C. BERNARD
SEPTIÈME LEÇON
SOMMAIRE : Élimination de l’oxyde de carbone. — Caractères spectroscopiques du sang incomplètement intoxiqué. — Spectre de réduction partielle. — Hypothèses et théories diverses. — Sous, quelle forme s’élimine l’oxyde de carbone. — Nouvelles recherches. — Transformation de l’oxyde de carbone en acide carbonique dans l’économie. — Étude de la chaleur animale dans ses rapports avec l’asphyxie. — Expériences. — Distinction de l’asphyxie par CO^ et de l’empoisonnement par CO. — Signes de l’asphyxie mixte. -- Moyens de rappeler à la vie dans l’asphyxie.
Messieurs,
Nous avons vu que le sang intoxiqué sur l’animal vivant et retiré de l’économie conservait les propriétés physiques et les propriétés physiologiques du sang intoxiqué artificiellement , c’est-à-dire qu’il était devenu impropre et à vivre et à entretenir la vitalité des autres tissus.
En 1855, lors de mes premières expériences, j’étais arrivé à émettre l’opinion que le globule, une fois atteint par l’oxyde de carbone, devait être tué et ne pouvait plus reprendre ses propriétés physiologiques; de sorte qu’il devait iiécessaii'ement être éliminé de l’économie.
Cette supposition, du reste, était plausible, et l’on pouvait se figurer le globule sanguin en quelque sorte comme minéralisé et devenu inerte. — Je me fondais, pour émettre cette opinion, sur ce fait que je viens de vous rappeler, à savoir que le sang d’un animal empoisonne très-complètement, mort par l’oxyde de carbone, de même que le sang intoxiqué artificiellement et sature d’oxyde de carbone, conserve sa couleur rouge pendant
ÉLIJIINATION DE l’oXTDE DE CARBONE. 4ol
très-longtemps'après Ja mort. Or, le fait est toujours aussi exact que par le passé, il n’a pas changé; mais l’opinion que je m’en étais faite a dû se modifier devant de nouvelles expériences exécutées dans d’autres conditions. En effet, si le sang, lorsqu’il est sorti de l’économie, conserve longtemps sa couleur et par suite l’oxyde de carbone qu’il avait absorbé, nous venons de voir qu’il n’en est plus de même lorsque l’empoisonnement n’est pas complet, et surtout lorsque le sang continue à circuler dans le corps de l’animal. C’est ainsi que ce lapin, sur lequel nous venons d’expérimenter, a pu, dans l’espace de trois quarts d’heure, se débarrasser complètement de l’oxyde de carbone qu’il avait absorbé. Or, il n’est pas possible d’admettre que tout son sang ait pu se renouveler en si peu de temps.
Voici du reste quelques expériences qui montrent la disparition de l’oxyde de carbone du sang d’animaux intoxiqués :
I. Chez un chien on injecte 46 centimètres cubes d’oxyde de carbone dans le bout central de la veine jugulaire : une demi-heure après on découvre l’artère carotide pour y prendre du sang.
100 centimètres cubes contenaient alors 2 centimètres cubes d’oxyde de carbone.
Le lendemain, vingt-quatre heures après, 100 centimètres cubes de sang pris à l’animal ne renferment plus d’oxyde de carbone.
II. On fait respirer à un chien un mélange de 2 litres d’air et de 50 centimètres cubes d’oxyde de carbone, pem dant deux minutes.
Dix minutes après, on retire de l’artère fémorale 100 eentimètres cubes de sang artériel, qui contiennent 2 centimètres cubes d’oxyde de carbone; six heures après, 100 centimètres cubes de sang extraits du même vaisseau ne contiennent que 1“,33 d’oxyde de carbone.
Trois jours après, 300 centimètres cubes de sang n’ont plus donné, par l’acide sulfurique en excès et à 100 degrés, trace d’oxyde de carbone.
Nous voici donc en face de deux résultats bien distincts : lorsque le sang d’un animal asphyxié par l’oxyde de carbone reste dans le corps de cet animal et que la mort ne s’ensuit pas, il peut se débarrasser au bout de quelque temps de tout l’oxyde de carbone qu’il avait absorbé. Si au contraire l’empoisonnement est entier, si la mort est survegue ou si l’on a retiré le sang de l’économie et qu’on l’ait intoxiqué artificiellement d’une manière complète, il ne se débarrasse plus de la. même manière de son oxyde de carbone. Que se passe-t-il donc dans l’organisme? Comment se fait cette élimination? sous quelle forme et à quel état cet oxyde de carbone abandonne-t-il la combinaison qu’il formait avec l’hémoglobine : passe-t-il à l’état d’acide formique, d’acide carbonique, etc., pour être ensuite expulsé par les voies respiratoires ou par les urines ?
Diverses théories ont été émises pour expliquer ce fait de l’élimination de l’oxyde de carbone; nous les examinerons et nous chercherons par des expériences nouvelles à élucider et à fixer cette question. D’ailleurs, comme cette élimination constitue un phénomène purement physique et chimique, on doit pouvoir, en se mettant dans
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des conditions convenables, le réaliser aussi bien au dehors qu’au dedans de l’éconoïnie; nous avons déjà entrepris quelques expériences à ce sujet, et nous allons vous en rendre compte en les répétant devant vous.
Lorsque nous mettons un animal dans notre boîte à asphyxie, il se trouve aussitôt sous l’influence toxique du gaz de la combustion, et cependant il ne tombe sur le flanc que cinq ou dix minutes après le commencement de l’expérience. Que se passe-t-il dans cet intervalle de temps? L’animal commence immédiatement à absorber l’oxyde de carbone qui se trouve dans l’atmosphère vicié; mais ce gaz n’existe d’abord dans le sang qu’en trèsfaible quantité; et nous savons qu’il y existe bien avant que l’animal tombe.
En effet, les phénomènes toxiques ne se manifesteront que lorsque l’oxyde de carbone absorbé se trouvera être en proportion suffisante dans le liquide sanguin. Toutes les. substances toxiques ne sont telles, qu’à une certaine dose déterminée : les médicaments et les poisons ne diffèrent en réalité que par la dose employée; en d’autres termes, pour qu’une substance agisse sur l’économie, soit comme médicament, soit comme poison, il faut l’administrer à une dose efficace, sinon elle ne produira pas l’effet qu’on en attend. L’oxyde de carbone rentre dans le cas de toutes les substances toxiques ou médicamenteuses. Voici, par exemple, un lapin que nous venons de soumettre à l’action de ce gaz toxique, et aussitôt, bien longtemps avant qu’il ne tombe, nous prenons un peu de son sang par une piqûre faite à l’oreille, et nous l’examinons au spectroscope. Nous trouvons qu’il renferme déjà un
peu d’oxyde de carbone, et cependant l’animal n’éprouve encore aucun symptôme taxique. Supposons maintenant que cette dose première de gaz délétère ne soit pas augmentée, l’animal continuera à vivre sans avoir éprouvé de phénomènes d’intoxication. Cela arrivera d’ailleui's toujours lorsque l’oxyde de carbone existera en très-faible proportion dans l’air d’une salle.
Cependant, si, sous l’influence de cette faible quantité de gaz délétère on ne voit pas d’accidents toxiques rapides et appréciables par les caractères ordinaires, on n’en éprouve pas moins des effets réels, et nous verrons plus tard qu’un séjour trop continu dans une atmosphère ainsi constituée peut, à la longue, avoir des inconvénients et produire des troubles qui deviennent avec le temps manifestes dans l’économie. 11 est donc, sous ce rapport, très-utile de savoir déceler des traces d’oxyde de carbone dans l’air d’un appartement.
Or, les réactifs chimiques que l’on emploie généralement dans ce but sont trop peu sensibles ou trop difficilement applicables. Le meilleur à mon avis est encore le sang des animaux. Depuis très-longtemps j’ai émis cette idée qu’un animal était le meilleur réactif pour déceler la présence de l’oxyde de carbone dans une atmosphère où il est en très-faible proportion (1).
Il est indispensable toutefois, pour appliquer cette méthode d’investigation à nos recherches, d’examiner fréquemment et successivement le sang, puisque nous savons maintenant que l’oxyde de carbone s’accumule, disparaît
(1) Voyez l’appendice à la fin du volume.