C. BERNARD
MÉTHODK EXPÉKIMENTALE
nomènes d’une importance capitale, de V anesthésie et de Vasphyxie.
La méthode expérimentale est en réalité toujours la même philosophiquement, quelle que soit la science à laquelle on veuille l’appliquer; mais il faut cependant la modifier dans ses procédés spéciaux d’investigation lorsque l’on s’occupe de corps vivants, comme nous le verrons dans la suite.
La proposition fondamentale qui constitue en quelque sorte notre axiome en médecine expérimentale, c’est que nous ne devons jamais établir de séparation réelle entre les phénomènes physiologiques et les phénomènes pathologiques : ces derniers n’étant que des modifications ou des altérations des premiers ; il n’y a en réalité qu’une seule physiologie, qui comprend l’étude des fonctions à l’état physiologique et à l’état pathologique.
Un autre point sur lequel nous avons déjà beaucoup 1 insisté en d’autres circonstances, c’est que l’expérimen- ; tation, loin d’exclure l’observation, se fonde au contraire ; sur elle. L’observation représente dans toutes les sciences | le premier degré de l’investigation scientifique. |
Toutefois en médecine et en physiologie, l’observation j est insuffisante à nous fournir l’explication des phéno- | mènes. Nous sommes toujours obligés d’en venir à l’expé- J rimentation après avoir épuisé toutes les formes de | l’observation. Tel est le point essentiel que j’aurai bien souvent l’occasion de vous rappeler, et que je tiens à 1 vous signaler dès aujourd’hui.
En vous donnant un aperçu historique de nos connaissances sur le sang et la circulation, nous entrerons dans
APPLIUÜÉE A l’étude DU SAjNG. à
des considérations qui vous permettront de constater façi'leraent, qu’à peu près tout ee que nous savons sur ce sujet même a été appris par l’expérimentation.
Le sang est connu de tout temps, puisque l’on fait remonter la pratique de la saignée au siège de Troie. Pour Hippocrate, le sang était une des quatre humeurs animales, savoir : le sang, la pituite, la bile, et l’atrabiie. IVIais où se trouvait placé le réservoir du sang? L’observation simple des phénomènes vitaux extérieurs ne pouvait nous l’apprendre; il fallait pour cela expérimenter, pénétrer dans l’intérieur du corps, non-seulement après la mort, mais aussi pendant la vie.
Érasistrate, qui passe pour avoir le premier ouvert un corps humain, soutint que les veines seules contenaient du sang et que les artères renfermaient de l’air qui y entrait par la trachée-artère. 11 devait en effet arriver à cette conclusion ; car sur les cadavres on trouve généralement les artères vides de sang et pleines d’air, tandis que le système veineux est plus ou moins gorgé de sang. On se rend ainsi compte de l’erreur d’Érasistrate, qui subsista jusqu’à ce que Galien vînt prouver que les artères ren™ ‘ fermaient aussi du sang (1). Galien expérimenta sur des animaux vivants, et il démontra que lorsqu’on coupe une artère, il s’en écoule du sang, et que lorsqffon lie le vaisseau, le sang s’arrête.
Ainsi, nous voyons que cette erreur, qui consistait à regarder les artères comme des conduits aériens, était le résultat des autopsies cadavériques, tandis que TopL
,1) Galien, Utilité des parties, liv. VI, chap. xil, et Œuvres complètesi ' trad. Daremberg. Paris 1854, t. 1, p. 421,
CIKClILAÏlON.
nion vraie n’a pu être acquise que par des expériences faites sur le vivant. Cela nous montre, en d’autres termes, que ce que l’on observe dans les autopsies cadavériques ne s’applique réellement qu’aux cadavres, tandis que ce que l’on voit dans les vivisections, qui ne sont que des autopsies vivantes, s’applique bien à l’êlre vivant.
Mais Galien ne se contenta pas de constater un fait expérimental vrai, à savoir qu’il existe, dans les veines et dans les artères, du sang dont il reconnut la différence de coloration, ce qui l’amena tout naturellement à distinguer deux sangs, le sang veineux et le sang artériel. 11 se laissa emporter par son imagination, et il alla bien au delà des faits, ainsi que cela s’est vu d’ailleurs tant de fois dans rhistoire de la science, et souvent pour les hommes les plus éminents. Galien donc, bien que partant de l’expérience, se lança dans le domaine des hypothèses et construisit de toutes pièces une doctrine physiologique et pathologique du sang et de sa circulation, doctrine qui fut universellement adoptée et qui a résisté jusqu’au xvi“ siècle, époque à laquelle les expériences seules > purent en démontrer la fausseté.
Pour Galien, le sang avait son centre d’origine dans le foie : de là, ce liquide se partageait en deux parties; une qui allait aux organes les plus grossiers par les > veines, l’autre qui allait au cœur et se rendait dans le | ventricule droit. Arrivé en ce point, le sang passait dans | le cœur gauche, grâce à une infinité de petits trous ima- î ginaires dont la cloison de séparation devait être percée. ' C’est ensuite dans le cœur gauche que le sang trouvait la ; chaleur innée du cœur; il devenait là sang vital et se ren-
HISTORIQUE
dait aux organes les plus délicats, et notamment au cerveau où il développait les esprits animaux. Galien admettait en effet l’existence de trois esprits chez les êtres vivants : l’esprit naturel qui résidait dans le foie; l’esprit vital dont le siège était dans le cœur gauche, et enfin les esprits animaux que le sang dégageait en quelque sorte dans les ventricules du cerveau. Galien reconnaissait d’ailleurs les quatre humeurs d’Hippocrate correspondant aux quatre éléments : l’eau, l’air, le feu et l’eau, et aux quatre tempéraments : le sanguin, le pituiteux, le bilieux et l’atrabilaire, etc.
. Il me sera facile maintenant de vous montrer comment toutes les expériences de Galien sont restées, tandis que ses hypothèses ont disparu Fune après l’autre, grâce uniquement aux recherches anatomiques et aux expér riences successives qui sont venues substituer la vérité à l’erreur.
La première des erreurs que nous voyons disparaître est le passage du sang du cœur droit au cœur gauche, au travers de la cloison qui les sépare. Personne n’avait pu découvrir les petits trous inventés par Galien pour satisfaire à ses vues théoriques, mais cependant on en admettait l’existence sur l’autorité du maître et l’on continuait d’enseigner ses idées. Yésale osa dire, le premier, que les trous de la cloison interventriculaire admis par Galien n’existaient pas, et Servet (1), en découvrant la circulation pulmonaire, permit de démontrer expérimentalement que le sang passait du cœur droit au cœur
(1) Michel SieT\et, Cht'istianisrni restüittio : De Trinit. divin, etc., Mb.
CiRCüLATION.
gauche, non au travers de la cloison du ventricule, mais en se rendant d’abord dans le poumon, avant d’aller au ventricule gauche.
Les idées erronées de Galien sur la circulation veineuse subsistaient néanmoins toujours; il croyait, comme nous le savons, que le sang coulait dans les veines du centre à la périphérie. Ce furent les expériences de Harvey qid détruisirent cette seconde erreur galénique. Harvey (1) démontra la direction de la circulation veineuse, et reconnut le passage du sang des artères dans les veines à la périphérie. Il confirma donc la découverte de Servet et découvrit le mécanisme général de la circulation du sang dans le corps vivant (2).
Ainsi, il n’y a aucun doute à cet égard; c’est à l’aide des dissections anatomiques et des expériences sur les animaux vivants qu’on est arrivé à toutes les découvertes faites successivement sur la circulation du sang. L’observation simple eût été tout à fait impuissante à nous donner ces connaissances.
Voyons maintenant ce qui est relatif à l’hématose du sang : Galien pensait qu’elle avait lieu dans le foie. D’après lui, les aliments déjà en partie dissous et purifiés par leur passage dans l’estomac, étaient amenés dans le foie par la, veine porte, et c’est là que se formait une sorte décoction ou de fermentation dont le dépôt était la bile qui se rendait dans la vésicule, et aussi l’atrabile qui s’accumulait dans
(1) G. Harvey, Exereitatio anatomica de motu cordis et sanguinis in animalibus. Francfurt^ 1628.
(2) Voyez : P. Flourens, Histoire de la découverte de la circulation du sang. Paris, 1854.
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la rate. Le sang, une fois formé dans le foie, arrivait au cœur droit, .
L’idée de l’hématose du sang dans le foie fut d’abord ruinée par la découverte de Servet, qui reconnut nonseulement que le sang traverse le poumon avant de revenir dans le ventricule gauche, mais qui comprit que cet organe devait avoir une action directe sur le sang. Lower constata en effet plus tard (1) que le sang était noir avant de pénétrer dans le poumon et qu’il en sortait rouge. Il attribua cette modification du sang à l’action de l’air et il fit à ce sujet une expérience digne des meilleurs temps de la physiologie. Après avoir ouvert la poitrine d’un animal et arrêté de cette façon la respiration, il vit que le sang traversait le poumon sans devenir rouge ; prenant alors un soufflet et insufflant de l’air dans le poumon, le sang qui se rendait au cœur gauche redevint rouge aussitôt. L’expérience était concluante, et il était certain que le changement de couleur du sang s’effectuait dans le poumon au contact de l’air, et c’est là qu’on place le siège de l’hématose.
Galien avait admis que les aliments dissous étaient portés au foie par la veine porte. Aselli vint aussi combattre cette opinion par des expériences. Aselli (2), ayant ouvert le ventre d’un chien à qui on avait donné à manger peu de temps auparavant, aperçut des vaisseaux pleins d’un liquide blanchâtre, qui n’était autre que le chyle. Il conclut naturellement de là que la veine porte ne servait pas, comme l’avait admis Galien, à charrier les produits de la digestion.
(1) Lower, Tractatus de corde. Amstel. 1669.
(2) Gaspard Aselli, Be lactihus sive Incteis vents. Milan, 1627,