‹ Leçons sur le diagnostic des maladies des yeuxChapitre 9 sur 18 · HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

HUITIÈME LEÇON

Accommodation .

Messieurs,

Comme tout instrument d'optique, l'appareil diop trique de l'œil ne pourrait fournir d'images nettes que pour des objets situés à une seule et même distance, s'il n'était pas susceptible de modification.

A l'état de repos, chaque œil présente le minimum de sa force réfringente. (Appelons-le r). Il est par conséquent adapté, comme nous l'avons dit, pour son punctumremotum.

Ainsi, l'œil emmétrope, à l'état de repos, est adapté pour des objets situés à l'infini, et ne peut pas voir nettement des objets rapprochés. Son r est = o. L'œil hypermétrope est adapté pour un point situé au-delà de lïnfini, c'est-à-dire pour des rayons lumineux convergeant vers son punctum remotum {négatif) situé derrière lui, r est négatif ( — r). L'œil myope, enfin,dont le punctum remotum est situé à une certaine distance en avant de lui, est adapté à cette distance. Son r est positif.

La cause pour laquelle l'œil, à l'état de repos, ne voit pas en deçà du punctum remotum, est qu'il a un appareil diop-. trique trop faible pour réunir sur la rétine les rayons provenant d'un point plus rapproché. Prenons comme exemple un œil emmétrope [flg. 17).

Son punctumremotum étant à l'infini, cet œil est adapté aux rayons parallèles. Une verra pas plus près, par exemple à la distance du point P. Les rayons venus de P se réuni-

raient, comme vous vo^ ez, derrière la rétine, en t.. Pour les réunir sur la rétine il faut, ou rendre parallèles les rayons venus de P en divergeant, ou bien augmenter la force réfringente de l'œil, de façon qu'il puisse les réunir sur sa rétine en ?" et non pas en

Mettons devant l'œil une lentille positive dont le foyer est situé en P, et elle rendra parallèles les rayons venus

Fig. 17.

<\g p, comme s'ils provenaient de R, c'est-à-dire de l'inlini. L'œil emmétrope verrait donc, à l'aide de cette lentille auxiliaire, aussi bien à la courte distance de P qu'il voit sans lunette à l'infini.

Or, sans intermédiaire de lentille convexe, nous voyons de près aussi bien que de loin. Nous remarquons cependant qu'il nous faut un certain espace de temps, court, il est vrai, mais en tout cas appréciable, pour passer de la fixation d'un objet éloigné à celle d'un objet rapproché. Nous sentons même, surtout quand ce changement s'effectue brusquement, que notre œil fait un certain effort.

Or, pendant ce moment, l'effort que nous sentons a ajouté au système dioptrique la convexité nécessaire pour voir de près. L'augmentation de la force réfringente nécessaire pour changer l'adaptation de l'œil de R en P, augmentation qu'avait produite la lentille convexe dans l'état de repos, s'effectue maintenant dans l'œil même. C'est le cristallin qui, vous le savez, subit un changement de forme pour produire l'accommodation de l'œil aux objets rapprochés.

Personne n'ignore, en effet, que l'accommodation est due

à une augmentation de convexité du cristallin. Les preuves en sont trop nombreuses et trop connues pour que j'aie besoin de vous les rappeler, et c'est un fait qui n'est contesté par aucun homme compétent.

Quant au mode de production de cette augmentation de courbure du cristallin, voici ce que les expériences ont démontré:

L'accommodation s'effectue à l'aide de la contraction du muscle ciliaire. Celui-ci est situé sous et dans le corps ciliaire. Il prend son origine dans le tissu de la choroïde et s'insère au bord du canal de Schlemm (S, Fig. 18), qui forme le point fixe quand le muscle se contracte. Par sa con-

traction, le muscle ciliaire fait avancer le corps ciliaire. La zone de Zinn, qui est attachée au corps ciUaire, est relâchée, et le cristallin, qui avait été plus ou moins aplati par la tension de la zone de Zinn, suit son élasticité et se rapproche davantage de la forme d'une sphère.

C'est surtout la face antérieure du cristallin qui devient plus convexe; la face postérieure, enchâssée dans le corps vitré, conserve presque invariablement sa forme.

De cette façon, le cristallin s'ajoute pour ainsi dire un ménisque positif qui a le même effet que la lentille convexe placée devant l'œil, c'est-à-

Fig. 18.— Les li;:nes pointillées corres- dlfC d augmenter la fOrCe répondent à l'état d'accommodation. . .

fringente.

S'il existait un muscle qui tendit davantage la zone de Zinn, il aplatirait le cristallin. Dans ce cas, il y aurait

diminution de réfraction, ou, en d'autres termes, accommodation pour les objets lointains. Un tel muscle pourrait rendre de très grands services aux myopes, mais malheureusement il n'existe pas, il n'y a pas d'accommodation négative. Quand le cristallin s'aplatit pendant le relâchement de l'accommodation, il ne fait que s'abandonner à l'élasticité de la zone de Zinn. L'action du muscle cihaire ne pouvant que faire bomber le cristallin, il n'y a accommodation active que pour le près.

Le point le plus rapproché pour lequel l'œil puisse s'accommoder s' Appelle puuctutn proximum.

La distance entre le punctum remotum et le punctum proximum représente l'espace rfe V accommodation. C'est l'espace que domine l'œil à l'aide de l'accommodation. La force nécessaire pour changer l'ad aptation de l'œil au punctum remotiim en adaptation au punctum proximum est Vamplitude d" accommoda tion.

Puisque l'accommodation a le môme effet qu'une lentille convexe qui servirait à l œil dépourvu d'accommodation pour voir à la distance du punctum proximum, on exprime l'accommodation par la lentille qui lui correspond. L'accommodation est donc égale à une lentille convexe qui donnerait aux rayons venant du punctum proximum la même direction que s'ils venaient du punctum remotum. Et quelle sera la force de cette lentille ?

Nous avons dit que pour l'œil emmétrope le foyer de la lentille doit coïncider avec le punctum proximum, puisqu'elle doit rendre parallèles les rayons qui proviennent de ce point. Sa distance focale est donc égale à la distance qui sépare le punctum proximum de l'œil. Soit cette distance 25 cent., la lentille aura une force réfringente de = 4D; l'amplitude d'accommodation a de l'œil sera = 4 I).

Toute cette force réfringente sert à adapter l'œil à des points positifs, situés en deçà de l'indni. Nous appelons cette force réfringente positive une fois pour toutes p. Nous pouvons donc mettre pour l'œil emmétrope :

Pour déterminer l'amplitade d'accommodation d'un œil emmétrope, on n'a donc qu'à chercher la plus petite distance à laquelle il puisse lire des caractères d'imprimerie lins (1). Cette distance est la distance focale correspondant à l'amplitude d'accommodation. Quand on divise 100 par cette distance exprimée en centimètres, on a le nombre de dioptries qui, pour l'emmétrope, désigne à la fois l'amplitude d'accommodation a et la force réfringente positive p.

si vous êtes emmétrope et que vous regardiez au loin à travers un verre concave, vous éprouvez dans votre œil exactement la même fatigue que lorsque vous fixez un objet très-rapproché. En effet, le verre concave fait diverger les rayons parallèles qui semblent alors provenir d'un point très-rapproché, le foyer du verre. Et, pour voir à travers la lentille concave, l'œil doit mettre enjeu la môme force accommodative que s'il regardait de près. Son accommodation doit vaincre l'influence de la lentille concave, en augmentant la force réfringente de l'œil précisément de la même quantité que la lentille négative la diminue.

Nous pourrions donc déterminer l'accommodation également à l'aide d'une lentille concave. La plus forte lentille négative à travers laquelle l'œil emmétrope voit encore nettement à l'infini ihesure l'amplitude d'accommodation. Un œil emmétrope qui peut vaincre le n° 11 concave, en regardant au loin, a une amplitude d'accommodation de 11 D, et son punctum proximum est situé à ^ = 9 cm, parce que la lentille concave fait diverger les rayons parallèles, de son foyer situé à 9 cm derrière elle.

L'accommodation des hypermétropes. — L'œil hypermétrope présente, à l'état de repos, un déficit de réfraction. Le r qui représente ce déficit est par conséquent négatif. Pour voir à l'infini, pour devenir emmétrope, l'hypermétrope a donc besoin d'une lentille convexe, ou d'un effort d'accommodation, égal à son défaut de réfraction r.

(1/ Voir la leçon sur l'acuité visuelle. Optomèlre pour déterminer l'acuité visuenc, la réfraction et raccommodation.

Un hypermétrope qui désire voir à la même distance qu'un emmétrope doit ainsi employer une quantité d'accommodation r de plus que l'emmétrope. Dans l'expression de l'amplitude d'accommodation, la force nécessaire pour adapter l'œil hypermétrope à l'infini vient évidemment s'ajouter à celle qui change l'adaptation à l'infini en adaptation au punctum proximum. Nous écrivons donc pour l'hypermétropie :

Quelle est l'amplitude d'accommodation d'un hypermétrope de 3D dont le punctum proximum est situé à 20 cm? II lui a fallu d'abord 3 D = r pour se rendre emmétrope, et de plus l'effort qui adapte l'œil emmétrope à 20 cm., c'està-dire -Vo = 5 D.

Son amplitude d'accommodation est donc :

Jusqu'à quelle distance pourra lire un hypermétrope de 4 D qui dispose d'un pouvoir accommodateur de 7 D ? — De ces 7 D, il lui faut 4 pour voir à l'infini, restent 3 pour voir de près. Son punctum proximum est donc situé à i-oo = 33 cm.

Notre équation 2 donne en eflet p = a — r.

Vous voyez, Messieurs, que l'hypermétrope de 4 D, quoique disposant de 7 D d'amplitude d'accommodation, ne voit pas plus près qu'un emmétrope qui ne disposerait que de 3. Inversement, si un emmétrope et un hypermétrope voient à la môme distance, ce dernier a une amplitude d'accommodation plus grande que le premier. Supposons qu'un hypermétrope de 5 D et un emmétrope aient tous les deux leur punctum proximum à 16 cent. Pour voir à cette distance, l'emmétrope a besoin de = 6 D ; l'hypermétrope, de 6 -h 5 = 11 D.

V accommodation des myopes. — Pour voir à la même distance qu'un emmétrope, l'œil myope a besoin de moins d'accommodation, parce que déjà à l'état de repos le myope

est adapté à une distance définie pour laquelle l'emmétrope doit déjà accommoder. Pour trouver l'amplitude d'accommodation du myope, il faut donc soustraire la force réfringente + r dont celui-ci surpasse l'emmétrope, de celle, j3, qui adapterait l'emmétrope au punctum proximum du myope :

Un myope de 12 D qui voit jusqu'à 6 cm. {p = = 16 D) a une amplitude d'accommodation de 16 — 12 = 4 D ; et un myope de 4, 5 D qui dispose de 5,5 D d'amplitude d'accommodation a son punctum proximum à 10 cm., parce que la totalité de sa force réfringente positive se compose non-seulement de son amplitude d'accommodation, mais encore de sa myopie, ce qui donne ensemble 5,5 + 4,5 «=^=10 D, auxquelles correspond une distance focale de 10 cent, (p = a-^-r).

La eonvérgenee et le strabisme.

L'accommodation n'est pas le seul facteur qui entre enjeu dans la vision rapprochée, mais il faut encore tenir compte de la convergence.

Plus un objet est rapproché, plus l'accommodation et la convergence doivent être fortes pour que la vision nette et binoculaire soit possible. Pour le regard au loin, par contre, les deux efforts musculaires diminuent proportionnellement.

Ces actions simultanées du muscle de l'accommodation et des muscles droits internes, sont devenues si étroitement liées l'une à l'autre, qu'elles ne peuvent presque plus s'effectuer séparément; il est très-difficile de converger sans accommodation et d'accommoder sans convergence. Si l'on pouvait diriger les yeux parallèlement, comme pour voir au loin, et pourtant faire un effort d'accommodation, on

réunirait les photographies stéréoscopiques en une seule image à l'œil nu, sans avoir besoin de stéréoseope. Mais cette expérience ne devient possible que par un exercice prolongé, et à un degré donné de convergence corresix)nd ordinairement une quantité proportionnelle d'accommodation (1).

C'est pour cela que le punctuni proximum pour un seul œil, le punctum proximum 7nonocidaire, est un [)eu plus rapproché que le punctum proximum hinociilaire . Un œil seul arrive à accommoder encore pour ce point rapproché, à l'aide d'une convergence exagérée pendant laquelle la ligne visuelle de l'autre œil passe en deçà du point fixé. A cette convergence exagérée correspond une accommodation plus élevée.

C'est grâce à cette relation intime qui relie l'accommodation et la convergence que se produit le plus souvent ie strabisme convergent des Injpermétropes et le straUsnic divergent des myopes. Donders surtout a fait remarquer que la grande majorité des personnes atteintes de strabisme convergent sont hypermétropes, et que pour les degrés élevés d'hypermëtpopie le strabisme convergent devient presque la règle. Donders explique ce lait de la façon suivante : l'hypermétrope a toujours besoin d'accommodation; pour des objets rapprochés, cet effort devient de plus en plus difficile; involontairement, il a alors recours à un excès de convergence, parce qu'il parvient ainsi à accommoder pour un point plus rapproché. Mais puisqu'il converge plus

(l) La corrélation entre la convergence et l'accommodation n'est pourtant pas absolue. Les expériences de Donders ont prouvé que les deux yeux peuvent voir ueltemeiat à la fois un objet à une distance donnée, que l'on se serve ou non de verres légèrement concaves ou convexes. Par conséquent, sans changement de convergence, l'accommodation peut être modifiée. De même, en plaçant un prisme faible devant l'un des yeux, l'angle du prisme étant tourné soit en dedans, soit en dehors, on peut voir binoculaireiueu^ également bien un objet à la même distance. Ce qui prouve que la convergence peut varier jusqu'à un certain point sans modifier l'accommodation. On appelle cette amplitude de l'accommodation possible pour la même convergence, l'amplitude d'accommodation relative.

— nique ne le demande l'objet fixé, il ne peut pas le voir des deux yeux à la fois; l'un ou l'autre est dévié en dedans ; et voilà le strabisme convergent préparé. Il devient habituel si l'hypermétrope continue à travailler de près sans suppléer à son accommodation par l' emploi, des lunettes convexes. Un fait qui parle fortement en faveur de cette explication de l'origine du strabisme convergent, est que l'on arrive à guérir les cas récents par la simple correction de l'hypermétropie à l'aide de lunettes convexes.

DoNDERS explique d'une façon analogue la tendance au strabisme divergent qu'on rencontre chez les myojjes. L'intérêt du mj^ope exige d'accommoder aussi peu que possible. Or, il arrive plus facilement à relâcher la totalité de son accommodation en évitant autant que possible la convergence. Quand il pousse cette tendance à l'excès, il finit par exclure un œil de la vision, et rend ses lignes visuelles presque parallèles pour regarder de près, divergentes pour voir au loin. Ainsi débute le strabisme divergent qui augmente surtout quand il siège toujours sur le même œil.

Peut-être le strabisme divergent n'est-il autre chose que l'exagération de l'insuffisance des droits internes, dont nous nous sommes entretenus dans la cinquième conférence., insufiîsance qui n'est elle-même que le résultat de la fatigue de ces muscles.

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