‹ Leçons sur les maladies du système nerveux (volume 2)Chapitre 4 sur 129 · DES · texte numérisé non relu

DES

Messieurs,

Ce n'est pas sans une profonde émotion que je prends possession de cette chaire. Les causes de cette émotion, vous les devinez sans peine. Elles tiennent d'abord, et surtout, au sentiment que j'ai de l'énormité de la tâche qui incombe au successeur de Charcot. Elles tiennent aussi aux souvenirs qui m'attachent à cet hospice, et à l'homme qui l'a illustré par son enseignement, par ses travaux, par ses vertus professionnelles. Ce que fut cet homme, je vous le redirai dans un instant.

Et lorsque, dans les premières leçons qui vont suivre, j'aurai dénombré les principales pierres qui constituent l'édifice impérissable de son œuvre médicale, je n'aurai fait que raviver en vous une conviction que vous partagez tous^ celle de la légitimité de l'admiration et de la vénération qui ont entouré et qui entoureront toujours le nom de Charcot, parmi nous, et dans tous les pays oii la science compte des représentants, — mais j'aurai accompli le premier devoir qui s'imposait à moi, au moment de débuter dans cet enseignement.

Avant cela, laissez-moi vous dire combien je me sens écrasé par l'honneur qui m'échoit. Il y a vingt ]ans, j'étais l'interne de Charcot dans cet hospice. Le Maître avait déjà affirmé sa supériorité par son enseignement libre, par ses cours à la Fa-

culte de médecine, par ses travaux et par ceux qu'il inspirait à ses élèves. J'eus donc la bonne fortune d'être associé à ses recherches et à ses découvertes. Je n'en conçus nul orgueil, mais un sentiment d'inoubliable reconnaissance.

En face des difficultés de la vie qui se dressaient devant moi, mes aspirations étaient modestes, et celui-là m'eût trouvé bien incrédule qui m'eût prédit, à cette époque, que, dans dans ce même hospice de la Salpêtrière, je serais le successeur immédiat de Charcot, dans cette chaire créée pour lui et qu'il a couverte d'un lustre incomparable.

L'événement s'est réalisé; j'en suis doublement redevable à Charcot. Les années d'internat que j'ai passées auprès de lui et auprès de Vulpian, son émule et son ami, ont décidé de mon sort. De ce double contact j'ai emporté une prédilection marquée pour l'étude de la pathologie nerveuse. J'ai consacré à cette étude la meilleure partie de l'activité que n'ont point absorbée la lutte pour la vie et les exigences professionnelles; le chemin parcouru dans l'intervalle a été long, semé de bien des difficultés, de bien des déboires. Un jour, la récompense est venue : cinq jours avant sa mort, Charcot, dans la dernière entrevue que j'ai eue avec lui, me parla de quelques-uns de ses projets futurs, de l'avenir qu'il rêvait pour ceux de ses élèves qui lui tenaient le plus à cœur; il me confia son désir de me voir prendre place, à côté de lui, à la Salpêtrière, et l'espoir qu'il avait de m'abandonner un jour sa succession.

Cet espoir, connu des siens et partagé par eux^ a pesé d'un grand poids dans ma destinée actuelle. C'est ainsi que la dette de reconnaissance que j'ai contractée envers Charcot, au début de ma carrière, s'est accrue jusqu'aux derniers jours du Maître !

J'ai conscience des obligations que m'impose cette dette, que m'impose la confiance des maîtres qui,' à la presque unanimité de leurs suffrages, m'ont désigné pour occuper cette chaire. J'ai conscience que ces obligations, pour être bien remplies, exigeront de moi l'activité infatigable et le labeur quotidien dont Charcot nous a donné l'exemple.

A chaque jour sa tâche. Celle de l'heure actuelle sera de m'acquitter de mon premier devoir, en essayant de faire revivre un instant devant vous la grande figure de celui qui

fut le plus illustre parmi les neuro-pathologistes de notre époque.

Tout a étc dit et écrit, par ceux qui ont pénétré dans l'intimité de Charcot, sur les vertus de l'homme privé, sur la vie patriarcale qu'il a menée au sein d'une famille jalouse de sa gloire et qui ne vivait que de son bonheur; sur son âpreté au travail et son indomptable ténacité ; sur les merveilleuses aptitudes de l'artiste, dont il nous reste des manifestations durables dans une partie de ses écrits et jusque dans ses délassements; sur la manière dont lui, chef d'École, comprenait ses relations avec ses élèves; sur le dévouement professionnel qu'il a prodigué à ses malades, dans cet hospice, pendant près d'un demi-siècle.

J'estime que mon rôle à moi est surtout de vous donner une idée, aussi fidèle que possible, de son œuvre médicale; mais une seule leçon ne saurait suffire à cette tâche, tant cette œuvre est vaste. Il ne saurait, en effet, s'agir de toucher d'une main légère au monument scientifique de Charcot. L'étude de l'œuvre du Maître m'apparaît comme devant être précédée, en manière de préambule, de celle de sa carrière médicale, à laquelle j'ai eu l'honneur d'être associé; de celle aussi de son esprit scientificiue, de sa méthode, de ses principes.

En procédant ainsi, je ne m'exposerai pas au danger d'écourter, de fragmenter la merveilleuse synthèse des travaux de Charcot, synthèse si importante pour qui veut connaître le point où en est, actuellement, la neuro-pathologie. D'ailleurs, une vie médicale si bien remplie doit être fixée dans ses lignes principales, car elle montre, mieux que les plus beaux discours, ce que peut une ferme volonté, un travail opiniâtre au service d'une intelligence géniale.

Jean-Martin Charcot est né à Paris, le 29 novembre 182S. Il commença ses études médicales en 1844. Quatre ans plus tard, en 1848, il était nommé interne des Hôpitaux.

Parmi les chefs de service qu'il a eus, durant ses quatre années d'internat, il en est un dont le nom doit être particulièrement souligné; je veux parler de Rayer.

Rayer a exercé sur les destinées de Charcot une influence décisive que je vous expliquerai tout à l'heure. Il avait bien deviné, dans son jeune interne, réservé et froid en apparence, timide en réalité, une des plus vigoureuses intelligences de ce temps, qui a recruté, parmi les élèves d'alors, tant de maîtres éminents : Rroca, Verneuil, Vulpian, Axenfeld, Potain, Parrot, Lorain, Trélat, etc.

Au sortir de l'internat, Gharcot, en 1853, fut nommé chef de clinique auprès du professeur Piorry.

En 1853, il concourait avec succès au Rureau central des hôpitaux. En 1860, il arriva à l'agrégation; c'était son second concours ; il faillit échouer !

Deux épisodes de ce concours méritent d'être rappelés. Pour la leçon de trois quarts d'heure, celle qui était faite, sans livres, après trois heures de préparation, le sort venait d'assigner à Charcot le sujet suivant : Des hémorrhagies intestinales.

Certes, Charcot, de l'aveu de ceux de ses adversaires de l'époque qui vivent encore, était un des candidats les mieux préparés pour le concours, un des plus instruits. Il s'était fait remarquer par son érudition, par ses tendances scientifiques, qui le désignaient déjà comme un homme d'avant-garde, par une sûreté de jugement et une maturité d'esprit vraiment étonnantes à son âge. Pourtant, la leçon à laquelle je fais allusion faillit priver la Faculté de médecine d'un de ses représentants les plus illustres.

Il est des hommes. Messieurs, ainsi faits, que quand, pour les premières fois, ils portent la parole devant un nombreux public, et surtout devant des juges, il leur devient presque impossible d'exprimer aisément ce qu'ils veulent dire, et le professeur séduisant que nous avons connu, dont la parole simple, persuasive, convaincante, s'élevait parfois jusqu'à la véritable éloquence, eut beaucoup de peine, ce jour-là, à terminer sa leçon sur un sujet qu'il possédait à merveille. Heureusement qu'il eut à prendre sa revanche, au moment où le concours touchait à sa fin. A l'argumentation des thèses, il

se révéla aux juges qui ne le connaissaient pas, tel qu'il était véritablement : un érudit, dans le meilleur sens de ce mot ; un clinicien de premier ordre; un dialecticien d'une redoutable puissance. Son adversaire, je vous l'assure, passa un mauvais quart d'heure ; il échoua, alors que, jusqu'à cette épreuve, il était désigné comme devant arriver premier.

Charcot;, échauffé par la contradiction, démolit pièce à pièce la thèse de son adversaire, dans un langage clair, concis, d'une logique serrée. A ce moment, il apparut à ses juges, tel qu'il devait être plus tard comme professeur; aussi ceux-ci, se ralliant à la voix de Rayer, n'hésitèrent-ils pas à le nommer agrégé. De cette même promotion faisaient partie : Marcé, Potain, Lorain, Vulpian, Parrot, Laboulbène.

Nous ne saurions trop louer Rayer de son discernement, qui valut, à la Faculté, le plus grand des médecins de ce temps. D'ailleurs Rayer avait déjà fait ses preuves dans cette voie. Doué d'un esprit largement compréhensif, travailleur opiniâtre, se complaisant dans les voies déjà frayées, tout en cherchant à innover; encyclopédiste, — on pouvait encore l'être à cette époque, — et spécialiste, Rayer, en 1860, était à l'apogée de sa gloire et de sa puissance.

Il faut lui rendre cette justice que, de tout temps, s'il sut s'entourer de jeunes médecins d'un réel mérite, qu'il animait du souffle de sa puissante inspiration, il sut, aussi employer sa très légitime autorité en leur faveur. Ainsi, il passe pour avoir indiqué la route à Littré; il patronna Claude Rernard et lui fit assurer par des positions officielles la sécurité du lendemain, sans laquelle un homme, si bien doué qu'il soit, ne saurait travailler efficacement. Il remplit le même rôle auprès de Charles Robin et de bien d'autres savants qui l'avaient aidé à fonder la Société de Biologie, cette pépinière de tant d'illustrations.

Parmi ces savants se trouvait son ancien interne Charcot, dont il avait appris à apprécier la grande valeur. Certes, dans le concours dont je vous parlais à l'instant, le savant, l'homme de la pensée, grâce à son maître, l'emporta sur l'artiste de la parole; qui donc pourrait s'en plaindre!

Et comme l'on comprend bien, en rappelant cette psychologie du début de sa carrière, pourquoi Charcot a toujours tenu

en médiocre estime le concours considéré comme instrument destiné à juger les qualités venues et à venir d'un médecin !

Ce fut en 1862, son stage de médecin du Bureau central terminé, que Charcot arriva comme chef de service à la Salpètrière, la même année que son ami Vulpian.

C'était, ainsi que l'a fait remarquer mon ami, le professeur Joffroy, dans son bel article nécrologique des Archives de Médecine expérimentale^ la réalisation d'un rêve qu'il caressait depuis l'année 1852 qu'il avait passée dans cet hospice, en qualité d'interne. Dès cette époque, il avait entrevu tout le parti que l'on pouvait tirer, pour l'avancement de la pathologie, de la richesse incomparable des matériaux accumulés dans les dortoirs de la Salpêtrière.

Le vieil hospice, installé en 1653, dans les bâtiments du petit arsenal « pour le renfermement des pauvres vieilles femmes », fut appelé la Salpêtrière, parce que, comme vous le savez sans doute, il servait autrefois à la fabrication du salpêtre. En 1684, on avait construit, au centre de l'hôpital, la prison de la Force, destinée aux filles perdues. En 1791, les aliénées incurables, que l'on traitait jusqu'alors à l'Hôtel-Dieu, furent transportées à la Salpêtrière. L'année 1795, on supprima la prison pour y loger des infirmes; le bâtiment dit de Saint-Vincent-de-Paul a précisément formé une partie du service de Charcot.

Au moment où Charcot et Vulpian, — deux noms que j'aime à associer dans un élan de reconnaissance filiale, — prirent possession de leurs services à la Salpêtrière, celle-ci, avec ses immenses bâtiments, d'âges différents, tout comme les vieilles cathédrales gothiques, avait déjà l'importance d'une petite ville. K cette époque, la population de l'hospice comptait environ 5 000 âmes, qui se décomposaient ainsi : 3 000 indigentes ou épileptiques non aliénées; environ 800 aliénées ; 250 malades à l'infirmerie; 800 employés, etc. Mais rien n'était disposé pour l'étude, — quoique l'enseignement libre de l'aliénation mentale y eût brillé et y brillât encore d'un vif éclat avec les Pinel, les Esquirol, les Ferrus, les Prus, les Lélut les Falret, les

Baillargor, les Trélat, les Delasiauve, etc. ; — rien n'était disposé, non plus, pour les recherches scientifiques. Il n'existait, en effet, ni laboratoire, ni amphithéâtre, ni quoi que ce soit; aussi, à quelques exceptions près, les médecins du Bureau central, que le hasard du roulement reléguait dans cet hospice, s'empressaient de partir à la première occasion.

Leur temps de séjour à la Salpêtrière leur apparaissait comme un exil dans un domaine perdu, où le pathologiste, oii le clinicien n'avaient pas grand'chose à voir. J'en excepte le grand Gruveilhier, qui fit, à la Salpêtrière, ses meilleures découvertes en anatomie pathologique, Rostan, qui y étudia le ramollissement cérébral, Landré-Beauvais, Cazalis, Barth, pour ne parler que de ceux qui sont morts.

Avec Gharcot et Vulpian, une ère nouvelle s'ouvre dans l'histoire de la Salpêtrière. Ce domaine perdu apparut à ces deux esprits clairvoyants comme une mine féconde qui contenait des trésors dont jusqu'ici on avait méconnu la valeur. Unis par une étroite amitié, dès leur internat à l'hôpital de la Pitié, ces deux hommes associèrent leurs efforts pendant des années, pour le plus grand profit de la science.

Il s'agissait d'abord de réunir et de cataloguer les matériaux cliniques accumulés ou plutôt enfouis dans cet hospice, avant de les mettre en valeur. Nos deux maîtres se mettent à l'œuvre. Peu à peu ils prennent, ou font prendre sous leur direction, les observations des centaines de malades qui peuplent leurs salles.

A cette époque l'anatomie pathologique était en plein essor. Il fallait faire bénéficier la clinique des lumières que cette branche nouvelle de la médecine était à même de jeter sur elle. Un laboratoire d'anatomie pathologique fut improvisé. Oh I certes, à cette première période, et pendant les années qui ont suivi, l'installation de ce laboratoire que j'ai connu et fréquenté en cet état était bien rudimentaire. Figurez- vous une toute petite pièce, assez mal éclairée, située à l'extrémité des salles des cancéreuses et munie de quelques microscopes, instruments indispensables pour les recherches anatomo-pathologiques, —

c'est une banalité de le dire à l'heure présente, — mais qui, à l'époque dont je vous parle, attiraient fortement les plaisanteries de quelques-uns des professeurs les plus en vue. Bientôt cet étroit local se trouva encombré de bocaux destinés à la conservation des pièces histologiques. Que de découvertes, capitales pour la science, en sont sorties!

La collaboration de Charcot et de Vulpian se continua ainsi, jusqu'en 1869, époque à laquelle ce dernier quitta la Salpêtrière pour l'hôpital de la Pitié. A partir de ce moment, Vulpian, tout en continuant ses recherches relatives à la pathologie et à la physiologie du système nerveux, se consacra, de plus en plus, à la médecine expérimentale et à la physiologie; ce fut là, on peut le dire, sa première et sa dernière passion.

Charcot resta seul à la Salpêtrière, qu'il n'a jamais songé à quitter. C'est là un témoignage d'une ténacité et d'une constance qui se retrouvent dans toutes les manifestations de sa vie intellectuelle.

Reprenons le fil de sa carrière.

Je vous disais que, dès son accession à la Salpêtrière, Charcot avait jugé indispensable de doter son service d'un laboratoire d'anatomie pathologique. Bientôt les résultats qu'il recueillera sur ce double champ d'observation, clinique et anatomique, vont lui suggérer l'emploi d'une méthode que, jusque-là, on ne connaissait encore qu'en germe.

Cette méthode le portera à rechercher les relations exactes et précises des troubles fonctionnels, qui constituent les symptômes des maladies, avec les lésions organiques correspondantes. C'est la méthode anatomo-elinique .

Cette méthode, nous allons la voir au service d'un jugement d'une sûreté étonnante, doublé d'un esprit ouvert à tous les progrès. Et, en effet, dès le début de sa carrière, Charcot comprit que la médecine, enfermée depuis des siècles dans le cercle de l'observation pure, avait donné à peu près tout ce qu'elle pouvait donner; que, pour la faire progresser, il fallait la faire profiter des conquêtes de toutes les sciences capables de l'éclairer. C'est sous l'empire de cette conviction qu'il en vint à sui-

vre attentivement les progrès de Vcmatomie, de \di jjhysiologie, de Vhistologie, de Vembnjologie, de V ophtalmologie, etc. Mais, s'il était toujours prêt à emprunter à ces diverses branches de la science biologique les éclaircissements qu'elles étaient susceptibles de lui fournir pour l'élucidation des problèmes qui se posent au médecin, il entendait que leur intervention ne se fît jamais qu'à titre d'auxiliaire de la médecine proprement dite. Pour lui, la clinique, doublée de Vanatomie pathologique, devait rester souveraine. S'il ne voulait pas de la subordination de la clinique aux autres branches de la science biologique, il n'acceptait pas davantage son asservissement par les doctrines et les idées préconçues, sous quelque patronage qu'elles se présentassent. Là-dessus, il s'est expliqué catégoriquement, à maintes reprises, et, chose curieuse, mieux que jamais, dans son dernier mémoire, fait en collaboration avec son élève Pitres, doyen de la Faculté de médecine de Bordeaux, un des neuropathologistes les plus distingués de notre époque, mémoire publié après sa mort. Dans cet écrit, sorte de testament posthume, il déclarait explicitement ceci : « Les cliniciens n'ont jamais eu à se louer d'avoir aliéné leur indépendance scientifique. Il fut un temps où l'hypothèse d'un principe immatériel, supérieur et extérieur à l'organisme, présidant aux fonctions sensitives et intellectuelles, était donnée, par les métaphysiciens, comme un postulatum indiscutable. Les médecins subirent le joug de la philosophie scolastique; ils s'attachèrent à rechercher le siège de l'âme, et dépensèrent en pure perte des efforts considérables à la poursuite d'inaccessibles chimères. Plus récemment, ils ont reçu, tout façonné, de la main des physiologistes, le dogme de l'homogénéité fonctionnelle da cerveau; et, pour ne pas se mettre en opposition avec une opinion fondée sur des expériences de laboratoire, ils soi^t restés hésitants et perplexes, devant une foule de faits pathologiques faciles à constater, n'osant pas tirer de leurs observations les conséquences logiques qu'elles comportaient.

« Il faut que ces fautes du passé servent à l'enseignement de l'avenir. Restons désormais maîtres dans notre domaine. Défrichons notre sol avec nos outils. Evitons par-dessus tout d'accepter, inconsidérément, des généralisations hâtives, ou de subordonner l'observation à des théories. Ne cherchons pas à

dominer les autres, mais ne nous laissons asservir par personne. Observons, sans parti pris, sans idées préconçues, les innombrables cas pathologiques qui passent tous les jours sous nos yeux. La mine est inépuisable, et si nous savons l'exploiter avec méthode, nous serons amplement rémunérés de nos peines. »

Quelles admirables pensées. Messieurs; elles devront, toujours, nous servir de guide, de bréviaire.

Voilà donc Gharcot fixé jusqu'à la fin de sa vie dans cet hospice qu'il nous a révélé comme un incomparable champ d'observation pour le neuropathologiste ; le voilà armé d'uneyjiéthode et àe principes, dont il a su mettre en évidence l'incontestable supériorité. Il approchait de la quarantaine. C'est l'âge où, dans le monde de la médecine, beaucoup d'autres ont donné le meilleur de leur activité intellectuelle, ont épuisé leur faculté productrice, et assis momentanément leur renom sur des travaux le plus souvent condamnés à l'oubli parce qu'ils ont été insuffisamment mûris.

Ne vous attendez pas à ce que l'homme, qui, à la fin de sa carrière, occupera la première place parmi les médecins de son époque, se complaise aux succès faciles, mais sans lendemain. Gharcot se prépare, dans le recueillement, à fonder une œuvre' durable.

Je vous ai dit avec quelle ardeur il se tenait au courant des autres branches des sciences biologiques, dont l'assistance lui paraissait plus ou moins indispensable à l'avancement de la médecine proprement dite. Il ne mit pas moins d'ardeur à se tenir au courant des travaux étrangers qui avaient trait à la pathologie médicale.

Ce n'était pas un mince mérite, à une époque où, en France, à quelques rares exceptions près, l'érudition des médecins s'exerçait exclusivement sur les œuvres du passé, et, où, dans les publications médicales, on mettait autant de rerecherche à étaler les opinions des auteurs les plus reculés, en remontant jusqu'à Hippocrate, qu'on témoignait d'indifférence pour les travaux contemporains, allemands et anglais.

Pendant une série d'années où déjà il était en possession de matériaux cliniques dont la publication devait mettre en relief sa valeur personnelle, Charcot se borna, ou peu s'en faut, à vulgariser en France, dans des revues de journaux, ceux d'entre les travaux étrangers qui lui paraissaient utiles à être connus des médecins, ses compatriotes. C'est au point que Marchai (de Calvi), dans la préface de son livre, sur les accidents diabétiques, paru en 1864, parlant de Charcot, ne trouvait d'autre éloge à faire de lui qu'en le qualifiant « d'écrivain érudit qui enrichissait journellement notre littérature médicale, en puisant aux sources étrangères ».

Comparez ce qui subsiste des travaux de Marchai (de Calvi) et de sa réputation, comme médecin, avec les travaux et la réputation de Charcot, et vous serez édifiés sur le point de savoir si le jugement, un peu dédaigneusement porté, était juste ou non.

Cependant, au sortir de ses études, dans sa thèse de doctorat, Charcot avait déjà donné des preuves de cette intuition qui, dans le domaine des sciences médicales, est la source des découvertes de tout ordre. C'est aux observations de Charcot, consignées dans sa thèse inaugurale, que nous devons d'avoir appris à distinguer le rhumatisme noueux, V arthrite déformante, de la goutte, deux maladies confondues jusqu'alors. Plus tard. ses recherches nous ont révélé d'autres particularités curieuses de l'histoire de la goutte. Je cite, notamment, la notion qui est relative à la non-existence d'un excès d'acide urique dans le sang, chez les sujets atteints de rhumatisme noueux. Mais ce que je tiens à constater, c'est que, dans les années qui ont suivi, ses publications, envisagées en tant que produits de son observation personnelle, ont été clairsemées. Il se réservait.

Mais voilà son esprit mûri par de longues années de travail et de méditation. Une ample moisson a été faite dans les salles de la Salpêtrière, sur ce champ d'observation si dédaigné par les médecins de sa génération. Il faut en faire bénéficier ses contemporains.

Le livre, le mémoire, l'article de journal se prêtent mal

à son but immédiat, car il s'agit de vulgariser des données acquises sur le terrain de la clinique. C'est l'enseignement qu'il faut pour cela, l'enseignement comme le comprenait Charcot, et tel que je vous le caractériserai dans un instant.

Cet enseignement est tout à créer ; Charcot n'hésite pas à le faire. Aucune difficulté ne le rebute. Je vous ai dit ce qu'était son laboratoire d'anatomie pathologique, pendant les quinze années qui ont suivi l'arrivée de Charcot à la Salpôtrière. D'amphithéâtre, destiné à abriter un auditoire si peu nombreux qu'il fût, il n'en existait pas à l'époque dont je vous parle. Une vieille salle de l'ancienne pharmacie, une ancienne cuisine en tiendront lieu tour à tour. Il ne se passera pas longtemps^ et le principal défaut qu'on reprochera à ce misérable local sera d'être trop étroit pour loger les auditeurs que, dès le début, attire la parole de Charcot.

Qu'était donc cet enseignement? Il comprenait, avant tout, des leçons de choses, c'est-à-dire la figuration vivante des épisodes remarquables d'une maladie par la présentation des malades. II embrassait une branche de la pathologie, où tout était à remanier ou à créer : je veux parler de la pathologie des centres nerveux. Cet enseignement offrait donc l'attrait du nouveau.

Mais Charcot n'eut garde de se spécialiser, dès le début, dans ce domaine négligé de la médecine. Son séjour à la Salpètiière, cet asile de toutes les infirmités humaines, l'avait miis en contact quotidien avec des vieillards. En leur qualité d'incurables, ils avaient, jusqu'alors, médiocrement attiré l'attention des médecins. Il n'en fut rien avec Charcot, qui trouva, dans ce milieu, peu suggestif en apparence, l'occasion d'étudier les caractères généraux de la pathologie sénile. Ses premières leçons, à la Salpètrière, furent précisément consacrées aux maladies des vieillards. Aujourd'hui, à vingt-cinq ans de distance, elles excitent encore l'admiration de ceux qui les lisent.

C'est seulement un peu plus tard, dans les années qui suivirent, qu'il fit ses premières leçons sur le système nerveux; ■elles nous ont valu, entre autres, des descriptions magistrales de la sclérose en plaques et de la paralysie agitante, deux maladies que Charcot, le premier, nous a appris à distinguer

l'une de l'autre, comme il l'avait fait déjà pour la goutte et le rhumatisme noueux.

C'est de cette première phase de son enseignement que datent ses mémorables leçons sur l'hémianesthésie sensitivosensorielle d'origine hystérique ou organique, sur l'hyperesthésie ovarienne, sur la compression lente de lamoelle, etc., etc.

Mais je ne veux point m'écarter du plan que je me suis assigné pour cette première leçon; c'est exclusivement de V homme, de 5« méthode, de sa carrière médicale, que je désire vous entretenir aujourd'hui. Je vous l'ai déjà dit, l'étude de son œuvre médicale ne saurait dignement être écourlée; je vous répète que je l'entreprendrai dans nos prochaines entrevues.

Je reviens aux caractères de l'enseignement inauguré par Charcot, dans cet hospice, il y a près de trente ans^ en 1866. Dès la première heure, cet enseignement libre, organisé dans de si déplorables conditions matérielles, loin des hôpitaux que fréquentaient de préférence les étudiants et les médecins, obtint un vif succès. Chose rare, exceptionnelle, ce succès ne s'est pas démenti pendant les vingt et quelques années qui ont suivi.

C'est assez dire que l'attrait du nouveau, dont je vous parlais il y a quelques instants, n'y eut qu'une part secondaire. Les causes de ce succès ininterrompu, il faut les chercher, avant tout, dans les qualités, innées et acquises, dont Charcot fit preuve dans le cours de cet enseignement.

Mon illustre prédécesseur n'avait rien de cette facilité oratoire, de cette faconde, qui permet à un parleur suffisamment entraîné, de discourir, d'une façon parfois séduisante pour l'oreille, sur le premier sujet venu, et de parler, pendant des heures entières, pour ne rien dire.

Le moindre de ses soucis était de briller; il n'avait qu'un but, qu'une préoccupation, c'était d'instruire et de convaincre. Aussi dédaigna-t-il, le plus souvent, de se servir du talent de l'improvisation qu'il avait acquis aisément, talent très commode pour ceux que rebute le travail, mais qui, en clinique, conduit d'une façon inévitable à un enseignement stérile.

Depuis les premiers moments jusqu'à la fin de sa carrière

professorale Charcot n'a pas cessé de consacrer un temps relativement considérable à la préparation de ses leçons, alors même qu'il avait à exposer des sujets dont il était imbu. Lorsque, après de longues méditations, il entrevoyait dans son esprit sa leçon telle qu'il voulait la faire, il se donnait le plus souvent la peine de l'écrire en entier de sa propre main, fait que mon ami le professeur Joffroy, dans son bel article consacré à la mémoire de Charcot, et dont je vous parlais tout à l'heure, a eu bien raison de souligner. Je vous assure que la tâche de ceux qui avaient pour mission de publier les leçons du Maître leur était ainsi rendue facile. D'ailleurs je vous parle de choses dont j'ai été témoin, à l'époque où, comme interne, je me trouvais en relations quotidiennes avec Charcot.

La leçon une fois écrite, Charcot se gardait bien de la lire ou de la réciter comme un exercice de mémoire. Ce qui s'était gravé dans son esprit, il se proposait de le faire pénétrer dans l'esprit de ses auditeurs et de l'y graver aussi.

C'était là son but et, pour l'atteindre, il savait faire appel à tous les moyens propres à lui permettre de captiver son auditoire. Il se l'attachait d'abord par un langage dépouillé de toute recherche inutile, mais d'une netteté d'expression, en rapport avec la netteté de la pensée. Aussi réussissait-il à rendre intelligibles, et même attrayantes, aux moins avancés parmi ses auditeurs, les notions les plus arides relatives à l'anatomie, à la physiologie ou à la pathologie des centres nerveux. Pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à relire, entre autres leçons, celles qu'il a consacrées à l'anatomie topographique des ganglions centraux et des faisceaux de substance blanche avoisinants, capsule interne et capsule externe, celles qui traitent de la circulation cérébrale, ou de la physiologie pathologique de la moelle, etc.

Doué d'une érudition étonnante, il savait se borner, en ce sens qu'il n'utilisait sa connaissance de la littérature médicale, française et étrangère, que pour les besoins exacts de la thèse qu'il se proposait d'exposer. Dans un langage séduisant de simplicité, et où chaque mot avait sa valeur propre, il s'emparait peu à peu de son auditoire, ébloui par la lucidité merveilleuse de sa parole, et fasciné par son regard pénétrant.

Mais son enseignement ne s'adressait pas qu'aux oreilles.

Je VOUS ai déjà dit que ses leçons didactiques étaient surtout des leçons de choses. Voulait-il, lors de la description d'une maladie, mettre en relief les traits les plus saillants de cette description, il ne négligeait jamais de présenter un ou plusieurs malades, qui réalisaient ces traits d'une façon nette. Il ne se bornait point à cela. Il mettait, en parallèle, avec ces malades, d'autres qui présentaient les mêmes traits, avec des différences peu apparentes au premier abord, mais néanmoins d'une grande importance.

C'est ainsi que l'auditeur se familiarisait très vite avec les caractères que présentent l'embarras de la parole, le tremblement, les troubles de la démarche, les pertes totales ou partielles des diverses variétés [de mémoire, les troubles de la sensibilité, les troubles de la vision, de la réflectivité, etc., etc., qu'on observe dans les différentes affections des centres nerveux.

Par des artifices ingénieux, il amplifiait quelquefois tel symptôme pour en faire ressortir les caractères spécifiques. Qui, parmi ses auditeurs fidèles du temps passé, n'a présente à l'esprit cette collection bizarre mais instructive de malades trembleurs, munis de coiffures terminées par de longues tiges, et que Charcot présentait, dans cet amphithéâtre, pour démontrer les caractères oscillatoires des diverses variétés de tremblements?

Ceux qui suivaient l'enseignement libre de Charcot apprenaient ainsi à se familiariser avec des maladies dont il n'était que peu ou point question dans les traités didactiques de l'époque. Ils étaient initiés à l'art si difficile de porter un diagnostic et un pronostic rigoureux sur des affections que l'on commençait seulement à connaître.

Enfin, ce qui n'était pas le moindre attrait de cet enseignement libre, une large part y était faite à l'exposé des résultats de sa méthode anatomo-clinique, à l'étude du siège exact et de la nature des lésions dont dépendent les symptômes.

Ce côté de l'histoire des maladies, sur lesquelles se porta l'attention de Charcot, fut cultivé par lui avec un soin tout

spécial. A une époque où, en France, l'anatomie pathologique ne comptait qu'un nombre relativement restreint de fidèles, il proclama la nécessité d'accorder une grande importance aux ^études de cet ordre, principalement en pathologie nerveuse.

Il fit de son laboratoire un centre de recherches, où se sont formés un grand nombre d'anatomo-pathologistes, et d'où sont sortis des travaux de premier choix ; les citer tous m'entraînerait trop loin. Je ne ferai que rappeler quelques-uns de ceux qui ont été publiés avant l'accession de Gharcot à l'enseignement officiel de la clinique. Remarquez, Messieurs, que presque tous marquent une date importante dans l'histoire des découvertes concernant les maladies du système nerveux, dans le cours des trente dernières années.

Ainsi : le travail fait en commun avec Cornil {Société de Biologie, 1864) concernant l'observation d'une femme morte à l'âge de 49 ans, dans le service de Gharcot à la Salpêtrière. Gette femme présentait depuis longtemps une atrophie d'un grand nombre de muscles des membres inférieurs. Les commémoratifs et l'évolution des accidents parlaient dans le sens de la paralysie spinale infantile. L'autopsie, la première en date, a montré qu'il en était bien ainsi, en indiquant la présence de corpuscules amyloïdes, surtout abondants au sein des cornes antérieures de la substance grise;

Les recherches sur l'anatomie pathologique de la sclérose en plaques et de la paralysie agitante, qui montrèrent nettement la différence de nature de ces deux affections ;

Le mémoire, resté classique, de Bouchard sur les dégénérations secondaires de la moelle épinière [Archives générales de Médecine, 1866) ;

Les recherches faites en commun également avec Bouchard, et qui ont abouti à la découverte du rôle des anévrysmes miliaires dans la pathogénie de l'hémorrhagie cérébrale [Société de Biologie, 1866) ;

La thèse de Gotard sur l'atrophie partielle du cerveau (Paris, 1868) ;

Un travail fait en collaboration avec le même auteur et dont les détails sont consignés dans les thèses de Poumeau et de Proust. Ge travail porta le dernier coup à l'ancienne doctrine du ramollissement, dit inflammatoire, du cerveau, en même

temps qu'il était la démonstration du rôle prépondérant de l'oblitération vasculaire;

Les travaux de Joffroy et Charcot (1890) sur la paralysie infantile et, notamment, une observation d'une valeur capitale au point de vue du siège des lésions spinales de la paralysieinfantile ;

Les travaux des mêmes auteurs sur la paralysie labio-glossolaryngée (l'autopsie publiée est la première en date, 1870), et sur la pachyméningiLe cervicale hypertrophique (1872) ;

Ceux sur la paralysie pseudo-hypertropliique (1872) ; ceux de Pierret sur les altérations des cordons postérieurs dans l'ataxie locomotrice progressive, mémoire capital, qui a été le point de départ de toutes les recherches ultérieures dans cette même voie ;

Ceux de Gombault et Charcot sur l'atrophie musculaire progressive, type Duchenne-Aran (1875) ; sur la sclérose latérale amyotrophique (1869-1874), etc.

Rien d'étonnant, dès lors, que lorsqu'en 1872 la chaire d'anatomie pathologique de notre Faculté devint vacante, par suite de l'accession de Vulpian à la chaire de médecine expérimentale, le choix de l'école se portât, sans hésitation, sur l'homme qui s'imposait à un double titre :

Charcot, dans l'enseignement libre, s'était révélé comme un maître, dans toute l'acception de ce mot; et, à l'époque dont je vous parle, il était davantage connu et estimé comme anatomopathologiste que comme clinicien.

C'était du reste à tort; la meilleure preuve qu'on en puisse donner, c'est que Charcot, tout en consacrant aux exigences de son enseignement officiel une part largement suflîsante de son activité, n'abandonna point, pour cela, son enseignement libre de la Salpêtrière, qui relevait surtout de la clinique.

Aussi bien l'anatomo-pathologiste n'était en Charcot qu'un prolongement du clinicien: j'espère vous le démontrer, quand je vous exposerai son œuvre médicale, dans son ensemble et dans ses détails.

Voilà donc Charcot en possession de la chaire d'anatomie pathologique. Cela nous reporte à l'année 1872. Je vous ai dit

le succès qu'avait obtenu son enseignement libre à la Salpêtrière, succès qui ne s'était pas démenti. Allait-il le retrouver dans sa chaire officielle? On eût pu craindre que non, en tenant compte de l'aridité des matières qu'il avait à enseigner. L'anatomie pathologique, considérée en elle-même, n'est pas précisément la branche de la médecine qui offre le plus d'attrait pour ceux qui se destinent à la pratique médicale. On peut même dire qu'elle les rebute le plus souvent, surtout depuis qu'elle est dominée par l'histologie. Comment fit Charcot pour attirer la foule des élèves à son enseignement, pour les intéresser? Il procéda comme un homme pénétré de cette idée, qu'il avait devant lui de futurs praticiens qui étudiaient l'anatomie pathologique, non pour l'amour de l'art, mais pour le parti qu'ils en pourraient tirer en vue d'une connaissance plus approfondie des maladies. Il évita aussi de s'exprimer dans ce langage, hérissé de termes techniques, qui est d'usage courant dans les traités d'anatomie pathologique, et qui les rend d'une lecture si pénible aux débutants. Bref, il déploya, dans sa chaire, les mêmes qualités qui avaient couronné d'un si vif succès son enseignement libre. Les leçons qu'il a professées ainsi, durant dix années consécutives, ont été publiées et réunies en volumes dont la lecture s'impose à tous les médecins qui veulent avair une conception exacte des affections du poumon, des cirrhoses du foie, des diverses fomies du mal de Bright.

Je vous rappelle son étude extrêmement importante des broncho-pneumonies aiguës, dans laquelle il montra que l'élément anatomique principal est, en réalité, le nodule péribronchique ; ses recherches sur la tuberculose pulmonaire, qui nous ont appris que le nodule tuberculeux est toujours l'élément capital dans les lésions de la phtisie pulmonaire ; qu'on le rencontre, quand on sait le chercher, même dans les pneumonies caséeuses, fait extrêmement important pour l'époque, au point de vue de la doctrine de l'unité de la tuberculose, aujourd'hui classique.

Je vous rappelle aussi la merveilleuse clarté qu'il a apportée dans sa conception des cirrhoses du foie, des cirrhoses du rein ; sa description, resiée classique, de la lithiase biliaire; ses expériences concernant la production de la néphrite saturnine ; ses

leçons sur la pathogénie de l'albuminurie, dans lesquelles il a mis en valeur, avec une grande précision, l'importance du ralentissement de la circulation glomérulaire.

Pendant les années durant lesquelles il occupa la chaire d'anatomie pathologique, Charcot, je vous l'ai dit, n'abandonna pas son enseignement de la Salpêtrière. De plus en plus, il se consacra à l'étude des affections nerveuses.

Son succès allait grandissant. Tous ceux, parmi les médecins connus du monde entier comme parmi les étudiants, qu'animait le feu sacré de la science, accouraient aux leçons que faisait Charcot, le dimanche, dans cet hospice, pendant un semestre de l'année.

Je parle d'une époque qui n'est pas encore très loin de nous, et où étaient agitées, parmi les savants, des questions qui passionnaient au plus haut degré tous ceux qui s'intéressent aux choses de la médecine, de la physiologie, de la psj^chologie.

C'est l'époque où le monde des biologistes était partagé en deux camps sur la question des localisations cérébrales, et où Charcot assura le triomphe de la doctrine qu'il avait faite sienne, en même temps qu'il démontrait la suprématie de la clinique sur l'expérimentation, dans le domaine de la pathologie.

C'est l'époque où l'étude de l'hystérie entra dans une voie nouvelle, et où les belles recherches de Charcot et de ses élèves nous firent enfin connaître les lois qui régissent les manifestations, en apparence si désordonnées, de la grande névrose qui était dite protéiforme.

C'est l'époque où Charcot, saisissant les rapports de l'hystérie avec certains états ou phénomènes qui relèvent de l'hypnotisme, entreprit de réhabiliter une étude reléguée dans le domaine du charlatanisme et de la supercherie par les représentants de la science oflicielle. Je laisse de côté une foule de notions nouvelles, relatives à la pathologie des centres nerveux, qui étaient mises au jour, démontrées et vulgarisées dans ces leçons du dimanche, ou dans celles de la Faculté.

Tel fut le retentissement de ces leçons, à l'étranger et en France, tels étaient les progrès que Charcot et ses élèves avaient fait faire à la pathologie nerveuse, qu'une innovation s'imposait, celle de la création d'une chaire de clinique, consacrée spécialement aux maladies du système nerveux.

C'était le vœu de Charcot qui, maintes fois, dans ses leçons, avait exprimé l'espoir que cet hospice, dont plus que personne il avait fait connaître les ressources cliniques, devînt, pour les maladies du système nerveux, un centre régulièrement organisé d'enseignement et de recherches.

Ce vœu fut enfin exaucé. En 1882, une chaire de clinique des maladies du système nerveux était créée à la Salpêtrière, pour être occupée par Charcot. Ce n'était que la consécration officielle d'un enseignement dont les débuts remontaient à bien des années en arrière.

Que de chemin parcouru depuis lors .'Que d'améliorations et que de perfectionnements apportés à l'organisation de cet enseignement! Dans la leçon qu'il fit, en prenant possession de sa nouvelle chaire, Charcot s'est complu à énumérer ces améliorations et ces perfectionnements : une consultation externe, avec délivrance des médicaments, avait été instituée; on avait ainsi la possibilité de rencontrer des malades réalisant les formes légères, atténuées, frustes, des affections c[u'on n'observe à la Salpêtrière que lorsqu'elles sont parvenues à une période avancée. On y avait annexé, dans l'enceinte même de l'hospice, un service destiné à recevoir, temporairement, quelques-uns des malades qui se présentaient à la consultation. D'autres innovations avaient précédé celle-ci. « Nous possédons, disait Charcot, un musée anatomo-pathologiqiie auquel sont annexés un atelier démoulage et à^ photographie, un laboratoire d'anatomie et de physiologie i:)athologique bien aménagé, qui contraste singulièrement avec la salle étroite, mal éclairée, seul refuge que nous ayons eu à notre disposition, mes élèves et moi, pendant près de quinze années, et que nous appelions pompeusement « le laboratoire » ; un cabinet d'ophtalmologie, complément obligatoire d'un Institut neuro-pathologique; Y amphithéâtre d'enseignement dans lequel j'ai l'honneur de vous recevoir et qui est pourvu, vous le voyez, de tous les appareils modernes de démonstration.

« Enfin nous possédons un service richement doté de tous les appareils nécessaires à la pratique de Félectro-diagnostic et del'électrothérapie, et où de nombreux malades viennent, trois fois la semaine, recevoir des soins appropriés à leur état. »

A ce propos, et comme incidente, laissez-moi vous dire qu'en réalité le laboratoire d'anatomie pathologique de la clinique, bien supérieur, cependant, à l'ancien laboratoire, dont je vous ai parlé, n'était en somme qu'un couloir de dégagement, assez mal éclairé, et, dans tous les cas, devenu parfaitement insuffisant. J'ai pu, grâce au bienveillant appui de M. le doyen de la Faculté de médecine, de M. le directeur de l'Assistance publique, de M. le directeur de la Salpêtrière, un vieil ami de vingt ans, en faire édifier un nouveau, qui ne réalise pas encore l'idéal; mais l'air, la lumière, l'espace ne nous sont pas ménagés, et j'espère que toutes les bonnes volontés pourront y trouver place. J'espère aussi que d'autres laboratoires, urgents pour un service de clinique des maladies nerveuses, pourront être construits ou terminés; ainsi, par exemple, celui de thérapeutique appliquée, de psychologie. Quant au laboratoire d électrothérapie , qui nécessite un remaniement complet, j'espère bien que je pourrai le faire rentrer dans le giron de la clinique, d'où il n'aurait jamais dû sortir.

Je ferme la parenthèse, et je reviens à l'historique de la chaire qui venait d'être fondée.

C'était en somme, et à peu de choses près, l'organisation actuelle de la Clinique, telle que vous la connaissez. Quant à l'enseignement, il subit une transformation dont je ne saurais trop faire ressortir l'importance : aux leçons didactiques telles qu'il les avait professées jusqu'alors, et qui étaient préparées de longue main, Charcot adjoignit ses leçons du mardi, qu'il faisait, en quelque sorte, au pied levé, à l'improviste, en prenant pour thème les cas intéressants qui se présentaient à la consultation externe. Ce genre d'enseignement clinique, le plus

profitable entre tous quand il est fait comme il doit l'être, exige, pour cela, une expérience consommée. Cette expérience, Charcot, pour ce qui concerne la pathologie nerveuse, la possédait plus que personne, après les vingt années passées dans cet hospice, où il fut toujours un chef de service d'une exactitude irréprochable; sans compter que, dans son cabinet de consultation, il avait l'occasion d'examiner les échantillons les plus curieux d'affections nerveuses, chez des malades qui accouraient de tous les pays du monde.

Les « leçons du mardi » ont été, pour des centaines de médecins, l'occasion de se familiariser avec le diagnostic, le pronostic et le traitement des maladies du système nerveux. Cette occasion, ils ne l'eussent point trouvée ailleurs, en France, à l'époque donc je vous parle. Cela seul est suffisant pour valoir à Charcot le titre de chef d école, que personne ne saurait lui contester.

Mais ce titre, il a su le mériter d'autre façon; je veux parler de l'influence qu'il a exercée sur ceux d'entre ses élèves qui ont été associés d'une façon particulièrement étroite à sa carrière. Il a fait, de presque tous, des hommes qui se sont signalés par leurs travaux scientifiques, et dont beaucoup sont devenus, à leur tour, des maîtres, quelques-uns déjà au sommet de la hiérarchie médicale.

C'est lui qui leur a inspiré leurs premières recherches, qui leur en a fourni les éléments cliniques, les matériaux anatomopathologiques, qui leur a indiqué la direction à suivre, le but à atteindre, qui les a éclairés de ses conseils, qui leur a fait partager les trésors de sa vaste érudition.

Et quand les résultats de leurs eff'orts répondaient dans une suffisante mesure à son attente, il leur facilitait leur avancement dans la carrière, en les appuyant de toute la puissance de sa protection, fait contre lequel on a quelquefois protesté, mais qui est amplement motivé par la valeur de ceux qu'il a ainsi conduits aux positions officielles et aussi par les services qu'ils ont rendus à la science.

Charcot ne s'est pas contenté d'inspirer un nombre prodigieux de travaux et de recherches à ceux qui ont été ses élèves à des titres divers. Il leur a facilité l'occasion de les produire au grand jour, en présidant à la fondation de journaux et de revues spéciales. C'est lui qui a aidé notre ami Bourneville à fonder le Progrès médical et les Archives de Neurologie ; il a eu une part prépondérante à la fondation de la Revue de Médecine et de Chirurgie, qui s'est dédoublée dans la suite. Précédemment il avait pris une part effective à la fondation des Archives de Physiologie, plus tard à la fondation des A r drives de Médecine expérimentale et d' Anatomie pathologique, qui firent suite aux Archives de Physiologie quand celles-ci réclamèrent leur autonomie; c'est grâce à lui que nous avons vu naître et renaître V Iconographie photographique de la Scdpétrière, si riche en documents dont la valeur artistique le dispute à la valeur clinique. Enfin, dans les derniers temps de sa vie, nous avons vu se fonder sous ses auspices la Revue neurologique, destinée à consacrer à l'analyse rapide des travaux de pathologie nerveuse, publiés en France et à l'étranger, une importance égale à celle que les Archives neurologiques accordent aux travaux de longue haleine, aux mémoires originaux de vaste envergure; de sorte que ceux qui, en France, veulent se tenir au courant de la pathologie nerveuse, n'ont plus rien à envier à l'Allemagne et aux autres pays.

Ce n'est pas tout. Avant l'époque où les obligations que lui imposait l'enseignement officiel absorbaient le meilleur de son temps, Charcot a pris une part considérable aux travaux des Sociétés savantes. Il a été un des fondateurs de la Société de Biologie, et son vice-président en 1860. Vous trouverez, dans les comptes rendus de cette Société, une foule de communications qu'il fit en son nom personnel ou qu'il inspira à ses élèves. Beaucoup de ceux qui m'écoutent ont encore présents à la mémoire les retentissants débats que soulevèrent, au sein de cette Société, les premières publications de Charcot relatives aux localisations cérébrales. Avec quelle implacable logique

24 CLIMQUE DES 3IALADIES DU SYSTÈME NERVEUX.

et quelle froide assurance du succès il sut faire triompher sa doctrine !

.Membre de la Société anatomique depuis 18S2, il présida les séances de cette Société de 1872 à J882, pendant tout le temps qu'il fut professeur d'anatomie pathologique, et presque sans jamais manquer une séance. Il avait su, en procédant ainsi, imprimer à ses travaux une activité qui n"a pas toujours été égalée depuis.

Il fut élu membre de l'Académie de Médecine en 1872, et membre de l'Institut en 1883. Trop longue est la liste des titres honorifiques dont il a été comblé dans tous les pays du monde savant, et notamment en Angleterre, en Russie, en Allemagne, pour que j'essaie de vous les rappeler. Dès 1883, son exposé des titres scientifiques n'en énumérait pas moins de 27 !

Tel était le Maître dont j'avais à cœur devons retracer la carrière médicale.

Je vous ai montré ses qualités dominantes; son ardeur au travail qui ne s'est pas ralentie jusqu'au dernier jour de sa vie ; sa téjiacité et son esprit de suite, qui se sont affirmés dans toutes les manifestations de son activité médicale ; à preuve sa fidélité à l'hospice qu'il s'était désigné comme théâtre futur de ses recherches, au sortir même de l'internat; à preuve la persévérance qu'il mit à créer et à perfectionner l'enseignement des maladies du système nerveux, sans même l'interrompre pendant les dix années qu'il occupa la chaire d'anatomie pathologique; à preuve sa fidélité à la méthode et aux principes qu'il s'était imposés au début de sa carrière; son acharnement à édifier, sur des bases inébranlables, les doctrines qui lui apparaissaient comme des déductions naturelles des faits.

Je vous ai montré comment il avait su mettre ces qualités au service d'aptitudes merveilleuses : Charcot était doué d'une intuition des choses de la médecine et d'un discernement qui lui ont valu la qualification de « visuel de génie )),de la part d'un des neuropathologistes les plus compétents de notre époque, de StriimpelL

Je VOUS ai dit ce qu'avaient été sa méthode et ses principes :

Il comprit la juste hiérarchisation des diverses branches de la médecine et la nécessité de les subordonner toutes à la clinique.

Jamais, même à ses débuts, il ne se laissa éblouir par le prestige dont jouissait l'expérimentation physiologique, voire qu'il a su redresser les erreurs de celle-ci sur bien des points.

Jamais il ne se laissa détourner de sa voie par des théories basées sur des idées préconçues, et qui se trouvaient en contradiction avec les données de l'observation clinique.

Jamais il ne faisait dire aux faits plus qu'ils ne le pouvaient. Pour les interpréter, il ne dédaignait point de faire appel aux branches les plus diverses de la science médicale. Mais il entendait que dans le domaine de la pathologie humaine, la clinique, éclairée par l'anatomie pathologie, jugeât en dernier ressort.

Et, lorsqu'il lui arrivait de s'élever des faits aux théories, il le faisait toujours avec une logique impeccable. N'empêche qu'il entendait que ces théories fussent modifiées, transformées au fur et à mesure que se multipliaient les révélations de la clinique et de l'anatomie pathologique, témoins les mémorables leçons qu'il a consacrées à une revision de la nosographie des atrophies musculaires. Sitôt que ses idées doctrinales cessaient d'être en harmonie avec les faits, il se résignait sans peine à les abandonner.

Son rôle en médecine a été à la fois celui d'un homme d'avant-garde, d'un novateur de génie, et d'un chef d'école. 11 s'est rallié à toutes les innovations utiles; il a contribué à les vulgariser, sans jamais exagérer leur valeur.

C'est ainsi qu'il a introduit, en France, l'usage de la thermométrie clinique.

C'est ainsi qu'un des premiers, il contribua à faire connaître les services que les recherches histologiques pouvaient rendre aux cliniciens.

La tournure scientifique de son esprit s'est manifestée en une foule d'autres circonstances, mais notamment dans l'organisation des laboratoires annexés \h son service de clinique.

Comme chef d'école, Charcot s'est imposé à ses contempo-

rains pour les dominer; il a été, à la fois, un créateur, \ni initiateiir, et un inspirateur .

Il a su grouper autour de lui une jeunesse studieuse qui se recrutait, non seulement en France, mais dans tous les pays du monde civilisé : on peut dire, sans exagération, qu'à l'heure actuelle, presque en tous les lieux oii il existe un enseignement de neuropathologie, on est sûr de trouver, parmi ses représentants, des hommes qui ont fait ou complété leurs études à la clinique de la Salpêtrière, et qui répandent, de par le monde, les idées, les doctrines, la méthode du plus célèbre des neuropathologistes de ce temps.

Il n'a pas seulement formé une pépinière d'élèves qui comptent aujourd'hui parmi l'élite de la médecine; il n'a pas seulement inspiré leurs travaux les plus remarquables. Par ses propres écrits, par ses leçons, il a suggestionné et guidé la grande majorité des neuropathologistes de la période contemporaine, qu'ils le veuillent ou non. Voire qu'à l'étranger sa supériorité a été affirmée par un homme de la valeur de Leyden, lorsque, dans son article nécrologique, après avoir constaté que Charcot « était considéré partout comme la première autorité sur le terrain de la neuropathologie », il ajoutait plus loin : « Tout ce qui, dans le vaste domaine des maladies nerveuses, était mis au jour par lui-même et par d'autres, en fait de choses neuves et intéressantes, se trouvait démontré et exposé dans cette enceinte, et recevait là seulement sa véritable place dans la science. Là était le centre, on peut dire le grand marché universel de la neuropathologie où tout était à voir et à apprendre, où presque quotidiennement quelque chose de nouveau était offert. »

Aussi bien quand je vous aurai, dans les leçons suivantes, exposé et approfondi l'œuvre médicale de Charcot, j'espère que j'aurai fortifié en vous cette conviction qu'avec lui a disparu le plus grand médecin de ce siècle.

Et ne croyez pas. Messieurs, que ces paroles ne soient que l'expression de la pensée d'un élève reconnaissant. Non, non; lisez et relisez avec soin les diverses notices consacrées à la mémoire de Charcot, — je ne parle pas de celles qui ont été écrites par ses élèves que l'on pourrait récuser; je fais allusion seulement à celles qui ont été publiées à l'étranger, en Aile-

magne, en Russie, en Angleterre, en Italie, etc., etc., — presque toutes reflètent la conclusion que je formulais tout à l'heure.

Messieurs, si Charcot n'a laissé qu'un successeur officiel, — celui qui a l'honneur de parler devant vous, — en réalité, et pour le plus grand bien de la science, il a créé des disciples nombreux, vaillants, quelques-uns déjà des maîtres dans le domaine de la neuropathologie. Mon devoir, et j'ajoute ma joie, sera de vous faire connaître leurs œuvres. Et, tous ensemble, travaillant chacun du mieux que nous pourrons, nous arriverons ainsi à soutenir la légitime réputation de l'Ecole de la Salpêtrière, à honorer virilement, mieux que par des paroles, la mémoire de son fondateur, dont le nom est à jamais impérissable.

CHARCOT CONSIDERE COMME MÉDECIN ET SURTOUT COMME NEUROPATHOLOGISTE

SoMii.\iE,E. — But de cette étude. — Énumération des principaux travaux de Cliarcot qui se rapportent aux diverses branches de la pathologie médicale autres que la pathologie nerveuse. — Travaux de Charcot qui se rapportent à la pathologie nerveuse; ils embrassent trois domaines principaux : les localisations cérébrales et spinales, l'hystérie et l'hypnotisme.

Localisations cérébrales. — État de nos connaissances concernant les localisations cérébrales avant la découverte de Fritsch et Hitzig. — Premières découvertes de Charcot relatives aux localisations centrales. — Intervention de la méthode anatomo-clinique dans l'étude des localisations corticales, à la suite de la découverte de Fritsch et Hitzig; programme de Charcot. — Coup d'œil sur les résultats acquis. — Part prépondérante qui revient à Charcot dans la découverte des localisations motrices : opposition de Brown-Séquard; triomphe de la méthode anatomo-clinique. — Phase nouvelle dans laquelle est entrée l'étude de la fonction du langage et des troubles de cette fonction ; part qui revient à Charcot dans cette évolution. — -Localisation de la lésion qui engendre la chorée symptomatique.

Localisations dans les maladies de la moelle. — Découvertes de Turck et de Charcot, relatives aux dégénérescences secondaires. — Découverte du rôle atrophique des cellules des cornes antérieures ; du siège précis des premières lésions spinales du tabès ; de la signification de la sclérose des cordons latéraux. — Travaux de Charcot relatifs à la sclérose en plaques et aux scléroses en général. — Essai de physiologie de la moelle épinière. — Coup d'œil rectrospectif — Coup d'œil sur l'état actuel de la pathologie spinale. — Ligne de conduite tracée par Charcot pour l'étude de la pathologie spinale. — Travaux divers.

Affections des nerfs périphériques. — Leur étude a beaucoup moins attiré Charcot; avènement des polynévrites; leur prétention à supplanter les affections spinales est combattue par Charcot.

Messieurs,

Je me suis engagé, dans ma leçon inaugurale, à vous exposer V œuvre médicale de mon illustre prédécesseur Charcot. Je ferai

suivre cette étude de celle de l'œuvre d'une époque, l'une et l'autre se confondant pour aboutir à la constitution actuelle de la pathologie nerveuse.

De cette double étude se dégagera, je pense, la preuve que si Charcot n'a pas été le créateur de la neuropathologie, il a eu, cependant, la plus grande part à l'avancement de cette branche de la médecine qui, actuellement, surpasse toutes les autres en importance, tandis qu'elle était encore dans les limbes au moment où il fit son entrée dans la carrière.

J'attends de ces premières leçons un autre résultat.

En vous récapitulant les principales étapes franchies par nos connaissances en anatomie, en physiologie et en pathologie du système nerveux, je croirai suivre la route la plus facile et la plus rapide, pour vous donner une idée d'ensemble, qui soit à la fois aussi réduite et aussi exacte que possible, de l'état actuel de la neuropathologie. De la sorte, vous serez en mesure de connaître dans ses grandes lignes le terrain que nous aurons ensuite à explorer en détail au fur et à mesure de nos entrevues.

C'est donc par l'œuvre médicale de Charcot considéré surtout comme neuropathologiste , que je vais commencer.

Tout ceux qui ont eu à parler de cette œuvre ont fait valoir combien elle était vaste, combien Charcot s'était montré médecin dans toute l'acception du mot. Le fait est que cet observateur génial a étendu le champ de son activité à toutes les branches de la pathologie interne.

Son début dans la carrière médicale est marqué par une œuvre de maître, car elle est restée. Dans sa thèse de doctorat (1853) intitulée : Études pour servir à thistoire de l'affection décrite sous les noms de goutte asthénique primitive, de nodosités des jointures, rhumatisme articulaire chronique (forme primitive), Charcot a établi une distinction fondamentale entre deux maladies confondues jusqu'alors, la goutte et le rhumatisme noueux. Il a indiqué, d'une façon précise, les caractères différentiels de ces deux affections. Il a montré l'étroite analogie des lésions du

rhumatisme noueux et des lésions de l'arthrite sèche. Autant de notions qui sont devenues et sont restées classiques.

Plus tard, il a consolidé, en quelque sorte, cette œuvre première ; il a démontré la non-existence d'un excès d'acide urique dans le sang, chez les sujets atteints du rhumatisme noueux, contrairement à ce qui a lieu dans la goutte. Cette dernière maladie, qui fixe son attention au début de ses études, il ne la perd pas de vue dans le cours de sa longue carrière. Comme en tant d'autres circonstances, nous voyons se manifester là cette ténacité, cet esprit de suite qui comptent parmi les qualités dominantes de Charcot. Un jour, il complète nos connaissances des altérations des cartilages dans la goutte. Une autre fois, il fait ressortir l'importance clinique des concrétions tophacées de l'oreille externe chez les goutteux, en utilisant les observations empruntées à sa pratique. Puis il nous révèle l'influence que peut exercer l'intoxication saturmine sur le développement de la goutte. Plus tard encore, ses travaux, faits en collaboration avec Cornil, éclairent d'un jour nouveau notre connaissance des altérations anatomiques des reins chez les goutteux.

Vers la même époque, il consacre des travaux nombreux et variés à l'étude de la tuberculose et du cancer, à l'étude des pyrexies, à l'étude des altérations du sang, — et je rappelle, en passant, que les cristaux dits de Cliarcot-Leyden, mais découverts par Charcot, constituent encore un caractère hémathologique de la leucémie, d'une valeur incontestable, — à l'étude des embolies, des thromboses, des endocardites, des paralysies ischémiques, de certaines affections du tégument externe. Laissez-moi vous signaler en passant un remarquable travail qu'il publia en 1839 [Société de Biologie) sur le rôle de l'ischémie dans la claudication intermittente chez l'homme. Il montra, dans ce travail, que chez les sujets de notre espèce, de même que chez le cheval, la claudication intermittente est la conséquence d'une oblitération plus ou moins complète des troncs artériels principaux des membres affectés (artère iliaque primitive, chez l'homme).

Dans les premières années de sa carrière médicale, sa participation au concours d'agrégation (1860) lui fournit l'occasion de mettre en relief une érudition considérable, qualité rare,

L ŒUVRE D UN HOMME. 3t

presque dédaignée à cette époque, excepté par quelques-uns, et de mettre à profit, dans sa thèse sur la pneimionie chronique, les nombreux matériaux qu'un premier séjour à la Salpêtrière l'avait mis à même de recueillir sur les affections chroniques des voies respiratoires.

A quelque dix ans de là, nous le trouvons dans la chaire d'anatomie pathologique de cette Faculté, exposant à ses auditeurs l'histoire des lésions dans les affections des voies respiratoires. Sa description du lobule pulmonaire, inspirée par la préoccupation qu'il avait de nous doter d'une anatomie médicale de structure des principaux organes, est restée classique. « Acôté de l'anatomie normale de structure, disait-il, il y a lieu de donner place à une anatomie intermédiaire en quelque sorte, à la macroscopie et à l'histologie proprement dites, faite en vue de l'application à la pathologie et qu'il serait bon, peut-être, d'appeler anatomie normale de structure » .

Il s'agissait, en somme, de faire ressortir, dans les détails de la structure d'un organe, ce qui présente une importance prépondérante au point de vue de l'anatomie pathologique. Cette lacune de nos traités d'anatomie et d'histologie, Charcot a eu le mérite de la combler tant pour les poumons que pour le foie, les reins, la moelle épinière et le bulbe.

Je ne ferai que vous citer les remarquables leçons dans lesquelles il a déchiffré l'anatomie pathologique de la bronchopiieumonie aiguë, Aes pneumonies chroniques, et, notamment, des cirrhoses du foie; ses recherches expérimentales sur les pfieu- 7nokonioses, sur les affections pulmonaires consécutives à l' inhalation fies particules solides, ses recherches anatomo-pathologiques sur la phtisie et la tuberculose des poumons, qui ont concouru à établir que les éléments constituants du tubercule, abstraction faite du bacille de Kocb, qui n'était pas encore découvert, n'ont rien de spécifique, et que le rôle de l'inilammation est tout à fait accessoire dans l'évolution de la phtisie pulmonaire.

Je passe tout aussi rapidement sur les recherches et les leçons qui ont trait aux maladies du foie, des voies biliaires et

des reins. Je ne puis cependant me dispenser de vous rappeler que c'est àCharcot, et en partie à son collaborateur Gombault, que nous devons les premières notions exactes sur les altérations du foie consécutives à la ligature du canal cholédoque, sur les caractères anatomiques des différentes formes de la cirrhose du foie et sur les cirrhoses viscérales épithéliales en général.

Un des premiers, il a fixé, en termes nets et précis, la distinction anatomo-pathologique et clinique des divers types morbides compris sous la dénomination de maladie de Bright, en même temps qu'il complétait nos connaissances touchant les conditions pathogéniques de l'albuminurie. Ce sont ses recherches sur la néphrite saturnine expérimentale qui nous ont fixé définitivement sur l'évolution du processus anatomo-pathologique de l'une des formes de néphrites, que l'on englobait jadis dans la maladie de Bright, de la néphrite interstitielle commune,

Entre temps, il professait ses admirables leçons sur les maladies des vieillards. L'esprit philosophique qui plane sur toute l'œuvre de Charcot domine cette partie de l'enseignement du maître.

Oui, sans doute, la pathologie est une, mais les espèces morbides, comme les espèces botaniques, subissent, dans une mesure parfois considérable, l'influence du milieu dans lequel elles végètent. C'est ainsi que la pathologie sénile a ses caractères généraux propres, qui tiennent à ce que l'organisme du vieillard réalise des conditions de structure autres que chez l'adulte, et, par suite, doit réagir différemment. C'est ce que Charcot a bien fait ressortir.

Concurremment, il a été l'initiateur des recherches thermométriques en France, nous révélant certaines particularités de l'état fébrile chez les vieillards, particularités qui tiennent au défaut de réaction d'un organisme dont les différentes parties constituantes semblent souffrir isolément. Ce défaut de réaction fait que, chez le vieillard, beaucoup de maladies ont une tendance à évoluer d'une façon latente. Seule l'observation de la température centrale peut, en pareil cas, nous éclairer sur le diagnostic et le pronostic. De là l'importance de la thermométrie clinique, que Charcot faisait ressortir en se servant d'exemples concrets, en initiant ses auditeurs à l'étude des courbes de

température obtenues dans les cas de pneumonie lobaire et de broncho-pneumonie chez des vieillards, en montrant les déductions pratiques que l'on peut tirer de cette étude.

Il est revenu, dans Ja suite, sur l'importance de la thermométrie dans la pathologie sénile, en même temps qu'il consacrait une étude spéciale à l'algidité centrale.

Dans d'autres leçons, Gharcot a fait connaître certaines particularités des maladies des voies biliaires chez les vieillards, et, notamment, les pseudo-fiôvres intermittentes en rapport avec la lithiase biliaire. PkiS tard, il a démontré la rareté relative du tremblement essentiel, dit sénile.

Enfin, un des premiers, il a fait connaître en France, il y a près de quarante ans, la maladie connue sous le nom de cachexie exophthalmique , de maladie de Basedow ; dès cette époque, il a soutenu la théorie qui est encore en honneur et qui rattache cette affection aux névroses.

Vous voyez déjà quelles vastes proportions embrasse la partie de l'œuvre de Gharcot, que je viens de vous esquisser à traits rapides. Or, jusqu'ici, je ne vous ai promené qu'à travers les annexes de l'édifice principal ; je ne vous ai point encore parlé du neuropathologiste, et c'est là l'objet essentiel de cette leçon et de celles qui vont suivre.

J'avais cependant hâte d'en venir là, et de vous montrer que si Gharcot a laissé des traces ineffaçables de son activité dans les diverses dépendances de la pathologie interne, son rôle a été celui d'un novateur de génie, d'un architecte incomparable dans la constitution de la pathologie nerveuse telle qu'elle a été édifiée sur les recherches de la seconde moitié de ce siècle.

Fidèle au programme que je me suis tracé, j'envisagerai d'abord cette partie de l'œuvre de Gharcot en elle-même ; plus tard, j'embrasserai dans son ensemble l'histoire de la pathologie nerveuse pendant les trente dernières années ; le mérite de Gharcot n'en ressortira que mieux lorsque je vous aurai montré le point où Gharcot prit la tâche à l'époque où il créa l'enseignement de la neuropathologie en France, et le point où il l'a laissée.

Trois grands domaines de la neuropatholo^ie ont particulièrement été explorés, je dirais même illustrés par Charcot. Je veux parler des localisations cérébrales et spinales, de Yhystérie et de Vhypnotisme; je vais les passer successivement en revue ; j'aurai ensuite à envisager plus spécialement le clinicien et le psychologue.

Localisations cérébrales.

Pour ce qui concerne l'étude des localisations cérébrales et spinales, la part qui revient à Charcot dans l'avancement de nos connaissances sur ces matières n'est pas seulement considérable, elle a été prépondérante durant la première phase qu'a traversée cette étude. Pour s'en convaincre, il suffit de se reporter d'une trentaine d'années en arrière, avant l'époque des découvertes de Fritsch et Hitzig et de Ferrier. Jusqu'à cette époque, en matière de physiologie des hémisphères cérébraux, la doctrine de Flourens régnait en souveraine, cette doctrine qui nous représentait le cerveau comme un organe homogène, unitaire, quelque chose comme un assemblage, une fédération de parties équivalentes au point de vue fonctionnel.

Sur le terrain de la pathologie, cette doctrine entraînait un corollaire facile à entrevoir. On devait nécessairement se représenter les désordres résultant de lésions destructives du cerveau comme proportionnels à la quantité de matière cérébrale détruite. C'est tout au plus si quelques esprits éminents comme Foville, Pinel, Bouillaud admettaient, a "priori, le principe de la diversité fonctionnelle des différentes régions du cerveau.

Mais comment fournir la preuve expérimentale ou anatomoclinique de cette conception, à une époque où l'inexcitabilité du cerveau par nos agents ordinaires d'excitation était passée à l'état de dogme ; à une époque oii, abstraction faite de ce qui a trait à la localisation de la fonction du langage, la notion d'un rapport fixe entre la qualité et la nature des désordres fonctionnels d'origine cérébrale, le siège exact et la nature des lésions

corrélatives échappait à peu près complètement aux cliniciens et aux anatomo-pathologistes, qui se souciaient fort peu de l'acquérir?

Vers l'année 1870, on était à peu près aussi avancé sur ce point qu'au moment (1829) où Sandras, dans sa thèse d'agrégation, ayant à traiter la question des localisations encéphaliques, posée en ces termes :

An peculiarium encephalli et medullse spinalis partium lœsionibus sua sint peculiaria signa? résolvait par la négative tous les problèmes de détail que soulevait cette question. 11 n'admettait de signes spéciaux ni pour les lésions de la substance corticale, 'ni pour celles de la substance médullaire, ni pour celles des lobes antérieurs, ni pour celles des lobes postérieurs ou des lobes moyens, ou des corps striés et des autres parties en général.

La citation suivante, qui se rapporte aux conclusions de la thèse de Sandras, est bien faite pour montrer l'état négatif de nos connaissances en matière de localisations cérébrales, à l'époque dont je vous parle :

Sunt ne signa lœsionum substantiœ corticalis? Nulla.

— — substantiae medullaris? Nulla.

— — loborum anteriorum? Nulla.

— — loborum posteriorum? Nulla.

— — corporum slriatorum? Nulla.

— — collicularum nervorum? Nulla.

— — — opticorum? Nulla.

— — loborum mediorum? Nulla.

— — ventricularum? Nulla.

— — partium mediarium? Nulla.

— — cxterarum partium? Nulla.

Mais voici qu'en 1863, Broca, précédé et guidé dans cette voie par Bouillaud et Dax, établissait sur des fondements inébranlables, la doctrine de la localisation de la fonction du langage, en s'appuyant sur des faits empruntés à la clinique et à l'anatomie pathologique. Je note, en passant, que plusieurs de ces faits lui avaient été communiqués par Charcot.

Déjà, précédemment, certaines recherches anatomo-pathologiques avaient suggéré des tentatives de localisations cérébrales,

qui ont été le point de départ de révélations intéressantes.

C'est ainsi que les recherches de Tiirck nous avaient fourni des indications approximatives très précieuses sur le siège des lésions en foyer : hémorrhagie, ramollissement, qui, les unes, engendrent la paralysie motrice dans une moitié du corps (hémiplégie), les autres l'abolition de la sensibilité de même distribution, l'hémianesthésie.

La zone dans laquelle se trouvaient comprises ces lésions embrassait à la fois les masses ganglionnaires centrales, co.uches optiques et corps striés et la substance blanche adjacente. En s'inspirant des notions erronées de la physiologie de l'époque, suivant lesquelles le corps strié était considéré comme le centre des mouvements volontaires et les couches optiques comme le sensorium commune, le lieu de perception des impressions sensitives, on prétendait rattacher l'hémiplégie motrice cérébrale aux lésions du corps strié, et l'hémianesthésie cérébrale aux lésions des couches optiques.

Autant d'erreurs, qui s'adressaient à la fois à l'anatomie normale et pathologique et à la physiologie. C'est à Charcot que revient le mérite d'avoir dissipé ces erreurs. Le premier, et en se guidant sur sa méthode anatomo-c l inique , dont j'aurai à vous reparler dans un instant, il a montré que dans le développement de l'hémiplégie motrice et de l'hémianesthésie d'origine cérébrale, les lésions des noyaux gris centraux n'interviennent qu'indirectement, lorsqu'elles interviennent. Le premier, il a montré que, dans ces cas, les troubles de la motilité et de la sensibilité qui affectent toute une moitié du corps, sont sous la dépendance d'une lésion qui intéresse la bande de substance blanche, désignée pour la première fois par Burdach sous le nom de capsule interne, et qui chemine entre la couche optique et le noyau caudé d'une part, le noyau lenticulaire du corps strié d'autre part.

Le premier, il a montré que les lésions qui engendrent l'hémiplégie motrice intéressent les deux tiers antérieurs de la région postérieure de cette capsule interne, tandis que les lésions du tiers postérieur de cette même région se traduisent

l'œuvre d'un homme. 37

par de rhémianesthésie. Il confirmait ainsi les suggestives notions d'anatomie topographique, que nous devions aux mémorables recherches de Meynert; il achevait de nous démontrer que la bande de substance blanche, connue sous le nom de capsule interne, comprend un double carrefour : dans l'un viennent s'agglomérer toutes les fibres nerveuses qui, chargées de transmettre les impressions sensitives aux parties supérieures de l'encéphale, relient la moelle aux hémisphères et à leurs circonvolutions; dans l'autre s'entassent toutes les fibres motrices qui, des hémisphères cérébraux, descendent à la moelle. Il redressait en même temps les enseignements erronés de la physiologie, qui, les uns, plaçaient le centre de la sensibilité consciente dans les couches optiques, les autres, dans les pédoncules cérébraux et dans la protubérance. Il forçait l'expérimentation à se corriger elle-même, ainsi qu'il l'a fait remarquer.

Et, en effet, Vulpian, le promoteur de la seconde des théories que je viens de vous citer, s'inspira des révélations de Charcot, pour imaginer un procédé expérimental qui permettait d'obtenir la section isolée de la capsule interne à différentes hauteurs. A l'aide de ce procédé, Vulpian a pu fournir la confirmation des révélations de Charcot touchant la constitution et le rôle des différentes portions de la capsule interne.

Dans cette même voie de recherches, et en s'aidant des seules données de la clinique, Charcot rectifia une autre erreur accréditée par les anatomistes et les physiologistes. En montrant que rhémianesthésie par lésion grossière du cerveau dans la capsule interne offre les mêmes caractères que rhémianesthésie des hystériques, en montrant que Ja première, comme la seconde, est sensitivo-sensorielle, c'est-à-dire affecte à la fois la sensibilité générale et les sens spéciaux, en particulier le sens de la vue, en montrant que, dans ces cas, le trouble de la vue consiste, — du moins Charcot avait vu, dans un nombre important d'observations, les choses ainsi, — non dans une hémiopie comme d'aucuns l'avaient soutenu, mais dans une amblyopie croisée, il imposait, en quelque sorte, aux anatomistes, un corollaire important : l'existence, entre l'origine apparente des bandelettes optiques et le pied de la couronne rayonnante, d'un entre-croisement destiné à compléter

la décussation partielle qui se fait au niveau du chiasma. Le nerf optique se trouvait ainsi ramené dans les mêmes conditions que les autres nerfs crâniens, eu égard à ses rapports d'origine avec les centres encéphaliques.

On a prétendu que le schéma construit par Charcot à propos de ces faits, n'avait plus qu'une valeur historique. Les derniers travaux parus à l'étranger et en France, en particulier ceux très importants de von Monakow, Henschen, de Déjerine et de son élève Vialet, etc., nous ont montré en effet, grâce à la méthode des coupes en série, les véritables relations des nerfs optiques dans la région sous-thalamique et dans les lobes occipitaux. Or ce qu'on ne peut nier, c'est que Charcot a été un guide précieux dans cette voie de recherches. J'aurai d'ailleurs à revenir sur ces faits, dans le cours de cet enseignement.

Ainsi s'affirmait, d'une façon éclatante, la suprématie de la clinique associée à l'anatomie pathologique dans l'étude des questions qui ressortissent à la pathologie humaine. On peut dire aussi qu'à partir de cette époque, et grâce aux travaux de Charcot, la doctrine des localisations cérébrales, qui sommeillait, pour ainsi dire, depuis la découverte de Broca, était assise sur des preuves inattaquables.

Dans l'intervalle, les expériences de Fritsch et Hitzig, celles de Ferrier, nous avaient appris deux faits nouveaux, dont la révélation a été grosse de conséquences prochaines et éloignées ; ces deux faits étaient :

L'excitabilité de la substance grise du cerveau (par les courants électriques) niée jusqu'alors;

La dissemblance des résultats fournis par l'excitation de régions différentes de l'écorce cérébrale.

Ceux qui sont tant soit peu versés dans l'histoire de ces découvertes savent quel acharnement on a mis à discuter et à contester leur valeur. D'emblée on taxa d'inexacte l'interprétation donnée par Fritsch et Hitzig, par Ferrier, des résultats de leurs expériences sur des cerveaux d'animaux. L'argument principal invoqué par les opposants consistait à dire que

l'œuvre d'un homme. 39

l'agent électrique, à l'aide duquel on croyait exciter l'écorce cérébrale, se diffuse avec une extrême facilité, et qu'on en vient ainsi à considérer comme des effets de l'excitation de l'écorce, ce qui n'est, en somme, qu'un résultat de l'excitation de la substance blanche et des centres sous-jacents.

Je n'ai pas l'intention de faire revivre dans vos esprits les diverses phases de cette querelle scientifique qui n'a plus qu'un intérêt historique. Pour ne pas m'écarter du plan que je me suis tracé, je néglige à dessein la part qui revient à l'expérimentation physiologique dans notre connaissance actuelle des localisations cérébrales. C'est l'œuvre de Charcot, que je veux exposer devant vous.

Or, cette œuvre, vous le savez, procède de la méthode anatomo-clinique, inaugurée par le chef de l'école de la Salpètrière; et nulle part peut-être la rigueur et la fécondité de cette méthode ne se sont affirmées avec plus d'éclat que dans l'étude des localisations cérébrales. Après avoir donné, en quelque sorte, le branle à cette étude, l'expérimentation in aniinâ vili s'est bien vite effacée devant l'entrée en scène de la méthode anatomo-clinique. C'est à cette dernière que nous devons de nous avoir conduits par des voies sûres au but entrevu dès l'abord par le maître. Le programme que Charcot lui assignait à remplir peut se formuler en ces termes :

Une lésion destructive supprime irrémédiablement un territoire circonscrit de l'écorce cérébrale; si ce territoire est chargé d'une fonction bien définie, et s'il en est seul chargé, sa destruction doit entraîner une suppression durable de ladite fonction. Si, par exemple, le territoire lésé est le centre de l'innervation volontaire d'un certain groupe de muscles, sa destruction devra entraîner une paralysie irrémédiable de l'innervation volontaire de ces mêmes muscles, et de ceux-là seulement.

C'est ce que la méthode anatomo-clinique était chargée de nous démontrer par voie de réciproque, et cette tâche elle l'a remplie à notre entière satisfaction. Elle nous a prouvé que les paralysies motrices, lorsqu'elles sont d'origine corticale, impliquent toujours la lésion d'un territoire bien circonscrit, bien délimité de l'écorce grise du cerveau. Elle nous a prouvé que l'étendue de la paralysie était proportionnelle à l'étendue

de la lésion destructive de cette zone motrice. Elle nous a démontré qu'à la paralysie d'un groupe circonscrit de muscles correspondait la destruction d'une parcelle circonscrite, adéquate, du territoire en question. Elle nous a démontré encore que les troubles moteurs d'ordre irritatif, les convulsions limitées à ces mêmes groupes de muscles, quand ils sont d'origine corticale, reconnaissent pour cause des lésions de cette même zone motrice, lésions qui ne revêtent plus le caractère destructeur qu'on leur trouve dans les cas de paralysies.

Ces conquêtes, dont profitent aujourd'hui l'anatomie et la physiologie aussi bien que la pathologie et la thérapeutique, — j'entends la thérapeutique chirurgicale, — ces conquêtes, dis-je, ont nécessité des luttes ardentes. Aujourd'hui, il n'est personne pour contester leur légitimité. Voire qu'elles ont été étendues à d'autres territoires de Fécorce cérébrale.

De même que les paralysies corticales sont connues pour dépendre d'une lésion destructive de la zone dite motrice, de même nous avons appris à connaître le siège des territoires dont la destruction entraîne ces troubles de la conscience et de la mémoire, connus sous le nom d'amnésie verbale, de cécité verbale, de surdité verbale, etc. Puis nous sommes à entrevoir les conquêtes nouvelles à faire dans ce domaine des localisations corticales.

Mais quel chemin déjà parcouru dans cette voie! Jetez un coup d'œil sur deux traités d'anatomie parus à vingt-cinq ans de distance. Lisez les pages consacrées dans les ouvrages de Sappey, de Cruveilhier, à la description des circonvolutions cérébrales; examinez les dessins qui se rapportent à ces mêmes circonvolutions. Vous constaterez que tout se réduit à un travail de nomenclature, à un classement minutieux de saillies dont l'apparente irrégularité cache une disposition invariable ; c'était là l'unique fruit des patientes recherches de [Gratiolet, d'Ecker, de BischofF et autres anatomistes. Quant au reste, ces descriptions sont muettes sur le rôle spécifique des diverses circonvolutions, exception faite, bien entendu, de ce qui concerne la localisation de la fonction du langage.

Prenez maintenant un de vos traités d'anatomie en cours de publication. Contemplez et, — je me fais un devoir de vous le

dire, — admirez les figures qui représentent ces mêmes circonvolutions.

Vous apercevez Fécorce cérébrale subdivisée en territoires aux teintes variées. Ici c'est la zone motrice aux frontières bien délimitées, subdivisées en territoires qui représentent, l'un, le centre de l'innervation motrice du membre supérieur, l'autre, le centre du membre inférieur, un troisième, celui de la face, sans compter les subdivisions établies depuis. Un peu plus loin,

FiG. 1. — Face interne de l'hémisphère gauche avec l'indication des coupes de Pitres (Testut, Anatomie).

I. Centre de l'agrapliie. — II. Centre do l'aphasie. — III. Centre du membre inférieur. — IV. Centre du membre supérieur. — V. Centre moteur de la face. — VI. Centre de la cécité verbale. — VII. Centre de l'hémianopsie. — VIII. Centre de la surdité verbale.

VOUS apercevez le terrritoire dont la destruction entraîne l'agraphie, puis le centre de l'aphasie. Puis, dans le champ du lobe temporo-fronto-occipital, le centre de la cécité verbale, le centre de la surdité verbale, le centre de l'hémianopsie, termes dont la signification est aujourd'hui bien connue; enfin, tout à fait dans le lobe occipital, les expansions terminales des nerfs optiques.

Bref, ces dessins, il y a vingt ans, équivalaient à des cartes de pays inexplorés, traversées seulement par des méridiens et

des parallèles, mais dépourvues de toute indication relative aux territoires que circonscrivent ces lignes entre-croisées; c'était quelque chose comme le continent noir avant les explorations des Livingstone, des Stanley, des de Brazza, des Crampel, des Monteil, etc.

Aujourd'hui, ces cartes se couvrent de noms qui nous renseignent sur la nature et la valeur des territoires explorés, sur leurs relations, et ces premières conquêtes ouvrent le champ à des explorations nouvelles.

Je viens de vous dresser un bilan très sommaire des conquêtes que la méthode anatomo-clinique nous avait values dans le domaine des localisations corticales en l'espace de ces vingt dernières années. Je vous ai dit qu'à chaque étape franchie dans cette voie, nous allions trouver la trace de l'activité géniale de Charcot, sous la forme de jalons sillonnant une route sûre et durable. Le moment est venu de faire cette démonstration.

Dès 187o, c'est-à-dire à l'origine de cette période dont je vais rapidement vous retracer l'histoire, Charcot, dans ses leçons sur les localisations cérébrales, formulait le dogme de la doctrine nouvelle qui s'est substituée aux conceptions erronées de Flourens. Il proclamait que le cerveau ne représente pas un organe homogène, unitaire, mais une association d'organes divers. A chacun de ces organes sont dévolues des propriétés, des fonctions, des facultés distinctes.

De la connaissance de ces propriétés physiologiques, il devait être possible de déduire les conditions de l'état pathologique, et inversement. Sans méconnaître l'importance que présentent dans les études de ce genre les documents qui relèvent de l'expérimentation sur les animaux, Charcot posait en fait que seules « les données fournies par l'observation clinique, appuyées sur l'examen méthodique et minutieux des lésions organiques, pouvaient permettre de juger en dernier ressort, lorsqu'il s'agit des localisations cérébrales chez l'homme ».

En même temps, Charcot, mettant ce programme en pratique, fixait nos premières connaissances relatives à la topographie des régions corticales dont la lésion détermine, chez

l'œuvre d'un homme. ^3

l'homme, des troubles moteurs et la dégénérescence descendante du faisceau pyramidal. Cela faisant, il s'appuyait, en majeure partie, sur des observations originales recueillies dans cet hospice.

Déjà, à cette époque, il nous renseignait d'une façon très exacte sur les différents départements qui composent la zone motrice corticale: « Si, disait-il, la lésion est limitée à une portion restreinte de la zone motrice corticale, elle donne lieu soit à des monoplégies (paralysie isolée de la face, du membre supérieur ou inférieur), soit à des convulsions, le plus souvent sous forme d'épilepsie partielle. »

Et il ajoutait:

(( L'étude des paralysies et des convulsions d'origine corticale tend à établir que les centres moteurs corticaux, pour les deux membres du côté opposé, comprennent le lobule paracentral et les deux tiers supérieurs des circonvolutions ascendantes ; que les centres, pour les mouvements de la partie inférieure de la face, correspondent au tiers inférieur des circonvolutions ascendantes du côté opposé. Il est au moins probable que le centre pour les mouvements isolés du membre supérieur siège dans le tiers moyen de la circonvolution frontale ascendante du côté opposé. »

Quelques années plus tard, en 1883, il publiait, en collaboration avec son élève Pitres, une Critique de la doctrine des localisations motrices dans Fécorce des hémisphères cérébraux de ï homme. Dans ce travail, Charcot insistait de nouveau sur ce que l'étude des fonctions du cerveau chez l'homme ne peut être définitivement faite que par la méthode anatomo-clinique, c'est-à-dire par la comparaison des symptômes observés pendant la vie des malades, avec les lésions révélées par l'autopsie. Sans doute, les résultats des expériences pratiquées sur les animaux peuvent servir de guide dans l'étude des localisations cérébrales, mais, en aucun cas, on ne saurait les appliquer sans contrôle à la physiologie humaine.

C'est qu'aussi « le cerveau de l'homme n'est pas identiquement semblable à celui des animaux. Parce que les oiseaux ou les batraciens, privés expérimentalement de ce que l'on considère comme des lobes cérébraux, peuvent continuer à voler ou à nager; parce que les lapins ou les cobayes auxquels

on a enlevé la majeure partie d'un hémisphère du cerveau peuvent encore marcher sans présenter de signes évidents de paralysie permanente, il ne s'ensuit pas forcément que chez l'homme l'intégrité des hémisphères cérébraux n'est pas une condition indispensable à la production régulière des mouvements volontaires. »

Une fois proclamée cette suprématie de la méthode anatomoclinique, Charcot et son collaborateur Pitres procédaient à l'analyse de deux cents observations de lésions corticales recueillies chez l'homme : lésions corticales situées en dehors des limites assignées précédemment par Charcot à la zone motrice, et ne s'étant pas accompagnées de troubles de la motilité, du vivant des malades ; lésions destructives intéressant la zone motrice et s'étant traduites par des paralysies motrices du côté opposé à la lésion, à savoir :

Paralysies totales, c'est-à-dire affectant toute une moitié du corps, lorsque la lésion corticale intéressait dans une grande étendue les circonvolutions ascendantes ;

Paralysies partielles lorsque la lésion corticale n'occupait qu'une portion circonscrite de ces mêmes circonvolutions.

En même temps, le siège exact des lésions qui engendrent les paralysies partielles se trouvait indiqué avec une grande rigueur; il était dit, en effet, que :

Les raonoplégies brachio-faciales coïncident avec des lésions de la moitié inférieure des circonvolutions ascendantes ;

Les monoplégies brachio-crurales, avec des lésions de la moitié supérieure des circonvolutions ascendantes ;

Les monoplégies faciales et les monoplégies linguales, avec des lésions très limitées de l'extrémité inférieure de la zone motrice, et particulièrement de la frontale ascendante;

Les monoplégies brachiales, avec des lésions très limitées de la partie moyenne de la zone motrice, et particulièrement du tiers moyen de la frontale ascendante ;

Les monoplégies crurales, avec des lésions très limitées du lobule paracentral.

En même temps, Charcot insistait sur le caractère de permanence de ces paralysies symptomatiques des lésions destructives de l'écorce cérébrale, preuve que la source de l'innervation volontaire des muscles siège dans cette écorce et non dans

L ŒUVRE It UN HOMME. 45

des centres infra-corticaux. Il insistait sur ce que ces paralysies, quand elles ont duré un certain temps, s'accompagnent de contracture secondaire des muscles paralysés, et nous verrons tout à l'heure quelle conclusion se dégageaitde ce fait d'observation.

Dans un autre chapitre de ce même mémoire, Charcot étudiait les rapports de Tépilepsie partielle avec les lésions cérébrales. Il montrait que, le plus souvent, l'épilepsie partielle est sous la dépendance de lésions irritatives qui siègent au niveau ou au voisinage immédiat de la zone motrice, mais qu'il n'y a pas, entre la modalité des convulsions et la topographie de la lésion provocatrice, un rapport aussi constant que celui qui existe entre les paralysies corticales et les lésions destructives de la zone motrice.

Dans un dernier chapitre, Charcot fournissait le complément de sa démonstration première; il soumettait à une critique rigoureuse les observations données jusqu'alors comme contraires à la théorie des localisations cérébrales. Il montrait que toutes ces observations péchaient par un côté ou par un autre; qu'en somme, aucune d'elles ne portait une atteinte sérieuse à la nouvelle doctrine.

Après la publication de ce mémoire, l'étude anatomo-clinique de la zone motrice corticale, l'étude des rapports des lésions destructives ou irritatives de ce territoire avec les paralysies corticales et avec les épilepsies partielles, cette étude était à peu près épuisée.

Les propositions formulées dans ce mémoire, et dont je viens de vous rappeler la substance, sont aujourd'hui passées à l'état de notions classiques. Mais avant qu'il en fût ainsi, la doctrine des localisations cérébrales a eu à subir des assauts répétés. Elle a été battue en brèche, surtout par Brown-Séquard, dont l'autorité, comme physiologiste, était déjà considérable lorsque Charcot se mit à l'œuvre dans cette voie de découvertes qui, à elles seules, suffiraient pour immortaliser son nom.

Brown-Séquard (pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à parcourir les comptes rendus des séances de la Société de Biologie des années 1874 et 1875), mit autant d'acharnement

passionné à réunir les faits les plus disparates, les plus complexes, susceptibles d'être présentés comme des semblants de preuves contre la doctrine qu'il voulait battre en brèche, que Charcot montra de froide patience et d'impassible logique à accumuler des faits peu compliqués, irréprochables au point de vue anatomique, établissant d'une façon aussi simple que possible les rapports méconnus jusque-là et unanimement admis de nos jours, qui existent entre certains troubles fonctionnels et les lésions de territoires circonscrits de l'écorce cérébrale.

Brown-Séquard, s'érigeant en défenseur de la doctrine de Flourens, était préoccupé surtout d'assurer la suprématie à l'expérimentation sur la clinique : « A une époque, disait-il, oij je faisais surtout de la clinique, je cherchais à contrôler mes idées par des expériences; aujourd'hui, je m'appuie principalement sur des expériences et M. Charcot sur la clinique. »

Charcot, de son côté, n'hésitait pas à déclarer, dans cette même circonstance, qu'à ses yeux la physiologie expérimentale ne pouvait être considérée comme susceptible, à elle seule, de conduire à la connaissance des fonctions des différents départements du système nerveux, et que l'expérimentation lui paraissait avoir donné tout ce qu'elle pouvait fournir avec les méthodes d'alors.

Les résultats sont là pour dire lequel de ces deux esprits éminents avait vu juste. Le triomphe de la méthode anatomoclinique a été complet; et si quelque chose pouvait discréditer l'expérimentation, dont moins que personne je nie la valeur et les services rendus, c'est l'accumulation des erreurs anatomiques et physiologiques que Brown-Séquard, en se prévalant de cette méthode de recherches, en vint à soutenir dans le cours de cette lutte !

Je passe, pour soulever rapidement le voile sur les autres découvertes faites dans le domaine des localisations cérébrales.

Brown-Séquard, dans ses attaques répétées, était allé jusqu'à nier la valeur des faits cliniques sur lesquels on avait édifié la doctrine de la localisation de la fonction du langage : « Je soutiens, disait-il à la Société de Biologie (séance du 11 jan-

LŒUVRE DUN HOMME. 4T

vier i87o), que dans les cas d'une hémorrhagie cérébrale siégeant au niveau de la troisième circonvolution frontale gauche, l'aphasie n'est pas due à ce que la lésion aurait supprimé localement les fonctions de cette circonvolution; elle est due à une action irritative, transmise à distance, sur un centre chargé de cette fonction et produisant sur lui une action d'arrêt. »

D'autres ont été mieux inspirés. S'inclinant devant l'évidence des faits et armés de la méthode anatomo-clinique, ils ont fait pour le centre du langage quelque chose d'analogue à ce que Gharcot avait fait pour la zone motrice.

Je vous disais à l'instant que Gharcot nous avait appris à délimiter dans cette zone, des territoires affectés spécialement l'un à l'innervation du membre supérieur, un autre à l'innervation du membre inférieur, un autre à l'innervation de la face. Pour le centre du langage, il s'est fait un morcellement analogue, avec cette différence que la fonction du langage n'étant pas une, n'étant pas simple, ce sont les différents modes d'expression et de perception de la pensée humaine, qu'on a cherché à localiser dans autant de centres différents.

G'est, en effet, une notion banale que la fonction du langage est une fonction complexe. Depuis longtemps les psychologistes, procédant par voie d'analyse, avaient décomposé cette fonction en ses éléments; ils nous avaient ainsi appris à distinguer le langage des signes parlés, le plus communément employé, du langage écrit et du langage par signes animés; à distinguer la faculté de traduire nos idées par des signes, de la faculté de percevoir la signification des gestes mimés, des sons, des caractères de l'écriture.

Or après la découverte de Broca, qui remonte à près de trente ans, on en resta longtemps à ne concevoir qu'un centre unique du langage, localisé dans la partie postérieure de la troisième circonvolution frontale; corrélativement, on englobait indifféremment sous le nom d'aphasie tous les troubles du langage.

Mais depuis une dizaine d'années, les données de la clinique se sont en quelque sorte superposées aux données de l'analyse psychologique.

La clinique nous a révélé la dissociation possible des trou-

bles qui afTectent les divers éléments constituants de la faculté du langage. Inspiré par les résultats déjà connus de la méthode anatomo-clinique, on en vint à se demander et à chercher si, à cette dissociation de la fonction du langage, ne correspondait pas une dissociation topographique des ditférents éléments de cette fonction complexe. On en vint ainsi à découvrir et à distinguer, indépendamment du centre de l'aphasie vulgaire, de l'aphasie motrice verbale, localisé dans la partie postérieure de la circonvolution de Broca, un centre de l'agraphie (impossibilité de traduire sa pensée par les signes de l'écriture), et un centre de la cécité verbale (impossibilité de percevoir la signification des sons articulés).

Chose curieuse, mais bien conforme à notre conception des rapports des différents appareils qui concourent à la fonction du langage, le centre de l'aphasie motrice verbale est contigu au centre des mouvements de la face et de la langue (fig. 1); le centre de l'agraphie est situé au voisinage du centre de l'innervation volontaire du membre supérieur, de même que le centre de la cécité verbale est situé au voisinage immédiat du territoire cortical, considéré comme un des points de relais importants de la vision commune, et le centre de la surdité verbale au voisinage du territoire de l'écorce, qui passe pour être le centre de l'audition.

Sans doute Charcot a pris à la découverte de ces différents centres, en rapport avec la fonction du langage, une part moins directe que celle qui lui revient dans la découverte des centres moteurs des membres et de la face. Mais, du moins, a-t-il eu le mérite de nous doter de la méthode à laquelle nous sommes redevables de toutes les conquêtes faites dans le domaine des localisations corticales chez l'homme, depuis une vingtaine d'années.

Le premier aussi il a vulgarisé, en France, les notions nouvelles relatives à la dissociation des troubles du langage. Relisez les magistrales leçons qu'il a consacrées à l'aphasie, à la cécité et à la surdité verbales, relisez les travaux faits sous la direction du maître par Bernard, par Marie, vous conviendrez sans peine que dans un langage séduisant de clarté, et en y apportant sa contribution personnelle très importante, il a familiarisé ses compatriotes avec des notions arides qui avaient vu le jour en Aile-

magne, et qu'une terminologie par trop savante rendait peu accessibles à la masse des esprits.

Enfin, un des premiers, Charcot a signalé l'association possible, sinon habituelle, de l'hémianopsie latérale avec la cécité verbale. Il a ainsi largement contribué à établir la notion d'un centre cortical visuel, dont la destruction entraîne l'abolition de la vision simple dans une étendue correspondante du champ visuel.

Je vous ai montré précédemment quelle part prépondérante revient à Charcot dans les découvertes relatives aux localisations centrales ainsi qu'il les a lui-même désignées.

Je ne reviendrai pas sur ce qui a rapport aux sièges assignés par Charcot, dans la capsule interne, à la lésion qui engendre l'hémiplégie motrice cérébrale commune, à la lésion qui produit l'hémianesthésie sensitivo-sensorielle. Mais je dois vous signaler, en passant, une localisation à la découverte de laquelle j'ai été personnellement intéressé. Il s'agit du siège de la lésion qui tient sous sa dépendance ce trouble moteur connu sous le nom d'hémichorée symptomatique, trouble moteur qui rappelle les mouvements de la chorée vulgaire, et qui, presque toujours, s'associe à l'hémiplégie cérébrale ou à l'hémianesthésie symptomatique d'une lésion du tiers postérieur de la capsule interne.

Charcot avait assigné comme siège probable à la lésion qui tient sous sa dépendance cette chorée symptomatique le faisceau de fibres qui, dans la couronne rayonnante, est située à côté et en avant de celui dont la lésion produit l'hémianesthésie sensitivo-sensorielle. A l'instigation de Charcot, sous sa direction et sous celle de Vulpian, j'ai poursuivi des recherches tant sur le terrain de la clinique que sur celui de l'expérimentation, qui ont montré le bien fondé de l'opinion formulée par Charcot.

Je dois encore vous rappeler, à cette place, les recherches de Pitres, inspirées par Charcot et faites dans son service, qui nous ont renseignés d'une façon si exacte sur les lésions du centre ovale, envisagées dans leurs rapports avec les localisa-

tions cérébrales, et celles de Duret sur la circulation des centres nerveux, qui ont rénové nos connaissances sur ce sujet, et qui nous ont fourni des bases certaines pour Félucidation d'une foule de problèmes anatomo-pathologiques.

Localisations dans les maladies de la moelle.

Au début de la seconde moitié de ce siècle (1851-1853), les travaux de Turck nous avaient révélé l'existence des dégénérescences secondaires de la moelle. Cette découverte marque en quelque sorte la première étape franchie dans la voie des localisations spinales. Or c'est aux recherches de Charcot et de ses collaborateurs Turneret Bouchard, que nous devons les premiers travaux qui ont confirmé et étendu les résultats annoncés par Tûrck. C'est Charcot qui nous a révélé que des lésions en foyer, intéressant la moelle, produisent des dégénérescences secondaires au même titre que les lésions de la région centrale des hémisphères (capsule interne) mentionnées par Tiirck. C'est à Charcot que nous sommes redevables de savoir que les lésions corticales, lorsqu'elles intéressent la zone motrice, peuvent, elles aussi, et sans participation de la capsule interne, engendrer les dégénérescences secondaires descendantes.

C'est Charcot qui nous a révélé le rôle trophique des grosses cellules motrices des cornes antérieures.

Ce sont les recherches d'un de ses élèves, Pierret, recherches faites à l'instigation du maître et dans son service, qui nous ont renseignés sur le siège précis des lésions commençantes du tahes dorsalis dans les cordons postérieurs de la moelle.

Le premier, dès 1865, Charcot nous a renseigné sur la signification de la sclérose des cordons latéraux.

Un peu plus tard (1868 et 1872), sa tendance à la systématisation le conduit à envisager les scléroses de la moelle dans leur ensemble. Après avoir retracé l'historique de l'induration grise, de la sclérose des centres nerveux, il propose de diviser les scléroses de la moelle en deux grands groupes :

D'un côté la sclérose en -plaques, dont Charcot a été le premier à nous faire connaître les traits spécifiques et l'individualité;

De l'autre les scléroses fasciculées, qu'il subdivisait ellesmêmes, en p?'imitives et en secondaires.

Qui oserait nier que cette manière d'envisager les choses n'a pas contribué, dans une mesure considérable, à simplifier et à faciliter l'étude des affections de la moelle?

Puis, dès 1873, dans son cour d'anatomie pathologique à la Faculté, Gharcot tentait un essai de physiologie pathologique de la moelle épiîiière. En même temps qu'il posait les fondements de la théorie des localisations dans les maladies spinales, il traçait les grands linéaments de l'édifice, tels qu'ils subsistent encore.

C'est toujours la même méthode qui préside à ses conceptions d'ensemble. Ainsi qu'il est dit dans son exposé de titres, « le caractère principal de ses études sur la moelle épinière a été de faire marcher du même pas, dans une étroite connexion, la clinique et l'anatomie pathologique à la lumière des connaissances physiologiques ». Le but poursuivi était d'établir que la moelle épinière, comme le cerveau, est composée d'un certain nombre de régions répondant en quelque sorte à autant d'organes doués de fonctions spéciales. La lésion isolée d'un de ces organes, — telle était la foi intuitive de Charcot, — doit se révéler par des troubles particuliers, dont le caractère spécifique permettrait de déchiffrer le siège exact de la lésion en cause.

On en arrivait ainsi à constituer des affections élémentaires, correspondant aux affections que Vulpian avait qualifiées de systématiques parce qu'elles ont pour substratum une lésion cantonnée dans une région bien limitée de la moelle, une région qui représente un système fonctionnel.

Comme complément de cet exposé de principes, Charcot traçait un plan topographique des différentes régions de la moelle considérées sur une section transversale de cet organe. Sur ce plan (fig. 2), il figurait des lignes de démarcation entre ce qu'il appelait les terres inconnues et les territoires dont la lésion était déjà connue pour donner lieu à des symptômes caractéristiques. Au nombre de ces territoires, il comptait les cordons de

b2 CLINIQUE DES MALADIES DU SYSTÈME NERVEUX.

Goll, les zones radiculaires postérieures qu'avec Pierret il nous avait fait connaître comme étant le siège des premières lésions du tahes dorsalis; — les faisceaux latéraux proprement dits, ou faisceaux pyramidaux, dont la sclérose se traduit habituellement par de la contracture; — c'est là encore une notion que Gharcot avait largement contribué à établir; — les faisceaux de Tûrck, qu'on désigne aujourd'hui sous le nom de faisceaux pyramidaux directs, et dont la pathologie, ainsi que Gbarcot le

Fi G. 2.

A, A, cordons latéraux; — A' faisceaux de Tùrck. — B,B, zones radiculaires postérieures. C,C, cornes postérieures. — D,D, cornes antérieures. — F, zone radiculaire antérieure. — E, cordons de Gollo (Figure tirée des Œuvres complètes de Charcot. 3« édition, t. II, p. 271).

faisait déjà remarquer, se confond presque toujours avec celle des faisceaux latéraux; — les zones radiculaires antérieures, dont la lésion isolée produit les mêmes troubles, — paralysie motrice et amyotrophie, — que ceux qu'on observe à la suite des altérations des racines antérieures, émanations des zones en question.

En fait de localisations dans la substance grise, il insistait sur notre ignorance des suites qu'entraînent les lésions des commissures grises, sur les incertitudes de nos connaissances touchant la physiologie pathologique de la substance grise des cornes postérieures dont il se bornait à dire que leurs altéra-

L ŒUVRE D UN H03IME. 53

lions produisent une anesthésie plus ou moins prononcée dans la moitié correspondante du corps.

Enfin, il rappelait que ses propres recherches avaient établi, d'une façon irréfutable, le rôle trophique des grandes cellules nerveuses motrices contenues dans les cornes antérieures. Il proclamait que les portions de la substance grise de la moelle et la zone radiculaire antérieure qui lui est contiguë étaient les seules régions de la moelle, qui tiennent directement sous leur dépendance la nutrition des muscles.

Que nous voilà loin de l'époque (1833) où Ehrenberg démontrait que le cerveau et la moelle sont composés de fibres nerveuses; où Valentin (1836) enseignait que la moelle n'était que l'ensemble des nerfs périphériques montant vers l'encéphale; loin de l'époque où Sappey (1852), dans la première édition de son traité d'anatomie, se bornait à distinguer dans la moelle un cordon antéro-latéral de substance blanche, chargé de transmettre aux nerfs le principe moteur qu'il reçoit de l'encéphale, un cordon postérieur chargé de transmettre à l'encéphale les impressions venues du dehors, et une substance grise dont la structure, les fonctions, les rapports avec les éléments constituants de la substance blanche étaient totalement passés sous silence!

Et si nous jetons un regard en sens inverse, si nous embrassons d'un coup d'œil la période qui s'étend de l'époque où Charcot esquissait, pour la première fois, sa physiologie pathologique de la moelle jusqu'à ces derniers temps^ force nous sera de convenir qu'il n'y a pas beaucoup à en retrancher, ni beaucoup à y ajouter un simple coup d'œil jeté dans la planche (fig. 3) ; placée devant vos yeux et qui représente la systématisation de la moelle, telle qu'elle est exposée dans le récent traité d'anatomie de M. Testut, suffira pour vous convaincre.

Les grosses cellules ganglionnaires de la moelle ont conservé le rôle trophique que Charcot a été le premier à leur

04 CLINIOLE DES MALADIES DU SYSTÈME KERVEUX.

reconnaître. Elles, et elles seules sont en cause, chaque fois qu'une amyotrophie, une atrophie de muscles se présente à titre de manifestation d'un processus spinal.

. Nous nous représentons toujours les altérations de la substance grise des cornes postérieures comme tenant sous leur dépendance certains troubles de la sensibilité, notamment les anesthésies qu'on observe dans le cours des affections de la moelle; mais nous ne connaissons pas, d'une façon beaucoup

FiG. 3. — Systématisation de la moelle, d'après Testiit {Anatomie).

a, sillon médian antérieur. — 6, sillon médian postérieur. — 1, faisceau pyramidal direct. — 2, faisceau pyramidal croisé. — 3, faisceau radiculaire antérieur. — 4, faisceau cérébelleux direct. — 5, faisceau de Gowers. — 6 et 6' faisceau latéral mixte. — 7, faisceau de Burdach. — faisceau de Goll.

plus exacte qu'il y a vingt ans, les relations précises de ces troubles sensitifs et des altérations des cornes postérieures.

Nous ne sommes guère plus avancés sur le rôle pathogénique de la substance grise des commissures qu'à l'époque oii Charcot enseignait pour la première fois les localisations spinales.

La portion des faisceaux latéraux, qu'on désigne sous le nom de faisceau pyramidal croisé passe toujours, à tort ou à raison, pour représenter un système de fibres dont les lésions irritatives engendrent de la contracture.

l'œuvre d'un homme. 35

Nous avons appris à connaître dans le faisceau de Tiirck ou faisceau pyramidal direct, quelque chose comme l'équivalent ou mieux un complément du faisceau pyramidal croisé, et on conçoit que dans ces conditions ces deux faisceaux aient une pathologie commune.

Enlin, les zones radiculaires postérieures, c'est-à-dire le lieu de passage des fibres qui, des ganglions spinaux et des racines postérieures, se répandent dans différentes régions de la moelle, sont considérées autant que jamais comme la région des cordons postérieurs, qui est la première touchée par les lésions du tabès dorsalis. On hésite seulement sur le point de savoir si ces lésions ont leur point de départ dans la moelle ou en dehors de celle-ci, dans les ganglions spinaux, dans les racines postérieures ou dans les méninges.

Ajoutez à cela que nous avons appris à mieux connaître les connexions des fibres constituantes des cordons de Goll avec les fibres des racines postérieures, mais que la signification pathogénique des lésions de ces cordons nous échappe encore ; ajoutez que les recherches de, Flechsig et Bechtereff, et les observations de Gowers nous ont appris à distinguer dans les cordons latéraux deux faisceaux qui dégénèrent dans le sens ascendant lorsqu'une lésion vient à interrompre le cours de leurs fibres, sans que nous sachions au juste par quels symptômes cliniques se traduisent ces dégénérescences, et ce sera à peu près tout.

Je fais, bien entendu, abstraction des révélations toutes récentes que nous devons aux recherches de Ramon y Gajal, de Kôlliker, de Lenhossek, etc., touchant la structure intime de la moelle et l'agencement de ses éléments constituants, révélations qui m'apparaissent comme l'aurore d'une ère nouvelle et dont je me réserve d'examiner la portée.

Vous voyez qu'il n'y avait aucune exagération dans ce que je vous disais de la part qui revient à Gharcot dans l'avancement de nos connaissances touchant la physiologie pathologique de la moelle et les localisations dans les maladies spinales.

Mais il y a un autre côté de son rôle et de son œuvre que je désire mettre en relief.

A propos de son essai de physiologie pathologique de la moelle, qui fut le thème de ses leçons d'il y a vingt ans, Charcot a émis en germe une doctrine qui, à mon humble avis, n'a pas trouvé l'expansion qu'elle méritait d'atteindre. Après avoir posé en fait que la moelle épinière est composée d'un certain nombre de régions répondant à autant d'organes doués de fonctions spéciales, Charcot ajoutait :

« La lésion spontanée, isolée, générale ou partielle de chacun de ces organes s'accuse et se révèle durant la vie par autant de composés symptomatiques particuliers, susceptibles d^être rattachés aujourd'hui par le diagnostic à leur origine organique. Ainsi se trouve constitué dans la pathologie spinale tout un groupe d'affections élémentaires dont la combinaison produit les formes complexes, celles-ci pouvant être à leur tour, à l'aide de l'analyse clinique, décomposées en leurs éléments constituants. »

Telle est la ligne de conduite que Charcot traçait il y a vingt ans. lime semble que ceux-là s'en sont écartés qui ont multiplié à loisir, et sans raison valable, les individualités morbides. En effet, le but indiqué et poursuivi par Charcot lorsqu'il posait les premières assises de la théorie des localisations ressort nettement des lignes que je vous ai citées à l'instant. Ce que demandait Charcot, c'est qu'on apprît à découvrir le rapport exact qui lie telle variété de troubles affectant la sphère des centres nerveux à l'organe chargé de la fonction spéciale dont la perturbation se traduisait par ces troubles.

C'est ainsi que Charcot nous avait appris à conclure de l'existence d'une amyotrophie spinale à l'altération des cellules ganglionnaires des cornes antérieures, — à conclure de l'existence de la contracture à la sclérose des faisceaux pyramidaux, — de la constatation des douleurs fulgurantes à la sclérose des zones radiculaires postérieures.

En présence d'un syndrome double, d'une forme complexe d'affection spinale, qui se caractérisait à la fois par une amyotrophie spinale et par de la contracture, il avait prévu l'existence d'une double lésion, l'une intéressant les cellules trophiques des cornes antérieures, et l'autre les cordons latéraux;

L OïlUVRE D UN HOMME. 57

l'anatomie pathologique a démontré l'exactitude de ces prévisions.

De même, en présence d'un cas de lahes dorsalis, compliqué d'une amyotrophie spinale, il avait prédit l'extension de la lésion des cordons postérieurs aux cornes antérieures, — il en est ainsi souvent, — et il avait emprunté aux enseignements de l'anatomie, de quoi rendre compte de cette extension.

L'événement a justifié ses prédictions. En présence d'un cas de scléroses en plaques compliqué de douleurs fulgurantes, il avait prédit l'envahissement des zones radiculaires postérieures par les plaques de sclérose, et ici encore les faits lui ont donné raison.

Mais il s'est bien gardé de réclamer l'individualité nosologique pour toutes les nouvelles associations de symptômes, qui s'offraient à son observation. Il est resté fidèle à sa méthode, qui était de rattacher les symptômes aux organes dont ils traduisent la lésion, sans sacrifier à la tendance fâcheuse de notre époque, de créer des maladies nouvelles là où il n'y a point de raison de le faire.

J'ai, pour ma part, combattu cette tendance une première fois dans mes leçons sur les atrophies musculaires et les maladies amyotrophiques^ ; j'ai montré quelle œuvre artificielle on avait accomplie en multipliant à loisir les types d'atrophie musculaire progressive et en représentant ces types d'atrophie comme des espèces morbides distinctes. J'ai soutenu que, pour ce qui concerne notamment les types familiaux, on avait affaire non point à des entités morbides, mais à des modalités d'une seule et même espèce de myopathie. Je ne sache pas que jusqu'ici mon argumentation ait été trouvée en défaut.

Plus récemment, dans mes leçons sur la maladie de Little^ j'ai entrepris de démontrer, et je crois y avoir réussi, que les lignes de démarcation établies entre les différentes formes d'affections spasmo-paraly tiques infantiles qui gravitent autour dela maladie de Little étaient purement artificielles; qu'il s'agissait, en réalité, d'associations de symptômes comportant des

1. F. Raymond. Maladies du système nerveux. Atrophies musculaires et maladies amyotrophiqucs. Paris, 1889.

2. F. Raymond. Maladies du système nerveux. Scléroses systématiques de la moelle. Paris, 1894.

variantes en nombre indéfini. J'ai conclu qu'il y avait mieux à faire que de multiplier des espèces morbides dont l'autonomie, l'individualité sont très discutables. C'était, ajoutais-je, de rechercher les rapports des lésions révélées par les autopsies avec les symptômes observés du vivant des malades, et d'apprendre ainsi à mieux connaître les fonctions des différents appareils dont se composent les centres nerveux et les rapports de ces appareils.

Messieurs, la partie de l'œuvre de Charcot, que je viens de parcourir, se présente à notre esprit comme un vaste empire continu où tout se tient et s'enchaîne, assemblage de conquêtes qui toutes procèdent d'une même idée, d'un même principe. Ce principe découle de la nouvelle conception du système nerveux, entrevue par Charcot il y a plus d'un quart de siècle, qui, depuis, a gagné tant de terrain, et à la fortune rapide de laquelle Charcot a contribué plus que tout autre.

lime reste maintenant à vous énumérer des conquêtes de détail, éparses autour de ce vaste domaine et qui se relient plus ou moins directement à lui.

Je vous ai déjà parlé des travaux de Charcot sur la sclérose enplaques. Longtemps on a confondu cette maladie avecla/?«r«lysie agitante. C'est Charcot qui nous a appris à distinguer l'une de rautrecesdeuxaff"ections.C'est lui qui nous a initiés à l'étude des formes frustes de la sclérose en plaques, dont les lésions peuvent intéresser simultanément ou isolément des systèmes anatomiques et fonctionnels très variés de l'axe cérébro-spinal.

C'est lui qui, il y a de cela trente ans (1868), a tracé une description magistrale de la paralysie agitante, à laquelle il n'y a presque rien eu à reprendre.

Je vous ai dit déjà que nous devons à Charcot et aux recherches de son élève Pierret la connaissance des premières déterminations spinales du tabès dorsalis, de Vataxie locomotrice progressive de Diichenne.

Vous savez tous combien cette maladie, aux aspects si multiples et dont l'étude soulève tant de problèmes délicats, a fixé

l'œuvre d'uk homme. 5»

l'attention des pathologistes dans le cours des vingt dernières années.

Dans le vaste amas de notions nouvelles que nous a values cette étude^une part considérable peut encore être revendiquée en faveur de Charcot. Dès 1863, il notait l'intégrité parfaite des ganglions spinaux dans un cas où il existait déjà des altérations très prononcées des racines et des cordons postérieurs de la moelle. Or cette notion, gênante pour les chercheurs de théories séduisantes, et qui a une importance considérable au point de vue de la physiologie du tabès dorsalis, subsiste encore après trente ans d'investigations répétées.

C'est Charcot qui nous a révélé l'existence des arthropathies tahéliques; qui nous a donné d'emblée une description parfaite de leurs caractères cliniques et anatomo-pathologiques ; qui nous a enseigné que les arthropathies et les fractures spontanées, également fréquentes dans le cours du tahes dorsalis, se développent sous l'influence d'un même processus qui, tantôt, porte sur les extrémités articulaires, tantôt sur la diaphyse des os.

Dès 1872, 'dans ses leçons sur les anomalies de Vataxie locomotrice, il entreprenait l'étude des principales manifestations de la période préataxique du tabès dorsalis, et il signalait la longueur insolite que peut atteindre cette période. Un peu plus tard il insistait sur la fréquence relativement grande et sur les diverses modalités cliniques du tabès.

Un des premiers il nous a fourni des notions précises sur la physiologie pathologique de quelques-uns des principaux symptômes du tabès.

Le premier, Charcot a prédit que la paralysie infantile devait avoir pour substratum anatomo-pathologique constant une atrophie des grosses cellules motrices des cornes antérieures.

Le premier, Charcot a montré que le même processus était en cause dans les cas de paralysie spinale infantile et dans les cas d'atrophie musculaire progressive de cause spinale : processus à marche suraiguë dans le premier cas, à évolution chronique, lente, dans le second cas.

C'est Charcot qui a présidé au morcellement, on pourrait presque dire à l'effondrement de la forme d'atrophie musculaire

progressive connue sous le nom de type Aran-Duchenne, en distrayant de cette maladie la sclérose latérale amyotrophique.

J'ai prononcé le mot d'effondrement; il n'est que juste si on considère combien sont maintenant clairsemées les observations authentiques pouvant, en réalité, être rattachées à ce type, une fois mis à part ce qui appartient à la sclérose latérale amyatrophique, à la syringomyélie, à la lèpre, et aux autres variétés d'atrophies musculaires généralisées avec processus spinaux, décrites dans ces dernières années. Gela ne veut pas dire que l'ancien type Duchenne-Aran doive être définitivement rayé de la pathologie nerveuse, comme d'aucuns le pensent. Je vous en fournirai des preuves le moment venu.

Le premier, Charcot a montré que la paralysie pseudohypertrophique devait être distraite des myélopathies ; qu'elle était indépendante de toute lésion appréciable de la moelle épinière et des racines spinales; en même temps, il nous fournissait des renseignements précis sur les altérations musculaires qu'on observe dans cette forme de myopathie.

Duchenne, de Boulogne, venait de créer la maladie connue depuis sous le nom de 'paralysie glosso-lahio-laryngée. Par voie d'induction, et en se fondant sur les enseignements de la physiologie, on crut devoir rattacher les manifestations cliniques de cette maladie à une lésion primitive de certains noyaux gris du bulbe. C'est Charcot qui a fourni les premières preuves objectives de l'exactitude de cette hypothèse.

C'est à Charcot que nous sommes redevables de nos premières connaissances exactes touchant les rapports de la paralysie labio-glosso-laryngée de Duchenne avec les scléroses bulbaires; c'est lui qui nous a révélé l'exislence d'une paralysie labio-glosso-laryngée pseudo-bulbaire d'origine cérébrale.

C'est encore à Charcot que nous devons la première étude complète qui ait paru sur la pachyméningite cervicale hypertrophique; c'est lui qui nous a appris à diagnostiquer cette maladie sur le vivant.

Le premier, il nous a donné une description exacte des altérations de structure, que provoque dans la moelle la compression lenle de cet organe; le premier il a interprété le mécanisme des symptômes de cette compression à la lumière des données nouvelles empruntées à la physiologie. En même temps,

il se révélait comme un clinicien de premier ordre dans les leçons qu'il consacrait au diagnostic des processus variés sjlisceptibles de produire la compression lente de la moelle.

C'est Cliarcot qui nous a définitivement fixés sur la véritable nature du ramollissement cérébral, en montrant l'erreur de ceux qui rattachaient à l'encéphalite une lésion d'origine purement ischémique, une transformation régressive de la substance nerveuse par privation d'apport sanguin.

Ce sont les recherches de Charcot, faites en collaboration avec M. Bouchard, qui nous ont valu la découverte des anévnjsmes miliaires des petites artères de l'encéphale, et leur intervention comme cause la plus fréquente de l'hémorrhagie cérébrale et des accidents de l'apoplexie.

En même temps, ces recherches nous ont donné la clef du processus qui aboutit à la formation de ces anévrysmes miliaires.

Vers la même époque, Charcot, dans ses leçons de la Salpêtrière, insistait sur la différence essentielle qui, suivant lui, existe entre la pathogénie de l'hémorrhagie cérébrale et la pathogénie de l'hématomyélie, de \ apoplexie spinale; il insistait sur ce que, dans cette dernière, l'épanchement de sang s'opère, assez souvent, au sein de tissus préalablement modifiés par un travail inflammatoire, mais dont les vaisseaux ne présentent pas ces altérations de structure qui aboutissent à la formation des petites poches anévrysmales.

Affections des nerfs périphériques.

L'étude des affections des nerfs périphériques attira beaucoup moins Charcot. Non point qu'il s'en désintéressât. A preuve qu'à l'époque (mai 1870) où il reprit son enseignement de la Salpêtrière, momentanément interrompu, il consacra ses premières leçons à une étude très circonstanciée des troubles trophiques consécutifs aux lésions des nerfs. Dans la suite, il prit maintes fois comme objet de son enseignement l'étude de telle ou telle paralysie périphérique en rapport avec une névrite, névrite saturnine, névrite alcoolique, etc. N'a-t-il pas d'ailleurs.

avec Viilpian, été un des premiers à nous signaler les altérations des nerfs périphériques dans les paralysies diphtéritiques ? Je vous rappellerai, en outre, que nous lui devons de connaître la déformation de la colonne vertébrale, qu'on voit se développer sous l'influence de la sciatique grave.

Mais voici qu'à une époque où Tattention des neuropathologistes se concentrait sur la pathologie des centres nerveux, et où il semblait qu'il n'y eût plus grand'chose de nouveau à découvrir dans le domaine de la pathologie des nerfs périphériques, l'étude des polynévrites entra en scène. Dans une prochaine leçon , j "aurai à vous parler du développement considérable que cette étude a prise dans le cours des quinze dernières années. Pourlemoment, je me borne àconstater qu'à ses débuts, elle parut en quelque sorte entrer en conflit avec l'étude de la pathologie spinale. Je m'explique. A l'époque dont je vous parle, on apprit que les mêmes associations de symptômes, qu'on connaissait déjà comme étant l'expression d'une lésion bien définie de la moelle, pouvaient être sous la dépendance de simples altérations des nerfs périphériques, en l'absence de toute lésion spinale accessible à nos moyens d'investigation. A mesure que se multipliaient ces révélations, il se manifesta une tendance à supplanter en quelque sorte les affections spinales au profit des polynévrites.

On conçoit que Charcot, après le rôle prépondérant qu'il avait joué dans l'édification de la pathologie spinale, fut hostile à cette tendance. 11 est juste de dire qu'il contribua à enrayer ce que celle-ci avait d'exagéré. « Je crois, disait-il entre autres, dans une de ses leçons du mardi, qu'il faut faire attention à cette tendance moderne de mettre toujours en avant les névrites périphériques ; il y en a beaucoup trop , elles ne peuvent pas servir aussi à expliquer les symptômes de toutes les affections où on les trouve. Il est impossible que des affections de formes si différentes soient toutes commandées par une lésion organique toujours la même : rhumatisme articulaire aigu, goutte, paralysie ascendante aiguë ; trop de névrites périphériques. »

Aujourd'hui, peu s'en faut que toutes choses en cette matière soient mises en leur place. Si les polynévrites ont acquis et conservent une place considérable dans les cadres de la pa-

thologie nerveuse, la pathologie spinale n'a rien perdu de son importance. Il parait seulement acquis que des associations de symptômes plus ou moins ressemblantes peuvent se rencontrer soit que des lésions intéressent certains des appareils dont se compose la moelle, soit qu'elles intéressent les nerfs qui sont en quelque sorte les prolongements de ces appareils et qui constituent avec ceux-ci un tout organique et fonctionnel. Quoi de plus naturel !

CHARCOT CONSIDÉRÉ COMME MÉDECIN ET SURTOUT COMME NEUROPATHOLOGISTE

{Suite)

Hystérie

Sommaire. — Hystérie. — Premiers travaux de Charcot sur l'hystérie. — Comment Charcot fut amené à faire de l'hystérie l'objet de prédilection de ses recherches.

— Il montre que la grande hystérie diffère essentiellement de l'épilepsie franche.

— Il formule les lois qui président à l'évolution des attaques de la grande hystérie, et il nous donne une description magistrale des quatre périodes de l'attaque. — Il nous fait connaître la valeur diagnostique des manifestations interparoxystiques, notamment des anesthésies. — Ses recherches sur l'hyperesthésie ovarienne. — Charcot envisagé comme thérapeutiste, à propos du traitement de l'hystérie. — Métallothérapie et transfert.

Messieurs,

Je viens de vous exposer, dans ma précédente leçon, la première phase de l'existence médicale de Charcot. Toute cette première phase s'est déroulée sur le terrain de l'organicisme. Tous les travaux que le maître a produits pendant cette première période sont des déductions de la méthode anatomoclinique.

Est-ce à dire que Charcot, en lequel on a trop exalté l'anatomo-pathologiste au détriment du clinicien et du penseur, ne jura que par l'organicisme? Certes non, et personne plus que lui n'a contribué à mieux nous faire connaître un groupe de maladies qui échappent aux investigations de l'anatomie patho-

logique : je veux parler des névroses. Cela s'applique surtout à la névrose par excellence, à l'hystérie.

Dès 1872, à une époque où la question des localisations le préoccupait déjà à un très haut degré, il exposait dans ses leçons les résultats de ses recherches sur Vischurie hystérique avec vomissements supplémentaires, dont il démontrait l'existence en dehors de toute simulation, sur Y hémianesthésie hystérique, sur la contracture permanente de même nature, sur les effets de la compression de Povaire chez les hystériques, sur les relations du traumatisme avec les manifestations de l'hystérie locale; autant de sujets sur lesquels j'aurai à revenir. Mais pendant les premières années qui ont suivi, l'étude systématique de la grande névrose devait s'effacer, cela se conçoit, devant celle des localisations cérébro-spinales. Elle fut cependant reprise par Gharcot, avant le terme de la première phase que je viens de vous exposer.

L'année 1878 marque, en quelque sorte, le début d'une phase nouvelle dans l'évolution de l'œuvre de Gharcot.

A partir de cette date, l'étude de V hystérie, et bientôt celle de V hypnotisme , deux états pathologiques dont il nous a révélé l'étroite parenté, vont devenir ses objets de prédilection.

A quelle cause attribuer l'évolution qui se fit presque soudain dans son esprit?

Il y a lieu de rappeler, à ce propos, que jusqu'alors l'activité créatrice de Gharcot et sa tendance à la systématisation s'étaient surtout exercées sur le terrain de l'organicisme, ainsi que je vous le disais à l'instant : trouver le siège exact de la lésion qui correspond à un trouble fonctionnel, à un symptôme nettement spécifié sur le terrain de la clinique, telle avait été jusqu'alors la préoccupation dominante de Gharcot. G'est de cette préoccupation qu'était issue la méthode anatomo-clinique ; je vous ai dit comment s'est affirmée la supériorité de cette méthode d'investigation, pour la solution des problèmes qui ressortissent à la pathologie humaine. Or il vint un moment oi^i la méthode anatomo-clinique appliquée à l'étude des affections nerveuses dut lui apparaître comme ayant fourni, au moins pour un

temps, le meilleur de ce qu'elle pouvait donner. Je m'explique :

On possédait depuis longtemps la notion des affections nerveuses sine materiâ, des névroses dans le sens strict du mot. Mais ce que l'on ne savait pas, ce que l'emploi persévérant de la méthode anatomo-clinique nous a indirectement appris, c'est que tous les symptômes qui traduisent des lésions des centres nerveux, et presque toutes les associations de ces symptômes, en d'autres termes presque toutes les maladies nerveuses à déterminations organiques connues, peurent se rencontrer chez des sujets à l'autopsie desquels il nous est impossible, avec nos moyens actuels d'investigation, de découvrir une altération de structure de l'encéphale ou de la moelle. Serons-nous plus heureux lorsque l'histologie aura perfectionné ses moyens de recherches? Je l'ignore pour ma part. Ce qu'il importe de dire ici, c'est que Charcot ne se contenta point de constater cette impuissance relative de la méthode anatomo-clinique. Il chercha et il eut le grand mérite de découvrir le lien commun de ces états pathologiques sine materiâ, symptômes isolés ou associations de symptômes imitant les traits cliniques de véritables maladies. Il eut le grand mérite de démontrer que, dans ces cas-là, presque toujours l'hystérie était en cause.

Une voie nouvelle s'ouvrait ainsi à son activité.

Après la publication du livre de Briquet (1859), il semblait que tout fût dit sur les manifestations bruyantes de l'hystérie convulsive, sur les attaques de grande hystérie et sur leurs relations avec l'épilepsie. Sans doute Briquet, à la suite de Tissot, de Dubois (d'Amiens), de Sandras, avait affirmé que l'hystérie à attaques mixtes, dont les paroxysmes convulsifs tiennent à lafois de l'hystérie vulgaire et de l'épilepsie, «n'était qu'une forme particulière de l'hystérie » ; « ce n'est que de l'hystérie très intense, écrivait ce judicieux observateur; le pronostic ne s'en trouve pas essentiellement modifié »,

Il appartenait à Charcot de faire disparaître des cadres de la pathologie cette espèce mixte, cet hybride, qu'on a désigné longtemps sous le nom à' hijstéro-éjnlepsie , et que l'on se représentait comme étant composé mi-partie d'hystérie et d'épilepsie. L'épilepsie n'est là que dans la forme extérieure; elle n'est pas dans le fond des choses; telle est la démonstration que fit Charcot dès 1868, dans une de ses leçons de la Salpêtrière, pu-

bliées en 1873, On trouve dans cette leçon tous les éléments du diagnostic différentiel entre les attaques convulsives de cette grande hystérie (hystéro-épilepsie) et les attaques d'épilepsie franche. On y trouve signalées déjà les différences qu'on observe dans la marche de la température centrale pendant les attaques d'épilepsie; on y trouve aussi des indications delà plus haute valeur sur la différence du pronostic dans l'état de mal hystérique et dans l'état de mal épileptique.

Mais on y trouve quelque chose de plus : l'ébauche de la loi qui règle l'évolution de l'attaque de grande hystérie.

Jusqu'alors, on vivait sur le dogme de l'irrégularité des manifestations de l'hystérie. Sydenham avait défini cette névrose un véritable Protée, qui se manifeste sous des couleurs aussi changeantes qu'un caméléon.

Cette manière de comprendre les choses a prévalu jusque dans ces derniers temps.

Cependant Briquet, après avoir constaté que « tous les auteurs s'accordent à considérer les affections hystériques comme le type de l'irrégularité, de la fantaisie, de l'imprévu, comme n'étant gouvernées par aucune loi, par aucune règle, et comme n'étant liées entre elles par aucune théorie sérieuse », taxait de complètement erronée la théorie antique de l'hystérie, qui représentait cette maladie comme « une affection composée de phénomènes incohérents, une sorte de to Ôsïov, dont on ne pouvait se rendre raison ». En se fondant sur ses recherches personnelles, il croyait avoir trouvé que l'hystérie « constituait une affection dont il était très facile de comprendre la nature, dont tous les symptômes avaient leurs analogues dans l'état physiologique et n'avaient de bizarre que raj)parence ; qui obéissait à des lois gu on pouvait déterminer. »

A la vérité, les descriptions que nous a laissées Briquet des manifestations diverses de l'hystérie sont admirables de justesse et de vérité ; elles dénotent un talent d'observation, auquel Charcot ne s'est pas fait faute de rendre hommage. Mais c'est en vain qu'on chercherait dans son remarquable traité, les lois dont il était question] à l'instant. Ces lois, il appartenait au

chef de l'école de la Salpêtrière de les formuler en termes précis, avec cette netteté qui est un des caractères de son œuvre.

Pour ce qui concerne notamment les attaques de la grande hystérie, c'est d'après la description qu'en avait tracée Briquet que Charcot, pour la première fois, nous donna l'analyse de ce drame pathologique. Il lui distinguait quatre actes, quatre phases qui se succèdent dans un ordre déterminé, susceptibles de variantes individuelles, sur lesquelles Charcot insistait déjà à cette époque.

Pénétré de l'idée que rien n'est livré au hasard, même lorsqu'il s'agit d'hystérie, il s'est efforcé de montrer — je cite ses propres termes — que les symptômes en apparence si désordonnés, si variables d'une attaque, sont soumis à une règle; qu'ils peuvent être classés par groupes, et que ces différents groupes de symptômes constituent autant de périodes qui apparaissent et se succèdent dans un ordre toujours le même.

A quelque temps de là, il fit faire par un de ses plus distingués élèves, M. P. Richer, une étude magistrale des quatre périodes de l'attaque de grande hystérie, étude dont la valeur scientifique était rehaussée par les qualités artistiques de l'auteur.

L'ébauche ayant pris corps, Charcot avait donné^ aux quatre périodes de la grande attaque, des noms imagés, bien faits pour caractériser leur expression symptomatique : période épileptoïde; période des contorsions et des grands mouvements; période des attitudes passionnelles; période du délire.

Son élève P. Richer a étudié dans leurs moindres détails ces quatre périodes, et les représentations objectives qu'il nous a données des multiples épisodes de la grande attaque d'hystérie passent, à juste titre, pour des œuvres d'art.

Mais ce que je tiens surtout à faire ressortir, c'est que les études cliniques sur la grande hystérie, inspirées par Charcot^ faites sous sa direction, et dont les éléments ont été puisés dans le service de ce maître, constituent le travail le plus complet qui ait paru sur les manifestations paroxystiques de la grande névrose.

L ŒUVRE i) UN HOMME. 69

Le même jugement et les mêmes appréciations peuvent s'appliquer à l'ouvrage plus récent de M. Gille de la Tourette, pour ce qui concerne l'étude des manifestations interparoxystiques de l'hystérie. C'est en parcourant ce livre, si bien conçu et si bien documenté, qu'il vous sera facile de vous rendre un compte exact de la part considérable qui revient à Charcot, dans l'avancement de notre connaissance des manifestations silencieuses de la névrose. En cette matière encore, il semble qu'il y eût peu à innover, si on compare la description qu'a donnée Briquet de ces symptômes avec ce que nous en savons de nos jours. Pour ne parier que des anesthésies, on connaissait leur grande fréquence, leurs modes de distribution, le caractère sensitivo-sensoriel de l'hémianesthésie, sa fixité, la dissociation possible des troubles de la sensibilité cutanée, l'extension fréquente de l'anesthésie aux tissus profonds, y compris les muscles et les os, la superposition des troubles de la sensibilité et de ceux de la motilité, l'extension de l'anesthésie aux diverses muqueuses accessibles.

Et cependant, qui oserait contester le mérite qu'a eu Charcot, de nous édifier sur la valeur des anesthésies comme stigmates permanents de l'hystérie?

Avant les beaux travaux de l'école de la Salpêtrière, on admettait comme monnaie courante cette notion : que l'anesthésie, sous ses formes multiples, se développe à la suite d'une émotion violente; c'est ainsi qu'on peut lire dans Briquet que « les hémianesthésies cutanées dépendent presque toujours ou de vives émotions, ou d'attaques de convulsions hystériques ». Bref, on recherchait l'anesthésie chez des sujets qui étaient des hystériques avérés, simplement pour satisfaire la curiosité scientifique.

Aujourd'hui, c'est généralement en sens inverse qu'on procède. Les anesthésies hystériques dont, plus que personne, Charcot a contribué à nous enseigner les caractères propres, sont connues pour être des manifestations précoces de la névrose et des manifestations tenaces, antérieures aux manifestations bruyantes, paroxystiques, convulsives ou autres. Nous

en sommes venus ainsi à procéder systématiquemenl: à leur recherche, à l'exemple des piqueurs qui, dans les siècles passés, se livraient à la découverte des sorciers et des possédés, mais dans un but bien dilïérent. Nous allons à la recherche de ces stigmates, non pas seulement chez des sujets manifestement hystériques, mais chez des individus que nous soupçonnons tout au plus d'être entachés de la grande névrose. Nous réussissons ainsi à dépister l'hystérie là oii elle eût passé inaperçue il y a seulement une dizaine d'années.

Or, considérez les révélations intéressantes à plus d'un titre qui sont sorties de cette notion des stigmates permanents de l'hystérie.

Premièrement, nous avons appris à estimer le taux exact de l'hystérie masculine, niée par la plupart des auteurs il y a seulement trente ans, de cette hystérie masculine que Briquet déclarait être dix fois moins fréquente que chez la femme^ tandis qu'en réalité on rencontre un hystérique homme pour trois hystériques femmes dans les milieux sociaux oii notre sexe est le plus épargné par la névrose ; voire que dans d'autres milieux, l'hystérie serait plus fréquente chez l'homme que chez la femme, si l'on s'en rapporte à certaines statistiques récentes.

En second lieu, nous nous sommes élevés à une conception plus juste de l'étiologie de l'hystérie. Devenus à même de rattacher à l'hystérie des désordres et des états névropathiques développés sous l'intluence d'une cause nocive bien manifeste, qui ne produit pas indifféremment les mêmes troubles chez le premier sujet venu, nous nous sommes peu à peu formés à cette idée que l'hystérie, pour éclore, réclame un terrain prédisposé sur lequel agissent des causes occasionnelles, des. agents provocateurs pour me servir d'une expression courante.

Qui plus que Charcot a contribué à accréditer cette conception de l'étiologie de la grande névrose? Qui plus que lui a contribué à la découverte et à la vulgarisation de nos connaissances relatives aux agents provocateurs?

C'est lui qui nous a révélé l'existence de V hystéro-tranmatisme, qui a fait rentrer dans le giron de la grande névrose le railway spine des auteurs américains, la névrose traumatique des auteurs allemands.

C'est lui qui nous a fait connaître l'intoxication saturnine comme un des agents provocateurs de l'hystérie, et c'est à son impulsion qu'il faut attribuer les travaux qui nous ont édifiés sur la nature hystérique des accidents nerveux produits par d'autres poisons : par le mercure, le tabac, le sillfure de carbone, etc.; par les infections, etc., etc.

En troisième lieu, la connaissance des stigmates permanents dg l'hystérie nous a valu une autre révélation dont je vous ai déjà fait ressortir la grande importance pratique. Elle nous a permis de dévisager l'hystérie sous le masque des maladies les plus diverses des centres nerveux, maladies réputées pour la plupart incurables. Nous sommes aujourd'hui à même de reconnaître l'hystérie, névrose curable et spontanément curable d'un moment à l'autre, dans des cas où, il y a dix ans à peine, on n'eût point hésité à diagnostiquer, ici la sclérose en plaques, là le tabès dorsalis, ailleurs la sclérose latérale amyotrophique, la paralysie agitante, la syringomyélie, la méningite, la paralysie cérébrale bulbaire, l'épilepsie jacksonienne, le vertige de Ménière, l'angine de poitrine, etc. Et vous voyez d'ici où conduisait l'erreur de diagnostic, à un pronostic archifaux et à une thérapeutique ultra-fantaisiste, agrémentée de pointes de feu, etc., etc.

En quatrième lieu, la notion des stigmates permanents nous a conduits à une conception plus rationnelle de l'état mental des hystériques que celle qui avait cours jusqu'alors.

De même que l'hystérie passait jusque dans ces derniers temps pour un Protée dont les manifestations polymorphes échappaient à toute loi, quant à leur mode de développement et de succession,- de même les hystériques étaient considérés comme des simulateurs au premier chef. Dans l'impossibilité où on était d'expliquer des phénomènes qui tenaient du mystère par les apparences, on usait et on abusait du mot de supercherie. Les hystériques mentent, les hystériques simulent, et cette simulation est instinctive; elle répond à un besoin immodéré de mensonge. Tel est le jugement que vous voyez couramment émettre par les auteurs qui, avant la dernière période décennale, se sont prononcés sur l'état mental des hystériques.

Grâce aux recherches de Charcot et de ses élèves, ce juge-

ment a été corrigé dans ce qu'il avait d'infamant pour les hystériques. Oui, la simulation est fréquente chez les hystériques, Charcot ne se faisait pas faute d'insister sur ce fait, dans cette enceinte. C'est ainsi qu'à propos de deux cas de contracture hystérique d'origine traumatique, il déclarait textuellement à ses auditeurs « que lorsqu'il s'agit d'hystérie, le clinicien doit toujours avoir présente à l'esprit la possibilité de la simulation dans laquelle les sujets tantôt exagèrent des symptômes réels, tantôt même créent de toutes pièces une symptomalologie imaginaire ».

Et il ajoutait aussitôt : « Chacun sait, en effet, que le besoin de mentir, de tromper, parfois sans intérêt, par une sorte de culture de l'art pour l'art, tantôt en vue de faire sensation, d'exciter la pitié, etc., est chose vulgaire. »

Or le mérite de Charcot a été de faire voir que pour être chose coutumière, la simulation, chez les hystériques, est en quelque sorte impulsive et, en tout cas, irraisonnée, inconsciente. Les hystériques sont des êtres éminemment suggestibles, à l'état de veille aussi bien que pendant le sommeil hypnotique. Ils ne se laissent pas seulement suggestionner par leur entourage, ils se suggestionnent eux-mêmes. Bref, il y a chez eux une obnubitation du moi, pour me servir d'un terme emprunté à Charcot, une dépression de la volonté et du jugement, qui réduit leurs facultés psychiques à l'état d'un réflecteur inerte. Or, de même que dans le cas d'un miroir le produit de la réflexion peut être l'équivalent d'une réalité, une image réelle, ou une simple fiction, c'est-à-dire l'illusion d'optique qu'on nomme une image virtuelle, de même chez l'hystérique l'auto-suggestion peut aboutir à une paralysie, à une contracture réelle ou purement Imaginative.

Continuons de dire que dans ce second cas il y a simulation, mais imputons celle-ci à la maladie et non à la perversion réfléchie, consciente, du malade.

Vous devinez quelles conséquences cette conception nouelle de l'état mental des hystériques peut avoir sur le terrain médico-légal : l'hystérique avéré, reconnu tel par la constatation des signes somatiques, des stigmates qui éliminent tout soupçon de supercherie, nous apparaît d'autant moins vicieux et d'autant moins responsable que nous le savons plus sugges-

l'œl'Vre d'un homme. 'i'i

tible. Or cette conception nouvelle de l'état mental des hystériques comporte aussi des conséquences thérapeutiques, dont j'aurai à vous entretenir dans un instant.

Messieurs, dans ce que je viens de vous dire des stigmates permanents de l'hystérie et de l'influence exercée par cette notion sur l'évolution de l'étude de la grande névrose, il n'a été question que des anesthésies . Et encore ai-je passé sous silence les travaux de Charcot et de son école, relatifs aux troubles hystériques de la vision et notamment à Vamblyopie hystérique, limité que je suis par le temps. Pour le même motif, il m'est impossible de vous exposer les recherches de Charcot relatives aux hyperesthésies considérées comme stigmates permanents de l'hystérie.

Je dois cependant vous rappeler que s'il n'a pas découvert les zones hijstérogènes, il a fait plus que donner un nom expressif à la chose entrevue par certains de ses prédécesseurs. Dans sa leçon sur Vhy pères thésie ovarienne, qui date de 1869, il a fait ressortir le rôle prédominant joué, dans la clinique de certaines formes de l'hystérie, par la douleur iliaque que beaucoup d'hystériques ressentent dans la région ovarienne et dont Briquet, à l'exemple de la majorité des auteurs, niait les relations avec l'ovaire.

Charcot montra, d'une façon irréfutable, que la vérité était du côté de l'opinion de Schûtzenberger, de Piorry, de Négrier, que la cœlialgie de Briquet était en réalité une douleur ovarique.

Il décrivit dans leurs moindres détails les caractères variables de cette douleur. Il montra qu'il ne s'agissait point là d'une douleur banale, mais d' « une sensation complexe qui s'accompagne de tout ou partie des phénomènes de \aura hysterica tels qu'ils se produisent eux-mêmes à l'approche des crises ».

Il montra que pour peu qu'on insiste dans la provocation de cette douleur au moyen de la compression de l'ovaire, l'attaque convulsive éclatait. Il nous donna en germe la doctrine des zones hystérogènes spasmo-frénatrices , en nous faisant voir

que si une compression superficielle de l'ovaire peut déterminer l'explosion d'une attaque, une compression plus énergique est capable d'enrayer le développement de l'accès lorsqu'il en est encore temps, ou d'y couper court lorsque les accidents convulsifs ont déjà éclaté.

Il nous expliquait ainsi le mode d'action des grands secours^ si en usage au temps des convulsionnaires, et qui 'consistaient à exercer sur le ventre des malades une compression répugnante par sa brutalité. Sans prétendre à réhabiliter ces pratiques inhumaines, il nous fit connaître tout le parti qu'on pouvait tirer de ces révélations, soit pour provoquer une attaque convulsive lorsqu'il y a intérêt à le faire, — c'est un point sur lequel je reviendrai, — soit pour prévenir une attaque imminente ou pour enrayer le paroxysme en cours; la compression méthodique de l'ovaire est aujourd'hui une pratique employée par tous les médecins instruits, qui se trouvent en contact avec des hystériques convulsivants.

Ceci va me servir de transition pour vous parler du rôle de Charcot comme thérapeutiste.

On a représenté Charcot comme ayant négligé, de parti pris, la thérapeutique, et on lui a dénié les aptitudes qu'exige la pratique de l'art de guérir.

Quelle profonde erreur et quelle injustice! Sans doute on ne saurait mettre Charcot au rang de ces thérapeutes d'une certaine école, toujours en quête du nouveau, avides de l'admiration des foules, et qui attachant plus de prix au retentissement éphémère qu'à la durée de leurs succès, s'attribuent le talent de guérir toutes sortes de maladies que d'autres se contentent de soulager.

On ne saurait le confondre avec ces preneurs de spécifiques, qui, du jour au lendemain, découvrent toutes sortes de vertus curatives à n'importe quel nouveau remède, et qui n'hésitent pas à médire de leur idole de la veille, lorsque l'impartiale observation des vrais cliniciens a remis toute chose en place.

Charcot comprenait autrement la thérapeutique. Qu'il se soit résigné tacitement à l'impuissance quand il s'est trouvé

aux prises avec des maladies organiques, dont mieux que tout autre il avait appris à connaître les lésions — trop souvent irréparables, — rien de plus juste, j'ajouterai même, rien de plus honnête.

Que la prédilection qu'il a manifestée pendant les premières phases de son existence médicale pour l'étude de ces maladies organiques l'ait rendu sceptique à l'égard des promesses de la thérapeutique théorique, rien de plus naturel.

Mais quand nous compulsons dans ses écrits ce qui a trait au traitement de l'hystérie, c'est-à-dire d'une affection purement dynamique, nous ne découvrons plus de trace de ce scepticisme; c'est tout l'inverse. Nous le voyons faire appel aux modes d'intervention les plus variés, et ne rien dédaigner des ressources d'une réelle efficacité léguées par l'empirisme, mais en faisant intervenir comme guides, dans leur application, le rationalisme le plus éclairé.

C'est ainsi que l'hystérie étant essentiellement une maladie psychique, le traitement psychique acquerra aux yeux de Gharcot une importance prépondérante.

Cette maladie étant, avant tout, un produit de l'hérédité, Charcot en déduit la nécessité d'exercer une prophylaxie tendant à modifier le terrain, lorsque la chose est possible, chez les enfants par exemple, à éloigner les causes occasionnelles^ lorsque la tare héréditaire ne peut plus être déracinée.

L'hystérique est éminemment suggestible, de là la nécessité de le soustraire aux causes de suggestion les moins apparentes, en l'isolant, et c'est à juste titre que Charcot revendiquait le mérite d'avoir inauguré ce mode de traitement de l'isolement, dont il a su si bien faire ressortir l'efficacité.

La suggestion pratiquée à l'état de veille peut être utilisée comme agent thérapeutique. Elle peut être mise en jeu sous forme de gymnastique méthodique pour, dans un cas de paralysie hystérique, raviver, dans les centres moteurs corticaux, la représentation motrice des mouvements que le malade se croit incapable d'exécuter.

Elle peut être employée sous forme de suggestion verbale, dans le but de substituer à une manifestation de vieille date une manifestation nouvelle. Or, point sur lequel insistait Charcot dans ses leçons, les manifestations de l'hystérie sont d'au-

tant plus graves, ont d'autant moins de chances de se dissiper spontanément, qu'elles ont duré plus longtemps; voire qu'à force de durer, elles peuvent, en quelque sorte, se doubler des lésions organiques dont elles sont l'expression dans les circonstances communes.

C'est ainsi qu'il peut être utile de provoquer, par la compression ovarique, une attaque convulsive, manifestation essentiellement transitoire, dans l'espoir de dissiper une contracture qui, à la longue, se doublerait peut-être d'une sclérose irréparable des cordons latéraux. Charcot en a fourni des exemples dès 1872.

L'hystérie convulsive, dans sa forme la plus grave, n'a rien ■de commun avec l'épilepsie. Corrélativement, elle n'est pas justiciable des bromures; la médication bromurée est plus préjudiciable qu'utile aux hystériques.

Les toniques, les reconstituants, l'hydrothérapie, l'électrothérapie, cette dernière principalement sous la forme de la franklinisation, constituent des ressources précieuses pour modifier l'organisme dans un sens favorable et le rendre plus ou moins réfractaire aux agents provocateurs des manifestations de l'hystérie.

De même, la franklinisation, sous forme de bains électrostatiques, et la métallothérapie nous fournissent des ressources précieuses pour dissiper les troubles de la sensibilité si fréquents chez les hystériques.

Tels sont les principes formulés par Charcot pour nous servir de guide dans le traitement de l'hystérie. Ils ont aujourd'hui force de loi, et je demande qui, parmi les thérapeutes les plus en renom, a conçu une œuvre plus sage, offrant plus de garantie de durée?

Messieurs, je viens de prononcer le nom de métallothérajne. Dans l'esprit de certains d'entre vous, ce nom a peut-être fait surgir l'idée d'un reproche à mon adresse. Ceux-là penseront que j'ai commis un oubli impardonnable, lorsque je vous parlais, tout à l'heure, des anesthésies hystériques, en passant sous

silence la part qui revient à Ghai'cot dans la découverte du transfert e\ dans celle des agents esthésiogènes.

Il entrait dans mon esprit de réparer cet oubli. Ce devait être pour moi l'occasion de faire ressortir à vos yeux le beau rôle joué par Gharcot, lorsqu'il entreprit de légitimer la métallothérapie.

L'inventeur de cette méthode de ^traitement, le docteur Burcq, homme d'un réel mérite, avait le tort d'exagérer les vertus prophylactiques et curatives des applications de métaux. Il avait frappé à bien des portes, mais en vain, dans l'espoir de faire contrôler la valeur de ses observations dans des services hospitaliers.

Sa ténacité ne se lassait point; mais elle se heurtait à des préjugés qu'expliquaient ses exagérations : dans le monde des hôpitaux et des académies, on ne voyait en Burcq qu'un empirique, et volontiers on l'aurait relégué au rangd'un rebouteur; je parle de choses vécues. Gharcot fit donc preuve d'un véritable courage civique, si j'ose m'exprimer ainsi, lorsque, prenant la métallo thérapie sous sa protection, il admit Burcq à répéter ses expériences dans son service de la Salpêtrière ; ce fut d'ailleurs pour le plus grand bien de la science, comme vous le savez.

Ge même rôle, Gharcot l'a repris, un peu plus tard, dans des circonstances encore plus méritantes, c'est lorsqu'il entreprit de réhabiliter V hypnotisme, et de lui faire attribuer, dans le domaine de la science, la place que des voix plus ou moins autorisées avaient en vain, jusque-là, réclamée en sa faveur.

CHARCOT CONSIDÉRÉ COMME MÉDECIN ET SURTOUT COxMME NEUROPATHOLOGISTE

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Hypnotisme

Sommaire. — Hypnotisme. — Considérations historiques. — Rapports de l'hj-stérie et de l'hypnotisme; comment Charcot fut 'amené à s'occuper de ce dernier; méthode qu'il s'imposa. — Résultats acquis : Découverte de l'hyperexcitabilité neuro -musculaire. Distinction des trois états auxquels ressortissent tous les phénomènes de l'hypnotisme. Conception nouvelle de l'hypnotisme. — Charcot envisagé comme psychologue.

Messieurs,

Ce nom d7i?/pnotis?ne, il ne sera peut-être pas inutile de le rappeler à quelques-uns d'entre vous, avait été substitué par Braid à celui de mesmérisme, de magnétisme animal.

L'hypnotisme de Braid, le magnétisme animal de Mesmert, sur lequel est venu se greffer le som.nambulisme de Puységur, sont loin d'être une même chose. N'importe, l'hypnotisme avait hérité de toute la défaveur, de toute la déconsidération qui s'étaient attachées aux pratiques de Mesmert.

Vous savez tous qu'il y a un peu plus d'un siècle, Mesmert avait fait grand bruit autour d'une prétendue découverte qui se rapportait à des faits connus pour la plupart avant lui. Il ne s'agissait de rien moins que de la mise en œuvre d'un fluide universellement répandu, jouissant de propriétés analogues à celles

de l'aimant, d'où son nom de magnétisme animal, et à l'aide duquel Mesmert prétendait guérir « immédiatement les maladies de nerf, et médiatement les autres ».

Lorsque ensuite un contemporain de Mesmert, de Puységur , eut fait la découverte du somnambulisme provoqué, on se laissa surtout absorber par les exploits des somnambules lucides, auxquels on allait jusqu'à attribuer le don de la divination et de la pressentiation.

Le peu de vérité contenu dans les assertions de Mesmert et de ses continuateurs était noyé dans un amas de supercheries. Les faits sur lesquels s'appuyaient ces assertions furent soumis, une première fois en 1784, au contrôle d'une commission dé savants, qui, par l'organe de son rapporteur Bailly, nia l'existence du fameux fluide, et passa condamnation sur le magnétisme de Mesmert. C'était justice.

Il n'entre ni dans mes intentions, ni dans mon rôle, devons retracer l'histoire des destinées diverses du mesmérisme et de l'hypnotisme pendant le siècle qui suivit. Mais il me faut insister sur un point : c'est le discrédit dans lequel on engloba indifféremment les vulgaires magnétiseurs et ceux, médecins pour la plupart, qui, dans le seul but de servir la science, essayèrent de dégager le vrai du faux, dans tout ce qui s'était dit et imprimé sur les pratiques et les effets du magnétisme animal et de l'hypnotisme.

Tant d'impostures avaient été dévoilées dans le cours de certaines enquêtes que, dans les milieux scientifiques, on ne voulait plus entendre parler de ces sortes de choses, qui relevaient, apparemment, des pseudo-sciences occultes.

Ni l'impartial rapport lu à l'Académie de médecine en 1831 par Husson, ni la découverte que fit dix ans plus tard Braid, de Manchester, ni les recherches si intéressantes d'Azam, qui remontent à 1858, ni les applications que firent du braidisme des chirurgiens tels que Broca, Demarquay, Velpeau, Verneuil, ne réussirent à faire reviser le jugement prononcé par la commission dont je vous parlais à l'instant, voire que ce jugement fut encore aggravé par l'Académie de médecine en 1840.

Dès lors, ceux qui se livraient sous une forme ou une autre aux pratiques de l'hypnotisme et y attachaient quelque créance, ne pouvaient être que des imposteurs ou des simples

d'esprit, dont la naïveté frisait l'imbécillité ; je vous demande excuse du mot, il a été prononcé!

Quant à faire servir ces pratiques au traitement des maladies, ce ne pouvait être que la prétention et l'œuvre des charlatans.

Pourtant quelques esprits indépendants, en particulier notre ami le professeur Gh, Ricliet \ avaient déjà protesté contre ce jugement sommaire. Malgré cela, ces dispositions d'esprit subsistaient, — et elles subsistent encore dans certains milieux, — lorsqu'en 1878 Gharcot prit le parti de s'occuper de l'hypnotisme.

On s'explique cette détermination, quand on réfléchit à l'enchaînement des circonstances qui se rapportent à l'évolution médicale de Gharcot. Ne perdons pas de vue, en effet, que les principaux phénomènes, les principaux états qu'on développe chez les sujets soumis aux pratiques de l'hypnotisme, s'observent à titre de manifestations spontanées chez certaines catégories d'hystériques. C'est chose connue depuis longtemps : ainsi la léthargie, la catalepsie, le somnambulisme ont été décrits par Briquet, dans des chapitres spéciaux, parmi les symptômes de l'hystérie.

Tous ceux, du reste, qui, dans la période antérieure aux travaux de Gharcot, s'étaient occupés de l'hypnotisme à un point de vue purement scientifique, avaient été frappés de ce fait que les sujets hypnotisables étaient des malades : « Le magnétisme, concluait textuellement Husson, dans son rapport à l'Académie, n'agit pas, en général, sur les personnes bien portantes. Il n'agit pas non plus sur tous les malades. »

Aussi bien c'était une notion banale que les sujets hypnotisables se recrutent principalement parmi les névropathes, d'aucuns spécifiaient même parmi les hystériques.

Bref, quand Gharcot prit la question en main, il devait être poussé par la conviction qu'il avait des étroites affinités de l'hystérie et de l'hypnotisme. Il n'allait pas jusqu'à dire que

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