‹ Leçons sur les maladies du système nerveux (volume 2)Chapitre 123 sur 129 · Charcot. — Leçons du mardi, t. I, p · texte numérisé non relu

Charcot. — Leçons du mardi, t. I, p

LES DÉLIKES AMBULATOIRES OU LES FUGUES. 62t

OU ne sait pas comment le distinguer de l'autre. Il n'en reste pas moins vrai que cette division nette des souvenirs en deux parts, l'une appartenant à la vie normale, l'autre constituant une deuxième personnalité accidentelle; que la production facile de tels somnambulismes, qui ramènent les souvenirs, doivent incliner fortement à rattacher de semblables phénomènes à l'hystérie.

En dehors des renseignements fournis par l'étude des somnambulismes provoqués, ou dans les cas où ces états hypnotiques ne peuvent être déterminés, avons-nous, pouvons-nous tenir compte d'autres caractères tirés de l'examen de la fugue en elle-même? M. J. Voisin insiste sur un caractère qui n'est peut-être pas absolument distinctif, mais qui me parait cependant très important : « Les fugues hystériques, dit-il, sont méthodiques ;\<i'à actes sont 6ie7i coordonnés, ianàis que, chez les épileptiques, les actes sont incoordonnés ; les malades vont au hasard, droit devant eux; ils délirent ou sont en proie à la fureur. » M. Pitres disait de même : « L'épileptique ne raisonne pas avec sa maladie; il perd tout à coup conscience; il agit comme un automate : les fugues hystériques sont raisonnées et même bien préparées. » « Un automatisme vraiment épileptique, disait M. Pierre Janet% doit être, à notre avis, très court, sans raisonnement, sans combinaison intelligente des actes, en rapport avec les circonstances ; et, pour avouer toute notre pensée, une fugue complète, durant des journées entières, dans, laquelle le sujet parle et agit en apparence comme une personne normale, nous paraît appartenir bien plus à l'hystérie qu'à l'épilepsie.

Ce caractère n'est pas, sans doute, absolument précis, et il s'agit ici d'une question de degrés; mais il est important. Cette coordination des actes indique le développement de la deuxième personnalité qui se rattache bien mieux à la conception que nous avons de l'hystérie qu'à celle de l'épilepsie.

En résumé donc, deux caractères sont à retenir pour le diagnostic dans de semblables cas : 1° le degré de l'amnésie.

1. P. Janet. — Accidents mentaux des hystériques, 1893, p. 291.

consécutive, qui distinguera les fugues hystériques et épileptiques des impulsions psychasthéniques; 2° le degré de l'intelligence et de la coordination des actes, qui séparent les fugues proprement dites, phénomènes hystériques, à mon avis, des ■absences, des délires procursifs des épileptiques.

La fugue complète, composée d'actes intelligents et coordonnés pendant une durée assez longue, suivie d'amnésie, avec retour de la mémoire dans un somnambulisme consécutif, €st pour moi un type des phénomènes hystériques; et même, s'il se rencontre chez des sujets atteints d'autres maladies, je €rois juste de lui conserver son nom et de le considérer comme hystérique. Quand ces caractères sont atténués, quand l'un ou l'autre est éteint, le diagnostic est plus difficile, et il faut tenir €ompte de tous les détails psychologiques pour savoir jusqu'à quel point l'acte se rapproche de la série des impulsions psychasthéniques ou de la série des absences épileptiques.

Nous sommes maintenant en mesure d'interpréter la psychologie de l'observation de notre malade P...

Pour diagnostiquer la nature de sa fugue, nous ne pouvons pas, d'une façon essentielle, nous servir des antécédents. Le malade, évidemment, n'est ni un épileptique, ni un hystérique avéré. Il est nerveux, un dégénéré, si l'on veut, par ses réactions morbides, en conservant à ce mot son sens vague ; il a déliré plusieurs fois au cours de maladies fébriles graves ; il est impressionnable à l'excès, puisqu'il raconte qu'il s'est évanoui lorsqu'on parlait devant lui d'un accouchement qui lui rappelait celui de sa première femme ; c'est un émotif, comme on en rencontre des milliers à notre époque ; sa corticalité est facile à émouvoir, sans qu'il ait une grande puissance de réaction contre ses manifestations; mais on ne peut rien dire de plus. On ne peut, non plus, faire un diagnostic ferme, en prenant en considération les symptômes qui ont accompagné la fugue. Nous n'avons pas de détails précis et il ne semble pas qu'au début ou à la fm de sa fugue il y ait eu des convulsions. Après son réveil, le malade ressentait des maux de tête; il tremblait de tous ses membres ; il éprouvait une sensation de faiblesse et

d'engourdissement dans les jambes qui lui semblaient s'enfoncer dans le sol. Pendant plusieurs jours, il ressentit ces faiblesses et ces engourdissements dans les membres inférieurs. 11 s'étonnait aussi de ne pas trouver de goût aux aliments et d'être forcé d'ajouter beaucoup de sel pour les rendre plus sapides, ce qu'il ne faisait pas auparavant. Enfin, outre son amnésie localisée, il avait des troubles généraux de la mémoire; il ne retrouvait plus aussi facilement les noms des personnes. Ces troubles de mémoire, je vous le fais remarquer de nouveau, existaient déjà un peu avant la fugue.

Peut-être pourrait-on, dans ces diverses manifestations, retrouver quelques symptômes rattachables à l'hystérie. Tous ceux-ci, malheureusement, sont bien vagues, bien effacés, et ces stigmates, dans tous les cas, ont été peu durables. M. P. Janet a eu la complaisance d'écrire àM. le docteur Thomas (au Perreux) ; c'est le médecin qui a vu le malade aussitôt après son retour à Paris. Ce dernier a eu l'obligeance de répondre qu'il a, à ce moment, constaté de la faiblesse, les tremblements dont je vous parlais tout à l'heure, une altération de la voix, qui était saccadée. Mais il n'a pas noté de troubles de sensibilité bien nets. D'ailleurs, ici à la Salpêtrière, lors de notre premier examen et depuis, aucun trouble de ce genre n'a pu être constaté. Toutes les sensibilités étaient intactes, le champ visuel normal. Il n'est donc guère possible de formuler un diagnostic précis d'après ces quelques indications.

Vous devez vous rappeler, d'après les remarques que je vous ai faites précédemment, de quelle importance aurait été-, dans l'espèce, le sommeil hypnotique pour l'interprétation d'un état comme celui qu'a présenté notre malade P... Aussi, dès que son observation fut suffisamment connue, lui proposa-t-on d'essayer de l'hypnotiser pour lui rendre ses souvenirs et pour apprécier le pronostic de son accident. Malheureusement ce malade avait sur le somnambulisme et le magnétisme, peutêtre parce qu'il est de Nancy, des idées très particulières. Il éprouvait pour ces pratiques à la fois du mépris et, ce qui n'est pas rare, de la terreur. Une petite tentative à laquelle il se prêta un instant, provoqua une émotion très grande et comme une ébauche d'attaque de nerfs. On céda, peut-être à tort, au désir du malade qui demandait quelques jours de

réflexion avant d'essayer de nouveau de se laisser endormir. Peut-être aurait-il été hypnotisable à ce moment. Mais, et c'est une règle de pratique dont vous ne devez jamais vous départir si vous ne voulez pas vous exposer, parfois, à de cruels mécomptes, il ne faut jamais endormir les malades contre leur gré et sans témoins, même quand l'utilité du sommeil hypnotique vous apparaît indiscutable.

En réalité, une seule chose importante peut être constatée à cette période, et cette chose me semble être capitale. Dans les premières nuits, qui suivirent son arrivée, P... fut agité et rêva tout haut. Toutes ses paroles ne purent être recueillies^ mais on distingua les deux mots suivants, plusieurs fois répétés ; Bon; c'est entendu... Or, ces mots, il les avait prononcés, pendant la fugue, au moment de son départ de la maison. Ils avaient été entendus par son voisin qui lui rappelait sa promesse de venir dîner avec lui. P... rêvait donc à sa fugue; il en retrouvait, en rêve, certains souvenirs. Ce n'est pas aussi probant qu'un retour de ses souvenirs en état hypnotique; mais c'est une preuve intéressante du dédoublement de la personnalité. A elle seule cette preuve nous amène, comme les remarques précédentes, à considérer l'accident, dans le cas particulier, comme étant de nature hystérique.

Au bout de huit jours de séjour à l'hôpital, le malade, complètement rassuré, demanda lui-même à être hypnotisé. A ce moment, il ne ressentit aucune émotion; mais tous les procédés appliqués, même avec ténacité et patience, n'amenèrent aucun résultat appréciable. Peut-être pourrait-on rattacher cet insuccès complet à une modification considérable qui s'était faite dans l'esprit du malade. Depuis quelques jours, en effet, P... se ^Qwidiii transformé; il n'avait plus de maux de tête; il avait l'esprit plus lucide. Enfin, détail de la plus haute importance, il avait retrouvé la plus grande partie des souvenirs de sa fugue.

Que s'était-il donc passé? P... avait rencontré dans les rues de Paris (le malade sort se promener presque tous les jours) son frère, et il avait eu une conversation avec lui. Cette conversation, ainsi que vous allez facilement le comprendre tout à l'heure, avait délivré son esprit d'un grand poids, et avait été pour beaucoup dans l'amélioration générale de son état psy-

LES DÉLIRES A3IBU L ATOI RES OU LES FUGUES. 62o

chique, clans la disparition de ses maux de lèLc ; mais elle n'avait pas suffi à rétablir les souvenirs.

Un autre petit incident, s'ajoutant au premier, détermina le retour des souvenirs. P..., en brossant ses habits, trouva dans une poche un petit papier sur lequel étaient quelques lignes écrites au crayon. Ce papier le plongea dans le plus grand étonnement. C'était une recommandation en règle, signée d'un nom inconnu, à une maison charitable de Bruxelles pour qu'on voulût bien le loger pendant quelques jours. P... ne comprenait pas, tout d'abord, d'oi!i pouvait venir cette lettre. Il chercha, avec les plus grands efforts, à coordonner les souvenirs que lui rappelait ce morceau de papier. Toute la nuit, dans un demi-sommeil, il continua ces recherches. Et, en partant de ce papier, comme point de repère, il vit ce qu'il avait fait à Bruxelles; il remonta ainsi aux jours suivants et put reconstituer les principaux épisodes de sa fugue. Ce petit fait semble justifier la remarque de Maury que souvent l'amnésie postsomnambulique dépend du défaut d'association entre les phénomènes de l'état présent et ceux de l'état hypnotique. La remarque, assurément, n'est pas toujours vraie; mais, dans le cas actuel, un détail du somnambulisme, indiqué par le morceau de papier, a permis au malade de mieux diriger ses efforts et de retrouver, à peu près, ses souvenirs.

Voyons, maintenant, ce qu'il a pu nous raconter, et comment ce récit justifie et explique sa fugue? « Il faut d'abord, nous dit-il, que je vous dise un incident survenu un mois avant la fugue, au mois de janvier, et que je croyais d'abord sans importance pour expliquer ma maladie. « Au mois de janvier, juste au nouvel an, le frère de P... lui écrivait une lettre dans laquelle il l'accablait d'injures, l'accusant d'une action abominable et le menaçant de tout révéler à la police : cette accusation était fausse, et vous comprenez facilement l'indignation de P... A partir de ce moment, il reste très préoccupé de cette accusation calomnieuse, d'autant plus profondément que, pour des raisons de famille, il ne put parler de son souci à sa femme et qu'il dut garder pour lui seul ses ennuis. A plusieurs reprises même, l'idée de la police à ses trousses, la pensée de fuir, vint le tourmenter dans ses rêves et pendant le jour. Il chassa ces idées absurdes et crut qu'il les avait oubliées. Ce-

pendant, détail que je vous prie de souligner expressément, c'est à partir do ce moment qu'il a des maux de tête, et que commencent les distractions et les troubles de mémoire.

Nous sommes en mesure, maintenant, d'analyser ce qui s'est passé, le dimanche 3 février, au moment où nous avons laissé le malade souffrant d'un mal de tête étrange, sur le pont Stanislas. Voici, du moins, les souvenirs que P... paraît avoir retrouvés exactement.

Malgré ce mal de tête, il continua à marcher, et, sur le pont même, à quelques pas devant lui, il vit une femme en deuil qui pleurait et qui se désespérait. Il s'approcha d'elle et lui demanda la cause de ce grand chagrin. Elle lui raconta qu'elle venait d'être chassée par son mari, qu'elle était sans asile et qu'elle n'avait plus qu'à terminer ses jours par le suicide; P... est ému par ce récit et par l'attitude de cette femme ; il cherche à la consoler, puis il la quitte pour rentrer à la maison. Rendu chez lui, il se souvient bien qu'il a erré dans les chambres, qu'il a dérangé quelques meubles ; enfin, qu'il a pris deux billets de cinquante francs qui se trouvaient en deux endroits différents. Il a répondu à son voisin, qui l'appelait pour dîner : « Bon, bon, c'est entendu, » et il est sorti brusquement sans fermer la porte.

Dans la rue, il a rencontré la même femme, toujours au désespoir; probablement elle l'attendait. Il a marché avec elle au travers de la ville de Nancy jusque dans les faubourgs; il la consolait toujours et il cherchait à la détourner de ses sinistres projets. Pendant cette promenade, à une heure tardive, ils se sont même égarés, et ils ont dû demander, afin de retrouver leur chemin, des indications à un soldat. Ils sont ensuite rentrés en ville ; puis ils se sont rendus dans un hôtel d'une rue latérale qui coupe le faubourg Saint- Jean. Là, P..., toujours pour consoler la désespérée^ car il prenait son rôle au sérieux, lui a offert un verre de chartreuse qu'elle a accepté. Pour payer les deux consommations il a dû deriiander la monnaie d'un de ses billets de cinquante francs, et il se souvient nettement que sa compagne a pris, sur cette monnaie, une pièce de cinq francs qu'elle a mise dans sa poche, toujours pour se consoler. Puis ils sont montés à l'étage supérieur et se sont couchés ensemble avec la plus parfaite tranquillité

Le lendemain, P... se réveille en sursaut; il esta remarquer, d'ailleurs, qu'il a des sommeils et des réveils brusques pendant son état de somnambulisme. Il est pris d'une terreur folle, d'abord parce qu'il est couché avec une femme qui n'est pas la sienne, et que ce fait ramène dans son esprit la pensée de l'accusation lancée par son frère, puis parce qu'il est tard, neuf heures et demie du matin, et que l'heure de son bureau, oii l'attend un chef sévère, est passée depuis longtemps. Il s'habille rapidement et se sauve sans un mot d'explication. Le voici qui fuit à pied, droit devant lui; il traverse Nancy; il arrive à Champigneulle, oii il se sent fatigué ; il s'arrête alors pour prendre une tasse de café. Puis il va à la gare et part par un train, entre onze heures et midi, avec un billet pour Pagnysur-Moselle. Dans le train il ne pense qu'aux moyens de fuir ; aucune autre idée n'existe plus pour lui. A Pagny, il déjeune et va à pied jusqu'à Longwy, oii il couche dans un hôtel qu'il ne connaît pas, mais qui s'appelle la Poire d'or, ou la Chaîne d'or. Le lendemain matin, en se réveillant dans l'hôtel de Longwy, il pense un instant à retourner chez lui, et la preuve de ce fait, c'est qu'il demande l'heure des trains pour Nancy. Mais arrivé à la gare, l'idée de fuir est la plus forte, et il prend un billet pour Luxembourg. A Luxembourg, n'ayant rien de mieux à faire, il va tranquillement se faire couper les cheveux. Il couche à l'hôtel, et le lendemain matin, il recommence encore à demander l'heure des trains pour Nancy. Mais à la gare, il cède de nouveau à l'idée impulsive et prend un billet pour Arlon. Il ne s'arrête dans cette ville que pour déjeuner, et, le soir, il arrive à Bruxelles; C'était le mercredi soir 6 février.

A Bruxelles, il couche d'abord dans un bon hôtel. Le lendemain, sentant ses ressources diminuer, il prend un hôtel d'ordre inférieur. Le vendredi et le samedi, il descend encore plus bas dans la hiérarchie, et il se couche dans de petits hôtels borgnes, à très bon marché. Le dimanche et le lundi, il se résigne à coucher dans des garnis à trente centimes la nuit avec quantité de malheureux. C'est dans un de ces garnis qu'il cause avec un brave homme qui a pitié de lui. Cet individu lui donne un mot de recommandation pour une personne de sa famille, personne charitable qui doit héberger ce malheureux

pendant quelques jours. C'est cette petite lettre, restée dans la poche de P..., qui lui a permis, à force d'efforts, de reconstituer ses souvenirs.

Pendant la journée, P..., ne songeant aucunement à rentrer chez lui, errait dans la ville à la recherche d'une position sociale. Il lisait les journaux, et ayant vu que l'on demandait des hommes pour l'armée des Indes hollandaises, il a cherché à s'engager. Ces efforts, heureusement pour lui, n'aboutirent pas.

Dans la misère noire où il se trouvait, P... commence un peu à penser à sa famille, et il écrit une lettre à sa femme pour lui dire qu'il est définitivement parti et qu'il lui demande pardon du chagrin qu'il lui cause. Malheureusement cette lettre n'a pas été conservée; elle aurait constitué, pour nous, un témoignage bien curieux. Mais P... est convaincu qu'il l'a déchirée sans l'envoyer. La misère augmentant, le mardi soir, P..., sans aucune ressource, va errer aux environs de Bruxelles; et, désespéré, il s'étend pour dormir dans la neige. Dans cette position, il sentit bientôt l'engourdissement du froid et il eut peur de mourir. Il songea à sa femme et à son enfant, et il fit alors un effort désespéré pour se reprendre ; j'emploie, à dessein, sa propre expression.

Il est bien curieux de voir cet homme en délire sentant qu'il délire et faisant un effort énorme pour reprendre sa raison. « J'ai lutté, dit-il, pour secouer le cauchemar », et le résultat étonnant de ses efforts, c'est qu'il se réveille, c'est qu'il reprend possession de lui-même, sans savoir où il est, sans aucun souvenir des huit jours précédents, ni des efforts qu'il vient de faire pour se réveiller! Le voici réveillé, apprenant, avec étonnement, qu'il est à Bruxelles et ne demandant qu'à rentrer le plus vite possible en France, chez lui.

La tête est toujours malade, l'esprit obnubilé, les souvenirs disparus, jusqu'à ce qu'à Paris il rencontre son fi'ère, comme à son insu. Or, ce frère lui a dit tout justement que l'accusation du mois de janvier était absurde, que cela était bien reconnu maintenant. Et c'est à partir de ce moment que P... n'a plus mal à la tête ; qu'il retrouve son attention, et qu'avec l'aide du papier retrouvé dans ses poches, il peut reconstituer ses souvenirs!

Gomment comprendre cette étrange histoire? On peut la résumer ainsi :

P... est un homme intelligent, dont l'imagination et les émotions sont fort vives. Il a été cérébralement affaibli par les fièvres intermittentes et les fatigues de toute espèce. Comme il arrive souvent en pareil cas, c'est la synthèse mentale, l'unité de la personnalité qui est touchée, plus que l'intelligence proprement dite.

Au mois de janvier, son frère l'accable d'une accusation atroce et le menace de la police. C'est là le début d'une idée fixe, di'wiiQsorte de suggestion. P..., qui n'ose dire à personne ce qui le tourmente, rêve constamment, d'une façon plus ou moins volontaire et plus ou moins consciente, à cette accusation; il songe à fuir la police. Autrefois, rappelez-vous-le, il rêvait déjà, pour les raisons que je vous ai dites, qu'il fuyait les gendarmes prussiens; il rêve maintenant qu'il fuit devant la police française.

Le 3 février, il entre au café par désœuvrement. Il boit peu, sans doute, quatre bocks et un verre de vermouth ; mais il n'est aucunement habitué à boire, et il a été déjà presque grisé en buvant moins que cela. En un mot, pour lui, c'est une véritable libation. Il sort donc étourdi; le froid, très vif, achève de le griser sur le pont Stanislas. Étant ivre, il rencontre une femme plus complaisante que désespérée, qui lui donne rendez-vous (et je crois que nous sommes autorisés à expliquer les faits ainsi, en prenant en considération ce qui s'est passé ensuite). Dans son ivresse, il part avec elle, et transforme personnellement les choses, par imagination. Le lendemain, à demi dégrisé, il pense à l'accusation de son frère en se voyant couché avec une femme étrangère ; il en conçoit une peur terrible. L'idée fixe de fuite revient si forte qu'il n'est plus capable d'avoir une autre idée en tête.

Il coordonne tout cela, et logique avec sa pensée dominante, il fait une fuite qu'il juge habile. Il évite de prendre le train à Nancy pour dérouter la police, qui d'ailleurs n'a pas su retrouver sa trace, et il cherche à vivre à l'étranger. C'est la

misère dans laquelle il tombe, et le sentiment du danger qu'il court, qui lui fait faire l'effort nécessaire pour sortir de ce monoïdéisme . Au réveil, il n'a pas de souvenir, parce qu'il est sorti de cette idée de fugue, qui a donné lieu à un vaste système d'actes bien liés entre eux, parce qu'il n'a aucun point de repère précis, parce qu'il a encore le cerveau tourmenté par l'idée d'accusation qui persiste subconsciemment. A ce moment, il est encore dédoublé dans sa personnalité, et il était probablement hypnotisable ; malheureusement, nous n'avons pas pu nous en assurer pour les raisons que je vous ai dites dans ma dernière leçon. Mais quand son frère le rassure, et supprime ainsi l'accusation qui était subconsciente, P... retrouve l'intégrité de tout son esprit. Comme les hystériques guéris, il n'est plus hypnotisable. Il peut même rétablir l'unité de son esprit et retrouver les souvenirs de sa fugue, comme des hystériques, âgées et guéries, retrouvent quelquefois les souvenirs de leurs somnambulismes.

Comment désigner un semblable accident? Certainement il ne s'agit pas, dans l'espèce, d'épilepsie. Un pareil développement de la seconde conscience, une pareille coordination des actes subconscients n'appartiennent pas à cette maladie, et rien dans l'état de P..,, ni antérieurement, ni postérieurement à sa fugue, ne justifie ce diagnostic.

On pourrait plus justement, à mon avis, parler d'obsessions psychasthéniques, d'obsessions du dégénéré, car l'obsession a bien été consciente au début, et la mémoire a été retrouvée à la fin. Mais la période intercalaire, la fugue en elle-même, a un autre caractère. Cette période est nettement hystérique, et elle l'est partons ses caractères. Le diagnostic est plus difficile que dans d'autres cas, parce que le dédoublement de la personnalité, qui a été complet, n'a pas été longtemps permanent. C'est, si l'on veut, de Vhystérie transitoire, mais c'est un état hystérique qui a duré à peu près un mois, état développé sur un terrain de dégénérescence évidente, celle-ci, dans le cas particulier, comme la chose arrive fréquemment, ayant donné sa note clinique personnelle.

Cette étude, quelque incomplète qu'elle soit forcément de par la nature du sujet, nous montre bien l'intérêt qui s'attache à la connaissance des idées fixes; et c'est pour cela que j'ai prié, il y a quelques jours, M. P. Janet, de vous exposer l'état actuel de la science sur les idées fixes de forme hystérique qu'il a grandement contribué à bien nous faire connaître '.

Il me reste à vous dire quelques mots à propos de deux chapitres importants de l'histoire des fugues; je veux parler de leur traitement, et de leur signification au point de vue de la médecine légale. Vous comprenez, sans que j'insiste davantage, tout l'intérêt qui s'attache à ce dernier chapitre.

Lorsque la fugue, chez les épileptiques, est bien de nature comitiale, lorsqu'elle est plus ou moins analogue aux vertiges, aux absences, vous n'avez pas à hésiter, il faut avoir recours au traitement de l'épilepsie. Charcot, dans son étude sur Men., avait déjà indiqué l'importance du traitement bromure dans les fugues de cette nature. Il est, en effet, un fait incontestable que nous venons encore de constater dans le service à plusieurs reprises, c'est que les bromures n'agissent pas seulement sur les manifestations convulsives de l'épilepsie, mais aussi sur les manifestations délirantes. Je suis convaincu qu'une fugue, nettement dépendante d'an vertige épileptique, cédera à de hautes doses de polybromure: 7, 8 et 9 grammes par jour, exactement comme les absences elles-mêmes.

Mais il peut se faire que, chez un épileptique, la fugue soit de nature hystérique ou psychastliénique . Dans ce second cas, vous vous comporterez comme vous devez le faire avec les hystériques. C'est ce côté du traitement à propos duquel je désire maintenant vous dire quelques mots.

Chez les hystériques et chez les psychasthéniques qui font des fugues, il y a toujours deux choses à considérer, comme l'a bien montré M. P. Janet". Il faut envisager en effet : l'> la désagrégation de l'esprit, la faiblesse de la synthèse mentale; 2" l'idée fixe elle-même qui s'est développée comme un para-

1. Pierre Janet. — Les idées fixes déforme hystérique. Presse méd., 1" juin 1893.

2. P. Janet. — Histoire d'une idée fixe. Revue philosophique, 1894, p. 131.

site. Ces deux phénomènes dépendent l'un de l'autre et influent l'un sur l'autre de la façon la plus complexe. Il faut donc agir sur l'un et sur l'autre absolument, si vous voulez obtenir un résultat thérapeutique satisfaisant. J'examinerai ces deux conditions du traitement séparément :

1° Le traitement qui peut et qui doit être appliqué à la désagrégation de l'esprit, à la faiblesse de la synthèse mentale, est également nécessaire chez les hystériques et chez les psychasthéniques. car avant tout, comme je vous l'ai dit dans une de mes leçons antérieures, l'hystérie semble évoluer toujours sur un terrain de prédisposition qui, précisément, est une des manières d'être de l'état de dégénérescence, de sorte qu'en modifiant ce terrain, en agissant sur lui, vous aurez chance du même coup d'améliorer les manifestations dues à l'hérédité, aussi bien celles qui composent la série hystérique que celles qui relèvent de la dégénérescence proprement dite.

Pour modifier le terrain, vous aurez à faire usage des toniques généraux, ayant une action réputée sur le système nerveux. En première ligne, je place l'hydrothérapie. Parmi les autres médicaments, vous choisirez, suivant les circonstances, le fer, l'arsenic, les phosphates, la kola, la coca.

Mais si, à l'aide de ces divers moyens, il vous est possible d'arriver à améliorer l'état général, et, par contre-coup, les manifestations nerveuses de cet état général, il vous faudra en même temps chercher à relever le jugement, l'attention, la synthèse mentale, et ce n'est pas là chose facile.

Ce qu'il faut d'abord, c'est de faire le traitement psychologique de l'attention à l'aide d'une série d'exercices gradués, bien indiqués dans l'étude sur l'histoire d'une idée fixe que je vous signalais tout à l'heure. Il est curieux de voir combien ces malades éprouvent de difficultés à fixer un peu leur attention. Dans certains cas, c'est déjà un résultat encourageant que d'obtenir cinq minutes d'attention. Mais, avant tout, il vous faudra procéder graduellement et veiller à ne pas fatiguer votre malade, à ne pas surmener son cerveau. Le surmenage de l'attention amène immédiatement une diminution de la synthèse mentale et une pullulation des idées fixes.

2° En second lieu, il faut chercher à lutter contre l'idée fixe elle-même, car non seulement elle résulte de la faiblesse

mentale, mais, par sa seule présence, elle contribue à l'augmenter. Et à ce propos, je dois vous faire observer que le traitement à mettre en usage n'est pas le même pour les deux classes de malades dont je vous ai parlé.

a. Quand il s'agit de psychasthéniques, chez qui l'idée fixe est parfaitement consciente dans tous ces détails, il faut user de la suggestion à l'état de veille. Beaucoup de remèdes agissent en frappant leur imagination. 11 n'est pas toujours facile d'y recourir, et vous savez quelle est, dans bien des cas, la ténacité de ces idées fixes.

h. Quand il s'agit d'hystériques, qui presque toujours n'ont qu'une faible conscience de leur idée fixe, il est nécessaire d'aller pour ainsi dire à la recherche de cette idée fixe, à l'aide de tous les procédés qui permettent de pénétrer un peu dans les phénomènes subconscients : hypnotisme, écriture automatique, etc.

Puis, il faut chercher à détruire cette idée. Or, pour arriver à ce résultat, la suggestion directe est souvent impuissante. Dans ces cas, il faut diviser, décomposer l'idée peu à peu en ses éléments constituants et user de la substitution d'autres idées. Ce procédé rend de grands services chez les hystériques; il permet de faire pénétrer une idée suggérée, de la substituer en restant maître, à l'idée fixe naturelle. Vous trouverez dans l'étude que je viens de vous signaler tous les détails concernant ce traitement psychique, encore bien peu avancé, il faut bien le dire. Mais tel qu'il est, il ouvre une voie importante pour la guérison de certaines affections, en face desquelles auparavant nous étions entièrement désarmés.

La fugue hystérique n'étant que la manifestation d'une idée fixe hystérique doit être traitée comme une idée fixe. Le somnambulisme, qui est la conséquence du développement de cette idée et qui remplit tout l'esprit, disparaîtra avec elle.

Dans le cas de notre premier malade P..., le traitement n'a pas eu une grande importance. L'idée fixe de craintes et de poursuites judiciaires a disparu devant la déclaration de son frère, qui lui a dit qu'il s'était trompé. C'est d'ailleurs à mon avis cette disparition de l'idée fixe qui a permis le retour presque complet des souvenirs.

Restait chez lui l'affaiblissement de la synthèse mentale.

Celle-ci, dans le cas particulier, était consécutive aux maladies infectieuses, à l'excès de travail. Or, les toniques généraux, l'hydrothérapie, le repos cérébral ont produit une amélioration considérable. Je veux encore, à propos du repos cérébral, vous présenter une dernière remarque, la suivante : c'est que ce repos ne doit pas être tout à fait absolu; il est nécessaire que les malades ne cessent pas tout travail, car sans cela les rêveries qu'engendre l'inaction totale sont tout aussi dangereuses, sinon plus, chez les individus ainsi faits, que le surmenage intellectuel.

Notre malade est en parfaite voie de guérison, mais son avenir, au point de vue médical, dépendra des circonstances dans lesquelles les événements ultérieurs de la vie vont le placer, car ceux-ci pourraient ramener de nouvelles fugues.

Il me reste à envisager l'histoire des malades que je vous a,i présentés à un dernier point de vue que je qualifierai de médico-légal e1 dont l'importance ne peut vous échapper, A ce point de vue, les fugues, quelle que soit la maladie à laquelle on les rattache, soulèvent de très difficiles problèmes.

Le malade peut accomplir bien des actes, dangereux pour lui-même ou criminels, pendant cette période dont il ne garde pas souvenir. Il est bien certain qu'on ne peut apprécier ces actes avec la même rigueur que s'ils étaient accomplis par un individu absolument sain d'esprit. L'appréciation médico-légale de telles actions a été discutée par Legrand du Saulle, dans son livre sur l'épilepsie au point de vue médico-légal, par Proust, par Duponchel, dans leurs articles sur des fugues hystériques, par Hack-Tuke, le célèbre aliéniste anglais qui vient de mourir '% par Mesnet-, par Gilles de la Tourette^ par Féré et Motet ^, etc.

En résumant et en interprétant les remarques de ces différents auteurs, on peut dire qu'il faut examiner les fugues à

Page 1