PATHOGÉNIE
Nous avons établi dans ce qui précède :
1° Qu'un vaccin emprunté à une source syphilitique peut ne pas transmettre la syphilis, alors que d'ailleurs il transmet ou non la vaccine ;
2° Qu'un vaccin de cet ordre peut au contraire transmettre la syphilis, alors que d'ailleurs il transmettra ou non la vaccine simultanément.
Ces deux faits essentiellement contradictoires, nous les avons établis preuves en mains. Il n'est pas à les récuser, parce qu'ils nous apparaissent comme contradictoires; il n'est pas à dire qu'ils s'excluent, qu'ils se condamnent l'un l'autre. Quels qu'ils soient, ils sont, ils s'imposent, car ils dérivent tous deux d'observations absolument authentiques.
D'ailleurs, ces résultats si disparates, si opposés même, nous avons parfois occasion de les constater associés, réunis côte à côte, dans les vaccinations dites « par fournées ». C'est ainsi qu'en nombre de cas on a vu un même vaccin impur, inoculé à plusieurs sujets, déterminer chez les uns la syphilis sans la vaccine,
chez d'autres la vaccine sans la syphilis, chez d'autres la vaccine et la syphilis à la fois, etc. Soit, comme exemple, le cas suivant, cité par llutchinson.
Douze sujets sains furent vaccinés le même jour avec le vaccin d'un enfant syphilitique. Or, sur ces douze sujets il y en eut :
Deux, sur lesquels la vaccine seule se produisit sans contamination syphilitique ;
Un, qui prit la syphilis seule, en restant réfractaire à la vaccine ;
Sept, sur lesquels se développèrent la vaccine d'abord et la syphilis ultérieurement ;
Et deux, sur lesquels, consécutivement à la vaccine, l'infection syphilitique resta douteuse (1).
(1) Voici le résumé de cette intéressante observation.
Le 7 février 1871, un jeune médecin des environs de Londres, ayant à vacciner un grand nombre de personnes dans une même maison, fit choix, dans un bureau de vaccine publique, d'un enfant, âgé de quatre mois, ayant toutes les apparences de la santé et portant sur les bras six belles vésicules vaccinales.
Le médeciu inocula successivement avec le vaccin de cet enfant dix jeunes personnes adultes. Il utilisa seulement pour cette vaccination quatre des vésicules du vaccinifère. — D'après le témoignage de la mère de ce dernier et le propre témoignage du médecin, plusieurs et peut-être bien toutes les vésicules vaccinales saignèrent au cours de l'opération.
Finalement, le vaccinateur recueillit dans un tube une certaine quantité de lymphe vaccinale parfaitement claire, avec laquelle il inocula, quelques instants après, deux personnes, un père et sou fils, qui résidaient dans une autre maison.
Au total, douze personnes furent inoculées avec le vaccin de ce vaccinifère. • -t
Chez toutes ces personnes, snufchezune Keute, l'iuocnlaliou réussit, et l'éruption vaccinale parcourut normalement ses périodes habituelles. Trois semaines plus tard, les croûtes du vaccin étaient tombées, et avaient laissé à découvert de petites cicatrices rondes, réguhères.
Au bout d'un temps qui varia d'un mois à cinq semaines, plusieurs des sujets vaccinés allèrent consulter des médecins « parce que, sur leurs cicatrices mêmes de vaccine, il s'était développé de nouvelles ulcérations » —A la fin du deuxième mois à dater du jour
PATIIOGÉNIE.
De tels faits (et ils sont nombreux) ne pouvaient manquer, vous le préjugez de reste, d'exciter la curiosité
<le la vaccination, huit vaccinés sur douze présentaient sur les bras des chancres indurés caractéristiques. . , j ,
Ces faits étant arrivés à la connaissance du conseil privé de la vaccine, une enquête fut ouverte, et le Seaton, médecin inspecteur, pria'le Dr Hutchinson d'examiner les malades et le vaccinifère, puis de dresser un rapport sur les résultats de son examen.
L'enfant vaccinifère, d'après les déclarations du médecin vaccinatetir et de tous les sujets vaccinés, offrait, à la date de l'inoculation (ainsi qu'il a été dit), les apparences d'un excellent état de santé. 11 était admirablement développé et n'avait nullement l'air grognon d'un enfant qui souffre. Quand M. Hutchinson le vit, le 5 avril, c'està-dire deux mois après la séance de vaccination, il remarqua que cet enfant avait une difficulté tout à fait suspecte à respirer par le nez. Enfin, en l'examinant nu, il constata sur lui l'existence de cinq petits condylomes autour de l'anus. Tous les doutes se trouvaient ainsi levés. M. Hutchinson ne put découvrir chez la mère aucune trace de syphilis, et il lui fut impossible d'obtenir de cette femme le moindre renseignement sur son mari, garde national à Paris.
Voici, en résumé, ce que présentèrent les douze sujets inoculés avec le vaccin de cet enfant et classés suivant leur ordre de vaccination:
10 Jeune homme de quatorze ans; — 3 inoculations; — vaccine régulière; — aucun accident ultérieurement.
2" Jeune homme de seize ans; — 3 inoculations; — vaccine régulière : — aucun accident ultérieurement.
3° Jeune homme de vingt ans; — 3 inoculations à chaque bras; — vaccine, d'abord; — puis, un seul chancre syphilitique vaccinal, suivi d'accidents secondaires.
40 Jeune fille de dix-huit ans; — 4 inoculations; — vaccine, d'abord ; — puis, 3 chancres syphilitiques vaccinaux suivis d'accidents secondaires de moyenne intensité.
5» Jeune fille de vingt-quatre ans; — 3 inoculations; — vaccine, d'abord ; — puis, 3 chancres syphilitiques vaccinaux ,suivis d'accidents secondaires de moyenne intensité.
G" Jeune fille de dix-sept ans; —3 inoculations; — vaccine d'abord;
— consécutivement, rougeur et induration sans ulcération des trois cicatrices; pas d'autre accident par la suite (cas douteux).
1° Jeune fille de vingt ans; — 4 inoculations; — vaccine d'abord;
— consécutivement, 'rougeur et induration sans ulcération de deux cicatrices; pas d'adénopathie axillaire; inflammation suspecte des amygdales; pas d'autre accident (cas douteux),
80 Jeune homme de vingt ans; — 4 inoculations; — vaccine, d'abord; — puis, un seul chancre syphilitique vaccinal, suivi d'accidents secondaires légers.
90 Jeune homme de vingt-deux ans; — 3 inoculations; — vaccine d'abord ; — puis, un seul chancre syphilitique vaccinal, suivi d'accidents secondaires légers.
IQo Jeune homme de dix-huit ans; — 3 inoculations, qui, toutes trois,
SYPHILIS 'vaccinale.
(les observateurs et de donner naissance à des interprétations, des théories, des controverses pathogéniques.
On s'est évertué à rechercher la raison de résultats aussi discordants. Et, tout naturellement, on a été conduit, dans cette voie, à discuter la question préalable que voici :
Quelle est, dans un vaccin gui transmet la sijphilis, r humeur, la matière qui transmet la syphilis?
Cette question s'impose à nous actuellement, et j'ai le devoir de vous en parler en détail, car vous comprenez quel intérêt pratique se rattache à la solution qu'elle comporte, si tant est que nous puissions lui assigner une solution.
Ainsi posée, la question a déjà reçu bien des réponses et des réponses très diverses, comme vous le préjugez sans peine.
Les uns ont dit : « L'agent qui transmet la syphilis dans un vaccin impur, mais c'est ce ««ccm lui-même; c'est le vaccin qui, sécrété par un organisme syphilitique, porte en lui les qualités infectieuses du terrain qui l'a fourni. »
— « Non , ce n'est pas le vaccin, ont répondu les aulres
avortèrent;- un chancre syphilitique développé plus tard sur le siège d'une des piqûres; — accidents secondaires légers.
11° Homme de quarante-cinq ans, marié, père de famille, sans antécédents spécifiques; — 3 inoculations, sur lesquelles deux prirent seulement ; — puis, trois chancres syphilitiques vaccinaux, suivis d'accidents secondaires de moyenne intensité.
12° Jeune homme de dix-huit ans, fils du précédent; — 4 inoculations ; — vaccine, d'abord ; — puis, deux chancres syphilitiques vaccinaux, suivis d'accidents secondaires légers.
(Rapport sur la syphilis vaccinale, Médico-chirurgical transacHo?is, t. 54, 1871, p. 317 à 332.) — P.
AGENT DE CONTAGION. IOd
en protestant delà façon la plus énergique. Non, ce n'est pas le vaccin pur, limpide, cristallin, le vrai vaccin, en un mot; car ce vaccin, alors môme qu'il est sécrète par un organisme syphilitique, n'en reste pas moins immaculé, immaculable , non susceptible de transmettre quoi que ce soit d'autre que la vaccine. Ce qui transmet la syphilis dans un vaccin impur, c'est Vexsudation séreuse, incolore, qui sourd de la vésicule vaccinale après qu'on a épuisé cette vésicule de son vaccin proprement dit. » - Chacun sait, en effet, qu'une vésicule vaccinale dont on a épuisé le contenu, voire dont on a asséché la surface, laisse encore sourdre par expression une certaine quantité d'un Uquidc séreux et limpide. Or, prétend-on, c'est ce liquide venant des capillaires, venant du sang, qui seul peut transmettre la syphilis. Tant que la vésicule vaccinale ne fournit que du vaccin, rien à craindre. Mais le danger commence une fois qu'en pressant la vésicule ou même en la laissant « couler » spontanément, on recueille autre chose que du liquide vaccinal.
D'autres encore sont intervenus en disant : « C'est le sang qui constitue le danger dans l'inoculation d'un vaccin développé sur un sujet syphilitique. Avec le vaccin pur, avec la sérosité vaccinale limpide et incolore, nul péril de contamination syphilitique. Mais le sang vient-il à se mêler au liquide vaccinal, alors il y a possibilité de transmettre la syphilis (1). »
(1) M. le Df VieiiQois (de Lyou) a développé et défendu ceUe doctrine avec un remarquable talent.
Dans le très iutéressuuL mémoire qu'il a consacré à l'étude de la
SYPHILIS VACCINALE.
Puis, descendant aux détails, on a discuté sur la quantité de sang nécessaire à la contamination.
Pour les uns, il n'est que le vaccin coloré, c'est-à-dire contenant une «luanlité suffisante de globules pour prendre une teinte rouge ou rosée, qui soit dangereux. Ainsi, le vaccin pur des syphilitiques, c'est-à-dire le liquide vaccinal où l'œil ne découvrira pas de sang, serait inolTensif pour M. Viennois.
Pour d'autres, le vaccin, serait-il incolore, est susceptible de transmettre la vérole, du moment qu'il est mélangé à une quantité quelconque de sang. « D'ailleurs, a-t-on ajouté, pourquoi ne tenir compte que des globules rouges du sang en tant qu'agents de transmission de la syphilis? Si les globules rouges peuvent être dangereux, pourquoi les globules blancs ne le seraient-ils pas au même degré ? »
Ce n'est pas tout encore. Pour quelques-uns de nos confrères, la vaccine devenue jmrulente serait seule dangereuse. Dans cette hypothèse, donc, les globules de pus seraient par excellence les agents de transmission de la syphilis.
syphilis vaccinale, il aboulit, sur le point spécial qui nous occupe pour l'iuslant, aux conclusions catégoriques que voici :
« I. — Lorsqu'on recueille du vaccin sur un sujet syphilitique, et qu'on inocule à un sujet sain ce même vaccin, pur et sans mélange de sang, on n'obtient pour résultat que la pustule vaccinale, sans aucune complication syphilitique prochaine ou éloignée.
« II. — Au contraire, si, avec le vaccin d'un syphilitique porteur ou non d'accidents constitutionnels, on vaccine un sujet sain, et que la pointe de la lancette ait été chargée d'un peu de snng en même temps que du liquide vaccinal, ou peut transmettre par la même piqûre les deux maladies : la vaccine avec l'humeur vaccinale, et la syphilis avec le sang syphilitique. » (De la transmission de la syphilis pur la vaccinatioJi, Archives génôr. de médecine, 18G0.J
V. en outre, Viennois, La syphilis vaccinale à l'Académie de médecine [Gazelle hebd. de méd. et de chir., 1865).
D'autres enfin sont allés jusqu'à émettre cette opinion que l'infection vaccino-sypliiliUque se fait par les lamelles épidermiques que la lancette de l'opérateur peut détacher de la peau d'un vaccinifère syphilitique , etc. , etc.
Je ne saurais m'arrêter, Messieurs, à discuter une à une toutes ces opinions qui ne sont (vous l'avez déjà compris) que de simples hypothèses; d'autant que la critique qu'il nous faudrait en instituer n'aboutirait à aucun résultat pratique.
Je ne ferai exception que pour une seule, qui compte en sa faveur un certain ensemble de probabilités scientifiques et qui est agréée d'un grand nombre de médecins. Je veux parler du rôle joué par le sang dans la transmission vaccinale de la syphilis. Que devons-nous penser de cette interprétation pathogénique ? Yoilà seulement ce que je me propose d'étudier devant vous.
L'opinion qui considère le sang comme l'agent unique et forcé de la transmission vaccinale de la syphilis a d'abord l'avantage de reposer sur un fait vrai, authentique, indéniable depuis la célèbre expérience de Pellizzari, à savoir la contagiosité du sang syphilitique. Il est certain aujourd'hui que le sang syphilitique, au moins à une certaine période de la syphilis, porte en lui le germe infectieux, le contage spécifique.
Donc, le sang mêlé au vaccin doit pouvoir transmettre la syphiUs, exactement comme il la transmet alors qu'il est inoculé pur et sans mélange.
En second lieu, la môme doctrine peut invoquer en sa faveur des considérations cliniques qu'il y aurait injus-
^^^^ SYPHILIS VACCINALE.
lice à méconnaître. Ainsi, dans un certain nombre do cas d.î syphilis vaccinale, il est avéré, de par le témoignage précis dos observateurs, que le vaccin coupable d'avoir transmis la syphilis avait été inoculé dans cette condition particulière, c'est-à-dire mûlé de sang.
Exemple : Dans une des lettres écrites au Cerise par le Pacchiolti à propos de l'épidémie de Rivalta, nous relevons ce passage : « Il est maintenant certain que, pendant la vaccination, du sang suintait des pustules de l'enfant Chiabrera; et même il y a deux enfants, syphilitiques aujourd'hui, qui ont été vaccinés pendant que du sang coulait des pustules et avec la lancellc chargée de sang et d'humeur vaccinale (Ij. »
De même, dans la relation de l'épidémie de Lupara, il est spécifié que le vaccin qui infecta 23 enfants, était « bien que transparent, mêlé à un peu de sang » (2). — Et de même encore pour une foule d'autres cas que je passerai sous silence (3), celui de J. Hutchinson, par exemple.
(1) V. Pièces justificatives, note JII.
(2) V. l'ièces justificatives, note VII.
(3) Voici encore, à ce propos, un fait des plus intéressants :
C'est une observation parue dans la Gazelle des hôpilaux du 22 octobre ia(i4, p. 'm. Elle est adressée à ce journal par un de ses correspondants de Béziers, et elle est citée in extenso dans le Projet de rapport sur la syphilis vaccinale, lu par Depaul devant l'Académie do médecine, dans la séance du 29 uov. Ï86i (Bull, de l'Acad. impër do méd., 1864-65, t. XXX, p. 147 à I i9).
Le 19 mars 1863, raconte le médecin de Béziers, la nommée A. M... vint chez moi avec nu enfant de dix mois, vacciné huit jours auparavant, pour me prier de vacciner les enfants de deux amies qui l'accompagnaient. Je procédai à l'opération avec la précaution de ne pus faire saigner les pustules, qui étaient bien développées et ne présentaient rien d'anormal.
Au moment de recueillir du vaccin pour faire au second enfant la dernière piqûre, le vaccinifère fit un fort mouvement, et, la pointe de la lancette pénétrant plus profondément, une gouttelette de sang vint colorer le virus qui, à mon regret aujourd'hui, fut néanmoins ino-