DANGER ENCOURU PAR LE VAGCINIFÈRE
Voyez le cas de Lorain, par exemple. Si, au lieu de reporter l'aiguille sur la lancette, on l'eût reportée sur le bras d'un enfant vaccinilere, est-ce qu'il eût été impossible que cette aiguille transmît l'infection à cet enfant, tout comme elle l'a transmise à la dernière malade dont il vient d'être question ? Chargée du contage syphilitique, elle eût pu tout aussi bien le déposer sur la plaie vaccinale de cet enfant que l'insérer sous l'épiderme de cette femme. Cela n'est que trop évident.
Il n'est pas à ma connaissance qu'une contamination de ce genre se soit jamais produite, c'est-à-dire je n'ai pas en main un seul fait clinique relatif à une contamination de vaccinifère par vacciné. Je ne voudrais pas non plus être prophète de malheur en présageant un tel accident, et je n'en parle que pour le conjurer. Mais cet accident est, dirai-je, dans l'essence des choses, et je crains bien que les prévisions de la théorie ne deviennent réalité un jour ou l'autre, si l'on n'entoure pas la pratique de la vaccination de plus de garanties qu'on ne l'a fait jusqu'à présent. Car, ainsi que l'a dit un homme d'esprit, les histoires les plus vraies ne sont pas celles qui sont arrivées, mais bien celles que la logique des choses destine forcément à se produire tôt ou tard.
En tout cas, ne quittons pas ce sujet sans en tirer les enseignements qui en dérivent, et disons ceci :
I. — // est indispensable qu'un vaccinateur ne fasse usage, pour inoculer le vaccin, que d' instruments absolument irréprochables ; — et, sinon d' instruments neufs., tout au moins d'instruments qui devront être
SYPHILIS VACCINALE.
soigneusement essmjés, lavés, purifiés, flambés, etc.
II . — Dans les vaccinations multiples, notamment dans les vaccinations « par fournées », la lancette ou r aiguille ne doit jamais être reportée d'un sujet sur un autre sans avoir été minutieusement lavée à l'alcool ou à l'acide phénique, essuyée, flambée, etc.
III. — De même (et c'est là une précaution élémentaire, bien souvent omise néanmoins), la lancette ou l'aiguille ne doit jamais être reportée du vacciné sur le vaccinifère sans être soumise aux mêmes soins, aux mêmes manœuvres détersives et antiseptiques.
En un mot, il est essenliel et indispensable de se tenir en garde contre toute promiscuité susceptible de transmettre soit d'un vacciné à un autre vacciné, soit du vacciné au varcinifère, le germe d'une détestable conta-
gion.
Ces quelques considérations nous fournissent une Iransition toute naturelle pour aborder le dernier chapitre de notre sujet, celui qui nous intéresse le plus, nous praticiens, à savoir la prophylaxie.
Allons droit et d'emblée au point capital en l'espèce.
Nous avons une sauvegarde contre les dangers de la syphilis vaccinale, et nous n'en avons qu'une seule qui soit absolument certaine, qui nous offre toutes garanties de sécurité.
PROPHYLAXIE. Iîj9
Cette sauvegarde, depuis longtemps signalée et réclamée, c'est l'usage du vaccin animal, c'est la substitution du vaccin de génisse au vaccin humain.
Le sauveur de l'homme, ici, c'est l'animal, c'est la brute. Et comment cela ? Pour celle Irès simple mais excellente raison que la génisse n'est pas, comme l'homme, susceptible de la vérole, qu'elle résiste à la vérole alors même qu'on s'eiïorce empiriquement de l'en doter. Incapable de la recevoir, elle est conséquemment incapable de la transmettre.
De là, tout naturellement, cette déduction pour la pratique : Ne plus vacciner qiiavec le virus de la génisse. De la sorte nous n'aurons plus à compter avec les dangers de la syphiHs vaccinale.
Et, en effet, reprenez et analysez. Messieurs, tous les cas de syphilis vaccinale qui sont déjà inscrits par centaines dans les annales de la science, pour rechercher de quel vaccin a dérivé l'infection. Dans tous, sans exception, l'infection a procédé du vaccin humain. Pas un, pas un seul, n'est issu du vaccin animal (1).
Donc, le retour au vaccin animal réalise, au point de vue spécial qui nous occupe , une sécurité indéniable. Tout est là, soyez-en sûrs, pour la prophylaxie de la syphilis vaccinale. Aussi bien est-ce pour nous un véritable devoir ^professionnel et social que de multiplier nos efforts pour accentuer de plus en plus la tendance
(I) Il n'est question ici, hien entendu, que des contagions issues directement du vaccin et non de celles qui peuvent dériver de l'opération même de la vaccination, comme dans le paragraphe précédent. — Eu autres termes, le seul vaccinifère capable de transmettre la syphilis par son vaccin, c'est l'homme. Il n'est pas de syphilis vaccinale dérivant d'un vaccin animal.
SYPHILIS' VACCINALE.
actuelle qui a pour objectif la substitution du vaccin animal au vaccin humain.
Ici, Messieurs, pourrait prendre place un long débat, relativement aux avantages et aux inconvénients respectifs de la vaccine animale et de la vaccine humaine. C'est là, vous le savez, un procès qui s'instruit, ou, disons mieux, qui se prépare en ce moment, car nous sommes loin encore de l'époque où une longue expérience comparative de ces deux vaccines pourra nous permettre déjuger la question en pleine connaissance de cause. Heureusement pour moi, il ne rentre pas dans mon sujet d'envisager sous toutes ses faces ce difficile et complexe problème. Mais je n'en saurais éluder deux points, qui servent d'objections le plus habituellement opposées à la mesure prophylactique radicale dont je parlais à l'instant et qui consiste en la substitution de la vaccine animale à la vaccine humaine.
Ces deux points sont les suivants :
1° Est-il vrai que le vaccin animal compte plus d'échecs que le vaccin humain pour conférer la vaccine aux sujets inoculés ?
2° Est-il vrai qu'il confère moins sûrement que le vaccin humain l'immunité contre la variole?
Que penser, en ce qui nous concerne, de la valeur de ces deux objections?
I. — La première nous touche médiocrement, ou mieux ne nous atteint pas. Est-il bien démontré, d'abord, que les inoculations faites avec le vaccin de génisse restent plus souvent stériles que les inoculations de vac-
cin humain? Gela paraît au moins contestable, sinon absolument erroné, à en juger d'après certaines statistiques que j'aurai bientôt à [produire. Mais ne discutons pas sur ce point tout d'abord. Acceptons-le même provisoirement comme authentique, et admettons que nous devions nous attendre à plus d'insuccès vaccinaux avec le vaccin de génisse qu'avec le vaccin humain. Eh bien, il n'y aurait pas grand mal à cela, me semble-t-il, et je ne verrais pas là une contre-indication majeure à l'emploi du vaccin animal. L'échec de ce vaccin, en elfet, ne comporte d'autre conséquence que la nécessité de renouveler l'inoculation. Aura-t-on échoué, je suppose, on en sera quitte pour recommencer, et voilà tout. Mieux vaut en toute évidence répéter l'inoculation vaccinale une ou plusieurs fois qu'exposer un enfant ou un adulte aux risques d'une maladie telle que la syphilis.
Certes je ne méconnais en aucune façon les inconvénients, voire les dangers pratiques d'une inoculation vaccinale restée stérile, laquelle risque de n'être pas renouvelée ou bien de conférer une sécurité qui n'a pas sa raison d'être. Mais ces inconvénients et ces dangers ne pourraient-ils pas être conjurés dans une large mesure, si le vaccinateur prenait soin de surveiller ses opérés, de constater les résultats obtenus, d'avertir ses clients et de l'insuccès possible d'une première vaccination et de la nécessité, en ce cas, d'une vaccination itérative ?
Au surplus, il ne semble guère que nous ayons à prendre souci d'éventualités de ce genre. Car, si la vaccination animale, lors de ses débuts, a compté de
FounNiER. \ I
^^'^ SYPHILIS' VACCINALE.
nombreux insuccès (I), les choses se sonl depuis lors absolument modifiées, avec les progrès qu'ont réalisés une étude plus approfondie de la méthode et divers perfectionnements apportés soit dans la récolte du vaccin, soit dans la technique opératoire (2). Aujourd'hui, le vaccin animal paraît valoir le vaccin humain quant à la proportion des inoculations positives qu'il fournit. Que dis-je! Il vaudrait même mieux, à ce point de vue, d'après un certain nombre de statistiques récentes. Pour plusieurs observateurs, en effet, la moyenne des succès serait plus élevée pour les vaccinations pratiquées avec le vaccin animal que pour les vaccinations faites avec le vaccin jennérien, et cela au point d'osciller entre 97 et 99 p. 100 (3). Et même il y a plus
(1) On sait qu'à ses dùbuts ]a vaccination unimalc eut de nombreux insuccès, qui dL'Courngorent nombre de médecins. «> Elle on eut même tellement qu'elle fut rejeti^c à Paris d'un commun accord par la majorité du corps médical au moment de l'épidémie de 1870-71 {Corifd- ,ence médicale). Depuis lors, la question a changé de face et le nombre des succès égale presque aujourd'hui ceux de la vaccination jennérienne. Ainsi, en Hollande, où le vaccin animal est à peu près le seul en usage, les insuccès de vaccination, qui s'élevaient en 18GS a 24Gpour 1 000 et en I8G9 encore à 18.') pour 1000, ont été, de 1872 à 1879, en moyenne de 10 pour 1000, et en 1880 seulement 'de 3 pour 1 OOli, d'après Carsten. (A. d'Espine, article Vaccine, Nouveau Diclionn. de mèd. et de chir. pratiques, t. XXXVIII, 18S5.)
(2) V. A. d'Espine, article précité, p. 37.
(3) « ... Si l'on consulle les écilsde Welminckx, Biirggraeve, Warlomout, Danet, Caisten, Manayra, Steinbrennar, Larioix,"etc., on peut s'assurer que la moyenne des succès pour la vaccination pratiquée avec le vaccin animal serait plus élevée que pour les inoculations effectuées avec le vaccin humain. Cette moyenne peut atteindre et même dépasser 97 p. 100 (Ciaudo, Warlomont, A. Plumeau, etc.). Carsten, avecle vaccin animal, a pu, en 1880, obtenir pour 10 306* vaccinations la proportion considérable de 10275 succès contre 31 insuccès • et Warlomont n'eut pas un seul échec sur 2 250 enlanls soumis à une première inoculation.
« Pour les revaccinations, la moyenne des succès est notablement plus élevée en se servant du vaccin animal qu'en employant le vaccin humain. » (Ernest Longet, article Vaccin, Diclionn. encyclopédique des sciences médicales.)
encore. C'est, qu'on irc dos mains parlicnlièremenlliabiles et pai-ticiilièi-ement dévouées à la cause vaccinale, celte moyenne a pu s'élever à cent pour cent! N'entendionsnous pas ces derniers jom's mon éminent collègue, M. Hervieux, le directeur actuel du service de vaccine, raconter à l'Académie que, sur 362 vaccinations pratiquées avec du vaccin de génisse, il avait obtenu 362 succès, et que, de plus, chacune de ses vaccinations avait réalisé un nombre de boutons vaccinaux précisément égal au nombre des piqûres (1)? Ainsi, autant de
De même, nous lisons ceci, dans le très remarquable rapport que M. Hervieux a consacré à cette question :
i< ... Si nous consultons les résultats obtenus par les diOférents vaccinateurs à l'aide du vaccin de génisse, nous voyons que le chiffre des succès l'emporte généralement sur celui que donne le vaccin humain. Il oscille d'ordinaire entre 97 et 99 p. 100 chez les sujets non vaccinés.
« Quant aux revaccinés, ce chiffre a varié de 50 à 70 p. 100. Il résulte d'un relevé de 8 500 revaccinations faites sous la direction de notre éminent collègue M. Vallin, dans sou corps d'armée, que la proportion des succès a été de 09.25 p. 100 chez les recrues, de 68 p. 100 chez les réservistes et de 35 p. 100 chez les anciens soldats réfractaires à des revaccinations antérieures. Tous les rapports de médecins militaires que nous avons reçus et dépouillés cette année renfermentdesévaluations conformes et quelquefois même supérieures à celles que je viens de mentionner. Tels sont les chiffres des D" Rivet et Strœbe], médecins majors au 137° d'infanterie, qui ont obtenu 64 p. 100 dans leurs revaccinations àl'aide du vaccin de génisse, tandis que l'année précédente ils n'avaient eu que -48 p. 100 avec le vaccin d'enfant. Tels sont encore les chiffres des D" André et Félix qui, dans leursrevaccinations, ont eu 97 p. lOO de succès. Il est vrai qu'ils revaccinaient les réfraclaires jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu un résultat. Etc., etc.. ». — {Rapport sur les vaccinations iiratiquées^ en France et dans les possessions françaises de 1887 à 1888. Académie de médecine, séance du 23 octobre 1888.)
(I) « ... Depuis que l'Académie consacre uue séance par semaine à la vaccination animale, j'ai pratiqué 1917 inoculations (avec le vaccin animal), dont 362 sur des sujets non vaccinés. Or, en ce qui concerne ces derniers, il y a eu autant de succès que d'inoculations. La vaccination de bras à bras aurait pu, il est vrai, nous donner le môme résultat; mais nous n'aurions pas obtenu avec elle autant de boutons que de piqûres, et c'est ce qui a eu lieu constamment avec la vaccination animale.
V"* SYPHILIS, VACCINALE.
vaccinations, autant de succès; autant de piqûres, autant de pustules vaccinales; c'est la perfection même.
Après de tels témoignages, la cause, peut-on dire, est entendue.
Donc la première des deux objections usuellement opposées à la vaccination animale doit être considérée comme non avenue. — Voyons la seconde.
II. — La seconde serait majeure, capitale, si elle reposait sur une démonstration clinique bien établie.
S'il était acquis que le vaccin animal conférât contre la variole une immunité non équivalente soit comme sûreté, soit comme durée, à celle qui dérive du vaccin humain, notre parti serait aussitôt pris, et nous n'hésiterions pas à proscrire le vaccin animal. Mieux vaut encore, dirions-nous, laisser l'humanité exposée aux dangers (d'ailleurs si rares, relativement) de la syphilis vaccinale que de perdre une part, si minime fût-elle, des garanties que la vaccine nous offre contre la variole . Car, à tout prendre, la syphilis, si grave qu'elle puisse
« Or, je ferai remarquer que je n'ai pas eu recours à quelques-unes des précautions considérées par certains auteurs comme indispensables au succès de l'opération. Ainsi je n'ai pas procédé par scarifications, comme cela est généralement conseillé, mais par simple piqûre. Ma lancette n'était pas chargée pour chaque piqûre, ainsi que le veulent un certain nombre d'opérateurs. Elle me servait, une fois chargée, pour les six piqûres classiques, trois sur chaque bras. Et cette simplification de la technique opératoire, qui me permettait de vacciner une centaine de sujets en une heure, n'a nullement nui au résultat des opérations.
n Je ne connais pas le résultat de mes revaccinalions, les revaccinés n'ayant pas l'habitude de se présenter à nous de nouveau pour obtenir un certificat. Mais, si j'en juge par le petit nombre de ceux que j'ai revus, il serait relativement aussi satisfaisant que celui des vaccinations proprement dites. » (Hervieux, rapport précité.)
l'IlÛPHYLAXIE. 165
être, est moins grave encore et surtout bien plus rarement grave que la variole. Et, en définitive, si la nécessité nous réduit à faire un choix entre les deux fléaux, préservons-nous de la variole avant tout, dussions-nous rester découverts vis-à-vis de la syphilis.
Mais il s'en faut que cette terrible alternative nous soit imposée. La vaccine animale préserve-t-elle moitis sûrement et moins longtemps que la vaccine humaine contre la variole? En vérité, nous n'en savons rien encore, et toute opinion sur l'un et l'autre de ces deux points, sur le second notamment, aurait le tort d'être prématurée. Car cette question est de celles qui ne pourront être jugées en dernier ressort que par nos successeurs, par nos fils, par nos petits-fils, c'est-à-dire au prix d'innombrables observations et d'une longue, très longue expérience qui nous fait défaut aujourd'hui.
Toutefois, dès aujourd'hui, il y aurait vraiment injustice à méconnaître les heureuses espérances qu'on peut concevoir sur les résultats de la vaccination animale d'après les quelques épreuves graves qu'elle a déjà subies. Ainsi, dit Warlomont, « sur plus de 10,000 enfants vaccinés à Bruxelles de 1865 à 1870 avec le vaccin de génisse et ayant essuyé la terrible épidémie qui, en 1870 et 1871, a effrayé le monde, il n'en a pas été signalé un seul à ma connaissance comme ayant été atteint par le fléau. La même immunité a été le partage de mes revaccinés, bien autrement nombreux, qui, dans le même temps, se sont trouvés dans le foyer épidémique. Le même eff'et préservateur a été observé pour les habitants de 124 communes du duché
SYPHILIS-VACCINALE.
de Limbourg hollandais, où la vaccination se pratique avec le vaccin animal, lors d'une épidémie qui, en 1880 et 1881, (it des ravages dans les communes limitrophes de Belgique et d'Allemagne » (1).
De même, d'après les statistiques italiennes, ce serait à Naples et dans les villes où la vaccination animale est en honneur qu'il se produit le moins de cas de variole et le moins de décès par variole.
Autre témoignage déposant dans le même sens.
Le Liébault, depuis 1865, et M. Delthil fils, depuis 1869, ont fait d'une façon régulière, à Nogent-sur- Marne, toutes les vaccinations de la localité à l'aide du vaccin de génisse, fourni par M. Chambon; et, dans cet intervalle, c'est-à-dire depuis seize ans, malgré les épidémies de variole qui ont sévi à plusieurs reprises dans ce pays, auctm des enfants vaccinés par ces praticiens na été atteint par le fléau (2).
De même, encore, il résulte des derniers documents officiels transmis à l'Académie par M. le D"" Hervieux que les chiffres de mortalité variolique tendent à se réduire de plus en plus dans notre armée, depuis que la vaccination animale y a été substituée à la méthode ancienne (3).
Ce sont là, à coup sûr, d'heureux présages. On ne peut en dire rien de plus quant à présent, je vous l'accorde ; mais on ne peut en dire rien de moins, vous en conviendrez avec moi.
(1) E. Longet, article Vaccine [loc. cit.).
(2) Académie de médecine, séance du 9 août 1881. — Discours de M. le Df Hervieu.K sur la vaccine animale [liiiUelin de V Académie de médecine, 1881, 2<= série, t. X, p. 1014 à 1035).
(.3) Raiiport académique précité, 1888.
PUOPHYLAXlli.
Si bien, en lin de compic, que la seconde objection dont je viens de vous parler ne constitue pas plus que la précédente une contre-indication sérieuse et réelle à la mesure propliylaclique qui peut seule nous sauvegarder de la sypbilis vaccinale, à savoir : la snbstilution du vaccin animal au vaccin humain dnns la pralique des vaccinations et des revaccinations.
Au total, donc, ces deux objections restent sans valeur, et nous n'avons pas à en tenir compte.
-Mais nous sommes bien loin encore, Messieurs, d'en avoir fini avec le chapitre des objections qu'on a opposées à la mesure prophylactique en question. Car, après celles qui précèdent, on en a invoqué bien d'autres, tirées surtout des difficultés pratiques de ce mode nouveau de vaccination. Celles-ci doivent nous occuper à leur tour, et j'entends y répondre sans en oublier aucune, étant donné l'intérêt social qui se rattache à cette importante question.
On a dit : « Vous proposez de substituer d'une façon générale la vaccine animale à la vaccine humaine. Mais c'est une révolution que vous allez introduire là dans les habitudes, dans les traditions, dans les aménagements administratifs, dans les rouages de ce grand système vaccinal qu'ont si laborieusement édifié nos pères depuis près d'un siècle. Il faudra donc avoir partout et incessamment des génisses à vaccin, et cultiver le vaccin de génisse comme on cultive le vaccin humain. Quels embarras, quelles difficultés! Que de frais nouveaux, que de dépenses à jet continu! Etc., etc. »
SYPHILIS VACCINALE.
A cela, Messieurs, j'opposerai (ieuxréponses, péremploires, à mon sens.
La première, c'est que ladite « révolution », si révolution il y a, est déjà un fait partiellement accompli. C'est un fait accompli, par exemple, en ce qui concerne nos hôpitaux, tous nos hôpitaux. Voyez donc, pour vous en convaincre, ce qui se passe ici même tous les samedis. Tous les samedis (c'est le jour pour Saint-Louis), on vaccine ou l'on revaccine dans nos salles une foule de nos malades, hommes ou femmes, adultes ou enfants. Et avec quel vaccin? Avec le vaccin d'une génisse qui nous est amenée ici et que bien des fois vous avez pu rencontrer dans les cours ou les préaux de cet hôpital.
Eh bien, pourquoi ne pas faire pour nos malades de ville ce qui se fait pour les malades de nos hôpitaux? Puisque la mesure est bonne pour les uns, j'imagine qu'elle doit être bonne pour les autres.
Et rien de plus simple à mettre en pratique, car nous avons déjà à Paris plusieurs maisons qui entretiennent des génisses vaccinifères, qui livrent aux médecins et à tout le monde du vaccin de génisse pour une faible rétribution, qui expédient même de ce vaccin en province, etc.
La province, je l'avoue, est moins favorisée. Mais pourquoi chaque département n'aurait-il pas son Institiit de vaccin animal, pour dispenser ce vaccin à la population civile et à l'armée? De nombreux établissements de cet ordre ce sont fondés et fonctionnent déjà
régulièrement à l'élranger (1). Rcslerons-nous à cet égard en arrière des nations voisines? Sommes-nous donc plus pauvres qu'elles, et surtout avons-nous le droit d'être plus économes des deniers publics en ce qui concerne la santé publique?
Ma seconde réponse oCra plus décisive encore, je crois. La voici.
Si l'on veut vulgariser la pratique des vaccinations et des revaccinalions de façon à en finir avec la hideuse variole, il faut avant tout multiplier nos efforts pour rendre la vaccine exempte de tout danger; il faut, pour reprendre une expression de nos devanciers, la rendre
(1) « ... C'est ainsi que l'on pourrait citer:
'< A Bruxelles, l'Institut vaccinal de Belgique, transformé en office vaccinogène central par Warlomont;
« A Anvers, un Instilul vacœiogène mililaîre, fondé sur le rapport du médecin principal Riemstag;
« En Hollande, les Instituts vaccinogènes de la Haye, de Rotterdam, d'Amsterdam ;
En Allemagne, ceux de Berlin, Leipzig, Hambourg, Weimar, Dresde Metz, etc.;
« En Suisse, ÏInslitut vaccinal de Lancy, près de Genève; « En Roumanie, celui de Bucliarest;
« En Angleterre, les Instituts vaccinaux du local government Board, qu'un bill du Parlement oblige à tenir le vaccin animal à la disposition du public;
« En Halle, les Comités de vaccine animale qui se sont multipliés dans les principales villes de ce pays (Turin, Milan, Gênes, Rome) depuis la fondation du premier Institut vaccinal à Naples;
« Aux Etals-Unis, les Parcs vaccinaux de New-York' Nooklayn, Chambersburg, Clifton, Maryland, Washington, Chelsea, etc. » (Hervieux. Rapport cité.) ^
possédons encore qu'un très petit nombre d e abhssements semblables; à Paris, celui de M. Chambon et un autre au Yal-de-Grace, créé par l'initiative de M. le D' Perrin ■ —en province, ceux de Lyon, Montpellier, Bordeaux. Mais croirait-on que 1 Académie de médecine de Paris, l'Académie, ce dispensaire par excellence de la vaccine, ce conservatoire de la vaccine, qu'on me passe 1 expression, en soit encore aujourd'hui à réclamer une clable pour la culture du vaccin animal 1
SYPlllLISt VACCINALE.
« immaculée, immaciilable », et pouvoir la présenter comme telle au public ; il faut ne pas laisser aux mains de ses adversaires cet argument puissant, considérable, et tant exploité par eux, d'après lequel la vaccine serait susceptible de porter en elle le germe de maladies diverses, notamment de la plus redoutée de toutes, de celle qui est un véritable épouvantait pour tout le monde, c'est-à-dire de la vérole.
Or, relativement à la transmission de la syphilis par le vaccin, la sécurité absolue existe-t-elle avec le vaccin animal? Oui; c'est là un fait acquis, démontré.
Existe-t-elle avec le vaccin humain? Non, cent fois non. Et c'est là un dernier point qu'il me reste à établir pour juger catégoriquement la question qui nous occupe.
On a souvent plaidé ce que vous me permettrez d'appeler les circonstances atténuantes en faveur de la vaccine humaine.
Ainsi, l'on a dit ceci tout d'abord : « Yous parlez des dangers de la syphilis vaccinale. Mais ces dangers sont bien rares, bien exceptionnels. On vaccine tous les enfants, on revaccine quantité d'adultes, et voyez combien peu de sujets ont contracté de ce fait la syphilis jusqu'à ce jour. »
Sans doute. Mais entin, si rare que soit le danger, i! existe. Je vous en ai cité nombre d'exemples, qu'on compterait aujourd'hui par centaines. Je n'ai plus à vous rappeler ces véritables désastres, semant la syphilis dans tout un village. Pour ma seule part, j'ai entendu plus d'une fois, je vous l'assure, les récriminations amères de sujets infectés par la vaccine, accusant la
PHOPllYLAXIE. l'i
vaccine, accusant leur médecin, etc. J'ai entendu plus d'une fois les regrets attristés de certains de nos confrères auxquels était arrivé le malheur d'inoculer la syphilis à leurs clients sous le couvert de la vaccine. Donc, vous le voyez de reste, la syphilis vaccinale est une évenlualité avec laquelle, serait-elle même plus rare encore, il nous faut compter pour notre pratique (1). Les cas de mort par le chloroforme sont rares, eux aussi, disons mieux, sont tout à fait exceptionnels. Ce qui n'empêche que, si demain on venait à découvrir par bonheur un autre anesthésique qui, ayant les vertus du chloroforme, n'en comportât pas les dangers, nous n'aurions rien de plus pressé que de délaisser le chloroforme pour cet agent nouveau. Eh hien, tel est précisément le cas ici. Pourquoi donc ne pas faire pour la vaccine ce que nous ferions pour le chloroforme?
En second lieu, on se réfugie et on se cantonne dans l'argument suivant : « 11 est un moyen de conférer à la vaccine humaine l'innocuité de la vaccine animale par rapport à la syphilis : c'est de choisir un vaccinifère qui ni! ait pas la syphilis. »
Parfait! répondrai-je. Avec un vaccinifère exempt de syphilis vous ne transmettrez pas la syphilis. Cela est de toute évidence. Mais veuillez ohserver, avant plus ample
(I) Le hasard — hien malheureusement — ne me sert que trop bien pour la démonstration que je poursuis. Car, au moment môme oii je relis les épreuves de ce volume, je reçois communication d'un nouveau désastre du même ordre.
Dans une petite ville de province, sept personnes viennent d'être contaminées de syphilis à la suite d'une vaccination faite do bras à bras.
^■^2 SYPHILIS 'VACCINALE.
discussion, que ce vaccinilere immaculé et, sûrement immaculé, il vous faudra le trouver non pas une fois, mais tous les huit jours (tous les huit jours, enlendez-le bien), puisque la vaccine s'entretient par génération hebdomadaire, et il vous faudra le trouver tous les huit jours indéfiniment, dans l'éternité des âges. Or, ce pourra être là œuvre plus laborieuse et plus difficile à réaliser que vous ne semblez le croire.
Mais enfin passons sur ce point, et venons au fait.
Comment prétendez-vous donc, demanderai-je à mes confrères avec une curiosité peut-être quelque peu indiscrète, comment prétendez-vous donc réaliser ce vaccin immaculé, ce vaccin sûrement et infailliblement exempt de syphilis?
Voici, nous dit-on.
« D'abord, nous n'accepterons comme vaccinifères que des enfants âgés d'au moins plusieurs mois, âgés d'un an, quand nous pourrons en trouver de tels. Et cela, parce qu'il est démontré que la syphilis héréditaire fau ses manifestations le plus habituellement dans les pre mières semaines ou les premiers mois. Donc, en choisissant des enfants au-dessus de cet âge, nous n'aurons presque plus rien à en redouter (1).
(1) On sait déjà par ce qui précède ce que vaut cette prétendue garantie.
Les cas abondent où l'infection vaccino-syphilitique a été transmise par des enfants plus ou moins âgés. Citons les quelques suivants comme exemples.
Dans le cas de M. Millard, le vaccinifère qui infecta, de par son vaccin, neuf enfants et plusieurs adultes, était âgé d'environ six mois.
Dans le fait relaté par un médecin de Béziers (V. p. 108, note 3), ce fut un enfant âgé de dix mois et fort, beau d'apparences extérieures qui transmit l'infection vaccino-syphilitique à un autre enfant.
A Uivalta, le vaccinifère Chiabrera, qui devint l'origine de celte ter
« Secondement, nous n'accepterons comme vaccinifères que des enfants de santé antérieure bien connue et de santé actuelle irréprochable; — c'est-à-dire, pour préciser, que nous surveillerons médicalement depuis leur naissance les enfants destinés à servir de vaccinifères, et que, de plus, au moment où ces enfants devront livrer leur vaccin à autrui, nous les examinerons derechef et intégralement, quant à leur peau, quant à leurs muqueuses, quant à leur état viscéral, etc., de façon à dépister la syphilis sous toutes les formes qu'elle puisse prendre.
« Troisièmement, enfin, nous n'accepterons comme vaccinifères que des enfants dont les parents nous seront connus et sur lesquels nous n'aurons pas à suspecter la syphilis (1). »
Admirable programme, répondrai-je encore. Voilà, à coup sûr, trois excellentes mesures de prophylaxie vaccino-syphilitique. Je ne puis qu'y applaudir (2). Certes, si
rible épidémie de syphilis vaccinale où l'on ne compte pas moins de 46 enfants infectés (sans parler des personnes adultes contaminées par ricochet), était un enfant âgé d'onze mois. — P.
(1) Si je m'étais imposé l'obligation d'être complet sur l'historique de la question, j'aurais eu à mentionner ici diverses méthodes auxquelles on avait attribué une certaine valeur prophylactique (modi fications du manuel opératoire ; instruments spéciaux, tels que l'aiguille de Depaul; -recours à des vaccins explorés microscopiquement à des vaccms conservés, etc.). Mais ces méthodes sont iugées et dé ' laissées de vieille date, et j'ai cru superflu d'en parler.
(2) « Je ne puis qu'y applaudir », réserve faite toutefois pour le premier article de ce programme, celui qui a trait à l'âge des enfants acceptes ou choisis comme vaccinifères. euidms « Nous n'accepterons, dit-on, comme vaccinifères que des enfants âges de six mois à un an. » ^ emams
D'abord, répondrai-je, en trouverez-vous beaucoup, en trouverezvous suffisamment de cet âge? Espérons que vous en trouverez de moins en moins, a mesure que les bienfaits de la vaccine iront se vulgarisant et qu'on aura plus de facilités pour vacciner [o us
SYPHILIS -VACCINALE.
on les eût toujours observées, nombre de cas de syphilis vaccinale qui sont enregistrés dans la science ne se fussent pas produits.
Que si, par exemple, on s'était toujours enquis de la santé des parents avant d'accepter leur enfant comme vaccinifère, on eût évité des contaminations qu'a laissé se produire l'omission de cette garantie élémentaire. Puisqu'on a appris après coup, le malheur fait, que lesdits parents étaient syphilitiques, il est à croire qu'on eût bien pu l'apprendre auparavant.
Que si, de même, on s'était toujours enquis de la santé personnelle des vaccinifères, on eût évité encore de semblables malheurs. Rappelez-vous un des cas précités, dans lequel deux soldats furent vaccinés avec le vaccin d'un de leurs camarades. Quand la vérole se fut produite sur eux de par le vaccin, on interrogea le vaccinifère qui, sans se faire prier, raconta qu'il avait eu un chancre de la verge trois mois auparavant. Si l'on avait
les eufauts de bonne heure, c'est-à-dire dès les premiers mois.
EQtendez-vous, au contraire, ne vacciner à dessein, intentionnellement, un certain nombre d'enfants qu'à l'âge de six mois à un an'? Non, en toute évidence, car se serait là une véritable immoralité. Qui voudrait se prêter à créer de la sorte deux catégories de vaccinés, l'une, celle àe.s privilégiés, qui seraient admis à profiter de bonne heure de la sauvegarde vaccinale, et l'autre, celle des sacrifiés, qu'où laisserait exposés pendant six mois à un an aux dangers de la variole, pour la sécurité du premier groupe ? Saus compter <(ue, d'autre part, celte détestable, cette abominable pratique ne manquerait guère d'être jugée et condamnée par les événements.
De soi-te qu'eu définitive la proposition qui consiste à n'utiliser pour la vaccine que des enfants âgés de six mois à un au aboutit à ceci, pratiquement : Si l'on a la chance de rencontrer des enfants de cet âge, les préférer comme vaccinifères à d'autres enfants plus jeunes. Et c'est tout. Mais, si l'on n'est pas servi par cette chance (qui, espérons-le, deviendra de plus en plus rare), ladite garantie prophylactique se réduit alors à néant.
(V., sur le même point, Raymond Petit, Transmission de la sj/p/iilts par la vaccination; des moyens di; l'éviler, Taèse de Paris, J867, p. !)4.)
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l»ris la simple précaution de l'interroger au moment de la vaccination, on se serait gardé certes d'avoir recours à son vaccin.
Et ainsi de suite.
Nul doute, en conséquence, qu'avec wn tel arsenal de précautions on ne puisse parvenir à éviter presque sûrement les risques d'une contamination vaccino-syphililique.
Voiltà ce que dit la théorie, et tout cela est parfait, est irréfutable en principe.
Maintenant, de la théorie passons à la pratique.
Votre programme, dirai-je à mes honorés contradicteurs, est admirable théoriquement, sur le papier. Mais, au point de vue pratique, je le déclare une utopie, et cela pour toute une série de raisons dont voici les principales.
D'abord, cette triple garantie qui compose votre programme, vous pourrez bien, je l'admets, la réaliser un certain nombre de fois avec toutes les exigences, toutes les sévérités, toutes les minuties désirables. Mais je nie que vous puissiez la réaliser toujours, c'est-à-dire, pour préciser, que vous puissiez la réaliser tous les huit jours et à perpétuité. Cela est au-dessus des forces humaines, au-dessus du possible.
En second lieu, est-ce que même dans ce programme vous espérez trouver les éléments d'une sécurité absolue? Laissez là cette illusion. A force de peines, à force de dévouement à la cause vaccinale, vous arriverez, je veux le croire, à réduire les risques de contamination, à
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les réduire dans la mesure du possible, de Thumainement possible, mais vous n'aboutirez jamais à les réduire à néant. Et voici pourquoi.
C'est que chacune des garanties que vous invoquez et qu'il vous plaît de considérer comme absolues n'est en réalité que relative et laisse place, passez-moi l'expression, à une fissure, à un risque de contamination. Voyez plutôt, à ne prendre que les deux suivantes.
Vous dites : « Nous examinerons l'enfant avec le plus grand soin ; nous ne négligerons rien pour nous assurer des moindres détails de sa santé antérieure et de sa santé actuelle. » C'est fort bien. Mais oubliez-vous donc qu'il n'y a pas que les vaccinifères en état de syphilis active, évidente, qui confèrent la syphilis par leur vaccin? Il suffit que la syphilis soit en puissance sur un vaccinifère pour que son vaccin transmette l'infection. C'est là un point que nous avons établi précédemment et sur lequel je n'ai plus à revenir. Or, comment recnnoaîtrez-vous ime syphilis en puissance, une syphilis latente, latente , entendez-vous bien le ipot? Poser la question en ces termes, c'est la résoudre, n'est-il pas vrai?
Vous ajoutez, d'autre part, et c'est là votre grand argument : « Nous n'accepterons comme vaccinireres que des enfants do7it les parents nous seront connus. » Vous entendez par là sans doute que vous choisirez ces enfants dans des familles que vous traitez depuis longtemps et dont tous les antécédents morbides seront venus, pensez-vous, à votre connaissance. Rien de
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mieux, théoriquement. Mais, en pratique, comment se passeront les choses? De la façon que voici, soyez-en sûrs.
Lorsque vous aurez l'intention de prendre du vaccin sur un nourrisson, dans votre clientèle, est-ce que vous irez vous livrer à un examen in extenso du père et de la mère, à un examen assez complet (vous me comprenez) pour être probant? Prierez-vous, par exemple, le père dudit enfant de se déshabiller, afin d'avoir toute liberté de rechercher sur lui h. loisir des signes, des stigmates, des témoignages de syphilis? Et la mère? Procéderezvous de la même façon à son égard? Non, cent fois non, n'esl-ce pas? Demander cela, réclamer cela, serait manquer aux plus vulgaires bienséances, sans la moindre chance d'aboutir au résultat désiré. Vous vous satisferez donc de ce que vous aurez vu — ou plutôt de ce que vous n'aurez pas vu — dans vos rapports avec ces cUents, et vous vous bornerez à dire à part vous : « Yoilà une honnête famille que je connais, que je soigne depuis cinq, dix, douze ans. Jamais il n'a été question de syphilis dans ce ménage. Donc l'enfant de pareilles gens ne saurait avoir la syphilis. »
Raisonnant de la sorte, vous tomberez juste 9 fois sur 10, 19 fois sur 20, 29 fois sur 30, je suppose, voire plus souvent encore, si vous le voulez, car j'entends vous faire la part aussi large que possible. Mais une fois de temps à autre vous tomberez à faux, et vous estimerez comme immaculé l'enfant d'une famille syphilitique. Et cela, parce que la syphilis de cette famille, ou tout au moins, pour prendre le cas le plus usuel, parce que la
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^'^ SYPHILIS VACCINALE.
sypl)ilis dîc père, dans celte famille, ne vous aura pas été révélée, parce que bien an contraire elle vous aura été soigneusement cachée, dissimnlée.
Ainsi vont les choses, en etFet, il faut bien le savoir. Cela, Messieurs, vos livres ne vous le disent pas, car ce n'est pas là de la pathologie; mais la pratique se chargera de vous l'apprendre. Laissez-moi donc, pour ceux d'entre vous qui ne sont pas encore praticiens et qui n'ont encore étudié les choses de la médecine que sur les bancs de l'école, lever un coin du voile sur ces petits mystères de la clientèle privée.
Ce qu'apprend l'expérience tout d'abord, en pareille matière, c'est que quantité de maris ayant contracté la syphilis soit avant, soit après leur mariage, s'abstiennent soigneusement de faire part de leurs antécédents spéciaux au médecin habituel de leur famille, c'est-à-dire au médecin qui a charge de soigner leur femme et leurs enfants. Ce n'est pas ce médecin-là qu'ils prennent pour confident de leur passé pathologique. Bien loin de là. Ils se cachent positivement de lui; au besoin même, ils le tromperaient sur ce point. Pourquoi? Pour toutes sortes de mauvaises et soties raisons : les uns, par défiance véritable ; ils supposent que ce médecin pourrait les compromettre dans leur ménage par une indiscrétion, soit involontaire, soit malveillante; — d'autres, parce qu'il leur déplaît d'initier à une vieille histoire de jeunesse ou, plus encore, à une folie de fraîche date un homme avec lequel ils doivent se rencontrer journellement au foyer de leur famille ; — d'autres encore pour tout autre motif de même ordre et de valeur égale, etc.
PROPHYLAXIE. ITi)
Que les choses se passent ainsi à Paris, nul doute à ce sujet, et nous sommes tous, nous praticiens de Paris,édifiés sur ce point en ce qui concerne nos malades habituels. Or, c'est bien pis encore pour la province. Le mari syphilitique de promnce ne se confesse que bien plus rarement au médecin de sa localité, à son « médecin de famille ». Il est bien autrement défiant, celui-ci, eu raison des mesquineries, des habitudes cancanières des petites villes de province où tout se sait, se raconte, se commente, se colporte. Celui-ci, pour peu qu'il ait quelque aisance, ne se fait pas traiter chez lui. Ou bien il va consulter un médecin d'une grande ville du voisinage, ou bien, sous le prétexte d'une affaire quelconque, il accourt à Paris.
Que d'exemples du genre n'aurais-je pas à relater ! Laissez-moi vous en citer au moins un, entre tant et tant d'autres, pour bien vous convaincre et vous mettre au fait des us et coutumes de cet ordre de clients.
Ces derniers jours, un monsieur de province, marié et père de famille, vient me consulter pour des accidents secondaires de la bouche, suites d'une mésaventure toute récente. Je lui prescris un traitement; je lui cautérise ses plaques buccales, et j'ajoute : « Il faudra dans quelques jours aller trouver votre médecin, pour qu'il examine votre bouche et, au besoin, cautérise à nouveau celles de vos plaques qui pourraient subsister. — Impossible, me répond-il, impossible. Je ne puis consulter pour cela mon médecin habituel ; je ne puis me faire traiter chez moi pour de tels accidents; je ne voudrais môme pas acheter chez moi les médicaments qui me seront néce^-
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saires. — Et pourquoi donc? — Pour toute une série de raisons que voici (et que j'abrégerai) : d'abord, je ne puis faire venir mon médecin chez moi, parce que ma femme me demanderait la raison de ses visites. Je no puis davantage aller chez lui, parce qu'on me verrait aller chez lui, parce que, dans une petite localité comme la mienne où l'on voit tout, où l'on sait tout, mes visites chez ce médecin seraient interprétées de la façon la plus désobligeante. Quant à mes médicaments, ce serait bien pis encore. Voyez-vous mes ordonnances traîner dans l'oflicine du pharmacien où tout le pays va et vient les jours de marché, être lues et commentées par la femme dudit harin acien, laquelle relève les factures! Dans les vingt-quatre heures, ma maladie serait connue de tout le pays, etc., etc. »
Pardon de l'anecdote, Messieurs. Mais l'excuse de celte digression est la morale qu'elle comporte en ce qui concerne notre sujet spécial (1).
(1) J'insiste pour affirmer à nouveau que les cas de cet ordre sont absolument communs et d'observation courante dans la clientèle de ville. J'en aurais à citer par centaines. Quelquefois même ils dépassent comme défiance vis-à-vis du médecin et, disons le mot, comme imbécillité, tout ce qu'on pourrait croire, tout ce que pourrait inveuter une imagination féconde. Exemple :
Un grave notaire de province, marié, conlj-acta la syphilis dans une escapade amoureuse. 11 vint s'en faire traiter à Paris, par moi, pendant quelques mois; puis je ne le revis plus. — Quelques années plus tard, il fut pris d'une hémiplégie, que lui-même « soupçonna bien d'être une conséquence de sa syphilis. » Le médecin de sa localité, son médecin habituel, l'interrogea alors sur ses antécédents, l'examina au point de vue d'une syphilis antérieure, revint même à plusieurs reprises sur ce point d'étiologie. Vains efforts. Le malade nia, s'entêta à nier la syphilis, et cela, comme il me le disait plus tard, « parce qu'il n'avait pas envie que son médecin allât raconter sa maladie à sa femme et à tout le monde (!), parce qu'il craignait qu'une ordonnance de" mercure ou d'iodure ne révélât la nature de sou mal . à son pharmacien, lequel aurait pu ébruiter la chose, etc. ». — Jl paya
De sorte qu'au total, assez souvent à Paris et très habituellement en province, le médecin de famille, comme on l'appelle, se trouve être celui gui est le moins au courant de la syphilis de ses clients habituels. Voilà le fait, voilà l'exacte vérité, copiée sur nature.
Or, d'autre part,, je vous prie, quel est donc le médecin qui, dans un ménage de Paris ou de province, est appelé à pratiquer les vaccinations et les revaccinalions? Qui vaccine les enfants, qui revaccine les adolescents et les adultes? Qui choisit un vaccin, pour en faire profiter ses clients? C'est précisément le médecin « habituel », le m 'decin de famille.
Si bien (notez ceci) que le médecin qui aurait le plus intérêt à connaître les qualités d'un vaccin peut être et est souvent celui qui les connaît le moins!
Si bien que, naturellement et forcément, l'éventualité suivante ne pourra manquer de se produire un jour ou l'autre :
Dans l'ignorance où il sera de la syphilis de tel ou tel de ses clients dont il croit avoir la confiance et toute la confiance, ledit médecin choisira comme vaccinifère l'enfant dudit client, c'est-à-dire un enfant hérédosijphilitique, dont le vaccin pourra contenir le contage syphilitique et contaminer autrui.
sa bêlise d'une infirmité persistante. Car, lorsqu'il put venir à Paris me consulter, quelques mois plus tard, je jugeai que son hémiplégie, bien que d'origine spécifique, était déjà incurable, et l'événement n'a fait que confirmer ce facile pronostic.
Et de même pour tant et tant d'autres cas de même ordre, où le médecin habituel, le médecin de famille, est presque toujours laissé à dcsshin dans une complète ignorance de tout ce qui a trait à la syphilis.
SYPHILIS .VACCINALE.
Celle conséquence esl forcée, falale, iiiéliiclable. Elle -pourra bien, par suile de circonslances multiples et diverses, ne pas se produire un certain nombre de fois; mais il arrivera nécessairement un jour où elle se produira. Il esl impossible qu'elle ne se produise pas.
Donc, je le répèle encore et ne saurais trop le répéter au nom de l'expérience, au nom des enseignements de la pratique, la sécurité absolue ri existe jms, ne saurait •exister avec le vaccin humain.
Toujours, quoi qu'on fasse, la vaccination de bras à bras ou avec le vaccin humain conservé comportera un ■risque, un danger.
Or, je vous le demande, Messieurs, et ce sera là ma conclusion terminale, alors que le vaccin est un bienfait immense dont tout le monde doit être appelé à profiter; — alors que la pratique de la revaccinalion tend heureusement à se généraliser et est devenue même obligatoire ^ans certains milieux (armée, marine, administrations publiques ou particulières, etc.); — alors, enlin, qu'on iiourril le projet (puisqu'une loi tendant à ce résultat est • en instance devant le Parlement) de rendre la vaccine obligatoire pour tous; — dans ces conditions, dis-je, convient-il qu'un danger, un risque quelconque plane sur les conséquences possibles d'une telle opération; convient-il qu'on vienne s'offrir à la lancette du vaccinateur avec une arrière-pensée, une crainte, une appréhension quelconque, et surtout avec la perspective de recevoir la vérole au heu de la vaccine ou avec la vaccine?
Inutile, je crois, de répondre à une telle question.
Donc, il faut, il faut de toute nécessité que la vaccine soit exonérée de tout soupçon. Il faut qu'elle ne puisse transmettre rien autre que la préservation spéciale qu'on lui demande; il faut qu'elle offre au futur vacciné une sÉcumiÉ absolue.
Or, encore une fois', cette sécurité absolue n existe qxCavec le vaccin animal.
Conséquemment, n'hésitons pas. Pas de tergiversations, pas d'indécisions, pas d'atermoiements ou de demi-mesures en pareille situation. Un parti radical est de rigueur, et, puisque la vaccine animale olFre les mêmes garanties de préservation contre la variole que le vaccin humain (lequel, d'ailleurs, n'en est qu'un dérivé), substituer le vaccin animal au vaccin humain me paraît une nécessité qui s'impose.
Sans doute, ce sera là, non pas une « révolution », comme on l'a dit, mais une modification dans nos habitudes, une réforme dans les traditions acceptées. Eh bien, qu'importe? Le progrès n'est-il pas cela, de l'essence même des choses?
D'ailleurs, je vous l'ai dit, cette réforme est déjà partiellement réahsée. Puisqu'elle est acceptée pour nos malades d'hôpital, pourquoi ne pas la généraliser? Puisque nous avons eu des raisons — et des raisons que nous estimons bonnes — pour vacciner nos malades d'hôpital au vaccin de génisse, quels motifs contraires pourrions-nous invoquer pour ne pas faire en ville, dans nos clientèles privées, ce que nous faisons ici?
Enfln, la réforme dont je parle ressort si simplement,
'SYPHILIS VACCINALE.
si logiquement, des considéralions diverses que je viens de développer devant vous, Messieurs, qu'elle simpose véritablement, je le répète. Si elle est dilïérée, ajournée aujourd'hui, soyez sûrs qu'elle s'accomplira dans l'avenir, alors que le renoncement à une pratique routinière et dangereuse ressortira comme une nécessité urgente d'un sinistre analogue à celui qui s'est produit à l'Académie ces dernières années. Tout le monde alors délaissera le vaccin hiitnain pour le vaccin animal, mais il sera bien temps 1 Et l'opinion publique aura droit de nous reprocher un atermoiement non motivé. Pourquoi donc attendre ? Pourquoi ne pas aller au-devant de nouveaux malheurs par une réforme immé<liate?
NOTES ET PIÈGES JUSTIFICATIVES
NOTli I
SYPHILIS VACCINALE. — CONTAMINATION DE SEPT ENFANTS ET QUATRE ADULTES PAR UN MÊME VACCIN-
« M.A. X...,âgé de vingt-sept ans, neveu d'un médecin spécialiste très connu, n'a jamais eu d'autres accidents vénériens que deux blennorrhagies intenses. Je lui avais donné des soins pour la première fois en décembre 1864, à l'occasion d'un rhumatisme très douloureux du membre supérieur droit, et, après sa guérison, il était parti pour Constantinople comme représentant d'une grande maison de commerce. — Revenu à Paris au mois d'août 18G5, il se disposait à aller en Allemagne, lorsqu'il apprend que son père, âgé de soixante ans, domicilié àFrancfort-sur-le-Mein, est atteint de variole. Bien qu'il ait été vacciné dans son enfance et qu'il porte aux deux bras des cicatrices très apparentes, on juge prudent de le faire revacciner avant son départ. Son oncle, le D'' S..., lui donne une lettre de recommandation pour M. le professeurDepaul, lettre avec laquelle il se présente à l'Académie de médecine le samedi 19 août 1863. — En l'absence de M. Depaul, la personne attachée au service des vaccinations pratique la petite opération à M. X... avec du vaccin pris sur un enfant âgé d'environ six mois, mais pâle et d'assez chétive apparence.
Le môme jour, un grand nombre de soldats de la garnison de Paris et plusieurs enfants ont été vaccinés avec du vaccin pris sur le même sujet. — M. X... n'a pas fait attention si les pustules de l'enfant vaccinifère étaient ou non saignantes. —On lui a pratiqué six piqûres, trois à cha-
m NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES.
que bras, au lieu d'élection. Quatre seulement ont pris les deux supérieures de chaque côté. Quant aux inférieures, elles paraissaient avoir avorté . — C'est dans ces conditions que M. A. X... part pour Francfort. - -Durant son séjour dans cette ville, il montre au médecin de sa famille les quatre boutons qui se sont développés; on n'y constate rien d'extraordinaire. — Les croûtes tombent vers le 12septembre.
De retour à Paris, M. A. X... est tout étonné de voir paraître, vers le 20 septembre, un mois après la revaccinalion, deux nouveaux boutons de vaccine au niveau des piqûres inférieures de chaque bras, lesquelles n'avaient rien présenté jusque-là. Il n'y sent pas plus de démangeaisons que pendantl'évolution des premiers boutons, et, tout en étant surpris de ce développement tardif, il n'y attache aucune importance. Ces boutons se convertissent en croûtes sèches et brunâtres.
Vers le 22 octobre M. A. X... commence à être pris de douleurs de tête très violentes, qui reviennent toutes les nuits « dès qu'il a la tête sur l'oveiller » et qui le privent de sommeil. 11 se plaint aussi de quelques douleurs vagues dans la poitrine. — Deux ou trois jours après l'invasion de cette céphalalgie, il aperçoit sur la face antérieure de la poitrine et sur le ventre quelques rougeurs insignifiantes qui ne lui causent aucune démangeaison . — Les douleurs de léte deviennent si insupportables qu'il se décide à venir, le lundi 6 novembre, me demander conseil pour son rhumatisme qui, dit-il, le reprend dans la tête ; il se plaint en outre d'un peu de malaise général.
Après avoir examiné très imparfaitement le devant de la poitrine et les avant-bras en écartant la chemise et en retroussant simplement les manches et n'y avoir pas constaté d'éruption, je m'étais arrêté àl'idée d'une névralgie et m'apprêtais déjà à conseiller le traitement le plus habituelde cette affection (sulfate de quinine, extrait thébaïque, pilules de Méglin, etc., etc.), lorsque, dans la conversation et presque par hasard, M. A. X... vint âme parler de son voyage en Allemagne, des circonstances de sa revaccination,