‹ Leçons sur les fonctions et les maladies du système nerveux [electronic resource]Chapitre 2 sur 21 · DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LEÇON

12 décembre 1839.

Sommaire. Ilimporte de bien se rendre compte de ce qu'on sait et de ce qu'on croit savoir. — Nous ignorons la nature intime des phénomènes.— II est une multitude de points insolubles dans les questions médicales les plus simples.— Coup d'œil sur divers sujets traités dans les cours précédents. — Résultats en apparence contradictoires. — L'erreur est facile quand il s'agit de faits d'observations.— Il faut savoir avouer ses propres erreurs.— Ce ne sont pas les donneurs de conseils qui manquent dans l'étude des sciences.

Système nerveux. Que faut-il entendre par système nerveux? —Questions qui devront être agitées.— Influence du système nerveux sur nos fonctions organiques. — Développement monstrueux de toutes les parties du corps chez deux femmes. — Le système nerveux réagit sur lui-même. — L'anatomic pathologique peut donner le change sur le caractère de certaines lésions du système nerveux.

Messieurs,

Les considérations générales que je. vous ai présentées dans la dernière séance, ont dû produire sur vos esprits une impression pénible de surprise et de désappointement. On se fait si facilement illusion quand on songe aux immenses travaux dont la médecine et la physiologie ont été l'objet, que vous avez peut être déjà taxé mes aveux d'exa-

gération. Je voudrais qu'il en fût ainsi; je voudrais que notre ignorance fût moins complète que je ne vous l'ai dit. Mais, messieurs, quelle objection pourriez-vous opposer à mes assertions ? Que celui qui connaît les usages du thymus, de la rate , des capsules surrénales et des autres organes que je vous ai cités, veuille bien me les faire connaître, et aussitôt vous m'entendrez rétracter mes propres paroles. Des hypothèses, des aperçus, nous n'en manquons pas, nous en sommes trop riches, si on peut appeler cela richesse ,• mais des explications positives, il n'y en a point. Je vous ai parlé avec toute franchise, sans rien exagérer comme sans rien dissimuler. En effet, à quoi m'eût servi de vous cacher une partie de la vérité? (ôt ou tard vous l'auriez connue , peut-être au prix d'inutiles travaux et d'impuissants efforts; car si vous partez d'un fait pour appuyer vos recherches et que ce fait se trouve être inexact , vous aurez perdu un temps que vous auriez pu mieux utiliser.

C'est donc une chose utile que de savoir où on en est relativement à l'état de la science. Se persuader que tout est connu quand il reste tant à connaître, c'est renoncer sciemment à tout progrès.

S'il est des organes dont la physiologie n'existe pas, il en est d'autres en revanche dont nous possédons le mécanisme, les usages, et dont nous sommes en mesure de décrire quelques-unes des fonctions les plus intimes. Prenons pour exemple la respiration; son utilité a de tout temps été appréciée ; aussi les anciens appelaient-ils l'air l'a-

liment de la vie (pabulum vitœ). Une semblable dénomination serait aujourd'hui tout au plus bonne comme métaphore, car les travaux des modernes, éclairés par l'anatomië fine et l'analyse microscopique, ont jeté un grand jour sur cette fonction, et nous ont- fait pénétrer plus avant dans l'analyse de ses phénomènes. Ne savons-nous pas que le sang, apporté au poumon par l'artère pulmonaire, est distribué dans des myriades de petits canaux d'une ténuité extrême, qui rampent et s'entrecroisent dans les parois des cellules ? Leurs tuniques fines et poreuses absorbent, par imbibilion , l'oxygène atmosphérique, et laissent suinter sous forme de vapeur une partie de la sérosité du sang. L'inspiration de l'air dans la poitrine, les tuyaux qu'il parcourt, les modifications chimiques qu'il a éprouvées quand il ressort, nous savons tout cela. Avons-nous donc enfin le dernier mot de ces questions ? Hélas! non. D'où nous vient ce besoin instinctif de respirer, ce sentiment d'angoisse quand l'air séjourne trop long-temps dans le poumon? Nous le ressentons sans pouvoir l'expliquer. Comment le sang , de noirâtre qu'il était à sa sortie du ventricule droit, revient-il écarlate au ventricule gauche après son passage dans les vaisseaux pulmonaires ? Personne ne le sait. C'est pourtant une action chimique qu'on reproduit aussi bien sur le cadavre que sur le vivant. Regardez ce cerveau que je viens de dépouiller de ses membranes , il a rougi au contact de l'air, et le sang qui recouvre sa surface offre la coloration du sang artériel.

Si on voulait demander encore pourquoi ce sang artériel est indispensable à l'entretien de la vie, comment, lemêmepour tous les organes, il suffit cependant aux fonctions de chacun , qu'aurait-on

à répondre?

La difficulté serait bien plus grande encore si on réfléchissait qu'un seul acte chimique fait face à tous les autres actes de la vie nutritive. Le sang perd de ses éléments par les sécrétions et d'autres voies éliminatoires, il en récupère de nouveaux par la digestion et les diverses surfaces absorbantes : et te respiration en un instant inappréciable le ramène à un même type de composition et de propriétés ! Nous n'avons aucune idée de ce qui se passe en pareille circonstance.

Ainsi, même pour les fonctions que nous connaissons le mieux, il est une multitude de points qu'il nous est impossible d'expliquer, et dont pourtant nous sommes tous les jours à même de vérifier l'importance. Une cause très fréquente d'erreurs, c'est de se persuader qu'on possède la clef d'un phénomène alors qu'on sait en quoi il concourt à l'entretien de la vie. Que par la respiration le sang soit vivifié, c'est évident ; mais vous constatez simplement ce fait ; vous ne pouvez dire pourquoi et comment cela se passe ainsi. Cette distinction, sur laquelle j'insiste , entre ce que nous savons et ce que nous ne savons pas , est capitale pour nous, car sur elle repose tout notre enseignement. C'est dans les livres et les cours élémentaires que vous étudierez la science faite : c'est avec nous que vous vous occuperez de la science à faire.

Notez bien, messieurs, que ce qui est sans conséquence fâcheuse quand il ne s'agit que de spéculations hypothétiques, acquiert au contraire une haute gravité quand on vient à faire l'application de ses idées au traitement des maladies. Beaucoup de médecins, je le veux, font ce qu'on appelle de la pratique sans beaucoup s'inquiéter des motifs qui les portent à rejeter telle médication et à préférer telle autre : c'est une affaire d'habitude et souvent de routine; cependant on n'est jamais complètement empirique, et on obéit plus volontiers à la pente de certaine théorie favorite. C'est alors qu'une grave responsabilité pèse sur vos actes. Prenez un exemple, car ce sont les exemples surtout qui frappent l'esprit.

Une personne vient d'être mordue par un chien enragé; la blessure est à la cuisse, et vous êtes appelé pour prévenir l'absorption du virus rabique dont le moindre atome pourrait, en pénétrant dans l'économie, déterminer des accidents nécessairement mortels. Qu'allez-vous faire? Persuadé que les vaisseaux lymphatiques sont les agents de l'absorption , vous cherchez par des moyens appropriés à intercepter le cours de la lymphe ; vous comprimez les ganglions inguinaux et les lymphatiques qui s'y rendent sans vous inquiéter dé la circulation veineuse. Je vous accorde volontiers que vous êtes conséquent avec vous-même; mais si votre système est faux, si l'absorption se fait par une autre voie que les lymphatiques, songez à la catastrophe que n'aura pu prévenir, je dis plus, qu'aura provoqué votre fatale erreur, en laissant le

malade s'abandonner à une sécurité trompeuse. Ceci, messieurs, est digne de toutes vos méditations. Une méprise semblable ne serait pas excusable aujourd'hui que nos expériences sur l'absorption ont établi la théorie véritable de ce phénomène tout physique, et prouvé que les veines sont chargées de recevoir par imbibition , et de transporter, d'après les lois hydrodynamiques, les substances déposées au sein de nos tissus. Aussi, en s'attaquant à ce dernier ordre de vaisseaux , est-on sûr d'empêcher que l'agent délétère ne passe dans la circulation.

Puisque j'ai prononcé le mot de circulation, je vous rappellerai combien nous avons trouvé de questions encore insolubles, malgré les longs développements dans lesquels nous sommes en trés pendant plusieurs semestres consécutifs. On cite toujours la circulation comme une des découvertes les plus brillantes de l'esprit humain. D'accord ; mais que sait-on comparativement à ce qui nous reste encore à connaître? Quand on a dit que le sang marche dans tel sens, qu'il obéit à des lois , qu'il doit surmonter tels obstacles , on n'a pas encore attaqué le fond de la question, car son cours n'est pas une simple promenade au milieu de nos tissus, il est chargé d'accomplir une multitude d'actes dont le plus important est la nutrition. Là malheureusement s'arrête notre science.

L'analyse chimique éclairée par le microscope nous montre bien que le sang renferme des quantités prodigieuses de petits corpuscules, de formes variées, désignés par l'épithète générale de

globules ; mais nous ignorons complètement leurs usages. Rien pourtant de plus curieux que de voir ces globules cheminer dans leurs infiniment petits tuyaux sans apporter d'entraves au cours du sang. Il y a un tel ensemble dans leurs mouvements, que des physiologistes n'hésitent pas à les regarder comme autant de petits êtres intelligents, obésisant à leur instinct sans s'inquiéter des lois hydrodynamiques. Nous vous avons démontré que ce sont là de pures hypothèses , qu'il est urgent de remplacer par des théories fondées sur l'expérience.

Marcher à la découverte de faits nouveaux, n'est pas, je le sais, chose aisée : il faut avoir reçu de la nature une disposition d'esprit particulière. Remarquez que ce n'est pas toujours ce qu'on cherche qu'on arrive à trouver, et que souvent c'est une circonstance toute fortuite , étrangère même à l'objet principal, qui vous met sur la voie d'un résultat important et inattendu. Lors donc que l'expérience aura trompé votre attente , que vos idées auront été démenties, ne vous laissez pas aller au découragement : vous aurez rencontré dans le cours de votre travail quelque compensation, et tout ne sera pas perdu.

Il vous arrivera peut-être, après avoir vérifié un fait de mille manières, pris toutes les précautions pour assurer sa certitude, de rencontrer inopinément un résultat contradictoire qui détruira tout le fruit de pénibles recherches : vous aurez le courage de le proclamer publiquement. Le silence en pareil cas serait contraire à la probité , à la moralité, en un mot à tout ce qui constitue l'homme d'honneur.

Si vous arrangez les observations de manière à ne présenter que leur beau côté , si vous élaguez celles qui contrarient vos théories, ou même, ce que je ne vous ferai pas l'injure de supposer, si vous les altérez , il n'y a plus de science possible; la médecine n'est plus qu'un ignoble charlatanisme. Et ne croyez pas que celui-là qui s'est laissé égarer dans des voies honteuses par l'appât du lucre et de la renommée, recueillera paisiblement les fruits de son mensonge ? Non : tôt ou tard la vérité sera dévoilée , tôt ou tard la considération fera place à l'opprobre.

Je sais bien qu'il en coûte d'anéantir soi-même son propre ouvrage : cependant en pareil cas on ne doit pas balancer. Vous nous avez vu l'année dernière venir déclarer ici que nous nous étions mépris sur l'importance d'un fait auquel nous avions rattaché une multitude de phénomènes physiologiques et pathologiques. Ainsi nous avions établi en principe, que la vie est incompatible avec un sang non coagulable ; chaque jour de nouveaux témoignages confirmaient cette assertion , lorsque le hasard me semble faire reconnaître qu'elle est fausse ou du moins trop absolue. Voici à quelle occasion. Étant à ma campagne, je fus curieux d'examiner le sang d'un cochon extrêmement gras que je voulais faire tuer. La personne chargée de l'exécution m'apporta un vase plein de ce sang ; plusieurs heures se passent, et il ne se forme pas de caillot; j'espère qu'il se coagulera dans la soirée; la soirée s'écoule, pas de trace de coagulum. Je trouve cela fort singulier, et j'attends le lendemain avec une sorte d'inquié-

tudc. Quelle ne fut pas ma surprise le lendemain envoyant que ce sang était resté fluide! Adieu donc toutes nos théories. J'apportai ce sang à Paris et vous le présentai. Vous vous rappelez que je n'essayai point d'atténuer la gravité du fait que je vous racontai simplement, sans commentaires, me résignant aux conséquences qu'il faudrait en déduire. Y avait-il dans le sang de cet animal chargé d'obésité des acides gras combinés avec d'autres substances qui s'opposaient à la coagulabilité ? Je ne sais si je fis cette supposition, mais c'eût été plutôt pour ne pas rester court d'explication , que pour en donner une satisfaisante. Toujours est-il que ce malheureux fait avait jeté de l'incertitude dans nos esprits. Il restait constant pour nous qu'un animal bien portant, jouissant même d'une constitution exubérante de vigueuret d'embonpoint, vivait avec, un sang non coagulable. Heureusement que l'un de vous eut l'idée que peut-être on avait fouetté ce sang avant de me le donner, ainsi que les bouchers ont l'habitude de le faire ; je fus aux renseignements, et j'appris qu'effectivement ce qui nous avait tant intrigué tenait à ce que le sang avait été défibriné. Tant il est vrai qu'il faut autant que possible faire tout par soi-même !

Si je vous cite cet exemple, ne croyez pas, messieurs, que cela soit pour m'en faire un mérite. Sans doute il m'a fallu me mettre au-dessus des petits préjugés d'amour-propre, pour venir faire une sorte d'amende honorable de m'être trop avancé: mais c'était un devoir. Plus ce fait me touchait de près, plus je vous devais de franchise. Quelle opinion

auriez-vous eu de moi si plus tard, comme c'est possible, vous en aviez eu connaissance ? J'ignore si vous eussiez été plus indulgents que moi-même, mais je me serais toujours regardé comme flétri par un acte immoral.

Ainsi à toutes les considérations dans lesquelles nous sommes entrés précédemment, je joins la nécessité de tout dire, même ce qui contrarie nos opinions.

Maintenant il s'agit de se mettre à l'œuvre. C'est une.question assez délicate que de se mettre à l'œuvre, car telle personne raisonne parfaitement, discute à merveille sur ce qu'il faut faire , et n'est point apte à s'appliquer les préceptes qu'elle dispense si largement aux autres. Les exemples en sont fréquents en littérature: ils ne sont-pas rares non plus dans les sciences. Le fameux Bacon , une des plus fortes têtes qui aient jamais existé, avait une prodigieuse facilité pour dire ce qu'il fallait faire, comment on devait s'y prendre, quel écueilil importait d'éviter, mais il ne paraît pas avoir été aussi heureusement inspiré quand il a voulu joindre l'exemple aux avis. Ce n'était plus son terrain. Le nôtre est hérissé de difficultés contre lesquelles il nous faudra lutter;maiscette lutte, quelle qu'en soit rissue,devra toujours tourner au profitdela science, etc'estavec confiance que nous nous y engageons.

Quelle étude que celle du système nerveux î Elle embrasse tout, sensibilité, mouvement, instinct, intelligence ; tout est sons la dépendance ou l'influence de ce système. Le nombre des travaux qu'on a faits à son sujet est immense, et pourtant si

nous résumons à quoi se réduisent nos connaissances , nous en trouvons le chiffre bien modeste, bien humble. C'est qu'il ne suffit pas d'avoir de la bonne volonté, pour réussir ; il faut aussi procéder d'après une sage méthode. La nôtre, celle que nous avons suivie précédemment, sera encore celle que nous adoptons : l'expérience, toujours l'expérience, rien que par l'expérience. Pourquoi ne ferions-nous pas pour les phénomènes vitaux ce que nous nous sommes si bien trouvés de faire pour les phénomènes physiques ? De tous les systèmes d'organes le système nerveux est celui sur lequel on peut étudier aujourd'hui ces phénomènes vitaux avec le plus de sécurité , pourvu qu'on sache se restreindre à ce qui est accessible à nos explications. Ainsi prétendre expliquer les actes de l'intelligence par des principes de physique ou de chimie , ce serait sortir sans aucun profit pour la science du cercle des observations physiologiques, et tomber dans l'absurde. Nous avons bien assez de points à aborder, sans encore nous embarrasser de ceux qui sont en dehors de nos attributions.

Bien que Panatomie du système nerveux n'ait jeté aucune lumière sur les fonctions de ce système, il faut cependant la connaître dans ses plus minutieux détails, dans ses moindres particularités. Mon intention n'est pas de vous en faire la démonstration. Je n'en aurais pas le temps, puis il est de ces choses qu'il faut préparer soi-même, examiner de près, soumettre au microscope, traiter par des réactifs, ce qui estincompatible avec un enseignement comme le nôtre. Vous pourrez d'ailleurs consulter les ad-

mirables planches qui ont été publiées surtout dans ces derniers temps , les préparations en cire , en carton et en plâtre dont nos cabinets fourmillent et qui reproduisent la nature avec une merveilleuse fidélité. J'aurai soin de mon côté de faire apporter ici les dessins et les pièces qui pourront faciliter l'intelligence des questions dont nous nous occuperons Vous savez d'ailleurs que vous les trouverez toujours à votre disposition , soit chez moi, soit dans mon laboratoire.

Disons maintenant ce qu'il faut entendre par système nerveux.

Le système nerveux se compose d'une partie centrale contenue dans une grande cavité osseuse, étendue du sacrum à la voûte crânienne; c'est ce que de temps immémorial on connaît sous les noms de cerveau, cervelet, moelle épinière. Cette partie centrale communique par d'innombrables cordons ou filaments avec tous les points de l'économie, de sorte qu'il n'est pas un organe, une fibre, qui ne reçoive son rameau nerveux. Partout où on voustouche, fût-ce même avec la pointe d'une aiguille, un tissu vivant, partout vous vous trouverez en relation avec des nerfs, et partout ceux-ci peuvent être suivis jusqu'aux masses centrales. La superficie des téguments comme la profondeur des viscères , tout est soumis à cette disposition anatomique.

Ce fait, qui est des plus simples et des plus vulgaires, a dû servir de texte à des idées plus ou moins hypothétiques. Puisque tout ce qui est nerf communique avec un centre commun , on s'est demandé, non pas s'il y avait un point quelconque,

mais quel est le point précis de ce centre où aboutissent les sensations extérieures de l'animal et d'où émanent ses déterminations. Chacun a émis ses idées qui souvent n'ont eu d autre mérite que leur bizarrerie. Nous aurons à traiter celte question par la voie de l'expérience, afin de déterminer si réellement, en détruisant tel point de la substance nerveuse centrale , on abolit en même temps la faculté de sentir et de vouloir. Pour le moment laissons le problème sans solution.

Un autre fait a été déduit de cette disposition générale, c'est que le système nerveux intervient dans la plupart des actes de l'économie. Ceci est tellement démontré qu'il serait superflu d'invoquer des preuves. Personne ne doute que le système nerveux ne soit l'agent principal de toute espèce de sensation, de toute espèce de mouvement, et on peut hardiment affirmer qu'il n'y a pas un seul de nos actes auquel le système nerveux ne préside. Sensation , mouvement , tel est le propre de l'animalité. Sans le système nerveux , l'animal (nous ne parlons pour le moment que des mammifères) ne sent plus, ne se meut plus; ifne possède plus ce qui caractérise la vie.

Je sais bien que vous connaissez tout cela : mais ce sont là les préliminaires obligés d'une étude qui deviendra de plus en plus compliquée à mesure que nous avancerons. Déjà se présente un fait, tout aussi vrai , et pourtant moins généralement connu. Si vous étudiez les organes alors qu'ils fonctionnent, et que chacun de leurs éléments concourt avec un merveilleux ensemble à un commun

résultat , direz-vous quelle influence préside à ce mécanisme tellement mystérieux que l'intelligence humaine ose à peine l'interroger? Aidé de Tanatomie, du microscope', de l'expérience, vous retrouvez toujours ce même système nerveux. Ses troubles se révèlent par le trouble des organes qui souvent ne semblent avoir àvec lui que des relations éloignées. Ainsi la frayeur déterminera le frisson, l'ennui l'ictère , le chagrin les larmes. Cependant qu'y a-t-il en apparence de commun entre la chaleur animale, les sécrétions biliaire, lacrymale, et les émotions nerveuses? Un exemple plus frappant encore vous prouvera que le système nerveux préside directement au jeu de certaines fonctions. Vous enfoncez une aiguille très fine à la partie supérieure et externe de l'orbite , de manière à aller piquer le nerf lacrymal ; on n'y arrive pas du premier coup. Vous êtes averti que le nerf a été touché à un écoulement abondant de larmes. Elles pleuvent goutte à goutte sur la joue comme si elles s'échappaient d'un réservoir dont vous auriez ouvert le robinet. II. est de toute évidence dans ce cas qu'en vous attaquant au nerf qui se rend à la glande „ vous vous êtes attaqué à la fonction ellemême, puisque l'activité de celle-ci croît en raison directe delà stimulation nerveuse.

Le système nerveux influe donc sur les sécrétions. J'aurais pu multiplier ces exemples et les puiser dans d'autres ordres de phénomènes ; toujours nous serions arrivés à cet important résultat qu'il n'est pas une fonction qui se dérobe à l'influence toute puissante de ce système. Dans le cas

Magendie. 3.

même où la physique et la chimie jouent le rôle principal , vous ne pouvez vous affranchir de l'influence nerveuse, sous peine de voir la vie diminuer ou s'éteindre.

Nous vous avoRS dit que par la respiration l'air agissait chimiquement sur le sang. Cette action devient incomplète quand vous coupez le nerf que reçoit le poumon. Cependant, si les puissances musculaires n'ont pas été paralysées, les mouvements d'inspiration et d'expiration continuent, et par cela même le sang ne cesse pas d'être mis en rapport avec l'oxygène. Nouvelle preuve que l'influence nerveuse intervient dans toutes nos fonctions de quelque nature qu'elles soient.

Qui de vous ne connaît les ingénieuses expériences de Legallois dans lesquelles il voyait la force du cœur diminuer à mesure qu'il détruisait l'action de la moelle? En lacérant la substance nerveuse à telle hauteur du rachis, il déterminait un affaiblissement proportionné de la contraction ventriculaire , au point que le cœur finissait par ne plus avoir que l'énergie suffisante pour faire mouvoir le sang dans un simple tronçon.

Une activité extraordinaire de la nutrition est en général liéeàunétatparticulier du système nerveux. Etat particulier, c'est un mot bien vague ; mais je ne puis vous donner cette assertion que comme conjecturale , et par conséquent vous me permettrez de ne point me servir de termes trop positifs. Toujours est- il que j'ai dans ce moment-ci à l' Hôtel-Dieu deux femmes offrant à son maximum de développement cette manière d'être de l'économie

qu'on est convenu d'appeler hypertrophie. L'une est une vraie femme-monstre. Tête, membre, tronc, tout a un volume énorme; sa langue a la largeur de celle du veau, ses doigts sont gros comme quatre des miens. Sa voix est celle d'un homme; les sons en sont -graves, pleins : je ne doute pas que je larynx ne soit aussi hypertrophié. L'autre femme est dans le même genre, seulemeut elle a un peu moins d'ampleur. Comme elle est plus jeune, et que chaque jour elle gagne davantage , je ne doute pas qu'avant peu elle ne puisse rivaliser avec son aînée. Rien d'ailleurs chez ces deux femmes n'explique cet accroissement énorme, il est probable que le système nerveux y est pour beaucoup.

Un fait incontestable , c'est que la cessation de l'influence nerveuse amène des altérations profondes dans la nutrition. Vous verrez bientôt sur l'animal vivant la section d'un des nerfs de la cinquième paire être suivie de l'atrophie, du ramollissement , de la fonte purulente de toute la moitié correspondante de la face, tandis que l'autre moitié continue à vivre, sans présenter la moindre lésion.

Ce n'est plus seulement sur les autres organes, c'est sur lui-même que nous verrons le système nerveux influer. Ainsi tel nerf n'est pas sensible , isolé, qui acquiert une sensibilité marquée quand il est en relation avec tel autre nerf. L'expérience directe prouve ces singulières dépendances. Irritez la scptièmepaire,ranimal manifestedela souffrance tant que la cinquième paire estinlacle ; celle-ci a telle été coupée dans le crâne, de manière que toute

communication anastomotique soit détruite entre elle et la septième paire , vous aurez beau irriter cette septième paire, l'animal ne souffre .plus. Ici donc la sensibilité ou l'insensibilité d'un nerf dépend de ce qu'il est ou de ce qu'il n'est plus en rapport avec un autre nerf.

Nous verrons aussi que bien qu'un nerf spécial soit affecté à chaque sens, il faut le concours d'un autre nerf pour que ce sens fonctionne normalement. Il est dans ce cas fort difficile de faire la part de chaque nerf. Vous coupez la cinquième paire et l'animal a perdu l'ouïe, la vue et l'odorat. Cependant les nerfs acoustique, optique et olfactif n'ont subi aucune atteinte. Ces nerfs ne sont donc pas exclusivement les nerfs propres de l'organe : ils ne remplissent pas seuls les fonctions du sens dont ils ont reçu le nom. Peut-être-même, et nous le vérifierons, le nerf olfactif n'accomplit-il pas relativement à l'odorat les usages qu'on est habitué à lui reconnaître. Ce sera une question très intéressante à examiner de nouveau devant vous.

Il n'est donc aucune fonction, aucun phénomène où vous ne retrouviez le système nerveux. Si nous comparons notre petit monde au grand, nous y reconnaissons la même harmonie, et alors, empruntant quelque chose à une pensée sublime ^ nous pourrions définir le système nerveux un centre dont la circonférence est partout.

Il nous sera impossible de donner à ces études toute l'extension, tous les développements qu'elles comportent. Ce que je veux , c'est d'établir avec vous quelques propositions fondamentales basées

sur une saine physiologie. Si de là nous avons le temps de faire 'quelque excursion dans, le domaine de la pathologie, nous serons d'autant plus en mesure que souvent dans les maladies vous reconnaîtrez la main de l'expérimentateur, dans l'homme qui souffre, l'animal chez lequel vous délerminez à votre gré de semblables souffrances. Une personne est frappée d'une hémorrhagie cérébrale. Elle perd certaine faculté. Quel est le point du cerveau qui a été atteint ? Vous répondrez sans hésiter, et désignerez hardiment le siège de la lésion, si dans vos expériences du laboratoire , vous avez reconnu l'endroit qu'il faut blesser pour développer de semblables phénomènes.

Elevant, plus haut vos prétentions, ne tenterezvous pas de connaître quels rapprochements on peut établir entre l'état du cerveau et certaines manières d'être de l'intelligence? Voici sur cette table le cerveau d'une femme aliénée; à côté est celui d'une femme morte avec toute la plénitude de sa raison ; examinez , comparez , où est la différence? Permettez-moi une remarque. On se fait, en général des idées fort inexactes de l'aliénation mentale en se la figurant comme un état permanent d'agitation et d'exaltation. C'est cependant le cas le plus rare. La plupart des aliénés sont mornes, taciturnes , dans un état d'affaissement général : ce n'est que par accès, alors que quelque chose a exalté leurs idées, ou éveillé d'irritants souvenirs, qu'ils s'emportent , et que leur imagination s'exaspère, Meurent-ils dans cette période , vous trouvez la pie-mère injectée, la substance prise

des circonvolutions parcourue par plus de sang; mais, prenez- garde , cette congestion n'est qu'un effet. Elle n'a point appelé la folie, mais elle a été appelée par elle. Qu'un homme sain d'esprit, d'un naturel calme, soit pris d'une violente colère, et expire au milieu d'une exaltation extrême, vous retrouverez dans son cerveau lesmêmes lésions que chez l'aliéné. Sera-ce donc ici l'injection de !a substance cérébrale qui aura provoqué cette espèce d'aliénation d'un moment?

Voici encore une leçon toute consacrée à des généralités. C'est que le sujet est si abondant, qu'il nous entraine ; si vaste, qu'on ne.peut l'embrasser ni le restreindre. J'espère cependant qu'à notre prochaine réunion nous pourrons vous donner quelques idées générales de la dis; osition et de la structure du système nerveux.

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