TREIZIÈME LEÇON
De la vision indirecte et du champ visuel
Messieurs,
Les fonctions de l'œil qui nous ont occupés dans les dernières conférences, acuité -visuelle, réfraction, perception des couleurs, se rapportaient toutes à la vision directe ; en d'autres termes nous avons exploré uniquement les fonctions de la macula.
Mais, comme la rétine s'étend bien au-delà de la macula, notre vue est loin d'être bornée au point de fixation ; elle embrasse, au contraire, une grande étendue périphérique dans laquelle les objets sont vus indirectement, et l'on nomme cette étendue le champ visuel. Le champ visuel est donc l'ensemble des objets qu'un œil peut voir en gardant une position fixe. Et de môme qu'on appelle vision directe celle qui s'exerce avec la macula, on appelle vision indirecte ou périphérique celle qui s'exerce avec le reste de la rétine.
C'est l'exploration de la vision indirecte et des limites du champ visuel, qui nous occupera aujourd'hui.
La vision indirecte, quoique bien indistincte et imparfaite en comparaison de la vision centrale, n'est cependant pas moins importante que cette dernière pour l'individu. Sans la vision périphérique nous serions dans l'état d'un homme qui voudrait se conduire en regardant à travers un long tube étroit ne laissant apercevoir que l'objet fixé. Il lui
serait impossible de voir de côté sans tourner incessamment la tête. Quelle difficulté n'aurait-on pas à s'orienter avec une vue semblable, c'est-à-dire avec un champ visuel réduit à la vision centrale ?
Il est, en effet, assez remarquable que sans regarder directement le sol, nous puissions marcher avec sécurité sur le terrain le plus inégal et éviter les obstacles qa'il présente. Cela ne serait pas possible sans l'intégrité de la partie supérieure de notre rétine, celle qui correspond à la partie inférieure du champ visuel.
C'est encore le fonctionnement de cette partie de la rétine qui permet à un joueur de piano de fixer son regard uniquement sur la musique qu'il interprète, parce que sa vision indirecte surveille pendant ce temps les mouvements de ses doigts. Essaj^ez de marcher ou de jouer du piano en plaçant au-dessous de vos yeux un écran horizontal, et vous vous convaincrez de ce que vous aurez perdu en vous privant d'une partie de la vision indirecte.
Les mouvements qu'un chef d'orchestre exécute avec ses bras ne sont pas, par la môme raison, aussi superflus qu'ils pourraient paraître tout d'abord. Les musiciens, quoique ne pouvant détourner les yeux de leurs notes, perçoivent pourtant comme une ombre, grâce à la périphérie de leur rétine, le va et vient du bâton de leur chef.
On pourrait facilement multiplier les exemples, car toute occupation de notre part, toute circulation dans les rues ou dans nos maisons, seraient extrêmement difficiles si nous ne jouissions de la vision indirecte. C'est elle, en somme, qui nous avertit de tout ce qui s'approche de nous et nous menace d'un côté ou d'un autre.
Quant à la pathologie de la vision indirecte, elle nous paraît si importante, que nous en avons réservé l'étude pour une leçon spéciale.
Nous devons avant tout nous occuper de savoir comment on examine le champ visuel, d'une part sous le rapport de ses limites, d'autre part au point de vue de ses fonctions.
Apprenons donc d'abord à mesurer l'étendue du champ A'isuel.
On a cru y arriver en faisant fixer un point tracé sur un tableau noir, et en marquant sur ce tableau les limites jusqu'où l'œil examiné pouvait encore distinguer un objet blanc qu'on éloignait graduellement du point central. Mais cette méthode est absolument insuffisante et inéxacte.
Pour vous convaincre de son insuffisance, fixez avec un œil l'index de la main gauche et agitez en même temps la main droite sous un angle de plus en plus grand avec la ligne visuelle ; vous verrez alors que du côté externe ainsi que dans tout le quart inférieur et externe du champ visuel, l'œil distingue les mouvements de la main sous un angle de 90 degrés et plus. Les limites de toute cette partie
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du champ visuel ne sauraient donc être déterminées à l'aide d'un plan, attendu que les rayons venus des objets périphériques tombant dans l'œil perpendiculairement à la ligne visuelle, sont nécessairement parallèles au plan et ne peuvent par conséquent émaner de celui-ci.
Regardez par exemple la figure 21. Soit PP la section du plan sur lequel on essaie de déterminer le champ visuel, ou le point de fixation. Les rayons lumineux Ee qui tombent dans l'œil sous un angle de 90° avec la ligne visuelle, ne proviennent pas du plan PP, puisqu'ils lui sont parallèles.
Mais, quand même il serait possible de circonscrire tout le champ visuel sur un plan, cette méthode serait encore
inexacte. En effet, nous ne désirons pas seulement déterminer les limites du champ visuel, mais aussi les fonctions des parties excentriques de la rétine. Pour cela, nous nous servons d'objets témoinsa,nalogues à ceux que nous avons eraploj'és pour la vision centrale. Or, il est évident qu'en promenant sur un plan, soit une des lettres de l'échelle typographique, soit un carré coloré pour voir si ces objets sont distingués ou non par une partie donnée de la rétine, nous examinons les différentes parties de cet organe dans des conditions tout à fait inégales : l'objet se trouvera en effet plus éloigné de la rétine à mesure qu'il s'écartera du point de fixation.
Ainsi, en supposant l'œil à 30 centimètres du tableau, une partie [a) située à 40 degrés de la macula (m) est éloignée de 39 centimètres {aA) du tableau et une partie &, située à 80 degrés de la macula, se trouvera à une distance de 173 centimètres {1)B).
Ce n'est que jusqu'à 45 degrés que les différences de distance sont négligeables ; au-delà, elles s'accroissent dans des proportions telles, que toute comparaison entre la vision directe et la vision indirecte devient réellement impossible. Pour pouvoir examiner le champ visuel dans toute son étendue et dans des conditions comparables pour tous les points de la rétine, il faut évidemment placer l'œil au centre d'une sphère dont il fixera l'un des pôles. On déterminera les limites du champ visuel à l'aide des angles maximums sous lesquels les objets seront encore distingués, et on examinera les fonctions de la vision indirecte en promenant des objets sur la surface interne de la sphère. Cette méthode est la seule rationnelle, parce que la sphère permet de déterminer le champ visael jusqu'à ses dernières limites, et que, de plus, les objets témoins se trouvent toujours à la même distance de la partie de l'œil examinée.
Or, on peut obtenir une sphère de différentes façons. Le moyen le plus pratique est donné par le périmètre, dont
AuBERT s'est servi le premier, et auquel "nous avons donné la forme suivante {Fig. 22) :
Le périmètre consiste essentiellement en un arc de cercle de la valeur d'une demi-circonférence, qui, en tournant autour de son sommet, décrit dans l'espace un hémisphère au centre duquel se trouve l'œil examiné.
Cet arc de cercle est représenté en P dans la figure, et
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son sommet est supporté par une colonne de métal (A). Vis-à-vis de cette première colonne, et fixée sur le môme support, se trouve une seconde pièce cylindrique B, d'une hauteur telle, que sa partie supérieure recourbée légèrement soit juste au niveau de la paroi orhitaire inférieure quand l'œil examiné est au centre G de l'arc. Pour que cette dernière condition soit remplie, il faut donc que cette
tige C vienne appuyer contre le bas de l'orbite correspondant. Reste à fixer le menton : pour cela, une pièce de bois transversale peut glisser le long de la colonne B, soit en bas ou en haut, soit autour de l'axe. Cette pièce de bois est creusée de deux échancrures latérales sur l'une desquelles le menton peut s'appuyer.
Veut-on, par exemple, examiner l'œil gauche, le menton, pour que la tête garde sa rectitude, doit s'appuyer sur la rainure du côté droit ; on devra donc élever suffisamment cette pièce pour que, la tête étant soutenue par elle, l'orbite inférieure gauche soit juste au niveau du sommet de la tige et vienne s'appuyer sur lui. De cette façon, le centre optique de l'œil est au centre G de la sphère que décrira l'arc en tournant autour de son pôle.
Notre arc est divisé en degrés, à partir du point 0" qui indique son sommet, jusqu'à 90° de l'un et de l'autre côté. La division est tracée à l'extérieur de l'arc.
Quant à l'inclinaison méridienne de celui-ci, elle se lit sur un petit cadran vertical tangent au sommet de l'arc, et ayant précisément ce sommet pour centre autour duquel se meut,dans le plan de l'arc, une aiguille I tournant en même temps que ce dernier.
L'intérieur de l'arc est noirci, sauf le point de fixation centrale. Quant à l'objet dont on se sert pour explorer^ la vision indirecte, papier blanc ou coloré, figure ou lettre typographique, on peut, soit le faire mouvoir avec une pince, soit le guider de l'extérieur en le plaçant dans un curseur qui glisse le long de l'arc et dont un bras postérieur indique le degré correspondant de l'arc.
Pour des mensurations délicates aux environs de la tache jaune, on a tracé à l'intérieur aux environs du centre jusqu'à 20°, une division en demi-degrés. C'est à l'aide de cette division que nous avons fait nos déterminations de la distance entre le point de fixation et la tache de Mariotte, c'est-à-dire entre la macula et le nerf optique.
Pour déterminer les limites du champ visuel, voici comment on procède :
La tète du sujet étant fixée de la façon indiquée précédemment, et l'œil examiné se trouvant au centre de la sphère décrite par l'arc du périmètre, on recouvre l'œil inactif à l'aide d'un bandeau plutôt qu'avec la main ou un
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mouchoir, dont l'épaisseur pourrait rétrécir les parties internes du champ visuel.
On recommande alors au sujet de fixer exactement le petit point blanc marqué au centre de l'arc, tandis que, ■se plaçant derrière l'arc du périmètre, l'explorateur con-
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trôle avec soin la direction de l'œil et réprime ses moindres déplacements. Puis, l'arc du périmètre étant maintenu dans un plan déterminé, par exemple d'abord dans le plan horizontal , on fait avancer progressivement l'objet témoin de la périphérie vers le sommet, jusqu'au point où il est reconnu par l'œil en expérience. Ce point indique la limite du champ visuel pour le plan méridien correspondant. L'opération étant laite pour un des côtés de l'arc, est recommencée pour l'autre côté.
C'est ensuite le tour d'un autre méridien, dans le plan duquel on place l'arc du périmètre, et pour lequel on détermine de la même façon la limite à laquelle l'objet est reconnu en partant de la périphérie.
Il est d'ordinaire suffisant d'examiner seulement quatre méridiens, l'horizontal, le vertical et les deux intermédiaires, c'est-à-dire qu'on examine les méridiens de 45 en 45 degrés.
Le champ visuel, ainsi déterminé, est inscrit sur un schéma qui représente une projection de la sphère (projection équidistanie polaire). {Fig. ^5). Ce schéma consiste en une série de cercles concentriques traversés par des diamètres. Le centre o de la flgure correspond au point de fixation et les diamètres aux différents plans de l'arc, c'est-à-dire aux méridiens dans lesquels on a exécuté la mensuration. Chaque diamètre porte à ses extrémités un chiffre qui indique le degré d'inclinaison du méridien correspondant sur la verticale; cette division correspond nécessairement à celle du cadran I du périmètre. Les rayons sont eux-mêmes divisés, depuis le centre, en parties égales correspondant chacune à 5° de la division de l'arc ; le 0° correspond au sommet de l'arc, le 90° à son extrémité.
Il est facile, d'après cela, de reporter sur ce schéma les résultats obtenus par l'examen du champ visuel. Deux de <:es projections sont habituellement placées l'une à côté de l'autre sur la même feuille : celle de droite correspond à l'œil droit du malade, celle de gauche à l'œil gauche. La partie externe du champ visuel de l'œil droit répond au ■côté droit de la figure correspondante, la partie interne au
cût('' gauche. L'inverse a lieu nécessairement pour l'autre œil.
Cela dit, supposons que l'on examine l'œil droit : a-t-on d'abord exploré le méridien horizontal, et trouvé 85° du côté externe, 40° du côté interne, on cherchera, sur la figure de droite, le diamètre horizontal, et sur le rayon de droite on fera une marque à la division numérotée 85°, tandis qu'on marquera le 40° degré sur le rayon de gauche. On passera ensuite, par exemple, au méridien intermédiaire incliné de 45° sur la droite par sa partie supérieure, on cherchera, sur la figure, le diamètre correspondant, et c'est sur lui que devront être marqués les degrés trouvés dans l'expérience. Quand on a ainsi reporté les chiffres obtenus pour chaque méridien, on n'a plus qu'à réunir, par un trait continu, les différents points isolés.
La courbe interne de la figure 23 a été obtenue de cette manière et indique l'étendue du champ visuel de mon œil droit quand je fixe invariablement le sommet de l'arc (centre de la figure).
Mon champ visuel s'étend donc : en dehars à 95°, — en haut à 53°, — en dedans à 41° — en bas à 65°.
Ainsi, le champ visuel est loin d'être circulaire, comme on pourrait le croire a priori. Il a sa plus grande étendue en dehors et à la partie inféro-externe. La partie supérieure et surtout la partie interne sont beaucoup moins étendues.
On serait tenté d'attribuer cette limitation à la présence des os du crâne. Le rebord supérieur de l'orbite et le dos du nez apportent, en effet, un obstacle sensible à la vision indirecte.
L'influence du nez peut être éliminée par une légère rotation du support mentonnier autour de son axe, comme le permet notre périmètre. Pour écarter tous les obstacles, il faudrait, pour chaque méridien, fixer un point situé à 30° dans la direction opposée à celle de la mensuration. Dans ■ ces conditions, on obtient la courbe externe de la figure; mais vous voyez que, malgré ces précautions, le champ visuel reste encore rétréci dans les directions indiquées.
Ce fait tient en partie à ce que la rétine ne s'avance pas autant en dehors qu'en dedans du globe oculaire, mais la raison principale est que sa partie externe est moins exercée que sa partie interne. En effet, nous nous orientons du côté gauche, non avec la partie externe de la rétine de l'œil droit, mais avec la partie interne de celle de l'œil gauche, tandis que la partie externe de cet œil gauche est également remplacée par la partie interne de l'œil droit. Il s'ensuit que les fonctions des parties moins exercées se développent moins, et que le champ visuel correspondant à ces parties est moins étendu. Cette explication, que j'ai donnée en 1872, est confirmée par les expériences récentes de Donders.
Après avoir déterminé ainsi les limites de la vision indirecte, nous devons en examiner les fonctions suivant les mêmes principes qui nous ont guidés pour la vision directe.
Fir. n.
1," acuité visuelle des parties périphériques de la réline n'a été le sujet que de très-peu de recherches. Nous l'avons, pour notre part, examinée à Utrecht avec notre confrère Ito. Nous nous servions, comme objets, de deux petits carrés noirs sur fond blanc, identiques à ceux (I, II, III, IV) reproduits dans la figure 24.
En les introduisant successivement dans le curseur de mon périmètre, nous déterminions, pour chacun, le degré où l'œil distinguait les deux points l'un de l'autre. Il est étonnant de voir jusqu'à quelle petite distance il faut rapprocher ces objets du centre pour que les deux points soient perçus séparément.
Les schémas que voici [Fig. 28) indiquent les limites des différents champs visuels pour chaque grandeur des objets périphériques ; les chiffres les plus rapprochés du centre de
la figure correspondent au n" IV, les seconds au n» III, les troisièmes au n- II, les plus périphériques au n" I de nos objets types. Les expériences nous montrent que l'acuité visuelle est le mieux développée dans les parties supérieure et supéro -externe de la rétine, tandis qu'elle est au minimum dans les parties inférieures et externes.
Fig. 25.
Quant à la perception des couleurs des parties excentriques de la rétine, on la détermine en introduisant dans le curseur du périmètre différents papiers colorés, et en les rapprochant de la périphérie vers le centre jusqu'à ce que la couleur soit reconnue; on trouve que les courbes des diverses couleurs diffèrent notablement des limites du champ visuel général, c'est-à-dire de celles du blanc.
En nous servant de papiers vivement colorés et d'une étendue de 4 centimètres carrés, nous avons constaté
d'abord que l'œil normal reconnaît les mouvements de ces objets à la péripli(^rie du champ visuel longtemps avant jd'en distinguer les couleurs.
En partant de la périphérie, c'est la couleur bleue qui est reconnue la première ; son champ visuel s'étend presque jusqu'aux limites du champ visuel général. Puis vient le jaune clair, qui paraît d'abord blanc. L'orangé parait longtemps jaune avant d'être reconnu dans sa vraie couleur. Le rouge, qui vient ensuite, paraît d'abord presque noir, puis brun foncé, brun et enfin rouge. Le champ visuel du vert est encore moins étendu que celui du rouge. A la périphérie, il fait généralement l'impression de blanc ou de gris ; plus près du centre, le vert clair paraît jaune; le vert foncé bleu grisâtre. Ce n'est généralement qu'après qu'il est reconnu comme vert.
Quant au violet, il fait longtemps l'impression de bleu avant d'être distingué comme violet, mais ses limites sont d'autant plus étendues que son ton est plus pur.
En pratique, il suffit de mesurer les champs visuels du rouge, du vert et du bleu, parce que, comme nous l'avons constaté, le champ visuel du jaune diffère généralement peu de celui du bleu, et que celui de l'orangé est toujours situé entre les limites du jaune et celles du rouge ; le violet n'est pas une couleur très-propre aux expériences pratiques.
Vous voyez sur ce tableau {Fig. 26) les courbes qui indiquent les limites du champ visuel des différentes couleurs. Ce sont les limites moyennes que j'ai constatées sur plusieurs yeux normaux. Toute la partie comprise entre le centre (point de fixation) et chaque courbe distingue la couleur du carré, le reste de la rétine ne la perçoit pas (dans les conditions précédemment indiquées).
On se tromperait d'ailleurs gravement si l'on s'imaginait que la perception de chaque couleur est dans toute l'étendue de son champ visuel, aussi vive qu'au centre. Il y a, en effet, une grande différence dans l'apparence de la môme couleur, selon qu'on la voit directement ou plus ou moins de côté. Les courbes indiquent seulement les limites du
champ visuel où l'individu examiné donne à la couleur son vrai nom, mais elle est alors encore loin d'être saturée. Elle ne le devient complètement que dans la vision directe.
On a longtemps cru, et vous trouverez encore cette opinion énoncée dans beaucoup de manuels d'ophtlialmologie et d'optique physiologique, que les parties périphériques de la rétine étaient achromatopcs. On est encore allé plus
Fig. S6.
loin, et l'on a fondé, sur cette présomption, une théorie de la physiologie de la rétine. Puisque dans les parties rapprochées de la macula les cônes prédominent, tandis qu'ils manquent presque complètement à la périphérie, on n'a pas hésité à en conclure que les cônes étaient préposés à
la perception des couleurs, tandis que les bâtonnets ne percevaient que la lumière quantitative.
Il n'en est rien, Messieurs : ce qu'on trouve avec les couleurs de papiers colorés, d'une étendue donnée et, à un éclairage moyen, n'est vrai que dans ces conditions spéciales. Nous avions déjà constaté que nos limites des couleurs pouvaient subir de petits changements sous l'influence de l'éclairage et du fond ; le champ visuel de chaque couleur s'agrandit lorsque celle-ci est plus intense ou mieux éclairée.
Pour déterminer jusqu'à quel degré le champ visuel peut s'étendre dans ces conditions, nous avons examiné la périphérie de notre rétine dans une chambre absolument obscure. La lumière solaire directe n'y entrait qu'à travers une fente et formait, en passant par un prisme, un spectre solaire, d'une très-grande intensité. De ce spectre nous avons isolé les différentes couleurs principales, et en les faisant tomber sur la périphérie de notre rétine, nous avons pu constater ce fait important, que toutes les couleurs sont reconnues jusqu'aux dernières limites du champ visuel, dès qu'elles sont assez intenses, assez étendues, et qu'elles contrastent suffisamment avec le fond ou avec l'éclairage général.
Il résulte de cette découverte, que la prétendue spécialité fonctionnelle des cônes et des bâtonnets n'existe pas, et que, dans chaque détermination de ce genre, on doit indiquer exactement, en même temps que la nature de la couleur employée, sa saturation, son intensité, son étendue, ainsi que le fond sur laquelle elle est perçue, et l'éclairage de l'espace où l'on a fait l'expérience.
Il est évident que, pour la pratique, nous n'avons nullement besoin de couleurs à leur maximum d'intensité. Des papiers colorés d'environ 2 centimètres de côté peuvent très-bien nous servir pour l'exploration des cas pathologiques, pourvu qu'on indique toujours l'éclairage, la nature de la couleur, son étendue, et sa distance à l'œil. Les résultats ainsi obtenus seront directement comparables avec
ceux que fournit l'œil sain dans les mêmes conditions.
Si vous comparez les fonctions de la vision indirecte avec ce que devient la vision centrale sous l'influence de la diminution de l'éclairage, vous ne pourrez pas vous défendre de trouver une certaine analogie entre l'imperfection croissante avec laquelle sont distinguées les formes et les couleurs des objets quand ils s'éloignent du point de fixation vers la périphérie, et la difficulté avec laquelle ils sont vus directement lorsque l'éclairage s'affaiblit. C'est surtout depuis que nous avons constaté que l'imperfection de la perception indirecte des couleurs était simplement le résultat de leur manque d'intensité lumineuse, qu'on a été tenté d'expliquer toutes les différences qui existent entre la vision directe et la vision indirecte par le manque relatif d'éclairage des parties périphériques de la rétine. On a voulu dire qu'entre les fonctions de la vision directe et celles de la vision indirecte, il n'y avait aucune différence de nature, mais seulement des différences de degrés, les parties excentriques de la rétine ayant besoin, pour répondre à des excitations de même nature, d'une intensité plus grande de l'excitant. En d'autres termes, on a cru que la perception des formes (acuité visuelle) et la perception des couleurs, diminuent dans des proportions égales, soit qu'on diminue l'éclairage, soit qu'on éloigne progresivement l'objef du point de fixation.
Nous avons cherché à éclaircir cette question par des expériences directes. Nous avons déterminé l'acuité visuelle et la perception des couleurs d'une partie excentrique de la rétine, puis nous avons diminué l'éclairage juste assez pour que l'acuité visuelle centrale fût égale à celle déterminée précédemment pour cette partie, et^ à cet éclairage diminué, nous avons déterminé la perception des couleurs pour la vision centrale. Ces expériences ont démontré que les deux sensibilités considérées au centre et dans le reste de la rétine, ne varient nullement dans les mêmes proportions. Pour une acuité visuelle égale, la perception des couleurs est beaucoup plus vive à la péri-
phérie qu'au contre, ou réciproquement : à égalité de la perception des couleurs, l'acuité visuelle est beaucoup plus élevée dans la vision directe que dans la vision indirecte. L'acuité visuelle diminue donc bien plusrapidementen éloignant l'objet du point de fixation qu en diminuant progressivement l'éclairage de l'objet fixé.
Après avoir déterminé les limites du champ visuel, il faut que nous songions à déterminer, s'il y a lieu, les lacunes ou scotomes qui peuvent exister dans son intérieur. Cet examen, je pense, n'a rien qui puisse vous embarrasser, et il vous suffira de relever, pour les différents méridiens les limites entre lesquelles disparaissent les objets ou les couleurs distinguées plus périphériquement.
Il est une de ces lacunes qui est constante, plij^siologiqae, et sur laquelle vous devez être parfaitement fixés ; c'est celle qui correspond à l'entrée du nerf optique, et vous la connaissez déjà sous le nom de punctutn cœcum ou tache de Marioite. Vous savez que la papille optique se trouve en dedans et un peu en haut de la macula; vous devez rencontrer, par conséquent, dans le champ visuel la lacune correspondante, en dehors et légèrement en bas du point de fixation et, de fait, elle se trouve généralement à 15° en dehors et à 3° en bas, dans l'œil emmétrope. Dans la figure 21 par exemple, qui représente l'œil droit, m est la macula, x correspond au nerf optique et X à la place de la tache de Mariette sur le plan PP. Elle est à 15° du point de fixation 0. D'après les nombreuses expériences que j'ai faites à ce sujet et d'après celles de Dobrowolsky, cet intervalle est plus grand chez les hypermétropes, et plus petit chez les myopes. Cela veut dire que, sur un plan situé à une distance de 30 centimètres de la cornée, vous commencerez à la rencontrer à 8 centimètres environ du point fixé. Vous pourrez en tracer les limites en faisant avancer, dans différents sens, un crayon sur ce plan et marquant les endroits où la pointe de votre crayon commence à disparaître. C'est ainsi que j'ai pu, un très-grand nombre