‹ Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses (volume 2)Chapitre 96 sur 120 · VINGT-SEPTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-SEPTIÈME LEÇON

SOMMAIRE : De la nicotine. — Son action se localise sur le système vasculaire capillaire. — Action d’une dose faible de nicotine sur la pneumogastrique, le poumon, le cœur. — Lorsque l’action est intense, elle porte sur le système musculaire. — Action médicamenteuse diurétique de la nicotine.

Messieurs,

Nous aborderons aujourd’hui l’histoire de la nicotine et nous chercherons quel est le système organique sur lequel elle agit : nous la comparerons dans son action avec les substances que nous avons étudiées jusqu’à présent.

La nicotine est une substance qui se retire du tabac. ■Cet alcaloïde est un des poisons les plus violents que l’on connaisse ; quelques gouttes tombant sur la cornée d’un animal le tuent presque instantanément. La nicotine, par l’apparence symptomatique de ses effets et par son activité, se rapproche beaucoup de l’acide pi’ussique. Voici un lapin qui a été empoisonné par l’instillation dans l’œil de 2 ou 3 gouttes de celle nicotine qui s’est déjà un peu altérée au contact de l’air ; il a succombé très-rapidement.

Tous les animaux sont atteints par son action : nous l’avons essayée sur des mammifères, des oiseaux, des reptiles, toujours avec le même résultat et toujours en déterminant des symptômes analogues.

NICOTINE

La présence d’une certaine proportion de cette sub- . stance dans le tabac conduit à demander si l’usage du tabac n’est pas sans danger, bien qu’on ait prétendu que cet usage pouvait être utile, que, notamment, on facilitait la digestion en fumant après les repas. Il y a lieu ici d’établir une distinction entre les effets produits en tenant compte des doses, dont l’influence sur la prédominance de certains effets ne saurait être niée.

Pour ce qui est de l’influence regardée comme salutaire des fumigations de tabac après les repas, il faut savoir que les sécrétions du canal intestinal sont liées entre elles par d’étroites sympathies qui ont fait dire qu’elles s’appelaient. L’excitation de la sécrétion salivaire détermine une activité plus grande de la sécrétion gastrique. L’estomac d’un chien à jeun est sec, et cependant, en excitant chez cet animal la sécrétion salivaire par l’introduction dans sa gueule de pyrëthre, de tabac ou d’acide acétique, on détermine l’apparition d'une certaine quantité de suc gastrique. N’en serait-il pas de même dans l’usage du tabac à fumer, qui faciliterait la digestion en favorisant les sécrétions ?

Par quelque voie qu’on administre la nicotine, qu’on l’introduise dans le canal intestinal, sous la peau, dans une plaie, qu’on l’instille sous la conjonctive, l’animal est foudroyé. Il meurt avec des convulsions excessivement violentes. Les chevaux sont dans un état effrayant, et, bien qu’ils restent debout sur leurs jambes roidies, ils sont comme furieux, se cabrent, se couchent et sont agités de mouvements désordonnés.

Voici une grenouille dans la bouche de laquelle

nous introduisons quelques gouttes de ce poison ; vous la voyez immédiatement prise d’un tremblement musculaire et périr.

L'action de la nicotine porte sur les nerfs, sur les muscles, et surtout sur le système vasculaire. Lorsqu’on place sous le champ du microscope la membrane interdigitaire d’une grenouille vivante , on voit la circulation se faire dans le réseau capillaire de cette membrane ; on assiste à l’arrivée du sang par les canalicules artériels et à son retour par les branches d’origine des veines. Si, pendant cette observation, on vient à empoisonner la grenouille avec de la nicotine, on voit se produire immédiatement une déplétion du système artériel dont les vaisseaux se rétrécissent de façon à se vider complètement. Le cœur continue cependant à battre : il semble que, seul, le système capillaire ait subi l’action du poison. Celte différence des symptômes offerts par des parties différentes d’un même système peut s’expliquer par le défaut de contractilité des grosses artères, qui jouissent surtout de la propriété physique d’une élasticité trèsprononcée; tandis qu’à mesure qu’on se rapproche du système capillaire, l’élasticité des parois artérielles diminue, et les fibres contractiles y apparaissent eu proportion plus considérable.

Vous savez que, lorsqu’on a coupé le grand sympathique, les parties auxquelles se rendent les filets nerveux divisés deviennent le siège d’une circulation plus active ; leurs vaisseaux se dilatent et prennent un calibre plus considérable. Le contraire s’observe lorsqu’au lieu

NICOTINE

(le couper le grand sympathique, on le galvanise; et la similitude des effets produits sur la circulation dans l’empoisonnement par la nicotine me porte à penser que cette substance agit sur le système vasculaire par l’intermédiaire du grand sympathique.

Le curare, la strychnine, la sulfocyanure de potassium; que nous avons étudiés jusqu’ici, ne nous ont rien offert de semblable à cet arrêt de la circulation parla nicotine, le cœur continuant à battre. Les veines cessent de charrier le sang; et cependant elles sont pleines. Si la dose du poison a été suffisamment faible pour ne pas amener la mort, on voit la circulation se rétablir graduellement et l’animal recouvrer la santé.

Cette action sur le système artériel capillaire peut expliquer l’espèce de tremblement qu’on voit dans les muscles, tremblement ou frémissement musculaire qui se produit quelquefois quand, par une ligature, on empêche le sang d’arriver dans un muscle.

Lorsque la nicotine est Irès-aclive et qu’on en donne une quantité suffisante pour produire ce qu’on peut regarder comme un excès d’action, ou observe d’autres phénomènes : chaque muscle devient le siège d’une convulsion telle qu’il peut rester dans un état tétanique permanent. Lorsqu’après avoir écorché la grenouille sur laquelle on opère, ou veut ensuite agir sur les muscles, il est impossible de les faire contracter. On pourrait être tenté de dire que la contractilité est perdue. Mais les choses ne se passent plus ici comme avec le sulfocyanure de potassium : ce dernier poison laisse les muscles dans le relâchement et leur fait perdre la

propriété contractile ; la nicotine, au contraire, semble les amener à l’état de contraction le plus prononcé dont ils soient susceptibles ; ils sont durs, et, s’ils ne se raccourcissent pas sous l’influence du galvanisme, c’est qu’ils ne sauraient le faire davantage.

En effet, quand on a tué des animaux avec là nicotine, les nerfs ne paraissent, pas plus que le cœur, avoir perdu leurs propriétés ; et les mouvements du cœur, qui ont persisté, peuvent très-bien encore être arrêtés par la galvanisation du pneumogastrique.

Lorsque la dose de nicotine est faible, des phénomènes 'singuliers se montrent du côté du poumon et du cœur : la respiration s’accélère, devient en même temps plus large, et les pulsations du cœur augmentent d’énergie. On peut se convaincre que cette action est portée au poumon et au cœur par les nerfs ; car, lorsqu’on a coupé le pneumogastrique, elle ne se manifeste pas.

Chez une chienne adulte, d’assez forte taille, à jeun, on administra trois gouttes de nicotine dans une plaie sous-cutanée faite à la partie interne de la cuisse. Avant l’administration du poison, l’animal avait 115 pulsations et 28 respirations par minute.

Une ou deux minutes après l’introduction du poison, l’animal titubait, tenait les oreilles fortement retirées en arrière; il était comme essoufflé et les respirations, très-pénibles, étaient abdominales et diaphragmatiques. Aloi-s l'animal avait 332 pulsations et 42 respirations par minute. ^

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