OBSERVATION I
Chancre induré de la grande lèvre droite. — Excision. — Examen histologique.
La nommée J..., cuisinière, âgée de 25 ans, entre à Lourcine (salle Saint-Clémenl), le 16 mai 1878 (lit n° 2i).
Rien de particulier comme antécédents personnels ou héréditaires. Elle a eu trois enfants.
Il y a environ trois semaines, la malade s'aperçut, à la grande lèvre droite, de la lésion pour laquelle elle entre à l'hôpital.
Cette lésion consiste en une tuméfaction considérable de la grande et de la petite lèvre, à droite. Au tiers inférieur de la grande lèvre se trouve une érosion de l'étendue environ d'une pièce de 50 centimes, presque ronde. Elle est bordée par une sorte de bourrelet croûteux et jaunâtre formé par des cellules épithéliales. Ce bourrelet fait un léger relief et est large d'un millimètre à un millimètre et demi environ. Le reste de la surface du chancre est érodé, imbibé d'un liquide séreux et transparent peu abondant. On y constate de plus un pointillé de petites taches rouges, presque saignantes et de petits espaces gris-jaunâtre constitués par une fausse membrane d'aspect diphthéritique, épaisse d'un demi millimètre environ et adhérente. Quand on enlève cette membrane au moyen d'une pince, le tissu sous-jacent saigne légèrement.
Cette érosion chancreuse, plutôt bombée qu'excavée, présente une induration manifeste de son fond et de ses bords. L'induration se confond insensiblement avec l'œdème diffus et dur de la grande lèvre.
A côté de cette lésion et à sa partie interne, c'est-à-dire sur Ja petite lèvre droite, à son bord libre, se trouve une érosion festonnée, à surface irrégulière, couverte de couches épithéliales assez épaisses. La base de cette érosion présente une induration assez nette.
A la face interne de la petite lèvre droite, se trouvent trois érosions très-superficielles, exactement circulaires, grandes comme des lentilles et couleur jambon. Elles ne sont nullement
indurées. Css ulcérations de la petite lèvre sont venues consécutivement au chancre de la grande lèvre. Deux ou trois ganglions durs, gros comme des noisettes, roulant sous le doigt, existent dans le pli de l'aine de chaque côté.
La peau, le cuir chevelu, les muqueuses ne présentent aucune altération. Pas de ganglions cervicaux. Pas de fièvre. Etatchloroanémique léger.
Le 17, on enlève le chancre induré de la grande lèvre droite. La partie enlevée avait près de deux centimètres de diamètre sur un de profondeur. On prescrit la liqueur de Van-Swicten.
Le 20, la plaie résultant de l'ablation du chancre est presque complètement cicatrisée ; elle est allongée de haut en bas, un peu déprimée, sa surface est grisâtre, pultacée. Le tissu qui forme la base de cette cicatrice est bien encore un peu dur, mais il ne l'est pas davantage que le tissu de la grande lèvre encore aussi œdématié que le premier jour.
L'ulcération de la petite lèvre gauche n'a pas changé d'aspect et est toujours u.i peu indurée. Les érosions de la face interne de la petite lèvre gauche ne se sont pas modifiées ; cette petite lèvre est toujours œdématiée.
Les ganglions inguinaux ont un peu augmenté de volume.
26. La plaie résultant de l'ablation du chancre tend de plus en plus à se cicatriser.
L'ulcération de la petite lèvre gauche est complètement couverte d'un enduit blanchâtre, adhérent, composé de cellules épidermiques et de leucocytes; la surface sous-jacente à cette lausse membrane est saignante.
29. Des papules muqueuses commencent à se montrer sur le haut des cuisses, des deux côtés.
6 juin. La plaie de la grande lèvre droite est complètement cicatrisée et présente une teinte brunâtre. La grande lèvre est encore tuméfiée. Les ulcérations des petites lèvres et les plaques muqueuses de la face interne des cuisses ont disparu.
La malade quitte l'hôpital le 18 juin dans le même état.
Examen hislolocjiqm du chancre. — La pièce a été durcie dans le liquide de Muller, la gomme et l'alcool. Nous avons dessiné planche I, fig. i, une section représentant l'ensemble de ce chancre a un grossissement de 15 diamètres. Les papilles sont hypertrophiées et les couches épidermiques sont augmentées d'épaisseur aux bords du chancre, c'est-à-dire en p et en d. Cet épais-
sisscment des couches épidermiques et l'inilammaticm de leurs cellules étaient très-nets à la surface môme du chancre et près de ses bords, surtout au niveau de l'émergence des poils. Ainsi nous avons représenté, dans la figure 4 de la planche II, une section des couches superficielles de l'épidenne, sur le chancre et près de son bord, au niveau d'un follicule pileux. Le grossissement de la figure 4, planche II, qui est de 150 diamètres permet de voir dans cette ligure la suppuration au sein des cellules cornées de l'épidenne, la formation de petites cavités creusées dans les cellules, comme en c, les petits îlots de globules de pus d, limités de toutes parts par des cellules épidermiques, les cavités plus considérables qui transforment l'épidenne corné en un réticulum à mailles larges formées par des cellules cornées et rempli de pus.
Sur d'autres points de la surface du chancre, on voit les globules de pus disposés en nappes qui s'interposent entre les couches de l' épidémie corné. Ainsi la figure 3 de la planche I montre une couche de globules ronds située entre les lames c et d de l'épidenne superficiel.
La couche muqueuse de Malpighi présentait des lésions analogues et en particulier dans la gaîne épithéliale d'un poil qui est représentée dans la fig. 4 de la planche II. En o, on peut voir des cellules cavitaires c et de petites cavités pleines de pus, n.
La couche épithéliale était amincie et mêlée avec du pus au niveau du centre ulcéré du chancre. Dans ce point, les papilles forment une couche où le relief de chacune d'elles est peu accentué. Les lésions du tissu conjonctif, l'infiltration par des cellules lymphatiques, l'épaississement inflammatoire des vaisseaux sont très-faciles à vérifier.
Dans cette région, qui contient des glandes sudonpares, celles de ces glandes qui sont comprises dans le tissu de néoformation du chancre sont peu altérées : C'est le tissu conjonctif périphérique surtout qui est enflammé et qui forme au pourtour des segments de leurs glomérules une bordure de petites cellules rondes. Cependant, là aussi, leurs cellules épithélialessontun peu grossies et leurs tubes sont plus volumineux qu'à l'état normal. Sur les sections transversales de leurs tubes, la lumière centrale, bordée par la rangée des cellules épithéliales, présente souvent dans son intérieur des cellules rondes qui ne sont autres que les cellules périphériques desquammécs et libres.