terribilis laudum , faciens mirabilia!

Extendisti dextram , absorbet eos tellns.

Exod. XV, 11

des hébreux. 2. Part. Leçon 17. 257

» II jugera l'univers avec équité , et les peuples dans » sa vérité. (1) »

Rien de plus magnifique et de plus grand que la peinture du courroux et de l'indignation , surtout de celle du Très-Haut. Moïse nous en fournit un noble modèle dans cette ode prophétique , dont il n'est aucune partie qui ne brûle de tous les feux de la colère. Nous en avons extrait déjà plusieurs exemples d'un genre un peu différent. Le suivant mérite bien de n'être point oublié :

» Oui , j'élève ma main vers les cieux , » Et je dis : Comme je vis éternellement ,

(1) Note do Traducteur. — Nous avons traduit ce passage d'après la Vulgate.

Texte de la Volgate.

Dicite in genlibus quia Dominas regnaviU Elcnim correxit orbem terrCBqui non commovebitur:judicabit populos in œquitale. Ltrtentur cœli , et exultet terra, commoveatur mare, et pleniiudo cjus : gaudebunt campi , et omnia quœ in eis sunt.

Tune exullabunt omnia ligna silvarum à facie Domini, quia venit ; quoniam venit judicare terram.

Judicabit orbem terne in œquitate , et populos in veritatesuâ.

Ps. XGV, 10— i3.

Vers de M. Lowth.

Dicite , régnât Deus omnipotens ; Dicite populi s, ipse Jehova Posuit stabilis mœnia mundi , Rerum validas torquet habenas.

Cœli exultent ; conciliât œther ; Resonet cantu conscia tellus ; Resonent silvx ; resonent montes ; Geminent palmis jlumina plausum ; Fremïtu lœto reboet pontus:

Psallite, clangite , q u xque patentes Colitis terras, quxqueprofundum:

Jd venit , advenit ipse Jehova, Regat ut populos legibus xquis ; Totum numine temperet orbem.

Vid. suprà, p. 197.

» De même aussi , j'aiguiserai le tranchant de mon

» glaive ; » Et ma main saisira les armes du jugement. » Je tirerai vengeance de mes ennemis ; » Je rendrai la pareille à ceux qui m'ont haï. » J'enivrerai mes flèches de sang .. (1) » Mon glaive dévorera la chair ;...

» Du sang des blessés et des captifs ;.... » La chair des ennemis , leur tête couverte de longs

» cheveux, (a) »

Isaïe, dans un sujet semblable , n'est ni moins hardi , ni moins véhément :

« Le jour de la vengeance est dans mon cœur;

» Et l'année où je dois racheter ceux qui sont à moi,

» arrive.

» J'ai regardé autour de moi, et je me suis vu sans aide; » J'ai été saisi d'étonnement , parce que j'étais sans

» secours.

» Alors mon bras m'a sauvé , » Et mon indignation même m'a servi de soutien. » Dans ma colère , j'ai foulé aux pieds les peuples ; » Dans l'ardeur qui m'animait , je les ai frappés de

» stupeur et d'ivresse ; » Et j'ai fait ruisseler leur sang sur la terre. (6) »

[i) Voyez sur la disposition de ces dernières lignes, la Leçon dix-neuvième.

Texte de M. Lowth.

{a) Nam manum meam ad cœlos attollo , Et dico , Ut ego in œternum vivo , Ità acuam gladll meifidgur, Et manus mea arripiet arma judicii ; Hostibus meis ultioneni reddam , Eisque qui me oderunt rependam :

Inebriabo sagittas meas sanguine , Et gladius meus devorabit cames ; Sanguine conjossorum captorumque , De capite capillato inimicorum.

Deuter. XXXII, 20

(b) Nam dies idtionis in corde meo est , Et annus quo meos redimam venit:

Et circumspexi , neque erat adjutor ; Etobstupui, neque enim erat sustentator:

des hébreux. 2. Part. Leçon 17. 259 La peinture que Moïse nous trace des menaces auxquelles se livraient les ennemis d'Israël , et de la fureur qui les transportait , n'est pas moins sublime , et elle relève d'une manière admirable la grandeur de leur défaite inattendue:

« L'ennemi avait dit : Je les poursuivrai ; je les attein-

« drai ; » Je partagerai leurs dépouilles; mon ame se rassasiera; » Je tirerai le glaive ; ma main les exterminera. » Votre esprit a soufflé , Seigneur , et la mer les a

» engloutis, (a) »

La douleur est presque toujours humble et dans l'abaissement ; elle semble étrangère au sublime. Mais lorsqu'elle est portée à l'excès , et qu'elle maîtrise entièrement î'ame , elle se relève avec une audace extrême , et se change en une sorte de fureur. Peut-on accuser Jérémie de timidité et de bassesse , lorsqu'il déplore en ces termes le malheur de Sion ?

« Il a tendu son arc , comme un ennemi ; comme un

» ennemi , il a fortifié sa droite :

» Il a répandu sa colère , ainsi qu'un feu dévorant ,

» sur les tentes de la fille de Sion. (6) »

Mais en ce genre , rien n* égale la douleur de

Tùm mihi salutem prxstitit brachium meum , Et indignatio mea ipsa me sustentavit : Et concvlcavi popidos in ira mea, Et in xstu meo ebrios et attonitos reddidi , Et cœdem eorum derivavi in terram.

Is. LXIII , 4.

(a) Dixerat hostis : Persequar, adsequar ; Dividam spolia , exsaturabltur anima mea ; Stringam gladium, exscindet eos manus mea. SpiritutuoJlavisti;operuit eos m«re.Exod.XV,i).

(b) Arcum suum hostili more intendit ; dextram

Jirmavit velut inimicus ; In tentoria filix Sionis iram suam instar ignis effudit. Lament. II , 4.

Job ; douleur énergique , véhémente , enflammée , et qui , au comble même du malheur , respire toujours quelque chose de courageux et d'élevé.

« Dans son cœur à la fois , » Fermentent la douleur , la honte , le courage. (1) »

Nous l'entendons s'écrier :

« Sa colère me déchire ; il me poursuit avec une haine

» acharnée.

» Mon ennemi grince les dents , » Et aiguise contre moi ses yeux.

» Leur gueule s'ouvre contre moi ; » Ils me frappent ignominieusement au visage ; » Ils se rassasient tous à l'envi de mes maux. » Dieu m'a livré , chargé de liens , au méchant , » Et m'a précipité dans les mains des impies. » J'étais tranquille , et il m'a écrasé entièrement ; » Il m'a saisi à la tête , et m'a mis en pièces ; » Il m'a établi pour servir de but à ses traits ; » Ses archers m'ont environné pour m'attaquer j » Il sillonne mes reins sans pitié ; » Il répand mes entrailles sur la terre. » A chaque instant il me frappe de nouveaux coups , » Et s'élance sur moi , comme un guerrier. (a) »

(1) /Esiuat ingens

Uno in corde pudor , luctusque , et conscia virtus. Virg. JEn. X , 870.

Texte de M. Lowth.

(a) Ira ejus discerpit me , et hostili odio proseqiàtur ; Dentibus suis in me inf rendit, Hostis meus acuit contra me oculos suos Fauces suas contra nie distendunt ; Maxillas meas contumeliosè percutiant ; Pariter super me sese exsaturant.

Constrictum me Deus iniquo tradidit , Et in manus impiorum me prxcipitacit.

Tranquillus eram , etmepenitùs contrivit; Et cervice prehensum minutatim dijf régit; Ac me sibi pro scopo constitua.

Coron a facta invadunt me jaculatores ejus ;

des hébreux. 2. Part. Leçon 17. 2.61 Dans cet autre passage , avec quelle magnificence et quelle élévation se peignent la douleur et le désespoir !

« Plût au ciel qu'on pesât dans la balance mes » péchés , qui m'ont exposé à la colère du Très- » Haut , et le mal que j'endure : on verrait qu'il » surpasse en pesanteur les sables de la mer. » C'est pour cela que mes paroles sont pleines » de douleur, parce que les flèches du Seigneur » sont dans mon sein , que leur indignation » épuise mes esprits , et que les terreurs du Très-

» Haut combattent contre moi

» Qui me donnera que ma prière soit exau- » cée , et que Dieu m'accorde ce que j'attends » de lui ; que celui qui a commencé de me frap- » per achève entièrement de m'écraser ; qu'il » déploie sa main , et qu'il me retranche de la » terre. (i) »

Sulcat renés meos, necparcit; Effundit in terram fel meum.

Aliis super alias plagis continua me profligat ; Impetumfaclt in me sicut bellator . Job. XVI , 9. (1) Note du Traducteur. — L'auteur a imité ce morceau en vers ; ce qui nous a obligés à suivre la Vulgate dans notre traduction.

Texte de la Vulgate.

Utinam appenderentur peccatamea , quibus iram merui , et calamitas quam patior , in slatcrâ !

Quasi arcna maris hœc gravior apparerct : undè et vcrba mea dolore sunt plena :

Quia sagittœ Domini in me sunt , quorum indignât io ebibit spiritum meum , et terrores domini militant contra me.

Quis dct ut veniat petitio mea : et quodexspecto , tribuat mihi Deus ?

Et qui cœpit , ipse me conterat : sotvat manum suam, et succidat me ? Job. VI , 2,4*8,9.

Vers de M. Lowth.

O si bilance mea Ubretur calamitas , Justâque trutinâ moles cumulati mail !

Le poème de Job est un modèle non moins achevé de l'art d'exciter et de peindre la terreur. L'exemple que nous venons de rapporter suffirait seul pour le prouver. Mais le soin d'imprimer ce sentiment est revendiqué , comme sa fonction propre et spéciale , par la Poésie prophétique , qui n'est presque partout occupée qu'à annoncer les arrêts du Très-Haut. Ezéchiel est voué presque exclusivement à cette passion. Isaïe n'excelle pas moins à la peindre , quoique chargé souvent de prédire des événemens heureux , et de publier des oracles de salut. Voici les menaces terribles qu'il adresse aux ennemis du peuple Juif : ^

« Poussez des hurlemens , car le jour du Seigneur

» approche.

>> Quelle dévastation le Tout-Puissant va faire fondre

» sur la terre !

» Toutes les mains tomberont sans force , » Et tous les cœurs se fondront.

» Les hommes , consternés par la crainte , déchirés

» par la douleur , » Pousseront des plaintes , comme la femme en tra-

» vail ; » Ils se regarderont les uns les autres,avec étonnement, » Le visage ardent comme les flammes.

» Car voici que le jour du Seigneur arrive ; » Il vient, dans un appareil terrible , embrasé de

» colère , et bouillant de fureur ,

Super at iniquo pondère arenas xquoris ; Nec temerè Inœstuat gemitu erumpens dolor. Stant penitùs inio tela infensi numinis Defixa latere ; morsti laceront riscera , sEgr unique lentâ tabe spiritum hauriunt ; Deique terrores acte instructâ Ingruunt.

O cedat utinam supplicis precibus Deus ! Effundat irx frena tandem vindici ; Manu soluté , liberoque brachio, Adigat trisulci vini coruscam fulminis , Miserumque plagâ subità interimat sinwlici.

des hébreux. 2. Part. Leçon 17. 263

Pour réduire la terre en solitude ,

Et pour exterminer les pécheurs qui l'habitent.

Les étoiles , les astres des cieux

Ne donneront plus leur lumière ;

Le soleil s'obscurcira à son lever ,

Et la lune ne jettera plus son éclat accoutumé.

Je punirai la malice de l'univers ,

Et les crimes des impies.

Je réprimerai l'arrogance des superbes ,

Et j'abaisserai l'orgueil des tyrans.

Je rendrai un mortel plus précieux que l'or pur ,

Et un homme plus rare que l'or d'Ophir.

C'est pourquoi j'ébranlerai les cieux ,

Et la terre sera repoussée hors de sa place ,

Dans la colère ardente qui transportera le Dieu

» des armées , Au jour où s'allumera sa fureur. (a) »

Texte de M. Lowth.

(a) Ejulate, nam propinquat dies Jehovx ; Adveniet, ut ab omnipotente vastitas !

Idcirco omnes manus solventur , Et omne cor hominis liquescet; Et consternati angoribus , et cruciatibus cor-

repti , Instar parturientis dolebunt:

Alter alterum attoniti respicient; Instar jlammarum vidtu ardente.

Eccè dies Jehovx advenit; Atrocitas , et excandescentia , et sestus irx : Ut redigat terrain in desolationem , Et peccatores ejus exeâ exscindat.

Nam stellx cœlorum , et eorum sidéra , Non emitteni lucem suam ; Caligavit sol in ortu suo , Nec splendorem suum ejfundet luna.

Et animadvertam in or bis malitiam, Et in impiorum crimina; Et comprimant arrogantium fastus , Et super biam tyrannorum dejiciam.

Mortalem reddam obryzo pretiosiorem , Et hominem auro Ophirino.

Proptereà cœlos faciam contremiscere ,

Jérémie ne se distingue pas moins sous le même rapport , quoique plus habile dans la peinture des passions douces. Prenons pour exemple cette vision où sont retracés avec une si admirable clarté et un enthousiasme si vrai , les malheurs prêts à fondre sur la Judée :

» Mes entrailles , mes entrailles sont déchirées par

» la douleur; » Mon cœur s'agite en tumulte au-dedans de moi : je

« ne puis garder le silence.

» Car , ô mon ame , tu as entendu la voix de la trom-

» pette , et le fracas de la guerre : » On proclame désastre sur désastre ; toute cette terre

» est dévastée :

» En un instant mes tentes sont ravagées ; en un clin

« d'oeil mes pavillons sont emportés.

» Jusqu'à quand verrai-je l'étendard , entendrai-je

» le son éclatant de la trompette ?

» J'ai porté mes regards sur la terre ; je l'ai vue sans

» forme , et dépouillée :

» Je les ai tournés vers les cieux , et ils ne brillent

» plus, etc (a) »

Et commovebitur tellus è loco suo ;

In excandescentiâ Jehovx exercituum ,

Et in die ïrx ejus exardescentis.

Job. XIII, 6 — 13.

(a) Fiscera mea ! viscera mea ! prsecordia mihi

dolent !

TumultuatuT intùs cor meum ; silere non

possum; Nam vocem buccinx audivistl , 0 anima mea,

clangorem belli !

Clades super cladem proclamatur , nam devas-

tata est omnis hxc terra :

Subito vastantur tentoria mea , momenio mea

vêla.

Qousquè videbo vexillum, audiam clangorem

buccinx!

Aspexi terram , eccè autem informis est et

vacua !

Cœlosque, nec lucent ampliùs /.... Jerem. IV, 10

des hébreux. 2. Part. Leçon 17. 26T Nous serions infinis si nous voulions citer tout ce qui a rapport avec la matière qui nous occupe. Peut-être aurons-nous occasion d'y revenir plus d'une fois, dans cette partie de notre ouvrage où nous aurons à traiter des différentes sortes de poèmes qu'on peut distinguer chez les Hébreux; partie semée des plus grandes difficultés, que nous allons entreprendre maintenant , et pour laquelle nous réclamons toute l'indulgence de nos lecteurs,

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