DE L'ODE
Premier caractère de VOde hébraïque.
Sommaire. Origine de l'Ode. Antiquité de ce genre de poésie ; combien il a été cultivé par les Hébreux. Idée générale de cette sorte de composition ; ses principaux caractères. Premier caractère. Exemples.
JLes poèmes destinés à être chantés soit à la voix seule , soit avec accompagnement d'instrumens , reçurent des Hébreux et des Grecs une dénomination qui désignait cette destination , et dont la signification était la même dans les deux langués. Chez les uns comme chez les autres , ce mot finit par être pris dans un sens plus restreint , pour exprimer une espèce particulière de poésie, avec cette seule différence, que les Hébreux semblent l'avoir quelquefois employé dans une acception plus étendue.
L'Ode indique elle-même son origine , de la manière la plus évidente : elle est née des sentimens les plus agréables et les plus vifs qu'éprouve le cœur humain , de la joie , de l'amour , de l'admiration. Si nous nous représentons l'homme sortant des mains du Créateur , tel que nous le peignent les divines Ecritures , doué d'une raison et d'un talent parfait pour la parole, se connaissant lui-même , ainsi que son Dieu ; pénétré du sentiment de la bonté , de la majesté et de la puissance divine ; digne spectateur de For-
des hébreux. 3. Part. Leçon 25. 6y dre admirable qui éclate dans l'univers , et des beautés dont brillent les cieux et la terre , pourrons-nous nous refuser à croire qu'une telle vue n'ait échauffé son cœur, et qu'entraîné par l'ardeur de ses affections , il ne se soit épanché en louanges avec ce feu d'expressions et cet accent exalté qui sont une suite nécessaire de semblables émotions ? Tel fut l'effet de ce spectacle sur l'auteur de ce beau psaume , où toutes les créatures sont invitées à célébrer de concert la gloire du Dieu infiniment bon et infiniment puissant :
» Louez le Seigneur, habitans des cieux ; » Louez le Seigneur, dans les régions élevées; » Louez le Seigneur , vous qui êtes ses anges ; » Louez le Seigneur , vous tous qui formez son ar- » niée, (a)
Ce cantique a été imité avec la plus grande élégance, par notre Milton (i), le plus divin des poètes après les poètes sacrés , qui l'a mis avec beaucoup de convenance dans la bouche d'Adam, encore habitant du Jardin de délices. En effet , jamais nous ne nous formerons une juste idée de cet état primitif et parfait de l'homme , si nous ne lui attribuons quelque usage de la poésie , à l'aide duquel il ait pu exprimer dignement , dans des hymnes et par le chant , les sentimens de reconnaissance et de piété dont il était enflammé.
Si nous avons recours aux faits et au témoi-
Texte db M. Lowth.
{a) Laudate Jehivam cœlites ;
Laudate eum in excelsis ;
Laudate eum omnes ange II ejus ;
Laudate eum omnes ej us exercitus. T>s. CXLVIÏ. (i) Farad, perd. V.
gnage de 1 Histoire , nous verrons que chez presque tous les peuples un peu civilisés , ce fut un usage dominant et qui remontait à l'époque même de leur origine , que celui des hymnes et des cantiques dans les fêtes religieuses. En parlant de cette poésie et de cette musique antiques, que les lois avaient étahlies dans Athènes , Platon mentione d'abord l'espèce qui comprenait les prières adressées aux Dieux , et qui portait la dénomination à' hymnes, (i) Dans la poésie latine , nous ne trouvons rien de plus ancien que le chant Saliare de Numa , qui fut composé par ce roi savant , dans le même temps où il institua les premières cérémonies religieuses , et qui était chanté avec des danses solennelles au son des flûtes , par les Saliens , chantres des Dieux guerriers , comme les appelle Denys d'Halicarnasse. (2) Mais de tous les poèmes qui existent maintenant , c'est-à-dire , de tous ceux dont on peut fixer la date avec certitude , et qui forment une composition régulière , le plus ancien n'est-il pas ce cantique d'actions de grâces , que Moïse composa après le passage de la mer Rouge ? morceau parfait dans son genre , production naturelle et vraie de ces sentimens de joie dont nous avons parlé. Ainsi , l'origine de l'Ode remonte à celle de la Poésie , et celle-ci va s'unir à la naissance de la Religion , c'est-à-dire ? du genre humain même.
Cette espèce de poésie fut cultivée plus qu'aucune autre par les Hébreux , qui y excellèrent. Dans tous les âges de la nation Juive , elle observa comme un devoir sacré l'usage d'offrir
(1) Traité des lois, III.
(2) Antiq. rom. II , 70.
des hébreux. 3. Part. Leçon 1 5. 6g dans des cantiques de joie , au Dieu sauveur , l'expression publique de sa reconnaissance pour les succès qu'elle avait obtenus , pour les guerres qu'elle avait heureusement terminées : de là les chants de victoire de Moïse , de Débora , de David. Les collèges de prophètes durent prendre naissance avec le gouvernement même des Juifs ; du moins est-il constant que leur établissement précéda celui de la royauté. Là , comme nous l'avons déjà vu , ceux que l'on formait à la science prophétique , s'appliquaient , entre autres études, à celle de la Poésie sacrée, et s'occupaient à célébrer les louanges du Très- Haut , dans des odes , et avec le secours de la musique. Mais ce fut principalement sous le règne de David , que la poésie et la musique furent florissantes : suivant l'ordre établi par ce roi , quatre mille chantres ou musiciens pris parmi les lévites , et divisés en vingt-quatre classes (i) , sous la conduite de deux cent quatre-vingt-huit directeurs, se succédaient de semaine en semaine pour le service du temple , et étaient chargés de l'unique fonction , les uns , de chanter les hymnes (2) , les autres, d'en accompagner le chant avec différentes espèces d'instrumens de musique. Leurs chefs étaient Asaph , Héman , et Idithun , qui , autant qu'on peut le conclure des titres des psaumes , paraissaient avoir aussi composé des hymnes. (3) Par un appareil si magnifique , et auquel il n'a jamais rien existé de comparable , nous pouvons conjecturer quelle était la noblesse et la majesté de l'Ode hébraïque. Rappelons-nous que ce qui
(1) I.Paralip. XXIII, 5.
(2)Ibid. XXV, 1-7.
(3) Voyez aussi le II.« Hv. des Paralip. XXIX , 3o.
rjO DE LA POESIE SACREE
en subsiste encore ne nous est parvenu que dépouillé de tous ses ornemens ; que ceux qui dépendaient de rélocution et des pensées sont les seuls qui se soient conservés , et que même encore ils ont été obscurcis par d'épaisses ténèbres. C'est pour cela qu'en traitant de l'Ode hébraïque , nous nous abstiendrons de toute recherche sur la musique , ainsi que sur l'appareil varié qui accompagnait le chant des hymnes j quoiqu'il ait dû nécessairement avoir une grande influence sur le mode constitutif des diverses espèces d'odes. Mais condamnés sur tous ces points à une ignorance absolue , nous aimons mieux garder le silence, que de nous égarer en de vaines conjectures , à l'exemple de quelques savans. Nous allons donc examiner rapidement la nature et les divers caractères de l'Ode ; et après les avoir fait connaître , nous pourrons porter un jugement plus facile et plus assuré sur les monumens que nous offre , en ce genre , la Poésie des Hébreux.
De toutes les espèces de compositions poéti-
3ues , l'Ode est celle qui a le plus de douceur, 'élégance, de variété et d'élévation. Toutes ces qualités éclatent dans l'ordre, les pensées , les images, l'élocution et le nombre qui la distinguent.
C'est dans Tordre et la disposition des objets que réside la première et la principale beauté de l'Ode ; mais ce genre de beauté est aussi facile à sentir que difficile à exprimer ; car il consiste surtout dans l'indépendance de toute règle fixe , et dans l'exemption de toute distinction précise des parties. L'Ode, en effet , respire la joie , la liberté : si le sujet est élevé , elle sera animée des transports les plus vifs; pleine d'au-
DES HÉBREUX. 3. Part. LeÇOIl 25. Jl
dace , souvent elle méconnaîtra tout frein. Mais dans ces occasions , de même que dans toutes les autres , il faut qu'il règne , dans son ensemble , une certaine aisance qui porte l'empreinte de la nature , et non celle de l'art , et qui présente même l'apparence d'une négligence sans affectation. Cette aisance se reconnaît principalement , à un exorde naturel , sans recherche , et qui aborde le sujet sans détour ; à une suite d'idées liées entre elles avec une agréable variété, par un enchaînement ingénieux, savant et peu marqué ; à une conclusion distinguée, non par quelque pensée piquante , mais par une chute douce , inattendue , et qui paraisse due presque au hasard. Il faut encore que la composition entière ait un caractère propre, une forme particulière , déterminée , non par le genre du mètre , mais par les idées elles-mêmes, par leur disposition et par le style. Sans cela, le poème pourra mériter des éloges sous d'autres rapports, mais il ne formera point une ode élégante. C'est cette forme qui distingue la plupart des odes d'Horace. Telles sont presque toutes celles de notre Haïmes , qui n'en a composé qu'un trop petit nombre, (i) On trouve
(1) Note du Traducteur. — Edouard Hannes , médecin et professeur de chimie à l'Université d'Oxford, vers la fin du 17. e siècle , cultiva avec succès la Poésie latine. On trouve trois odes de sa composition dans le recueil intitulé : Musarum Anglicanarum anaketa. Lond. 1714 > 2. vol. in-12 , 3.e édit. La première de ces odes (tom. 1 , pag. 90 ) , porte pour titre : Excellente in re medicà admirabili viro D. 77t. Sydcnham M. D. in schcdulam de novœ febris ingressu, La seconde ( tom. 1 , pag. 293 ) , est adressée : Clariss. D. Paulo Herman , M. D. prof, botanicœ Lugduni Batavorum , hortiqueprœfccto , ex India reverso. La troisième (tom. 2, p. 12), est intitulée : In exopiatum Gulictmi Régis ex Hibcrniâ reditttm*9 iGcjo. Dans ce même recueil (tom. 2, pag. 20SÏ, on
parmi les Silves de Stace , deux poèmes lyriques , dans lesquels on remarque une versification harmonieuse , soigneusement travaillée, et facile ; des pensées pleines d'élégance et de grâce, un style , sinon délicat , au moins animé et brillant : néanmoins on chercherait en vain dans ces deux pièces , cette forme heureuse et agréable, ces traits particuliers qui caractérisent l'Ode.
Les pensées et les images suivent la nature du sujet, qui varie et n'est circonscrit par aucune borne. Dans un sujet ordinaire , elles seront gracieuses, douces, fleuries; majestueuses, hardies , animées , dans un sujet élevé ; dans tous, extrêmement élégantes , pittoresques et variées. L'Ode se plaît surtout à la peinture des objets physiques , aux traits puisés dans l'histoire , aux descriptions vives, mais courtes , et , lorsqu'elle prend un vol plus sublime , à de fréquentes prosopopées.
Pour ce qui concerne le style , elle s'attache principalement à un choix exquis d'expressions; préférant toujours celles qui ont le plus d'éclat, ainsi que les figures les plus agréables ; faisant usage de certains tours particuliers ; enfin , sachant parer son élocution d'ornemens qui lui sont propres , et disposer ses plans d'une manière qui n'appartient qu'à elle. Horace nous offre , à cet égard , non moins de soin et non moins de bonheur. Enfin , tant de beautés sont
trouve une ode d'Addisson , adressée : Ad D. D. Hanncs , insignissimum medœum et poctam.
Je dois ces renseignemens à l'extrême 'obligeance de M. Boissonnade , qu'on ne consulte jamais en vain sur tout ce qui concerne l'histoire littéraire , et à qui je me fais un devoir d'offrir ce témoignage public de ma reconnaissance , pour la bonté qu'il a eue , sans que j'eusse l'avantage d'être connu de lui , de me communiquer ses recherches , lorsque je l'ai consulté à ce sujet.
des hébreux. 3. Part. Leçon 25. y 3 relevées encore par la douceur et la variété des mètres , suivant la nature de la langue , et la différence presque infinie des sujets.
Nous avons à regretter , en parlant de l'Ode hébraïque, d'être réduits à un silence absolu sur ce qui regarde les mètres qu'elle employait. Mais quoiqu'ils nous soient entièrement inconnus , nous sommes en droit de supposer qu'ils s'accordaient avec la nature de la musique , art très-cultivé chez les Hébreux , et qu'ils étaient aussi parfaits que le comportait le génie de la langue. Pour tout le reste, pour ce qui concerne la force et l'élégance de rélocution , la beauté et la noblesse des pensées et des images , le mérite et la grâce de la disposition , nous pouvons sans crainte , les attribuer à l'Ode des Hébreux, par préférence aux monumens lyriques des autres peuples. Mais pour ne pas nous abandonner à une marche incertaine , dans une carrière si vaste , traçons-nous une route déterminée qui puisse assurer nos pas. Or, il semble qu'il s'offre à nous un ordre assez avantageux à suivre , en réduisant à trois espèces tous les poèmes de cette classe. L'une aura la douceur pour trait distinctif ; l'autre , l'élévation ; et , entre ces deux espèces , viendra se placer la troisième , dont le caractère particulier sera un mélange de celui des deux autres : les qualités qu'elles devront toutes posséder en commun , seront l'élégance et la variété.
Quoique l'Ode hébraïque soit vouée aux sujets les plus graves , et que jamais elle ne s'abaisse à cette futilité qui, sous ce rapport, s'est emparée en grande partie de la poésie profane, cependant elle ne dédaigne point la grâce et la douceur; ce qui constitue ce caractère, ce sont ii. 7
r?4 DE LA POÉSIE SACRÉE
les senti mens tendres et paisibles, les images riantes et fleuries , une élocution gracieuse , ornée , et toujours égale. Les affections que ce genre admet de préférence, sont la tendresse, le désir , l'espérance, la joie sans transports excessifs , et même la douleur, lorsqu'elle est modérée. La tendresse et le désir sont peints avec le dernier charme dans le psaume LXIIe, par le Prophète-roi , alors exilé au fond des déserts de la Judée. Le psaume LXXIXe nous représente la douleur mêlée d'espérance ; le LXXXIVe, un espoir voisin de la joie ; le XCIe est consacré à une joie sans mélange , mais sans excès. Tous nous offrent , dans leur ordonnance , dans leur style , dans leurs pensées, et surtout dans ces sentimens si aimables, plus de charmes que n'auraient pu jamais en prodiguer les muses et les grâces profanes , en réunissant toutes leurs largesses. Quant à l'agrément des images, qu'on reconnaît sans peine dans les morceaux que nous venons de rappeler, peut-on concevoir rien de plus riant et de plus gracieux que cette peinture du Très-Haut , sous l'emblème d'un berger?
« Le Seigneur est le berger qui me conduit ; rien ne
» me manquera :
» Il me fera reposer dans de gras pâturages ; » Il me guidera auprès d'une onde qui s'épanche
» doucement, (a) »
Quel charme pour le sujet et les idées , quels tableaux rians et fleuris, dans le psaume LXIVe, où le poète célèbre la bienfaisance du Seigneur,
Tbxte de M. Lowth.
'a) Jehotm estpastor meus, nihilmihi deerit: In pasculs herbidis ut recubem faciet ; Propter aquas leniter Jluentes me deducet.
Ps. XXII.
des hébreux. 3. Part. Leçon 25. y 5 arrosant et fécondant la terre, et où il déploie lui-même une fécondité et une richesse égales à celles qu'il veut peindre ! Dans un sujet plus relevé , mais non moins gracieux , dans le psaume LXXIe , où il chante le sacre de Salomon , la beauté et la variété des images , la noblesse du plan et du style sont portées à un tel point, que rien n'égalera jamais la grâce , la douceur mêlées du plus haut sublime , qui éclatent dans cette composition tout entière.
Tels sont les exemples que nous avons choisis entre beaucoup d'autres , pour faire connaître l'espèce d'ode, qui a la douceur pour caractère distinctif : en vain prétendrait-on trouver de plus parfaits modèles dans tous les trésors des Muses. Nous n'en rapporterons plus qu'un dernier , dans lequel , si je ne m'abuse , ce caractère , et la forme de l'Ode , se montrent avec la dernière perfection ; qui en embrasse 7 comme en abrégé , tous les charmes; et que je ne craindrai point , pour me servir de l'expression du plus élégant des poètes , d'appeler le doux épanchement d'une source sacrée , et une beauté dans toute sa fleur, (i) David contemplant , dans quelque fête solennelle , l'affluence et la concorde du peuple qui y accourait , exprime ainsi le sentimert qu'une vue si agréable fait naître dans son jame :
« O spectacle aimable et doux , de voir des frères
» habiter ainsi ensemble !
» Tel est un parfum précieux qui , de la tête d'Aaron ,
» découle sur sa barbe ; de sa barbe , jusqu'à
» l'extrémité de ses vêtemens :
» Telle la rosée qui des sommets de l'Hermon des-
» cend sur les montagnes de Sion. Oui , c'est
(i) Gallimaque, Hymn. en l'honneur d'Apollon, v. 112,
y6 DE LA POÉSIE SACRÉE
» sur Sion que le Seigneur a envoyé sa mïséri- » corde ; c'est à elle qu'il a assuré une durée » qui n'aura point de fin. (1) »
Texte du P. Houbïcant.
(i) Eccè quàm bonum et quàm jucundum habitare fratres in unum ;
Taie est unguentum optimum in capite , quod descendit in barbam , barbam Aaron ; quod descendit in oram vestimentorum cjus.
Talis ros Hermon qui descendit super montes Sion. Etenim illic mandavit Dominus benedictionem et vitam usque in sœculum. Ps. CXXXII.
Vers de M. Lowth.
O dulce jucundumque tribulium, Cœtu infrequenti mutua caritas !
O corda qui fraterna nodo Jungit amor metuente solvi !
Non aura nardi suavior occupât Sensus , qux Aronis vertice de sacro Per or a , per barbam , per ipsas , Lenta fluens , it odora vestes :
Non rore largo Ixtior irrigat Hermona florentem xtherius liquor; Sanctœque fœcundat Sionis Uberlbusjuga celsa guttis , Prœsens benigno numine quas foveÊ Jehova sedes ; aima ubi Faustitas Testatur , œternumque rnagni Dia salus domini favorem.
DES HÉBREUX. 3. Paît.