‹ Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses (volume 2)Chapitre 34 sur 120 · ONZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

ONZIÈME LEÇON

SOMMAIRE : Le sang devient rutilant an contact de l'oxyde de carbone et cette coloration persiste. — L’oxyde de carbone tue et empêche le sang artériel de devenir veineux : il paralyse les globules et met obstacle aux échanges gazeux dont iis sont les agents. — Théories par lesquelles on a cherché à expliquer les effets de ce gaz.

Messieurs,

Depuis la dernière leçon, nous avons complété la série des expériences qui peuvent établir l’innocuité de l’oxyde de carbone introduit lentement dans le système veineux général par absorption ou directement en l’injectant. Nous avons introduit 16 centimètres cubes de ce gaz dans le tissu cellulaire d’un lapin, et 32 centimètres cubes dans la plèvre d’un chien. Ces animaux n’ont aucunement souffert de l’opération et n’en ont éprouvé aucun symptôme fâcheux.

Aujourd’hui, nous aborderons la théorie de l’empoisonnement par l’oxyde de carbone, sur le mécanisme duquel nous insisterons particulièrement.

Déjà, en mettant dans des éprouvettes du sang en contact avec l’acide carbonique et avec l’oxyde de carbone, nous avons vu ce sang devenir noir dans le premier cas, et devenir rutilant dans le second. De plus, l’acide carbonique a été absorbé par le sang qui en a pris quelquefois un volume égal au sien, tandis que l’oxyde de carbone l’a été relativement beaucoup moins.

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La réaction rutilante que nous a présentée le sang hors de l’animal, nous la retrouverons en opérant sur l’animal vivant. Quand on empoisonne un animal par l’oxyde de carbone, son sang présente aussitôt cette coloratiou rouge caractéristique.

Voici un chien auquel uous allons faire respirer de l’oxyde de carbone. Pour cela, nous lui coififous le

museau d’uu entonnoir en caoutchouc E, communiquant avec une vessie A pleine d’air (fig. 8). Une seconde vessie en caoutchouc OC, et communiquant avec la première par un tube et un robinet r', renferme de l’oxyde de carbone qu’on peut, par une pression ménagée, mélanger, en proportion variable, à l’air respiré par l’animal. Nous lui découvrons maintenant la veine jugulaire, que nous ouvrons : le sang qui s’en écoule est recueilli dans des tubes. Dans ce premier tube, l’animal respirant encore l’air normal, vous voyez que le sang est noir et offre toutes les apparences

SÜR LE SANG.

du sang veineux. Ouvrant maintenant le robinet et plaçant un autre tube sous la plaie, nous recueillons un sang plus rouge ; dans un troisième tube, cette coloration est encore plus vive ; le sang qui remplit le quatrième tube est tout à fait vermeil. Nous suspendons maintenant les inspirations toxiques, afin de conserver l’animal s’il en est encore temps.

Il est remarquable que, dans l’action de l’oxyde de carbone sur le sang, cette coloration rutilante, que nous avons déjà fait connaître dans nos leçons, il y a environ dix ans, soit le seul effet produit d’une manière appréciable. Le sang ainsi modifié n’a perdu aucune de ses autres propriétés apparentes : il se coagule comme auparavant, et se sépare encore en sérum et en caillot lorsqu’on l’abandonne à lui-même.

L’action de l’oxyde de carbone sur le sang se présente cependant avec un caractère qui empêchera de la confondre avec l’action de l’oxygène. Vous savez qu’au contact de l’oxygène le sang devient aussi rutilant ou artériel, comme on dit ; et qu’abandonné à lui-même, ce sang reprend la coloration noire du sang veineux ; seulement, le sang reste rouge à sa surface, au contact de l’air, tandis que l’intérieur du caillot est devenu noir. Cela tient sans doute à ce que l’oxygène que contenait le sang se change peu à peu en acide carbonique. La même chose n’a pas lieu lorsque le sang doit sa coloration vermeille à son contact avec l’oxyde de carbone. Si l’action de l’oxyde de carbone sur le sang ^ a été complète, la coloration rutilante est très-tenace, et je l’ai vue alors persister quelquefois pendant plus

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de trois semaines. Il y a donc dans cette durée de la coloration un caractère différentiel bien marqué, qui empêchera toujours de confondre l’action rutilisante de l’oxyde de carbone avec celle de l’oxygène.

Cette coloration ne suffit cependant pas à désigner exclusivement l’oxyde de carbone ; nous verrons qu’elle appartient aussi à plusieurs substances, à l’acide prussique, entre autres, qui se rapproche peut-être de l’oxyde de carbone par plusieurs autres points.

L’oxyde de carbone empoisonne en empêchant le sang artériel de devenir veineux. Il ne l’empêche pas de devenir artériel dans le passage du sang à travers le poumon : il n’asphyxie donc pas, c’est-à-dire qu’il n’empêche pas d’abord l’oxygène d’être absorbé. Mais vous savez. Messieurs, que, quelque indispensable que soit à la vie la fonction qui artérialise le sang, il faut accorder au moins autant d’importance aux actes intimes de la désartérialisation ; or ce sont ces derniers actes qui sont abolis dans l’empoisonnement par l’oxyde de carbone.

Je vous ferai remarquer toutefois que cette désartérialisation qui noircit le sang veineux offre une remarquable exception dans le rein où le sang veineux est rouge à l’état normal. Plus tard, nous aurons à expliquer ce fait ; je me contenterai aujourd’hui de vous indiquer que le moyen qui fait distinguer le sang, physiologiquement artérialisé, du sang rendu rutilant par l’oxyde de carbone, nous servira également à reconnaître que ce gaz toxique n’est pour rien dans la coloration vermeille du sang de la veine rénale.

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En effet, ce sang, abandonné à lui-même pendant vingtquatre heures, redevient noir.

Maintenant quelles modifications l’oxyde de carbone amène-t-il dans le sang ? Comment ces modifications produisent-elles la mort ?

L’étude physiologique des éléments du sang conduirait à reconnaître qu’en vertu de leurs propriétés spéciales, le rôle qui paraît devoir être attribué aux globules est de présider aux phénomènes d’échanges gazeux. Eh bien, l’examen comparatif du sang artériel normal et du sang qui a été mis en contact avec l’oxyde de carbone, montre que l’action de ce gaz a changé les conditions fonctionnelles des globules.

Quand on met du sang en présence d’un gaz, de l’acide carbonique, de l’oxygène et même de l’azote, il y a échange des gaz du sang avec les premiers ; c’est même par ce procédé qu’on opère le déplacement des gaz du sang. L’oxyde de carbone trouble ou empêche cet échange ; sous son influence, les globules, étant altérés physiologiquement, ne prennent plus des gaz au milieu dans lequel ils se trouvent, et ne lui cèdent pas les gaz qu’ils renferment.

Je vous rappellerai que, dans la dernière séance, 5 centimètres cubes de sang avaient été agités séparément avec 39 centimètres cubes d’acide carbonique et 39'* d’oxyde de carbone. Nous avons vu que le volume de l’acide carbonique avait diminué de 5 centimètres cubes qui avaient été absorbés par le sang, et que le volume de l’oxyde de carbone ne s’était pas sensiblement réduit : c’est que l’exhalation d’oxy-

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gène avait masqué l’absorption d’oxyde de carbone.

En effet, on a pris ensuite ces deux sangs et on les a mis en présence de l’oxygène, pour voir s’ils pourraient en absorber. Après ce contact, il y a eu absorption d’oxygène, mais seulement par le sang qui avait été mis en présence de l’acide carbonique.

Le sang chargé de 5 centimètres cubes d'acide carbonique, mélangé avec l’oxygène, formait un volume de 32“,33, qui s’est réduit à 28", 42 ; ce qui donnait, pour l’oxygène absorbé, 3", 91, chiffre considérable.

Le sang qui avait été au contact de l’oxyde de carbone représentait, avec l’oxygène en présence duquel on l’a mis ensuite, 29 centimètres cubes, qui se sont réduits par l’acide pyrogallique à 28", 75. La quantité d’oxygène absorbée, 0",25, est doncpresque insensible.

Lorsque, au lieu d’agir à l’état de pureté, l’oxyde de carbone agit mélangé avec une certaine quantité d’air, ainsi que cela arrive quand on le respire, son action sur le sang est de la même nature.

On mit dans une cloche 20 centimètres cubes de sang et 49 centimètres cubes d’air, plus 3 centimètres cubes d’oxyde de carbone , donnant un total de 52 centimètres cubes de gaz. Après une heure de contact, on relut et on ne trouva plus que 48 centimètres cubes de gaz, ce qui prouvait qu’il y en avait eu 4 centimètres cubes d’absorbés.

On prit de cet air 94,5 volumes qui, traités par la potasse, ne diminuèrent pas : il ne contenait donc pas d'acide carbonique. Traité par l’acide pyrogallique, le

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gaz se réduisait à 75 volumes, ce qui montrait qu'il avait disparu 19,5 volumes d’oxygène.

Ramenant ces chiffres à ce qu'ils seraient pour 100 volumes, nous trouvons pour la composition centésimale de l’air vicié par l’oxyde de carbone resté en contact une heure avec le sang :

Oxygène 20,60

Azote 79,40

11 n’y avait dans cet air ni acide carbonique ni oxyde de carbone.

On a analysé ensuite l’oxyde de carbone dont on s’était servi dans cette expérience.

Pour cela on a pris 91,5 volumes de ce gaz, qui, traités par la potasse, se sont réduits à 91,5, et repris par l’acide pyrogallique, se sont réduits à 87,5, abandonnant ainsi 4 volumes d’oxygène.

Ces 4 volumes d’oxygène, étant fournis par la présence accidentelle d’une certaine quantité d’air, supposent 14,1 volumes d’azote. Les 91,5 volumes do gaz employé contenaient donc 18,1 volumes d’air, et par conséquent 73,4 seulement d’oxyde de carbone.

Partant de ce rapport 91,5: 73,4, on trouve que les 3 centimètres cubes de gaz employé ne contenaient que 2“,4 d’oxyde de carbone.

Les 49 centimètres cubes d’air mis en contact avec le sang contenaient 10", 19 d’oxygène; les 48 centimètres cubes restant n’en renferment plus que 9", 88 : donc les 20 centimètres eu bas de sang ont absorbé seulement O", 3 d’oxygène et 0", 69 d’azote, puisqu’il y a eu

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diminution de volume de 1 centimètre cube (de 49 à 48) ; de plus, tout l’oxyde de carbone a été absorbé : l’analyse eudiométrique n’en a pas montré la présence.

Dans cette expérience il était resté dans la cloche 19 centimètres cubes de gaz qu’on analysa le lendemain. Ce gaz n’avait pas changé de volume; en l’analysant, on trouva que ces 19 centimètres renfermaient :

Acide carbonique 0,32

Oxygène 3,70

Vingt-quatre heures auparavant , il n’y avait pas d’acide carbonique; et les 19 centimètres cubes d’air restant contenaient d’oxygène 3", 80. Il y a donc eu après ce temps 0",1 d’oxygène absorbé, et 0®',32 d’acide carbonique exhalé.

On a mis comparativement à l’expérience précédente 20 centimètres cubes de sang avec de l’air, et on a trouvé, en le traitant de la même manière, que, après une heure, il y avait eu de l’oxygène absorbé et de l’acide carbonique, et peut-être un peu d’azote, exhalés.

Il m’avait semblé, dans certaines expériences faites avec de l’oxyde de carbone, qu'il y avait eu, au bout d’un certain temps, du gaz exhalé.

Pour vérifier cette question, j’ai fait faire un instrument, qui peut d’ailleurs servir aussi pour d’autres analyses du sang. Cet instrument (fig. 9) se compose d’un tube en verre gradué A, qui peut se dévisser, comme on le voit en A'. Ce tube A doit être rempli de sang et d’air à l’aide de notre seringue précédemment décrite (fig. 8). On remplit complètement le tube de

SDR LE SANG.

sang, de façon qu’il ne reste pas de mercure ; puis on visse sous le mercure le robinet R au tube A; puis, le robinet étant fermé, on peut agiter le sang et l’air.

et les laisser ensuite en contact aussi prolongé que l'on voudra. Quand on désirera savoir s’il y a en du gaz exhalé ou absorbé, il faudra visser à l’autre extrémité du robinet R le tube B, qui porte à son extrémité libre un autre robinet de fer r, préalablement rempli de mercure et placé sous ce mercure. 11 est certain que, si, en ouvrant le robinet R. le mercure monte dans le tube Â, il y a eu absorption ; si, au contraire, le gaz descend dans le tube B, il y aeu exhalation, et dans les deux cas on pourra mesurer la quantité de gaz exhalé ou absorbé.

En résumé, toutes les expériences qui précèdent montrent que , lorsque le sang a été mis en contact avec l’oxyde de carbone les globules ne peuvent plus fonctionner ; ce qui rend compte de l’arrêt des phénomènes physiologiques de respiration qui amène la mort.

Les phénomènes de l’intoxication par l’oxyde de carbone ne se réduisent ce-

Fig. 9.

pendant pas entièrement à cette asphyxie par suppres-

sion des propriétés du liquide sur lequel opère l’acte

respiratoire; ils offrent encore à étudier une action

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