PREMIÈRE LEÇON
Des idées régnant sur la nature de la tuberculose avant 1865. — Découverte de la transmission expérimentale. — Expériences de M. Villemin.
Première et seconde communications de M. Villemin à FAcadémie de médecine.
Je n'ai pas l'intention de faire un cours didactique et complet sur la tuberculose; je veux seulement approfondir quelques points de la question, ceux dans lesquels Texpérimentation a joué ou est destinée à jouer un rôle considérable. La découverte de la transmission expérimentale de la tuberculose m'arrêtera tout d'abord ; car dans l'histoire de la médecine contemporaine, il n'est pas d'exemple plus curieux de la révolte des doctrines contre les faits de l'expérimentation.
L'exposé critique de cette découverte montrera combien il est sage d'être réservé en présence d'un fait expérimental, même lorsqu'il semble en contradiction avec les dogmes phi-
losophiques de la médecine traditionnelle, et combien on s'expose, sans cette précaution, à défendre l'erreur et à retarder l'avènement d'un progrès sérieux.
Depuis longtemps on appelait tubercule une petite tuméfaction dure, arrondie, qui se rencontrait dans les poumons, et phtisies tuberculeuses les affections où Ton trouvait ces productions ; mais c'est Yirchow qui créa le mot tuberculose et l'introduisit dans ses Leçons sur la pathologie cellulaire (1860).
Laennec avait distingué deux formes de la phtisie : la phtisie granuleuse et la pneumonie caséeuse. Celle-ci était une affection plus inflammatoire du poumon, se terminant comme la phtisie granuleuse par la dégénérescence caséeuse et le ramollissement, c'est-à-dire une infiltration tuberculeuse de même nature que la phtisie granuleuse.
Yirchow n'admit pas cette assimilation ; il fit de la pneumonie caséeuse une lésion analogue au sarcome, au myome, lésion inflammatoire du poumon, subissant toutefois un mode de dégénérescence très général : la caséification. Quant au tubercule, c'était une néoplasie formée de jeunes éléments, ayant les caractères des cellules lymphatiques, groupés les uns autour des autres et possédant des signes de prolifération active à leur intérieur. Le noyau de ces éléments, entouré d'une mince couche de protoplasma, passait alors pour constituer l'élément tout entier. Les vaisseaux sanguins étaient étouffés dans la masse. Tel était le tubercule de Yirchow, sa granulation transparente, néoplasie formée aux dépens du tissu conjonctif. En suivant son évolution, on constate que le centre se caséifie en vieillissant, tandis que les éléments de la périphérie conservent leur transparence; petit à petit, la caséification et le ramollissement envahissent tout ; au début la lésion néoplasique est douée d'une grande vitalité, elle est donc primitivement de nature irritative et non dégénérative.
Les tubercules ont partout les mêmes caractères, aussi bien dans les méninges, la plèvre, les os, les reins, le péritoine, que dans les poumons; ils peuvent siéger partout où existe du tissu conjonctif. L'aptitude à faire des tubercules caractérise donc une maladie distincte de la phtisie pulmonaire et plus générale, Vircliow appela cette maladie tuberculose. Telle est Torigine du mot parfaitement justifié qui a remplacé celui de phtisie.
Les idées de Yirchow produisirent un véritable bouleversement dans le camp clinique, qui était uniciste depuis Laennec. Les esprits hésitèrent entre les deux écoles. Eu Allemagne, la dualité fut rapidement acceptée ; en France, au contraire, l'autorité de Yirchow ne pujt triompher complètement des idées anciennes; aussi, lorsque l'expérimentation vint trancher la question en donnant raison à Laennec contre Yirchow, les unicistes n'eurent-ils pas de peine à rallier des adhérents. L'anatomie pathologique montrait bien à Yirchow une différence tranchée entre la phtisie granuleuse et la pneumonie caséeuse, mais cette différence objective devait céder le pas à l'épreuve expérimentale démontrant une propriété spécifique commune à toutes ces lésions.
Cette découverte expérimentale date du 5 décembre 1865. Que pensait-on à cette époque de la nature de la tuberculose? On avait admis bien antérieurement la nature virulente et contagieuse de la tuberculose. Morgagni en était le partisan convaincu et reculait devant l'autopsie d'un tuberculeux. Cette idée s'était entretenue dans les masses, qui conservaient une crainte instinctive de la contagion, tandis que l'opinion des médecins s'en éloignait de plus en plus. Chose curieuse, c'est dans la première moitié de ce siècle que le monde médical finit par abandonner complètement l'idée de la contagion, au moment môme où. se répandit le bruit que Laennec, le grand écrivain de la phtisie, s'étant blessé d'un coup de scie pendant
l'autopsie d'un tuberculeux, avait présenté un tubercule local caséeux et mourait phtisique. La relation entre cette piqûre et la mort de Laennec ne frappa personne, et les médecins abandonnèrent définitivement toute idée de contagion et de virulence.
Pour savoir ce que pensaient en 1 860 les maîtres delà science française, sur la nature de la tuberculose, nous feuilletterons le Bulletin de V Académie de médecine de cette époque. Chauffard s'écriait : « Quel fait mieux établi, quelle opinion traditionnelle et plus médicale que celle qui proclame la tuberculose une affection primitivement générale, diathésique, qu'elle soit héréditaire ou acquise. » Pidoux, clinicien remarquable, attaché à une station de phtisiques, disait à son tour : « La tuberculose, c'est l'altération constitutionnelle, Thétéroplasie propre et organique de l'appareil fondamental de la nutrition qui est le système lymphatique. »
« Cet appareil a ses altérations spéciales (la scrofule), ses altérations spécifiques (la syphilis, la morve); la tuberculose forme son hétérogénie banale^ qui n'a besoin d'aucune excitation spécifique pour se produire et peut se développer sous l'influence d'une multitude de causes qui n'ont de commun que d'appauvrir le champ de la nutrition. »
Il serait facile de trouver encore une foule d'autres définitions semblables. En I860, la tuberculose était donc regardée comme une affection générale, diathésique, causée par tout ce qui appauvrit l'organisme, comme une affection banale du système lymphatique.
Aussi comprendrez-vous sans peine la surprise et l'émotion que causa M. Villemin dans le monde médical, lorsqu'il vint lire, le 5 décembre 1865, àla séance de l'Académie de médecine, les prémisses suivantes de sa note sur les Causes et la nature de la tuberculose :
« 1° La tuberculose est l'effet d'un agent causal spécifique, d'un virus en un mot;
« 2" Cet agent doit se retrouver, comme ses congénères, dans les produits morbides qu'il a déterminés par son action directe sur les éléments normaux des tissus affectés ;
« 3'' Introduit dans un organisme susceptible d'être impressionné par lui, cet agent doit donc se reproduire et reproduire en même temps la maladie dont il est le principe essentiel et la cause déterminante. »
Malgré les preuves qu'apportait M. Yillemin à l'appui de ses affirmations, l'émotion se traduisit dans toute la presse médicale par un toile général, prélude de la discussion qui allait s'ouvrir au sein de l'Académie. Ces prémisses étaient en effet appuyées sur trois expériences :
A. La première, commencée le 6 mars 1865, porte sur deux jeunes lapins. L'un reçoit dans un godet sous-cutané, à trois reprises différentes (6 et 30 mars, 4 avril), des parcelles de tubercules et de liquide puriforme de caverne. L'autre est conservé comme témoin et élevé dans le même local. Le 20 juin, les deux animaux sont sacrifiés; le premier présente des masses tuberculeuses dans l'épiploon, les reins, l'intestin et les poumons; le second est sain.
B. La deuxième commence le d 5 juillet. Sur six lapins, deux sont conservés comme témoins et quatre sont inoculés : trois deux fois et un une fois. Ces animaux sont sacrifiés les 15, 16, 18 et 19 septembre; les quatre inoculés présentent des tubercules pulmonaires, deux offrent en outre des tubercules dans l'intestin ; les deux témoins sont sains. Tous avaient vécu dans un enclos, en plein air.
C. La troisième expérience débute le 2 octobre. Six lapins sont divisés par paires ayant la même origine maternelle ; un lapin de chaque paire est inoculé et continue à vivre avec son frère. Un septième lapin adulte est également inoculé.
Tous ces animaux reçoivent à la base de l'oreille la même matière tuberculeuse.
Le 23 novembre la première paire est sacrifiée : les poumons de l'animal inocule présentent quelques granulations grisâtres.
Le 29 novembre les cinq survivants sont également sacrifiés : les deux jeunes lapins inoculés présentent beaucoup do granulations miliaires sous-pleurales et l'un d'eux des masses pulmonaires ; les poumons, la rate du gros lapin sont criblés de granulations.
L'examen liistologique confirme pleinement le diagnostic macroscopique ; les granulations obtenues sont de véritables granulations miliaires de Yirchow. M. Villemin, qui était d'ailleurs un bistologiste habile, n'eut pas un instant d'hésitation. Il était donc bien en droit de conclure que la tuberculose de l'homme, à l'état de granulation grise à peine ramollie, était inoculable au lapin.
Comme je vous l'ai dit, l'émotion fut très vive dans la presse et dans les conversations particulières. On croyait alors plus que jamais à la banalité de l'étiologie de la tuberculose, à la production des lésions tuberculeuses par l'appauvrissement de l'organisme. Aussi prétendit-on que M. Yillemin était tombé sur des lapins tuberculeux, que ses expériences étaient peu nombreuses, qu'il s'était servi de matière cadavérique, etc. M. Yillemin écouta ces objections, se remit à l'œuvre et s'efforça de donner à ses premiers résultats plus de force et d'étendue.
Le 30 octobre 1886, il fit à l'Académie de médecine une deuxième communication sur les Causes et la nature de la Tuberculose. Il y rendait compte des expériences suivantes : ayant inoculé de la tuberculose humaine dans le tissu conjonctit" de plusieurs animaux d'espèces différentes, savoir : 9 lapins, 2 cobayes, 4 chiens, 3 chats, 1 mouton, 1 chèvre, 1 coq et 1 pigeon : 8 lapins sur 9 étaient devenus tuberculeux, 2 cobayes sur 2 également; quant aux sujets des autres espèces, 1 chien seulement donna un succès médiocre, 1 chat sur
3 devint tuberculeux et un autre resta douteux; tous les autres ne donnèrent que des résultats négatifs.
M. Villemin a même obtenu un résultat positif par l'inoculation dans la trachée du lapin ; mais il ne présenta ce cas qu'avec réserve, parce que, disait-il, le trocart avait bien pu déposer de la matière tuberculeuse dans le tissu conjonctif du cou au moment de la piqûre. Il ne concluait donc pas d'une manière affirmative pour l'inoculation par les voies aériennes, mais démontrait, par le nombre et la variété des animaux inoculés, que le hasard était insuffisant pour expliquer le succès de ses inoculations dans le tissu conjonctif.
La tuberculose humaine se présentait donc définitivement avec les caractères d'une maladie spécifique, virulente, inoculable à plusieurs espèces.
M. Villemin ne s'en tint pas à ce résultat limité. Pour lui toute tuberculose doit être virulente et inoculable. Il fit alors une analyse minutieuse des affections tuberculiformes des animaux domestiques et constata que deux espèces seulement en dehors de l'homme pouvaient offrir spontanément des lésions tuberculeuses : le singe et la vache. Pour lui, ces tuberculoses doivent être sœurs de la tuberculose humaine. Au surplus, M. Villemin inocula au lapin des tubercules pulmonaires de vache et obtint des lésions encore plus étendues qu'avec la tuberculose humaine. La tuberculose de l'homme, de la vache, du singe est donc une même affection virulente, spécifique, contagieuse.
Telles sont en résumé les deux communications primordiales de M. Villemin à l'Académie de médecine.
Ce n'est probablement pas à la faveur du hasard que M. Villemin est arrivé à faire cette importante découverte. Les idées de contagion, qui n'étaient pas complètement abandonnées, ont peut-être bien hanté son esprit ; mais l'analyse attentive de ses travaux dénote qu'il a été conduit à tenter
rinoculation de la tuberculose par une série d'idées scientifiques, parfaitement enchaînées.
Deux hommes avaient vivement impressionné M. Yillemin : Vircliow sur le terrain anatomo-patliologique, Cl. Bernard sur le terrain de la physiologie des éléments. Agrégé à Strasbourg, par conséquent sur les confins de l'Allemagne, il était bien placé pour connaître les travaux de Virchow. Il chercha à les contrôler. Laennec reconnaissait deux formes de tuberculose pulmonaire, l'infiltration tuberculeuse et la granulation tuberculeuse. Peu à peu, on avait pris l'habitude de regarder l'infiltration comme la forme la plus complète et même l'état caséeux comme le type des produits tuberculeux; on en était arrivé à considérer le tubercule comme une transformation de produits inflammatoires, c'est-à-dire que les idées de Laennec étaient complètement défigurées. Le tubercule était défini comme une lésion privée de vitalité, le résultat d'une sorte de nécrobiose, si bien que Robin refusait cette appellation à des tubercules des méninges qui contenaient des cellules transparentes exemptes de lésions de dégénérescence.
Yirchow avait rayé l'infiltration tuberculeuse du cadre de la tuberculose et établi que les masses tuberculeuses sont formées de granulations miliaires, que chacune de ces granulations est une néoplasie possédant nécessairement à son début la structure cellulaire de toutes les néoplasies du tissu conjonctif. La caséification n'était pour lui qu'un phénomène subséquent de dégénération.
M. Yillemin se rendit compte par lui-même du bien fondé de ces affirmations, étudia la tuberculose et affirma en tous points les idées de Yirchow : le tubercule est bien une néoplasie procédant des éléments du tissu conjonctif; la caséification n'est qu'un phénomène subséquent de dégénération. M. Yillemin fit paraître en 1862 un mémoire sur ce sujet intitulé : « Du tubercule au point de vue de son siège ^ de son évolution et de sa nature. »
C'est alors que les idées de Cl. Bernard sur l'irritabilité des éléments s'imposèrent à ses méditations. Le tubercule est une néoplasie ; celle-ci ne résulte pas d'éléments spécifiques, mais d'une hyperplasie des éléments préexistants. Ces éléments sont ceux du tissu conjonctif qui se sont multipliés à l'excès en un point circonscrit. Le tubercule résulte donc de l'exagération d'un acte pbysiologique normal. Cet acte physiologique suppose une cause déterminante; dans le cas présent, la cause doit être forcément anormale, disséminée et locale, car autrement toutes les cellules conjonctives eussent proliféré avec la même intensité. Il ne faut donc pas la chercher dans une simple modification des liquides normaux de l'économie, mais dans certains éléments étrangers qui sont en suspension dans ces milieux liquides, qui s'arrêtent en certains points du tissu conjonctif et irritent ses cellules fixes.
Songeant à d'autres exemples de généralisation, M. Villemin entrevoit une analogie entre la cause de la tuberculose et celle qui produit les pustules varioliques; dès lors cette cause ne peut être qu'un virus. Quelque chose de comparable au virus variolique se surajoute donc au sang et irrite anormalement çà et là le tissu conjonctif. Ce virus doit évidemment être contenu dans l'accident local, dans le tubercule avant sa dégénération. Conséquemment en l'y puisant et en l'insérantdans le tissu conjonctif, on aura des chances de reproduire localement le tubercule. De plus, après s'être multiplié sur place le virus pourra, à l'aide des milieux nutritifs, se répandre dans d'autres points où il engendrera une série d'accidents semblables.
Tels sont les travaux et tel est l'enchaînement des idées qui ont conduit M. Yillemin à découvrir l'inoculabilité et la virulence de la tuberculose. C'est un exemple remarquable de déductions scientifiques.