‹ Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses (volume 2)Chapitre 70 sur 120 · EMPOISONNEMENT DES NERFS MOTEURS · texte numérisé non relu

EMPOISONNEMENT DES NERFS MOTEURS

L’expérience ne prouve la pepte^ de sensibilité que s’il est bien établi que le mouvement n'a pas été perdu d’abord., Dans nos expériences, c’est , précisément ce qui est arrivé ; l’immobilité des grenouilles empoisonnées par le curare, lorsqu’on soumet, leur système nerveux sensitif à des excitations mécaniques , tient à la paralysie de leurs nerfs moteurs. Déjà, en 1854, nous avons insisté ici sur cette spécialité d’action du curare.

Cette dlfilculté

Fig. 24. — Système nerveux cérébro-spinal de la grenouille, a, racine antérieure de la paire nerveuse; — g, racine postérieure; — L, nerf mixte lombaire; — S, nerf sciatique ; — BB', nerf brachial ; — C cerveau.

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ne pouvait être résolue que par une expérience propre à accuser la sensibilité dans les cas où le mouvement ne saurait indiquer qu’elle a été éveillée.

La connaissance du mécanisme des actions réflexes est devenue le point de départ de l’expérience qui a résolu cette question intéressante. On sait que fréquemment l’excitation ou la paralysie débutent par la peau, à laquelle se rendent les nerfs du sentiment ; que de la peau elles se propagent aux troncs nerveux sensitifs, et de ces derniers à la moelle ; que de la moelle, enfin, l’action s’étend aux nerfs moteurs.

Voici une grenouille dont nous coupons la moelle vers la région cervicale. En pinçant sa peau au-dessous de la section , nous déterminons des mouvements réflexes dans le train postérieur de l’animal, et aucun dans les membres antérieurs, qui reçoivent leurs nerfs d’un point de la moelle supérieure à la section. L’excitation, portée sur la peau, est transmise par les racines postérieures sensibles à la moelle ; elle en revient par les racines antérieures motrices : c’est là le mécanisme de l’action réflexe.

Or, de même qu’on peut produire des mouvements par l’excitation des nerfs de sentiment réagissant sur la moelle, de même on peut anéantir les manifestations des nerfs moteurs en paralysant les nerfs sensitifs. C’est ce qui a lieu quand on empoisonne un animal avec le curare.

Les mouvements que vous avez vus suivre, chez une grenouille, l’irritation de la peau, nous allons maintenant les faire cesser en détruisant l’organe central, qui tout à l’heure réfléchissait en quelque sorte l’excita-

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tioD. Pour cela, nous introduisons un stylet dans le canal vertébral de façon à détruire complètement la partie inférieure de la moelle. Vous voyez qu’aussitôt on peut pincer fortement les pattes inférieures sans que la moindre contraction se produise dans le train postérieur de la grenouille.

Nous vous avons dit que la strychnine agissait sur les nerfs du sentiment, et que, consécutivement, les nerfs du mouvement étaient atteints, et nous avions été conduit à rechercher si le curare agit de même.

Or, ce n’est pas ainsi qu’empoisonne le curare. A l’inverse de la strychnine, il agit exclusivement sur le mouvement, et les nerfs du sentiment ne se paralysent ensuite que beaucoup plus tard par l’effet de l’asphyxie que le curare amène par cessation des mouvements respiratoires.

On peut mettre en lumière cette propriété du curare d’agir exclusivement sur les nerfs moteurs par une expérience que vous connaissez déjà et qui va être répétée devant vous.

Voici une grenouille à laquelle nous avons lié l’aorte abdominale vers sa partie inférieure. Rien n’est changé pour les parties situées au-dessus de la ligature; la circulation est seulement interceptée dans les parties situées au-dessous, dans les pattes postérieures.

Maintenant, nous introduisons du curare sous la peau, du dos. Que va-t-il arriver? — Le curare absorbé va circuler avec le sang dans toute la partie de l’animal

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qui esl au-dessus de la ligature, et il n’arrivera pas dans les membres postérieurs, qui dès lors ne seront pas empoisonnés.

Eh bien. Messieurs, dans ce cas, tous les nerfs de mouvement sont paralysés, à l’exception de ceux du train postérieur, qui sont restés intacts et pourront réagir lorsqu’on éveillera la sensibilité de l’animal, en quelque point du corps qu’on porte l’excitation.

Les mouvements éveillés dans le train postérieur en pinçant les membres antérieurs prouvent évidemment que l’animal sent. Ces mouvements sont très-violents ; la grenouille cherche à s’échapper; vous la voyez même sortir par un saut de l’assiette sur laquelle elle est placée, et cela sans que ni les membres antérieurs, sur lesquels porte l’irritation, ni la partie du tronc située au-dessus de la ligature, soient le siège d’aucun mouvement.

Le curare permet donc de séparer le système nerveux moteur du système sensitif, sur lequel il est sans action.

Nous devons ainsi renoncer à l’idée que le curare . agirait sur l’ensemble du système nerveux. Déjà, vous avez vu que, chez les chiens simplement paralysés des membres, leurs yeux se tournent encore vers la personne qui les appelle. Ils exécutent alors des tentatives de mouvement qui apparaissent chez ces animaux incomplètement empoisonnés, non comme des convulsions, mais comme des mouvements volontaires; ce qui suppose une conservation plus ou moins complète du sentiment. Nous avions déjà vu en 1854 (V. leçon 21'),

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chez des grenouilles chez lesquelles nous comparions la durée de la conlraclilité musculaire après l’empoisonnement par le curare, des mouvements réflexes à la suite du pincement de la peau du membre dont les vaisseaux avaient été liés. Nous avons souvent depuis insisté ici sur la signification de ce phénomène, que nous devons reprendre aujourd’hui, parce que notre esprit établit sur lui toute la théorie de l’action du curare. Il faut, comme je l’ai dit dans le premier volume de ces leçons, analyser les phénomènes qu’on a sous les yeux par des épreuves contradictoires. La difficulté expérimentale tenait, dans ce cas, à ce que, chez les animaux, on ne peut juger de la sensibilité que par des manifestations motrices. L’homme seul, revenant à lui après un empoisonnement par le curare, aurait pu dire, en supposant qu’il eût conservé la mémoire, s’il avait ou n’avait pas souffert.

Vous venez de voir comment nous pouvons mettre ce fait en évidence, en préservant de l’intoxication le train postérieur d’une grenouille, et en conservant chez cet animal, qui ne peut manifester ses impressions volontairement, une partie propre à traduire les influences réfléchies qu’il reçoit par les nerfs sensibles.

Cette expérience, nous allons de nouveau la répéter sur cette grenouille en prenant des précautions encore plus grandes pour nous mettre à l’abri de toute cause d’erreur. Sur les côtés de l’aorte abdominale se trouvent les deux veines crurales FF, qui, après avoir traversé les reins R (fig. 2S), vont se réunir dans un tronc commun VJ. Ces deux veines, qui n’avaient pas été comprises dans notre dernière ligature, vont s’y

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trouver cette fois.

En enlevant donc avec précaution le sacrumde la grenouille, nous trouvons audessous l’aorte, longée latéralement par les nerfs lombaires, au nombre de quatre de chaque côté. Soulevant ces nerfs, nous passons sous eux un fil F (fig. 26), qui nous servira à comprendre dans une même ligature l’aorte, les troncs veineux, la peau, etc., de façon que les nerfs lombaires N seuls établissent encore une communication entre le train antérieur et le train postérieur. 11 est dès lors impossible que le poison passe de l’un à l’autre.

Fig. î5- — Système vasculaire de la grenouille.

a, Yelne allant de la reine cave au «but en traversant le péricarde; — PP, poumon ; — C, cœur; — FF, foie; — VP, veine porte ; b, c, veines épiploïques: — R, reins ; — VJ, veines de Jacobson ; — F, veine crurale ; — Al, artère iliaque allant constituer l’aorte au niveau du bord inférieur des reins; — VA, veines abdominales allant se rendre au foie; — Al, artère crurale ; VF, veine fémorale.

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Comme vous, avez déjà pu le voir dans l’expérience de tout à l’heure, le curare est introduit sous la peau du dos. Cette substance empoisonnera le train antérieur et y détruira le mouvement ; mais la sensibilité y sera conservée, car toute excitation portée sur cette partie paralysée éveillera, dans la partie préservée, des mouvements réflexes énergiques.

Le curare est donc un poison qui non-seulement produit l’isole- Fig. îg.

ment physiologique des nerfs et des muscles, mais encore celui des deux ordres de manifestations du système nerveux. Il détruit le mouvement, mais reste sans action sur le sentiment ; de sorte qu’il dissèque en quelque sorte le système nerveux moteur et le sépare à la fois du sang, du système musculaire et du système nerveux sensitif et des autres tissus.

Vous avez vu que le système musculaire n’avait pas

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perdu ses propriétés contractiles chez' un aoimal empoisonné par le curare.

11 serait intéressant de savoir si ce poison exerce quelque influence sur une autre propriété signalée par MM. de Humboldt, G. Liebig, Matteucci, etc., et qu’on a regardée comme une véritable respiration des muscles.

L’histoire du curare nous a déjà fixés sur une question très-intéressante du mouvement musculaire : je veux parler de l’action de ce poison sur le cœur.

Au point de vue de la pratique, celte question est très-importante ; car, ainsi que l’ont établi les recherches physiologiques, de tous les signes de la mort, le meilleur est assurément la cessation des mouvements du cœur. Le curare ne tue donc pas les muscles, car il est sans action sur les mouvements du cœur qui continue à battre chez les animaux empoisonnés avec cette substance.

On sait que le tissu musculaire prend à l’air de l’oxygène et lui rend de l’acide carbonique, et cela dans des proportions d’autant plus notables que ces muscles se contractent davantage.

Je veux seulement aujourd’hui vous rendre témoins du fait physiologique normal.

Dans ces deux cloches, dont la disposition est identique, sônt placés des muscles de grenouilles suspendus à un fil de fer. Ce fil de fer, isolé dans sa partie qui traverse le mercure, est destinée à transmettre des excitations galvaniques, et à déterminer ainsi la contrac-

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