HAÏ 185C
SOMMAIRE ; Le curare est sans action sur les organes actifs de la circulation, et il u’enlère pas au sang ses aptitudes physiologiques. — Action du curare sur le système nerveux : il abolit les manifestations du système nerveux et laisse intact le systèmemnsculaire. — On peut prouver par ià que la contractilité musculaire et l’excitabilité des nerfs moteurs sont deux propriétés distinctes. — Expériences à ce sujet.
Messieurs,
Pour étudier l’action du curare, de même que celle de tout agent actif, il faut examiner quelles sont les modifications qui surviennent sous son influence dans les différents systèmes : circulatoire, nerveux, musculaire, glandulaire, etc. Tous devront être successivement étudiés. Nous commencerons par l’influence du curare sur le sang et sur le système circulatoire.
Nous avons constaté, dès nos premières expériences, que l’empoisonnement par le curare n’empêchait pas le cœur de se contracter ; d’où nous pouvons déjà inférer que sur le système circulatoire les troubles sont nuis ou très-peu marqués.
Après avoir examiné l’action du curare sur les agents mécaniques actifs de la circulation, nous avons cherché, par une expérience directe, à voir s’il modifiait les aptitudes chimiques du sang, et sül ne le rendait pas impropre à remplir son rôle physiologique.
Nous avons agité, avec 100 centimètres cubes d’air,
COURS DE HÉD. — T. I. 20
CURARE
20 centimètres cubes de sang. Dans un premier essai, nous avons pris du sang normal, emprunté à un animal sain ; dans un second, nous avons pris du même sang, additionné de 1/8 de centimètre cube de notre dissolution concentrée de curare pour 20 centimètres cubes de sang. Enfin, dans un troisième essai, que nous plaçons ici parce qu’il a été fait avec le même sang et qu’il fournit un exemple nouveau du mécanisme de l’action toxique singulière que l’oxyde de carbone exerce sur le sang, nous avons ajouté à l’air, en présence duquel le sang était agité, 6 centièmes d’oxyde de carbone.
Le tableau suivant vous montre les résultats de ces trois épreuves parallèles :
Sang normal.
Sang normal.
Sang et curara. —
Air, plut 6/100
Air.
Air.
d'oxyde de carbone.
Oxygène absorbé. . .
Acide carbonique exhalé. 4,165
Azote exhalé
Les résultats consignés dans ce tableau font voir d’une façon bien évidente que la propriété essentielle que possède le sang de se charger d’oxygène et de rendre l’acide carbonique n’est pas du tout amoindrie par le curare.
A l’examen microscopique, le sang d’un animal empoisonné par le curare ne présente aucune modification sensible. Il se coagule très-bien, devient noir dans les artères lorsque l’animal cesse de respirer, et reprend sa couleur vermeille aussitôt qu’on le met en contact avec l’oxygène, ou qu’on pratique la respiration artificielle, comme vous avez pu le voir souvent ici.
Comment agit le curare sur le cœur? 11 n’arrête pas ses battements, mais les affaiblit-il ?
Voici un chien qui, étant en digestion, a, dans la dernière leçon, reçu dans l’estomac, sans inconvénient, 4 centimètres cubes de notre solution titrée concentrée de curare. Aujourd’hui, étant à jeun, nous lui avons ingéré la même dose, 4 grammes de la même dissolution. Il y a à peine vingt minutes que cette ingestion a été faite, et l’animal a déjà éprouvé depuis quelques instants les effets de l’empoisonnement.
La cornée est sèche, insensible; l’animal respire encore faiblement ; de temps en temps il est saisi de mouvements convulsifs, qui ont pu en imposer aux observateurs pour de véritables convulsions : ce sont des tressaillements analogues à ceux du frisson, et qui n’agitent que les muscles peauciers.
Ces mouvements convulsifs ne changent d’ailleurs rien à l’aspect général du phénomène ni au mécanisme de la mort.
Examinons donc quelle a été l’action produite sur le système circulatoire.
Le fluide sanguin doit n’avoir éprouvé aucune modification.
Nous savons qu’en agitant directement, au contact de l’air, 20 centimètres cuhes de sang avec 1/8 de centimètre cube de notre solution concentrée de curare, nous n’avons pas empêché ce sang d’absorber l’oxygène de l’air. D’ailleurs, après cetempoisonnement, la possibilité de rappeler les animaux à la vie par la respiration artificielle éloigne toute idée d’une altération chi-
CURARE
mique du sang par suite de laquelle ce liquide devieudrait impropre à entretenir la vie.
Maintenant, chez ce chien que nous avons empoisonné par l’estomac ahn d’avoir des effets toxiques plus lents et de les observer plus longtemps, nous voyons qu’il y a immobilité complète, le cœur bat toujours et le fait en apparence avec une certaine force. Vous allez voir ce quej’avance, quand j’aurai ouvert l’artère carotide, dans laquelle je vais engager la branche horizontale de ce manomètre (fig. 18). A chaque impulsion du
Fig. 18.
cœur, le mercure m monte dans la branche verticale T de l’appareil à une hauteur qui ne dépasse pas 80 à 100 millimètres de mercure ; ce qui est évidemment une pression moindre que dans l’état de santé, mais cependant la fréquence et la force du pouls sont loin d’être en rapport avec l’état de mort apparente de l’animal. Cette survivance du cœur, XuUimmn moriens, liée à l’absence de lésion organique capable de déter-
miner nécessairement la mort, explique, ainsi que nous l’avons dit, comment dans les cas analogues on peut, à l’aide de la respiration artificielle entretenue pendant un temps suffisamment long, sauver l’animal.
Il est remarquable que, bien que le poumon ne fonctionne plus, il doit cependant rester dans un état de distension qui permette au sang de traverser ses vaisseaux ; sans cela, il apporterait un obstacle mécanique au passage du sang et en déterminerait bientôt l’arrêt. Or, cela n’a pas lieu. Il semble y avoir là une sorte de perméabilité pulmonaire, qui ne s’observe pas quand les animaux, en mourant, ont des troubles dans les mouvements du cœur et des convulsions qui arrêtent plus ou moins la circulation.
Vous voyez, maintemant que je retire le manomètre, que le sang qui s’écoule par l’artère est noir. On ouvre alors la trachée de ce chien, et, introduisant par l’ouverture la buse d’un soufflet, on lui insuffle de l’air dans les poumons. Vous pouvez voir, dans ce second vase, que le sang qui s’écoule après quelques insufflations d’air est devenu rutilant et a repris l’aspect du sang artériel. Si la respiration artificielle était prolongée suffisamment longtemps, cet animal pourrait sans doute revenir ; car il ne lui manque que le mouvement respiratoire; tous les organes, les liquides comme les solides, seraient encore aptes à entretenir la vie.
L’observation de ces mouvements du cœur, qui persistent très-longtemps chez les grenouilles empoisonnées par le curare, m’a fait voir, déjà dans mes
CURARE
premières expériences, un phénomène extrêmement curieux, que je dois vous signaler ici, me réservant de revenir plus tard sur les conséquences qu’il aurait lieu d’en tirer au point de vue de la physiologie du système nerveux.
Chez les grenouilles, il y a cinq cœurs : un cœur sanguin, qui répond à celui des animaux supérieurs, et quatre cœurs lymphatiques, bien décrits par Müller, qui sont situés à la racine de chaque membre. Sous l’influence du curare, les cœurs lymphatiques meurent immédiatement, tandis que le cœur sanguin continue à battre quelquefois pendant vingt-quatre heures ou même plus après la mort de l’animal.
D’un autre côté, j’avais déjà remarqué que. chez ces animaux, la section, ou mieux la destruction de la moelle épinière, arrêtait les pulsations de ces cœurs lymphatiques, tandis qu’elle n’empêchait pas le cœur sanguin de continuer à battre.
Voici deux grenouilles chez lesquelles on a mis deux de ces cœurs à découvert à la région inférieure du dos, à la racine des cuisses. L’une a été empoisonnée par le curare, et ces cœurs ont cessé de battre, tandis qu’en ouvrant le cœur sanguin, il bat parfaitement. Sur l’autre grenouille, nous détruisons avec un stylet très-fin la moelle épinière, et aussitôt ces cœurs lymphatiques s’arrêtent ; le cœur sanguin bat toujours. Dans ces expériences, j’ai vu souvent les cœurs lymphatiques se remplir de sang. Il y a encore un fait curieux, c’est que le cœur de la queue de l’anguille n’est pas arrêté par le curare.
Nous allons maintenant aborder l’étude des phéno* mènes plus intéressants qu’offre le curare dans son action sur le système nerveux.
Vous savez, Messieurs, que les poisons qui agissent sur le système nerveux peuvent l’affecter tantôt en produisant l’anéantissement de ses fonctions, tantôt, au contraire, en les exaltant ; que, dans lesdeuxcas, lorsque l’action toxique a été portée assez loin, la mort arrive produite par deux mécanismes différents.
Vous avez tous été témoins des convulsions violentes, de la surexcitation nerveuse considérable qui succède à l’administration de la strychnine. Le curare, au contraire, abolit les propriétés du système nerveux avec une netteté qu’on ne retrouve dans les effets d’aucun autre poison. Il supprime physiologiquement ce système important sans porter directement atteinte à l’intégrité des autres, et permet ainsi de juger de ce que deviendrait l’organisme si, à un moment donné, les nerfs qu’il paralyse cessaient d’exister.
Cette action du curare permet aussi de s’en servir pour analyser les propriétés des systèmes moteur et sensitif, et savoir si l’irritabilité musculaire et l’excitabilité nerveuse sont deux ordres de phénomènes distincts, ou s’ils peuvent être, théoriquement au moins, séparés l’un de l’autre et être envisagés isolément.
Nous vous avons dit que, lorsqu’un animal était tué par le curare, il mourait sans convulsions. C’est vrai, lorsque la dose est suffisante pour le faire périr rapidement; mais, si elle le laisse succomber lentement, vous avez pu remarquer des frissons, qui sont
CURARE
de véritables convulsions des muscles peauciers.
Toutefois il pourrait bien aussi se faire qu’il y eût du curare dans lequel il entrât des strychnées. Parmi les flèches empoisonnées que m’a communiquées M. l’amiral Du Petit-Thouars, il y en avait provenant de la Polynésie, qui développaient chez les grenouilles des mouvements convulsifs sans tuer spécialement les nerfs moteurs. La strychnine et le curare agissent en sens exactement opposé ; le curare tue les nerfs de la périphérie au centre, et la strychnine du centre à la périphérie. Si l’on coupe le nerf sciatique, par exemple, chez une grenouille et qu’on l’empoisonne par le curare , le nerf coupé perdra plus vile son irritabilité que les autres ; pour la strychnine, c’est l’inverse, le nerf coupé conservera bien plus longtemps ses propriétés.
L’absence de convulsions chez les animaux qui meurent en quelques minutes par le curare est difficilement conciliable avec les récits de quelques voyageurs, qui pensent qu’il n’entre pas de venin dans sa préparation, et qu’il doit son activité au suc épaissi d’une strychnée.
D’une autre part, le fait de l’empoisonnement des oiseaux par suite de l’introduction du curare dans leur jabot, en ne permettant d’admettre qu’avec réserve son innocuité dans les voies digestives, admise d’abord comme un fait général, pouvait faire repousser l’idée qu’il doit ses vertus toxiques à du venin de serpent. Cependant j’ai lu tout récemment dans Fontana, qui a fait de nombreuses expériences sur les poisons d’origine animale, que le venin de la vipère empoisonne les pi-