Altérations variées de la muqueuse à leur niveau
Quelques mots de commentaire sur ces divers symptômes.
1° Tuméfaction de la langue. — Cette tuméfaction est évidente à première vue, quoique n’étant en général que peu considérable. Elle n’est jamais que partielle, sauf dans une forme extrêmement rare, véritablement exceptionnelle, dont je vous parlerai en temps et lieu. Elle se fait surtout et meme presque exclusivement en hauteur. La face supérieure de l’organe s’élève, s’exhausse dans la proportion de quelques millimètres, d’un demi-centimètre, rarement davantage. Quelquefois encore il se produit simultanément un certain excès de volume dans le sens transversal, et la langue devient plus large, comme étalée.
C’est par comparaison surtout, par opposition, que la tuméfaction de l’organe se montre frappante en certains cas. Ainsi, lorsqu’une moitié seule de la langue est affectée, cette moitié forme une bosselure saillante en dos d’àne, laquelle semble d’autant plus élevée que l’autre moitié saine reste plane et comme déprimée relativement.
Toutefois, l’augmentation de volume de la langue ne persiste pas toujours pendant toute la durée de la maladie. Il est lréquent, à une période très-avancée, lorsque déjà l’affection a duré plusieurs années par exemple, de voir inversement la langue diminuer de volume, s’affaisser, se ratatiner, pour ainsi dire, en
FORME SCLÉREUSE.
quelques points ou même en totalité. Gela est dû à ce que les tissus fibreux, résultat du processus morbide qui constitue la sclérose, continuent à se rétracter de plus en plus, après avoir détruit les éléments physiologiques du parenchyme lingual. Cette rétraction du reste n’a rien que de normal ; elle est l’analogue de ce qu’on observe dans les cirrhose s ou les scléroses en général (cirrhose hépatique ou rénale, par exemple), lésions qui, caractérisées à leur première période par un état hyperplasique et hypertrophique des organes affectés, aboutissent plus tard à un état atrophique bien connu.
On pourrait donc, en se plaçant à ce dernier point de vue, reconnaître dans l’évolution des glossites scléreuses tertiaires deux périodes successives :
Une première, constituée par l’exagération de volume de la langue {stade hypertrophique ) ;
Et une seconde, consistant dans l’atrophie partielle ou générale de l’organe {stade atrophique , cirrhose linguale proprement dite) .
2° Mamelonnement et lobulation de la face dorsale. — C’est là le phénomène le plus saillant, le plus caractéristique, celui qui attire aussitôt l’attention, tant il donne à la langue un aspect étrange et insolite.
Au lieu d être plane et régulière, la face dorsale de la langue devient inégale, bosselée, mamelonnée. Elle est transformée en une série de mamelons saillants, voisins les uns des autres, inégaux de volume, irréguliers de forme, lesquels communiquent à l’organe une apparence véritablement lobulée.
L’existence de ces lobules résulte de la présence d’enfoncements, de sillons, qui les circonscrivent et les limitent. Ces sillons interlobulaires sont curieux à examiner. L’abord, ils sont plus ou moins profonds. Ils mesurent en hauteur de 1 à 2 ou 3 millimètres généralement. Plus creux encore quelquefois, ils peuvent atteindre jusqu’à un demi- centimètre. — Ils sont ouverts en forme de V, c’est à-dire que, larges à leur partie supérieure, ils vont en
GLOSSITE LOBULÉE.
sc rétrécissant jusqu’à leur fond. Quelquefois cependant ils se présentent presque fermés, par adossement réciproque des mamelons voisins, et ne deviennent apparents que par le déplissement de la langue. Dans ce cas, alors qu on appuie en sens inverse sur deux mamelons contigus, on voit ces sillons linéaires s’entr’ouvrir et la langue se déplisser, à la façon des circonvolutions cérébrales qu’on écarte avec le doigt.
Les sillons interlobulaires affectent à la surface de la langue les directions les plus diverses. Presque toujours, et je crois même pouvoir dire toujours, il existe un sillon correspondant à la ligne médiane antéro-postérieure , au raphé médian. Ce sillon est le principal comme étendue et comme profondeur. — Puis, de ce sillon médian partent d’autres sillons transversaux ou obliques, à la façon des nervures secondaires d’une feuille, qui se détachent sous des angles divers de la nervure principale ou médiane. — Enfin, d’autres sillons accessoires parcourent en tous sens les parties latérales de la langue, en se reliant ou sans se relier aux précédents. — Et de la sorte, se trouve constitué un véritable réseau de scissures entrecroisées, qui donnent à l’organe un aspect lobulé tout à fait caractéristique.
Cette lobulation de la langue est, je le répète, des plus remarquables. Elle rappelle la lobulation du foie dans la cirrhose, du rein dans la sclérose rénale, et généralement toutes les lobulations des organes cirrhosés. Et, en effet, c’est une véritable cirrhose que subit la langue dans le processus morbide que nous décrivons, processus quipourrait presque prendre le nom de cirrhose LINGUALE.
D’après ce que j’ai vu jusqu’ici, je crois être autorisé à dire que cette lobulation linguale est un caractère à peu près pathognomonique de syphilis. Tout au moins on ne la retrouve formulée à un égal clegré dans aucune autre maladie (1). — Donc, M essieurs, tenez-vous pour avertis, et, quand vous rencontrerez
(1) Le Dr Fairlie Clarke a dit de même : « As far as my expérience gocs, the vast majority of fissured ton gués are due to syphilis, and arc characterisüc of the latei stages of Lhat disease » (Ouvrage cité, p. 151).
FollME SOLEKEUSE.
une langue lobulée de la sorte, songez toujours à la syphilis. Dans les neuf dixièmes des cas, si ce n’est plus, ce seul et simple signe suffira à vous édifier sur la nature syphilitique de la lésion.
Il peut arriver que la lésion, au lieu d’occuper la ligne médiane, soit reléguée sur les bords de la langue. Les mêmes phénomènes s’observent dans ce cas, mais avec quelques variantes et quelques particularités additionnelles. Le même mamelonnement, les mêmes scissures se produisent sur les parties supérieures. Mais, en plus, les parties qui avoisinent l’arcade dentaire prennent un aspect spécial, dû à la pression de la langue hyperplasiée contre les dents. Ces parties reproduisent littéralement l’empreinte des dents, et présentent une série de dépressions ovalaires à grand axe vertical, séparées par des arêtes correspondant aux interstices dentaires. — Enfin, si une ou plusieurs dents viennent à manquer, comme je l’observais tout dernièrement sur l’un de mes malades, la partie de la langue qui répond à ce vide de l’arcade dentaire l’orme en ce point une saillie exubérante, un véritable mamelon hypertrophique.
3° Induration profonde des parties affectées. — Les parties qui sont le siège des lésions que nous venons d’étudier sont toujours indurées, et indurées à un haut degré. Elles fournissent au toucher une sensation de rénitence très-accentuée. Elles sont dures, dans toute l’acception du mot, et d’une dureté sèche qui ne se laisse pas déprimer. On croirait en les touchant avoir sous le doigt du cartilage ou du tissu fibreux ; ou même encore (car cela indique l’erreur possible à commettre en pareil cas) on croirait toucher du cancroïde. Sans exagération, ces hyperplasies profondes de la langue, parvenues à l’état scléreux, présentent une dureté véritablement cancroïdienne.
De plus, le toucher apprend encore que la dureté perçue est une dureté profonde , très-différente par conséquent de ces rénitences en surface, de ces indurations lamelleuses qui constituent la sclérose linguale superficielle. C’est une dureté pénétrante, qui s’enfonce dans l’épaisseur de la langue et qui fait corps avec son parenchyme.