LEÇONS SUR LE DURETE
Expériences de M. Poggiale.
Sucre dans le sang Sucre dans le san<>
de la veine porte. des veines hépatimK
pour 100.
Voyez Comptes rendus de r Académie^ t. XL, p. 801.
Expériences de M. Leconte.
Chien nourri Sucre dans le sang Sucre dans le sang
de viande cuite. de la veine porte. '^pour* 10^^'’^“'*'
De viande crue . 0 . 4 452
Voyez Comptes rendus de l'Académie, XL, p. 906.
Tel était l’état de la question lorsque, dans la séance du 24 septembre 1855 (voyez Comptes rendus, t. XLI, p. 961), je vins annoncer à l’Académie un fait nouveau. J’avais décou vert que le sucre trouvé dans les veines hépatiques se forme dans le foie non par un dédoublement des éléments du sang de la veine porte qui le traverse, comme on avait pu le supposer, mais aux dépens d’une matière préalablement existante dans le tissu hépatique,
qui résiste au lavage et qui peut continuer à se transformer en sucre dans le foie de l’animal mort. Dans le
même mém-oire (voy. p. 469), je fis remarquer immédiatement que ce résultat nouveau devait apporter des corrections dans les dosages du sucre du sang ou du tissu hépatique, dont les chiffres étaient évidemment trop forts. En effet, l’animal ayant été sacrifié quelque temps avant l’expérience, le sucre formé après la mort
GLTCOGENÈSE HÉPATIQUE. 287
était nécessairement venu s’ajouter au sucre existant jjQrmalement et en accroître la quantité. Il fallait donc désormais reprendre tous les dosages que j’avais faits antérieurement, ainsi que ceux des autres expérimentateurs, en les pratiquant sur des animaux vivants, et en ayant soin de ne pas apporter de troubles dans la circulation hépatique.
Durant l’année 1857 (voyez Comptes rendus de l’ Académie des ^ sciences, t. XLIV, p. 578), je publiai la seconde partie de mon mémoire, et je donnai les pro- ' priélés physiques et chimiques de la matière hépatique préexistante au sucre que j’avais signalée deux ans auparavant, mais que j’avais isolée depuis et à laquelle je donnai le nom de glycogène ou de matière glycogène, ■
lin de mes anciens élèves, M. le docteur Pavy, de Londres (1), reprit alors mes dernières expériences; mais au lieu de réduire la quantité du sucre hépatique, il se crut autorisé à la supprimer complètement, à la nier ; il prétendit qu’en défalquant la glycose formée après la mort, il ne restait plus rien pour la formation pendant la vie; en un mot, pour lui, le sucre est un produit cadavérique ou pathologique. Je reviendrai plus loin eu détail sur cette interprétation erronée que j’examinerai avéc beaucoup de détails. Je me borne à dire pour le moment que le meilleur procédé pour obtenir le sang du tissu hépatique est celui que nous avons indiqué pré--
(1) Pavy, Lettsomian Lectures on certain points connected with Diabelés [the Lancet, 1860). — Id., On Diabètes. London, 1862, 2« édition, 1868. — Id., Skim-milk treatenient in diabètes {Lancet et Brit. med. Journ. Juin 1873).
cédemment, et qui consiste à introduire une sonde de gomme élastique parla veine jugulaire ou par la veine crurale. On pousse cette sonde à diverses profondeurs soit de haut en bas, soit de bas en haut et l’on constate toujours que c’est au niveau de rabouchenient des veines sus-hépatiques que le sang veineux renferme le plus de sucre.
La circulation du foie est fort mal connue, et il ne serait pas exact de croire que le sang de la veine porte coule régulièrement-et d’une manière continue dans les rameaux de la veine porte comme le ferait le sang artériel. Loin de là, il y a un reflux sanguin incessant, et le sang hépatique peut refluer des veines hépatiques vers la veine porte ou couler de la veine porte vers les veines hépatiques. 11 en résulte que la circulation dans la veine porte est en général très-lente, très-paresseuse et subit beaucoup d’oscillations. De plus, il y a toujours un reflux à l’entrée de la veine porte ; c’est pourquoi j’ai pu recueillir parle bout central de la veine rectale du sangde la veine porte, renfermant des traces à peine dosables de sucre, tandis qu’en poussant une petite sonde par la même veine jusqu’à l’entrée du foie dans le tronc de la veine porte, j’aspirais du sang qui provenait réellement du tissu hépatique et en contenait jusqu’à â à 4 pour 1000. Je reviendrai d’ailleurs sur ces faits intéressants relatifs à la circulation hépatique a propos des effets de la ligature de la veine porte sur ta production du sucre dans le foie.
Je me résume en disant qu’il est démontré expérimentalement que le sang veineux s’enrichit en sucre
GLYCOGÉNÈSE HÉPATIQUE. ' 289
en traversant le foie, et cela chez l’animal vivant et dont la circulation n’est point troublée.
Au point où nous sommes parvenus, un grand pas a été fait, mais tout n’est point fini. Nous savons que le foie est la source de la glycose, élément indispensable à la constitution normale du sang et dont l’exagération est le phénomène pathognomonique du diabète.
C’est là un résultat très-important, sans doute, mais il a besoin d’être complété. Nous connaissons le foyer de production de la matière sucrée, nous savons encore en quels points a lieu sa destruction. Ce n’est pas tout; il ne s’agit pas seulement de résoudre ces premiers problèmes : il faut résoudre les derniers problèmes.
Il faut nous demander comment le sucre se forme dans le foie ; par quel mécanisme il se détruit ailleurs; à quoi il sert.
Avant d’avoir répondu à ces questions, nous n’aurons pas une intelligence complète de la fonction glycogénique : nous ne serons pas arrivés à la limité de nos recherches. Elle existe pourtant cette limite. Mais nous n’y sommes point encore parvenus ; chaque problème résolu en fait surgir beaucoup d’autres à résoudre, a dit Priestley. Ainsi de problème en problème, on descend toujours plus avant, jusqu’à ce qu’on soit parvenu au phénomène primitif où il faut s’arrêter. Il y a certainement, dans le foie, une raison, une condition phy- Sico-chimique qui fait que le sucre s’y produit, une laison qui fait que le sucre se détruit dans les tissus,
que sa formation et sa destruction sont nécessaires ® la nutrition générale ; eh bien, il nous faut descendre
“■•bekkabd. 19
jusqu’à ce dernier degré, constatons seulement que point de départ de ces nouvelles recherches, l’origine du sucre du sang dans le foie, est établi sur des expériences qui ont présenté la plus grande netteté et la plus complète concordance. Le fait est donc hors de conteste.
On ne pourrait élever contre cette conclusion rigoureuse aucune objection valable, à moins qu’on ne veuille ressusciter cet ancien et mauvais argument qui consiste à repousser l’application à l’homme des résultats obtenus sur les animaux. Nos expériences, en effet, ne peuvent que très-rarement porter sur l’homme malade et plus rarement encore sur l’homme sain : c’est pourquoi nous opérons sur les animaux, chien, lapin, mouton, cheval, dont l’organisation se rapproche le plus de la nôtre. D’une façon générale, nous savons que les faits physiologiques s’accomplissent de la même manière et par les mêmes mécanismes chez les mammifères et chez l’homme. La vérification mille fois faite ne peut laisser aucun doute sur ce point. Lorsque les conditions d’un phénomène sont exactement déterminées, il ne s’agit plus que de savoir si elles sont réalisées chez l’homme comnie chez l’animal. S’il en est ainsi, la conséquence sera la même. Les influences de détail sont faciles à apprécier ; on sait dans quelle mesure et de quelle façon elles peuvent modifier le résultat.
Cette considération d’ordre général nous paraît suffire et légitimer l’extension que nous faisons à l’homme des faits que nous venons de découvrir grâce aux vivisections sur les animaux* Cependant nous ne nous
GLTCOGËNÈSE HÉPATIQUE. 291
contenteroDs pas de cette analogie, et comme preuve surabondante nous citerons, toutes les fois que nous en aurons l’occasion, les vérifications qu’il nous a été donné d’obtenir par la recherche directe sur l’organisme humain.
Nous pouvons déjà dire par anticipation que chez l’homme, comme chez les animaux, le foie produit normalement du sucre qui est versé dans la circulation. Cette production ne doit s’arrêter jamais dans hétat normal, et seulement aux approches de la mort elle s’épuise et cesse. Dans le cas d’inanition prolongée, le sucre diminue graduellement, et lorsqu’il n’existe plus qu’à l’état de traces, la vie est bien près de s’éteindre.
C’est en examinant successivement les différents sangs des organes que nous sommes arrivés à localiser dans le foie la production de la glycose. En examinant le foie lui-même et son tissu, nous allons obtenir une confirmation du même fait. Nous donnerons ainsi la démonstration de notre proposition par deux voies différentes, et cet accord nous prouvera que nous sommes parvenus à la vérité.
Après cette étude nous aborderons la question dé savoir comment le foie produit le sucre.
En nous livrant à cette nouvelle recherche, nous ne nous écartons en aucune façon de notre objet : l’étude du diabètj.
Vous n’uYcz pas perdu de vue, en effet, l’enchaînement logique des idées qui nous ont conduits au point où nous sommes arrivés. Il s’agit de connaître le mécanisme intime de la maladie diabétique, seul moyen rationnel de
la comprendre, et plus tard, de nous en rendre maîtres. Son signe pathognomonique, c’est la présence du sucre dans les urines. Celle-ci est la conséquence de l’existence du sucre dans le sang ou plutôt de sa surabondance, car le sucre existe normalement dans le liquide sanguin. Quelles sont les conditions qui président à cette exagération de production? Pour le savoir, nous avons d’abord cherché le lieu de la production normale du sucre. C’est le foie. Maintenant que nous sommes au foyer du phénomène de la formation du sucre, nous devons y rechercher son mécanisme.
L’explication du phénomène morbide est intimement liée à celle du phénomène normal. Il se trouve qu’en faisant de la pathologie ou de la pathogénie, comme vous voudrez, nous faisons en même temps de la physiologie. C’est là une circonstance inévitable. L’enchaînement de la physiologie et de la pathologie est naturel et nécessaire : c’est leur distinction et leur séparation qui est une subtilité artificielle. Nous l’avons dit en commençant ce cours : nous avons insisté sur l’identité du problème pathologique et du problème physiologique. Nous voyons ici une nouvelle confirmation, entre mille, de notre manière de voir.
Puisque le sang qui sort du foie pendant la vie est le plus riche en sucre, voyons donc si le tissu de l’organe contient lui-même plus de sucre que les autres tissus.
Nous allons faire l’autopsie devant vous d’un chien nourri de viande et sacrifié depuis vingt-quatre heures.
Yoici un morceau de foie extrait du corps de l’animal. Nous le divisons en fragmenls de petit volume,
puis nous l’écrasons. On pourrait se contenter pour cela de Itî mortier, ordinaire, comme nous
le faisions jusquïci. Mais pour opérer plus rapidement, nous emploierons une machine un peu plus commode, qui est d’un usage ordinaire depuis que les médecin ont pris l’habitude de prescrire la viande crue à certains malades.
La pulpe obtenue par le broiement du foie à l’aide de cette machine est mélangée à de l’eau dans laquelle on la fait chauffer et bouillir quelque temps avant de filtrer. On ajoute aussi une certaine quantité de. charbon animal qui s’emparera des matières colorantes et fournira ainsi à la filtration une liqueur incolore, condition favorable à Remploi des réactifs cupriques.
Nous voyons, en agissant ainsi, que le liquide qui passe au filtre est décoloré, mais blanchâtre et opalin. Remarquons dès à présent ce fait. Il aura son explication plus tard, et il nous fournira un renseignement dont l’impoitance est considérable.
Le réactif de Barreswill ou de Fehling fournit une démonstration immédiate et évidente de la présence du sucre. La décoloration du liquide, l’apparition d’un abondant précipité rouge, nous prouvent que la glycose existe eu proportions énormes. Ce sucre fermente rapidement, dévie à droite le rayon polarisé : il donne avec les alcalis une coloration brune. C’est bien la glycose ordinaire, c’est bien là le sucre de diabète dont nous constatons ici les caractères.
Le fait est donc très-net. Le foie renferme une grande quantité de glycose chez les animaux sacrifiés
29â LEÇONS SUR LE DIABÈTE,
en état de santé. Ce résultat est indépendant de la nature de l’alimentation. Le chien sur leq^uel nous venons de le constater avait été, ainsi que je vous l’ai dii nourri de viande. Nous allons opérer actuellement sur le foié d’un lapin qui avait été soumis à un régime purement végétal. Le fait sera aussi évident, et en effet vous voyez que la décoction opaline du foie de lapin nous donne les mêmes résultats que chez le chien.
J’ajouterai què cette quantité énorme de glycose se constate dans le foie à l’exclusion des autres organes du corps. Nous faisons, en effet, cuire les reins, la raie, le poumon, le cerveau, les muscles du chien et du lapin dont le foie est si sucré, et vous pouvez voir que les décoctions de ces organes, que nous avons traités de la même manière, ne donnent aucun caractère évident de la présence du sucre.
Vous pouvez examiner tous les organes des animaux de boucherie ; vous trouverez toujours du sucre eu abondance dans le tissu hépatique, et pas d’une manière sensible dans les autres organes ni dans la viande proprement dite.
Je reviendrai ici, à propos de la eonstatation du sucre dans le tissu du foie, sur des recommandations que je vous ai déjà faites à propos de la recherche du sucre dans le sang. En effet, les conditions de l’expérience ne sont pas indifférentes. Si l’on n’était prévenu, on pourrait quelquefois éprouver un insuccès dont il faut bien reconnaître la cause.' Il est donc utile d’indiquer que 1 épreuve doit porter sur le foie frais d’un animal sacri-. fié en état de santé. Une des conséquences de beaucoup
<je maladies est de faire disparaître après la mort le sucre du tissu du foie comme du liquide sanguin.
C’est pour cela que les recherchés faites sur le foie des sujets morts dans les hôpitaux sont le plus souvent négatives. On examine après vingt-quatre ou quarantehuit heures le foie d’un homme chez qui le sucre a diminué graduélleméht dans les derniers moments et a disparu à l’instaiit de la mort. Ad contraire, si l’on pratique l’examen, comme il m’a été donné dé le faire, dans le cas de mort violente, le sücre sé manifesté avec la plus grande évidence. J’ai pratiqué l’essai sur treize ou quatorze suppliciés. J’ai examiné plusieurs suicidés sains ou malades et j’ai reconnu des quantités de Sucre considérables. J’ai depuis plus de vingt ans établi tous ces faits (1).
Nous retrouvons ainsi dans le foyer mêüie de la production glycogénique le phénomène que nous connaissions déjà pour le sang, c’est-à-dire la diminution ou l’augmentation dè la matière sucrée dans le cas de maladie. La fonction glycogénique du foie est atteinte d’une façon plus ou moiiis profonde dans l’ëtàt pathologique, et cette altération se traduit par dès modifications dans la proportion de glÿcosë dans le liquide sanguin lui- Biêmè, aussi bien que dans le tissu hépatique.
Si donc on trouve lin foie dépourvu dë sücrë, on peut affirmer qu’il provient d’un homihe ou d’un animal maladés.
Voici par exemple le foie d’iin chi'^h mort hier à
(i) V’'oyez ma thèse sciences : N ' foie.
Thèses de la Faculté des sciences de Paris, 1853.
la suite d’une violente péritonite ; le tissu hépatique traité comme précédemment ne donne, avec le liqui^j de Fehling, aucune trace de réduction, preuve qif il ne renferme pas de glycose. Je vous ferai en outre remar quer ce point important, c’est que la décoction de ce foie au lieu d'être blanchâtre et opaline, est au contraire parfaitement limpide et transparente. Je vous fais remarquer ce caractère sur lequel nous aurons plus tard occasion de revenir.
Je ne saurais assez insister d’une part sur ces conditions d'arrêt de la fonction glycogénique dans les foies malades, et d’autre part sur la rapide destruction du sucre normalement formé. Nous voyons quelquefois, dans des relevés de nécropsie, signaler ce fait qu’il a été impossible de retrouver le sucre dans le foie. Récemment encore, à propos d’une observation de pancréatite suppurée, l’auteur d’un travail communiqué à l’Institut entrevoit dans fa physiologie pathoîogique du diabète Joute une série de problèmes obscurs, et celâ uniquement parce qu’il n’a pas retrouvé dans le foie d’un malade, dont l’autopsie était faite au moins vingt-quatre heures après la mort, le sucre qu’on avait constatJ J abondamment dans l’urine (520 grammes par jour). Il y a là, vous le savez, des conditions d’examen cadavérique dont il ne faut pas oublier de tenir compe, absolument comme nous tenons compte des conditions expérimentales que présentent les animàuï. Il est fâcheux
que l’oubli de ces conditions expose parfors''''r étude
d’une question â 'être ^encombrée (de matériaux inutiles; -c’ést'pour éelà que nous revenons sans cesse sur les con-
ditioDS de discipline expérimentale, aussi bien pour une vivisection que pour une autopsie.
£o résumé, le résultat nouveau sur lequel j’ai voulu aujourd’hui appeler votre attention, c’est que le tissu du foie renferme constamment du sucre chez l’homme et les animaux sacrifiés en état de santé. L’absence du sucre est un caractère morbide, un état de maladie. Ce rapprochement est important à faire au point de vue du sujet qui nous occupe, et relativement aux idées qu’on se fait du diabète. Dans cette maladie, en effet, les médecins considèrent que la présence du sucre est liée à l’état pathologique, tandis que la physiologie nous montre que c’est précisément le contraire. La présence du sucre est l’indice de l’état normal, de l’état de santé ; l’absence du sucre est le caractère morbidq par excellence. Vous voyez donc, messieurs, par cet exemple, ce que valent ces distinctions qu’on cherche perpétuellement a établir entre l’état pathologique et l’état physiologique. Il vous prouve que ces distinctions n’existent réellement pas dans le sens où l’on veut les entendre. Î1 n’y a jamais au fond que dés phèriornènes physiologiques, dont il faut chercher à connaître les conditions variées à l’infini.
DOUZIÈME LEÇON
Sommaire : Gomment se produit le sucre dans le foie? — Diverses hypo. thèses. — Expérience du foie lavé. — Décoction émulsive du foie ^ Précipitation de la matière glycogène. — Composition chimique de la matière glycogène. — Ses dérivés : Xyldidine animale. — Sa transformation. — Diastase animale. — Théorie de la glycogénie hépatique. - Deux phases : acte chimique, acte physiologique ou vital. — Influence de l’alimentation sur la formation dé matière glycogène dans le foie. —
Le foie emmagasine-t-illes substances sucrées? — Nouvelles expériences de ligature de la veine porte. — Dans le foie le sucre ingéré se transforme-t-il en glycogène?
Messieurs,
Nous allons entreprendre la solution de la question capitale que nous devons nous poser au point où nous en sommes arrivés dans l’étude de la glycémie et de l’origine hépatique du sucre du sang :
Comment se produit le sucre dans le foie?
Diverses hypothèses ont été proposées successivëmént. L’explication que j’ai fait connaître en 1855, et que l’expérience a définitivement vérifiée, a servi de hase a la théorie véritable.
La première hypothèse que nous ayons à signaler ici par ordre chronologique est l’hypothèse de C. Schffiidt (de Dorpat), qui admit que le sucre se forme dans l’organisme par suite du dédoublement des matières grasses.
Ensuite vint l’hypothèse due au chimiste physiolo-
’GLYCOGÉNÈSE HÉPATIQUE, triste Lehmaon (1). Lehmann, en répétant mes expériences sur le sang du foie, avait remarqué ce fait, que le sang qui se charge de sucre en traversant le foie s’appauvrit en même temps de fibrine. Le sang de la veine porte contient moins de sucre et plus de fibrine que le sang des veines hépatiques. Lehmann en conclut qu’il y avait une corrélation intime entre ces deux phénomènes, et que c’était aux dépens de la fibrine que se formait la matière sucrée dans le foie.
M. Frerichs, qui s’est beaucoup occupé des fonctions du foie et de ses maladies, modifia un peu l’explication de Lehmann tout en conservant ce qu’elle avait d’essentiel, à savoir la formation du sucre aux dépens des matières albuminoïdes. Le dédoublement de ces substances protéiques donnait naissance, selon l’auteur-que nous citons ici, à de la glycose et de l’urée. Î1 donna même une formule hypothétique de cette réaction.
Je prouvai bientôt que toutes ces hypothèses ne répondaient pas à la réalité, j’arrivai, en effet, après quelques tâtonnements, à découvrir le mécanisme véritable de la formation du sucre dans le foie, et je vis que cette matière ne se produisait pas directement par le dédoublement d’un principe du sang, mais aux dépens d’une matière préexistante dans le foie, d’une véritable matière amylacée, le glycogène. Je montrai, eu outre, que l’opération se fait en deux temps : d^abord produclion de la matière glycogène., secondement, transformation de cëlle-ci en matière suCrée (2).
(1) Lehmann. Arch. fürphysiol. Heilkunde, 1848.
(2) Voyez S«>- k mécanisme physiologique de la formation du sucre
Voici par quelle série d’épreuves et de raisounemerits je parvins à ce résultat.
Un premier fait avait attiré mon attenlion. En faisant des dosages du sucre contenu dans le tissu hépatique je trouvais les plus grandes variations. J’observai que suivant le délai qui s’était écoulé depuis la mort de l’animal, les quantités de sucre variaient notablement dans l’organe hépathique. J’en trouvais davantage en opérant un certain temps après la cessation de la vie que lorsque j’opérais immédiatement. 11 semblait qu’il se formât du sucre après la mort et que j’eusse affaire à un phénomène de production sucrée post mortem.
Pour lever les doutes je fis alors une expérience décisive. Je pris le foie d’un animal qui venait d’être sacrifié. Je lavai son tissu avec soin ; j’enlevai par une injection d’eau prolongée pratiquée dans la veine porte tout le sucre qu’il pouvait contenir. Le réactif cupro-potassique me permettait de constater que j'avais bien réussi à débarrasser Complètement le tissu hépatique de tout son sucre. En répétant la recherche quelque temps après, je voyais le sucre reparaître dans le foie, et cela en proportion considérable.
Le sucre ne se produit donc pas dans les vaisseaux sanguins par une transformation d’un des éléments du sang, mais dans l’organe hépatique même, aux dépens d’une matière fixée dans l’intimité de son tissu. Les expériences que je viens de citer ne pouvaient s’interpréter autrement : elles renversaient les théories que
dans le foie {Comptes rendus de l’Académie, t. XLI, p. 461 et t. XLIV,
GLYCOGÉNÈSE HÉPATIQUE. 301
Schmidt, Lehmann et Frerichs avaient proposées pour expliquer la formation du sucre hépatique.
Mais quel était cet élément contenu dans le tissu liépatiqne qui produisait le sucre? Cet élément que je cherchais était évidemment insoluble dans l’eau, puisque la production de sucre, la ghjcogeîièse, avait encore lieu dans le foie après un lavage, une irrigation prolongée de l’organe. C’est là tout ce que m’apprenait l’expérience du foie lavé; pour aller plus loin, je devais extraire celte matière afin de l’isoler et d’en connaître exactement la nature.
Quelles substances insolubles sont susceptibles de fournir la glycose ? Parmi elles se trouve l’amidon ; mais certaines idées régnantes me détournèrent d’abord decette hypothèse. On croyait que les matières amylacées sont essentiellement caractéristiques du règne végétal, et sont absolument étrangères aux organismes animaux. Je pensai donc que ce pouvait être quelque corps nouveau, quelque glycoside, analogue à l’amygclaline, par exemple, qui est susceptible de donner par dédoublement divers produits parmi lesquels se trouve la glycose. M. Bertbelot, que je consultai, se ralliait à cette opinion.
Ce n’est qu’après avoir fait pendant très-longtemps des tentatives infructueuses pour isoler celte matière inconnue, que je dirigeai mes regards d’un autre côté, et que nies etforls furent couronnés de succès. J’avais remarqué déjà depuis longtemps ce fait que la décoction filtrée du foie, au lieu d’être absolument transparente, présente le plus souvent une teinte opaline très-marquée.
J’avais même appelé cette substance : la maüère émi foie (1).
La décoction émulsive du foie traitée par l’alcool me fournit un précipité abondant ; c’était la matière^/yco gène. Cette matière analysée, étudiée à part, se trouve comme nous le verrons, être tout à fait analogue aux amylacés, à la fécule, à l’amidon hydraté, à l’empois.
Voici le procédé que j’ai donné pour préparer la matière glycogène du foie : on choisit le foie d’un animal en santé, on l’extrait du corps, on le divise eu fragments que l’on jette dans l’eau bouillante. La matière est ensuite écrasée dans un mortier avec du noir animal destiné à décolorer la liqueur et à précipiter les matières albuminoïdes. Une nouvelle coction de quelques minutes, et la filtration de la bouillie noirâtre, fournissent un liquide opalin blanchâtre floconneux, contenant la matière brute que l’alcool permet de recueillir.
J’ai observé que la matière glycogène était plus abondante chez -les petits anim.aux où le foie à une trame moins résistante. C’est ainsi, par exemple, que la proportion de glycogène est au moins trois fois plus grande chez le lapin que chez le cheval.
Si l’on voulait obtenir cette substance absolument pure, il faudrait la débarrasser du sucre qu’elle renferme par des lavages à l’alcool; des matières albuminoïdes parla potasse ; du carbonate de potasse par l’acide acétique. Enfin un dernier lavage à l’alcool isolerait le glycogène 'pur .
(1) Voyez Uc^ons de physiologie expérimentale au Collège de France, P® Lee., 1855, et p. 145, 157.
GLYÇOGÉNÈSE HEPATIQUE. 303
L'n auti"® procédé pour précipiter la matière glyco» crène pure, consiste à précipiter de sa solution les matières albuminoïdes par l’iodure double de potassium et de mercure. On précipite ensuite la matière glycogène qui reste dans le liquide par l’alcool, ainsi qu’il a été dit.
J’ai vu que la matière glycogène est précipitée à l’état de grande pureté par l’acide acétique cristallisable ; seulement, l’acide agit sur la matière glycogène et la rend comme gommeuse et difficile à dessécher.
Cette substance glycogène étant une fois isolée, il a été possible de la caractériser chimiquement et d’en étudier les propriétés.
Le résultat de cette étude a été que le glycogène est tellement analogue à l’amidon qu’il mérite véritablement la dénomination d’amidon animal.
La composition élémentaire est la même. Le glycogène analysé par M. Pelouze n’a pas donné de traces d’azote et sa teneur en carbone, hydrogène et oxygène, est exprimée par la formule de l’amidon végétal C‘'-ffOQio|2j{Q la série des composés glyciques, le glycogène occuperait une place intermédiaire entre la dextrine et le sucre.
Cellulose .
Amidon . G12H10010
Dextrine . . mmiooio+Aq
Glycogène . Ci2Hi0Oi0+2HO
■Sucre de canne .
Glycose .
L’action de l’acide azotique concentré dévoile de nouvelles analogies. Avec l’amidon, on obtient une sub-
stance explosible, XQpyroxameoxxxyloidinei^P-'^^Çi^h^jj^
riaua I
ou , ^, 0“* congénère du coton-poudre. Avec le fflv
AzO' 1- ® '*
cogène, M. Pelouze a obtenu une xyloidine animale ayant les mêmes caractères.
Une réaction caractéristique de l’amidon est celle qui se manifeste en présence de l’iode, et qui dans les analyses sert à reconnaître l’une des substances à l’aide de l’autre, il se produit une coloration bleue intense, lors même que la proportion d’iode est très-faible ; il suffit d’un cinq-centième de milligramme d’iode pour que la teinte soit appréciable.
La dextrine, qui est une matière soluble, isomère avec l’amidon, présente sous rinflueiice de l’iode une réaction un peu différente, suivant son mode de préparation. La teinte varie du violet au rouge.
Or, le glycogène, traité par l’iode, donne une coloration violette qui est intermédiaire entre le bleu de l’amidon et le rouge de la dextrine obtenue par l’acide sulfurique,
Les analogies chimiques ne sont pas les seules à signaler ici : la ressemblance se poursuit jusque dans certains caractères physiques.
Mais le point le plus intéressant de l’histoire des matières amylacées est relatif à leur transformation en matières sucrées. On sait que l’amidon insoluble peut, sous l’influence de certains agents artificiels ou naturels, se changer en dextrine^ substance isomérique avec l’amidon, mais soluble, puis enfin, en glycose par une hydratation plus complète. Les agents artificiels