‹ Leçons sur le diagnostic des maladies des yeuxChapitre 14 sur 18 · ONZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

ONZIÈME LEÇON

Exemples pratiques de détermination de la réfraction, de l'accommodation et de l'acuité visuelle.

Messieurs,

Nous connaissons maintenant les principes qui doivent nous guider dans la détermination de la réfraction, de l'accommodation et de l'acuité visuelle. Permettez-moi de vous présenter aujourd'hui quelques exemples cliniques ; cela dans un double but, d'abord de vous montrer directement l'application des notions fondamentales que je vous ai exposées dans les conférences précédentes, et ensuite de vous donner, chemin faisant, certaines indications pratiques qui n'ont pu trouver place dans notre bref exposé théorique.

Nous ferons toujours précéder l'examen visuel d'une ins- Xjection générale du malade, en dirigeant notre attention surtout sur la conflguraiion de la face et du crâne, sur la distance entre les deux yeux et leur position réciproque, sur la transparence des milieux dioptriques, sur le diamètre et la modilité de la pupille, et principalement sur la longueur du glode ocidaire.

La coyifiguration du crâne peut nous donner, dans certains cas, des indications sur l'état de la réfraction de l'œil, en ce sens que des figures aplaties laissent supposer de l'hypermétropie, tandis qu'on rencontre certaines formes de myopie plutôt chez des personnes à tête allongée ; mais

un signe plus précieux que ceux-ci est l'asymétrie du crâne qui est presque invariablement accompagnée d'astigmatisme. (Voir leçon VII).

La distance entre les deux yeux nous intéresse pour le cas où nous avons à ordonner des lunettes au malade. Il est en effet très-important de donner aux verres de lunettes une distance correspondante à celle des yeux, distance égale à cette dernière pour les lunettes destinées à voir au loin, distance plus petite pour les lunettes servant à la vision rapprochée. De plus, nous avons déjà vu dans notre deuxième leçon que c'est au point de vue de l'insuffisance des muscles droits internes et par conséquent de l'asthénopie que l'écartement des deux yeux mérite notre attention .

C'est pour la même raison que nous devons examiner la direction des yeux, un haut degré d'insuffisance s'accusant souvent par une légère divergence ou convergence des axes visuels. Nous examinerons, du reste, rapidement l'équilibre des muscles droits internes et externes à l'aide de la fixation isolée de notre doigt indicateur, comme nous l'avons expliqué dans la cinquième conférence. Un strabisme convergent fera présumer l'existence de l'hypermétropie, le strabisme divergent, celle de la mj^opie.

Des troubles des milieux réfringents, taies de la cornée, dépôts sur la capsule antérieure du cristallin, commencement de cataracte, etc., nous défendront d'espérer une acuité visuelle parfaite, malgré la correction de l'amétropie.

Le diamètre et la moUlité de la pupille nous renseigneront sur l'état de l'accommodation.

Mais les indications les plus précieuses nous viendront de l'examen de la longueur de Vœil, comine nous l'avons déjà indiqué au commencement de nos conférences sur la réfraction.

Après cette inspection qui, avec une certaine habitude, peut être terminée en trois minutes, nous ferons asseoir le malade, le dos contre le jour, en face de l'échelle typographique, placée à 5 mètres au moins sur le mur opposé à la

lumière et nous procéderons à l'examen de la réfraction et de Vacuité visuelle des deux yeux, l'un après l'autre.

Je commence toujours par le meilleur œil, celui-ci nous donnant des indications plus précises et, dans beaucoup de cas, sinon le degré, au moins la nature de l'amétropie de l'autre œil. Nous faisons donc couvrir d'un écran l'œil que le patient nous indique comme le moins hon. Ce simple procédé est déjà assez important : d'abord, parce qu'il faut que l'œil soit complètement exclu de l'acte visuel, ce dont on n'est jamais sûr quand le malade couvre son œil avec la main qui lui permet souvent de regarder entre les doigts ou à travers une fente laissée ouverte entre la main et le nez. De plus, en couvrant l'œil avec la main, il est difficile de ne pas exercer une pression sur lui, et cette pression, quelque légère qu'elle soit, influe toujours considérablement sur la vue de l'œil et nous induit en erreur dans notre examen.

Il ne faut pas non plus permettre au malade de fermer un œil, quelle que soit l'élégance qu'il mette à cette expérience. Vous ne savez jamais, s'il ne se trompe pas luimême, et ne regarde pas néanmoins avec son œil soi-disant fermé, pour suppléer l'autre quand celui-ci est arrivé aux limites de son acuité visuelle. De plus, dans la plupart des cas, quand on ferme un œil, les paupières de l'autre se rapprochent également plus ou moins, et ce fait peut devenir la source d'une autre erreur en masquant en partie une anomalie de réfraction, en particulier l'astigmatisme.

Vous savez, en effet, que beaucoup de myopes (i^usiv, cligner des paupières) et surtout les astigmates, ferment à moitié l'œil pour voir nettement. Il se forme ainsi une fente sténopéique qui, en diminuant les cercles de diff"usion, augmente quelquefois très- considérablement l'acuité visuelle. Les astigmates peuvent, de leur côté, exclure le méridien vertical de l'œil et obtiennent ainsi des images rétiniennes d'autant plus nettes. Il faut donc toujours surveiller le patient et insister pour qu'il ait les yeux bien ouverts.

Toutes ces précautions prises,Y0us examinerez ce que l'œil

voit sans lunettes; ensuite, jusqu'à quel degré vous pouvez élever l'acuité visuelle à l'aide de verres spliériques. Puis, vous déterminerez l'astigmatisme, s'il y a lieu, ensuite vous procédérez à l'examen de l'autre œil pour laisser reposer le premier. Après cela, vous examinerez l'accommodation de l'un et de l'autre, y compris la presbyopie, et enfin le degré de l'insuffisance musculaire.

L'ophtlialmoscope complétera cet examen en vous indiquant l'état réel de la réfraction de l'œil et en vous donnant l'explication de l'amblyopie.

Observation I. — Il se présente à vous une demôiselle dé vingt ans environ, se plaignant d'aslhénopie, c'est-à-dire de ce que ses yeux lui refusent le service lorsqu'elle travaille longtemps, et surtout le soir. Elle est anémique. Racine du nez et région zygomatique aplaties ; légère asymétrie de la face, moitié gauche plus développée que la droite. Direction des yeux normale, pas d'insuffisance. Pupilles égales et bien mobiles. Le globe oculaire gauche ne paraît pas différer notablement de la longueur moyenne, en tout cas il n'est pas allongé. Globe oculaire droit manifestement court.

La patiente vous ayant dit que sou œil gauche est le meilleur, vous l'examinez le premier, et vous trouvez qu'il lit sans lunettes le n" 5 de l'échelle de Snellen. L'acuité visuelle est donc normale, et l'œil n'est pas myope, mais il pourrait être hypermétrope et corriger son hypermétropie par l'accommodation.

Essayez si l'acuité visuelle reste la même ou augmente avec un verre faiblement convexe, par ex. H- 0,5 : la malade le rejette. Il n'y a donc pas d'hypermétropie manifeste, et vous écrivez : 0. G. Emmétropie, V =

L'œil droit, sans verres, ne voit que le n° 36 de l'échelle de Snellen (V = ; avec + 1. il voit les mêmes lettres, mais plus nettement, et môme celles du n° 24 ; avec + 3, V devient f^. C'est pour cet œil le maximum de correction, le n" 3,5 rendant la vue moins bonne. Nous avons donc 0. D. Hypermétropie manifeste 3 1), Y = f^.

Le jeune âge de la malade nous fait soupçonner qu'une partie de l'hypermétropie, à droite comme à gauche, peut être

masquée par raccommodalion. Celle présomplion est d'aulaut plus justidée que les deux yeux se fallguent très-vite par la fixation, ce qui est presque toujours le cas dans l'hypermétropie.

Comment découvrir l'hypermétropie latente ? Il y a pour cela deux moyens très-sûrs : l'atropinisation et l'ophthalmôscope. Vous ne voulez cependant pas soumettre la malade à l'atropinisation, qui la mettra pour plusieurs jours hors d'état de pouvoir travailler de près ; du reste, c'est inutile, si vous avez l habilude de déterminer la réfraction à l'ophthalmoscope. Celui-ci vous apprend, eii effet, qu'il y a 1 D d'hypermétropie à gauche ; 4 D à droite. Il y a donc, à gauche comme à droite, 1 D d'hypermétropie latente.

A défaut de l'ophthalmoscope, on pourrait penser à déterminer l'état réel de l'amétropie à l'aide du pùncttim piroxiinum. A l'âge de 20 ans, l'œil dispose de 10 1) d'amplitude d'accommodation ; l'œil emrnétrope doit donc distinguer dé fins objets jusqu'à une distance de 10 centimètres. L'œil hypermétrope, par contré, ne les verra pas d'aussi près ; ainsi un œil hypermétrope de 1 D aura seulement 10 — 1 =dJ) de réfraction positive, et son punctum proximUm se trouvera à 1 1 centimètres. Si l'hypermétropie de l'œil droit est, en effet, seule ment de 3 D, cet céil doit disposer de 10 — 3 = 7 D de réfraction positive, et son punclunî proximum se trouvera à 14 centimètres ; dans notre cas, où l'hypermétropie totale est de 4 D, cette force réfringente positive ne sera que de 10 — 4 == 6 D, et le pùnctum proximUm sera situé à 16 centimètres. Vous voyez que, si la différence entre l'hypermétropie manifeste et l'hypermétropie latente n'est que de 1 D, la différence dans la position du punctum proximum est également très-petite, et il sera difficile de s'en servir en pratique pour déterminer l'état réel de la réfraction, d'autant plus que l'amplitude d'accommodation présente certaines variations individuelles. Les mêmes réflexions s'appliquent à la myopie, quand il s'agit de déterminer la part dé la myopie apparente qui revient à l'accommodation.

A quoi faut-il attribuer l'insuffisance de l'acuité visuellé de l'œil droit malgré la correction de son hyperméli-opie ? Ce n'est pas à la petitesse des images rétiniennes, celles-ci étant, après la correction, de la même grandeur que celles de l'œil

emmétrope ; est-ce au manque de développement de la rétine ou bien au manque d'exercice ? Peut-être à tous deux à la fois. Dans les hauts degrés d'hypermétropie, la rétine parait, en effet, être quelquefois moins sensible que dans les yeux emmétropes, et cet œil ayant toujours été, à cause de son anomalie de réfraction, dans des conditions moins favorables que l'œil gauche, le sujet s'est servi presque exclusivement de ce dernier tandis que l'autre a été négligé. Mais nous ne nous contenterons pas de cette explication avant de savoir si l'œil n'est pas astigmate.

Muni de son verre convexe 3, il ne voit pas une différence très-marquée entre les lignes de la figure étoilée de Snellen, cependant il lui semble que les lignes horizontales sont un peu plus nettes que les verticales. C'est donc le méridien vertical qui est corrigé par le verre convexe 3, le méridien horizontal ne l'est pas complètement. Vous superposez au verre sphérique le cylindre convexe, 0,25 axe vertical, et il n'y a plus de différence entre les lignes. L'acuité visuelle s'est, eu môme temps, élevée jusqu'à -|-, Essayez alors si, avec le cylindre 0,5 elle augmente encore : ce n'est pas le cas, la malade préfère le 0,25. Montez alors le verre sphérique et le cylindrique dans un cadre de lunettes qui porte pour le cylindre un anneau mobile, et faites chercher par la malade elle-même la position du cylindre qui lui semble la meilleure. Lisez le degré d'inclinaison que forme l'axe du cylindre avec la verticale : il est de 5°, avec cette correction la malade lit déjà quelques lettres du n° 6 de Snellen. Vous voyez que la correction de ce faible degré d'astigmatisme a été suffisante pour doubler l'acuité visuelle. Ce cas n'est pas rare.

Examinons maintenant l'accommodation. La malade lit les petits caractères de Snellen à gauche jusqu'à 11 centimètres, à droite jusqu'à 15. Mais les yeux se fatiguent très-vite. C'est à cette faiblesse de l'accommodation, liée à l'état d'anémie du sujet, qu'il faut attribuer l'asthénopie. Ordonnez des ferrugineux et l'emploi des lunettes suivantes :

G. Convexe 0,5 D.

D. Convexe 3 combiné avec cylindre convexe 0,25 axe incliné de 5° sur la verticale.

Et tous les symptômes de l'asthénopie auront bientôt disparu. Vous remarquerez que je n'ordonne pas le verre correc-

leur de la totalité de l'hypermétropie : celui-ci serait eu effet trop fort, la malade aurait de la peine à s'y habituer.

Mais ce qui est très-important, c'est de faire faire des exercices avec l'œil droit seul. Vous recommanderez à la malade de lire et de travailler chaque jour un quart d'heure à deux reprises différentes avec l'œil gauche muni de son verre correcleur, l'autre œil étant fermé.

Observation IL — Une mère nous amène sa jeune fille de 15 ans. Celle-ci relève d'une angine très-grave et est encore toute pâle. Cependant, elle se porte bien maintenant, mais depuis qu'elle s'est levée elle remarque qu'elle ne voit plus de près, tout en voyant bien au loin.

Le premier fait, l'apparition brusque de cette difficulté de la vision rapprochée, nous fait immédiatement penser à une paralysie de l'accommodation, et le second, vision conservée au loin, rend cette supposition plus vraisemblable encore. Il vous indique en même temps qu'il n'y a ni myopie ni amblyopie.

Eu effet, si une jeune personne vous affirme qu'elle ne voit pas bien de près, c'est-à-dire à 20 centimètres environ, sans qu'il y ait lieu de supposer une amblyopie, cela ne prouve pas encore qu'il y ait paralysie de l'accommodation, parce que le sujet peut être hypermétrope à un degré tel que tout son pouvoir accommodateur soit dépensé pour corriger son défaut de réfraction (— r) et qu'il ne reste presque plus de réfraction positive pour amener P en deçà de l'infini. La personne peut donc être fortement hypermétrope, mais, dans ce cas, il y a presque toujours astigmatisme ou une certaine faiblesse de la rétine, et la vision au loin n'est pas parfaite non plus.

Ce qui est parésie de l'accommodation dans le jeune âge est presbyopie pour l'âge avancé : un homme de cinquante ans, qui voit bien au loin, mais pas bien de près, est, ou un emmétrope, ou un faible hypermétrope qui commence à devenir presbyte. La supposition de l'hypermétropie devient d'autant moins vraisemblable que le sujet est plus âgé. Un individu, par contre, qui ne voit pas bien ni de loin ni de près — sans autre lésion oculaire — est hypermétrope, et cela à un degré d'autant plus fort que son punctum proximum est plus éloi- ' gné et son âge plus jeune.

Les personnes qui vous affirment voir très-bien de près La:7dolt. 10

mais pas au loin, sont myopes, et celles qui ne voient ni de près ni de loin, pas même avec des lunettes ordinaires, sont astigmates.

Mais revenons à notre jeune malade : les pupilles sonttr^sdilatées; en couvrant et découvrant les yeux elles ne réagissent que lentement et très-imparfailement. Votre diagnostic est fait. Il s'agit seulement de déterminer le degré de raffection, c'est-à-dire s'il y a paralysie complète ou s'il y a seulement parésie de l'accommodation, et à quel degré.

La malade lit, sans verre, avec l'un et l'autre œil, jusqu'au n° 5 de l'échelle de Suellen placée à 5 mètres, son acuité visuelle est donc normale (-|-). Essayez néanmoins des verres convexes : elle lit même le n" 4 avec + 3, mais elle ne le lit plus avec le 3,5 ; il y a donc II = 3 D; V = -f- .

Il ne faut, en effet, pas se contenter immédiatement lorsqu'on a atteint une acuité visuelle de |- , mais toujours essayer, surtout chez des jeunes personnes, si V n'augmente pas avec une correction encore supérieure.

Dans notre exemple, la parésie de l'accommodation doit être très-considérable, puisque, s'il était resté à la malade seulement 3 dioptries, elles auraient suffi pour corriger l'hypermétropie et lui douner la vision raaxiina de -f-. Mais la correction étant incomplète, la malade dislingue, sans verre convexe, seulement le n° i5. (Les cercles de diffusion ne sont pas assez grands pour rendre ces caractères illisibles, mais ils rendent trop diffus ceux du n° 4 qui sont plus petits.)

Inutile d'essayer si la malade lit deprès, puisque l'accommodation ne suffit pas pour corriger la totalité de l'hypermétropie, c'est-à-dire pour ramener le punctura proximum à l'infini, elle ne peut, à plus forte raison, pas le ramener à une distance définie.

Dans ce cas, déterminez le verre convexe le plus faible avec lequel la malade obtient son maximum d'acuité visuelle Vous trouvez que c'est avec le n" 1 . La malade a donc conservé une amplitude d'accommodation de 3 — 1 = 2 D, au lieu des 12 qui correspondent à son âge. Elle en a perdu 10.

Quel numéro lui dounerez-vous pour lire et écrire à 30 centimètres, en attendant qu'un régime tonique ait ramené la force accommodative totale? Eu tout cas, le numéro convexe le plus faible qui lui permette de voir à cette distance, pour ne pas laisser l'accommodation sans exercice.

Pour voir à 30 centimètres il faut une réfraction positive de = 3 D environ à un emmétrope. A un hypermétrope de 3 D, dépourvu d'accommodation, il faudrait 3 + 3 = 6 D, mais puisque la malade dispose encore de 2 D, nous lui donnerons seulement le n° (6 — 2) = 4 D.

Observation III. — Voici un vieillard de 70 ans qui se plaint de l'insuffisance des lunettes convexes qu'il porte depuis plusieurs années. Il a commencé à se servir de lunettes pour voir de près, seulement à l'âge de SO ans, ce qui vous fait supposer qu'il était légèrement myope, la presbyopie débutant pour l'emmétrope à 45 ans, pour l'hypermétrope plus tôt, pour le myope plus tard.

Vous déterminez soq état de réfraction, et vous trouvez de l'emmétropie des deux côtés : à gauche V =-g-, à droite V = . L'emmétropie que vous constatez n'exclut nullement la possibilité que notre patient ait été myope autrefois. A,u contraire, le diagramme de Dondars (fig. 19), nous apprend que le pouvoir réfringent passif de l'œil (r) diminue à partir de l'âge de. 63 ans et qu'à 70 ans il est d'une dioptrie plus faible qu'il n'était avant 63 ans. Notre malade peut donc parfaitement avoir eu une myopie d'une dioptrie qui, plus tard, a fait place à l'emmétropie.

Pour lire à une distance de 22 centimètres, il faut à notre vieillard une lentille convexe de 4,5 D. Les lunettes portent l'ancien n° 12 (3 D), Elles seraient donc de 1,3 D trop faibles. Vous vous étonnez que le patient ait pu se servir si longtemps de ces verres, car il nous affirme qu'il lit encore à l'heure qu'il est avec ses lunettes de gros caractères, seulement il ne peut pas continuer longtemps et il lui faut une très-bonne lumière.

Faites -vous montrer alors comment il lit : il lira le n° 1 -|de Snellen en tenant le livre très-éloigné de l'oeil, et si vous le faites lire à la lampe, il placera celle-ci de préférence entre le livre et l'œil. Le n" 3 lui permet, en effet, de lire à une distance de 33 centimètres, sinon d'une façon continue, au moins pendant un instant, et la forte lumière rétrécit ses pupilles de façon que les cercles de diff'usion produits parles caractères pour lesquels il n'est pas bien adapté deviennent plus petits, et les images rétiaiennes d'autant plus nettes. Avec +. 4,3, il

lit en effet jusqu'à 22 centimètres. Lui donnerez vous ce numéro?

Je crois, qu'ayant depuis des années l'habitude de lire et d'écrire à une distance plus grande, il préférera un numéro plus faible. Prescrivez-lui le n° 4 qui ramène son punclum proximum à 25 centimètres, il en sera très-conlent et cela d'autant plus que la différence entre ses anciens verres et les nouveaux n'est pas trop considérable, qu'il aura par conséquent plus de facilité à s'habituer à ces nouvelles lunettes.

En examinant l'un et l'autre œil séparément, vous aurez remarqué que ce n'est que l'oeil gauche qui lit les tout petits caractères à la dislance indiquée, l'autre œil, dont l'acuité visuelle est insuffisante, ne lit que des caractères plus grands. Cela est tout naturel, s'il lui f?ut dans la vision éloignée des lettres d'une grandeur triple de celles que distingue l'autre œil, il lui faut également de plus grands caractères pour voir de près.

L'acuité visuelle de -|- de l'œil gauche n'est pas au-dessous de la règle pour l'âge du malade. A 70 ans, la transparence des milieux dioptriques et la sensibilité rétinienne ont généralement assez souffert pour diminuer l'acuité visuelle de plus de-|-. L'éclairage oblique démontre, dans ce cas, l'opacité des milieux, l'ophlhalmoscope, la sénilité du nerf optique. Mais l'autre œil qui n'a que n'est pas normal. Faites fixer

alors à cet œil un petit point lumineux placé à une dislance rapprochée il le verra sans doute multiplié et vous y trouverez un commencement de cataracte qui vous explique cette polyopie.

Observation IV. — Un jeune homme de trente ans, entre chez nous la tète en l'air, avec des lunettes sur le nez. C'est un m3''ope ; il a les yeux non-seulement saillants, ce qu'on rencontre quelquefois même chez des hypermétropes, mais grands et surtout longs, comme vous pouvez vous en convaincre en écartant et retirant les paupières.

Pendant cet examen, il vous raconte qu'il a un frère et deux sœurs myopes, et un autre frère qui ne l'est pas du tout. Il n'a jamais bien vu de loin, et s'est servi quelquefois des lunettes de son frère ainé.

Vous lui demandez sises parents ont été myopes: « point du tout,» son père surtout a toujours eu une excellente vue,

puisqu'il a atteint l'âge de 70 ans, sans porter des lunettes et sans cesser de distinguer les caractères les plus fins. Preuve irrécusable de myopie, car sans cela, ce vieillard aurait eu besoin de luuelles convexes.

Les lunettes qu'il porte lui ont été choisies, dit-il, par un excellent opticien, et sont les meilleures qu'il ait jamais trouvées. Elles portent l'ancien n" '3 1/2: c'est un faible numéro, à ce qu'on lui a aflirmé, et il en est convaincu. Il vous affirme qu'il n'a pas mal aux yeux, qu'au contraire, il a les yeux Irèsforls et voit les plus petits objets et lit les plus mauvais caractères d'imprimerie, même quand le jour baisse. Aussi ne demande-t-il pas absolument à être examiné, il demande seulement un collyre pour lui faire passer les douleurs névralgiques qu'il éprouve quelquefois dans le front et dans les yeux, comme une sorte de migraine.

Vous examinez comme d'habitude les yeux l'un après ' l'autre, et cela avec d'autant plus de précaution que le patient a été jusqu'à ce jour son propre médecin, et qu'il est bourré de termes scientifiques: l'irido-choro'idite, la cataracte pyramidale, le gérontoxon. sont pour lui choses familières.

Pour commencer, vous lui donnez un livre avec des caractères d'imprimerie très-fins, et vous déterminez la plus grande dislance à laquelle il puisse les lire. En insistant bien, vous arrivez à 50 centimètres, ce qui correspond à 5 D.

A distance, il ne distingue aucune des lettres de l'échelle; vous commencez par lui donner le verre concave 4 ; il lit jusqu'au n» 12 ; avec 4,5, il lit quelques lettres du n» 9; avec 5, il lit presque toute la ligne du n» 7, à l'exception des lettres O et E, qui cependant ne sont pas difficiles à distinguer ; par contre, il arrive quelquefois à deviner l'une ou l'autre des lettres du n° 6. Le verre G, lui parait beaucoup meilleur, cependant, il ne voit pas davantage. La myopie de l'œil gauche, est donc de o D, V environ même chose à droite.

Les lunettes portent le n» G 1/2 (ancien), ce qui correspond au nouveau 5.7. Vous vérifiez, et vous trouvez que les verres sont même plus forts que ne l'indique leur numéro, et qu'ils correspondent au 6 du nouveau système (6 de l'ancien et non G 1/2), Le jeune homme a donc toujours porté des lunettes plus fortes que ne le demande sa myopie ; nul doute que ces verres n'aient considérablement fatigué ses yeux par suite de l'effort d'accommodation qu'ils exigeaient. Maintenant, à l'âge

de 30 ans, où l'accommodation n'est plus aussi puissante qu'à 20, cette fatigue devient une gène intolérable, et le patient finit même par vous avouer que, malgré son bas numéro, il ne voit pas aussi bien au loin que d'autres personnes.

A quoi faut-il attribuer sou amblyopie? Il y a probablement des troubles cboroïdiens, causes à la fois de la myopie et de l'amblyopie, troubles que nous constaterons à l'ophthalmoscope. Mais d'abord, voyons vite s'il n'y a pas d'astigmatisme, ce que les confusions étranges des lettres, nous ont fait soupçonner.

Vous lui présentez la figure rayonnée de Snellen, à une dislance de 4 mètres environ, parce que la largeur des lignes est inférieure à celle du noir des lettres u° 9 de l'éclielle, qu'il voit à 5 mètres. Vous donnez à son œil gauche, le n" — 5 sphérique ; après avoir cherché un peu, le malade vous indique qu'il ne voit nettement que la ligue de gauche inclinée de iO" sur l'horizontale (80° par rapport à la verticale) ; tandis que toutes les autres lignes sont plus ou moins indistinctes, surtout celle qui est perpendiculaire à la direction indiquée, c'est-à-dire, inclinée à droite de 10° sur la verticale.

Il y a donc astigmatisme régulier; l'un des deux méridiens principaux est incliné de 10"^ contre l'horizontale, l'autre de 10° contre la verticale, et ce dernier a une mj^opie de 5 D, puisque les ligues perpendiculaires à sa direction, sont vues nettement.

Pour déterminer la réfraction de l'autre méridien, vous coubinez avec le verre sphérique S, un verre cylindrique convexe 0,25, à axe incliné de 10" contre l'horizontale. Le malade voit moins bien. Donc ce méridien est probablement plus myope que l'autre. Vous essayez des cylindres concaves, eu partant de 0,25; le malade voit mieux, enfin avec 0,15, axe aowd' (1), toutes les lignes de la figure lui paraissent également nettes, et l'acuité visuelle, que vous devez toujours consulter comme dernier arbitre de votre correction, est devenue § exactement. Pour l'œil droit, vous trouvez la môme amétropie, seulement l'inclinaison du méridien astigmate est symé-

(l) Nous indiquons l'inclinaison de l'axe par un double trait et par rap port à la verticale 0°.

trique à celle de l'œil gauche, de sorte que le cylindre correcteur 0,75 doit avoir cette inclinaison "b^nn'-

Noire examen nous a prouvé que la différence de réfraction entre les deux méridiens est 0,75 D. G'est incouteslable, mais sommes-nous également sûrs que la myopie est oD dans l'un, U.75 D dans l'autre méridien? Non, parce qu'une partie de la myopie peut être dûe à un effort d'accommodalion. Pour nous en couvaiucre, nous combinerons avec noire cylindre 0,75 des verres spheriques de plus en plus faibles, et vous serez étonnés de constaler qu'avec sphérique — -i combiné avec cylindrique — 0,73, le malade voit tout aussi bien qu'avec le W 5. Il vous dit, de plus, qu'il voit plus gros et que ce verre fatigue beaucoup moins sa vue que ne faisaient ses lunettes.

Il vous arrivera très-fréquemment, de rencontrer des myopes, astigmates qui, n'arrivant jamais à voir nettement, se sont laissés entraîner à porter des verres concaves sphériques de plus en plus forts, parce qu'ils prennent pour de la nettelé la pelitesse des images. Avec ce' a, leur accommodation est dans un élat de contraction permanente ; il s'ensuit quelquefois une aslhénopie extrême, accompagnée de douleurs névralgiques et de photophobie, et, qui pis est, la choroïdite qui a produit la myopie, peut trouver dans cette irritation permanente de la région ciliaire, une cause puissante d'aggravation.

Après avoir vérifié à l'ophthalmoscope le degré delà myopie, . qui se trouve être en effet de 4 D, vous ordonnez au malade, pour voir au loin, les luoettes suivantes :

0. G. — Concave sphérique 4, combiné avec concave cylindrique 0,73, axe aowd"-

0. D. — Concave sphérique 4, combiné avec concave cylindrique 0,7u, "b^an*.

Pour voir de près, vous lui donnez uniquement les verres cylindriques qui corrigent la différence de réfraction entre les deux méridiens, c'est-à-dire cylindriques concaves 0,75, inclinés comme ci-dessus. Il s'en trouvera admirablement; déjà tout ce qu'il regarde lui paraît plus net, les lettres plus noires, et qui mieux est. il peut éloigner bien davantage les objets, bien que les verres n'aient qu'une action très- faible, et seulement dans un méridien.

Vous lui donnez de plus les conseils hygiéniques qu'il ne faut jamais oublier à l'égard des myopes, mais sur lesquels nous ne pouvons Insister dans ces leçons consacrées surtout

au diagnostic. Votre client vous quitte alors en doutant sérieusement de l'infaillibilité de sou opticien et de ses idées d'iridochoroïdite et de force visuelle, mais tout en se méfiant à part lui, de la découverte que vous avez faite sur l'état de ses yeux : « pas de collyre et une ordonnance de lunettes compliquées! »

Votre patient revient après quelque temps. II a essayé de suivre vos conseils ; pour lire, cela va très-bien, pour voir de loin aussi, mais il lui est impossible de jouer du piano. S'il se sert de ses lunettes faibles, il doit se rapprocher beaucoup trop, pour voir neitement ses notes. C'est évident, puisque sa myopie est de 4 D, correciion faite de la différence des méridiens, et que pour voir à la distance des notes du piano, 50 cent., il ne faut que = 2 D. Bien qu'il ne soit pas nécessaire de neutraliser complètement sa myopie, il faut la diminuer de 2 D. Vous lui donnez donc encore : A gauche concave sphérique 2 avec cyl. concave 0,7o axe comme ci-dessus. Adroite, idem. Et toutes ces difficultés auront disparu.

Observation V, — Voici enfin un jeune homme d'environ 16 ans. II n'a jamais très-bien vu ni de loin ni de près, cependant il n'a jamais trouvé des lunettes capables de corriger la défectuosité de sa vue. Depuis qu'il suit des cours de mathématique, la défectuosité de sa vue devient un obstacle très-sérieux d'une part parce qu'il ne voit pas jusqu'au tableau noir, d'autre part parce qu'il a la plus grande difficulté à exécuter des dessins géométriques.

Ses yeux ne présentent aucune altération visible à l'œil nu ; ils ne sont ni excessivement courts, ni excessivement longs. Mais ce qui vous frappe, c'est l'asymétrie de la face, très-prononcée dans ces cas. Tout cela vous fait penser immédiatement à l'astigmatisme.

Examinez l'œil gauche suivant les règles indiquées: Sans verre correcteur, il lit à peine les deux premières lignes de Snellen (n°s 60 et 36), mais confusément, et s'il s'efforce de voir davantage, il commet les erreurs les plus grosses et les plus étranges. Il confond des lettres qui ne se ressemblent point, lit quelquefois une lettre compliquée tandis qu'il ne voit pas même à côté une lettre très-simple.

Le verre convexe 1 D augmente l'acuité visuelle jusqu'à^, mais pas au-delà ; des verres convexes plus forts la diminuent.

Présentez au malade la figure étoilée de Snellen et faites-la

lui regarder avec le verre convexe. Il ne voit nettement qu'une seule ligne, et encore n'est-elle pas absolument noire, c'est la ligne verticale, toutes les autres sont confuses.

Vous ajoutez un cylindre convexe 0,5 en dirigeant son axe perpendiculairement, à la ligne qui parait netle : les lignes deviennent encore plus confuses. Le méridien ne paraît donc pas être hypermétrope, puisque les ligues ne sont pas plus nettes avec + 1 et qu'elles le sont moins encore avec cyl. + 0,5. Mais, en faisant tourner le cylindre devant l'œil, vous trouverez une position dans laquelle la ligne verticale parait plus neUe qu'avec le verre sphérique seul, c'est quand l'axe du cylindre est vertical. Le méridien horizontal est donc plus hypermétrope que 1 D.

Essayez des verres cylindriques encore plus forts, la ligne verticale deviendra de plus en plus nette, des lignes voisines s'accentueront aussi, enfin, avec cyl. + ^> toutes les lignes sont bien distinguées, à l'exception de l'horizontale et d'une ou deux lignes voisines.

Avec cette combinaison, sphérique + 1 et c^'^lindrique + 4 axe vertical, l'acuité visuelle devient |. C'est un résultat magnifique en comparaison de ce qu'elle est avec le verre sphérique seul. Mais vous ne vous en contentez pas, sachant bien que le méridien vertical n'est pas corrigé, puisque les lignes horizontales ne paraissent pas aussi nettes que les verticales.

Vous savez déjà que ce méridien n'est pas plus h3'-permétrope que de 1 D. Essayez de voir s'il est emmétrope, c'est-àdire si les lignes deviennent nettes sans autres corrections que celle du méridien horizontal ; celui-ci a une hypermétropie totale de 4 H- 1 = 5 D (4 du cylindre, i du verre sphérique.) Avec cylindrique -f- 5 axe vertical, les lignes sont vues à peu près comme tout à l'heure, peut-être plus nettement, et en ajoutant un cylindre négatif de 0,75 D, les horizontales deviennent aussi nettes que toutes les autres, et l'acuité visuelle s'élève à 5. Vous avez donc affaire à un astigmatisme mixte, hypermétropie 5 dans le méridien horizontal, myopie 0,75 dans le méridien vertical, et vous ordonnez : convexe cyl. 5 axe vertical combiné avec concave cyl. 0,75 axe hori'^onlal. L'œil droit se trouve dans des conditions analogues.

J'ai rencontré exactement ce degré d'astigmatisme avec

la même acuité visuelle, f^- avant etf après la correction, chez un de nos confrères les plus distingués; seulement les; axes des méridiens principaux sont quelque peu inclinés.

Ce qui est très-intéressant, c'est que le D-- B. arrive à corriger tout aussi bien son astigmatisme à l'aide du verre cylindrique concave 5,75 axe horizontal, en mettant en jeu son accommodation. Dans ce cas, une accommodation de 5 D corrige l'hypermétropie du méridien vertical, tandis qu'elle augmente la myopie du méridien horizontal d'une quantité égale, celle-ci devient alors 0,'75 -[-5 =5,75 D.

Mais ce cas offre encore un intérêt plus grand, parce que notre confrère peut neutraliser complètement son astigmatisme et rendre son acuité visuelle normale, en appliquant la pointe du doigt sur un point du globe oculaire situé en haut et en dedans, un peu en arrière du bord cornéen, et à peu près au niveau de l'équateur du cristallin.

Je ne veux pas multiplier les exemples. Messieurs, espérant qu'avec les indications contenues dans les dernières conférences, vous arriverez facilement à déterminer la nature et le degré des divers cas d'amétropie, et les observations précédentes, que nous avons choisies parmi les plus compliquées, vous aideront dans les cas les plus difficiles.

DOUZIÈME LEÇON Détermination de la perception des couleurs

Messieurs," ■

Nous nous proposons aujourd'hui de faire l'étude de la perception des couleurs. C'est là, comme vous en jugerez bientôt, un des chapitres les plus importants de l'étude des fonctions de l'organe visuel, d'autant plus qu'il étend ses applications bien au-delà des limites de l'ophthalmologie pure. Son histoire n'est pas longue, elle s'est développée presque sous nos yeux.

L'antiquité ne nous a guère laissé sur ce sujet d'autre renseignement que le traité de Pline, où celui-ci reprochait à ses concitoj'ens d'être, en peinture, bien au-dessous des anciens, qui pourtant ne connaissaient que quatre couleurs, tandis qu'on en possédait au temps de Pline un très-grand nombre .

Il faut arriver ensuite jusqu'au grand traité de Léonardo da Vinci sur l'art d'employer les couleurs, ouvrage dont une édition fut publiée à Paris en 1651 : cet excellent ouvrage intéresse à peu près exclusivement les peintres.

En réalité, c'est de Newton seulement que date l'étude physique des couleurs : c'est à lui et à Th. Young que nous devons d'avoir posé les bases scientifiques du sujet.

Quant aux anomalies de la perception des couleurs, elles n'étaient ni connues ni étudiées avant 1830, époque à laquelle Dalton publia ses observations sur Vachromatopsie.

Atteint lui-même, en effet, d'une espèce particulière d'achromatopsie (il ne distinguait pas le rouge), il décrivit trèsexactement son état, et attira là-dessus l'attention des savants. De là le nom de Daltonisme sous lequel on a désigné trop légèrement toutes les affections de ce genre.

Remarquez, Messieurs, combien cette date est près de nous : et cependant le nombre de cas dans lesquels on a observé des troubles de la perception des couleurs est déjà très-considérable, et l'on est chaque jour plus étonné de la fréquence de cette altération visuelle. Un fait a surtout contribué à la mettre en évidence :

On avait observé, principalement en Angleterre, une longue série d'accidents de chemins de fer survenant tous dans les mêmes conditions : c'étaient des collisions de trains produites malgré la présence des signaux qui indiquaient un obstacle sur la voie. On interrogeait les mécaniciens, dont le plus grand nombre prétendait n'avoir pas reconnu les signaux : ceux-ci étaient verts quand la voie était libre, et rouges en cas d'obstacle. On eut alors l'idée d'examiner l'état de la vue des mécaniciens, et Ton reconnut avec surprise qu'il y en avait beaucoup qui, en effet, ne distinguaient pas le rouge du vert.

A partir de ce moment, tous les employés de chemin de fer furent examinés, maison en trouva un si grand nombre atteint d'anomalies de la perception des couleurs, qu'on dut imaginer des signaux d'un autre genre.

Cet examen a lieu aussi en Hollande, où je l'ai pour ma part, souvent pratiqué. Il en est de même en France pour quelques compagnies; d'autres ont supprimé les signaux colorés, excepté les rouges. Nous verrons bientôt si cela peut suffire. Je suis bien convaincu que peu à peu toutes les compagnies de chemins de fer en viendront à imiter l'Angleterre, et à ne plus se servir que de signaux incolores.

Mais l'examen de la perception des couleurs trouve encore une plus large application. En effet, cette fonction se trouve altérée non-seulement dans beaucoup d'affections

purement oculaires, mais aussi, chose bien digne d'intérêt, dans un nombre considérable de maladies affectant d'une manière primitive ou secondaire l'encéphale et la moelle. Parmi celles-ci, je vous citerai l'ataxie locomotrice, la forme d'hystéro-épilepsie si bien caractérisée par M. Charcot, l'alcoolisme chronique, etc. Mais nous réservons cette étude pour plus tard, quand nous aurons appris à explorer toute l'étendue de la rétine sous le rapport de la perception des couleurs.

Occupons-nous d'abord des couleurs proprement dites au point de vue physique .

On distingue des couleurs simples et des couleurs composées, celles-ci étant le mélange de plusieurs couleurs simples. Ce mélange fait dans de certaines proportions déterminées, produit la lumière blanche. On doit donc, en décomposant le blanc , pouvoir reproduire à volonté les diverses couleurs simples. Vous en avez la preuve dans l'arc-en-ciel et dans le spectre solaire.

Vous savez comment on obtient le spectre solaire : on fait tomber un faisceau de lumière blanche sur un prisme transparent, qui réfracte différemment les diverses couleurs dont la lumière blanche se compose.

Pour obtenir des couleurs spectrales vives, il faut que la lumière soit très-intense et que le spectre se produise dans un milieu absolument sombre. Or, comme cette dernière condition est rarement facile à réaliser dans nos appartements, et qu'on n'a pas toujours le soleil à sa disposition, on a construit des instruments portatifs qui, dirigés sur un objet lumineux donnent un spectre dans l'intérieur d'un tube. On les appelle des speciroscopes.

En voici un modèle. C'est un tube métallique noirci à l'intérieur, et portant à une de ses extrémités- un diaphragme qui laisse ouverte une fente de largeur variable. La lumière, après être entrée par cette fente, tombe sur un prisme qui la décompose. Un oculaire fixé à l'autre bout du tube, sert à grossir le spectre et à adapter l'œil de l'observateur à la distance où ce spectre est produit.Ainsi,

en dirigeant le spectroscope sur un objet blanc, on voit un spectre plus ou moins intense suivant la clarté de l'objet.

Toutes les couleurs du spectre solaire sont des couleurs simples, elles ne peuvent plus être décomposées. Faites tomber, par exemple, un rayon vert sur un prisme : celuici ne fera que le dévier et réfractera seulement de la lumière verte. Regardez avec le spectroscope une des couleurs de l'arc-en-ciel, et vous n'aurez plus de spectre, mais simplement une bande étroite de la couleur examinée.

Quant aux couleurs qui servent aux arts et à l'industrie, celles du papier, des étoffes, etc., ce ne sont que des matières colorées et pulvérisées finement ; par exemple : le cinabre, le chromate de plomb, le vert de gris, le bleu de cobalt qui n'est qu'une poudre très-fine de verre de cette couleur, etc.

Toutes ces matières, de même que les corps transparents colorés (liquides, verres, etc.), colorent par absorption. Ils absorbent certains rayons de la lumière solaire qui les frappent. Quant aux autres rayons, ils passent à travers le corps et constituent par leur mélange la couleur propre à celui-ci. Les corps colorés opaques absorbent, eux aussi, certains rayons de la lumière solaire, et ce qui leur donne leur coloration spéciale, ce sont les rayons qui n'ont pas été absorbés, et qui sont seulement réfléchis après avoir traversé une couche plus ou moins épaisse de la surface de ces corps.

Les matières colorantes ne sont donc pas des couleurs pures, mais seulement un mélange de couleurs, malgré la ressemblance de ces matières avec des couleurs simples. Vous pouvez vous en convaincre facilement : regardez une surface colorée quelconque à travers un prisme ou un spectroscope, et vous verrez, que la couleur principale de cette surface se décompose en une foule de couleurs dont l'ensemble avait fait sur l'œil une impression unique.

Voici un papier qui vous paraît d'un rouge très-pur. Il contient, comme vous pouvez vous en assurer, non-seulement du rouge et des nuances du rouge, mais encore du

jaune, du violet et même du^ert et du bleu. Ce papier yert vous fournit un spectre si complet, que vous ne pourriez vraiment pas deviner sa couleur en le regardant à travers un prisme.

Tout cela n'a pas grande importance pour l'art et pour l'industrie, dont le but est de produire sur la vue certaines impressions, n'importe par quels moyens. Mais pour notre examen de l'état de la perception des couleurs d'un œil donné, il n'est pas indifférent de nous servir de couleurs simples ou do couleurs complexes.

Si, par exemple, un œil ne perçoit pas le rouge, il aura une impression tout- à-fait différente pour le rouge pur du spectre solaire et pour un rouge artificiel qui contient en plus toute une série de couleurs que cet œil peut percevoir.

Pour des expériences exactes, les couleurs spectrales sonttoujours les meilleures. Elles permettent des examens rigoureux et partout comparables. Malheureusement elles ne sont pas faciles à produire ni à manier, car pour avoir des couleurs d'une intensité suffisante, il faut une lumière solaire intense, une chambre obscure, un liéliostat, un appareil spectral complexe, en un mot tout un ensemble de conditions qu'on peut rarement réaliser dans la pratique. Il y a en outre un obstacle sérieux, c'est la difficulté de mélanger les diverses couleurs spectrales, chose qui est pourtant indispensable pour un examen suffisant.

Les matières colorées par contre, sont à la portée de tout le monde. Elles sont très-faciles à mélanger et l'on peut en couvrir des surfaces de toutes dimensions. Pour faire des expériences rigoureuses et comparables, on doit toujours donner l'analyse spectrale delà couleur employée.

Que diriez-vous d'un physiologiste qui publierait des expériences sur une substance amère sans indiquer sa nature? « Elle produit, dirait-il, un effet tétanisant. » Un autre pourrait nier ce résultat au nom d'expériences faites avec une substance également amère. Tous deux ont cependant raison, si le premier a employé de la strychnine et l'autre de la quinine.

De même, si vous employez deux couleurs rouges, elles peuvent être très-rlifférentes au fond, l'une contenant beaucoup de bleu et l'autre une grande proportion de jaune. Pour faire avec des matières colorées des expériences concordantes, vous devez donc tenir compte des couleurs élémentaires que ces matières réfléchissent ou transmettent.

II est du reste très-simple d'analyser une matière colorée, vous n'avez qu'à la regarder à travers le spectroscope et vous lisez directement sa composition. Un simple prisme peut suffire, en regardant une bandelette de la couleur sur un fond noir et blanc. Maintenant, comment pouvons-nous mélanger plusieurs couleurs entre elles? Je n'ai pas à vous exposer les méthodes de mélange des couleurs spectrales, méthodes très-compliquées et que la pratique ne pourra jamais utiliser. Il en est autrement du mélange des couleurs industrielles, et nous ne saurions nous en passer dans l'examen que nous avons en vue.

Mais d'abord, remarquez bien ceci, Messieurs, c'est que nous ne mélangeons pas, comme le font les peintres, les matières colorantes, mais bien la lu7nière qu'elles réfléchissent. Cela est bien différent : quand un peintre mélange entre elles plusieurs de ses couleurs, la couleur résultante n'est nullement semblable à celle que l'on obtiendrait en mélangeant les lumières réfléchies par ces couleurs. Il prend du bleu et du jaune, par exemple, pour produire du vert. Mélangez, au contraire, de la lumière bleue et de la lumière jaune, superposez par exemple le bleu et le jaune de deux spectres solaires, et vous obtiendrez du rose. Vous allez vous en convaincre par vous-mêmes :

Nous n'avons pas deux spectres solaires sous la main ; mais voici un appareil qui nous permet de mélanger la lumière réfléchie par des matières colorantes. Vous voj-ez ce disque de carton. Je l'ai divisé en deux cercles concentriques. Le cercle intérieur a été teint par un mélange de bleu et de jaune, ce qui nous a donné du vert. La pa)'tie exlérieure, au contraire, a été teinte, moitié en bleu, moitié en jaune.

Si l'on fait tourner rapidement ce disque autour de son

centre, à l'aide de cet appareil rotatif, vous voyez que le cercle interne reste vert, comme on devait s'y attendre, tandis que la partie extérieure vous donne une impression lumineuse unique résultant de la fusion des deux impressions venues du bleu et du jaune : or, vous avez l'impression d'une couleur rose, tout à fait opposée au vert du milieu.

Pour expliquer ce phénomène, prenons deux verres colorés, l'un bleu, l'autre jaune; en les superposant et en regardant le soleil ou un objet blanc, on le voit coloré en vert. Or, cette couleur ne représente nullement un mélange, une addition, mais au contraire une soustraction de couleurs.

En effet, le verre bleu absorbe tous les rayons de la lumière blanche, y compris les jaunes, sauf les rayons bleus et verdàtres : la majeure partie de ces rayons absorbés aurait pu pénétrera travers le verrejaune. Celui-ci, de son côté, détruit presque tous les rayons qui auraient pu traverser le verre bleu, c'est-à-dire surtout les rayons bleus. Ce qui reste, et arrive à notre œil, est la couleur qui n'a été absorbée ni par le verre bleu ni par le jaune, cette couleur est le vert.

Nous n'avons donc pas combiné le bleu et le jaune, nous avons, au contraire, retranché de la lumière que nous regardions les rayons bleus et les rayons jaunes, et ce que nous voyons est le reste.

Il en est de même dans la peinture. Aussi arriveriez-vous difficilement à persuader à un peintre que le mélange des sept couleurs simples produit du blanc. Pourquoi ? parce qu'en mélangeant ces couleurs sur sa palette il n'arriverait jamais à obtenir, je ne dis pas même du blanc, mais seulement du gris pur. Vous allez voir, au contraire, que rien n'est plus facile que d'avoir du blanc en mélangeant la lumière réfléchie par ces diverses couleurs.

La preuve directe que nous n'avons pas fait d'addition de couleurs en superposant les deux verres est celle-ci : Le verre jaune est évidemment beaucoup plus clair que le bleu ; et cependant le vert que nous voyons à travers les Landolt. 11

verres bleu et jaune superposés est beaucoup plus foncé que chacun des verres pris isolément, voire môme que le bleu qui résulte de la superposition de deux verres bleus; ce qui prouve bien que la première combinaison absorbe plus de lumière que la seconde.

Je ne veux pas vous exposer toutes les méthodes que nous possédons pour produire de véritables mélanges, elles sont trop nombreuses. La meilleure est celle de Newton, pour l'application de laquelle Masson a construit l'appareil rotatif que vous avez sous les yeux.

Le principe consiste à mélanger les impressions que la lumière colorée produit sur la rétine. Pour cela il n'est pas nécessaire que ces impressions se produisent simultanément, mais, chacune d'elles persistant pendant un certain temps, il suffît de les faire suivre à intervalles très-rapprochés.

A cet effet, on a un disque circulaire sur lequel on peut appliquer autant de secteurs colorés qu'on le désire. Ce disque étant ensuite monté sur l'appareil, celui-ci lui imprime une rotation assez rapide pour que l'œil ne puisse plus discerner les diverses couleurs qui lui arrivent successivement, et ne perçoive que la couleur résultante.

Pour pouvoir déterminer exactement la quantité de chacune des couleurs qui entrent dans le mélange, on emploie des cercles de papier coloré qui sont divisés suivant un de leurs rayons. On peut ainsi les faire entrer les uns dans les autres à des degrés variables, que l'on évalue aisément à l'aide d'un rapporteur.

Veut-on comparer divers mélanges, il suffit de les produire à l'aide de cercles colorés concentriques de diamètres différents.

Notre appareil arrive à une vitesse de 80 rotations par seconde, mais 50 ou 60 rotations suffisent généralement.

Ces quelques données physiques étaient indispensables ; passons maintenant à la partie physiologique du sujet, à la théorie de la perception des couleurs. Celle qui est la plus répandue est due à Th. Young et a été développée par

Helmlioltz. D'après cette théorie, l'œil possède trois espèces distinctes d'éléments nerveux dont chacune perçoit une des trois couleurs fondamentales : rouge, vert et violet (ou bleu).

La première espèce de ces éléments est excitée à un haut degré par les rayons rouges, mais aussi un peu par les verts et faiblement par les rayons violets.

La deuxième catégorie est impressionnée par les rayons verts, et aussi à un faible degré, par les rayons rouges et violets.

Enfin les rayons violets excitent, fortement les éléments de la troisième catégorie, qui sont aussi un peu sensibles aux rayons verts et très-peu aux rayons rouges.

Chacune de ces catégories, excitée pour sa part, transmet au cerveau l'impression de la couleur fondamentale qui lui est propre.

Les couleurs intermédiaires sont données par l'excitation de deux ou trois de ces groupes d'éléments à des degrés différents.

Excités tous les trois à des degrés égaux, ils donnent l'impression du blanc (ou du gris). Vous pouvez vous en convaincre par l'expérience suivante : J'ai adapté sur l'appareil de Masson deux disques concentriques de dimensions différentes, le plus petit composé de blanc et de noir, l'autre de rouge,de violet et de vert. En les faisant tourner rapidement, les deux disques font l'impression du même gris.

La figure ci-contre reproduit graphiquement cette théorie.

La courbe I exprime les différents degrés d'excitation des premiers éléments (ceux du rouge) par chaque couleur du spectre. Le maximum correspond au rouge spectral.

Les courbes II et III ont la môme signification par rapport aux éléments des deuxième et troisième catégories (éléments du vert, éléments du violet).

Veut-on savoir à qaels degrés divers seront excités ces trois éléments par une couleur quelconque ? Elevons une ligne verticale en regard de la position spectrale de cette

couleur, le jaune par exemple, et voyons à quelle hauteur cette ligne rencontre les courbes d'excitation que nous avons tracées. Dans le cas du jaune, on voit que les éléments de cette couleur excitent avec une assez grande intensité les éléments du rouge, un peu moins ceux du vert et faiblement ceux du violet.

Cette ingénieuse théorie n'est certes pas à l'abri des objections : Nous ne pouvons pas examiner ici celles qu'on

Ftg. 30.

lui a faites encore récemment. Qu'il vous suffise de savoir qu'elle donne encore, pour le moment, la meilleure explication des phénomènes de la perception des couleurs.

Je dois ajouter un mot à propos des couleui's complémentaires.

Vous savez que quand vous venez de fixer pendant quelque temps une surface colorée et que vous regardez aussitôt après un fond blanc, à la place de la première couleur, vous en voyez apparaître une autre : Avez-vous fixé du rouge, vous verrez ensuite du vert; du jaune, vous verrez du violet ; du bleu, vous verrez de l'orangé, et inversement. Ces couleurs sont dites complémentaires l'une de l'autre.

Voici l'explication de ce phénomène :

Quand vous fixez longtemps une couleur, les éléments nerveux de la rétine spécialement impressionnés par cette couleur se fatiguent, quand ensuite vous regardez du blanc, les éléments fatigués vous transmettent une impression beaucoup moins vive que les éléments restés au repos. Ceux-ci excités maintenant par les autres couleurs qui composent le blanc, donnent l'impression de la couleur dite complémentaire parce que c'est celle qui, avec la première, constitue le blanc.

Les explications qui précèdent ont pu vous paraître un peu longues pour notre cadre. Mais vous verrez combien elles étaient nécessaires pour l'intelligence de ce qui va suivre, et combien elles abrégeront notre tâche principale, l'examen fonctionnel de la perception des couleurs dans les états pathologiques. C'est cet examen qui va maintenant nous occuper.

Les troubles de la perception des couleurs sont de trois catégories :

1° Vachromatopsie totale, état dans lequel les malades n'ont aucune sensation de couleur, et ne distinguent que des différences de clarté. Les objets sont alors vus à peu près comme dans une photographie.

Cette affection est très-rare à l'état congénital, on en compte seulement quelques cas qui aient été exactement observés.

Ce qui est plus fréquent, c'est de voir l'achromatopsie totale se développer dans le cours de maladies cérébrales ou d'atrophie du nerf optique. Dans ce cas elle est presque constamment accompagnée d'une diminution des autres fonctions de la rétine.

2*^ Une seconde forme est Vachromatopsie partielle, dans laquelle manque simplement la perception d'une ou de plusieurs des couleurs fondamentales.

C'est le plus souvent le rouge qui fait défaut : d'où le nom û'anérythropes donné à ces malades. C'était le cas deDalton, aussi appelle-t-on encore cette forme daltonisme. Mais ce mot ne saurait s'appliquer exactement aux autres formes très-nombreuses des troubles de la perception des couleurs, ni même simplement à toutes les formes d'achromatopsie partielle. En effet, un autre élément que le rouge peut faire défaut. Le vert ou le violet peuvent n'être pas perçus.

Les symptômes de l'achromatopsie partielle découlent naturellement de ce que nous avons dit plus haut :

Dans cette affection, la partie du spectre solaire correspondant à la couleur qui n'est pas perçue, doit nécessairement paraître très-foncée.

Si cette partie ne paraît pas absolument noire, cela tient à ce que la couleur non perçue irrite à un faible degré, comme nous l'avons vu, les deux autres éléments nerveux admis dans la théorie.

Quand la couleur non perçue est une couleur extrême du spectre, celui-ci paraît raccourci soit à l'une soit à l'autre extrémité.

On a encore constaté que, pour les achromatopes partiels, le maximum de clarté du spectre solaire se trouve souvent, non dans le jaune comme pour l'œil normal, mais dans une autre partie du spectre.

Un autre caractère de l'acliromatopsie partielle, c'est qu'on peut produire, à l'aide des deux couleurs fondamentales qui restent perçues, toutes les nuances que le malade distingue, y compris le blanc.

Ainsi un achromatope partiel, à qui manque la perception du rouge, attribue à un certain mélange de violet et de vert une coloration grise qui, pour nous, est produite, soit par un mélange de blanc et de noir, soit par le mélange de trois couleurs fondamentales.

Enfin, les matières colorées qui contiennent beaucoup de la couleur non perçue paraissent plus foncées au malade que celles qui en contiennent peu.

3° La troisième catégorie des troubles de la perception des couleurs, la dyschro7naiopsie, est de beaucoup la plus fréquente.

Les malades de cette catégorie perçoivent toutes les couleurs, mais elles ne font pas sur eux une impression aussi vive que sur l'œil normal. Par suite, ils ont de la difficulté à reconnaître certaines couleurs : d'où le nom de clyschromaiopsic donnée à cette affection. La dyschromatopsie peut être, comme l'achromatopsie, complète ou partielle.

Les dyscliromatopes voient le spectre solaire de même étendue que l'œil normal. Les erreurs commises par les achromatopes partiels sont parfaitement reconnues par les dyschromatopes. Seulement certaines couleurs ne sont pas

— IGT —

distinguées, à moins qu'elles ne soient très-vives. Les couleurs assez voisines sont confondues : le violet est souvent pris pour du bleu, l'orangé pour du rouge clair, le rose pour du bleu ou du violet clair, etc. Quant aux nuances très-claires, elles sont confondues avec le blanc, et celles qui sont foncées paraissent grises ou noires.

Dans les cas les moins prononcés, les malades se comportent à l'examen fonctionnel comme le feraient des personnes peu intelligentes, ou peu exercées en matière de couleurs, car, en regardant attentivement, elles parviennent quelquefois à distinguer des couleurs d'abord confondues.

Par contre, les cas les plus accusés rappellent souvent la véritable acliromatopsie. Je suis convaincu, du reste, que bien des observations de cette dernière affection ne sont que des dyscliromatopsies mal étudiées. Il faut, pour un tel examen, plus de patience et de précautions qu'on ne saurait croire.

En effet, la perception des couleurs est influencée par un grand nombre de circonstances :

On doit tenir grand compte à la fois de Vintensité et de Vétendue de la couleur, du fond sur lequel elle apparaît, et de Véclairage généi-'al.

Si l'on méconnaît l'influence d'un seul de ces facteurs, on peut trouver de l'achromatopsie dans tous les yeux sans exception.

Voici une carte sur laquelle j'ai collé de petits papiers carrés de couleurs vives, de 2 millimètres de côté^ d'une part sur fond blanc, de l'autre sur fond noir.

Plaçons cette carte à une distance d'environ 10 mètres ; vous voyez que chaque petit carré vous apparaît comme un point plus ou moins clair, mais sans aucune apparence de coloration.

Agrandissons l'étendue de ces carrés, ou, ce qui revient au même, diminuons leur distance, et vous les voyez apparaître successivement avec leur couleur propre : vous distinguez d'abord l'orange, puis le jaune, le vert, le rouge, le bleu et enfin le violet.

Vous devez faire aussi une remarque importante : c'est que la plupart des couleurs sont bien mieux reconnues sur fond noir que sur fond blanc. De loin, certaines couleurs paraissent noires sur un fond blanc; telles sont le rouge, le bleu et le violet ; à la môme distance, elles sont au contraire bien reconnues sur un fond noir.

Quant aux fonds colorés, ils font surtout ressortir leurs couleurs complémentaires : sur un fond rouge, par exemple, la couleur verte ressort bien mieux qu'aucune autre. Aussi ne doit-on jamais, pour l'examen de la perception des couleurs, se servir d'un fond coloré, mais seulement d'un fond noir.

Ce qui influe surtout sur la perception des couleurs, c'est l'intensité de la couleur et celle de l'éclairage général. Vous savez, Messieurs, que, pendant le crépuscule, les couleurs deviennent de moins en moins distinctes et finissent par disparaître : c'est d'abord le violet qui n'est plus reconnu, puis le vert, le jaune et enfin le rouge et le bleu.

Pendant la nuit nous reconnaissons tout au plus la forme des objets suivant leurs différences de clarté, mais nous ne voyons pas leur couleur.

Pour étudier l'influence de l'intensité des couleurs sur leur perception, nous n'avons qu'à les combiner avec du noir sur le disque rotatif, et nous verrons alors quelle est la quantité minimum qu'exige chaque couleur pour être reconnue. Il en faut souvent une proportion assez grande, jusqu'à 10° pour 360° du mélange.

Tous ces faits nous prouvent que l'œil normal lui-même se trouve dans un état de dyschromatopsie ou même d'achromatopsie par rapport à des couleurs peu étendues, peu éclairées ou peu intenses. En d'autres termes, la dyschromatopsie n'est souvent que l'exagération d'une défectuosité de l'œil sain. Entre l'œil normal et l'œil achromatope, il y a, en passant par les divers degrés des troubles de la perception des couleurs , une série progressive de nuances graduelles et insensibles.

Ce fait n'est pas encore connu partout. Il résulte en partie

d'observations que j'ai faites sur des yeux sains et malades et qui m'ont conduit à d'autres résultats importants.

On avait toujours cru que les parties périphériques de la rétine étaient achromatopes. On basait cette opinion sur ce fait, vrai en lui-même, que des morceaux de papiers colorés, vus sous un angle de 80°, paraissent tous incolores, et que, pour être reconnus, il faut les approcher plus ou moins du point de fixation.

Mais j'ai pu constater qu'il suffit d'augmenter assez leur intensité ou leur éclairage, pour que toutes les couleurs soient reconnues jusqu'aux limites extrêmes du champ visuel.

De là ressortent, pour l'examen de la perception des couleurs, des indications importantes, et vous voyez qu'il est indispensable, dans cette exploration, de tenir compte non-seulement de la composition des couleurs dont nous nous servons, mais encore de leur étendue, de leur intensité, et de l'éclairage ambiant.

Après tout ce que nous venons de dire, peu de mots suffiront pour vous exposer les méthodes d'exploration. Elles découlent pour ainsi dire directement de ce qui précède.

Il ne suffit évidemment pas de montrer au malade une série de couleurs en l'engageant à les désigner, ni de lui faire reconnaître les différentes parties d'un spectre solaire.

Un achromatope partiel peut très-bien arriver à appeler par leurs noms les couleurs mêmes qu'il ne voit pas comme nous, il les distingue alors, soit par leurs différences de clarté, soit par d'autres indices que l'usage lui a appris.

On fait bien cependant de présenter au patient une série de couleurs diverses pour se fixer tout d'abord sur le genre des troubles qui sont en jeu. Mais il faut disposer de nuances nombreuses et variées. La série dont je me sers se compose, par exemple, de 350 échantillons différents.

On engage la personne examinée à choisir dans ce nombre les échantillons qui lui paraissent de la même couleur, opération qu'un œil normal fait en quelques minutes.

— no —

Un dyschromatope s'y prendra avec difficulté et ht^sitation, et confondra certaines couleurs mates de différentes nuances.

Un achromatope partiel fera encore de plus grosses erreurs, et rangera, par exemple, les étoffes vertes à côté des rouges, les bleues à côté des jaunes, etc.

Cela doit vous dire déjà sur quelles couleurs vous avez à insister dans votre examen.

Vous pouvez ensuite montrer au sujet un spectre solaire gradué. Ce spectre est-il vu avec son étendue normale ? Paraît-il raccourci à l'une de ses extrémités? A-t-il dans son étendue des parties obscures? Le maximum de clarté parait-il être au môme endroit que pour l'œil normal ? Ce sont là autant de questions qui vous permettront de décider si l'œil examiné est achromatope partiel ou non.

Pour plus de sûreté, vous pouvez chercher à produire sur le disque rotatif un mélange de deux couleurs fondamentales qui fassent sur l'œil examiné le même effet qu'un mélange de blanc et de noir. Si vous ne pouvez y parvenir, cet œil n'est pas atteint d'achromatopsie.

Quant à la dyschromatopsie, je me sers, pour la déterminer, de ma méthode des intensités minima. Je cherche, au moyen du disque rotatif, quel est le minimum d'une couleur donnée qu'il faut ajouter au noir pour que cette couleur soit reconnue.

Cette méthode est simple et d'autant plus rationnelle qu'elle donne des résultats très-nets par eux-mômes et qui ne s'appuient sur aucune idée théorique préconçue. Quand il s'agira de compléter ou de réformer la théorie de Young- Helmholtz, de tels faits, fidèlement constatés sans aucune interprétation, auront toujours une valeur réelle pour la solution de ce grand problème d'optique physique et physiologique.

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