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Leçons sur la poésie sacrée des hébreux

Sommaire. Qualités particulières à chacun d'eux. Indication des parties de leurs écrits qui sont poétiques , et de celles qui ne le sont pas. Les Grecs n'ont rien en ce genre qui soit digne d'être cité. Quatrième églogue de Virgile , morceau singulier : observation sur le sujet de ce poème.

« JLes Prophètes ont chacun des qualités qui » leur sont propres (i) , » dit saint Jérôme , en parlant des petits Prophètes. C'est ce qu'on peut dire avec encore plus de vérité, des trois Prophètes du premier ordre. Car Isaïe s'éloign e beaucoup de Jérémie , et il est difficile , en un même genre , de voir plus de différence qu'on n'en remarque entre Ezéchiel et les deux précédens.

Isaïe , le premier de tous par le rang comme par la dignité , abonde tellement en mérite de

(1) Préface des douze petits Prophètes.

toute espèce , qu'il est impossible de se former l'idée d'une plus haute perfection. Elégant et sublime , orné et grave tout à la fois , il réunit en un degré merveilleux l'abondance et la force, la richesse et la majesté. Dans ses pensées , quelle élévation , quelle magnificence , quelle inexprimable divinité ! Dans ses images , quelle exacte convenance , quelle noblesse , quel éclat , quelle fécondité , quelle variété ! Dans son élocution , quelle élégance singulière , et au milieu de tant de ténèbres , quelle étonnante clarté ! A tant de qualités , ajoutons encore un si grand charme dans la construction poétique de ses périodes , soit qu'il faille la regarder comme un don heureux de la nature , soit qu'on doive l'attribuer à l'art , que s'il existe encore quelques traces de la beauté et de la douceur primitive de la Poésie hébraïque , c'est principalement dans les écrits d'Isaïe qu'elles se sont conservées , et qu'il est possible de les retrouver. On peut donc à juste titre lui appliquer ces paroles d'Ezéchiel :

« Tu es en tout point un modèle achevé de per-

» fection ; » Tu es pîein'de sagesse , et parfait en beauté, {a) »

Isaïe excelle encore dans la disposition régulière du sujet , dans l'ordre et la liaison naturelle des idées , quoiqu'on doive ici se rappeler toujours la fougue du génie prophétique qui souvent s'élance , par les transitions les plus brusques , des objets prochains aux objets éloignés , des choses humaines aux choses divines. Il faut

Texte de M. Lowth.

(a) Tu omnibus numeris absolutum es exemplar , Plenus sapientiâ , etperfectus pulchritudine.

Ezech. XXVIII, 12.

des hébreux. 3. Part. Leçon il. y

encore observer attentivement quelles sont les limites précises de chaque prophétie , qui souvent ont été énoncées conjointement , et sans que rien indiquât leur division : pratique qui , en beaucoup d'occasions, engendre les plus grandes difficultés. Nous venons de puiser , dans ce prophète , le modèle d'un poème entier , disposé dans l'ordre le plus clair. La première partie du livre qui porte son nom , où la division des différentes prophéties est souvent marquée d'une manière plus sensible , nous en fournirait facilement plusieurs autres. La seconde partie , dont nous plaçons le commencement au quarantième chapitre , et qui est peut-être la portion la plus élégante et la plus sublime de tous les monumens sacrés , nous semble offrir à cet égard quelques embarras. C'est, en effet, une réunion en un seul corps , de plusieurs prédictions dont les sujets ont le plus grand rapport , et qui se trouvant jointes toutes ensemble, ne peuvent être distinguées qu'avec beaucoup de peine. Le sujet général de cette seconde partie est l'établissement de l'Eglise. On y voit exposées , tour à tour , la délivrance de la capvité ; la vanité des idoles , et leur destruction; les preuves irréfragables de la puissance et de la véracité du Très-Haut ; les consolations et les exhortations adressées aux Israélites ; leur impiété , leur réprobation ;. la vocation des Gentils; la conservation des restes du peuple Juif; la consommation de la gloire et de la félicité de l'Eglise ; la ruine finale des impies. Si on lit attentivement cette suite d'oracles, sans perdre de vue ce que nous avons dit sur l'allégorie mystique , et si on se rappelle que tous les objets que nous venons de mentionner se reproduisent

à diverses reprises dans plusieurs prophéties de forme différente ; on n'aura rien à désirer pour connaître , soit la disposition de l'ensemble , soit l'ordonnance et la liaison des différentes parties. Nous regardons comme poétique le livre entier d'Isaïe , en exceptant seulement un petit nombre de morceaux , dont la réunion n'excède pas la valeur de six ou sept chapitres.

Jérémie, quoique ne manquant ni d'élégance ni d'élévation , est cependant , pour ces deux qualités, inférieur à Isaïe. (i) Saint Jérôme semble l'accuser de je ne sais quelle grossièreté dans le langage (2), dont nous avouons pourtant n'avoir pas découvert la moindre trace. Voué presque toujours à des sentimens plus doux , cherchant principalement à peindre la douleur et la pitié , il est moins relevé dans ses pensées , moins exact et moins sévère dans le tour de ses périodes. C'est ce qu'on reconnaît surtout dans

(1) Note ajoutée par M. Lowth dans l'édition de ijj5. — Peut-être saint Jérôme tenait-il cette opinion des Juifs qu'il avait eus pour maîtres. Parmi les Rabbins modernes , Abarbanel , dans sa préface sur Jérémie , reproche souvent à ce prophète son ignorance des règles de la grammaire et ses fréquens solécismes ; et il prétend qu'ils ont été corrigés par Esdras , au moyen des kcri ou notes marginales qu'on rencontre bien plus souvent dans les écrits de Jérémie que dans ceux des autres auteurs sacrés : homme aveuglé par la prévention , et qui s'est cru en droit d'imputer à ce prophète , des fautes dues manifestement aux copistes. Il aurait reconnu que la plupart de ces erreurs n'existent pas , s'il avait eu connaissance de plusieurs manuscrits plus corrects , existant encore aujourd'hui. Dans beaucoup de ces anciens manuscrits , on ne trouve qu'un très-petit nombre de ces corrections marginales, qui ne soient pas insérées dans le texte même. Walton , dans ses Prolégomènes, ch. IV, n. 12. en avait cité un exemple unique , mais très-remarquable. Les collations faites par Kennicott en fourniront beaucoup d'autres.

(2) Préface de Jérémie.

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ses Lamentations , où ces affections dominent exclusivement ; mais on le remarque souvent aussi dans ses prophéties , et principalement dans la première partie de son livre (i), qui est presque entièrement poétique ; le milieu , au contraire , est presque tout historique. La dernière partie, composée de six chapitres (2), est poétique en entier , et contient des prédictions très-distinctes , dans lesquelles le Prophète approche de la sublimité d'Isaïe. Nous pensons que de la totalité du livre de Jérémie , à peine la moitié est poétique.

Ezéchiel est bien inférieur en élégance à Jérémie , et presque l'égal d'Isaïe en élévation(3);

(1) Voyez le ch. IX en entier ; XIV , 17 , etc. ; XX , 4—i8.

(2) Du ch. XLVI au LI , 59 : le ch. LU appartient aux Lamentations , et leur sert de préambule.

(3) Extrait d'une Note de M. Michaélis. — M. Michaélis, dans une note > témoigne le regret qu'il a de ne pas partager le sentiment de M. Lowthsur Ezéchiel. Il ne croit pas qu'on doive lui attribuer de la sublimité ; surtout une sublimité égale à celle d'Isaïe. Il lui trouve plus d'art et de luxe dans les ornemens , que d'élévation et de feu. Ce Prophète , suivant lui , est presque toujours imitateur ; original cependant dans sa manière d'imiter , mais plus ingénieux que sublime. Les images familières à la Poésie hébraïque , que d'autres avaient créées , mais qu'ils n'avaient fait qu'indiquer en passant, sans s'y arrêter; il les reprend , les remanie , les étend de manière à ne rien laisser à faire à l'esprit du lecteur , prouvant ainsi sa fécondité , et facilitant l'intelligence des auteurs qui l'ont précédé , mais n'excitant ni surprise , ni admiration.

M. Michaélis cite à ce sujet un exemple qui nous a paru très-intéressant : c'est ce qui nous a engagé à ie rapporter , en nous permettant seulement d'abréger un peu les longs détails dans lesquels il entre , et quoique bien éloignés d'approuver le jugement qu'il porte sur le mérite poétique d'Ezéchiel. Cet exemple consiste en une même image qu'il suit chez les divers écrivains sacrés qui l'ont employée , en nous faisant remarquer ce que chacun s'est plu à y ajouter.

« Rien de plus fréquent chez eux , dit-il, dans la descrip-

mais cette élévation est d'un genre très-différent. Il est terrible, véhément, tragique, toujours sévère et menaçant ; ses pensées sont hautes , pleines de feu , dictées par la colère et

» tion d'une grande défaite, que de faire mention des oi- » seaux carnassiers. » On connaît ce trait qu'Homère a placé au commencement de son Iliade :

« Il en fit la proie des chiens et des oiseaux. » ( Liv. I . à. )

On retrouve cette idée , même dans la prose des Hébreux : « Je donnerai ta chair aux bêtes féroces et aux oiseaux , » s'écrie insolemment un guerrier, au premier livre des Rois. (XVII, 44») Elle n'est point étrangère aux poètes orientaux. Le Psalmiste dit : a II livra leur bétail à la grêle, et » leurs troupeaux aux oiseaux. » (Ps. LXXVII , 48. ) Moïse est bien plus sublime : « J'épuiserai, fait-il dire au Seigneur » (Deutér. XXXII ,32,34. ): j'épuiserai mes traits sur eux ; » ils seront dévorés par la faim ; ils deviendront la proie » des oiseaux et des fléaux les plus cruels; j'exciterai contre • eux la dent des bêtes féroces , et le poison des reptiles. » Habacuc l'emporte encore sur les deux écrivains précédens, dans la peinture qu'il trace de la victoire du Seigneur : « Devant lui , dit-il , marchait la peste ; à sa suite volaient » les oiseaux , » comme assurés de leur proie (III , 5. ) Isaïe développe un peu plus l'image , dans un passage rapporté plus haut , mais sans faire mention expressément des oiseaux: « Le sacrifice du Seigneur s'offre à Bosra , et une vaste im- » molation dans la terre des Iduméens. A la fois tomberont 9 les boucs et les béliers , les bœufs et les laureaux. La terre » sera humectée de leur sang , et la poussière s'engraissera » de leur chair » (XXXIV, 6.) Ezéchiel réunissant toutes ces idées, et jaloux, pour ainsi dire , de n'en rien laisser perdre , les amplifie par de nouvelles figures : o Après avoir » annoncé la défaite de Magog, il voit la terre couverte d'un » nombre si immense d'armes et de machines de guerre , » qu'elles suffiront aux Israélites pour échauffer leurs foyers » pendan sept ans ; il voit le lieu destiné à la sépulture des » morts , et qui lui devra un nom ineffaçable. »( XXXIX. ) }\ épuise les détails, et bientôt emporté par une audace nouvelle , il s'écrie : « Fais entendre, ô fils de l'homme, » fais entendre cet ordre aux oiseaux de toute espèce , à » toutes les bêtes des champs : Rassemblez-vous, accourez, » accourez de toutes parts pour le festin que je vous prépare ; » pour un festin immense sur les montagnes d'Israël. Vous » vous nourrirez de chair, et vous vous abreuverez de sang; » vous mangerez la chair des vailians , et vous boirez le sang » des princes de la terre , des béliers , des agneaux , des

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l'indignation. Il est riche en images pompeuses, effrayantes , souvent même capables de révolter. Son style est grand , plein de gravité , austère , un peu rude , et quelquefois négligé. Il emploie fréquemment la répétition , non pour l'agrément et la beauté , mais par indignation et par véhémence. Quelque sujet qu'il entreprenne de traiter , il le poursuit avec persévérance , s'y tenant exclusivement attaché , et ne s'en détournant que rarement , de sorte qu'il n'est presque jamais difficile de saisir la suite et la liaison des idées. Vaincu peut-être dans tout le reste par plusieurs des autres prophètes , il n'a jamais été égalé par aucun écrivain , dans le genre auquel la nature semble l'avoir uniquement destiné ; c'est-à-dire , en énergie , en véhémence , en majesté et en grandeur. Son élociition est infiniment claire ; l'obscurité est presque toute dans les sujets. Ce qui en présente

» chevreaux , des taureaux , de tout ce qui est gras dans le » pays de Basan. Vous mangerez la graisse jusqu'à la satiété , » et vous boirez le sang jusqu'à l'ivresse , dans le festin que r> j'ai dressé pour vous. Vous vous rassasierez à ma table , » de chevaux, de leurs guides vaillans , de princes et de ■ guerriers » ( v. 17. ) Il nous semble voir ici un poète qui ne peut se détacher de son sujet, et qui craint d'omettre quelque trait propre à en achever la peinture. Voyons maintenant comment elle a été resserrée par l'auteur de l'Apocalypse , qui , suivant les traces de ses devanciers , mais animé par des inspirations encore plus divines , nous offre , dans sa prose , toute la pompe et tout l'éclat de la Poésie : « Je » vis un Ange qui , placé dans le soleil , cria d'une voix forte, » à tous les oiseaux qui volaient au milieu du ciel : Venez , » et rassemblez-vous pour le grand festin de Dieu , pour » manger la chair des rois , et ia chair des chefs, et la chair » des forts , et la chair des chevaux et de ceux qui les mon- » tent , et la chair de tous les hommes libres et des escla- » ves , des petits et des grands » (XIX, 17.) Ici l'écrivain sacré a renchéri encore en ce qu'il place cet appel avant le combat , pour accroître l'attente du lecteur , et se montrer plus assuré de la victoire.

le plus , ce sont les visions , qui cependant ne sont que des narrations purement historiques, de même que celles d'Osée , d'Amos et de Zacharie. La plus grande partie du livre d'Ezéchiel , c'est-à-dire tout le milieu , est poétique , soit qu'on en considère les sujets , soit qu'on s'arrête au style. Mais les périodes en sont presque toujours si négligées et si peu régulières , que nous balançons souvent sur le jugement que nous devons porter à cet égard.

Pour ce qui concerne le style , on peut ranger Isaïe , Jérémie et Ezéchiel , entre les écrivains hébreux , dans le même ordre qu'Homère , Simonide et Eschyle , parmi les Grecs.

A la tête des petits Prophètes marche Osée , de tous le plus ancien , si on excepte peut-être Jonas , et dont aussi le style respire l'antiquité : il est vif, pénétrant, fortement empreint des caractères de la composition poétique : c'est-àdire , qu'il a conservé toute la brièveté et toute la concision du style sentencieux , tandis que les prophètes d'un âge postérieur se sont un peu relâchés sur ce point. C'est là ce que saint Jérôme a principalement remarqué dans l'élocution d'Osée : « Son style , dit ce Père , est coupé; «■ il ne s'énonce presque jamais que par senten- « ces. (i) » Mais de cette sorte de style, qui, dans l'origine , avait sans doute un effet et un agrément particulier, est née, dans l'état de ruine où se trouve aujourd'hui la langue hébraïque, une si grande obscurité , que , quoique le sujet général que traite ce prophète soit facile à saisir , il n'est cependant aucun écrivain qui présente autant de difficultés , et qui soit aussi

(i) Préface des douze petit» Prophètes.

des hébreux. 3. Part. Leçon 21. i3 enveloppé de ténèbres. Une autre cause qui contribue encore à rendre son style si embarrassé , c'est qu'Osée a prophétisé sous quatre rois différens : sous Osias , Joathan , Achaz et Ezéchias ; c'est-à-dire , pendant une très-longue suite d'années , quel que soit le calcul que l'on adopte. Nous n'avons de lui qu'un livre très-court , qui renferme, à ce qu'il paraît , ses principales prédictions ; et elles ne forment toutes ensemble qu'un seul corps , sans qu'aucun indice distingue le temps et le sujet propre à chacune d'elles. Ainsi , il n'est point étonnant qu'en lisant Osée , il nous ait semblé quelquefois avoir arrêté nos regards sur les feuilles éparses de la Sibylle.

Joël diffère infiniment d Osée, pour le style. Mais le caractère de son élocution et de sa période , quoique d'un genre tout différent , nen est pas moins poétique. Son mérite principal est l'élégance, la clarté , l'abondance réunie à l'élévation , à la vivacité , à la chaleur. Dans ses deux premiers chapitres on retrouve tout l'effet de la Poésie prophétique, quant aux descriptions ; et on reconnaît combien elle se plaît aux métaphores , aux comparaisons , aux allégories. La liaison des idées n'est pas moins claire chez lui, que le ton de son élocution. C'est d'abord le tableau des plus grands malheurs ; ensuite , des exhortations à la pénitence; la promesse des biens de la terre et du ciel , à ceux qui se repentiront ; le rétablissement du peuple d'Israël ; enfin , la vengeance exercée contre ses ennemis. Mais lorsqu'ici et ailleurs nous donnons des éloges à la clarté du style et à la netteté des plans, ce n'est pas que nous ne convenions qu'il reste encore beaucoup d'obscurité sur les

l4 DE LA POÉSIE SACRÉE

choses elles-mêmes ; et cette obscurité se fait souvent remarquer vers la fin de cette prophétie de Joël.

Saint Jérôme dit, au sujet d'Amos (i), « qu'il » est peu instruit pour la parole, et non pour la » science , » lui appliquant ainsi ce que saint Paul a dit , par modestie , de lui-même. (2) Plusieurs , entraînés par l'autorité de saint Jérôme , ont parlé de ce Prophète comme s'il était tout-à-fait grossier, sans éloquence, et dénué de tout ornement. Il en est cependant bien autrement : qu'on lise ses prédictions avec impartialité , et dans l'intention de connaître l'ouvrage , et non l'auteur , l'on avouera , à ce que nous croyons , que notre berger na été inférieur en rien aux plus grands prophètes (3) ; qu'il égale les plus sublimes , pour l'élévation des pensées et pour la grandeur du génie , et qu'on aurait de la peine à en trouver un qui l'emportât sur lui pour l'éclat du style et l'élégance de la composition. Oui , le même Esprit , par ses inspirations célestes , anima Isaïe et Daniel à la cour des rois , David et Amos dans l'obscurité d'une bergerie : choisissant toujours de dignes interprètes de sa volonté , et tirant quelquefois des louanges parfaites de la bouche même des enfans ; mettant en usage l'éloquence des uns , et la donnant aux autres.

Michée est presque toujours bref , serre , concis , vif, pénétrant; souvent il approche de l'obscurité d Osée ; en beaucoup d'endroits , il est plein d'élévation , de feu , et extrêmement poétique.

(1) Préface de son Commentaire sur ce Prophète.

(2) ÎI.Gorintli. X!,6.

(3) II. Corinth. XI, 5.

des hébreux. 3. Part. Leçon ai. i5

Mais de tous les prophètes du second ordre r aucun n'a autant de sublimité , de chaleur et d'audace que Nahum. Ajoutons encore que sa prophétie forme un poème complet et régulier. Son exorde est magnifique et auguste : les apprêts pour la destruction de Ninive , la description et le développement de cette destruction , sont peints , par ce Prophète , des couleurs les plus vives, et avec une clarté et une majesté merveilleuse.

Habacuc a aussi beaucoup de poésie dans le style, surtout dans son ode, qu'on peut placer parmi les compositions les plus achevées de ce genre. On peut en dire autaut de Sophonie ; mais ce dernier n'a rien de singulier ni de supérieur dans l'ordonnance de ses plans, ni dans la couleur de son élocution.

Nous aurions parlé d'Abdias , à son rang , si le monument qui nous reste de son génie n'était très-court, et s'il n'était renfermé en grande partie dans les prophéties de Jérémie. (i) Quant à Jonas, nous avons déjà remarqué que son livre , ainsi que celui de Daniel , était purement historique.

Il nous reste encore à parler d'Aggée, de Zacharie et de Malachie. La prophétie du premier est entièrement prosaïque , de même que la plus grande partie de celle du second : sur la fin (2), celui-ci a quelques passages très-poétiques , trèsornés et assez clairs , quoiqu'ils soient l'ouvrage du plus obscur peut-être de tous les prophètes. Malachie, le dernier de tous, fait usage d'un

(1) Voyez Abdias , 1 — 9 ; et Jérém. XLIX, i4 > i5 , 16; 7» 9» 10-

(2) Voyez ch. IX, X , et le commencement du XI.

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style qui tient , en quelque sorte , le milieu entre les autres , et qui , par sa nature , semble indiquer le déclin vers lequel la captivité de Babylone précipitait la Poésie des Hébreux , et la pente qui l'entraînait à une décadence totale.

Telles sont les observations particulières et détaillées que nous avons cru nécessaire de faire sur les écrits des prophètes , et sur leurs diverses parties. Nous y avons soigneusement distingué ce qui est poétique, et ce qui ne l'est pas, afin de développer avec plus de clarté et d'étendue nos conjectures sur la Poésie hébraïque; car nous n'osons pas nous servir d'une autre expression. Mais , quoique nous n'ayons pas de peine à avouer que sur certaints points elles offrent de grandes difficultés , et ne sont que de simples opinions , nous nous flattons de les avoir établies en général sur des preuves solides.

Ce serait ici le lieu de parler de la Poésie prophétique des Grecs , s'il était parvenu jusqu'à nous quelques restes de ces oracles si célèbres parmi eux , qui fussent , nous ne disons pas comparables à ceux des poètes sacrés , mais dignes du moins d'être mentionnés. Il n'existe plus aujourd'hui aucun poème de ce genre , et sans doute , il n'en a jamais existé. Il ne nous reste que quelques vers très-médiocres et trèsgrossiers ; car si nous ajoutons foi aux Grecs eux-mêmes, cet Apollon de Delphes (i) fut pres-

(1) Note de M. Lowth. — • Je vois Apollon devenu un » objet de risée à l'occasion de certains oracles , quoique » l'obscurité prophétique cache bien des choses , de manière » que ceux qui les entendent , n'ont pas trop le loisir d'en » examiner la versification. » ( Mercure , dans le dialogue de Lucien , qui a pour titre : Jupiter Trag. )

» Quelqu'un ayant cité un oracle en vers... Si , dit Dio- » génianus, que plusieurs ibis lui estoit venu en l'entende-

des hébkeux. 3. Part. Leçon 21. 17 que toujours l'objet du courroux et de l'aversion des Muses dont il était cependant le chef ; de sorte qu'il prêtait souvent à rire aux hommes sages et sensés , non-seulement par ses réponses équivoques et captieuses, mais encore par son ignorance dans l'art des vers. Le peuple lui-même, superstitieux et grossier, qui le regardait comme un assez habile devin , convenait néanmoins qu'il était mauvais poète.

Mais on trouve en ce genre , chez les Latins , un poème de la plus grande beauté et de la plus grande noblesse , non moins admirable par l'élégance et l'éclat de la versification que par l'obscurité du sujet ; nous voulons parler de la quatrième églogue de Virgile. Nous ne devons pas la passer ici sous silence, puisque dès les premiers siècles du christianisme, l'opinion générale a été qu'elle avait quelques rapports avec les monumens de cette véritable Poésie prophétique qui nous occupe en ce moment , et que c'est à cette source sacrée qu'elle devait son origine. Quoiqu'il soit peut-être difficile d'expliquer comment la chose a pu arriver , soit que nous ayons recours pour cela à la version grecque des livres saints , qui était déjà publiée depuis long-temps , à cette époque ; soit que nous en cherchions la cause dans ces prédictions em-

» ment de s'esmerveiller de la bassesse et mauvaise façon » des vers des anciens oracles, combien que le dieu Apollo » soit appelle le conducteur des Muses , comme celuy » auquel n'appartient pas moins la beauté de la poésie et » l'élégance de la composition , que la bonté de la voix et » le plaisir du chant , et qu'il surpassoit de beaucoup et » Homère et Hésiode en la science défaire de beaux et bons » vers , et toutefois nous voyons plusieurs oracles pleins de » fautes et d'erreurs , et quant aux mesures et quant aux » paroles.» (Plutarq. dans ton traité: Pourquoi la Pythie ne rend plus maintenant ses oracles en vers. Traduct. d'Amyot.j II. 2

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pruntées de ces mêmes livres , et qui , mises en vers, à ce qu'il paraît, par les Juifs hellénistes (i), circulaient sous le nom des Sibylles, cependant le poème nous fournit un si grand nombre de preuves évidentes de la vérité de ce fait , qu'il suffit de le lire , pour voir toutes les difficultés que présente cette opinion, s'évanouir et disparaître. Les pensées , les images , le style , ont des rapports si étonnans avec la Poésie sacrée ; le sujet est d'une nature si relevée , si magnifique , ou plutôt est traité d'une manière si pompeuse par le plus sage et le plus sévère des poètes , qu'il est impossible de ne pas rester persuadé que sous l'enveloppe du sujet apparent, s'est glissé secrètement et à l'insçu du poète , quelque chose de mystérieux qui l'a agrandi , et qui a répandu sur la composition entière , des couleurs étrangères , et une magnificence qui en surpasse de beaucoup la mesure naturelle. Quelle a été l'intention et le dessein du poète ? Quoique beaucoup de savans se soient exercés sur cette question , nous pensons qu'on l'ignore encore , et nous conservons peu d'espoir qu'on parvienne jamais à le découvrir. L'histoire , la situation de la république , les circonstances du temps ne nous offrent aucun événement , aucun personnage, auquel puissent convenir l'ensemble et les détails de ce poème , ou qui aient pu fournir matière , en aucune façon , à des prédictions si magnifiques. (2) Quant à

(1) Notes dk M. Lowth. — Voyez l'ouvrage de Chandler, évêque de Durham , qui a pour titre : Vindlc. (ici Christ, chap. 1er ; et Grotius , sur saint Matthieu , ch. II , v. 1.

(2) Depuis long-temps les savans ont reconnu que ces traits ne pouvaient convenir à aucun des fils de Follion , et il est difficile de croire qu'un poète doué de quelque

des hébreux. 3. Part. Leçon 21. 19 nous, nous avouons avec franchise, que plus nous avons relu cette pièce , en fixant notre esprit sur ce rapport , moins il nous a été possible d'en concevoir le sens. La clarté du style , l'élégance

raison eût parlé d'eux en termes si extraordinaires. D'ailleurs , pourquoi Virgile , en parlant de ce divin enfant , aurait-il fait mention du consulat de Pollion , plutôt que de la paternité de celui-ci qui le touchait cependant de bien plus près. Ce sont ces motifs qui ont déterminé la plupart des savans à supposer que Virgile a eu en vue quelque enfant de la famille d'Octavien , né avec l'espoir assuré de l'empire. On a parlé en conséquence de Julie, de Marcellus , de Drusus; mais ni l'âge , ni la personne de ce dernier ne peuvent convenir : l'âge de Marcellus convient , mais non sa personne. Julie réunit toutes les convenances, en supposant que ce poème ait été composé avant les couches de Scribonia, comme la chose paraît probable, puisque le poète invoque Lucinc. Mais que ceux qui adoptent quelqu'une de ces opinions se rappellent ce qu'était alors Octavien , et dans quelle position il se trouvait. 11 n'avait encore ni le titre d'Auguste , ni celui de prince ; il n'était point maître de l'empire romain ; il n'obtint ce pouvoir et ces honneurs qu'après la bataille d'Actium , postérieure de neuf ans à la composition de l'égîoguc en question. Alors il était seulement Triumvir , et il partageait cette dignité avec Antoine , pour ne rien dire de Lépide. Si donc il est né , dans cette année , quelque enfant à Octavien , comment la succession à l'empire pouvait-elle le regarder surle-champ ? Mais quand nous accorderions , comme c'est la vérité , qu'il n'est aucun personnage auquel cette pièce puisse mieux convenir qu'à quelqu'un des fils d'Octavien , il ne reste pas moins un fait qui nous paraît prouver invinciblement que ce n'est à aucun d'eux qu'elle se rapporte ; c'est qu'elle porte en titre le nom de Pollion. Or , Pollion , jusqu'à la composition de cette pièce , et même encore après , fut constamment attaché au parti d'Antoine , et déclare contre Octavien. Qu'on ouvre Velléius Paterculus , Appien , Dion Cassius ; qu'on suive l'histoire de la vie de Pollion , depuis la mort de César , on le verra combattre toujours pour les intérêts d'Antoine et lui rendre les services les plus importans. L'an 714, il fut Consul, et conclut la paix de Blindes , en qualité de représentant d'Antoine , avec Mécène, qui représentait Octavien : ce fut l'année où Virgile composa son églogue. Depuis son expédition d'IUyrie, qu'il entreprit l'année suivante , comme lieutenant d'Antoine, jusqu'à la bataille d'Actium , Pollion resta neu-

Je la composition , sont telles , que l'obscurité des choses échappe , et fait illusion à ceux qui lisent cette pièce. Mais en considérant chaque détail de plus près , en pesant la nature et l'importance des images et des expressions , nous y apercevons tant de choses opposées aux usages des Romains , et étrangères aux idées reçues parmi ce peuple à cette époque , que nous avons de la peine à nous persuader qu'au moment même où ce poème parut pour la première fois , il ait été parfaitement entendu. Mais puisqu'il trouve une explication claire dans les monumens sacrés des Hébreux , et que l'idée étrangère qu'ils nous fournissent semble être venue s'unir et se surajouter à l'idée première du poète dont l'esprit n'a pu en embrasser ni même en concevoir tout l'effet et toute la grandeur , osons dire , quoiqu'avec crainte , et sans savoir quel jugement les savans porteront de notre opinion ; osons dire que ce fait nous paraît si singulier , si étonnant , que nous sommes presque entraînés à penser qu'il est arrivé , une fois , ce que Socrate nous dit des poètes, dans un dialogue de Platon , avec son ironie ordinaire :

« C'est ainsi que la divinité leur enlevant l'in- >' telligence , se sert d'eux comme d'instrumens » et d'interprètes des événemens à venir, afin

tre , et ne prit plus aucune part aux querelles des deux Triumvirs. Lorsque Octavien partit pour aller livrer bataille à son rival , il invita Pollion à le suivie ; mais celui-ci refusa , en ajoutant, suivant Velléius Paterculus (liv. II, cliap. LXXXVI ) , qu'il serait la proie du vainqueur. D'après ces observations , nous ne saurions nous persuader que Virgile ait pu concevoir l'idée de placer le noir» de Pollion , ami intime d'Antoine , et ennemi déclaré d'Octavien , à la tète d'une pièce qu'il aurait uniquement consaciée à la gloire de celui-ci et de sa famille.

des hébreux. 3. Part. Leçon ai. 21 » que nous qui les entendons, nous apprenions » par-là que ce ne sont pas des hommes ainsi » privés de raison , qui profèrent des paroles » d'un si grand prix ; mais que c'est la divinité » elle-même qui s'énonce et qui nous parle par » leur bouche. » ( Platon , dans son Dialogue intitulé Ion. )

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