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Leçons sur les fonctions et les maladies du système nerveux [electronic resource]

Sommaire. Direction spéciale du cours. — Etat de nos connaissances en médecine. — Préjugés relatifs aux lois vitales et aux lois physiques. — Les sciences positives appliquées aux études médicales. — Utilité de l'examen du sang dans les maladies.—-Bruits anormaux du cœur liés avec l'état particulier du sang. — Cas remarquable d'incoagulabilité du sang. — Réformes introduites dans la médecine par la physiologie expérimentale. — Chimie appliquée à l'étude des maladies. — On ignore les usages d'un très grand nombre d'organes. — Que sait-on sur le corps thyroïde, la rate, le.foie, le pancréas,les capsules surrénales, le thymus, les vaisseauxlymphatiques, le système nerveux ganglionnaire. — Nous cherchons à nous dissimuler notre propre ignorance. — Du scep-

( ticisme dans les sciences. — Plan du cours.' — On traitera de l'étude expérimentale du système nerveux.— Questions que cette étude embrasse. ;

Messieurs ,

Tour m' élever à la hauteur de l'enseignement qui caractérise aujourd'hui les chaires du collège de France , j'ai surtout besoin de vous parler avec

Magendic. Syst.nerv.I. 1

une entière franchisé" èt de vous dire, bien qu'il m'en coûte , la vérité tout entière. Messieurs , la médecine que je dois vous enseigner est une science à faire; tandis que les sciences physiques ont obéi à un brillant essort , la médecine est restée dans un état humiliant d'infériorité. Vous la voyez actuellement à peu près ce qu'elle était à son berceau : elle a traversé les siècles , oscillant d'erreur en erreur , alors qu'elle croyait avancer. D'où vient cette fatalité? Ce ne sont pourtant pas les fortes têtes, les hommes de génie qui ont manqué à la médecine. Peu de sciences ont produit autant de travaux, peu d'études ont autant d'attrait, aucun sujet ne nous touche d'aussi près puisque ce sujet c'est nous-mêmes. Tout cela est vrai ; aussi la cause du mal, vous la trouverez dans les préjugés scholastiques qui ont aveuglé les meilleurs esprits, vous la trouverez aussi dans l'état d'enfance où étaient certaines branches des connaissances humaines qui seules pouvaient porter la lumière dans la science de la vie.

On croyait, et, j'ai honte de l'avouer, beaucoup de gens croient encore aujourd'hui, qu'il n'y a rien de commun entre les propriétés des corps vivants, et celles de la matière inerte. Ainsi la vie s'explique par la vie : en d'autres termes, l'inconnu s'explique par l'inconnu.

Oui, il est des lois vitales propres aux corps vivants, lois que ne possède pas la matière inerte , mais aussi il est d'autres lois communes cà la matière brute et aux corps vivants. Sans cette distinction fondamentale, pas de progrès possible. Cher-

cher à expliquer un phénomène physique par les lois vitales, uniquement parce que ce phénomène se passe dans un corps vivant, est une idée aussi déraisonnable que déparier vitalité à propos d'un corps inorganique.

Il existe donc dans les corps vivants deux sortes de phénomènes , les uns vitaux, les autres physiques.

Les seconds ont été étudiés par nous depuis plusieurs semestres. J'ai demandé à la chimie , à la physique, à la mécanique, l'explication de bon nombre de /faits que jusqu'ici on avait regardés comme en dehors des lois générales de la nature, et vous savez si notre attente a été trompée. Privés des lumières dont ces sciences brillent aujourd'hui avec tant d'éclat , nos devanciers ne pouvaient faire ce que nous avons tenté ; soyons donc justes envers eux et nous serons indulgents. Je serai plus sévère à l'égard de ces esprits rétrogrades qui de nos jours semblent avoir voué une sorte de culte aveugle à d'antiques erreurs.

Certains phénomènes vitaux, nous occuperont pendant ce semestre ; je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il ne sera plus question de physique , de chimie, de mécanique , autrement que pour l'analyse matérielle de la substance organique dont nous rechercherons les propriétés. Les lois physiques n'empiéteront pas sur les lois vitales, pas plus que les lois vitales n'ont empiété naguère sur les lois physiques.

Telle est notre méthode, et il en faut une, car, abandonnée à elle-même, l'imagination est bien peu

de chose. Aussi que devez-vous le plus admirer, ou de la fécondité de notre esprit ou de sa stérilité, en passant en revue les fastidieux commentaires dont chaque fonction a été l'objet.

Ce n'est qu'en cultivant les sciences positives . qu'on arrivera à quelque chose de certain en médecine. Le vrai médecin n'est pas toujours celui qui prétendavoir beaucoup vu, beaucoup observé. Parce que pendant plusieurs années vous aurez écouté les battements du cœur et les râles de la poitrine, en saurez- vous plus long que l'ouvrier mécanicien qui entend chaque jour et à chaque instant le choc du balancier et le murmure des rouages ?

Commencez toujours par analyser les phénomènes , par isoler ce qui est physique de ce qui est vital. Voici une artère ; elle vit de la vie commune, jouit des propriétés qui appartiennent aux tissus vivants. Rien de physique jusque-là. Mais ses parois sont élastiques, poreuses, tapissées intérieurement par une membrane glissante : un liquide parcourt sa cavité. Parlez-moi alors de tuyaux élastiques, de phénomènes hydrodynamiques. Tant il est vrai qu'il est de la plus haute importance en physiologie de distinguer la manière de vivre d'un tissu de sa manière d'agir!

Ainsi simplifiés les faits souvent s'expliquent et s'enchaînent avec unegrande facilité. Quiconque a la patience et l'aptitude nécessaires pour de semblables recherches, trouve parfois de bien douces compensations aux pénibles mécomptes qui nous attendent souvent au lit du malade. Êtes-vous arrivés à quelque résultat nouveau, l'espoir don faire une

application heureuse au traitement des maladies vous soutient , vous encourage ; souvent un fait fort simple est le premier pas vers d'importantes

découvertes.

Depuis quelque temps que mes idées ont été spécialement dirigées vers les altérations du sang , je rencontre une multitude de particularités qui naguère dans ma pratique seraient passées sous mes yeux inaperçues. Ainsi, par exemple, qu'une chlorotique entrât à l'hôpital : après avoir ausculté le cœur et les grosses artères pour entendre le bruit de souffle , je ne cherchais point la théorie de ce bruit. Il n'entrait point dans ma pensée que le sang, par ses qualités physiques ou chimiques, pût concourir à sa production. J ai cependant été curieux , il y a peu de jours , de vérifier l'état du sang chez une jeune fille chlorotique qui venait d'être placée dans nos salles : elle offrait un bruit de souffle très prononcé. Deux onces de sang lui furent retirées et j'en fis l'analyse exacte. La malade fut mise ensuite à l'usage de l'iodure de fer; en peu de temps la coloration des traits était , revenue, tous les signes de la chlorose avaient disparu ainsi que le bruit de souffle du cœur et des artères.

Que s'était-il donc passé dans la constitution de cette jeune fille? Était-ce le sang qui s'était modifié? Dans le but d'éclairer ce soupçon, une seconde saignée exploratrice fut pratiquée, et le sang analysé. Je ne fus pas peu surpris de trouver une notable différence dans la proportion de fibrine et de matière colorante des deux sangs. Celui de

la seconde saignée en contenait beaucoup plus que celui delà première. Maintenant comment se fait-il que la diminution de certains éléments du sang s'accompagne de bruits particuliers dans les vaisseaux , et que ces bruits cessent alors que ces éléments sont ramenés à de certaines proportions? C'est ce que je ne sais pas encore, mais ce quej'espère bien savoir un jour.

Il serait possible que dans ce cas la densité et la viscosité plus ou moins grande du sang tût pour beaucoup dans la production du bruit du souffle. Je n'aurais peut-être pas songé à cette cause toute physique sans les expériences que j'avais faites autrefois sur les bruits qui accompagnent le passage des liquides dans des tuyaux élastiques, bruits qui varient suivant que ces liquides diffèrent de densité et de viscosité.

Il est fâcheux que dans l'étude des maladies et l'appréciation de leurs symptômes on ne tienne aucun compte de l'état du sang. Je ne crois pourtant pas que pour quiconque aura lu les derniers volumes de nos leçons, les liquides puissent encore être mis hors de cause.

Ne suis-je pas arrivé sous vos yeux et avec votre concours à introduire dans la science ce fait immense, que beaucoup de maladies, locales par leurs caraclères anatomiques, sont cependant générales par leur siège? Ainsi le sang sera modifié dans sa viscosité , lel organe s'affecte; le sang sera trop peu coagulable , tel autre organe entre en souffrance. Cependant le sang est altéré dans la totalité de sa masse , et puisqu'il arrive à tous les

organes, il semblerait que tous devraient participer aux mêmes lésions.

Pour être à peu près inexplicable , le fait n en est pas moins constant. Et alors combien de conséquences pratiques en découlent ?

C'est surtout vers la circulation capillaire que l'influence exercée par les altérations du sang devient très manifeste. Je viens d'en avoir un nouvel exemple à l'Hôtel-Dieu.

Une jeune fille était entrée dans mon service avecunefièvre typhoïde grave: on la traitait d'après ma méthode, qui consiste, vous le savez, à laisser la maladie suivre à peu près librement son cours , sans s'obstiner à contrarier sa marche. Je ne connais en effet aucun traitement empirique ni rationnel qui soit réellement efficace contre cette redoutable affection. La malade était dans un état fort inquiétant, lorsqu'un matin, à la visite, je sentis en palpantl'abdomen une dilatation énormede la vessie. Il y avait fluctuation, matité et tous les autres signes de la présence d'un liquMe; je crus que c'était une rétention d'urine produite par la paralysie de la vessie, ainsi qu'on l'observe parfois dans le cours des fièvres typhoïdes. Une sonde fut introduite et donna issue à un mélange d'urine et de sang. Ce sang était fluide; l'examen au microscope m'y fit reconnaître la présence de la fibrine , des globules et des autres principes immédiats. Vous en voyez un échantillon dans cette éprouvette.

Cette simple circonstance d'une exhalation de sang liquide dans l'intérieur de la vessie, devenait pour moi du plus haut intérêt; car pourquoi le sang

ne s'était-il pas pris en caillots ? parce qu'une de ses propriétés physiques les plus importantes, sa coagulabihté, avait été altérée avant même qu'il ne sortît de ses vaisseaux. Je n'avais pas besoin que l'autopsie vint m'offrir les lésions qui avaient déterminé la mort. L'état de sang connu, je les connaissais déjà ; vous les connaissez aussi, messieurs, sans que je vous les décrive. Il n'est besoin que de vous rappeler nos expériences sur les animaux dont nous rendions le sang non coagulable. Une même description pourra serviràl'histoiredeleursaltérations et de celles que cette jeune fille nous a présentées.

Ainsi, chez elle, nous avons trouvé les poumons gorgés d'un sang visqueux, fortement coloré. L'intestin dans toute sa longueur était parsemé de taches bleuâtres , dues à l'extra vasation du sang à travers les parois des capillaires. Quelques ulcérations étaient disséminées çà et là sur la muqueuse; preuve que la maladie avait duré un certain temps. Les membranes cérébrales épaissies, infiltrées de sérosité rougeâtre, offraient tous les caractères anatomiques de la méningite. La face interne du cœur et des gros vaisseaux était également colorée en rouge. Ce n'était pas ce pointillé brillant qu'on désigne par l'épithète d'inflammation franche ; c'étaient de larges marbrures, étendues comme avec un pinceau. Nulle part de caillot. Vous eussiez dit du sang défibriné.

Vous serez peut-être surpris, messieurs, que dans cette description abrégée de la maladie , je sois passé si brusquement de l'exhalation d'un sang fluide à la mort ; c'est qu'en pareil cas je ne

connais pas de guérison possible, du moins je n'en ai jamais vu. Un sang non coagulable est un sang impropre à la circulation ; or, sans circulation , plus de vie.

Cette précision apportée dans l'appréciation des phénomènes morbides est une conquête de la médecine expérimentale : mais là ne doit pas se borner notre rôle. S'il est satisfaisant pour nous, hommes de science , de prédire en quelque sorte la marche, le ravage et l'issue des maladies , il est affligeant pour nous , médecins, de ne pouvoir arrêter leurs foudroyants symptômes. Triste certitude que celle de savoir qu'à telle époque et de telle manière la mort est inévitable ! J'aimerais presque autant cette heureuse ignorance de bon nombre de praticiens qui ont des remèdes pour tout, ne s'effraient de rien , trouvent dans leurs prescriptions d'inépuisables ressources , et répondent (c'est le mot consacré) de leurs malades. Je suis infiniment plus circonspect , je l'avoue : et pourtant, je ne crois pas ma pratique plus malheureuse qu'une autre.

Si maintenant j'envisage l'art de guérir autrement qu'on ne le fait d'ordinaire et que je ne le faisais moi-même autrefois, cela tient à la marche que depuis quelques années j'ai adoptée dans l'étude de la médecine. Persuadé , comme je le suis , que nos explications ne sont positives, certaines, que quand elles portent sur des phénomènes physiques , tandis que nous errons , ou nous nous exposons à errer quand nous voulons expliquer la vie , je me suis attaché à faire ressortir la partie

physique de nos fonctions. Quatre semestres tout entiers ont été consacrés à cette étude. Faisant la part des phénomènes physiques et des phénomènes vitaux , j'ai été assez heureux pour reconnaître que parmi ceux-ci il en est qu'on regarde à tort comme tels , et qui devraient être rangés dans l'autre section. Et ne croyez pas qu'en faisant juslice des innombrables hypothèses dont la science est fatiguée , nous ayons rétréci le champ de nos connaissances. Non , un fait prouvé vaut mieux que mille assertions sans preuve.

Notre voix a trouvé de l'écho dans le monde médical. L'accueil fait à nos publications , les modifications apportées dans plusieurs chaires d'enseignement , les témoignages personnels qui me sont adressés, tout prouve que nous sommes dans une bonne voie et que nous devons y rester.

Je ne doute pas que les phénomènes réellement vitaux ne soient moins nombreux encore que nous ne nous le figurons. A mesure que notre méthode d'étudier se propagera, vous verrez, j'en ai la conscience, surgir des découvertes physiologiques destinées à changer la face de beaucoup de questions , et créer une nouvelle thérapeutique. Ce n'est pas légèrement que j'avance ces idées : un fait récent en confirmera la portée et la justesse.

M. Bouchardat, un de nos habiles chimistes, a remarqué que chez les diabétiques , la soif est en raison directe de la quantité d'aliments sucrés ou féculents dont ils font usage. Pour une livre de pain, ils boivent ordinairement, six ou sept livres

d'eau , et cette proportion'd'eau peut seule calmer la soif dont ils sont tourmentés. Ce qu'il y a de bien remarquable, c'est que cette quantité d'eau indispensable au diabétique est précisément celle qu'il faut pour que la fécule se transforme en sucre sous l'influence de la diastase. Si on diminue la quantité de pain qu'on donne, au diabétique , la soif et la quantité d'urine diminuent immédiatement d'une égale proportion. Si on supprime complètement les aliments sucrés ou féculents , la soif disparaît et les urines ne contiennent plus de sucre.

Ces rapprochements entre ce qui se passe dans l'économie vivante et ce qu'on obtient par des procédés chimiques ne tendent à rien moins qu'à éclairer un des points les plus obscurs de la pathologie. Jusqu'ici le diabète avait été regardé comme une affection morbide des reins. La présence du sucre dans l'urine s'expliquait par une modification de la sécrétion urinaire. Il est vrai que dans la plupart des cas on trouve les reins parfaitement sains, mais alors, si on ne recule pas devant l'absurde, on peut supposer avec P. Franck, l'existence au sein de l'économie d'un virus opposé à celui de la rage, qui produit la soif, le sucre, et le dépérissement général. Au besoin , on pourrait encore à l'exemple de quelques pathplogistes modernes, regarder le diabète comme une phlegmasiede l'estomac. Si les observations de M. Boucharaat se généralisent, ne devrait-on pas plutôt mettre les reins hors de cause , et ne plus les envisager que comme un simple émonctoire, chargé non plus de faire , mais d'éliminer le sucre charrié

par le sang, et préparé dans l'estomac par un travail tout chimique? Cette manière de voir ne serait peut-être pas la plus mauvaise.

J'ai voulu vous citer cet exemple , messieurs , pour vous montrer dans quel esprit doivent être dirigées nos recherches; recherches immenses, puisqu'elles embrassent la généralité des sciences médicales. Ne nous traînons plus servilement sur les pas de nos devanciers. Supposons que rien n'a été fait , que tout est à faire. Supposons, ai-je dit ; je voudrais què ce ne fût là qu'une supposition , et , qu'en réalité , il n'y eût aucun point complètement obscur , sur lequel quelques lueurs n'aient brillé. Mais il s'en faut qu'il en soit ainsi.

Quels sont , je vous le demande , les usages du corps thyroïde? On les ignore. Et, pourtant, de beaux travaux ont éclairé l'histoire anatomique de cette masse glandiforme. Le corps thyroïde mérite certainement d'éveiller les recherches des physiologistes, car dans certaines conditions de l'économie^ il semble jouer un rôle important, relatif à la nutrition. Ne le voit-on pas, chez le crétin, acquérir un monstrueux volume , en même temps que les autres organes dépérissent et s'étiolent ?

A quoi sert la rate ? Si on devait mesurer , ainsi que le pensent plusieurs physiologistes , l'activité et l'importance d'un organe au volume du sang qu'il reçoit , la rate devrait être sans contredit un des organes les plus actifs et les plus importants du corps. Cependant nous n'avons que bien peu de données sur ses fonctions. Chacun a émis ses sup-

positions plus ou moins vraisemblables ; moi aussi, j'ai émis la mienne, payant en cela tribut à la tendance de notre esprit à tout expliquer. Mais la vérité est que si nous voulons éloigner tout ce qu'il y a de conjectural dans nos assertions, il ne restera presque rien.

Le sang qui a traversé la rate est apporté au foie. La connaissance des fonctions du foie ne jetteraitelle pas quelque lumière sur celles de la rate ? Sans doute ; aussi est-il doublement malheureux que nous ignorions le mécanisme de ses fonctions. Que le foie sécrète la bile , c'est de toute évidence, mais où la bile puise-t-elle ses éléments ? Est-ce dans la veine-porte, ou dans l'artère hépatique ? Comment se sépare-t-elle du sang ? Quelle puissance la fait cheminer dans ses canaux ? En quoi concourt-elle à la digestion ? Quel rôle joue-t-elle dans les maladies? Et en supposant que la veine-porte charrie les matériaux de la bile , pourquoi avoir dit vena portarum, porta malorum ? Autant de questions insolubles dans l'état actuel de nos connaissances, ou mieux de notre ignorance. M. Dujardin vient de publier pour le concours d'agrégation à la Faculté, un travail fort remarquable sur l'étude microscopique du foie. 11 a découvert plusieurs particularités intéressantes de structure, mais nous n'en sommes pas plus avancés sur la physiologie de ce viscère.

Vous parlerai-je du pancréas ? On a cru dire beaucoup en l'appelant la glande salivaire abdominale, et pourtant on n'a rien appris sur ses fonctions. J'ai fait une multitude d'expériences sur

cet organe : j'ai isolé le canal de Wirsun^, ce qui n'est pas chose aisée, et j'ai reconnu "qu'il était contractile sur les oiseaux, immobile sur les mammifères. J'ai recueilli et donné les préceptes pour recueillir le suc pancréatique, j'en ai constaté les principales propriétés physiques , je l'ai soumis à divers réactifs chimiques. J'ai voulu voir aussi quelle part il avait à la digestion. Toutes ces recherches cependant ont ajouté peu de choses a nos connaissances sur ses usages.

Je n'ai rien à vous dire des capsules surrénales : depuis qu'on ne croit plus à l'atrabile , elles ont cessé d'en être les agents sécréteurs.

Je passerai sous silence également, et pour de bonnes raisons , les fonctions du thymus. L'anatomie du fœtus aidée de l'anatomie comparée ne nous a rien appris sur ses usages qui, chez l'homme , paraissent finir en même temps que la vie intra-utérine.

Ai-je épuisé la liste des organes dont l'histoire .physiologique nous est inconnue ? Non. Il en est d'autres, il en est beaucoup d'autres que nous pourrions ranger dans la même catégorie. Heureux encore si c'étaient de simples organes isolés î Mais plusieurs se tiennent par un lien commun ; ils enlacent nos tissus dans un double réseau, forment un système tout entier, et pour que l'erreur soit plus facile , on les désigne par un nom mensonger. Qu'est-ce en effet que les vaisseaux absorbants? Un système de vaisseau, se réunissant d'intervalle en intervalle à des renflements nommés ganglions, et disposés sous forme de cou-

ches aréolaires à la superficie et dans la profondeur des tissus. On les trouve quelquefois remplis d'un liquide transparent , la lymphe, qui parait tantôt être stagnante et tantôt se mouvoir dans le sens du sang veineux. A part les lymphatiques de l'intestin qui absorbent le chyle, nous ignorons complètement l'usage de cet ordre de vaisseaux, aussi bien que celui du liquide qu'ils charrient. Les quelques expériences de Hunter les avaient fait envisager comme les agents exclusifs de l'absorption : mais cette déduction s'évanouit devant un examen etune appréciation rigoureuse. Cependant les lymphatiques ont un rôle : ils ne sont pas là par une sorte de luxe anatomique. Ce rôle quel est-il ? J'ai fait à ce sujet autant et peut-être plus d'expériences que quelque physiologiste que ce soit, etjavoue que je n'en sais rien. Ce n'est pas une raison pour renoncer à le trouver. Je chercherai encore : celui-là n'attachera jamais son nom à quelque découverte qui ne sait pas persévérer.

Tous les jours vous entendez dire que telle personne a un tempérament lymphatique , lymphatico-sanguin ,|un épaississement de la lymphe , que la lymphe circule mal , et mille autres locutions de ce genre. C'est là du babil à l'usage des gens du monde , mais qui n'a aucune valeur, aucune portée scientifique.

Que n'a-t-on pas écrit, que ne répète-t-on pas tous les jours sur les fonctions du grand sympathique? La plupart des physiologistes modernes regardent chaque ganglion comme un petit cer-

veau indépendant du cerveau intra-crânien , d'où émane l'influence nerveuse qui porte la vie et l'action aux organes. Les filets qui naissent de ces ganglions sont les agents de ce transport. Si le cœur se contracte , si l'iris se resserre, si l'intestin est agité d'un mouvement péristaltique, c'est que les renflements ganglionnaires ont envoyé leur incitation dans ces différents points. Chaque ganglion aurait donc son petit gouvernement. Tout cela peut être fort ingénieux , mais qu'est-ce qu'une assertion sans preuve ? Pour moi, je doute d'autant plus que ces histoires soient vraies, qu'il m'est arrivé plus d'une fois de piquer, lacérer, brûler ces ganglions sans jamais remarquer aucun trouble dans les organes auxquels ils envoient des rameaux. Si donc vous me demandez ce que je sais de leurs fonctions : rien, ou fort peu de chose.

Après de tels aveux vous devez avoir une triste idée de mon savoir, et pourtant j'ai la prétention d'être au courant de la science. Le dirai-je ? je suis presque fier de mon ignorance quand je vois tant de gens instruits. Belle instruction que de savoir tout ce que les autres out fait bon ou mauvais sur telle ou telle question, mais de ne trouver rien par soi-même , de n'avoir qu'une opinion fd'emprunt, et de ne jamais payer de son esprit dans une discussion. Au moins, moi, je sais que je ne sais pas et pourquoi je ne sais pas. Je m'efforce de m'instruire^ au lieu de me complaire comme tant d'autres dans d'agréables rêveries.

Il est d'autant plus difficile de faire un choix entre plusieurs théories , que les faits les moins

bien connus sont ceux pour lesquels on a déployé le plus grand luxe d'explications. Ce qui est vrai est un : rien de si fécond que l'erreur.

Un des esprits les plus élevés des temps modernes , l'illustre Lagrange, avait pris une sorte de tic qu'il reproduisait souvent au commencement de ses phrases. Il disait avec son accent italien : je ne sais pas, mais il serait possible que cela se passât de telle manière. Puis il développait sa pensée avec une supériorité et une justesse que beaucoup d'esprits plus tranchants se sont inutilement flattés d'atteindre.

Le doute , et je ne parle pas de ce scepticisme qui consiste à mettre en question même ce qui est prouvé , le doute , celui qui ne s'applique qu'aux faits non éclaircis^ qu'aux suppositions dénuées de preuves ; le doute, dis-je , est le cachet du véritable savoir. Si vous n'avez pas suffisamment étudié une question , ne vous hâtez pas de dire : cela est, cela n'est pas. Attendez pour vous prononcer que les points obscurs aient cessé de l'être; c'est alors que vous émettrez votre opinion avec autant d'énergie que vous aurez mis de circonspection à l'adopter.

L'expérience seule ne trompe pas. Aussi pour l'étude du système nerveux comme pour celle des autres appareils, la méthode expérimentale sera celle que nous suivrons : je dis plus, c'est la seule qu'il nous soit possible de suivre. Afin de ne rien négliger, nous reprendrons dans sa totalité ce qui a été fait et par nous et par d'autres sur le système nerveux , de manière à vérifier jusqu'aux faits les plus élémentaires. Je serai bien aise pour mon

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compte de revoir toute cette branche de la physiologie : vous ne serez pas fâchés non plus de faire avec moi ce travail. Est-il science plus belle, j'allais dire plus sublime, que celle de l'homme ? Nous n'aurons pas seulement à expérimenter , il nous faudra encore appeler à notre secours la chimie organique, analyser les éléments de la substance nerveuse, comparer son volume, sa coloration , sa consistance , dans les différentes classes animales , en un mot ne rien négliger pour faire une étude complète. L'anatomie, surtout l'anatomie microscopique , a fait dans ces derniers temps d'admirables recherches sur la structure, et la disposition moléculaire du système nerveux y nous essaierons de rattacher ces découvertes au mécanisme des fonctions.

Notre tâche est grande, messieurs; il ne s'agit de rien moins que de pénétrer dans nous-mêmes, et de demander à notre organisation les merveilles de sa structure intime. Mais qu'ai-je besoin de vous rappeler ces choses ? Vous avez senti aussi bien que moi toute l'importance de l'étude qui doit nous occuper; j'en ai pour garant ce nombreux concours de personnes qui se pressent sur ces bancs pour m'entendre. Il en est parmi vous , messieurs, dont je m'honore d'être le collègue , et au savoir desquels je me plais à rendre un éclatant hommage. J'essaierais en vain de vous exprimer combien il est flatteur pour moi , glorieux pour mon enseignement, d'élever la voix devant un semblable auditoire.

Je vous exposerai comme par le passé mes tra-

vaux, et j'ose espérer que vous voudrez bien me communiquer les vôtres. C'est par le mutuel échange de nos efforts que nous pourrons faire face aux immenses questions dont la solution intéresse si vivement la science , et touche de si près la dignité de notre profession.

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