POÉSIE DIDACTIQUE
Des Poèmes de ce genre.
Sommaire. Antiquité de l'enseignement par proverbes ou paraboles. Des Proverbes de Salomon ; qualités propres à ce genre. De l'Ecclésiaste ; rapport de ce livre avec les Psaumes alphabétiques et autres. De l'Ecclésiastique. Du livre de la Sagesse.
Dans les temps anciens , et à l'origine de presque toutes les nations , rien de plus ordinaire que l'usage de réduire en sentences les leçons qu'on voulait donner. Cette sagesse antique , et qui ne faisait que de naître , était grossière et sans ornemens. L'art n'en réglait pas l'ordonnance ; elle ne connaissait ni division régulière, ni marche assurée. Ceux qui se distinguaient par leur esprit , par leur prudence , et par une longue expérience, mettaient au jour, pour l'utilité des autres , le sommaire de leurs connaissances , mais en les resserrant et en les réduisant à un petit nombre de préceptes et d'axiomes. Ces leçons étaient d'autant plus efficaces , et avaient d'autant plus de poids sur des hommes grossiers , que les maîtres ne dissertaient pas , mais ordonnaient ; qu ils n employaient pas la persuasion , mais l'autorité ; qu'ils ne conduisaient pas leurs disciples par les longs détours du raisonnement , mais par la voie la plus directe , à des sentimens et à des actions justes et
des hébreux. 3. Part. Leçon 24. 53 honnêtes. Cependant , pour ne pas rebuter les esprits de leurs auditeurs par une trop grande sévérité , mais , au contraire , pour les attirer et les gagner , ils avaient besoin de recourir à la séduction de quelque parure. C'est par ce motif qu'ils renfermaient leurs avertissemens dans des sentences courtes , ingénieuses , relevées par le nombre et la symétrie ; qu'ils ornaient ces sentences d'images , de figures , de comparaisons ; qu'ils les embellissaient par un grand éclat dans les pensées et dans les expressions. Chez la plupart des peuples , cette méthode fut suivie , au moins dans les premiers temps ; elle fut toujours en vigueur chez les Hébreux. Ils désignèrent ce genre par une dénomination particulière dont nous avons exposé les différentes acceptions; et cette dénomination lui fut donnée , soit parce qu'il se composait souvent de paraboles proprement dites , soit parce qu'il se distinguait par la force et l'autorité , et qu'il semblait en quelque sorte , dominer sur le cœur des auditeurs, (i)
Il nous reste , dans le genre didactique , beaucoup de monumens de la Poésie hébraïque , parmi lesquels les Proverbes de Salomon occupent sans difficulté le premier rang. Cette composition est divisée en deux parties : la première , qui tient lieu en quelque manière de préambule , comprend les neuf premiers chapitres. Elle est variée , élégante , sublime , et vraiment poétique ; l'ordre y règne ; les parties en sont liées avec art ; elle est parée de tous les ornemens de la poésie ; et pour le mérite de la beauté , elle ne le cède à aucun autre monument de la Poésie sacrée. La seconde partie , qui
fi) Voyez ci-dessus, Leçon IV.
s'étend jusqu'à la fin du livre, ne consiste , presque en entier, qu'en paraboles ou sentences détachées ; on n'y remarqne rien d'élevé ni même de poétique , si ce n'est la précision et la régularité du tour sentencieux. Comme les Hébreux , dans le genre didactique , affectent cette forme , qu'on la retrouve souvent dans des poèmes d'un genre différent , et qu'elle reparaît partout, nous allons prendre cette partie des Proverbes de Salomon pour objet de nos recherches , et approfondir avec plus de soin la nature particulière de la parabole ou du proverbe.
Salomon lui-même nous fait connaître , par une parabole élégante , l'agrément particulier à ce genre, nous en offrant , tout à la fois, et une description exacte , et un exemple :
« Tels des fruits d'or renfermés dans une corbeille
» d'argent; » Telle la pensée énoncée sous un tour savant, (a) »
Ainsi donc , il suppose qu'une pensée grave et profonde acquiert un nouveau prix , d'une tournure de phrase travaillée avec art , et savamment arrondie ; comme des fruits exquis et de la plus belle couleur , ou artistement formés peut-être du métal le plus précieux , flattent davantage la vue, lorsque , comme à travers un voile , ils se montrent par les ouvertures d'un vase d'argent habilement ciselé. En effet, ce qui embellit ces pensées , c'est non-seulement un style brillant , ingénieux et travaillé , mais encore l'interposition d'une image agréable qui
Texte de M. Lovvrn.
(à) Poma aurea in opère reticulato argent! ; Dictumprotatum in rôtis suis. Prov. XXV, 11.
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cachant légèrement la vérité, la dérobe d'abord un peu a la vue.
Si nous passons à un examen plus détaillé , nous reconnaîtrons que la brièveté est la première qualité de la parabole, (i) C'est une condition essentielle : si on la lui enlève , elle perd et sa nature et son nom. Si la pensée est développée longuement et dans toute son étendue; si la phrase renferme plus de dix ou douze mots, ce n'est plus une sentence qu'on profère, c'est un discours que l'on prononce. La sentence pique l'esprit, comme d'un aiguillon; elle y pénètre par la vivacité, et non par la durée du coup ; c'est pour cela qu'elle a recours à la concision la plus rigoureuse , se déterminant plutôt a rejeter ce qui est nécessaire , qu a admettre ce qui est superflu. Horace a établi la même loi pour la poésie didactique , et il en a expliqué les motifs :
« Quelques préceptes que vous ayez à donner, » soyez court , afin que les esprits saisissent » avec docilité et gardent fidèlement une parole » rapide. (2) »
Salomon a exprimé la même pensée, à sa manière , c'est-à-dire, sous la forme parabolique :
« Les paroles du sage sont semblables à des aï- » guillons ,
(1) Note de M. Lowth. — «La brièveté a quelque chose p de dogmatique et de .sentencieux. Le discours a bien plus » de sens, lorsqu'un grand nombre de pensées sont accu- » mutées et pressées dans un petit nombre de mots. C'est n ainsi que les qualités des arbres entiers sont renFermées 0 dans leurs semences. Mais si Ton étend la sentence en de » longues phrases, elle devient leçon , discours, et cesse » d'être sentence. » (Démétr. de Phalèr. Traité de l'élocut. sect. IX. )
(2) Qu'uhjuld prœeipies , cslu b revis ; ut cilù dicta Percipiant avimi dociles , tcncavtque fidèles.
Ara poët. v. 330.
» Et pareilles à des clous qui s'enfoncent profondé- » ment, (a) »
En effet , elles frappent l'esprit avec force , y pénètrent bien avant , et s'y fixent d'une manière inébranlable.
Or, la brièveté est presque toujours suivie de quelque obscurité : mais la parabole ne craint point cette obscurité ; au contraire , elle l'aime, la recherche, et s'en fait gloire. L'obscurité, en effet, a aussi son utilité : elle aiguise l'esprit, et le rend attentif ; elle anime l'application et le désir de savoir ; dans la recherche à laquelle elle nous contraint , les forces de l'entendement s'accroissent et s'exercent. Ajoutons encore , que, dans l'étude de la vérité, l'homme veut qu'on lui laisse quelque chose à faire; qu'on ne lui développe pas tout avec la dernière clarté , mais qu'on se repose en partie sur sa pénétration. La science , en effet , n'a pas pour lui de fruits plus agréables que ceux qu'il a su cueillir par ses propres forces et par sa propre habileté. La brièveté et la concision du discours ne sont pas les seules causes qui engendrent l'obscurité; elle naît encore de plusieurs autres sources : premièrement , des comparaisons , lorsque les objets sont rapprochés et comparés ensemble, sans que rien annonce ce rapprochement. Nous en avons un exemple dans la parabole qui vient d'être citée , et dans une infinité d'autres endroits ; nous en ajouterons un ou deux, à cause de leur extrême élégance :
Texte de M. Lowtii.
(a) Dicta sapientûm sicut sflmull , Et instar clavorum in altum defixa.
Eccle. XII, 11.
des hébreux. 3. Part. Leçon i\. 5y
« Nuage et vent sans pluie :
» Homme qui se vante , et ne remplit point ses pro- » messes, (a)
L'autre diffère pour la forme :
« De l'or , des pierreries en abondance : y Mais les lèvres savantes sont le meuble le plus pré- » cieux. {b) »
Une seconde source d'obscurité , c'est lorsque l'objet d'où l'image est empruntée se cache, et se change en allégorie. Horace a rendu fidèlement , mais sans ligure , cette pensée connue et vulgaire :
* Dédaigne la volupté ; le plaisir acheté au » prix de la douleur, est nuisible. (1) »
Combien cette idée n'est-elle pas plus élégamment exprimée par Salomon , à l'aide d'une image , et sous le voile de l'allégorie.
« As-tu trouvé du miel ? manges-en sans excès ; » De peur que tu ne t'en rassasies , et que ton cœur » n'en soit soulevé de dégoût, (c) »
Souvent encore la ressemblance est extrêmement vague, et peut exister entre une foule d'objets , comme dans l'exemple suivant :
« De même que, dans Teau, le visage (répond) au » visage;
Texte de M. Lowth.
(a) Nubes , et vent us , et imber nullus ; Vir sese venditaas cum inani munere.
Prov. XXV, 14.
{b) Est aurum , et gemmarum copia ; At pretiosa supellex tabla scientiœ.
Prov. XX , 15.
{i) Sperne voluptates ; nocet cmpla dolore vol up tas.
Sat. L. 1. 11, , v. 55.
(c) Invenistine met? quodmodo sat erlt comede ; Ne eo satlere, et nausées. Prov. XXV , 16.
« De même aussi le cœur de rhonime (répond) à » l'homme, (à) »
H est difficile de dire à quel objet se rapporte cette similitude , et dans quelles bornes précises elle doit être renfermée , puisqu'elle peut s'appliquer également au naturel, à l'esprit, aux affections , aux goûts , aux inclinations , aux mœurs , aux vertus ou aux vices des hommes ; toutes ces qualités ayant entre elles un certain rapport , s'enchaînant mutuellement ensemble , et tirant de cette liaison réciproque une certaine ressemblance. Enfin , une dernière cause d'obscurité , pour ne pas pousser plus loin ce détail, c'est lorsque dans une parabole quelconque , la force de la pensée dépend , non de la pensée elle-même, mais de quelque rapport secondaire, qui , n'étant point exprimé , est seulement étroitement lié avec l'idée principale , et en forme une conséquence nécessaire. Ainsi dans l'exemple suivant :
« L'oreille qui entend , et l'œil qui voit
» Sont également l'ouvrage du Seigneur (b) ; »
on sera peu avancé si Ton s'arrête à" l'écorce des mots , et dans le cercle étroit de la pensée qu'ils expriment. Mais n'en voit-on pas découler, par une suite nécessaire , ce sens si beau, si important, que le Psalmiste, conformément au but qu'il se proposait, a rendu avec bien plus de clarté et d'énergie :
Tkxmc de M. Lowm.
(a) Ut in aquis faciès faciei ( respondet ) ,
Sic hom'uii cor hominis. Prov. XX VU , 19.
(b) Aurem audientem , et oculum videniem, tJtrumqueeorumfecitJehuva. Prov. XX, 12*
des hébreux. 3. Part. Leçon 24. 5 9
« Quoi ! celui qui a planté l'oreille, n'entendra pas? » Celui qui a formé l'œil , ne verra pas (a) ? »
Enfin , une dernière qualité que doit avoir la parabole , c'est l'élégance , qui n'est point incompatible avec la brièveté et une certaine obscurité. Nous entendons par-là l'élégance dans les pensées , les images et l'élocution. Mais il faut observer , à ce sujet , qu'on ne doit point regarder comme dénuées d'élégance , ces paraboles extrêmement simples et claires qui ne présentent aucune recherche dans les idées, aucune image , aucun ornement dans le style , pourvu qu'on y remarque de la brièveté , une tournure symétrique , et cette forme particulière qui seule peut suffire quelquefois pour constituer la parabole. Telle est cette sentence que David cite dans l'Histoire sainte , comme une parabole venue des anciens :
« Des impies sortira l'impiété. (6) »
Tel est encore ce proverbe de Salomon :
« La haine suscitera les querelles ;
» Mais l'amour couvrira toutes les fautes, (c) »
Tels sont enfin les exemples qui se trouvent en foule dans le même livre.
Il est un second ouvrage de Salomon qui doit être également rapporté au genre didactique ; c'est celui qui est appelé XEcclêsiaste. Mais
Tixte "*1 M. Lowth.
(à) Qui planta rit aurem , nonne ipse aiidiet ?
Qui formacit oculum , nonne ipse vide bit ? Ps. XCIII , 9.
{b) A sceleratisprodibit scelus. I. Rois , XXIV, 13. (c) Odium suscita bit ri .ras ;
Sed omnia delicta operlet amor. Prov. X, 12.
quoique clans celui-ci on rencontre éparses çà et là, quelques sentences détachées et beaucoup de paraboles , cependant la nature de la composition , son caractère , son style , sont fort différens. Le plan est uniforme ; le sujet est un et simple ; c'est la vanité des choses humaines exposée par Salomon , qui propose ses doutes sur une question extrêmement difficile , qui balance les motifs sur lesquels sont fondés les sentimens divers , et qui enfin se dégage de cette pénible incertitude. Il est très-embarrassant d'en marquer les divisions : il règne une très-grande obscurité sur l'enchaînement des idées , sur la suite du discours , sur l'ordre et la disposition de l'ensemble : aussi remarque-t-on une extrême opposition parmi les interprètes , dans l'exposition de l'économie générale de cette composition , et dans la détermination exacte de ses divisions. Pour parler avec vérité , nous devons convenir que les Hébreux , dans le développement de leurs idées ? et dans l'enseignement , ne connaissaient ni ne recherchaient les divisions rigoureuses et subtiles : attachés exclusivement à l'usage antique des sentences , ils dédaignaient l'emploi d'une autre méthode , lors même qu'elle se présentait à eux naturellement et sans effort. Le style de ce livre est extrêmement singulier; presque partout il est trivial, sans noblesse , et surtout fort obscur. Souvent lâche et diffus , il se rapproche du discours ordinaire. Le tour et la disposition des phrases n'offrent que de faibles traces du caractère poétique ; ce qu'il faut peut-être attribuer en partie à la nature du sujet. C'est contre le sentiment des Juifs qu'il est placé ordinairement au nombre des livres écrits en discours mesuré. Si, sur
des hébreux. 3. Part. Leçon 24. 61 ce point , leur autorité pouvait avoir quelque poids , peut-être faudrait-il céder ici à leur opinion. (1)
A cette même classe appartiennent encore un certain nombre de psaumes; savoir, tous les psaumes alphabétiques , et quelques autres. Déjà plusieurs fois nous avons fait mention de cet ordre alphabétique. Le principal mérite de ces compositions consiste en ce qu'elles sont parfaitement appropriées à l'usage général ; en ce que les pensées en sont pieuses , graves , infiniment utiles ; en ce que le style en est clair et facile ; enfin en ce que le tour sentencieux y est observé avec l'exactitude la plus soigneuse.
Il reste encore , dans ce genre , deux monumens dont la Poésie hébraïque réclame avec justice la propriété , quoiqu'ils n'existent plus qu'en prose et en grec : c'est le livre rédigé par Jésus , fils de Sirach , et autrement appelé Y Ecclésiastique , et celui de la Sagesse.
Le premier de ces deux ouvrages , traduit de l'hébreu en grec par le petit-fils de l'auteur, est absolument semblable aux Proverbes de Salomon. Aussi porta-t-il d'abord le même nom dans l'hébreu , comme nous l'apprend saint Jérôme (2) , qui atteste avoir vu ce livre écrit en cette langue ; mais peut-être faut-il entendre par-là moins le texte original hébreu qu'une
(1) Note dk M. Lowth. — Un savant , dans un ouvrage plein d'érudition , qu'il a public depuis peu, pense que ce livre est en très-grande partie écrit en prose ; mais que l'auteur , suivant que l'occasion s'en est présentée , l'a orné d'un grand nombre de fragmens empruntés des poètes. Nous nous rangeons volontiers à son opinion. Vide A. V. Desvœux , Tcntamen pliilosopliicum et crilicum in Ecclcsiastcn , lib. II , cap. I.
(2) Voyez la préface des livres de Salomon.
6l DE LA POÉSIE SACRÉE
version en syriaque. Quoi qu'il en soit , la traduction grecque qui nous reste démontre avec évidence qu'il était parfaitement semblable , sous tous les rapports , aux Proverbes de Salomon , autant néanmoins qu'une traduction peut ressembler à un original. On remarque , entre ces deux compositions , la plus grande affinité , quant aux choses , quant aux pensées , quant à rélocution; la couleur du style , la forme des périodes est la même , et nous ne doutons point que l'auteur n'eût suivi le même genre de versification , en quoi qu'il ait pu consister , si la connaissance de l'art métrique s'était conservée jusqu'au temps où il écrivait. Ce qui nous donne le droit de l'affirmer avec quelque assurance, c'est la fidélité admirable qui se manifeste partout : on le voit s'acquitter de sa fonction d'interprète avec le plus grand scrupule , se conformer en tout aux tours de la langue hébraïque, sans se mettre en peine d'être élégant dans sa propre langue; non-seulement peser le sens des phrases , mais encore en compter les mots , et conserver avec exactitude l'ordre qui régnait entre eux ; de telle sorte , qu'on peut croire qu'en rendant cette traduction à son idiome primitif, ce sera l'original hébreu qu'on aura sous les yeux. Si l'on tente cette expérience , si Ton remet mot pour mot en hébreu quelque portion de ce livre, on reconnaîtra clairement dans cette version une ressemblance merveilleuse avec les anciens monumens du même genre , que nous ont laissés les Hébreux ; partout on retrouvera le même caractère , et on n'aura pas de peine à se persuader que c'est un autre Salomon que l'on entend. C'est surtout la première partie du livre des Proverbes , que le fils
des hébreux. 3. Part. Leçon 24. 63 de Sirach a imitée. En effet , ses sentences ont presque toujours entre elles quelque liaison. Le style aussi est souvent plus brillant , plus orné ,
Îjlus riche en images et en figures , que ne semble e comporter le genre didactique. C'est ce qu'on peut remarquer dans la prosopopée de la Sagesse , où il a imité , de la manière la plus heureuse , le caractère et tous les traits de son devancier. (1)
Le livre de la Sagesse a été composé aussi sur le modèle des écrits de Salomon , mais avec beaucoup moins de succès. Il a été , non traduit de l'hébreu , comme le livre précédent , par quelque Juif helléniste, mais écrit originairement en grec. Le style en est inégal : tantôt enflé et plein d'emphase ; tantôt abondant, chargé d'épithètes , contre l'usage ordinaire des Hébreux ; tantôt enfin tempéré , élégant , sublime et poétique. Le tour sentencieux y est observé avec assez de soin , et on reconnaît clairement l'intention que l'auteur a eue d'imiter les anciens modèles ; mais en général , il s'éloigne beaucoup de ce caractère pur et classique. On remarque un défaut grave dans l'ordonnance de cette composition. La prière que l'auteur place dans la bouche de Salomon , et qui commence au neuvième chapitre , se prolonge jusqu'à la fin du livre , de telle sorte qu'elle en forme plus de la moitié. Quand même on voudrait excuser la longueur démesurée de cette prière , on serait contraint d'avouer que l'auteur s'abandonne à des recherches trop subtiles sur des choses hors de notre portée , et qu'il y mêle une infinité d'objets très-étrangers à
(i)Chap. XXIV.
des prières qui s'adressent à l'Etre suprême. Enfin , l'ouvrage paraît n'avoir aucun but déterminé. Ces motifs nous engagent à adopter l'opinion de ceux qui pensent que ce livre est beaucoup plus récent que celui du fils de Sirach, et qu'il a été composé dans un siècle moins pur. (X)
Pour ne pas quitter ce genre de poésie sans présenter quelque exemple d'une composition entière; ainsi que nous l'avons pratiqué à l'égard des autres , nous allons tenter l'expérience que nous avons proposée plus haut, et traduire en hébreu un morceau du livre du fils de Sirach. Nous choisirons pour cela cette même prosopopée que nous avons déjà rappelée. En effet, il est presque impossible de retracer , dans une autre poésie que dans la Poésie hébraïque , le caractère de ce genre ; et après tous les efforts divers et multipliés que nous avons faits pour rendre sensible l'idée générale que nous nous formons de la Poésie hébraïque , nous devons avouer qu'il n'existe peut-être pas , pour la faire bien connaître , de moyen plus efficace que celui dont nous allons faire usage.
(i) Note du Traducteur. — Pour rectifier les idées systématiques de M. Lowth , sur la composition de l'Ecclésiastique et du livre de la Sagesse , nous croyons devoir rappeler l'opinion du savant M. Huet sur ce point. Suivant cet illustre prélat, dans sa Démonstration évangélique , le fonds du premier de ces ouvrages appartient à Salomon ; mais c'est Jésus, fils de Siracli , qui en rassembla toutes les parties, qui les disposa dans Tordre où elles se trouvent maintenant, et qui publia ce recueil en hébreu. L'ouvrage fut ensuite mis en grec par son petit-fils.
Quant au livre de la Sagesse, il en est à peu près de même. C'est un recueil de paraboles et de sentences dont Salomon est aussi l'auteur ; mais la réunion et l'ordonnance de toutes ces parties ne sont pas de lui. Elles sont dues à quelque écrivain qui les rendit en grec, en les paraphrasant , et sans s'astreindre à une fidélité rigoureuse. Saint Jérôme attribue ce travail à Philo n l'Ancien.
des iiébheux. 3. Part. Leçon 24. 65
N. B. On trouve effectivement ici , dans l'ouvrage de M. Lowth , la traduction en hébreu du vingt-quatrième chapitre de l'Ecclésiastique. On comprend aisément que rien ne peut remplacer cette traduction , et qu'une version française ne remplirait pas les vues que l'auteur s'est proposées , et qu'il vient d'indiquer ; nous avons donc cru devoir nous dispenser de traduire ce morceau en français.