DEUXIÈME LEÇON
DÉCOUVERTE DE LA. TRANSMISSION EXPÉRIMENTALE DE LA TUBERCULOSE (suite)
Expériences de Lebert. — Nomination d'une commission à l'Académie de médecine. — Expériences de la commission. — Rapport de M. Colin.
La tuberculose est une maladie virulente et contagieuse, telle est la conclusion des deux communications que fit M. Yillemin à l'Académie de médecine. Je vous ai montré combien elle s'éloignait des idées reçues à cette époque, et quelle émotion elle provoqua. Les appréciations contemporaines furent en général peu bienveillantes. La plupart des médecins cantonnés sur le terrain purement théorique se posèrent immédiatement en adversaires de M. Yillemin; quelques-uns cependant voulurent contrôler ses expériences avant de les contredire et tentèrent l'inoculation de la tuberculose.
Entête de ces derniers, on trouve Lebert, de Breslau. Lebert était bien préparé pour entreprendre de suite la vérification des faits avancés par M. Yillemin ; il avait l'esprit expérimental et s'était déjà signalé par des recherches sur divers sujets de chirurgie, par des tentatives d'inoculation de diverses tumeurs et de transmission de la trichinose, par des études expérimentales sur différents médicaments, spécialement le phosphore. En outre, il avait déjà pris position dans la question de la tuberculose ; il croyait à un élément spécifique (la cellule tuberculeuse) et avait arrêté tout un plan d'expériences tendant à démontrer la possibilité de greffer cette cellule, lorsque M. Yillemin fit connaître la réussite de ses expériences. Aussi,
Lebert se mit-il do suite à re'péter les inoculations tuberculeuses de ce dernier.
Les résultats qu'il obtint furent communiqués à l'Académie le même jour que la deuxième note de M. Yillemin, le 30 octobre 1866. Il avait inoculé de la matière tuberculeuse bumaine à cinq animaux, trois cobayes et deux lapins ; ce qui, pour l'époque, constituait un certain luxe expérimental.
Il commença par décrire longuement l'état des lésions chez les malades qui lui avaient fourni sa matière tuberculeuse. Celle-ci fut empruntée h des granulations grises légèrement ramollies, à du pus de caverne tuberculeuse et à des ganglions mésentériques pris sur un enfant mort de méningite tuberculeuse. Les cinq animaux ont été inoculés à la nuque au moyen d'une seringue qui allait déposer la matière tuberculeuse profondément dans le tissu conjonctif; ce procédé différait donc légèrement de celui de M. Yillemin. Trois animaux ont reçu un extrait de granulations grises, un du pus de caverne, un de la pulpe de ganglions mésentériques. La quantité de matière inoculée variait de à 1 gramme. Lebert décrivit toute
cette expérience avec beaucoup de détails et relata ainsi l'autopsie des cinq animaux : les trois premiers, qui avaient reçu de la véritable matière tuberculeuse, présentèrent une belle tuberculose pulmonaire avec des granulations dans les séreuses, les deux autres moururent prématurément sans lésions tuberculeuses.
Sa conclusion fut un peu singulière. Il admit bien la Irammissibilité des tubercules par contact et absorption provoquée, mais repoussa l'application qu'on voulait en faire à la contagion et à la contagiosité des tubercules et de la plithisie pulmonaire. Pour lui, la réussite de l'inoculation était le fait d'une introduction violente. Il reconnut toutefois que la transmission doit se faire par un agent spécial, propre à la tuberculose ; mais tout jug-ement, dit-il, doit être encore sobre et réservé.
M. Yillemin ne trouvait donc dans les expériences de Lebert qu'un appui insuffisant.
Pendant cette période que se passait-il à l'Académie de médecine? Du 5 décembre 1865 au 30 octobre 1866, on restait en expectative. Après la deuxième communication de M. Yillemin, on renvoya le travail à l'examen d'une commission composée de Louis, Grisolle, Bouley et Colin. On se méfiait donc; on estimait que cette découverte méritait un contrôle; peut-être espérait-on que les conclusions de la commission ne seraient pas favorables. M. G. Colin fut nommé rapporteur. Ce n'est que le 16 juillet 1867, qu'il fut rendu compte à l'Académie des travaux de la commission. Ce retard s'explique par le soin scrupuleux avec lequel ont été contrôlées les expériences de M. Yillemin et aussi par une absence que le rapporteur fut obligé de faire.
Yoici l'analyse du rapport de M. Colin.
Le travail se divise en trois parties : la première contient un résumé des deux notes de M. Yillemin, et quelques réflexions ; la seconde détaille les expériences de contrôle entreprises par la commission et plus spécialement par son rapporteur « pour vérifier non seulement en bloc, mais encore dans ses plus petits détails » le fait très important que M. Yillemin avait avancé.
Ces recherclies de contrôle ont exigé vingt-deux expériences portant sur le lapin, le cobaye, le chien, l'agneau et la brebis. Ces vingt-deux expériences peuvent se répartir en trois séries.
Dans une première série, la matière tuberculeuse fut envoyée par M. Yillemin : c'étaient des granulations humaines légèrement ramollies. Quatre lapins (deux adultes et deux jeunes) furent inoculés dans des godets sous-cutanés pratiqués à la base de l'oreille, fermés ensuite avec une épingle dorée et une anse de fd. Au bout d'un mois, un premier lapin fut sacrifié et ne présenta aucune trace de tuberculose même localement. Le second lapin adulte fut sacrifié un mois plus tard, par
conséquent deux mois après l'inoculation et présenta des tubercules dans les poumons et dans le foie, ainsi qu'un tubercule local d'où partait une traînée lymphatique se dirigeant vers l'épaule. Les deux lapins jeunes grandirent et ne présentèrent aucune trace d'infection tuberculeuse. Un seul lapin sur quatre était donc devenu tuberculeux. M. Colin se demanda si le mode d'inoculation employé n'était pas trop superficiel, si la matière infectante ne pouvait pas ressortir et décida qu'à l'avenir il introduirait les tubercules dans une sorte de galerie (largement absorbante?).
Dans la deuxième série d'expériences, M. Colin entreprit d'étudier la virulence de toutes les formes du tubercule. Il pensait que la granulation grise n'était pas la seule forme de la matière tuberculeuse ; comme l'école française, il croyait à la nature tuberculeuse de la pneumonie caséeuse ; il tenta de le démontrer. Pour cela, il s'adressa à la vache chez qui le même poumon peut offrir différents états tuberculeux, granulations grises, dépôts caséeux, dépôts jaunâtres, tubercules calcaires et inocula deux lapins et deux agneaux sous la peau du flanc. Ces quatre animaux présentèrent des traces d'infection, des ganglions caséeux à la racine de la cuisse ; chez quelques-uns même on observa des lésions pulmonaires. La matière calcifiée seule ne fut pas infectante.
La troisième série d'expériences, qui termine la seconde partie du rapport de M. Colin, est un peu en dehors du programme de la commission, mais elle sera une arme destinée à combattre M. Yillemin. Elle est entièrement composée par l'inoculation au bélier d'une tranche de phtisie vermineuse du mouton, pleine de strongles vivants. Il y eut infection de tout le système lymphatique du côté correspondant à l'inoculation, depuis le flanc jusqu'au poumon, lequel était le siège d'une belle généralisation tuberculeuse. Cette expérience allait à rencontre de la spécificité de la matière tuberculeuse.
M. Colin résuma ces trois séries d'expériences et insista sur un fait qui lui appartient, bien qu'il ait été signalé avant lui (lymphangite et adénites à la suite des piqûres anatomiques), c'est la présence constante de lymphangite et d'adénites unilatérales partant du point d'inoculation. Il insista beaucoup sur ce point et fit remarquer dans les termes suivants que le système lymphatique semble avoir été la voie de propagation de l'infection tuberculeuse :
(( Heureusement, à côté de la solution singulière qu'on nous propose, la physiologie nous en montre une autre plus simple, plus accessible, conforme à ce que l'on sait de plus certain sur l'absorption.
« Lorsque l'expérimentateur a disposé dans le tissu cellulaire quelques tranches, ou un peu de pulpe de tubercule, il a offert aux absorbants, d'une part une matière granuleuse non dissoute, et de l'autre un liquide imprégnant la première. Or, l'absorption a-t-elle prise sur ces deux parties à la fois? L'étude attentive du foyer de l'inoculation répond par l'affirmative.
u cette matière (la granuleuse) se résorbe peu à peu,
très lentement, si bien que, sur certains sujets, on n'en retrouve plus au bout d'un à deux mois que de faibles traces.
« elle trouve des bouches béantes aux réseaux capillaires et lymphatiques blessés ; elle y entre sans efforts, et, une fois là, c'est aux courants à l'emporter vers le cœur et le poumon.
« Ce que je dis là, messieurs, n'est point une vue de l'esprit, c'est l'expression d'un fait matériel que l'œil peut suivre avec la plus grande facilité, car il s'accomplit avec lenteur. Pour le rendre plus sensible, il suffît d'inoculer, comme je l'ai fait plusieurs fois, le tubercule associé à de la matière purulente ; dans ce cas, il s'échappe du foyer d'inoculation des traînées rayonnantes qu'on reconnaît aisément pour des lymphatiques gorgés de matières étrangères. Puis, au premier ganglion oii
ces tramées aboutissent, on trouve bientôt côte à côte une granulation tuberculeuse et un petit abcès ; plus loin, sur les ganglions qui sont en communication entre eux, nouveaux tubercules et nouveaux abcès. Ainsi, lorsque l'inoculation a été faite au flanc, comme clans presque toutes nos expériences, le ganglion isolé de cette région, les précruraux, les sous-lombaires, les satellites de l'aorte et du canal tlioracique, c'est-àdire tous les ganglions placés sur la route des matières tuberculeuses et purulentes, en ont été pénétrés ; de plus, et ceci est significatif, les ganglions, en deliors de l'itinéraire suivi par ces produits morbides, sont demeurés sains, et tous ceux du côté opposé à l'inoculation ont conservé leur état normal.
« Le système lymphatique s'est réellement partagé en deux moitiés : en deçà de la ligne médiane, il s'est pénétré de pus et de tubercule, au delà il n'a pas donné accès à ces produits; la moitié saine et la moitié malade, dans le domaine symétrique de la vie animale, sont demeurées parfaitement distinctes. . i< Ce n'est qu'au bout de plusieurs semaines qu'elle arrive à destination pour produire les résultats si graves que nous avons constatés.
« La matière tuberculeuse, caséeuse, qu'on retrouve au
bout d'un mois, six semaines, paraît bien moins une matière tuberculeuse de nouvelle formation qu'un reste de celle qui a été déposée dans la plaie. »
M. Colin avait donc observé la migration de la matière tuberculeuse à travers les lymphatiques et il croyait que l'association du pus au tubercule était la cause de ce phénomène ; mais je vous dirai un jour que de telles constatations ne sont pas possibles sur tous les animaux et avec toutes sortes de lésions tuberculeuses. Il importe enfin de faire remarquer que la commission avait inoculé, outre la tuberculose humaine, la tuberculose bovine et la pseudo-tuberculose strongylaire.
J'arrive à la troisième partie du rapport, à celle qui con-
lient les conclusions. M. Colin reconnaît le fait de l'inoculabilité de la tuberculose comme exact. Bien plus, il affirme que la matière tuberculeuse, quelle que soit sa forme, est susceptible de se transmettre par inoculation; il donne sur ce point raison à Laennec contre Vircliow et Villemin. Puis après quelques critiques de détails, il arrive au point capital, à l'interprétation des résultats positifs de l'inoculation.
M. Villemin avait dit: le tubercule est inoculable, donc la tuberculose est une maladie virulente. M. Colin trouva la déduction audacieuse, car, dit-il, l'auteur crée du même coup deux difficultés : « La première est d'établir l'existence du principe virulent, la seconde d'expliquer comment il engendre la matière tuberculeuse. » Et il ajoute avec une certaine bauteur : « S'il fallait le (M. Villemin) suivre sur ce terrain, je m'arrêterais tout court, car je n'aime pas à m'aventurer dans le cbamp des bypotbèses. »
Je me permettrai, messieurs, de vous faire remarquer combien l'on se montre sévère pour M. Villemin, et de quelles exigences on fait montre à l'égard de sa découverte. Comment pouvait-on, à cette époque, démontrer l'existence d'un principe virulent autrement que par l'inoculation? Un virus est une modification isomérique des humeurs, disait alors Robin. M. Villemin s'était servi du seul moyen possible de déceler une modification de cette nature.
En second lieu pourquoi demander à l'auteur d'expliquer comment ce principe virulent engendre la matière tuberculeuse ? C'était excessif. Même à l'heure actuelle oserait-on poser cette condition en pareille occurrence? Sait-on comment s'engendre le chancre, comment se forment les lésions secondaires de la syphilis? Personne n'oserait cependant nier le virus syphilitique. A-t-on attendu l'explication de la formation de la pustule variolique pour admettre l'existence du virus variolique ?
M. Colin, qui a plus de sympathie pour la matAère (?) tuherculetise que pour le virus tuberculeux, va se charger de nous expliquer la tuberculisation expérimentale sans l'intervention d'un virus. Pour lui la matière tuberculeuse est solide et accompagnée de substances liquides ; une fois introduite dans le tissu conjonctif, elle est rapidement débarrassée des liquides qui sont absorbés, puis réduite en particules fines par l'inflammation des tissus. Ces particules fines, s'engageant alors comme des parcelles minérales dans les mailles ouvertes du système lymphatique, sont transportées par le courant lymphatique semant la lymphangite et l'adénite sur leur trajet, et finalement se répandent dans le sang et, par lui, dans tous les organes parenchymateux, plusieurs semaines après l'inoculation. De sorte que rigoureusement la somme de matière tuberculeuse disséminée dans toute l'économie devrait être égale à la masse de matière inoculée.
M. Colin préfère cette explication à celle de M. Yillemin qui admet une puUulation du virus sur place pendant un certain temps, comparable à la période d'incubation des maladies.
Cependant, M. Colin ne se charge pas de nous expliquer ce qu'est la matière tuberculeuse ; il se contente d'affirmer qu'elle est un produit pathologique comme tant d'autres. Nous dirons à sa place qu'elle comprend tantôt des cellules jeunes comme dans la granulation grise, tantôt des cellules dégénérées comme dans la matière caséeuse. Or, comment une telle matière se développera-t-elle dans l'économie, car M. Colin est bien obligé d'admettre la multiplication après l'inoculation? On répondra : la greffe. Cela est plausible lorsqu'on inocule des granulations grises, mais lorsqu'il s'agit d'éléments dégénérés, de la matière caséeuse, la grefTe n'est plus admissible ; des cadavres de cellules ne. peuvent produire des granulations composées de cellules jeunes! En face de ces questions pressantes, M. Colin se contente de poser un point d'interrogation.
i8 LEÇONS SUR LA TUBERCULOSE.
(( La matière introduite a-t-elle exercé l'action catalytique des ferments, ou a-t-elle simplement proliféré ? Peu importe. » Mais au contraire c'est ce qu'il importe de savoir ou de se demander. Toute la question est contenue dans cette interrogation, et M. Colin répond : peu importe !
Cependant en parlant à cette époque d'action catalytique le rapporteur semble indiquer qu'il était bien près d'accepter Texistence d'un virus tuberculeux ; mais pour aller plus loin il lui aurait fallu braver les foudres du camp clinique, sortir de l'orthodoxie ; il se contenta d'admettre le fait brut de Tinoculabilité, laissant à l'avenir la tâche délicate d'apprécier sa valeur et d'en mesurer la portée. 11 n'osa rien affirmer, ni le virus, ni la greffe ; il laissa planer le doute le plus complet sur l'interprétation des faits dont l'existence ne pouvait être niée.
Le rapport exprime l'espoir que la découverte de M. Yillemin permettra « de bien étudier, de bien suivre sur les animaux la maladie à toutes ses phases et peut-être de combiner des méthodes de traitement dont la pauvre humanité pourra retirer quelque avantage ». Le temps dira « en quoi la transmission par inoculation peut rendre compte de l'hérédité incontestable et de la contagion mal établie de la phthisie dans les conditions ordinaires ».
La reconnaissance de l'inoculabilité avec tant de réticences devait semer le doute dans les esprits ; c'était abandonner M. Yillemin aux attaques de la médecine traditionnelle, c'était donner le signal de la lutte. Vous verrez qu'elle fut vive, et qu'après deux années de discussion, l'Académie se refusa à sanctionner par un vote les expériences de M. Yillemin.