LE FOIE DESTRUCTEUR DES POISONS
stances toxiques venues du tube digestif sont neutralisées dans le sang par les globules blancs.
Pour expliquer l'innocuité des poisons du tube digestif, on a encore invoqué l'action protectrice du foie. Cet organe arrête, on le sait, certaines parties de nos aliments ; il empêche le passage du sucre de raisin, emmagasine la glycose sous forme de glycogène. Il exerce aussi un rôle de protection en arrêtant les substances alcaloïdiques. Heeger a injecté dans la veine porte du sang contenant des alcaloïdes (nicotine, strychnine, morphine, quinine). Le sang examiné au delà du foie en contient moins; les substances injectées ont diminué du quart ou de la moitié. Peut-être le foie agit-il de même vis-à-vis de tous les poisons de l'organisme et en dépouille-t-il le sang qui les lui apporte.
Schiff a repris la question. Il opère avec la nicotine. La même dose de cette substance qui, introduite dans une veine périphérique, tue un animal, ne tue pas un autre animal du même poids, si on l'injecte dans une branche de la veine porte.
Schiff introduit une dose de nicotine dans le tube digestif d'un animal non mutilé, qui ne s'en trouve pas intoxiqué. La même dose intoxique l'animal si on lui a lié la veine porte; car alors la substance toxique arrive à la circulation générale par les veines portes accessoires, sans avoir passé par le foie qui l'aurait arrêtée.
Du foie frais est trituré avec de la nicotine, l'infusion de ce magma est injectée à un animal et ne le tue pas. La même dose de nicotine, broyée avec un même poids de tissu rénal ou musculaire, le tue. Le foie ne se contente donc pas d'arrêter les poisons, il les détruit.
Ces faits ont été vérifiés expérimentalement dans mon laboratoire par M. G. H. Roger, qui, dans cette question de la protection de l'organisme par le foie, a ajouté à nos connaissances bien des faits nouveaux que j'aurai l'occasion de vous signaler.
Mais les alcaloïdes ne sont pas les plus toxiques des substances de l'organisme. L'explication valable pour eux ne le
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serait pas pour toutes ; il faut y joindre cette autre notion, que l'homme échappe à l'intoxication par Témonction intestinale, cutanée, pulmonaire et rénale.
Le rôle de l'émonctoire intestinal dans l'élimination de certaines substances toxiques est attesté par les selles souvent fétides des personnes qui fréquentent les amphithéâtres d'autopsie ; cette fétidité rappelle l'odeur putride des émanations cadavériques. Toutefois cette émonction est défectueuse; car, si la plus grande partie des produits toxiques est expulsée ainsi, une partie est résorbée; il y a un cercle vicieux pour certaines molécules de poisons.
On trouve dans l'intestin des substances toxiques résultant de la désassimilation de la matière : acides taurocholique et glycocholique ou leurs dérivés, les acides choloïdique et cholalique, dyslysine, corps fabriqués par le foie, puis transformés dans l'intestin. On y rencontre des sels minéraux sécrétés par la bile ou les glandes intestinales elles-mêmes.
L'intestin contient aussi des gaz qui n'y sont pas tous formés; il est des individus chez lesquels se développe en un temps très court un tympanisme excessif; en pareil cas, certains gaz sont probablement sécrétés par le tube digestif. Je ne sais quels ils sont, ni s'ils sont analogues à ceux que font naître les fermentations. On trouve des hydrocarbures, à coup sûr, de l'azote probablement, peut-être de l'acide carbonique et même de l'oxygène, puisque certains microbes aérobies vivent dans l'intestin. Dans quelle mesure ces gaz sont-ils toxiques? Il est difficile de répondre à cette question; ceux qui produisent la tympanite hystérique ne semblent pas l'être.
De ces notions découlent quelques applications à la pathologie. Il y a des diarrhées salutaires, a-t-on dit depuis longtemps. Des personnes, qui avaient vécu pendant des années avec la diarrhée en conservant les apparences d'une santé parfaite, ont vu disparaître en même temps leur diarrhée et la santé. On peut puiser dans ces faits un encouragement à provoquer la diarrhée en certains cas, sans cependant concevoir d'espérances exagérées au sujet d'une diarrhée supplémen-
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taire pouvant compenser l'insuffisance d'un autre émonctoire. On a parlé de l'intestin vicariant le rein par une pluie séreuse. Je ne crois guère, pour ma part, aux fonctions vicariantes, pas plus pour la peau que pour l'intestin. En faisant fonctionner plus activement les sécrétions cutanée et intestinale, on soustrait bien de l'eau à l'organisme, mais non ce qui doit être éliminé en dissolution dans l'eau. Il y a une certaine quantité de matière qui est entraînée pour une quantité déterminée d'eau, suivant l'émonctoire par lequel l'eau s'élimine. Si, par exemple, il y a dans le sang O^^IS d'urée pour 1000 grammes d'eau, l'urine emporte 15 grammes d'urée pour 1000. La sueur n'en emportera que O^^lô pour 1000, exactement la proportion qui se trouve, non dans le sang, mais dans le plasma sanguin. Donc 1 kilogramme d'eau qui, par la voie rénale, aurait emporté 15 grammes d'urée, n'en emporte que 30 centigrammes par la peau et l'intestin. Un émonctoire ne peut en vicarier un autre.
Par la peau s'éliminent de l'eau, des sels en petite quantité, de l'acide carbonique, quelques acides gras volatils. Les sueurs copieuses peuvent être utiles dans certaines intoxications, par les venins par exemple, non parce qu'elles éliminent les venins eux-mêmes , mais probablement parce qu'elles expulsent de l'organisme les produits anormaux qu'il a fabriqués sous l'influence des venins.
Dans beaucoup d'intoxications putrides, chez des individus porteurs de cloaques profonds, l'odeur de la peau rappelle celle de leur suppuration. Ce qui peut faire comprendre le rôle utile des sueurs dans la curation des états morbides, c'est l'odeur que prend la peau sous l'influence de certains troubles de la nutrition. Chez les hypochondriaques, les aliénés vivant dans une inaction absolue, avec des idées tristes et une alimentation défectueuse, des acides gras sont éliminés plus abondamment par la peau. De là l'odeur spéciale aux lieux habités par les hommes soumis à ce genre de vie, les odeurs des asiles, des prisons, des casernes, odeurs qui diffèrent les unes des autres. Quand la nutrition est viciée sous des influences dépressives,
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agissant par l'intermédiaire du système nerveux, nous pouvons en être avertis par l'odorat.
Il existe une démonstration expérimentale du rôle que joue l'émonctoire cutané dans l'élimination des substances toxiques. On sait que le vernissage des animaux produit un abaissement thermique excessif. Ce fait est-il le résultat du défaut de respiration cutanée? C'est peu probable. De l'action du vernissage sur les terminaisons nerveuses? Mais cette action réflexe est bien moindre que la faradisation, l'application du froid ou du chaud; d'ailleurs, ce que déterminent ces irritations des téguments, c'est l'albuminurie, mais non l'hématurie, les convulsions, l'hypothermie. Ce qui est spécial au vernissage, c'est peut-être la rétention des substances toxiques que la peau doit éliminer.
Par les poumons s'éliminent l'acide carbonique (1100 grammes par 24 heures), de l'eau, de l'ammoniaque quelquefois, souvent des acides gras volatils qui expliquent la fétidité de l'haleine chez les personnes atteintes de constipation, chez les hypochondriaques, et qui sont le résultat d'une nutrition viciée ou d'une destruction incomplète de la matière.
Par le poumon s'éliminent encore des substances toxiques à peine connues sur lesquelles Du Boys-Reymond a attiré l'attention, surtout des poisons volatils, accidentellement introduits dans les voies digestives (alcools, éthers, chloroforme, asa fœtida.
Mais, de tous les organes d'émonction, le plus important est le rein).
On ne peut lui adresser, comme à l'intestin, le reproche d'être un émonctoire défectueux, capable de résorber une partie des produits qu'il élimine. L'absorption ne se fait pas dans les voies urinaires, du moins dans les conditions normales. S'il se produit une chute de Tépithéhum, l'intoxication, il est vrai, se montre : elle est alors complexe, résultant non seulement de la résorption des substances que doit éliminer normalement le rein, mais de substances toxiques que la décomposition de l'urine fabrique dans les voies urinaires sous l'influence des ferments qui s'y trouvent.