‹ Leçons sur les auto-intoxications dans les maladiesChapitre 27 sur 227 · DÉFINITION DE L'UROTOXIE ET DU COEFFICIENT UROTOXIQUE · texte numérisé non relu

DÉFINITION DE L'UROTOXIE ET DU COEFFICIENT UROTOXIQUE

système nerveux, puisqu'elle paralyse les mouvements sans détruire la contractilité des muscles et que le cœur continue à battre. Les désordres de la motilité deviennent d'abord apparents à la pupille, qui se fait punctiforme; le myosis persiste jusqu'à la mort, sans qu'il y ait de lésion des muscles irions, puisque la pupille se dilate généralement après la mort. Les mouvements des muscles respiratoires sont accélérés, ceux des muscles locomoteurs affaiblis. La perte des réflexes dans la phase avancée de l'intoxication, la somnolence et le coma attestent encore l'atteinte portée au système nerveux; c'est dans le même sens que déposent les troubles des appareils sécrétoires, l'émission fréquente d'urine, l'hypersécrétion salivaire dont nous parlerons bientôt, enfin l'abaissement de la température par diminution de la calorification.

Yoilà un premier fait qui est comme l'assise de l'édifice des phénomènes d'intoxication.

, Avant d'aller plus loin, il était nécessaire d'établir un étalon pour évaluer si un individu fabrique en un temps donné plus de matière toxique qu'un autre. J'ai adopté l'urotoxie, unité toxique ou de toxicité des urines. L'unité toxique est la quantité de matière toxique capable de tuer 1 kilogramme d'animal vivant. Pour étudier ensuite les rapports des diverses toxicités, j'ai établi ce qu'est le coefficient urotoxique, dont un court raisonnement expliquera la nécessité.

Si, pour tuer un kilogramme de lapin, il faut 30 centimètres cubes de l'urine de Piene et 60 centimètres cubes de l'urine de Paul, on est tenté de croire au prime abord que l'urine de Pierre est plus toxique. Cependant on n'est pas en droit de formuler une telle conclusion; car, si en vingt-quatre heures Paul a sécrété deux fois plus d'urine que Pierre, la toxicité est équivalente chez les deux. Je vais plus loin. Deux individus éliminent en vingt-quatre heures la même quantité d'urine, ils tuent à la même dose un kilogramme de lapin : il n'en résulte pas nécessairement qu'ils aient le même pouvoir toxique, car une autre cause de variation peut intervenir, le poids des individus : si l'un, avec un poids moitié moindre, fabrique la même

Bouchard. Auto-intoxications. 4

lM m

oO '^/ CAUSES DE LA TOXICITÉ DES URINES

quantité de matière toxique que l'autre, il a évidemment un pouvoir toxique double.

Nous sommes ainsi conduits à définir le coefficient de toxicité : la quantité de matière toxique que l'unité de poids produit dans Vunité de temps. Je dirai avec plus de précision : Le coefficient urotoxique d'un individu est le nombre d'urotoxies fabriquées en vingt-quatre heures par un kilogramme de cet individu.

Ces prémisses bien posées, nous en sommes arrivés à chercher auxquels des éléments constitutifs de l'urine est due sa toxicité.

Nous éliminons d'abord l'idée que Meau soit toxique. Elle peut être introduite impunément dans le sang à des doses bien supérieures à celle où l'urine tue. D'ailleurs l'évaporation rend l'urine plus toxique. Quand, par évaporation, on réduit à la moitié de son volume une urine qui tuait 1 kilogramme de lapin à la dose de 60 centimètres cubes, on voit que cette urine ainsi concentrée tue à la dose de 30 centimètres cubes. La toxicité dépend donc non de l'eau, mais des substances qu'elle tient en dissolution. Si l'évaporation s'est faite lentement, on observe une augmentation absolue de la toxicité et non plus une augmentation proportionnelle au degré de concentration; ce qui ne peut s'expliquer que par des modifications chimiques subies par des substances peu stables, substances qui vraisemblablement n'appartiennent pas au groupe des matières minérales.

Ce fait de l'accroissement de la toxicité par l'évaporation nous permet encore de conclure que les autres matières volatiles contenues dans l'urine ne sont pas non plus la cause de sa toxicité.

On augmente la toxicité des urines en les abandonnant longtemps à elles-mêmes, même si on les soustrait à la fermentation. L'élévation de la température, l'exposition à l'air surtout, le vieillissement modifient leur pouvoir toxique : telle urine qui tuait par le coma devient toxique à moindre dose, mais en déterminant des convulsions. Si des fermentations s'y produisent, la toxicité varie : elle peut être augmentée, ou dimi-

l'urée est très peu toxique m

nuée, elle est en tout cas changée. S'il s'y développe par exemple du carbonate d'ammoniaque, on pourra avoir les phénomènes spéciaux de l'ammoniémie.

L'accroissement de la toxicité par le vieillissement nous permet déjà de présumer que ce ne sont pas les matières minérales qui sont la cause unique de la toxicité, puisqu'elles ne sont pas plus abondantes dans l'urine vieillie; la potasse notamment demeure en même quantité.

Avant d'aller plus loin, nous pouvons passer en revue quelques hypothèses qui ont été émises au sujet des causes de la toxicité de l'urine.

Autrefois par exemple Xurée était considérée comme le grand agent vénéneux, d'après la doctrine de Wilson. L'injection intra-veineuse d'urée, que j'ai pratiquée un grand nombre de fois, me permet de dire qu'on peut certainement tuer avec l'urée comme avec beaucoup d'autres corps, en modifiant les conditions de l'osmose, en augmentant dans une telle proportion la densité du sang et des liquides de l'organisme qu'on entrave physiquement les actes de la nutrition. Mais les solutions d'urée qui n'ont pas cette densité excessive ne tuent pas ou n'amènent la mort que si l'on en a injecté plus de 122 centimètres cubes par kilogramme, dose à laquelle l'eau pure tue (1).

(1) Injection intra-veineuse d'urée sans phénomène morbide.

16 octobre 1884. — A un lapin du poids de 1690 grammes, on injecte, en dix minutes, dans une veine de l'oreille, 100 centimètres cubes d'une solution aqueuse qui contient exactement 4 grammes d'urée. L'animal a ainsi reçu par kilogramme 2S'",366 d'urée, et, comme cette urée a été introduite dans son sang, cela fait SOs^TSS par kilogramme de sang, environ 200 fois la quantité normale (2,366 X 13 = 20,758).

La température initiale était 39°, 7; à la fin de l'expérience, elle était de 38", 8.

Aucun phénomène morbide.

25 octobre. — L'animal se porte bien.

28 octobre. — Il continue à se porter très bien.

La température de cet animal s'est abaissée en dix minutes de

Les accidents mortels ne surviennent qu'après une injection contenant 6"%31 d'urée par kilogramme d'animal, soit 82 grammes par kilogramme de sang (1), ce qui suppose 10 fois plus d'urée qu'on n'en a trouvé chez les malades ayant succombé, dit-on, à l'intoxication par cette substance. Il n'est donc pas admissible que l'urée soit l'agent toxique de l'urine.

Les expériences que je viens de citer paraissent en désaccord avec les recherches récentes de Gréhant et Quinquaud. La mort est arrivée, dans leurs expériences, après injection de 6 grammes d'urée par kilogramme d'animal, mais l'injection était faite dans le tissu cellulaire; or la surcharge du sang par l'urée n'aurait pu se produire que si toute la dose avait pénétré d'un coup dans la circulation, ce qui n'est guère possible par la voie sous-cutanée. Ces expériences, intéressantes au point de vue expérimental, sont sans application clinique.

Il faut 6°%31 d'urée pour tuer 1 kilogramme d'animal; pour tuer un homme de 60 kilogranimes, il faudrait donc que son sang en recelât plus de 380 grammes à la fois. Or, 1 kilogramme d'homme ne fabriquant en vingt-quatre heures que

9 dixièmes de degré. La capacité calorifique des tissus étant 0,8, l'animal a donc perdu 1690 X, 0,8 X 0,9 = 1216,8.

D'autre part, l'eau injectée, qui était à la température initiale de 16 degrés, s'est échauffée de 22°, 8 et par conséquent a absorbé 100 X 22,8 = 2280.

L'eau a donc pris au corps de l'animal une quantité de chaleur plus considérable que celle qu'il a perdue pour descendre de 39», 7 à 38'', 8; par conséquent, l'injection n'a pas produit la réfrigération en entravant les actes de la calorifîcation ; au contraire, il y a eu pendant la durée de l'injection une augmentation des actes de la calorifîcation, puisque la température de l'animal est restée supérieure à celle qu'il aurait dû atteindre par le fait seul de la réfrigération due à l'injection.

(1) Injection in tr a-veine use d'une dose énorme d'urée. Mort.

23 octobre 18S4. — On injecte en 33 minutes, dans une veine de l'oreille d'un lapin pesant 1790 grammes, 113 centimètres cubes d'une solution aqueuse d'urée au 1/10", soit \is\'i d'urée, soit par kilogramme 6b'',31 , soit pour la masse totale du sang (137 grammes) 11='', 3, soit pour un kilogramme de sang 82"', 03.

TOXICITÉ INSIGNIFIANTE DE L'AGIDE URIQUE 58

OS'',33 (l'urée, soit 20 grammes pour 60 kilogrammes, il faudrait, pour que sa mort fût due à la [rétention d'urée, qu'il en fabriquât 19 fois plus (^f = 19) en vingt-quatre heures et n'en éliminât pas pendant ce temps, ou que, fabriquant la quantité normale, il restât 19 jours sans rien éliminer.

On a incriminé Yacide uriqiie comme cause de la toxicité de l'urine. Mais il est fabriqué dans notre corps en quantité trop minime (50 à 60 centigrammes en \ingt-quatre heures), et l'homme goutteux peut avoir des centaines de grammes d'urate dans ses tophus sans en être intoxiqué. D'ailleurs j'ai pu expérimentalement injecter dans le sang 30 centigrammes d'acide urique par kilogramme d'animal sans accidents notables; j'ai pu même injecter jusqu'à 64 centigrammes d'acide urique en solution dans 160 centimètres cubes d'eau additionnée de la quantité de soude nécessaire pour produire la dissolution (1).

Au 35'' centimètre cube apparaissent les premiers troubles respiratoires. La respiration est plus lente.

Au 58^ centimètre cube, convulsions légères et trémulations se renouvelant de temps à autre. La respiration se ralentit encore.

A la Çia de lïnjection, l'animal est dans l'état comateux; il meurt dix minutes après la cessation de l'injection.

A l'autopsie, on trouve le sang brun noirâtre. Rien dans les poumons. Presque pas d'urine dans la vessie.

La quantité d'urée qui a été introduite dans le sang est environ oOO fois plus grande que celle que le sang contient à Fétat normal. On peut se demander si les accidents sont dus à la toxicité de cette solution ou à son degré de concentration, qui aurait pu modifier les conditions physiques des globules sanguins ou des cellules des tissus.

(1) Expérience relative à la toxicité de Vacide urique.

8 mars 1886. — On prend 1 gr, d'acide urique qu'on a dissous avec l'^'^ de lessive de soude et de l'eau distillée. On obtient 2o0=<= de liquide. On fait passer un courant de CO^ jusqu'à ce qu'il se fasse un trouble apparent. On redissout avec une trace de soude ; on filtre.

Lapin, 1560=''; injection dans les veines de l'oreille des 250'='=. L'animal a reçu i^'' d'acide urique, soit par kilogr. 0,641 ; il a reçu •comme liquide 160==,35. Il ne meurt pas. Détaché, il est seulement malade.

Urine alcaline, trouble, contenant du sang. Chauffée, cette urine

L'animal est mort tardivement, et une expérience comparative dans laquellej'ai injecté la même quantité d'eau et de soude sans acide urique'm'a prouvé que la mort était uniquement imputable à l'excès du véhicule (1). En résumé, 1 kilogramme d'homme fabrique en vingt-quatre heures 8 milligrammes d'acide urique; nous sommes loin de compte pour expliquer avec cet agent l'intoxication que produisent 10 et 20 centimètres cubes d'urine.

s'éclaircit un peu. L'albumine se précipite. On filtre à chaud. Par refroidissement elle se trouble de nouveau d'une façon très notable et donne un abondant précipité d'urate basique. On filtre. Dans le liquide limpide, on verse un peu d'acide acétique; on a de nouveau un abondant précipité d'urate acide. La réaction de la murexide est très nette.

1 heure 3/4 après, convulsions très intenses se répétant jusqu'à la mort, 2 heures 20 minutes après le début de l'expérience.

Autopsie. Nombreux foyers d'apoplexie pulmonaire. Rien dans les autres viscères,

(1) Expérience faite comparativement avec la même quantité de lessive de soude sans acide urique.

10 mars. — On fait une solution de !<=<= de la même lessive de soude qui avait servi pour l'expérience précédente dans une quantité d'eau distillée suffisante pour faire 230"^ On fait passer un courant de CO^, jusqu'à neutralisation, et on injecte dans les veines d'un lapin de 1460^^ Il reçoit !:236<='= de cette solution, soit 160<== de liquide par kilogramme. L'injection est faite à 4 heures; elle a duré 13 minutes. A 7 heures 30, l'urine est sanguinolente, limpide, acide. Après coagulation de l'albumine par la chaleur, filtration et refroidissement, il ne se produit pas de précipité; il ne s'en produit pas non plus quand, dans ce même liquide filtré et froid, on ajoute de l'acide acétique. Mort dans la nuit.

La seule différence entre cette expérience et la précédente, c'est que le premier lapin a reçu de l'acide urique, tandis que le second n'en a pas reçu. Les résultats ayant été les mêmes dans les deux cas, il est clair que la mort doit être attribuée à cette quantité excessive de 160'='^ d'eau injectée par kilogramme d'animal, et l'on sait que l'eau distillée produit la mort à partir de 122^^. Donc, à 64 centigrammes par kilogramme, l'acide urique n'est pas toxique. J'ajoute qu'on n'introduira jamais dans les veines d'un animal plus d'acide urique que dans la première expérience, puisque cette dose d'acide urique saturait une quantité d'eau qui, à elle seule, est toxique.

Page 1