XI* LEÇON
de précautions ; par exemple , les lettres des pays infectés devaient être trempées dans le vinaigre; pourtant on apporta un jour au sein du conseil une lettre qui n’avait pas été purifiée. Dans cette réunion d’hommes honorables, mais la plupart étrangers à la médecine, on croit fermement à la contagion: jugez du scandale que cette lettre vierge dut causer. C’était à qui n’y toucherait point , et l’on était sur le point de se demander si le conseil ne devait pas se mettre en séquestration. J’ignore si elle fut ouverte. C’est un fait fort curieux qui , par bonheur, n’est pas parvenu à la connaissance des journaux de l’epoque.
Rien de plus facile , au reste , que de trouver dans les réglements sanitaires des mesures absurdes et contradictoires. Ainsi quand le choléra était à Sunderland, un réglement ordonnait en France la quarantaine à tout bâtiment venu de cette ville, et laissait passer sans obstacle les voyageurs qui en venaient par terre : pourtant on sait que l’on voyage rapidement en Angleterre. Ainsi moi, qui venais de vivre au milieu des malades à Sunderland, si j’étais parti sur un bâtiment, j’aurais fait une quarantaine; j’en ai été affranchi parce que j’avais pris la diligence.
Bien qu’il existe des réglements sanitaires , des magistrats pour les appliquer , souvent ils sont inexécutables. A Calais, par exemple, il n’y avait, lors de mon passîige, point de lazaret, point de
lieu propre à faire quarantaine, et cependant clic
était soi-disant en vigueur.
Les mesures sanitaires, je le répète, sont sans objet, si elles sont envisagées physiquement comme obstacles à la propagation d’une maladie contagieuse. Il y a des gens qui franchiront un cordon sanitaire pour le seul plaisir de le franchir; le factionnaire leur tirera nu coup de fusil : eh bien , ce sera pour eux un plaisir de plus d échapper à ce danger; et puis, lorsqu il existe des cordons sanitaires, les marchandises deviennent plus chères , et les contrebandiers, pour en tirer profit, ne man-
quentpas de faire de fréquents voyages malgréla plus
active surveillance. Lorsqu’on plaça aux Pyrénées un cordon, qui à vrai dire était politique plutôt que médical , l’année suivante je visitai les lieux où les postes avaient été placés ; on me montra certains endroits, dans les gorges les plus élevées, où passaient les contrebandiers. Je demandai si ces chemins étaient habituellement fréquentés : on me répondit qu’ils ne l’avaient été que pendant l’existence du -cordon; ce cordon sanitaire était donc parfaitement inutile , et si la fièvre jaune eût été une maladie contagieuse et transportable par des hommes ou des marchandises, il n’aurait pas retardé d’un jour son importation en France. Pour isoler complètement un pays infecté, il faudrait pouvoir agir, comme les chimistes'le font à l’égard des gaz, le couvrir d’une immense cloche de verre, et jeter
i\ 1 entour une vaste mer de mercure ; peut-être on y parviendrait de cette manière : peut-être, car les chimistes, malgré ces précautions, ne peuvent pas toujours empêcher que quelques parties du gaz ne se répandent dans le laboratoire.
Ainsi, en admettant la contagion, en admettant l’existence de germes susceptibles d’être transportés, couvés et développés après un temps plus ou moins long, je ne crains pas de dire qu’il n’est pas en notre pouvoir d’en empêcher la propagation.
L’administration , dont le principal devoir est de faire exécuter les lois, a aussi pour tâche honorable d’en solliciter les modifications quand elles deviennent nécessaires; l’administration, dis-je, a besoin d’être éclairée sur ces questions délicates , mais c’est aux médecins à lui soumettre leurs lumières, c’est à eux à montrer ce qu’il y a d’absurde dans la législation sanitaire.
En résumé, nous sommes autorisés à conclure que le choléra n’est pas une maladie contagieuse, nous pouvons dire au moins qu’aucun^ fait , aucune circonstance ne prouve la contagion. Ce que je dis du choléra, je peux le dire de la fièvre jaune, et à plus forte raison de la lèpre : je ne sais pas si même il existe quelqu’un qui croie A la contagion de cette dernière maladie. Quant au typhus, il est contagieux lorsque les malades sont accumulés, quand le malheur, la misère, la famine et tous les maux de la guerre pèsent sur un pays; mais ce n’est
pas une maladie qui puisse, à l’aide de germes , se propager d’un lieu à un autre. Quant à la peste d’Orient, qui ravagea Marseille en 1720, il n est pas présumable que ce soient les lazarets qui nous en ont garantis depuis cette époque. Les relations entre les contrées où la peste est endémique et les nôtres sont trop fréquentes, trop diverses, pour qu’on puisse supposer que s’il pouvait arriver de ce pays des germes capables de développer cette maladie , il n’en fût pas venu depuis 1720. Au reste, sans parler de la contrebande et de la puissance de l’or, ceux qui connaissent les lazarets , et qui y ont subi les longues et dispendieuses quarantaines, savent combien il est facile de faire passer des lettres, et de déroger en plusieurs points aux réglements.
Vous allez sans doute me demander, messieurs, avant que je termine , si l’épidémie meurtrière qui vient de décimer notre espèce est un fléau passager,
> comme la peste noire , ou bien si c’est un nouveau mal, qui, tel que la variole, 1^ sipliilis, etc., est ivenu s’établir parmi les hommes pour accroître ileifr misère pendant un temps indéfini ? Je répondrai , comme je n’ai été que trop souvent forcé de le faire : Je 7x’ en sais rien. Mais si nous en jugeons I par l’histoire du passé, le choléra ayant plus de 1 ressemblance avec les pestes temporaires qu’avec ‘des maladies du- genre de la variole, il est pro- I bable qu’après en avoir été cruellement éprouvés.
nous serons entièrement débarrassés de ce redoutable fléau.
Là se bornent, messieurs, les considérations que j’^avais à vous soumettre sur le choléra. J’aurais souhaité pouvoir vous annoncer, en terminant le semestre, que l’épidémie avait disparu de la capitale, mais depuis deux ou„ trois jours elle a repris une activité nouvelle. Espérons pourtant que ses nouveaux progrès n’auront point de suite, et que bientôt elle finira par disparaître. Quoi qu’il en soit, mon devoir et mon goût me portent à des recherches nouvelles, et je prends l’engagement de vous faire connaître au commencement du cours de l’année prochaine tout ce que l’expérience et l’étude pourront m’avoir appris sur ce triste mais intéressant sujet, (^^ipplaudissements prolongés.)