‹ Leçons sur le chancreChapitre 1 sur 99 · A MONSIEUR · texte numérisé non relu

A MONSIEUR

Le Docteur Ph- RICORD

Maître,

Des nombreuses ({uestions que vous avez abordées dans vos leçons cliniques de Tannée 1856, il en est une qui, par sa bauie impor-* tance doctrinale et par Tintérôt de vos plus récents travaux, devait surtout attirer l'attention de vos auditeurs.

Otte question, je l'ai nommée par le litre même de ce volume ; je l'ai choisie de préférence, pour donner sur les nombreux et différents problèmes qui s'y rattachent le résultat de recherches encore inédites et l'exposé de vos doctrines actuelles.

C'est donc à Vélude du chancre que j*ai consacré cette publication.

Limitant ainsi mon sujet, j'ai pensé que je pouvais sans crainte lai donner un développement que vous vous étiez interdit dans le cours de vos cliniques , alors que vous traitiez de la syphilis tout entière. Je ne me suis donc point borné <i reproduire ici les leçons que vous avez professées sur cette intéressante question du chancre. Je me suis aidé, pour compléter mon sujet, de votre enseignement quotidien et de vos instructions familières. J'ai rassemblé, pour les annexer à votre texte, une foule de notes que j'avais recueillies de votre bouche, soit au lit des malades, soit aux consultations du Midi, si fécondes en exemples pathologiques de tout genre; je me suis inspiré de vos publications antérieures, et j'y ai puisé largement; je vous ai mime copié quelquefois, certain que tout le monde, gagnant au plagiat, excuserait le plagiaire.

Mais, pour élrc complet Je no inc dis*«i'niile pas qiiej*ai cnroiini un grave reproclie par ce mode de travail. Votre cnscignemeiii aÎDsi reproduit — jo le sens mieux que tout autre — perd son cachet original : la doctrine se retrouve |M>ut-ôtrc dans ces Leçons ; mais, à coup sûr, on n'y voit point le maître.

Aussi bien, que n'apprenez-vous à vos élèves, en môme temps que la vérole, le secret de la |K*indre comme vous ! Que ne leur donnez -vous le moyen de rendre cette parole qui dicte depuis un quart de siècle les dogmes de la syphilis, de reproduire avec tout son échu cet enseignement inimitable qui charme en instruisant, qui sème une science à la fois profonde et facile, médicale cl |>opuhûre !

Hélas! maitre, vous manquez à ce livre, et il me faut tout d*«bord m'eicuser près de vous et de vos lecteurs de vous avoir déGguré.

Disséminant mes forces, je n'aurais fait que montrer davantage mon insuflBsance. Je me suis donc restreint, je vous le répèle, à an sujet unique.

Toutefois, il est plusieurs questions que j'ai cru ne pas devoir sacrifier entièrement , parce qu'elles se rattachaient d'une façon trop immédiate ii l'étude du chancre. — Je leur ai consacré quelques chapitres.

Il en est d'autres encore que leur nouveauté ou leur haute importance doctrinale ne me permettait |)as dcjili.%trnirc. Je leur ai ouvert une place soit dans le courant du texte, soil dans les notes additionnelles que vous trouverez à la fin de ce volume.

Telles sont, par exemple, les questions relatives à Vétal du sang chez les syphilitiques , à la contagion médiate , à la transmission du chancre dans ses différentes variétés^ à Vaction thérapeutique du chlorate de potasse^ à la dualité du virus chancreuxj etc.

J'ai cru devoir rejeter de même au chapitre des pièces justificatives plusieurs documents statistiques ou autres, que leur éteudne

ne me perineltait pas d'insérer dans le cours de vos Leçons, sans danger de distraire ratlention des lecteurs du sujet principal.

Je serais heureux que cette distribution des matériaux que j'avais à classer pût vous satisfaire.

Vous trouverez encore, mon cher maître, çà et là, au bas de votre texte, quelques furtives notes empruntées aux premiers auteurs qui ont écrit sur la syphilis naissante. C*est qu'en eiïet de bien curieuses analogies rattachent à votre doctrine ces observateurs du vieux temps, pour en faire, comme on Ta dit, lesprécur^ seurs de votre école. Je n*ai pu toujours résister au désir de signaler cette communion d'idées à travers les âges. Quelques citations éparses — qu'il faudra me pardonner — montreront que votre doctrine a ses fondements dans les annales les plus reculées de la sypbiliographie, et que s'il lui fallait une sanction, elle |X)urrait la demander h l'histoire où sont inscrits ses titres de noblesse.

Et maintenant, cher maître, conmient vous remercier de la bienveillance infinie avec laquelle vous avez ciié dans vos clini(|ues les quelques recherches sur la contagion du chancre que j'avais entreprises sous votre direction? Mieux que tout autre, cependant, vous savez que cette étude n'a de valeur que par l'attention dont vous l'avez honorée : c'est vous qui l'avez provoquée, qui l'avez suivie, qui .l'avez aidée de vos conseils et de votre temps; c'est vous seul qui pouviez en féconder 1rs résultats.

Soyez assuré, du moins, que je n'avais |)as besoin de cette distinction si touchante et si flatteuse pour moi, pour vous être attaché par les liens d'une éiernellc reconnaissance. Je me souviendrai toujours que j'ai trouvé en vous plus qu'un maître bienveillant, et je ne fais aujourd'hui qu'acquitter une dette du cœur en m'associant à ce double sentiment que conservent pour vou3 les aînés de votre école, et, avant tous, la génération des internes que vous avez formés: aiïeclion pour l'homme, admiration pour le professeur.

A. FOURMIBR.

Août 1857.

A MoNsiKLR Alfred FOURMEK,

AMCIRN INTEIHR DE L'hApITAL DO MIDI (l).

Mon cher ami el etcellent disciple,

Je n*ai que des éloges à vous adresser.

Votre travail est aussi complet que possible — Je suis

heureux et fier de vous avoir trouvé pour interprète,

Vos noies, \os nombreuses observations, vos propres recherches et vos travaux statistiques que \ous avez ajoutés à mes Leçons, ne peuvent qu'être bien acueillis par vos lecteurs: cVsi le fruit dVtudes SfViouses, d*un travail persévérant et consciencieux, que jt* me plais k reconnaître et que je ne saurais trop encourager.

Vous avez été bienveillant pour moi autant qnon peut Tétre ; recevez donc mes sina-rcs remerciinenls, ri ci'ovez au boidieur que j'éprouve de vous a^mpler parmi mes meilleurs él<*\es et aus^i au nombre dea amis auxqueU je ticiks le plus.

Votre alTectionné,

KicoRn.

Pîiriîi. 27 norti !8r.7.

(1) J'ai rni ii<»voir apportai celte letlrr à l.i connaiManrc du public, tl'ett une roiiférration donnée par le naître à cette putiliration. T/est de plus la meilleure reconiniandalion que pui<iH* invoijuer près du public médical le rédacteur de ces levons.

{Not$ de l*édU€ur.)

LEÇONS

Messieurs, Un poêle a écrit :

L'homme absurde est celui qui ne change jamais,

c'est-à-dire celui qui place la fidélité à ses opinions audessus de la vérité même. J'applaudis à cette maxime. Aussi ne serez-vous pas étonnés de m'entendre, dans le cours de ces leçons, apporter quelques modifications aux doctrines que j'avais professées jusqu'à ce jour.

Définie d'une façon générale, la syphilis (1) est une ma-

(I) n Cit peu de maladies dont la synonymie présente une égale richesse. On sait que chacun des peuples accusés d'avoir transmis l'origine du mal fit retomber sur un peuple voisin la honte de cette communication. Jamais on ne vit pareil empressement à décliner une priorité. De là les noms de mal français, mal napolitain , mal espagnol^ mal américain^ mal du Pérou^ mal castillan, mal des Portugais^ des Turcs, des chrétiens, des Polo^ nais, etc... On a donné encore à cette maladie les noms de mal du saint homme Job^ mal de Miii( àiévius, de saint Sèment, gorre, grande gorre,

ladîc contagieuse, engendrée par un virus et débutant par un accident particulier, le chancre.

Le chancre présente ce caractère lout spécial qu'il est toujours la conséquence d'un accident analogue h luimême, et qu'il devient la source obligée d'un accident semblable. En d'autres termes, c'est à la fois l'effet et la cause de la spécificité virulente.

Le chancre naît du chancre et peut seul le reproduire.

Je n'ai pas besoin de vous rappeler ici les doctrines des confusionnistes de tous les temps, qui donnent à la vérole autant de sources que la pathologie des régions sexuelles peut fournir d'accidents: la blennorrhagie, les végétations, la pustule plate, le bubon, etc. Le temps et l'observation ont fait maintenant justice de ces errements, et la lumière a lui sur les ténèbres où r(m s'eforçait de maintenir cachée la source véritable de la vérole.

Li vérole naît du chancre, et ne reconnaît pas d'autre origine. C'est là, messieurs, un fait surabondamment démontré aujourd'hui, et que les vains efforts de quelques rares contradicteurs ne suffisent plus à mettre en doute ; c'est un fait qu'une expérience de vingt-cinq ans sur le plus vaste théâtre de la syphilis me permet de proclamer sans hésitcition, vA pour le^piel je n'ai point à craindre de dénwMili des générations à venir.

Li syphilis est le résultat de l'absorption du virus syphiliti(|ue. Et comme ce virus ne pénètre pas dans l'éco-

vérole, grosse vérole, caries gallica, mœdorrhea (Reiiedictus). pubienéagra (Ga^p. Tordla), mentagra^ lues venerca, syphilis (Fracastor), mol vénérien, venereat disorder en Angleterre, en Espagne mal curial, mal de p9iirat mal debuas^ etc., etc.

nomie sans effraction^ c'est-à-dire sans ulcération, c'est un chancre qui ouvre la scène des accidents. Les prétendues véroles d'emblée sont des faits apocryphes ou mal interprétés.

Comme je l'ai dit ailleurs, le chancre est à la vérole ce que la morsure du chien enragé est à l'hydrophohie ; et, à moins d'hérédité, à moins d'infection transmise par la gestation, il n'est pas de syphilis constitutionnelle sans cet accident primitif obUgé.

Le chancre est donc Vexorde obligé de la syphilis (1).

Mais le chancre donne-t-il fatalement la vérole? Cet accident est-il toujours le même dans sa forme? Ses conséquences sont-elles invariablement semblables? C'est là, messieurs, ce qu'il me faut dès aujourd'hui étudier avec vous; c'est là le point capital sur lequel je veux arrêter vos esprits dans le cours de ces leçons.

Eh bien, voici ce que nous apprend l'observation clinique : les manifestations pathologiques consécutives au chancre sont loin d'être identiques sur tous les sujets. Ici, le chancre s'accompagne fatalement à quelques semaines, à quelques mois d'intervalle, et au delà, d'accidents constitutionnels qui envahissent tour à tour les diiférents systèmes de l'organisme, la peau, les muqueuses, les viscères, les os. Là, au contraire, le chancre se borne à une action purenjent locale; respectant l'économie et n'en-

(1) Vojei note I.

h LEÇONS SUR LE CHANCRE.

traînant à sa suite aucun accident d'infection générale, c'est tout au plus s'il étend parfois son influence jusqu'aux ganglions qui sont les aboutissants lymphatiques de la région aflectée.

Dans le premier cas, c'est une diathèse qui s'établit ; c'est un principe toxique qui circule dans le sang; c'est l'économie tout entière qui se trouve infectée. Dans le second, le chancre reste une lésion locale qui borne son effet à la région sur laquelle elle se développe.

Quel est le secret d'une semblable diff^érence dans les manifestations consécutives du chancre?

Avant et depuis Hunter jusqu'à notre époque, tous les syphiliographes ont expliqué par une sorte de réaction de l'organisme sur le principe virulent la raison des modalités variables de la maladie. C'est à la différence des consti tu lions, des tempéraments, des sexes, des idiosyncrasies, etc., qu'ils ont attribué la différence des manifestations du virus. Admettant comme incontestable l'unicité de la cause, ils croyaient à l'identité de l'effet comme FOND, et ne voyaient dans la variété des formes que le résultat d'influences individuelles. D'après cette manière de voir, le chancre était une graine unique qui devait produire des fruits différents, suivant le terrain où elle se trouvait appelée à se développer.

Telle est, messieurs, la doctrine ancienne, la doctrine de V unicité de la cause virulente.

En face d'elle, se sont élevées dans notre siècle des doctrines advei*ses c|ui tendent à expliquer la diversité

(les roanifestations syphilitiques par la phiralité des causes.

Ce fut en 1815 que l'on commença à mettre en doute Topinion qui rattachait à des idiosyncrasies les effets différents du virus. Carmichaël leva le premier Tétendard de la révolte contre les idées anciennes. Il proposa d'admettre quatre virus répondant chacun à des formes particulières d'accidents constitutionnels. Mais cette doctrine de fantaisie ne pouvait soutenir une analyse rigoureuse ; aussi fut-elle généralement repoussée (1).

L'hypothèse de Carmichaël était déjà à peu près oubliée, lorsque j'émis à mon tour, dans mes leçons, dans mes écrits (2), cette opinion : que les différences des manifestations morbides consécutives au chancre pouvaient bien tenir, non-seulement à des conditions individuelles, mais aussi à des différences de causes et de virus.

Cette opinion, que je présentais seulement sous forme dubitative, a été développée depuis par l'un de mes meilleurs élèves, qui a tenté de donner à la doctrine de la dualité' du virus l'autorité du témoignage historique. Tranchant la question que je laissais indécise, le docteur Bassereau a nettement conclu 'de la différence des mani-

{\) An essay m venereal diseases, and the uses and abuses ofmercury tu Iheir treatment^hy Ricliard Carmichaël,!'^ édil., 1815.

Suivant M. Carmichaël, l'ukëro simple primitif {venerola vulgaris d'Evans) est suivi de l'injection simple du pharynx et de Véruplion papu^ leuse; — les a/fectiont squameuses (psoriasis ou lepra) succèdent au chnncre huntérien ou induré (syphilis vraie d'Abernelhy) ; — la syiMilide pustuleuse est produite par le chancre à bords élevés, sans induration ; — enfin, le chancre phagédéniquc primitif amène à sa suite Vulccrc phagédé* nique secondaire de la gorge (pharynx, voile du palais, etc.) et V(riiption tuberculeuse (rupia) de la peau. A. F.

(2) Uttres sur la syphilis, WWIV lettre.

festations conséculives aux chancres à la diversité des causes et à la pluralité des sources. Dans sa doclrine, le chancre n'est plus une unité morbide ; c'est une manifestation mixte, appartenant à deux espèces pathologiques distinctes. De ces deux espèces Tune, le chancre simple, serait Vulcère contagieux des organes génitaux^ connu et décrit par les cinciens auteurs, Celse, Galien, etc. ; l'autre, le chancre infectant, serait le symptôme initial d'une affection d'origine nouvelle, la syphilis, la vérole (1).

Ce n'est donc plus ici l'influence du terrain qui modifie la graine, ce sont des graines différentes qui donnent naissance & des germes différents.

Mais voici venir une autre théorie.

Au lieu de faire, comme dans la doctrine précédente , deux espèces pathologiques distinctes du chancre simple et du chancre infectant, le docteur Clerc, encore un de mes élèves afftîctîonnés, les considère seulement comme deux variétés du même virus. D'après lui, le chancre simple n'est qu'une modification du chancre infectant -, c'est le résultait de l'inoculation du chancre infectant sur un sujet diathésé, c'est-à-dire subissant l'influence d'une syphilis constitutionnelle antérieure. Chacnin de ces chancres se transmet isolément comme espèce pathologique distincte, et les cnnséquencos do la contagion sont déterminées, non par telle ou telle prédisposition individuelle, mais par la nature même et V espèce de l'accident où l'infection a été puisée (2).

(!) Voyez noie II.

(2) Voici les conclnsions textuelles du mémoire de M. le doeteur Clerc iur le ckancrwde syphilitique :

Pour moi, messieurs, je dois vous avouer qu'issues de mon école, ces doctrines qui tendent à multiplier les sources du virus chancreux, me trouvent fort disposé en leur faveur. J'y vois, en effet, une éclatante confirmation des idées que j'ai le premier émises sur la nature, l'existence indépendante et le pronostic différent des deux variétés ou des deux espèces de l'ulcère vénérien primitif. La nécessité de créer aujourd'hui plusieurs origines aux chancres et d'en multiplier les sources, indique assez si j'étais guidé par une juste raison, alors que je m'efforçais de signaler les différences et de rechercher les conditions chniques qui devaient permettre un jour de distinguer, dès leur début, ces deux formes d'ulcération.

Mais abandonnons les théories, messieurs, et rentrons dans le domaine de la clinique.

Je viens de vous dire qu'il existe deux variétés du chancre. 11 me reste à vous entretenir des caractères propres à chacune d'elles.

J'étudierai en premier lieu le chancre simple, non infectant, celui que le docteur Clerc a désigné, dans ces derniers temps, sous le nom de chancroïde.

« Le but de ce travail est d'établir :

> 1<^ Qu'il existe deux variétés diitincles de cbancres syphilitiques, dont l'une est le chancre induré ou infectant, et l'autre le chancre non induré, non infectant ou chancre simple ;

n 2*^ Que chacune de ces variétés de l'ulcère syphilitique primitif se transmet comme espèce pathologique ;

> 3*^ Que le chancre simple ou non infectant est lô résuUat de l'inocula^ tion d^un chancre infectant à un sujet qui a ou qui a eu la syphilis coiistitulionnellej et qu'il est V analogue de la varioUAde ou de la fausse vac» cine, d'où la déuominatiou de CHANCROIDE que nous proposons de lui appliquer. »

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