EFFETS DE LA NARCÉINE
Connaissant les effets particuliei s de la thébaïiie, il est évident que pour rendre les animaux immobiles pendant les expériences, ce n’est pas à un agent convulsivant que nous pouvons nous adresser, mais bien à un agent hypnotique.
Parmi les six alcaloïdes de l’opium, il n’y en a que trois qui soient narcotiques. Mais ces trois substances narcotiques ne le sont pas également ni avec les mêmes caractères. On croyait autrefois que la morphine était le plus énergique des trois ; mais j’ai montré, il y a cinq ans (1), que le premier rang, sous ce rapport, appartient à la narcéine qui avait très-peu été étudiée jusque-là ; la morphine vient ensuite, et en troisième lieu la codéine, dont Faction est beaucoup moins énergique à ce point de vue.
Avec la narcéine, on obtient un sommeil profond et calme; les animaux ne sont pas aussi excitables, et, quand Faction du narcotique a cessé, ils reviennent plus vite à leur état naturel.
Expériences. — Narcéine et morphine. — Sur un jeune chien on injecte sous la peau \ centimètre cube, solution normale de chlorydrate de narcéine (1 gramme pour 100 grammes d’eau). Le chien a les mouvements respiratoires un peu saccadés. Il s’endort, mais il reste sensible au pincement, sans chercher toutefois à s’enfuir. Une heure et deux heures après il dort encore profondément, la respiration est calme; le pouls de 120 est tombé à 76.
Sous la peau d’un rat blanc, âgé de trois mois environ,
(1) Voy. Compt. rend, de l’Aead. des sciences, t, LIX, p. 406.
on injecle vingt demi-tours (petite seringue de Pravaz), c’est-à-dire 11/2 centimètre cube de la solution de narcéine. Les pupilles se dilatent. Un sommeil profond survient : l’animal est peu excitable. 11 dort plusieurs heures.
Sous la peau d’un cochon d’Inde on injecte 1 centimètre cube de la solution normale de narcéine. Un sommeil calme se produit; la cornée reste sensible. Le sommeil se prolonge. L’animal endormi est, pendant la nuit, à moitié dévoré par ses camarades, et le lendemain on ne retrouva de lui que des débris.
On injecte sous la peau d’un pigeon en digestion 1 centimèrre cube de solution normale de narcéine : il ne se produit qu’un peu d’assoupissement.
Nous reviendrons plus tard sur les effets que les oiseaux éprouvent après l’injection de la narcéine ; nous verrons que cette substance n’est pas inoffensive, et c’est principalement sur les moineaux et les pigeons qu’elle nous révélera ses effets toxiques. - ^
Pour le moment notre but est surtout d’insister sur la comparaison du sommeil produit par la narcéine et par la morphine. Par la morphine, le sommeil est moins profond, et les animaux sont plus excitables, surtout au moment de leur réveil. Quand l’influence narcotique delà morphine a pris fin, les chiens sont longtemps à reprendre leur état normal, quelquefois vingt-quatre heures, si la dose a été forte; pendant ce temps, ils ont l’air ahuri, se sauvent effarés quand on les approche, et se traînent presque, tant le train postérieur est surbaissé. Il semble que les troubles intellectuels survivent chez eux à l’action purement narcotique.
NARCÉINE.
Pour comparer les effets de la morphine avec ceux de la narcéine, j’ai fait autrefois (1) une expérience comparative très-curieuse sur deux jeunes chiens habitués à jouer ensemble. L’un reçut 5 centigrammes d’une solution de j chlorhydrate de narcéine en injection sous-cutanée, l’autre / 5 centigrammes d’une solution de chlorhydrate de morphine, également concentrée, sous la même forme et dans les mêmes conditions. Quand il revint à lui, le chien qui avait reçu de la narcéine courut vers son camarade pour jouer avec lui, mais celui-ci n’eut pas l’air de le reconnaître, et cela dura ainsi toute une journée. Quand ils furent complètement revenus tous deux à l’état normal, je répétai l’expérience en la renversant, c’est-à-dire que lechien qui avait reçu d’abord de la morphine reçut cette fois de la narcéine, et vice versa. Les mêmes effets se produi- , sirent^^core, mais en sens inverse, ce qui prouve bien ' qu’ils' ne tenaient pas à une disposition particulière des animaux expérimentés. Les résultats de. cette expérience sont très-nets.
Chez l’homme, les effets dé la narcéine sont semblables à ceux constatés sur les animaux ; ils ont été observés par M. Debout sur lui-mème, et par M. Béhier dans les hôpitaux. La morphine et l’opium, — où la morphine forme la majeure partie des substances actives, — produisent une céphalalgie beaucoup plus intense que la narcéine. M. Debout, qui était rédacteur en chef d’un journal médical, le Bulletin de thérapeutique., m’a raconté qu’il ne pouvait pas écrire quand il était sous l’influence de cette action
(1) Yoy. Compt. rend, de VAcad, des sciences, 186A, t. LIX.
de la morphine, tandis qu’avec une dose égale de narcéine, il conservait sa liberté d’esprit, tout en éprouvant • l’effet calmant de la substance.
Passant à la codéine nous trouvons qu’elle endort beaucoup moins complètement que la narcéine et la morphine; le sommeil qu’elle produit est toujours trèsléger. Aussi cette substance n’est-elle pas assez énergique pour être employée en physiologie. En médecine, j^au contraire, on radministre très-souvent, mais il ne li faut pas oublier que, si la codéine est moins narcotique, I elle est le plus toxique des trois alcaloïdes hypnotiques de I l’opium dont nous parlons maintenant, f Expériences. — Codéine, — Sous la peau d’un chien on injecte 1 centimètre cube de la solution titrée de codéine (1 gramme pour 100 grammes d’eau) : sommeil léger; l’ailimal s’éveille quand on frappe sur la table; pouls variant de 120 à 1^0. L’insufflation de fumée de tabac sur le museau réveille aussitôt l’animal. Quand oo place le chien à terre pour le faire marcher, il court facilement, sans faiblesse des membres. Bientôt il se réveille tout à fait et court très-bien.
Sous la peau d’un chien de chasse en digestion, on injecte 1 centimètre cube de la solution de chlorhydrate de codéine. Pas de soporification apparente ; défécation.
On injecte dans la jugulaire d’un chien adulte, lentement mais sans interruption, 2 centimètres cubes de la solution normale de chlorhydrate de codéine. On n’en avait encore injecté que 1“,5, que l’animal crie et s’agite : il survient une rougeur très-marquée des muqueuses;