COMPOSITION ÉLÉMENTAIRE
vivant sont rendues au milieu ambiant. Le nombre des corps qui entrent dans cette espèce de circulation vitale est assez faible. Il se trouve naturellement limité aux éléments constitutifs de nos organes ; et si nous considérons la liste des soixante et quelques corps simples de la chimie, nous voyons qu’il n’y en a guère que quatorze qui, chez l’homme et chez les animaux supérieurs, entrent en jeu dans ce mouvement organique.
Parmi les métalloïdes nous trouvons :
Hydrogène,
Azote,
Oxygène,
Phosphore,
Soufre,
Carbone,
Fluor,
Chlore,
Silicium,
métaux :
Potassium,
Magnésium,
Sodium,
Calcium,
Fer,
auxquels on pourrait ajouter, mais plutôt comme métaux accidentels, et avec des restrictions sur lesquelles nous reviendrons plus tard, le cuivre, l’arsenic et le manganèse, etc. De ce que les substances qui composent la liste précédente font partie de l’organisme animal à l’état normal, en inférera-t-on que ces corps ne doivent être ni des médicaments ni des poisons, tandis que ceux qui sont habituellement étrangers à l’organisme seront nécessairement, ou des poisons, ou des médicaments, suivant l’intensité des phénomènes qu’ils déterminent ? '
Au premier abord, une telle assertion ne paraît pas
DE l’organisme.
soutenable, et une foule d’objectious semblent pouvoir lui être opposées. Cependant je vais passer en revue ces objections, et vous montrer qu’elles sont pour la plupart le résultat de la manière erronée dont on a compris la constitution des principes qui entrent dans l’organisme. Et je crois qu’on peut admettre les deux propositions physiologiques suivantes :
1“ Toutes les substances qui se trouvent dans un état physique ou chimique tel, qui elles peuvent .faire partie de notre sang, ne sont en général ni des poisons ni des médicaments.
2® Toutes les substances qui, à raison de leur constitution chimique ou physique, ne peuvent entrer dans la composition de notre sang, ne sauraient pénétrer dans notre organisme, où elles ne doivent pas rester, sans y causer des désordres passagers ou durables.
A la première des propositions qui précèdent on objectera /mmédiatement que, si l’on consulte la liste des corps qui se rencontrent normalement dans le sang, on y rencontre le phosphore et le chlore qui font partie constituante de notre corps, qui sont assurément des poisons.
Cela serait vrai si ces substances étaient des corps simples, car il est important de s’entendre sur l’état dans lequel se trouvent les matières dans l’organisme. Toutes pénètrent dans l’économie sous forme de combinaisons, et non comme corps simples : ces combinaisons peuvent encore se modifier dans. le torrent de la circulation, et les composés sortir dans un état autre que celui sous lequel ils sont entrés. 11 n’y a guère que
42 ÉTAT DES SUBSTANCES
l’oxygène qui entre dans l’organisme à l’état de corps simple, et qui y exerce l’influence qui lui est propre en tant qu’oxygène. Encore a-t-on avancé qu’il y était dans un état particulier ; tous les autres n’y agissent que par les propriétés de leurs composés. Les autres métalloïdes sont introduits dans l’économie à l’état de 'combinaisons organiques. Ainsi l’azote, le carbone, l’hydrogène, l’oxygène, etc., se rencontrent à l’état de principes immédiats dans les substances alimentaires. Le chlore, le soufre, le phosphore, pénètrent également combinés avec des matières salines ou avec l’albumine et la fibrine. Quand on dit qu’il y a du phosphore dans le sang, on est trompé par le langage chimique. Ce corps, de même que le soufre, n’agit pas là comme le phosphore, il fait dans l’organisme partie intégrante de l’albumine ou d’une autre substance. On n’a pas prouvé chimiquement l’existence de la matière que Mülder a désignée sous le nom de protéine, et qui serait la substance albuminoïde privée de soufre et de phosphore ; physiologiquement, son existence doit être complètement niée. Pris à l’état où il se trouve dans le sang, le phosphore n’est pas un poison ; certains aliments, la matière cérébrale et la chair, celle des poissons particulièrement, en renferment une quantité assez notable, et ne sont pas toxiques pour cela.
Beaucoup d’autres matières salines sont également ingérées déjà combinées avec des matières organiques animales ou végétales; et si quelquefois elles pénètrent dans l’économie à l’état minéral, elles ne peuvent s’y fixer qu’à la condition de s’engager dans
Digilized by Goôgle
DANS l’organisme. 43
quelque combinaison organique. C'est ce qui arrive encore pour les métaux.
D’après ce qui vient d’être dit, nous voyons que le langage chimique nous trompe complètement en nous présentant les corps dans un état autre que celui qui leur est propre, lorsqu’ils sont liés aux phénomènes de la vie.
Ce que je viens de vous dire du phosphore et du soufre est applicable en tout point aux phosphates, aux chlorures, etc. Ces composés ne se fixent dans les êtres vivants qu’enfermés dans des combinaisons organiques, combinaisons qui changent complètement leurs propriétés minérales en les faisant entrer comme élément constituant d’un principe organique nouveau. Tels sont les phosphates dans les os, les sulfates dans le sang, etc.
Quand, plus tard, ces sels sont éliminés, c’est qu’ils abandonnent ces composés organiques qui ont joué leur rôle dans l’accomplissement des phénomènes de la vie.
Pour que les éléments qui constituent l’organisme puissent y circuler sans produire d’action médicamenteuse ou toxique, il est donc nécessaire qu’ils ne soient pas introduits à l’état de corps simples ou libres. 11 faut, en outre, pour que ces éléments demeurent dans l’économie sans y causer de trouble, qu’ils y soient retenus par une combinaison, qu’ils ont contractée avec la matière organique. Toutes les fois que ces combinaisons organiques, que les chimistes détruisent pour en mettre les éléments en évidence,
ÉTAT DES SUBSTANCES
n’existent pas, les substances ne sauraient rester dans l’économie.
Que l’on donne à un animal une quantité considérable de chlorure de sodium, la quantité retenue ne sera pas plus grande que si on lui en avait donné moins ; le sang n'en renfermera pas une proportion plus élevée que celle qu’il renferme normalement ; l’excès sera éliminé sans s’être fixé, parce qu’il n’aura pas pu contracter une de ces combinaisons organiques qui, seules, retiennent dans le corps les principes minéraux, combinaisons qu’ils abandonnent quand ils doivent en sortir. L’eau même, qui fait partie constituante des tissus et liquides animaux, semble également y être retenue en certaines proportions par une sorte d’affinité chimique. C’est ainsi que, si l’on ne considérait que la forme sous laquelle les corps entrent ou sortent de l’organisme, on serait conduit à des idées trompeuses sur l’état dans lequel ils y demeurent et sur le rôle qu’ils sont appelés à jouer dans les actes de la vie.
Il pourrait ainsi arriver qu’une substance qui existe normalement dans le sang devînt subitement étrangère, et produisît des effets toxiques ou médicamenteux par le fait de la cessation de sa combinaison avec des principes organiques. C’est vrai, non-seulement pour les substances salines, mais même pour des substances organiques telles que l’albumine, par exemple. Nous ignorons complètement à quel état elle se trouve dans l’organisme ; ce que nous savons, c’est qu’elle n’est éliminée que dans un état autre que
DANS l’organisme. 45
celui sous lequel nous la voyons habituellemenl dans le sang.
J’ai injecté de l’albumine dans les veines d’un animal ; cette albumine, injectée dans le sang, apparut dans les urines. L’expérience avait été faite avec l’albumine de l’œuf; aussi pouvait-on objecter que la non- identité de cette albumine et de celle du sang expliquait l’élimination d'un principe qui pouvait être considéré comme étranger à l’organisme dans lequel on l’avait fait pénétrer.
L’expérience fut reprise en injectant du sérum provenant d’un animal de la même espèce que celui sur lequel on opérait. L’albumine, cette fois encore, passa dans les urines. Pour qu’on ne pût en accuser l’augmentation de la masse du sang produite par le fait de l’ingestion, j’avais eu soin de tirer une quantité de sang égale à la quantité de sérum injecté. L’albumine du sérum, n’étant plus combinée avec la fibrine, ne paraissait plus être alors qu’un produit impuissant à demeurer dans un organisme où il ne rencontrait pas immédiatement les conditions de combinaison qui, seules, eussent pu l’y retenir.
C’est par le fait de cette élimination nécessaire des substances qui ne se fixent pas dans des combinaisons organiques de l’économie, que vous comprendrez plus tard comment certaines substances qui existent habituellement dans l’organisme peuvent y devenir causes de troubles, et par conséquent médicaments ou poisons, quand on change les conditions ordinaires de leur état.
ÉTAT DES SUBSTANCES
En résumé/ les substances qui existent normalement dans le sang sont des substances qui sont nécessaires pour l’entretien de la vie; et elles n’y jouent le rôle de matières étrangères, toxiques ou médicamenteuses, que lorsqu’elles s’y trouvent à un état différent de leur état physiologique et dans des conditions différentes.
En vous disant que les substances étrangères à la constitution chimique de l’organisme sont toujours expulsées, j’avançais un fait physiologique général, une tendance des actes de la chimie vivante. Je vois maintenant vous signaler une dérogation apparente à cette loi, dérogation qui nous conduira à une des questions médicales les plus importantes, celle de la localisation des actions toxiques.
Lorsqu’on ingère dans l’économie de l’arsenic, de l’antimoine, du mercure, du plomb, etc., ces corps ne sont pas toujours immédiatement et complètement expulsés; ils restent quelquefois, sans produire d’effet toxique, fixés en partie dans l’organisme où ils ont contracté des combinaisons avec la matière animale ou végétale. Comment cela se fait-il, et comment pourrions-nous comprendre cette fixation des substances qui sont évidemment des poisons ?
Nous avons dit que les substances, même non toxiques, qui, soit par le fait de leur composition élémentaire, soit par suite de l’impossibilité où elles se trouvent d’entrer dans certaines combinaisons, ne pouvaient devenir principe constituant du sang, ne se fixaient pas dans ce liquide et en étaient chassées. Le fait
DANS l’organisme.
est absolument vrai : jamais on n’a trouvé dans le sang d’un homme sain les métaux que je vous signalais tout à l’heure. Ces toxiques sont restés localisés dans les organes : l’arsenic et le mercure dans les os, le plomb dans le foie, etc. Si ces corps pouvaient rester dans le sang, ils seraient toxiques tant qu’ils y demeureraient. Ce qui le prouve, c’est que, lorsqu’on a essayé de s’en débarrasser en les rendant solubles par d’autres substances, aussitôt les accidents reparaissaient, et ces corps manifestaient par leurs propriétés délétères leur passage dans le torrent de la circulation.
Où se produisent donc les effets des poisons? Dans quelle partie de l’organisme portent-ils leur action? Ce champ d’activité est très-restreint. Pour qu’un poison agisse, il faut qu’il soit arrivé dans le système artériel, car ce n’est que lorsqu'il sera parvenu dans le réseau capillaire, au moyen des artères, que ses effets se manifesteront. Qu’on place, en effet, sur le cerveau l’un de ces poisons dont l’action sur le système nerveux est si puissant et cause si promptement la mort, de la strychnine ou de l’acide cyanhydrique, par exemple ; aucune action immédiate ne se produira, et à la longue seulement un effet local pourrait se montrer dans certains cas. Il faut, ainsi que nous venons de le dire, pour que les effets toxiques de ces substances se manifestent, que l’absorption les ait amenées dans le courant artériel, qui les conduit aux capillaires.
Lorsqu’une substance est absorbée, elle l’est par le système de la veine porte, ou par le système veineux
ÉTAT DES SUBSTANCES
OU lymphatique général, et de là elle passe dans le système artériel pour aller porter son action jusqu’aux organes. Or, si cette substance peut être éliminée avant d’arriver dans le système artériel, elle restera sans action, et c’est là le cas général des substances gazeuses. Nous verrons plus tard que l’oxyde de carbone et l’hydrogène sulfuré, par exemple, qui ont une action des plus toxiques, peuvent être introduits dans l’organisme sans produire d’effet fâcheux, si on les injecte dans la veine jugulaire ou dans la veine crurale d’un animal. Dans ces expériences on peut constater, dans l’air expiré par l’animal, la présence des gaz injectés dans le système veineux.
Le champ dans lequel agissent les substances toxiques est donc limité au système capillaire; auquel conduit le courant artériel ; tous les poisons qui n’arrivent pas purs jusque-là sont sans effet.
Maintenant cela va nous expliquer comment les métaux dont nous parlions ont pu, en se fixant dans l’organisme en dehors du champ d’action des poisons, y rester sans produire d’effet.
Nous savons que la plupart des substances métalliques non volatiles qui traversent le poumon sans s’échapper arrivent dans les artères, et produisent, suivant la dose et les circonstances qui accompagnent leur administration, des effets toxiques ou médicamenteux. Ces substances, ne pouvant pas se fixer dans le sang, n’y restent pas, et sont éliminées par diverses voies. Mais il arrive qu’en traversant certains tissus, l’affinité des métaux pour les matières organiques déter-
DANS l’organisme. 49
mine leur arrêt et leur fixation dans certains organes. Ces poisons se trouvent dès lors sans action sur l’organisme, parce qu’ils sont fixés dans les tissus en dehors du champ d’actien des poisons, c’est-à-dire du système artériel. r
Ainsi, Messieurs, bien que nous vous ayons montré qu’il était impossible de dresser des listes absolues de poisons, à' aliments et de médicaments, la nécessité de vous faire voir dans quelles conditions la physiologie pourrait être égarée par le langage chimique nous a conduit à vous donner presque une définition des poisons.
Nous avons dit, en effet, que toutes les substances étrangères à l’organisme qui y pénètrent sont des substances toxiques ou médicamenteuses. Nous avons d’ailleurs longuement insisté sur ce qu’il fallait entendre par substances étrangères. Nous avons dit qu’on devait regarder comme telles toutes les substances qui ne sont pas dans un état chimique analogue à celui dans lequel elles se trouvent dans l’économie.
Nous vous avons fait voir en outre que, quand des substances toxiques restent dans le [corps sans y produire de désordres généraux, c’est qu’elles sont en dehors de leur champ d’action ; et que, dès qu’elles rentrent dans le sang artériel en redevenant solubles, elles reprennent leur action spéciale.
Jetons actuellement un coup d’œil sur les diverses substances bien reconnues comme toxiques ou médicamenteuses.
Ces substances se rencontrent dans les trois règnes.
coulis D* MÉD. — I. I. 4
SÜBSTANCES TOXIQUES
Celles qui sont tirées du règne minéral sont des corps bien définis. Tels sont, parmi les métalloïdes : le phosphore, le chlore, le brome, l’iode, etc. ; parmi les métaux : l’arsenic, le cuivre, le zinc, etc. ; parmi les sels il y en a un nombre presque infini.
Certaines bases portent leurs propriétés toxiques dans tous leurs composés; telle est la baryte. Dans d’autres combinaisons, c’est l’acide qui détermine la propriét éloxique du composé; tels sont les cyanures, les oxalates, etc.
Dans le règne végétal, on trouve aussi des poisons bien définis. Tels sont les alcaloïdes végétaux et un grand nombre de substances vénéneuses. C’est le règne végétal qui fournit le plus grand nombre de médicaments. En général , les plantes d’une même famille possèdent des propriétés médicamenteuses ou toxiques analogues. Cette règle souffre cependant des exceptions.
Le règne animal ne fournit que des médicaments insignifiants; les poisons qu’on y rencontre sont les moins bien déterminés et les moins connus.
On a rangé aussi, parmi ces poisons : les miasmes, émanations d’origine organique végétale ou animale, les virus et les venins.
Les venins sont des poisons dont la nature chimique n’est pas encore bien déterminée. Ils proviennent d’une sécrétion normale qui s’effectue chez des animaux bien portants; chez quelques serpents, comme la vipère, le crapaud, etc. Les venins présentent en général encore cette particularité que, lorsqu’ils pénè-
trent directement dans le sang par des plaies ou par le poumon, ils sont nuisibles ; tandis qu’ils ne le sont pas généralement lorsqu’on les ingère à la même dose dans l’intestin.
Les virus sont des principes toxiques ou actifs qui se distinguent des venins par leur origine pathologique. Tels sont les virus rabique, syphilitique, morveux, varioleux, le vaccin, etc.
On a cru enfin que des animalcules et les végétaux microscopiques, transportés par Tair, pouvaient être les causes diverses de maladies, notamment du choléra. Il faudrait voir là un nouvel ordre de poisons organiques auquel une pratique populaire a opposé le camphre sous toutes les formes. Nous ne nous arrêterons pas aux théories insaisissables, auxquelles ont donné lieu ces considérations sur une matière encore tout à fait inconnue.
Actuellement nous devons dire que, pour l’étude de l’action des médicaments et des poisons, on s’est placé au même point de vue que pour l’étude des phénomènes de la vie. De là, pour expliquer les actions thérapeutiques ou toxiques, on a imaginé des théories d’ordres mécanique, physique, chimique ou vital.
Avant d’aborder l’examen de ces théories, je dois vous faire remarquer que les actions toxiques ou médicamenteuses sont excessivement variées dans leur promptitude, dans leur intensité, dans l’expression symptomatique de leurs effets et dans leur mode d’action.
Toutes les substances qui tuent rapidement agissent