LE SANG
En troisième lieu, on a relevé et légitimement remarqué cette particularité intéressante, sinon démonstrative, à savoir que, dans une fournée de vaccinés, ceux qui sont inoculés les premiers, c'est-à-dire au moment où la vésicule vaccinale encore gorgée n a pas besoin d'être tourmentée, exprimée, pour fournir son vaccin, restent indemnes de syphilis;— tandis que ceux qui viennent ensuite, qui sont inoculés en dernier, c'està-dire alors que la vésicule épuisée ne fournit plus de liquide qu'à la condition d'être comprimée ou grattée, sont infiniment plus exposés à recevoir la contagion. Or,
culé. — Vingt-deux jours après, celte femme m'apporla cet enfaiil, sur lequel je constatai ceci: les pustules vaccinales s'étaient parfaitement développées et avaient régulièrement parcouru leurs périodes; il n'y avait d'exception à faire que pour celle qui résultait de la dernière inoculation, et dont je me rappelais fort bien la posilioji.
Ce bouton présentait tous les caractères d'un « véritable pseudochancre ». 11 était surmonté d'une croûte conoïde, de 1 centimètres de diamètre, d'une couleur sombre et très luisante.
Dans l'aisselle du même côté on trouvait une glande engorgée, du volume d'une moyenne noisette. Elle était mobile, douloureuse au loucher.
Quarante-neuf jours après, le pseudo-chancre était ulcéré et présentait une induration considérable. Le corps de l'enfant était couvert d'une roséole, et il existait aux parties géultales des plaques dont le caractère syphilitique ne pouvait être mis en doute.
Je me transportai alors uu domicile de l'enfant qui m'avait fourni le vaccin. Cet enfant était fort beau en apparence, et ses pustules vaccinales étaient parfaitement guéries. Toutefois l'inspection de son corps me laissa voir de nombreuses syphilides papuleuses. Les ganglions cervicaux étaient fortement engorgés, et il existait quelques boutons aux parties génitales et à l'anus, boutons d'une nature moins que douteuse.
Liî pore de cet enfant m'apprit qu'étant soldat il avait eu un chancre iuduré, pour lequel il avait été traité trente-cinq jours à l'hôpital de Tours. Il était loin d'être guéri et présentait de nombreuses traces de syphilis, telles que croûtes sur le cuir chevelu, engorgement des ganglions cervicaux posiériears, taches de syphilides, et plaques à l'anus.
Jt dois dire, en terminant, que le premier enfant vacciné avec le même virus et dans la mc'ine séance n'a absolument rien eu. — P.
SYPHILIS VACCINALE.
dit-on, comprimer ou gratter un bouton vaccinal, c'est presque nécessairement le faire saigner. Donc, c'est le sang qui, en pareil cas, transmet la syphilis (1).
Il n'est pas à nier, Messieurs, que ces considérations constituent des arguments sérieux en faveur de l'opinion qui fait du sang l'agent de transmission de la syphilis vaccinale. Mais contiennent-elles une démonstration véritable et péremptoire de cetle palhogénie ? En d'autres termes, est-il désormais et définitivement établi que c'est le sang et lui seul qui transporte la syphilis du vaccinifère au vacciné? Oui, pour certains médecins ; mais non, pour d'autres, et nous sommes de ce nombre.
Oui, disent les confrères eu question, c'est bien le sang qui est le vrai coupable et le seul coupable en pareille occurrence. Et la preuve, sans parler des arguments précités, c'est que, si la transmission ne dépendait pas d'une circonstance éventuelle, telle que l'effusion du sang dans l'inoculation vaccinale, tous les sujets qui sont inoculés avec un vaccin impur devraient être indifféremment contaminés, ce qui n'a jamais eu lieu. Si la syphilis était contenue dans le vaccin même, tous les sujets qui reçoivent ce vaccin devraient recevoir ipso facto la syphilis. Or, comme, de par l'expérience, quelques-uns seulement et non tous contractent la contagion, il faut bien que cette sélection ait sa raison d'être dans une circonstance accidentelle, laquelle n'intéresse que quelques-uns des sujets. Eh bien, à quoi rapporter avec plus
(1) Dans l'observation de J. Hulcliinson reproduite en note, page 1C2, nous voyons également que, sur douze personnes inoculées avec le vaccin d'un eufant syphilitique, deux {celles qui avaient été vaccinées les premières) échappèrent soûles à l'infccliou.
de vraisemblance cette circonstance accidentelle qu'à l'addition d'une petite quantité de sang au vaccin? Puisque ce n'est pas le vaccin seul qui suffit à la contamination, il faut que quelque chose s'y ajoute pour lui communiquer une faculté virulente. Que pourrait être ce quelque chose, sinon le sang?
Donc, concluent les médecins en question, c'est le sang qui transmet la syphilis dans l'inoculation vaccinale.
Mais, plus exigeants en matière de démonstration scientifique, d'autres médecins, sans récuser la valeur de ces divers arguments, se refusent à y trouver une preuve décisive et péremptoire de la doctrine qui attribue exclusivement au sang l'infection vaccino-syphilitique.
D'autant qu'à leur tour ils invoquent contre cette doctrine les deux considérations que voici :
I. — « D'abord, disent-ils, presque toujours, presque invariablement, le vaccin recueilli par les procédés ordinaires, c'est-à-Jire sans précautions spéciales, contient du sang, et contient du sang, sinon en abondance, tout au moins en proportions appréciables. Donc, ce n'est pas l'absence du sang qui pourrait expliquer les cas nombreux, très nombreux, où du vaccin recueilli sur un organisme syphilitique est resté inolîensif. »
L'argument est précis et sérieux. Et, quant à son fond, à son terme majeur, comme auraient dit les dialecticiens d'autrefois, il est irréfragable. Oui, presque invariablement, le vaccin ordinaire est mélangé de sang, alors même qu'il paraît pur, limpide, incolore, cristallin. De cela voici la preuve.
SYPHILIS VACCINALE.
M. Ch. Robin, de regredable mémoire, a examiné à maintes reprises le vaccin recueilli et distribué par les soins de l'Académie de médecine, vaccin en plaques, vaccin en tubes, vaccin sur lancettes, etc. Et toujours il a vu (lui-même me l'a affirmé) que les globules sanguins « fourmillaient » dans tous ces vaccins.
M. Ricord et d'autres observateurs ont procédé h cette même recherche du sang dans le vaccin, et ont abouti à des résultats identiques à ceux de M. Robin.
A mon tour, j'ai fait répéter ces examens microscopiques dans mon laboratoire d'histologie, et toujours, sur tous les échantillons de vaccin que je me suis procurés à des sources diverses, la présence incontestable de nombreux globules sanguins ou d'éléments colorés, vestiges de ces globules détruits, a été dûment constatée.
Ce n'est pas cependant qu'on ne puisse obtenir du vaccin exempt de sang. MM. Renault et Deizenne ont cité des exemples de vaccin soit absolument pur, soit ne contenant qu'une quantité minime de globules sanguins. Mais les vaccins de cet ordre, de cette qualité, sont rares, exceptionnels. On ne les réalise — quand on parvient à les réaliser — qu'en procédant à leur récolte avec des soins minutieux, avec des précautions louées spéciales. Or, je vous le demande, est-ce ainsi, est-ce avec cette circonspection d'expérimentateurs de laboratoire, qu'on pratique usuellement soit la vaccination, soit la récolte du vaccin (1) ?
(1) Ua médecin distingué, M. le D'' Barlliéleiny, a fait dans mon service une nombreuse série de recherches sur la présence du sang dans
lo vaccin. , ,■ • i
Dans le but de s'assurer si la présence du sang dans le liquule
AGENT DE CONTAGION. — LE SANG. Ii3
11. — En second lieu, il existe dans la science plusieurs cas de vaccinations malheureuses (j'entends sui-
vaccinal n'était qu'un résultat du modus aqendi, du traumatisme opératoire, il a tour à tour procédé à la récolte du vaccin par des méthodes dilTérentes. Tantôt il opérait comme on opère usuellement, c'est-à-dire sans plus de, ménagements qu'on n'en apporte à la pratique courante de la vaccination; — tantôt, au contraire, il procédait avec des précautions minutieuses, méticuleuses, destinées à prévenir tout traumatisme, voire toute pression sur la pustule vaccinale; — d'autres fois, il se bornait à déposer une mince lamelle de verre sur la pustule préalablement ponctionnée avec le plus de ménagements possibles; — d'autres fois, enûn, il ne faisait sur la pustule qu'une simple ponction capillaire, attendait qu'une line gouttelette se fût formée spontanément, et recueillait une portion de cette gouttelette sur la pointe d'une aiguille. — Eh bien, dims tous ces vaccins, et quel c/u'ait été le mode opératoire employé pour les recueillir, M. le Df Barthélémy a constaté d'une façon invariable la présence de globules sangunis. Il n'est jamais parvenu dans toutes ses expériences qu'à réaliser, relativement au nombre des globules , des différences du p us au moms. Pas une fois il n'a réussi ù exclure absolument les globules.
Je ne saurais reproduire ici toutes les expériences de M. Barthélémy mais je crois utile d'en citer une de chaque ordre, comme spécimen de la méthodique précision avec laquelle ses recherches ont été insUtuees.
I. — Vaccin recueilli suivant le mode usuel, par large ouverture de la pustule. - Liquide obtenu paraissant clair, limpide, non mêlé de sang - L examen microscopique y fait reconnaître de très nombreux globules de sang.
II. - Vaccin recueilli avec précautions toutes spéciales (petite ouverture pratiquée à la lanceUe sur le sommet de la pustule; pression très légère exercée sur la pustule avec le plat de la lancette, etc., etc ). - Vaccin absolument clair, hyalin, mais contenant encore àt nombreux globules sanguins. -^^ nom
reciieilli de la façon suivante : ponction pratiquée le
Sîrêmrennv'"' ^"^"^ ^'^ 1^ P"«tule; pression
extrêmement légère exeroee sur l'enveloppe épidermique de la pus-
s Ue la p'st' le ^t^v ^"""Tr "'^^^^^ '''' '' -"-'teFette lore fllnhMlï ' ~ absolument clair, transparent, inco-
nîsi^ 'în ^T' "°»"l^i-°^>^- Cependant il est encore
Su^rnSoscoV" " préparation, sous le champ
pr'ela;;; lanthire^i"' V" '"^^""^^ ^ "'^^ P°^'=««>i très fine, presque capillaire, est pratiquée sur le sommet de la pustule - on ne
is usM"-dt'f P"'-"''' '\ ^'''^-1 P- retiaif Ss que des
FOURINIEH. n
SYPHILIS VACCINALE.
vies (l'infection syphilitique) dans lesquels cependant on avait procédé avec des précautions minutieuses en vue d'obtenir un vaccin irréprochable, pur, non mêlé de
sang.
Tel est, par exemple, un cas cité par Depaul, où l'on prit « toutes les précautions possibles » pour obtenir un vaccin pur et exempt de sang. On n'en aboutit pas moins à transmettre la syphilis avec ce vaccin si scrupuleusement recueilli (1).
Tels sont deux cas relatés par J. Hutchinson dans lesquels la contamination se produisit, bien que les vaccinateurs a eussent soigneusement évité de faire saigner les pustules ».
Tel est de môme encore le cas du D"" Cory, qui s'inocula la syphilis, dans sa quatrième expérience, avec un vaccin « exempt de toute trace appréciable de sang », recueilli sur un enfant syphilitique (2). Et notez qu'il s'agit là d'un fait expérimental, où iorcément on a dû procéder avec un luxe de précautions de tout genre,
lore - Cependant le microscope y révèle encore l'existence de globules sangnins. Moins de globules, à coup sûr, que dans les expériences précédentes; mais ou eu trouve encore un cerlain nombre, et cela de la façon la plus évidente. ,
«M le Dr iîalzer, ajoute l'observateur, qui a bien voulu m assister dans ces recherches, a contrôlé le résultat de toutes ces expériences... ,»
De \t résulte, comme conclusion, qu'il a été impossible experimmtal^Lt de^Aure le sanç, du vaccin. Toujours le vaccm con^^^^^^^ fïuelnues «^lobules sanguins, alors même qu on appbque a sa récolte ?erpré auUoSs les plus minutieuses, précautions qui ne sont guère observées dans la pratique usuelle de la vaccination.
Est ce assez dire si le vaccin usuel (on comprend de reste ce que j'entends par la, n'est pas toujours mêlé d'une certame proportion de
globules sanguins •? , . , ... .«piwv Ridielin de l'Académie de medecuie,
l u es en effet, bien spécifié dans le cas en Question que le vaccii était « Exempt de toute trace appréciable de sang... (Y. cette observation rapportée in extenso, p. 15.)
précautions auxquelles on ne s'astreint guère dans la pratique courante de la vaccination.
A cela, j'en conviens, les partisans de la doctrine qui rapporte tout au sang dans la transmission de la syphilis par le vaccin seraient autorisés à répondre que l'examen microscopique permet seul de décider si un vaccin contient ou non des globules de sang ; — que cet examen n'a pas été pratiqué dans les observations qu'on leur oppose, et que ces observations, conséquemment, sont non avenues; — qu'il n'existe aucun fait dans la science pour prouver que du vaccin reconnu, de par le microscope, exempt de tout globule sanguin ait jamais transmis la syphilis; etc., etc.
En sorte qu'au total, Messieurs, vous le voyez de reste par la discussion actuelle, on est loin d'être fixé sur l'élément humoral qui sert de véhicule au contage syphilitique dans le vaccin. La doctrine d'après laquelle le sang serait ce véhicule est à coup sûr séduisante et compte même à son actif des arguments d'une incontestable valeur. Mais elle n'est pas, d'autre part, sans rencontrer des objections importantes qu'elle est loin de résoudre complètement.
En définitive, sur ce point comme sur tant d'autres, il est impossible de formuler des conclusions précises. Force nous est donc ici, comme dans la plupart des questions de pathogénie et d'essence intime des contages infectieux, de rester dans le doute et de laisser une large part à l'inconnu.
En tout cas, au point de vue pratique, ce que nous
SYPHILIS VACCINALE.
avons à retenir de l'exposé qui précède est ceci : 1° Que le vaccin, tel qu'il est recueilli d'habitude et tel qu'il est inoculé par les procédés usuels, est presque invariablement mêlé de sang, et cela alors même qu'objectivement, à l'œil non armé du microscope, il paraît incolore et pur ;
2° Que ce vaccin incolore a très sijrement transmis la syphilis dans un certain nombre de cas d'une authenticité parfaite ;
3" Qu'en conséquence, s'il convient de rejeter d'une façon absolue tout vaccin coloré, il n'est pas de garantie certaine à attendre d'un vaccin incolore contre le danger d'une inoculation simultanée de syphiUs (1).
Au total, donc, la science n'est pas encore faite sur
(1) Celte couclusiou est le point le plus important qui dérive de la discussion précédente ; car elle contient une application pratique, relative à la proptiylaxie.
Dernière remarque. On a dit que la doctrine, d'après laquelle le sano- serait le seul agent de transmission de la syphilis vaccinale, coutienl un danger pour la pratique en ce qu'elle « permeUrait de recueillir le vaccin sur n'importe qui, voire sur un sujet syphilitique ». Ceci n'est qu'une crainte chimérique; car, je le demande, quel est le praticien qui, si convaincu fùt-il de l'innocuité d'un vaccin non mêlé (le san'', « se'p<?rm('<'''i'fii' » de recueillir du vaccin sur un sujet syphilitiquermûme avec toutes les précautions imaginables pour en exclure le sang? ......
Un dano-er bien autrement réel, c'est la sécurité trompeuse qui, dans ceUe doctrine, pourraitrésulter, pour l'inoculateur, d'un vaccin on apparence non mêlé de sang. On pourrait, de par cette doctrine, •ivoir foi dans un vaccin de cet ordre, alors que, de par l'expérience, un tel vaccin est loin d'être exempt de tout risque infectieux. A coup sûr la sécurité n'est pas, ne saurait être dans les qualités apparentes du Vaccin- elle n'est que dans ses qualités réelles, et celles-ci ne sont pas appréciables par les simples procédés d'investigation physique ou histologique d'après lesquels on a cru pouvoir les déterminer
Aussi bien, comme nous le dirons plus loin, n'est-il rien a attendre de l'examen du vaccin pour conférera la vaccination des garanties de sécurité absolue. Ces garanties doivent être cherchées aiUeui^, dans une autre voie, celle qui a été déjà signalée par plusieurs médecin» et que nous spécifierons bientôt.