INFLUENCE DES CENTRES NERVEUX
sont pas atteintes: elles conservent toute leur sensibilité.
La moelle épinière n’a donc pas ici sur le cerveau l’in^ fluence que nous avons vu tout à l’heure le cerveau exercer sur elle. Quand la moelle est anesthésiée, elle ne peut pas transmettre cette anesthésie au cerveau, comme le cerveau lui transmet la sienne ; la partie inférieure de la moelle épinière n’a même pas le pouvoir d’anesthésier la partie supérieure quand celle-ci échappe à l’action directe du chloroforme.
En un mot, dans le système nerveux sensitif, l’influence anesthésique ne paraît pas pouvoir remonter vers les centres, tandis qu’elle en descend, et le, cerveau Joue le rôle d’un centre principal qui peut influencer les centres secondaires de la moelle épinière , mais qui ne peut être influencé par eux.
Nous allons maintenant répéter devant vous^ sur des grenouilles, avec de l’eau éthérée, les expériences que nous venons de décrire.
Il est clair que ces expériences ne peuvent se faire qu’avec des animaux à sang froid. Chez des animaux à sang chaud, elles seraient absolument impossibles, car une pareille ligature arrêterait la circulation et ferait perdre immédiatenaent aux tissus leurs propriétés vitales. Chez, les animaux à sang froid, au contraire, les propriétés vitales survivent longtemps. Aussi la grenouille, qu’on peut se procurer partout facilement, est*elle un animal précieux pour les expériences physiologiques.
Voici une grenouille, préparée comme il a été dit plus haut, qui reçoit une solution aqueuse d’éther sous la peau de la tête* Vous voyez qu’au bout de trois à
quatre minutes, les mouvements réflexes normaux ne se produisent plus lorsqu’on pince les pattes de derrière.
Tels sont les faits qui nous paraissent démontrer que la moelle épinière est anesthésiée par l’influence du cerveau, celui-ci ayant reçu directement, par la circulation, l’action de l’anesthésique : telles sont les objections que l’on pourrait faire à nos recherches, et les expériences de contrôle par lesquelles nous pouvons répondre à ces objections. Mais cela n’est pas tout : nous allons trouver un nouvel argument en revenant sur un mode d’anesthésie dont nous avons déjà parlé (voyez deuxième leçon, page 92).
Je vous ai montré que la chaleur anesthésiait parfaitement les grenouilles. Cela, du reste, est conforme à ce que nous savons sur les propriétés vitales en général, et sur celles du système nerveux en particulier. A une température basse, à 0 degré et même un peu au-dessus, une grenouille engourdie par le froid reste complètement insensible aux influences extérieures; à cette température, elle est très-peu sensible ou même complètement réfractaire à l’action des poisons les plus énergiques. Puis, au fur et à mesure que la température s’élève, la sensibilité augmente, la grenouille devient de plus en plus susceptible aux actions toxiques, etc.
Les phénomènes continuent à marcher dans ce sens Jusque vers 30 ou 35 degrés; au-delà de celte température, les propriétés vitales, au lieu de s’accroître, diminuent. Il y a donc une limite supérieure comme une limite inférieure pour le fonctionnement des éléments nerveux ou autres: c’est entre ces deux limites que se produisent les phénomènes de la vie. Au-dessus de la limite
supérieure, vers 37 degrés, la grenouille devient complètement insensible, et à /iO degrés elle meurt; ses tissus sont altérés.
Vous n’avez pas oublié le procédé bien simple que nous employons pour soumettre successivement la grenouille à ces différentes températures : c’est de la plonger dans l’eau convenablement chauffée.
J’ai eu l’idée de répéter, pour l’anesthésie par l’eau chaude, les expériences que j’avais faites avec le chloroforme, afin de montrer que l’anesthésie du cerveau pouvait anesthésier par influence la moelle épinière.
Voici une grenouille dont le cœur est intact, mais qui a subi, sous la naissance des membres antérieurs, une ligature embrassant toutes les parties molles placées devant la moelle, et ne laissant communiquer les deux parties du corps que par la moelle épinière et les petits vaisseaux qui l’accompagnent. Nous plongeons seulement dans l’eau chaude la tête de cette grenouille jusqu’à la ligature, et vous voyez que les pattes de derrière s’anesthésient parfaitement malgré la ligature.
11 est vrai qu’ici encore on peut reproduire pour l’expérience les mêmes objections que nous avons disputées tout à l’heure dans le cas du chloroforme ou de l’éther. Si l’on ne veut pas admettre l’influence anesthésiante du cerveau sur la moelle épinière, on dira que le sang échauffé dans la fête a été poussé par le cœur dans les artères médullaires, qui l’ont conduit exercer directement son action sur la partie inférieure de la moelle épinière.
Mais cette interprétation rencontre ici une difficulté particulière, c’est que le sang doit se refroidir en circulant,
A^ESTHÉSIQÜES,
et qu’il n’arriverait pas à l’extrémité inférieure de la moelle épinière avec une température suffisante pour l’anesthésier. N’oublions pas, en effet, que 35 ou même 36 degrés ne suffisent pas toujours pour produire l’anesthésie, il en faut au moins 37. D’un autre côté, le sang parti de la tête ne pouvait pas non plus être à une température très-supérieure à 37 degrés, car 39 à iiO degrés suffisent pour tuer la grenouille.
Il faudrait donc que le sang ait cheminé de la tête an cœur et du cœur à l’extrémité de la moelle épinière, et dans des vaisseaux très-petits, presque sans éprouver de refroidissement au milieu de tissus beaucoup plus froids. Cela esf très-difficile à admettre; d’ailleurs, on ne remarque pas dans le train postérieur l’élévation de température qui devrait s’y produire, si les choses se passaient en effet de cette façon.
Dans tous les cas, il est très-curieux de voir se reproduire, pour l’anesthésie par l’eau chaude, les faits que nous avions déjà observés pour l’anesthésie par le chloroforme.
Nous devons faire remarquer que l’anesthésie, sous l’influence du chloroforme ou de l’éther, permet souvent de suivre la marche succesive de phénomènes fort intéressants et fort instructifs pour la physiologie du système nerveux.
Voici, par exemple, une grenouille qui a subi, à la naissance des membres antérieurs , une ligature embrassant les parties molles ; l’injection d’une solution aqueuse d’éther a produit chez elle une anesthésie déjà marquée nonseulement de la partie antérieure, mais encore des parties -situées en arrière de la ligature. C’est pourquoi vous
RÔLE PRÉPONDÉRANT DE l’eNCÉPHALE. 135
voyez en ce moment que cette grenouille ne manifesté plug dé mouvements réflexes lorsqu’on pince ses pattes, et cependant elle peut encore exécuter des mouvements volontaires. On Sait, en effet, par des expériences déjà anciennes, que, dans le cas où les propriétés du système sensitif doivent disparaître, la perte de la sensibilité se manifeste d’abord à l’extrémité périphérique des nerfs pour remonter ensuite le long de ces nerfs jusqu’à la moelle épinière, et continuer ensuite à remonter la moelle de manière à 'gagner enfin le cerveau.
Quand cette perte de la sensibilité atteint, dans sa marche ascendante, l’extrémité des nerfs de la moelle épinière qui innervent les pattes de derrière par exemple, il ne peut plus se produire de mouvements réflexes lorsqu’on pince Ces pattes, puisque la transmission de l’irritation sensitive à la moelle épinière, centre du mouvement ré^ llexe qu’il s’agit de provoquer, — est devénuê impossible. Au contraire, une action volontaire partant du cerveau, pourra produire un m.ouvemênt dansles pattes postérieures. j Le système nerveux cérébral est resté encore intact, l’action volontaire se transmet sans obstacle dans ces membres où les mouvements réflexes sont devenus impossibles. ^
Ainsi le grand centré nerveux sensitif, le centre des centres, c’est le cerveau. A cè titre, il réagit sur la moelle épinière, — qui, en même temps qu’elle est un centre en elle-même, joue aussi par rapport à lui le rôle d’un nerf, —delà même manière que la moelle épinière réagit à son four sur les nerfs sensitifs.
Pour que l’anesthésie se produise, il faut donc que l’éther ouïe chloroforme touche un centre nerveux, et, cette
ANESTHÉSIQÜRS.
condition une foi remplie, l’anesthésie en résulte dans toute» les parties du système sensitif placées sous la dépendance du centre nerveux atteint, excepté toutefois le système sensitif des fonctions respiratoires et circulatoires essentielles à la vie, ^
Dès maintenant, sans nous prononcer sur la nature de l’action produite sur le centre nerveux lui -même, nous nous bornerons à constater qu’il y a une action élective toute spéciale portant exclusivement sur les éléments sensitifs du système nerveux.
Voici une grenouille qui est complètement anesthésiée. Vous voyez qu’elle n’a plus de mouvements volontaires, qu’elle est insensible aux excitations et reste absolument inerte, malgré les pincements les plus énergiques. Cependant, chez cette grenouille, les nerfs moteurs ont conservé leurs propriétés d’excitabilité ordinaires.
Pour le montrer, mettons à nu le nerf sciatique, nerf mixte qui comprend à la fois un tronc sensitif et un tronc moteur. Les filets sensitifs sont anesthésiés ; mais les filets moteurs ont conservé leurs propriétés normales, et, si nous excitons le nerf avec un courant électrique, nous provoquerons des mouvements dans la patte correspondante, absolument comme chez une grenouille saine.
- Ainsi le chloroforme qui circule dans la moelle épinière produit l’anesthésie, et ne détruit que les propriétés des racines postérieures sensitives en respectant lés racines antérieures motrices. Je ne dirai pas que c’est là un fait étonnant, car il a des analogues ; mais c’est un fait trèsremarquable et qui mérite d’attirer toute l’attention du ' physiologiste.
MARCHE DE l’aNESTHÉSIE.
La marche progressive de l’anesthésie dans le système sensitif était déjà connue par des expériences anciennes; mais il faut rechercher la loi de ces phénomènes au point de vue de la physiologie générale.
Le nerf sensitif se compose essentiellement d’un cylindre axe, mince filament le long duquel se propagent les irritations sensitives; le cylindre axe est entouré d’une substance, semi-fluide et transparente pendant la vie, qu’on appelle la moelle nerveuse ; enfin, le tout est enfermé dans une gaine ou tube. Le filament nerveux part d’une cellule multipolaire de la moelle, ayant généralement une forme triangulaire. A peu de distance de sa sortie de la moelle, la racine sensitive est caractérisée par un renflement, appelé le ganglion intervertébral, qui renferme les cellules nerveuses trophiques. Enfin, à son extrémité périphérique, le nerf sensitif se termine, suivant les organes où il se rend, par des formations diverses sur lesquelles il est inutile de nous arrêter ici.
Or, comment se produit la mort naturelle de ce nerf sensitif ainsi constitué? Nous insistons toujours sur les conditions de la mort naturelle d’un élément pour bien montrer que toutes ces conditions, quelle que soit leur nature, amènent la cessation des propriétés vitales de l’élément suivant le même mécanisme ; ce qui établit celte proposition, d’une importance fondamentale, que les phénomènes physiologiques, pathologiques, toxiques ou thérapeutiques, se rattachent à une loi commune.
Il faut, pour amener la mort, que les conditions de la vie soient supprimées. Deux conditions sont nécessaires
à la manifestation de la vie : un organisme et un milieu convenable. Il suffit donc de supprimer l’un de ces deux facteurs pour que la vie s’arrête.
Occupons-nous du cas dans lequel sans altérer l’organisme ou l’élément, nous enlevons simplement le milieu normal qui l’entoure. C’est là ce que j’appelle la mort naturelle de l’organisme ou de l’élément.
Or, quel est le milieu normal du nerf sensitif? C’est le sang. Il faut donc lui enlever le sang, et il mourra naturellement par suite de la simple soustraction d’une des deux conditions nécessaires à sa vie. Mais comment faut-il lui enlever le sang pour obtenir ce résultat ?
II ne suffit pas d’agir à un endroit quelconque du nerf sensitif ; si l’on ne supprimait le sang* qu"à son extrémité périphérique, le nerf sensitif ne mourrait pas. Il pourra bien se produire un refroidissement ou même une coagulation locale de la matière nerveuse, entraînant un certain ralentissement ou même une perte locale dans les pro-^ priétés nerveuses ; mais ce ne sera pas là une mort générale du nerf sensitif.
Si c’était une véritable mort du nerf sensitif, elle devrait se propager et envahir rapidement le nerf dans sa totalité. J’ai montré par de nombreuses expériences qu’il n’en était pas ainsi. En pratiquant une ligature sur un membre, de manière à embrasser toutes les parties molles, moins le nerf, on voit que la sensibilité persiste au-dessus, et même au-dessous de la ligature. Elle finit sans doute par disparaître au-dessous de la ligature lorsque arrivent l’altération locale du nerf et la rigidité cadavérique ; naais il est clair qu’on a alors affaire à des
THÉORIE DE l’aNESTHÉSIE.
phénomènes d’un tout autre ordre. Au contraire, si l’on supprime le sang à l’origine médullaire du nerf sensitif, ce nerf perdra rapidement ses propriétés dans toute son étendue. Mais, ce qu’il importe surtout de bien établir, c’est* que dans ce cas, comme dans l’action des agents anesthésiques, le nerf sensitif, atteint par son extrémité centrale, commencera à mourir par son extrémité périiphérique, et perdra, en un mot, sa sensibilité de la périphérie au centre. Si l’on s’était arrêté aux apparences de probabilité, on aurait certainement été porté à croire que le nerf, privé de sang à son extrémité centrale seulement, aurait dû perdre d’abord ses propriétés sensitives dans son extrémité centrale ; et vous voyez cependant que ce serait là une erreur. Ce qui prouve bien qu’il faut toujours s’en référer à l’expérience.
Si maintenant, au lieu de provoquer la mort naturelle du nerf sensitif par soustraction du sang, nous produisons sa mort passagère sous l’influence du chloroforme ( car l’anesthésie n’est pas autre chose qu’une mort passagère du nerf sensitif, puisqu’elle consiste dans la suppression momentanée de ses propriétés), comment obtiendronsnous cette mort passagère ? Toujours suivant la même loi, c’est-à-dire en viciant, par l’agent anesthésique, le sang qui est porté à l’origine médullaire du nerf sensitif.
Il ne se produit pas autre chose sous l’influence du chloroforme. Le sang chloroformé a perdu ses propriétés nutritives et excitatrices normales pour les nerfs sensitifs. En ce qui concerne ces éléments, c’est donc absolument la même chose que s’ils ne recevaient plus le contact du sang.
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r Nous insistons sur ce point, parce que nous verrons I qu’il existe bien d’autres substances qui sont dans le même I cas, c’est-à-dire qu’elles vicient ou suppriment le sang î au point de vue d’un seul élément, tandis que le liquide j sanguin conserve ses propriétés intactes vis-à-vis des i autres éléments de l’organisme.
En résumé, nous avons vu que le chloroforme agit sur le cerveau et sur la moelle épinière, qui est elle-même un centre nerveux comme le cerveau. Ce n’était pas l’opinion ancienne : autrefois on considérait plutôt la moelle comme la réunion de tous les nerfs du . corps ; on sait maintenant, par les expériences les plus concluantes, que l’axe cérébro-spinal tout entier se compose de centres nerveux superposés, existant aussi bien dans la moelle épinière que dans l’encépbale. Il y a donc deux parties à distinguer parmi les organes nerveux : le système central, et le système périphérique formé par les nerfs. Or, le jj chloroforme n’agit que sur les centres, et cependant tout y le système périphérique se trouve pris d’insensibilité.
Sous l’influence du chloroforme, la sensibilité, ainsi que nous le savons, commence à disparaître d’abord à l’extrémité périphérique du neTf sensitif, — quoique le chloroforme ne puisse pas produire l’anesthésie en agissant directement sur cette extrémité, — et remonte ensuite vers les centres, le tout comme dans la mort naturelle par soustraction du sang.
La marche ascendante de l’anesthésie dans la moelle épinière était anciennement connue, la faculté excitatrice se perdant, d’abord dans la région lombaire, puis dans la région dorsale, ensuite dans la région cervicale, et enfin
ORIGINE DE l’anesthésie DANS LES CENTRES- l/ll
dans le bulbe, dernier refuge de la sensibilité près de s’éteindre.
Mais on pouvait croire que cette anesthésie générale résultait d’un contact général du chloroforme avec toutes les parties du système nerveux. Nous avons prouvé que cela n’est pas nécessaire ; il suffit que l’extrémité centrale du nerf sensitif soit touchée par le chloroforme pour entraîner l’anesthésie du nerf dans son entier. L’action élective du chloroforme se produit donc sur la cellule sensitive ,de la moelle épinière. C’est là surtout le point nouveau sur lequel j’ai voulu insister pour donner le mécanisme de la véritable anesthésie, de l’anesthésie générale.
Il n’y a en réalité pas de véritable anesthésie locale. On peut bien produire, avec l’appareil de Richardson, par exemple, une insensibilité résultant d’aspersions d’éther sur une région déterminée du corps; il se manifeste en même temps un froid très-intense. Mais les phénomènes observés dans ces conditions tiennent à un tout autre mécanisme. En effet, on ne constate d’insensibilité que dans la partie de la peau qui est humectée, l’anesthésie ne remonte pas plus haut, en se rapprochant des centres, le nerf sensitif reste toujours sensible, et surtout la moelle épinière conserve intacte son excitabilité sensitive, si longtemps qu’on ait prolongé l’action locale.
Au contraire, une véritable action anesthésique, dès qu’elle est produite dans le cerveau, détruit progressivement la sensibilité dans tout le corps, suivant la marche ascendante que nous avons déterminée.
Les phénomènes d’insensibilité locale conservent au contraire ce caractère particulier de rester toujours loca-
lises et de ne pas s’étendre au delà du point touché, par la cause anesthésiante ; en faisant agir simplement le froid, ou même en enlevant le sang, par une ligature d’artère, par exemple, dans une région périphérique déterminée, la région opérée devient exsangue, ce qui entraîne une altération des nerfs eomroe des autres organes et produit l’insensibilité, mais là seulement où le sang artériel ne pénètreplus^et jamais au delà.
Ainsi l’action sur rextrémilé périphérique du nerf sen* sitif diffère essentiellement de l’action sur l’extrémité centrale. On ne peut jamais obtenir là une action anesthésique dont les effets remontent le long du nerf comme ceux de l’anesthésie véritable. On n’a donc pas d’anesthésie locale par le;S procédés de ce genre.
Dans l’étude expérimentale des substances anesthésiques, notre premier soin était, vous le savez, de localiser le phénomène et de déterminer l’élément histologique le premier atteint. Nous sommes parvenus à ce but, et la i question que nous nous étions posée est résolue. ; nous savons maintenant que les anesthésiques agissent sur le nerf sensitif, et nous savons de plus, qu’ils ne peuvent atteindre ce nerf que par sa cellule centrale dans le centre nerveux.
Mais il y a un point sur lequel je désire insister pour ne laisser dans l’ombre rien d’important, quoique la manière d’envisager ce point particulier de la question ne puisse pas modifier nos idées générales sur les anesthésiques et leur mode d’action physiologique, je veux parler de l’interprétation que j’ai donnée des expériences cxpo^sées précédemment sur ranesthésie par influence,
uôle de l’encéphale, 1/j3
Je vous ai montré que nous pouvions anesthésier le corps tout entier, pourvu que le chloroforme touchât la moelle épinière et le cerveau ; et que si le chloroforme touchait le cerveau, la moelle épinière et les nerfs se trouvaient également anesthésiés, par influence, tandis que si la moelle seule était atteinte, l’anesthésie ne remontait pas vers le cerveau .
Cette influence du, cerveau sur la moelle épinière n’a au fond rien d’étonnant. Les anatomistes considéraient autrefois la moelle épinière, comme un gros nerf transmettant aux différents nerfs de l’organisme l’action du cerveau. On sait aujourd’hui que la moelle est aussi un centre autonome composé de plusieurs centres distincts; mais rien n’empêche qu’elle ne soit en même temps un organe de transmission, et que ses centres, secondaires par rapport au cerveau, ne subissent son influence. C’est au contraire à ce point de vue qu’on paraît être conduit par une foule d’expériences déjà connues.
D’autre part, nous avons vu que l’anesthésie peut se produire par un grand nombre de moyens ou d’agents divers, le chloroforme, l’éther, l’eau chaude, l’anémie, l’asphyxie, etc. De ce que l’anesthésie peut résulter d’un grand nombre de causes diverses, est-ce à dire qu’il y ait divers genres d’anesthésie ? Non ; il y a seulement des agents divers ; mais leurs mécanismes doivent aboutir tous à un phénomène ou à une action intime qui est toujours la même, et nous venons de dire en effet qu’ils agissent |tous au même endroit de l’organisme: sur la cellule senfsitive.
Maintenant, nous arrivons à la dernière question que
nous devons nous poser. Les différents mécanismes d’anesthésie que nous avons examinés doivent produire dans la cellule nerveuse une certaine modification toujours la même. Dans la prochaine séance, j’essayerai de vous dire comment je conçois cette action.
Si nous arrivions à trouver cette modification unique, nous serions alors parvenus aux dernières limites de notre problème, puisque nous aurions atteint la cause seconde, la cause immédiate du phénomène anesthésie. La science expérimentale s’arrête là : les causes premières sont en dehors de sa recherche.
CINQUIÈME LEÇON
SOMMAIRE: Résumé des notions précédentes sur les anesthésiques. — Mécanisme intime de l’action anesthésique. — De la rigidité chloroformique des muscles. — Le chloroforme agirait d’une façon analogue sur les éléments nerveux. — Exemples semblables dans d’autres éléments anatomiques et par d’autres agents. — Influence de l’anesthésie sur les diverses fonctions de l’organisme. — Sécrétions. — Mécanisme de la mort parles anesthésiques. — Moyens propres à combattre les accidents produits par le chloroforme.
Messieurs,
Tout en cherchant à établir la théorie de l’action des anesthésiques, nous n’avons pas négligé d’indiquer les applications utiles qui peuvent en être faites à la pratique delà physiologie. Ce point de vue est important dans nos manœuvres expérimentales ; il l’est plus encore, vous le savez, dans la pratique de la chirurgie. Mais si le chirurgien peut se borner à étudier les modes d’application d’une substance, ses indications ou ses contre-indications, le point de vue du physiologiste doit être différent, et il ne doit jamais oublier la théorie, même quand il fait de la pratique. Son but est la théorie, et il ne fait de la prahque que pour y arriver.
Nous allons aujourd’hui résumer, en les réunissant, les principaux résultats auxquels nous ont conduit nos recherches sur les anesthésiques, et nous poursuivrons ensuite notre but en abordant l’étude d’autres substances
C* bernard. 10
IÜjB . . ANESTHÉSIQUES, .
capables également de produire un effet hypnotique ou stupéfiant, mais non toujours parfaitement anesthésique.
Commençons par les effets des anesthésiques et résumons-les à peu près dans l’ordre où nous les avons examinés :
1“ L’agent anesthésique est une substance volatile qui <3oit pénétrer dans le sang en arrivant, chez les animaux supérieurs, par les surfaces respiratoires. Comme la substance est éminemment absorbable, elle pénètre très- vite : -dès le début de l’inhalation, on trouve du chloroforme dans le sang, n’y eût-il eu encore qu’une seule inspiration. Le sang, dans lequel l’anesthésique a ainsi pénétré sert de véhicule pour conduire la substance aux centres nerveux sur lesquels porte son action : cette opinion déjà émise, flous l’avons corroborée par des expériences démonstetives. Nous avons montré de plus que, dans les centres' nerveux, l’anesthésie ne s’accompagne pas de congestion, comme on le croyait autrefois, mais au contraire d’une anémie relative.
2“ Les centres nerveux sont-ils atteints tous en même temps par l’action du chloroforme? Non, le cerveau est pris le premier. On perd d’abord la conscience du mm^la connaissance des faits extérieurs. La moelle épinière n’est atteinte que plus tard, et l’on peut même distinguer plusièurs périodes dans Taction du chloroforme sur ce rentre nerveux. Au commencement de l’action anesthésique, les mouvements réflexes ayant leur centre dans la moelle allongée et la moelle épinière continuent encore à seproduire; ils sont même plus énergiques et plus rapides.- -Fuis la moelle est atteinte, et les mouvements réflexes
MARCHE DE l’aNESTHÉSIE.
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disparaissent peu à peu ; mais, à ce moment, les mouvements de totalité, c’est-à-dire ces mouvements qui seraient des mouvements volontaires si l’animal n’avait pas perdu tout d’abord la conscience, persistent encore quelque temps. Mais ils finissent par s’arrêter aussi, et l’animal tombe dans le collapsus, le relâchement musculaire complet; il devient immobile comme un cadavre. Les mouvements respiratoires et ceux du cœur seuls paraissent conservés.
Le cerveau ouvre donc la scène dans les phénomènes du chloroforme, et ce n’est qu’après lui qu’on voit s’anes» thésier la moelle épinière et les nerfs qui en émanent. Nous rappelons qu’en liant sur une grenouille l’aorte avec toutes les parties molles, sauf la moelle, et en anesthésiant le train antérieur, on voit l’influence anesthésique se produire dans les parties inférieures qui ne reçoivent pas de chloroforme.
Npus avons montré en outre qu’en faisant agir le chloroforme seulement sur la partie inférieure de la moelle épinière, et en préservant la partiè supérieure et le cerveau par une ligature qui arrête le sang chloroformé, l’anesthésie se produit bien dans la région de ta moelle directement atteinte, mais elle ne remonte pas vers les centres nerveux supérieurs.
Un autré fait que je crois avoir bien mis en lumière, e’est que, si l’action anesthésique commence par le cerveau, et si elle débute. pour chaque nerf sur la cellule sensitive centrale, l’insensibilitén’encommenee pas moins tout au contraire à se manifester à l’autre extrémité, au bout périphérique. Les choses se passent comme dans la mort
lÛS ANESTHÉSIQUES.
naturelle par soustraction du sang: l’élément nerveux perd ses propriétés par l’extrémité opposée à celle où il est atteint. La même loi s’applique au nerf moteur avec cette différence que, pour celui-ci, les rapports physiologiques sont renversés, et c’est l’extrémité périphérique qui doit être attaquée, au lieu de l’extrémité centrale. L’agent anesthésique exerce donc sur le nerf sensitif une action qui se lie essentiellement à ses propriétés physiologiques et qui peut servir à le distinguer du nerf moteur.
4” Les faits précédents, qui se rattachent à la théorie physiologique de l’anesthésie, entraînent certaines conséquences au point de vue de l’application pratique du chloroforme ou de l’éther. De ce que l’agent anesthésique est une substance volatile, il en résulte qu’il faut, chez les animaux supérieurs, le donner par les poumons, qui l’introduisent directement dans le sang artériel.
Cette nécessité d’administrer les agents anesthésiques k par les poumons est regrettable. Le chloroforme irrite la j membrane muqueuse du larynx et les nerfs sensitifs trèsdélicats qui se distribuent dans ces parties ; il en résulte des mouvements convulsifs et des phénomènes d’asphyxie, souvent une suffocation, qud^efois même la mort. Os jj; évite chez les animaux ces comj^îcations et ces accidents |j|en introduisant directement le chloroformé dans la tra- * chée. Mais ces procédés ne sont plus des moyens pratiques dans la chirurgie humaine.
Chez les grenouilles, et en général chez les animaux à sang froid, des conditions particulières permettent d’administrer le chloroforme ou l’éther par la peau ; mais nous
EFFETS DE l’ ANESTHÉSIE. 1/19
avons vu que cela ne constitue au fond aucune différence essentielle; il y a seulement une modification particulière du mécanisme. Les grenouilles respirent au moins autant par la peau que par les poumons, et, le chloroforme une fois entré par la peau, la circulation et la respiration pulmonaire étant très-peu actives ne suffisent pas à l’éliminer.
Cependant, si l’on faisait pour la première fois une expérience comparative en injectant une solution de chloroforme dans le tissu cellulaire sous-cutané chez des oiseaux et chez des grenouilles, on pourrait très-bien en conclure qu’il y a une fort grande différence entre ces deux classes d’animaux au point de vue de l’action du chloroforme, puisqu’on produirait l’anesthésie dans un cas, tandis qu’on n’obtiendrait aucun effet dans l’autre. Vous avez vu, par d’autres expériences, combien une telle conclusion, qui semblerait fort naturelle, serait pourtant fautive ; on se serait laissé tromper sur l’essence du phénomène par un accident de mécanisme. Telle est, pour le dire en passant, l’origine de bien des erreurs qu’on a si souvent commises lorsqu’on a cru pouvoir attribuer au même corps des actions de nature diverse sur des animaux différents.
5" Quel est l’état physiologique d’un animal anesthésié? Il lui manque, un de ses éléments histologiques, l’élément nerveux sensitif, pas d’une manière absolue sans doute, car alors il mourrait bientôt sans retour, mais du moins partiellement, et dans une limite variable selon l’intensité de l’anesthésie.
Dans cette atteinte de l’élément sensitif, on observe, selon les degrés d’effet produit par l’anesthésique, une
succession régulière, une progression toujours la même. Ainsi que le montre l’observation de l’anesthésie chez l’homme, c’est d’abord la conscience, la notion du moi, qui est abolie ; vient ensuite la perte de la sensibilité externe, c’est-à-dire la réception des impressions produites sur nos organes des sens, sur la peau ; mais la sensibilité interne subsiste encore, c’est-à-dire que, par exemple, les impressions portées sur l’arrière-gorge amènent encore l’acte réflexe de la déglutition. Ce n’est que dans une périodefplus avancée que disparaît la sensibilité inconsciente ; alors cessent de se produire des actes réflexes l involontaires, mais essentiels à la vie : la respiration j s’arrête, l’animal meurt. Il semble donc que, par leur I' action successive, les anesthésiques établissent dés catégo- : ries bien distinctes entre les nerfs sensitifs : d’abord les 1 nerfs des sens spéciaux, puis ceux des sensations extéj rieures moins nettement localisées (toucher, douleur), ? puis ceux des actes réflexes inconscients , puis enfin ceux 1^, des actes réflexes tout à fait automatiques, sans l’accom- ^ 5 plissement desquels la vie ne saurait continuer (respiration, ' circulation). Ce classement des nerfs centripètes par les degrés d’action du chloroforme mérite de fixer notre attem tion, car nous avons trouvé dans des expériences récentes ; un classement analogue des nerfs moteurs par le curare. Ce poison , pris à faibles doses, commence par agir sur les nerfs moteurs lès plus directement soumis à la volonté, nerfs des muscles moteurs du globe de l’œil, des membres; ce n’est qu’à un degré supérieur d’action qu’il arrête la fonction des nerfs de la respiration ; si alors, par la respiration artificielle, on entretient la vie, on voit que, l’enir
MARCHE DE l’ ANESTHÉSIE,
poisonnement continuant, les^aso-moteurs sont atteints à leur tour; mais, parmi les vaso-moteurs eux-mêmes, le curare établit une distinction, car il agit d’abord sur lesvaso-dilatateurs, et ultérieurement sur les vaso-constricteurs.
6" Quant au mode de disparition de la sensibilité dans un nerf pariaction des anesthésiques, nous avons signalé ailleurs ce fait que la sensibilité récurrente est la première à disparaître des paires nerveuses rachidiennes. Nous avons démontré, dans la leçon précédente, que, sur un î nertsensitif donné, ce sont d’abord les extrémités péri- , phériques qui deviennent insensibles. Alors on dit que -, l’animal est anesthésié, parce qu’il ne sent plus les inci — - sions de la peau. Cependant le tronc nerveux possède encore la sensibilité, et si l’on voulait opérer sur lui, on dirait que l’animal n’est pas anesthésié. A mesure que l’anesthésie progresse, le tronc nerveux lui-même devient insensible, et finalement les racines postérieures ellesmêmes ne sont plus excitables; mais à ce moment les cellules nerveuses peuvent encore être sensibles à l’excitation et réagir sur les nerfs moteurs; en effet, la strychnine amenée par le sang au contact des éléments nerveux sensitifs de la moelle peut encore produire des convul- X sions. On a traduit ces faits en disant que la réceptivité de la moelle est abolie, mais non son excitabilité. Pour notre part, nous ne voyons dans ce phénomène que la dernière expression de la marche ascendante de l’anesthésie dans le nerf; c’est le moment où l’excitabilité du nerf centripète a disparu dans toute la longueur de ce tube conducteur pour ne plus subsister que vers le point
OÙ celui-ci se met en connexion avec l’élément nerveux central pour réagir sur les nerfs moteurs.
Ainsi, pour le système nerveux en général, comme pour chaque tube nerveux en particulier, tout est relatif à la période de l’anesthésie. On voit combien il faut être réservé dans l’emploi des mots et ne s’attacher qu’aux faits. Seulement, quand on connaît le mécanisme ou la théorie du phénomène, on peut en suivre et en comprendre toutes les phases. Voilà pourquoi nous cherchons à constituer les théories physiologiques, parce qu’en science, c’est toujours la théorie qui règle la pratique; autrement, on ne fait que de l’empirisme.
Après la récapitulation qui précède, nous arrivons à la théorie proprement dite de l’anesthésie.
Quelle idée devons-nous donc nous faire de l’action du chloroforme ou de l’éther sur la cellule nerveuse centrale ? Toutes les actions produites sur un élément anatomique, de quelque ordre qu’elles soient, ne peuvent avoir lieu que par une modification physique ou chimique de cet élément. Nous ne pouvons plus admettre aujourd’hui des |î actions mystérieuses que nous désignerions du nom de vitales ; quand nous employons ce mot, c’est que nous ne savons rien de précis sur le phénomène dont nous parlons. Aujourd’hui, pour un certain nombre d’actions toxiques, nous sommes parvenus à déterminer nettement le phénonoène physique ou chimique qui constitue la cause de cette action : c’est ainsi que l’oxyde de carbone agit sur le globule rouge en se combinant chimiquement avec son hémoglobuline. Ici, la démonstration de cette action chimique est facile, et l’on peut reproduire cette combi-
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naison chimique avec l’hémalo-globine au dehors comme au dedans de l’organisme.
Nous ne sommes pas aussi avancés pour l’action des anesthésiques ; mais nous pensons cependant qu’un certain nombre d’arguments empruntés à l’analyse exacte des faits peuvent nous permettre de concevoir d’une façon assez nette l’action physico-chimique qu’ils exercent sur 'les éléments nerveux. A nos yeux, cette action consisterait en une semi-coagulation de la substance même de la cellule nerveuse, coagulation qui ne serait pas définitive, c’est-à-dire que la substance de l’élément anatomique pourrait revenir à son état primitif normal après ï élimination de l’agent toxique.
Pour comprendre cette action ainsi interprétée, rappelons que le chloroforme n'agit pas uniquement sur les éléments nerveux : loin de là, cet agent porte en réalité son action sur tous les tissus ; il atteint chaque élément à son heure, suivant sa susceptibilité. De même qu’il frappe plus rapidement l’oiseau, et plus lentement là grenouille et le végétal, suivant ainsi la gradation des êtres, de
(même dans un même animal il suit pour ainsi dire la gradation des tissus. L’effet se manifeste sur les autres tissus, après qu’il s’est déjà manifesté sur le tissu nerveux, le plus délicat de tous. La plante n’a pas de système nerveux, et cependant le chloroforme et l’éther viennent agir tout aussi fatalement sur elle, et arrêter l’activité commune à tous ses éléments anatomiques (1). Chez la sensitive, par exemple, ces agents atteignent tout d’abord l’irritabilité
(1) Voyez mon cours de Physiologie générale au Muséum {Revue scientifique, 25 août 1872. 11 octobre 1873).
des cellules qui sont situées dans les renflements pétiolaires, et suspendent ainsi les mouvements des feuilles. L’anesthésique n’est donc pas un poison spécial du système nerveux -, il anesthésie tous les éléments, tous les tissus en engourdissant, en arrêtant momentanément leur irritabilité nutritive.
Nous pouvons donc étudier ailleurs que dans les éléments nerveux centraux le phénomène intime qui constitue cet arrêt d’action, et que nous considérons comme une coagulation, ou un commencement de coagulation. Or, si l’on place un muscle dans des vapeurs de chloroforme ou d’éther, ou si l’on injecte dans le tissu musculaire de l’eau légèrement chloroformée ou élhérée, et si on laisse durer assez longtemps ce contact, on amène la rigidité du muscle; le contenu de la fibre est coagulé; on a ce qu’on appelle la rigidité chloroformique. Mais si l’on fait durer un peu moins longtemps ce contact, on arrive bientôt à un moment où le muscle perd son excitabilité ; il est anesthésié. Or, même en ce moment, en examinant la fibre musculaire au microscope, on voit que son contenu n’est plus transparent, qu’il est dans un état de semi-coagulation. On observe très-bien ces phénomènes en injectant de l’eau chloroformée dans l’épaisseur d’un muscle, car on obtient ainsi une anesthésie locale, une cessation d’excitabilité du muscle. Si alors on abandonne l’animal au repos, on voit peu à peu le muscle revenir à son état normal : la coagulation de son contenu, la rigidité chloroformique a donc pu disparaître de l’élément anatomique baigné sans cesse et lavé par le courant sanguin.
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Il est permis de supposer que quelque chose de semblable se passe pour la cellule nerveuse; mais celle-ci est beaucoup plus délicate, beaucoup plus sensible à l’action du chloroforme; c’est elle qui la première subit les effets coagulants; puis, à mesure que le chloroforme est enlevé par le sang, elle revient à son état normal': elle sort de son anesthésie, comme le muscle sort de sa rigidité.
r Du reste, on peut atteindre le nerf lui-même, et produire en lui une anesthésie locale en le soumettant à l’acj bion d’une certaine dose de chloroforme : on voit alors I que le tube nerveux a perdu sa transparence et son excitabilité; mais si cette action de l’anesthésique n’a pas été poussée trop loin, le tube nerveux peut revenir à son état primitif, quand le chloroforme est peu à peu éliminé.
Dans l’état physiologique, les tissus et les éléments de tissus ne peuvent manifester leur activité que dans des conditions d’humidité et de semi-fluidité spéciales de leur matière. Pendant la vie, la substance musculaire est semifluide ; si cet état physique cesse d’exister, s’il y a coagulation, la fonction se suspend ; comme, par exemple, si de l’eau vient à se congeler, ses propriétés mécaniques cessent jusqu’à ce que l’état fluide soit revenu. Enfin, nous ajouterons que ces modifications dans l’état physico-chimique de la matière organisée, bien que passagères, finissent par amener la mort de l’élément, lorsqu’on les reproduit un certain nombre de fois et successivement, parce qu’alors sans doute l’élément n’a pas le temps de se reconstituer suffisamment dans les intervalles de repos.
L’empoisonnement par l’oxyde de carbone, que nous étudierons dans la suite de ces leçons, nous montrera Texemple le plus frappant d’un élément anatomique (globule rouge du sang) perdant ses propriétés essentielles par le fait d’une action physico- chimique, d’une combinaison qui peut se détruire et laisser reparaître les propriétés primitives. (Le globule peut alors de nouveau absorber l’oxygène.)
Ce phénomène d’un élément anatomique réduit à un état de mort apparente par un changement physico-chimique, qui peut disparaître et laisser revenir l’état norf mal, ce phénomène n’est donc pas propre à l’action des anesthésiques, et nous en avons cité ailleurs des exemples plus remarquables encore (1). Il nous suffira de rappeler que la soustraction de l’eau amène chez les infusoires et les : rotifères un état de mort apparente qui peut être longuej ment prolongé. Ces animaux, convenablement desséchés, i perdent toute propriété vitale ; mais dès qu’on leur rend un peu d’eau, ils recommencent à vivre comme auparavant. On trouve même des phénomènes analogues chez ^ des animaux bien plus élevés dans l’échelle : Si l’on intro- ^ duit dans l’estomac d’une grenouille une certaine quantité ; de sel marin, celui-ci absorbe une grande quantité d’eau, et predjuiÇune sorte de déshydratatjûn-cçlative de l’animal; parmi les organes qui éprouvent le pîùsner"è^E11e celte soustraction d’eau, on remarque le cristallin, qui devient opaque et présente alors une véritable cataracte ; mais dès qu’on remet l’animal dans l’eau, la transparence
(1) Voy. Cl. Bernard, Leçons sur les propriétés des tissus vivants (Coiirs de la Faculté des sciences). Paris, 1866, p. 46 et 47.
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reparaît dans la lentille oculaire, qui redevient propre à remplir toutes ses fonctions dans la vision.
Nous rappelerons enfin les modifications qu’éprouvent les cellules à cils vibratiles ou les spermatozoïdes en présence des acides ou des alcalis : les acides font cesser les mouvements de ces éléments anatomiques ; mais si le milieu est très-faiblement acide, on peut faire réapparaître les oscillations des cils vibratiles en neutralisant le liquide par une solution alcaline.
L’action coagulante des anesthésiques, et le retour des phénomènes de la vie dans les éléments anatomiques qui ont subi des modifications physico-chimiques de ce genre,
ont donc leurs analogues dans, toute une série de^faits semblables empruntés soit aux organismes inférieurs, ^îTaurparïï^TéMmènt aires des organismes supérieurs. ^ Mâînfènant que nous avons cherché à pénétrer l’essence du phénomène intime par lequel les anesthésiques agissent sur les cellules nerveuses, il nous reste à considérer ces cellules dans leurs rapports généraux avec les autres tissus de l’être vivant, à nous demander quelle influence exerce sur les fonctions de l’organivSme la cessation des fonctions de l’élément nerveux sensitif. Nous ne pouvons pas suivre cette influence dans tous ses détails, car il faudrait passer en revue toute la physiologie pour étudier cette question. Nous essayerons du moins de donner à ce sujet quelques indications.
Et d’abord, quelle influence l’anesthésie exerce-t-elle
sur les sécrétions ? On a dit que les sécrétions étm^nt excitées ou accrues par les agents anesthésiques ; on l’a dïTprticulièrement pour la sécrétion de la salive. Le fait
est exact, mais il faut savoir comment il se produit. Il n’y a point là un résultat de l’action anesthésique par ellemême; c’est tout simplement une action locale du chloroforme, et l’on obtiendrait le même effet avec du vinaigre.
On peut, du reste, établir directement qi^e .raugmei^ .Jâtio^^a salive se rattache à une action locale du chloroforme. Pour cela, nous avons, chez un chien, mis à lûTet ouvert le canal excréteur de la glande salivaire sous-maxillaire ; puis nous y avons adapté un petit tube, afin de voir couler la salivé sécrétée et de pouvoir au besoin la recueillir. Alors nous placions^ur la langue du chien quelques gouttes d’une solution de chbroïbnne, et nous voyions aussitôt la glande sous-maxillaire sécrétè\ très^^îKndamment de la salive. Ici le chloroforme a agi comme un excitant chimique' des extrémités terminales du nerf lingual ; c’est ainsi qu’il agit au début- de l’administration de vapeurs anesthésiques par la bouche. 11 ne se produit rien de semblable quand on anesthésie l’animal par la trachée.
* Les nerfs moteurs ne sont pas primitivement affectés •par le .chloroforme ; le fait est extrêmement facile à constater sur des grenouilles complètement anesthésiées, leurs nerfs mioteurs ont conservé toute leur excitabilité, tandis que ies nerfs sensitifs l’ont perdue.
Cette conservation "des nerfs moteurs s’observe aussi bien pour les nerfs du grand sympathiqu^ue pour ceux qui font partie du systèm.e cérébro-spinal.
Si l’on prend un chien complètement anesthésié par le chloroforme, la sécrétion salivaire ne peut pas être